2009
Informations sociales
Partie 2 : Genre et pouvoir économique
Contrepoint - Les nanas de Linux
La cybernétique est, à l’origine, la science du pilotage des navires. Avec Norbert Wiener, mathématicien inventeur de cette science, ce terme renvoie à « une approche logico-mathématique traitant des processus de communication et de régulation chez les animaux (être humain compris) et les machines ». La cybernétique, on le devine, s’appuie sur cette machine désormais familière qu’est l’ordinateur, mais se fonde d’abord sur la maîtrise de l’écriture des programmes, que l’on appelle le code en langage interne.
Grâce au code, on peut représenter virtuellement le monde réel non tel qu’il est, mais en le dotant d’un ordre intangible et reproductible. Par des calculs savants, les créateurs de logiciels recréent un monde partiel, dont ils peuvent se croire les démiurges. Cependant, une ligne de partage sépare ces codes de façon radicale. Il y a d’un côté des logiciels dont le code source est secret : leurs produits sont des marchandises qui génèrent des royalties. De l’autre côté, il y le code libre, sans droits d’auteur, accessible à tous et surtout transformable par tous. Ce dernier point concerne les développeurs qui travaillent dans l’environnement Linux.
Dans cet univers virtuel, on trouve un groupe particulier d’individus, appelé les
hackers ou « bidouilleurs ». Dans le monde du code inaccessible, le pouvoir numérique est opaque et partie prenante d’un ordre marchand fondé sur le profit, alors que dans celui du code libre, l’accès aux sources du code ouvre, selon les termes d’Isabelle Collet
[*], «
la perspective d’un monde où le pouvoir et la politique ne seraient plus voilés ».
Si Henri Lefebvre avait très précocement prévu l’avènement d’un « cybernanthrope », la question du genre restait à poser, en termes aussi bien scientifiques que militants. C‘est tout le projet du « cyberféminisme ». De façon générale, cette approche pose la question du pouvoir des femmes dans l’univers numérique où elles sont sous-représentées, et encore plus dans le champ du code libre. Le néologisme « hackeuses » illustre cette problématique soit dans le registre de l’invention (code libre), soit dans celui plus restreint du piratage (code fermé). L’auteur a pu confirmer l’existence des « hackeuses ». Elle a pu s’entretenir, avec des « Linux chicks » ou « nanas du Linux », des « HTMlles » du Québec, des « GenderChanger » d’Amsterdam ou des personnalités comme les Allemandes Susanne Schmidt et Haecksens (surnom contractant les termes de « sorcière » et de « hackeuse »).
Ces femmes sont concernées par les questions de pouvoir, ce qui débouche sur plusieurs stratégies. Certaines participent aux actions de piratage, non sans tenter parfois de jouer la « grande sÅ“ur » qui va raisonner « des petits frères sans cervelle ». D’autres développent des systèmes d’information qui permettent de diffuser le point de vue des femmes en direction d’autres femmes. Quelques-unes cherchent à acquérir « un pouvoir sur les personnes qui disent avoir un pouvoir sur les machines », en disposant du statut de chef de projet.
Au final, cependant, l’auteur constate que les « hackeuses » sont très peu nombreuses dans le monde et quasi inexistantes en France. Les femmes ne participent pas à l’écriture des règles, que ce soit dans le réel ou dans le virtuel.
Alain Vulbeau
[*]
Isabelle Collet,
L’informatique a-t-elle un sexe ? Hackers, mythes et réalités, Paris, L’Harmattan, 2006, 518 p., 28 euros.Nota : A. Vulbeau remercie I. Collet pour la relecture attentive de ce contrepoint.