Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
156 pages

p. 136 à 142
doi: en cours

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Partie 3 : Des incertitudes sur les nouveaux modes de gestion et les finalités du travail social

n° 152 2009/2

2009 Informations sociales Partie 3 : Des incertitudes sur les nouveaux modes de gestion et les finalités du travail social

Travailleurs sociaux, intervenants sociaux : quelle identité de métier ?

Jacques Ion Sociologue, ex-directeur de recherche au CNRS, il a publié et dirigé de nombreux ouvrages sur le travail social, parmi lesquels : Les travailleurs sociaux (1re éd., 1984, dernière éd. avec B. Ravon, Paris, La Découverte, 2005), Le travail social à l’épreuve du territoire (1re éd. Toulouse, Privat,1990), Le travail social au singulier (Paris, Dunod, 1998), Souffrance psychique et travail social (Paris, Dunod, 2005), Le travail social en débats (Paris, La Découverte, 2005). Plus récemment, il s’est intéressé aux transformations de l’engagement dans l’espace public. Voir notamment : Que sont les dirigeants bénévoles devenus ? (Presses universitaires de Saint-Étienne, 2005), Militer aujourd’hui (avec S. Franguiadakis et P. Viot, Paris, Autrement/Presses de Sciences-po, 2005) et Politiques de l’individualisme (avec P. Corcuff et F. de Singly, Paris, Textuel, 2005).
L’article s’interroge sur les deux notions de « travail » et d’« intervention », aujourd’hui employées soit simultanément soit en opposition dans le secteur social. Il situe les contextes socio-historiques d’émergence de ces deux termes et tente de comprendre, derrière les luttes symboliques que leur usage peut manifester, le sens de leur mise en concurrence dans le paysage remodelé du social contemporain.
Qu’est-ce qui se joue précisément dans le fait de nommer un professionnel « travailleur » ou « intervenant » social ? Les deux appellations, qui ne sont pas équivalentes dans la mesure où elles renvoient à des pratiques et à des figures de l’usager différentes, témoignent de l’évolution des métiers du social et de la lutte pour la reconnaissance dont ils font l’objet.
La question de la généralisation de l’appellation « intervenants sociaux », aujourd’hui ouverte, n’est pas nouvelle. Néanmoins, elle n’est pas tranchée, puisque pratiquement les deux termes subsistent soit concurremment, soit employés indifféremment. Est-elle pour autant pertinente dans sa formulation qui tend, de fait, à opposer deux catégories d’acteurs du social ? On sait que les disputes d’appellation ne sont jamais innocentes. Encore convient-il de les expliciter et de cerner les enjeux qu’elles désignent. C’est ce à quoi voudrait s’essayer ce qui suit, qui rappellera quelques repères chronologiques, tentera de comprendre dans la longue durée le sens de ce changement de terminologie, mais aussi tâchera de dire combien ces oppositions lexicales sont enjeux de luttes dans la redéfinition actuelle du paysage du social.
 
Le terme « travailleur » comme reconnaissance d’une profession
 
 
Rappelons d’abord que, si l’on peut trouver l’usage du vocable « travailleur social » dès la fin du XIXe siècle, cette appellation ne s’impose publiquement qu’au début des années 1970, dans une double conjoncture. D’une part, celle de l’acmé des années de croissance et de l’État-providence, qui voit se multiplier les emplois « sociaux ». D’autre part, celle, concomitante, de l’arrivée, sur ce marché du travail en plein essor, de générations, issues globalement des couches moyennes, rompant avec les origines socialement marquées de chacun des trois métiers historiques : assistantes sociales, éducateurs spécialisés, animateurs socioculturels ; trois métiers également d’ancienneté très différente, d’origine diverse, « parrainés » par des professions libérales ou intellectuelles tout aussi diverses, et relevant de traditions culturelles variées sinon opposées. Or l’appellation réussit alors à fédérer les nouveaux venus (et quelques anciens d’ailleurs), qui, au contraire de leurs aînés, présentent nombre de caractéristiques communes : les diplômes qu’ils ont passés ou vont passer sont à bac + 2 ; ils sont sensiblement du même âge ; ils usent de savoirs largement communs empruntant massivement aux sciences humaines et sociales alors nouvellement reconnues par l’Université ; ils partagent globalement les mêmes idéaux culturels ; et, surtout, ils sont tous fortement soucieux de se démarquer des origines charitables ou militantes de chacun de ces métiers : ils sont d’ailleurs nombreux à être syndiqués (majoritairement à la CFDT), alors même que la plupart des employeurs sont des organisations publiques ou associatives. L’appellation de « travailleur » vient, en quelque sorte, affirmer à la fois la rupture avec les origines bénévoles et le partage du sort de la condition salariale, sinon ouvrière. Ce mot de « travailleur » signe donc la professionnalisation revendiquée d’acteurs en hâte d’être reconnus dans le paysage social.
L’étonnant, sans doute, est que cette appellation s’impose alors même que, lors de ces années 1970, subsistent, dans le champ du social, de nombreux bénévoles et, surtout, que les emplois précaires, les temps partiels, les emplois non qualifiés et les postes conquis à l’ancienneté sont encore très nombreux, peut-être même majoritaires. Comme si l’appellation générique portée par une fraction donnait à tous une plus grande visibilité. En dépit des oppositions de métiers, toujours à l’Å“uvre en interne, la dénomination unique a donc joué un rôle fédérateur, permettant à un ensemble de professionnels en émergence d’être reconnus et légitimés.
 
Être intervenant social : une autre conception des pratiques ?
 
 
L’appellation d’« intervenant » commence à être utilisée une vingtaine d’années plus tard. Elle tend à se généraliser vers la fin des années 1990, où on la relève dans de nombreux documents professionnels comme dans les publicités des organismes de formation ; et elle se trouve, en quelque sorte, labellisée à travers son emploi dans des textes officiels, émanant notamment des ministères. Le contexte, évidemment, est alors tout autre. La crise sociale, dont les débuts se manifestent dès le milieu des années 1970, se traduit à la fois par une montée ininterrompue du chômage et par la mise en cause de l’État-providence. À partir des années 1980, la recomposition des politiques sociales autour des collectivités locales, le développement de nouveaux postes de travail de niveaux très divers, liés tant aux différentes phases de la politique de la ville qu’à la multiplication des mesures d’insertion, l’émergence de nouvelles techniques de management accentuant fortement la division du travail, l’appel et le retour grandissant du bénévolat modifient complètement le paysage professionnel. Quand les tendances centripètes dominaient la période précédente, ce sont au contraire les forces centrifuges qui tendent à diversifier à l’extrême le nouveau paysage, considérablement plus étendu et dont les limites sont de moins en moins claires, aux frontières du sanitaire et des services à la personne. En s’étendant partout, la visibilité du social s’est considérablement diluée.
Le mot d’« intervenant » peut alors apparaître comme un terme passe-partout, suffisamment vague pour permettre de couvrir toute la palette des postes du secteur social – professionnels reconnus, semi-emplois, bénévoles s’essayant à conquérir une qualification à travers le surgissement d’appellations étranges («grands frères », « femmes-relais », médiateurs de tout poil) – ou la transformation d’appellations anciennes (aides à domicile devenues « auxiliaires de vie sociale », etc.), voire même l’ensemble de ces bénévoles toujours plus nombreux, quand les années de croissance croyaient à leur disparition progressive et inéluctable. L’absence de la référence professionnelle dans la dénomination autorise tous les amalgames possibles. Mais le moindre des paradoxes est que ce terme tende alors à se substituer à celui de « travailleur social », alors même que les professionnels diplômés n’ont jamais été aussi nombreux et que les efforts de qualification d’emplois de bas niveau se multiplient !
L’usage qui est fait du terme « intervenant », outre qu’il permet commodément de réunir en un ensemble flou diplômés et non-qualifiés, rejetant ainsi cette césure que symbolise au contraire explicitement le terme de « travailleur social », peut alors aussi indiquer une autre partition à l’intérieur du monde des acteurs du social : celle qui opposerait le back office et le front office. C’est-à-dire d’une part les praticiens aux postes de commande (cadres, directeurs, gestionnaires, responsables d’équipes, etc.) et d’autre part ceux qui sont en contact direct avec les usagers : les praticiens du « front », quels que soient leur statut et leur qualification, tous ceux qui « interviennent » effectivement sur le terrain.
À partir de là, on peut se demander si la notion d’intervenant n’est pas plus lourde de sens que ce que sa connotation extensive laisse entendre. Non seulement elle désigne l’ensemble des praticiens en relation avec les usagers, mais elle pointe un mode de rapport avec ces derniers, impliquant une autre conception des pratiques. Le grand nombre de manuels, d’ouvrages professionnels ou de centres de formation reprenant la notion d’intervention en lieu et place de celle de travail ne peut être tenu pour anecdotique. Les mots ne sont pas neutres. Ils viennent signaler que les choses ne peuvent plus être saisies comme avant et qu’il faut inventer de nouveaux termes pour traiter une réalité qui a changé. Il existe à cet égard un indice très fort : en janvier 1996, la plus haute instance professionnelle en la matière, le Conseil supérieur du travail social, qui comprend parmi ses membres des représentants ès qualités de l’administration, publie, à destination du ministre, un document précisément intitulé L’intervention sociale d’aide à la personne. Cette appellation officialise, en quelque sorte, une autre vision de la pratique professionnelle.
La notion d’intervention s’oppose au moins de deux façons à celle de travail. D’une part, comme déjà indiqué, elle suppose de laisser de côté le caractère professionnel de la pratique. Mais, surtout, elle signale une pratique saisie dans l’instant, adaptée au moment où elle se met en Å“uvre, une activité hic et nunc, relevant de la courte durée, voire de l’urgence, alors qu’au contraire la notion de travail n’est pas de l’ordre du temporaire, suppose une durée, implique un processus (cf. la notion de procès de travail) et inscrit l’action dans le long terme. Le travail processus s’oppose totalement à l’intervention ponctuelle. Dans ce dernier cas, c’est alors le contrôle de circonstances particulières, d’une situation précise, en l’occurrence la maîtrise d’une relation duale, qui devient prépondérant.
C’est donc en fait un tout autre type de pratique qui se trouve alors désigné. L’abandon d’une perspective temporelle peut être relié au nombre de plus en plus grand d’usagers que la crise sociale contraint à prendre en charge. Mais ce rétrécissement de l’horizon de l’action s’inscrit également dans cette autre vision de l’avenir qui émerge peu à peu et qui, à la notion de progrès, fait succéder celle de risque. Du même coup, toute une conception de l’action largement partagée par les travailleurs sociaux se voit mise à mal : celle portée par l’idéal éducatif qui fait que l’usager arrivant avec un problème spécifique est l’objet d’une prise en charge dans la durée destinée à transformer ses comportements, dans un idéal d’autonomie conquise. Quand la relation devient l’alpha et l’oméga de la pratique, c’est au contraire un rapport de nature quasi égalitaire qui est posé entre l’intervenant et l’usager. Au « travail sur autrui » (Dubet, 2002) succède le travail « avec autrui » (Astier, 2007). À cet égard, particulièrement significatif est le développement, dans la période récente, et simultanément à celle de l’intervention, de la thématique de l’« accompagnement ». Si elle va de pair avec les lois récentes dur les droits de l’usager dans les services publics sanitaires et sociaux, elle témoigne fortement de cette évolution qui tend à transformer une relation pédagogique hiérarchisée (un professionnel qui sait face à un usager ignorant) en relation de quasi-égalité entre deux individus singuliers. Cette prise en considération de l’usager dans ses caractéristiques spécifiques est d’ailleurs tout à fait présente dans l’intitulé même et dans le développement du document précité du Conseil supérieur du travail social : L’intervention sociale d’aide à la personne.
Que les deux notions, celle d’intervention et celle de personne, soient employées simultanément ne relève peut-être pas du hasard ou du cynisme. Et il importe de tâcher de démêler le conjoncturel du structurel, l’anecdotique de l’évolution de fond. Ce qui n’est évidemment pas aisé, tant les mots ne viennent pas seulement dire du neuf quand les termes anciens ne peuvent l’exprimer mais sont tout autant instruments de combat dans les luttes symboliques pour la reconnaissance sociale. C’est à clarifier ceci que l’on voudrait s’essayer pour conclure.
 
Changements réels, conflits sémantiques et luttes de reconnaissance
 
 
Les changements sémantiques ne sont jamais neutres. En l’occurrence, quels que soient les usages tactiques faits de ces notions, leur généralisation témoigne d’une évolution incontestable des conditions d’exercice des métiers du social. Derrière les dénominations des praticiens sont ainsi désignées d’autres types de pratiques, lesquelles, plus profondément encore, sont l’indice d’une transformation de la figure même de l’usager. Nous ne reprendrons pas ici en détail ce que nous avons analysé dans un article récent, écrit avec Christian Laval et Bertrand Ravon (Ion et alii, 2007). Quitte à caricaturer, nous dirons que l’individu objet du social se transforme. Ce n’est plus principalement un individu définissable seulement par son statut ou par ses appartenances. C’est un individu de plus en plus concret et particulier. Ce changement ne ressortit d’ailleurs pas des seules politiques sociales, pas plus qu’il ne peut être analysé seulement, dans une vision économiste, comme le produit d’un néo-libéralisme. Il s’inscrit, sociologiquement, dans la poursuite du processus d’individuation analysé par Norbert Elias. Il marque l’affaiblissement d’une société d’inclusion. Il correspond à ce qu’à la suite d’Ulrich Beck ou d’Anthony Giddens (1994) on peut appeler la seconde phase de l’individuation, commencée avec les années 1970, et qui, pour reprendre l’expression de François de Singly (2005), substitue l’« individu singulier » à l’« individu universel » ou anonyme. C’est dans ce cadre socio-historique qu’il faut, nous semble-t-il, replacer l’émergence de cette nouvelle figure de l’usager du social. Lorsque évoluent les processus de socialisation, lorsque, pour dire vite, les identités de construction tendent à se substituer aux identités de statut ou d’appartenance, toutes les institutions concourant à cette socialisation, que ce soit la famille, l’école ou le travail social (en tant qu’institution de dernier recours), se trouvent affectées dans leur fonctionnement. La floraison, à leurs marges, de « dispositifs » de tout acabit ne fait ainsi que signaler combien elles doivent se recomposer selon cette nouvelle figure de l’individu singulier, elles qui s’étaient construites sur celle de l’individu anonyme. Aussi peut-on avancer l’hypothèse que, correspondant à la promotion de la notion de personne, les appellations « intervenant » ou « intervention » permettent de désigner un autre rapport à l’usager que celui inhérent aux appellations « travail » ou « travailleur ». Sans développer ce point, notons que ce rapport à l’usager redéfini va de pair avec de nouvelles postures professionnelles impliquant, par exemple, une mobilisation des ressources personnelles.
Ce qui ne veut pas dire qu’à l’usage effectif de ces notions correspondraient des ensembles de pratiques, ou des praticiens, clairement autonomisés. Tantôt, on l’a déjà dit, les mots sont très souvent employés l’un pour l’autre ; tantôt, inversement, les acteurs s’en servent en quelque sorte comme de points de repère, voire même de fanions pour se démarquer de pratiques qu’on entend dévaloriser. On pourrait ainsi relever une véritable systématique paradigmatique opposant, par exemple, le professionnalisme au bénévolat, le long terme au court terme, l’éducatif au relationnel, le normatif à l’accompagnement, le processus à la situation, la distance à la proximité, l’autonomie-devoir à l’autonomie capacitaire, l’expérience à la singularité, voire le collectif à l’individuel ou la qualification aux compétences. Dans un paysage bouleversé, aux frontières poreuses et mouvantes, soumis à de nombreuses forces centrifuges, les mots peuvent être utilisés par les uns et les autres comme des étendards ou comme des arguments de légitimation pour des positions incertaines. La nostalgie n’est souvent pas loin dans l’invocation qui est faite de certaines notions supposées liées à un âge d’or des métiers.
L’écart de plus en plus grand entre dirigeants et praticiens de terrain – écart hiérarchique mais également culturel – concourt à exacerber l’antagonisme des discours. L’autonomie professionnelle des métiers historiques (assez proche de celle des professionals, au sens anglo-saxon du terme) est battue en brèche par les méthodes actuelles de management et par les obligations de résultats qui leur sont liées. Simultanément, les praticiens se voient requis de s’impliquer personnellement dans leur travail sans l’appui de la culture commune de leurs pairs ni celui des instances collectives de soutien (syndicats, groupes d’analyse de la pratique, fédérations associatives, amicales professionnelles, etc.) qui ont longtemps constitué un étayage capital de l’exercice du métier. Or l’implication personnelle concomitante du type de rapport à l’usager qui tend à se généraliser est aujourd’hui le lot de tout agent du social. Contrairement à ce que peut parfois suggérer le terme d’intervention, cette dernière, appliquée au social, est toujours un acte difficile, qui requiert expérience et maîtrise professionnelle. En ce sens, elle est un « vrai travail ». Ceux qui invoquent alors cette notion de travail ne le font pas sans évoquer, certes, une qualification, mais aussi une culture partagée et, en dernier ressort, du « collectif », ce par quoi ladite notion se trouve historiquement connotée.
Ils le font peut-être parce que, pour tous les praticiens d’une relation de plus en plus difficile à tenir et de plus en plus exigeante en termes d’investissement personnel, se révéle plus que jamais nécessaire le soutien d’instances collectives garantes d’une professionnalité en cours de redéfinition.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Astier I., 2007, Les nouvelles règles du social, PUF, Paris.
·  Dubet F., 2002, Le déclin de l’institution, Le Seuil, Paris.
·  Giddens A., 1994, Les conséquences de la modernité, tr. fr., L’Harmattan, Paris.
·  Ion J., Laval C. et Ravon B., 2007, « Politiques de l’individu et psychologies d’intervention : transformation des cadres d’action dans le travail social », in J.-L. Génard et F. Cantelli, Action publique et subjectivité, Paris, Librairie générale de droit et jurisprudence, Paris, p. 157-168.
·  De Singly F., 2005, L’individualisme est un humanisme, éd. De l’Aube, La Tour d’Aigues.
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