2009
Informations sociales
Partie 3 : Des incertitudes sur les nouveaux modes de gestion et les finalités du travail social
L’intervention sociale d’intérêt collectif : un mode d’intervention en travail social pour retrouver le sens du vivre ensemble ?
Didier Dubasque
Assistant de service social, il est actuellement président du groupe de travail sur l’Intervention sociale d’intérêt collectif (Isic) au Conseil supérieur du travail social. Il est par ailleurs secrétaire national de l’Association nationale des assistant(e)s de service social (Anas). Il intervient dans un conseil général et anime une équipe de travailleurs sociaux dans le cadre d’un service social départemental territorialisé.
L’Intervention sociale d’intérêt collectif (Isic) est un mode d’intervention reconnu qui, selon l’Inspection générale des affaires sociales et les instances représentatives du travail social, n’est pas suffisamment utilisé par les institutions et par les professionnels. Après avoir observé quelques freins expliquant sa faible utilisation, l’auteur expose en quoi l’Isic peut permettre d’inscrire les travailleurs sociaux dans de nouvelles légitimités et dans un rapport à la population plus pertinent pour répondre à la crise sociale qui secoue actuellement nos institutions. L’investissement des acteurs du travail social dans ce mode d’intervention est un défi à relever dans la perspective de renforcer la cohésion sociale et de retrouver le sens du vivre ensemble.
C’est assurément un vibrant plaidoyer en faveur de l’intervention sociale d’intérêt collectif que l’auteur nous présente ici. L’action conduite par le travailleur social auprès d’un groupe, sur un territoire ou dans une institution, apparaît complémentaire de l’approche individualisée. Il est regrettable que ce mode d’intervention soit peu développé en France, alors que l’enjeu est de donner corps à l’« agir collectif » et de renforcer la légitimité du travail social.
Il apparaît difficile aujourd’hui d’établir une photographie de ce que représente l’Intervention sociale d’intérêt collectif (Isic) en France. Rappelons en quelques mots que l’Isic regroupe plusieurs modes d’intervention en travail social : le Travail social de groupe (TSG), le Travail social communautaire (TSC) et le Développement social local (DSL). Chaque mode d’intervention se traduit par des caractéristiques spécifiques et des méthodes identifiées, dont certaines, comme la méthodologie de projet, peuvent être transversales. À ces trois modes d’intervention s’ajoutent des actions collectives ponctuelles dont les caractéristiques ne permettent pas de les inscrire complètement dans une catégorie clairement identifiée. Ces actions collectives se sont développées notamment dans le cadre de dispositifs. L’Isic couvre donc un champ plus large que celui du développement social local qui en est une composante.
Aussi cet article se propose d’éclairer la question autour de trois points. Le premier traite de la réalité de l’Isic en France. A quoi sert-elle ? Sur quoi repose-t-elle ? Quels en sont les constituants ? Le deuxième point traite des constats et des enjeux autour de ce mode d’intervention. Enfin, la troisième question sera davantage centrée sur la problématique posée dans le cadre de ce numéro d’
Informations sociales. En effet, si le travail social semble une nouvelle fois interrogé dans ses fondements et dans son intérêt, ne peut-on pas préconiser le développement de ce mode d’intervention afin de répondre pour partie à une forme d’impasse dans laquelle se trouvent aujourd’hui de nombreux praticiens mais aussi les institutions ? Une hypothèse peut être avancée. L’Isic est une pratique qui, menée conjointement avec l’Intervention sociale d’aide à la personne (Isap)
[1], apporte des réponses au « vivre ensemble » de façon particulièrement efficace. C’est une voie à emprunter, pour que, selon nous, le travail social gagne en légitimité et en efficacité.
Une construction typiquement française
L’intervention collective existe dès la fin du XIX
e siècle avec la création des maisons sociales, ancêtres des centres sociaux, où des actions collectives de formation et d’information sont mises en
Å“uvre. L’entre-deux-guerres verra l’apparition du service social collectif ainsi que le déploiement du service social rural, porteur d’orientations sur le développement local, qui sera amplifié dans les vingt années suivantes. Le travail social de groupe et le travail social de communauté sont revendiqués comme méthodes du travail social au même titre que le travail social individualisé. Il en est ainsi de la définition adoptée lors de la conférence internationale de 1958 : «
Le travail social comprend la pratique du case-work, du group-work et de l’organisation de la communauté ; mais aussi et en plus l’administration, la recherche sociale, la politique et l’action sociales » (Samuel, 1961). Dans les années 1960, «
la contribution de l’Union nationale des caisses d’allocations familiales à la diffusion des méthodes de groupe et de communauté parmi les travailleurs sociaux en France est très importante. Son action s’organise sur deux axes : d’une part, le soutien aux centres sociaux et la théorisation de leur rôle et, d’autre part, l’organisation de formations pour les travailleurs sociaux. Il s’agit aussi de maintenir, voire de créer une vie sociale » (Lebel, 1964)
[2]. L’UNCAF organise à Sèvres en février 1968 un séminaire sur le travail social de communauté. Jean Guetti, son directeur, indique que «
le travail social de communauté constitue pour les travailleurs sociaux la méthode du développement communautaire, permettant d’associer d’une façon active les habitants d’une collectivité locale aux efforts des institutions en vue d’améliorer la situation économique, sociale et culturelle »
[3]. Avec des appellations diverses, comme « travail social communautaire », « développement social » ou « animation globale », les méthodes d’intervention collective connaîtront un grand développement dans ce secteur. Les différentes Caf sur le territoire ont été, pendant cette période, particulièrement actives
[4]. Jusqu’alors, nous parlions, comme nos collègues travailleurs sociaux européens et américains, de travail social communautaire, de travail avec les groupes et de développement local. C’est dans les années 1980 qu’a été opéré une sorte de virage avec l’apparition du concept d’Isic. La réforme du diplôme d’État d’assistant de service social indique les méthodes d’intervention : l’individuel, le groupe avec une unité d’enseignement sur « Les spécificités de l’intervention sociale d’intérêt collectif ». Il s’agit d’en étudier les différentes formes. Comme nous le rappelle Philippe Cholet, membre du Conseil supérieur du travail social (CSTS) et directeur du Centre communal d’action sociale (CCAS) de Besançon, «
dans son rapport sur l’Isic de 1988, le Conseil supérieur du travail social opère cette distinction, considérant qu’il y a bien deux logiques d’intervention : l’Intervention sociale individualisée (Isi), où c’est la promotion individuelle qui est recherchée et non pas à travers elle celle de son milieu, et l’Intervention sociale d’intérêt collectif (Isic), dont on pourrait dire qu’elle vise la promotion du milieu. Le rapport tente de définir cette notion d’intérêt collectif, en distinguant la notion de besoin, qui relèverait davantage d’aspirations individuelles, de celle d’intérêt collectif, qui désigne plutôt un ensemble de conditions sociales. Ce rapport indique que l’Isi et l’Isic sont également constitutives du travail social et ne s’opposent pas, tout en soulignant que l’Isi représente un élément dominant de la culture professionnelle »
[5]. Il ne s’agit pas de faire disparaître les modes d’intervention sous un seul et même vocable, mais de reconnaître que l’Isic est le terme générique qui englobe l’ensemble des pratiques collectives actuelles du travail social reconnues au plan international. C’est aussi pourquoi il semble nécessaire de bien mesurer et déterminer les indicateurs qui permettent d’identifier la mise en
Å“uvre de cette intervention sociale dans le cadre d’un exercice professionnel. Nous en retiendrons provisoirement trois qui nous paraissent essentiels :
- la participation des personnes en tant qu’acteurs inscrits collectivement dans la dynamique de l’action engagée ;
- la mise en Å“uvre d’une méthode d’intervention identifiée dans le cadre des pratiques du travail social ;
- une action menée permettant ou favorisant une dynamique de changement non seulement pour les usagers / habitants / citoyens mais aussi pour l’ensemble des acteurs inscrits dans cette action.
L’Association nationale des assistant(e)s de service social (Anas) a, de son côté, défini l’Isic comme « l’action des travailleurs sociaux auprès de personnes constituées en groupe, sur un territoire ou dans une institution, avec pour objectif : d’apporter des réponses collectives à des problèmes collectifs ; de faciliter l’accès aux ressources existantes et/ou en créer des nouvelles ; de développer l’autonomie personnelle et sociale par la participation citoyenne à la vie sociale locale » (Anas, 2007).
Un développement assez laborieux lié à de multiples facteurs
Comme pour l’aide individualisée, l’intervention collective en travail social vise à développer une plus grande autonomie du sujet. Elle s’inscrit dans le champ des solidarités de proximité. Elle permet à la personne de comprendre qu’elle n’est pas seule face à son problème ou à la difficulté qu’elle rencontre, mais que celui-ci ou celle-ci est partagé(e). La mécanique d’entraide qui peut alors être déployée offre à la personne l’occasion de développer des formes de pouvoir d’agir non seulement pour elle-même mais aussi pour les autres. Ce mode d’intervention est à mettre en Å“uvre pour initier un changement de posture des acteurs qui constatent que le traitement individuel des demandes ne règle en rien les questions récurrentes. Le travail individuel peut laisser se développer, entre autres, une forme de consumérisme de l’action sociale qui laisserait supposer que la question sociale se limite au versement de prestations, qu’elles soient obligatoires ou facultatives. Ainsi, par exemple, le traitement individuel des demandes d’accès au logement sur un territoire montre vite ses limites et est susceptible de masquer la nécessité d’agir de façon globale et concertée sur le sujet.
Un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) de 2006 indique qu’il est nécessaire de « faire du développement des modes d’intervention collective une priorité, que ce soit le travail communautaire comme le travail en groupe ». S’appuyant sur des exemples, il souligne l’intérêt de dépasser le tête-à-tête travailleur / usager et de diversifier les formes de prise en charge, en favorisant la complémentarité entre travail individuel et travail de groupe. Il faut développer le travail de groupe, y compris avec les usagers les plus en difficulté. Regrettant l’écart existant entre les décideurs qui prônent le travail collectif et la rareté de la pratique, notamment dans les services sociaux départementaux, le rapport propose de « faire du développement des capacités collectives un enjeu fort du travail social ».
Mais, alors, pourquoi l’Isic ne se développe-t-elle pas de façon satisfaisante en France ? Toujours dans ce même rapport
[6], l’Igas consacre un chapitre entier à cette question. Six raisons principales sont évoquées :
- la relation individuelle l’emporte sur les approches collectives ;
- le travail d’intérêt collectif reste cantonné dans des espaces spécifiques et peu articulé avec le travail individuel ;
- une génération intermédiaire de travailleurs sociaux est moins familière avec le travail collectif ;
- le développement des droits de la personne est une constante qui explique pour une part la faible place du travail collectif ;
- la « tradition » politique et administrative française exprime une défiance à l’égard des communautés ;
- l’intervention collective peut laisser craindre le développement de groupes de pression animés par une somme d’intérêts particuliers qui s’opposent à l’intérêt général.
À cela nous ajouterons que l’Isic est un concept qui n’a pas suffisamment pénétré toutes les professions du travail social. Il est noté, pour l’ensemble des professionnels, une absence de langage commun susceptible de nommer les dimensions collectives de leurs interventions. Ce sont principalement les assistants de service social qui l’utilisent dans leurs référentiels de formation
[7], ainsi que les conseillères en économie sociale et familiale qui l’ont récemment intégré dans leur référentiel professionnel. Néanmoins, ce concept n’est pas encore reconnu par les professions éducatives ni par celles de l’animation.
Mais il y a d’autres aspects qui expliquent le faible recours à l’Isic. Le premier est politique et fait référence à la production des textes législatifs. Le deuxième frein est technique. Il relève de l’organisation et de la mise en Å“uvre des dispositifs d’action sociale. Le troisième concerne une évolution de la société centrée sur de nouvelles formes d’individualisme et sur de nouvelles modalités de construction des liens. Les lois et circulaires font référence à la responsabilité et aux droits individuels de la personne. Ainsi, la loi de 2002 rénovant l’action médico-sociale, loi essentielle sur la question des droits des usagers, a comme porte d’entrée la personne en tant que sujet. L’article 2 de la loi modifiant le Code de l’action sociale et des familles rappelle que : « L’action sociale et médico-sociale tend à promouvoir, dans un cadre interministériel, l’autonomie et la protection des personnes, la cohésion sociale, l’exercice de la citoyenneté. » Il est fait état des personnes en tant que sujets à protéger et à rendre autonomes. L’article 3 de cette loi est plus explicite encore : « L’action sociale et médico-sociale est conduite dans le respect de l’égale dignité de tous les êtres humains, avec l’objectif de répondre de façon adaptée aux besoins de chacun d’entre eux. » Notons l’expression « chacun d’entre eux » et non pas « collectivement pour tous » : en s’adaptant aux particularités de la personne, là aussi, le droit des usagers est individuel et non collectif.
La production des lois, ces dernières années, a amplifié le phénomène. Les textes législatifs font tous appel à la responsabilité individuelle du citoyen. Les dimensions économiques et sociales sont occultées. Alors que l’État français refuse la possibilité d’agir en justice de façon collective
[8], il rappelle les obligations des citoyens dans de multiples domaines, et notamment ceux qui concernent l’action sociale. Ainsi, par exemple, les jeunes de quartiers défavorisés, suspectés d’être de futurs délinquants, ont vu leur droit de regroupement littéralement interdit en bas des immeubles et des cages d’escalier. Les demandeurs d’emploi doivent, quant à eux, accepter des offres dites « raisonnables », laissant supposer que ceux qui ne se remettent pas au travail sont finalement difficiles à raisonner : l’accès au contrat de travail relèverait de leur unique responsabilité. Il en est de même en matière de prévention de la délinquance. Cette loi considère les parents comme uniques responsables de l’éducation de leurs enfants. Ils peuvent être convoqués par les autorités administratives si ceux-ci dérogent à un certain nombre de règles ou en ont seulement exprimé l’intention. Ce retour à une forme d’ordre ancien renvoie chaque individu à ses responsabilités, comme si les solutions relevaient de ses seules actions.
Les politiques publiques ont favorisé le développement de dispositifs organisés dans des logiques comptables, qui quantifient le nombre de personnes bénéficiant de la prestation. Il est encore relativement simple d’expliquer un budget sous forme de prix de journée ou de mesures spécialisées. Un travailleur social chargé de l’accès au logement devra-t-il accompagner un nombre défini de personnes ? Il sera alors aisé de juger, au regard des résultats liés à l’accompagnement, si la prestation fournie est efficiente. Il en va d’une tout autre démarche dans le cadre d’une action collective. Le financeur voudra vérifier si les personnes inscrites dans l’action relèvent effectivement du dispositif en Å“uvre et si le résultat obtenu entre bien dans un processus identifié dans le cadre d’une convention. Ainsi verra-t-on des actions qui ne répondent pas suffisamment aux critères définis par les financeurs. Une Caf pourra, notamment, interroger l’action si un nombre significatif de participants ne sont pas allocataires. Un conseil général voudra, quant à lui, savoir si la personne relève du dispositif qu’il pilote. Par exemple, pour le Revenu minium d’insertion (RMI), les personnes relevant du handicap ne seront pas recensées. Il faudra que le promoteur de l’action aille rechercher un financement complémentaire. Lorsqu’une action inscrite dans une démarche de type développement local est mise en Å“uvre, il existe nécessairement des personnes qui n’entrent pas dans les « bonnes cases ». On le voit aisément, l’entrée par le dispositif est assez antinomique dès lors que l’intervention s’inscrit dans une logique d’action communautaire ou de développement local.
Le dernier élément relève d’une évolution des valeurs et de notre rapport à autrui. « L’agir collectif » prend des formes nouvelles, notamment pour les jeunes générations. Le développement des réseaux provoque des évolutions significatives. Nous assistons, en parallèle, à une montée de différentes formes d’individualisme
[9] qui envisagent les rapports sociaux sous forme de relations contractuelles où la relation de service s’inscrit dans une logique de marché qui serait autorégulé. Cette tendance générale se traduit aussi par une volonté de la personne d’orienter ses choix principalement vers la recherche de la satisfaction de ses désirs. De nouvelles communautés se créent sur ces bases dans des espaces autrefois improbables : l’Internet est devenu un vecteur de communication et d’échanges incontournable. Des pétitions en ligne aux réseaux sociaux, l’agir collectif se déplace vers le monde virtuel. Ainsi, chacun peut nouer des liens avec « ses proches », quelle que soit la distance réelle, et ignorer totalement ce que fait ou ce que devient son voisin car «
ce qui fait lien, c’est l’intérêt partagé »
[10]. Les solidarités deviennent elles-mêmes sélectives. Les grands rassemblements sont très souvent festifs et ponctuels, ils nous rappellent ce besoin de partager des moments d’émotion permettant de « communier » avec les autres
[11]. Il y a matière à alimenter une réflexion professionnelle sur la réalité de ce que certains appellent le délitement du lien social qui, finalement, continue d’exister sous des formes totalement neuves. Mais ces nouvelles dimensions du rapport au fait collectif ne doivent pas occulter la forte présence du secteur associatif en France
[12], qui, malgré certaines difficultés de recrutement de ses bénévoles, reste actif et majeur pour le maintien de la cohésion sociale.
Choisir de pratiquer l’Isic aujourd’hui implique de relever plusieurs défis à la fois professionnels et institutionnels.
Des enjeux professionnels
Les enjeux professionnels découlent de l’analyse de l’action et répondent à des constats.
Les travailleurs sociaux ne sont pas en mesure de porter seuls, avec des moyens limités, l’exclusion sociale et professionnelle. La perte d’un emploi, la maladie, la séparation, lorsqu’elles surviennent, sont susceptibles d’être assumées si la personne vit dans un environnement sécurisant, si elle bénéficie de soutiens moraux et financiers qui, tels des étayages, permettent de passer un ou plusieurs caps difficiles. Les travailleurs sociaux ne sauraient assumer seuls ces soutiens. Ils ne peuvent alors que se tourner vers l’environnement proche de la personne et, si celui-ci est trop pauvre, aider à construire des solidarités de proximité.
Les mécanismes de culpabilisation à l’
Å“uvre rendent difficile un travail sur le fond. Les personnes, dans leur grande majorité, ont intériorisé la source des difficultés auxquelles elles doivent faire face. Elles sont convaincues d’être soit responsables, soit incompétentes et incapables de parvenir aux modèles dominants de réussite
[13]. L’audition des professionnelles du Relais de Sénart
[14] par le groupe de travail Isic du CSTS nous a renforcés dans la conviction que l’agir collectif en travail social est essentiel pour permettre une véritable conscientisation de la personne. C’est une condition nécessaire dans la perspective de sa prise d’autonomie. Cette action doit s’articuler avec le travail individuel (Isap), qui reste là essentiel.
Les travailleurs sociaux pratiquant l’Isic s’inscrivent de la sorte plus facilement dans un modèle professionnel qui correspond aux préconisations formulées par le CSTS. Celui-ci propose de refonder l’accompagnement social sur des pratiques d’alliance (CSTS, 2007). Ces dernières sont toutes trouvées dès lors que le travailleur social s’inscrit dans une dynamique collective, notamment dans le cadre du développement local. Ainsi, par exemple, une équipe de travailleurs sociaux sera soucieuse de favoriser l’expression de la population la plus fragile et la moins en capacité de défendre ses intérêts dans un projet de rénovation urbaine. Pour cela, elle aura à s’engager avec les personnes dans une dynamique d’échange et de partage, de construction et de négociation. Une autre hypothèse que nous pouvons émettre, ressortant de nombreux témoignages, est que ces pratiques collectives mises en Å“uvre par les travailleurs sociaux contribuent aussi à lutter contre une forme d’usure professionnelle.
Des enjeux institutionnels
Nos institutions se sont principalement saisies du développement social local comme d’un outil permettant de mieux répondre à la demande sur les territoires. Cette appropriation s’est opérée au détriment du travail social de groupe ainsi que des communautés. Il serait souhaitable d’aider à une clarification des concepts et des pratiques attendues : quelles formes de développement local ? quel partenariat ? quelle place pour les citoyens / habitants / usagers des services sociaux ? Le débat est parfois vif au sein des conseils généraux, qui font face à une augmentation sans précédent de leurs prérogatives sans en avoir obtenu les contreparties financières. Le risque est grand alors de considérer le travail collectif comme plus rentable et efficace simplement parce que les budgets ne peuvent plus suivre la demande. Au-delà de ce risque, il est utile que les élus, les administrateurs et les travailleurs sociaux soient dans la position d’aider à construire des pratiques institutionnelles collectives et individuelles portées par du sens et des valeurs. Cela peut paraître une évidence, mais il semble bien que face à la multiplication inquiétante des missions confiées aux départements, le développement social local comme les autres pratiques collectives soient moins mis à contribution et que la gestion par objectifs et dispositifs demeure la panacée.
***
À l’heure où, une nouvelle fois, sont interrogées l’utilité et la place du travail social, il apparaît particulièrement pertinent d’investir l’Isic en vue de permettre l’émergence d’une parole collective des personnes et des groupes sociaux exclus et stigmatisés. Cet investissement est susceptible de redonner une légitimité aux professionnels non seulement auprès de la population mais aussi des élus locaux. Aider à renouer le dialogue dans une confiance retrouvée et dans la proximité est une priorité. C’est un enjeu essentiel pour le maintien de la cohésion sociale. Il faudra aussi que les professionnels et leurs institutions soient prêts à assumer les spécificités liées à ce mode d’intervention. Mais il sera nécessaire pour cela qu’on leur en donne les moyens.
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Association nationale des assistant(e)s de service social (Anas), 2007, « Travail social communautaire : une interpellation bienvenue, une question au travail pour les assistants de service social », janvier.
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Conseil supérieur du travail social (CSTS), 2007, Le travail social confronté aux nouveaux visages de la pauvreté et de l’exclusion, éditions de l’ENSP.
·
Inspection générale des affaires sociales (Igas), 2006, Intervention sociale, un travail de proximité, Paris, La Documentation française.
·
Lebel R., 1964, « L’évolution du centre social », Informations sociales, nos 4-5, avril-mai.
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Rioche A., 1997, « Rave New World », Agora débats jeunesses, n° 9, Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire.
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Robertis de C., Orsoni M., Pascal H. et Romagnan M., 2008, L’intervention sociale d’intérêt collectif : de la personne au territoire, Presses de l’EHESP.
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Samuel V., 1961, « La Xe conférence internationale de service social. Compte rendu », Feuillets de l’Association nationale des assistantes sociales et des assistants sociaux, n° 50, avril.
[1]
Cf. l’excellent rapport du CSTS sur le sujet, aux éditions ENSP.
[2]
Roland Lebel, directeur de l’Uncaf.
[3]
Cité par Henri Pascal dans Robertis
et al., L’intervention sociale d’intérêt collectif : de la personne au territoire, Presses de l’EHESP, 2008 (p. 39).
[4]
Tous ces éléments historiques et conceptuels sont particulièrement développés dans l’ouvrage collectif mentionné ci-dessus.
[5]
Intervention de Philippe Cholet aux journées d’études IRTS de Franche-Comté, 11 mai 2001.
[6]
Le rapport peut être consulté en ligne :
http:// www. ladocumentationfrancaise. fr/ rapports-publics/ 064000126/ index. shtml
[7]
L’Isic a été conceptualisée par des formateurs en travail social issus de cette profession. Le concept a été porté en parallèle par le CSTS, émanation de la Direction générale de l’action sociale (DGAS), avec la production du rapport publié en 1988.
[8]
Un recours collectif ou une action de groupe (
class action en anglais) est une action en justice qui permet à un grand nombre de personnes (des consommateurs le plus souvent) de faire reconnaître leurs droits méconnus ou refusés et d’obtenir une indemnisation morale ou financière, auprès d’une personne tierce ou d’une institution. Ce type de recours n’existe pas en France.
[9]
Rappelons que l’individualisme est une conception politique, sociale et morale qui tend à privilégier les droits, les intérêts et la valeur de l’individu par rapport à ceux du groupe et de la communauté.
[10]
Serge Proulx, «Les communautés virtuelles construisent-elles du lien social ? », communication lors du colloque international « L’organisation média. Dispositifs médiatiques, sémiotiques et de médiations de l’organisation », Lyon, Université Jean-Moulin, 19-20 novembre 2004. CNRS – Laboratoire Communication et politique -
http:// www. lcp. cnrs. fr/ pdf/ pro-04a. pdf
[11]
Phénomène emblématique, la Coupe du monde de football, en 1998, a permis à des millions de Français de descendre dans la rue pour exprimer une joie exubérante. Dans d’autres domaines, ces rassemblements peuvent aussi être l’expression de mouvements culturels non reconnus. Contre-culture dès la fin des années 1990, le mouvement techno et ses grands rassemblements (les raves) interrogent sur la signification de ce mouvement qui «
réaffirme le sens social et une certaine forme de quête spirituelle » (cf. A. Rioche, agora débat jeunesse 1997).
[12]
Enquête CNRS - Matisse/Centre d’économie de la Sorbonne, 2005-2006.
[13]
Le modèle dominant est, selon la télévision, la personne jeune, active et en bonne santé qui vit en famille avec des enfants, travaille et dispose de revenus lui permettant de consommer ce que l’offre publicitaire lui propose.
[14]
Le Relais de Sénart accueille des femmes victimes de violences principalement conjugales. Le processus de reconstruction des personnes passe par une nécessaire mise en commun avec d’autres femmes (travail social de groupe). Cela contribue à faire sortir de la sphère individuelle et privée un fait social majeur dont peu de personnes ont véritablement conscience, et notamment les victimes elles-mêmes, qui continuent de considérer que, finalement, le problème vient « d’elles-mêmes », alors qu’il est éminemment social et sociétal. Les professionnelles du Relais s’inscrivent aussi dans une dynamique de développement local pour mettre en
Å“uvre des actions de prévention de ces violences.