Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
156 pages

p. 24 à 29
doi: en cours

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Partie 1 : Des mutations sociales et institutionnelles d'ampleur

n° 152 2009/2

2009 Informations sociales Partie 1 : Des mutations sociales et institutionnelles d’ampleur

Les ambiguïtés de l’intervention sociale face à la montée des incertitudes

Entretien avec  Robert Castel Sociologue, directeur d’études à l’Ecole des Hautes études en sciences sociales, il travaille depuis les années 1980 sur les interventions sociales, la protection sociale, les transformations des politiques sociales, du travail et de l’emploi. Il est l’auteur, entre autres ouvrages, de : Les métamorphoses de la question sociale, une chronique du salariat, Gallimard, 1995 ; L’insécurité sociale, qu’est-ce qu’être protégé ?, Seuil, 2003 ; La discrimination négative, citoyens ou indigènes ?, Seuil, 2007.
Les mutations socio-économiques et culturelles affectent profondément le rôle et la place des institutions d’aide et d’action sociales. Elles ont révélé certaines limites des interventions publiques menées ces dernières décennies dans le domaine de l’action sociale et du travail social, alors même que ces dernières ont renouvelé leurs approches pour mieux lutter contre les nouvelles formes d’inégalité et d’exclusion. Afin de fournir des éléments de réflexion sur les transformations en cours qui affectent directement les pratiques des travailleurs sociaux, nous avons souhaité interroger le sociologue Robert Castel. Il nous livre son analyse sur les évolutions du travail social à l’aune des métamorphoses de la « question sociale » et de l’apparition progressive de la question dite « ethnique ».
Informations sociales : Qu’entendez-vous précisément par la notion de « précariat », utilisée dans vos écrits pour désigner les nouvelles formes d’insécurité sociale ?
Robert Castel : Depuis une dizaine d’années, on pourrait schématiquement dire qu’il y a eu passage de la précarité au précariat. En effet, il faut repenser la précarité qui ne peut plus être conçue seulement comme une situation provisoire, dont on sort en règle générale. Je crois que le phénomène nouveau, qui ne l’est certes pas complètement, est une sorte d’installation dans la précarité pour beaucoup de jeunes et de moins jeunes. L’hypothèse que je pose est la constitution d’une nouvelle strate de la division du travail qui serait en deçà du salariat à proprement parler, si l’on entend par salariat une forme stable d’emploi sous forme de contrat à durée indéterminée. Or, il existe de plus en plus d’activités qui ne sont pas des emplois au sens fort du mot, mais qui se caractérisent par l’intermittence, par l’alternance de périodes d’activité et de non-activité. Cette strate infra-salariale est une sorte de nouveau régime de l’organisation du travail qui introduit une précarité permanente. On peut retenir cette formulation de « précariat » pour désigner ce qui ressemble à une condition dans laquelle un nombre croissant de gens sont obligés de s’installer.
I. S. : Quelles sont les principales conséquences du développement de ce précariat sur le type d’interventions du travail social ?
R. C. : L’une des conséquences est l’existence de gens qui se trouvent dans une position intermédiaire entre travail et demande d’assistance. Il s’avère que le travail n’assure plus pour eux l’indépendance économique et sociale. Désormais, les frontières se brouillent entre travail et non-travail, entre travail et assistance. Pour les intervenants sociaux, cela induit un changement dans les populations qu’ils ont à prendre en charge. Le travail social classique - mais je schématise sans doute - s’était constitué autour d’une distinction assez claire entre ceux qui étaient au travail et ceux qui, pour des raisons diverses, étaient incapables de travailler. Désormais, il y a des publics qui sont dans le hors-travail sans être incapables de travailler. On a commencé à s’occuper d’eux en espérant qu’il s’agissait d’une situation provisoire et qu’ils allaient retrouver du travail, c’est-à-dire rejoindre le régime commun. Ainsi, dans les années 1980, le glissement de nombreuses interventions sociales vers l’insertion traduisit ce changement de public du travail social. Par exemple, les personnes qui relèvent de la politique de la ville ne sont pas incapables de travailler. Dans un premier temps, on a donc fourni un effort d’accompagnement auprès d’elles avec pour objectif le retour à l’emploi. Le Revenu minimum d’insertion (RMI) et, plus globalement, les politiques d’insertion étaient alors pensées comme provisoires. Mais que faire pour ceux qui restent dans ces dispositifs d’aide sans retrouver un emploi ? Ils ne sont pas dans l’incapacité de travailler, et certains d’entre eux travaillent, mais sous les formes dégradées que nous connaissons.
C’est certainement une situation très délicate pour le travailleur social qui fait face à des personnes en distance par rapport à l’emploi. Prenons un jeune en entreprise d’insertion pendant deux ans. Il est censé partir vers l’emploi durable mais s’il n’en trouve pas, il ne peut pas acquérir l’indépendance qui lui permettrait de sortir du cadre de l’intervention sociale. Finalement, cette « crise » dont on a commencé à parler dans les années 1970 n’était pas provisoire et elle a entraîné un nouveau régime d’organisation du travail dans lequel ce dernier n’est plus l’emploi. Pour dire les choses autrement, ce type de travail ne fournit plus les conditions de base de l’autonomie des travailleurs.
I. S. : Que peuvent faire les travailleurs sociaux, au regard de leur mode d’intervention traditionnel, par rapport à ces nouvelles situations ?
R. C. : Le modèle du travail social classique était la relation de service telle qu’Erving Goffman [1] l’avait théorisée, c’est-à-dire la relation d’un professionnel et d’un client, d’un usager. Ce dernier se caractérise par une déficience par rapport au travail et le professionnel s’efforce de le remettre à niveau par toutes sortes de techniques individualisées. Le noyau dur du travail social est donc la relation de service. Si la clientèle n’est plus un individu en déficit par rapport au travail, elle ne relève plus exclusivement de cette relation de service interindividuel. La territorialisation des interventions sociales a été concomitante de ce glissement de la clientèle de base du travail social. Les politiques territorialisées ne mettent plus en Å“uvre la relation de service classique. Elles renvoient à un mode d’intervention qui est à la fois localisé sur un territoire et traité de la manière la plus partenariale possible. La relation de service classique n’a pas disparu, mais elle a éclaté. Elle n’est plus aujourd’hui au centre du travail social. C’est pourquoi, au niveau de la terminologie, il faudrait désormais mieux parler d’intervention sociale, expression qui peut désigner l’activité d’un chef de projet ou d’un responsable d’une régie de quartier, par exemple. Il ne s’agit plus principalement d’un professionnel aux prises avec un client dans une relation de face-à-face.
I. S. : Les travailleurs sociaux ne se retrouvent-ils pas en situation d’injonctions paradoxales en agissant sur les conséquences de la précarité sans avoir véritablement les moyens d’agir sur les causes ?
R. C. : Désormais le travailleur social est parfois condamné à vivre avec ses réussites et pas seulement avec ses échecs. Remettre quelqu’un à niveau pour qu’il soit capable de travailler est une réussite. Mais que peut-on faire si la personne ne trouve pas de travail ? La tentation est de continuer à travailler sur l’individu, avec le risque de perpétuer des relations de face-à-face. Peut-être qu’une partie du travail d’insertion aurait gagné à être davantage connectée avec l’entreprise ? Je dis cela non sans réticence, car nous autres sociologues et travailleurs sociaux sommes attachés au social et nous nous méfions de l’entreprise. Mais je pense ici, par exemple, à des méthodes comme l’Intervention sur l’offre et la demande (IOD), qui, sans être la solution miracle, méritent néanmoins réflexion. À quoi sert un travail d’insertion s’il ne débouche pas sur l’insertion professionnelle ? Il faudrait donner toute sa portée à une reprise de l’ambition affichée dans l’article 1 de la loi sur le RMI : « L’insertion est un impératif national ». En laissant souvent en face-à-face le travailleur social et l’individu en difficulté, des partenaires sont manquants, et en premier lieu l’entreprise. Pour aller jusqu’au bout de ma réflexion, je dirais que le problème du travail social est, à la limite, de ne pas rester dans le social, de déboucher sur l’économique.
I. S. : Dans quelle mesure peut-on parler d’efficacité des politiques sociales et quelles en sont les conséquences pour les professionnels chargés de les mettre en Å“uvre ?
R. C. : Les critiques formulées à l’encontre de l’État social classique sont à prendre au sérieux. Cet État traitait en masse des catégories générales de la population. La protection sociale s’était construite sur le travail : les gens étaient protégés, couverts, sur la base de leur travail et de l’appartenance à de grandes catégories socioprofessionnelles homogènes. Au fond, quand on traitait la catégorie, on traitait l’individu. Maintenant, des gens ont décroché de ces systèmes de protections collectives. Il faudrait désormais s’approcher des individus et des situations singulières pour aller au plus près de leurs besoins. Le corollaire de cela est de faire participer l’individu lui-même. On parle ainsi d’ « activation des dépenses passives », idée actuellement dominante dans le travail social. La logique du service social devient celle de la contrepartie, du « donnant-donnant ». Sans la condamner, on peut considérer qu’elle en vient très souvent à demander beaucoup, parfois beaucoup trop, à des gens qui sont en situation difficile. Il n’est pas demandé à tout le monde, tous les jours, de construire un projet de vie. Paradoxalement, on le demande plus fréquemment aux gens qui sont les moins bien placés pour le faire. Il me semble qu’il ne faut pas oublier que ce sont aussi des citoyens qui ont des droits. La logique du « donnant-donnant » est celle d’une transaction commerciale. Je crois qu’un travailleur social est aussi un représentant de l’État social, ce qui implique de poser un butoir à cette logique de l’universalisation de la contrepartie. L’individu a des droits, parmi lesquels le droit au secours : il a le droit d’être soigné, quelquefois d’être logé, ou en tout cas d’être aidé, même s’il n’est pas toujours capable de payer. L’instance du droit est une instance de l’obligation qui diffère de la logique commerciale de la contrepartie.
I. S. : Pourquoi, dans votre dernier ouvrage [2], la question ethnique est-elle devenue centrale ?
R. C. : Je me suis rendu compte que je l’avais sous-estimée dans un premier temps. J’ai travaillé sur les transformations du travail et abordé la question de l’immigration, mais sans insister sans doute autant qu’elle le méritait. Parallèlement, je crois que la question s’est transformée et qu’elle s’est aggravée. Depuis une dizaine d’années, elle a émergé dans le débat public et elle est plus visible. Je crois qu’elle correspond à une certaine aggravation de la question sociale. Les immigrés, les gens « issus de l’immigration » ont été de plus en plus mis en concurrence avec les Français d’origine, ce qui a conduit au développement d’une forme de racisme populaire dans un contexte de tension sur le marché de l’emploi. De plus, du côté de la politique étrangère, la dimension ethnique est fortement connectée avec l’islam, et les minorités ethniques ont très injustement souffert d’une sorte de suspicion généralisée d’être potentiellement des islamistes dangereux. La mise en visibilité de la question ethnique est due au moins pour partie à ces évolutions.
Toutefois, je ne crois pas que l’on soit passé de la question sociale à la question urbaine, puis à la question ethnique. Ce n’est pas le passage d’une question à une autre. Mon hypothèse est que l’épicentre est encore la question sociale (chômage, dégradation des conditions de travail, constitution d’un précariat), mais, au fur et à mesure qu’elle s’aggrave, on pourrait dire qu’elle s’enkyste dans la société, d’abord dans le territoire, dans les « quartiers sensibles » qui en sont le réceptacle sous sa forme la plus aiguë. La question sociale se surdétermine encore quand elle est connotée ethniquement. Par exemple, le chômage est un drame pour tout le monde, mais si en plus vous avez la peau bronzée, vous avez beaucoup moins de chance d’être embauché. On pourrait montrer que la dégradation des quartiers ouvriers en « quartiers sensibles » et parfois « ethniques » s’explique parce que le quartier n’est plus aujourd’hui centralement organisé autour du travail. Comment habiter un quartier quand on ne travaille pas ? Quelles sont alors, par exemple, les relations avec les voisins ? La question ethnique pose ainsi des problèmes spécifiques qu’il faut analyser pour eux-mêmes, mais qu’il n’est pas souhaitable de séparer de la question sociale.
I. S. : Ces dimensions territoriales et ethniques sont un défi pour le modèle d’intégration républicain français. Quelles sont les solutions politiques ?
R. C. : On ne doit pas avoir peur de parler de discrimination positive. Il est légitime de faire plus pour ceux qui ont moins, par exemple dans les quartiers qui sont des espaces géographiques en déficit par rapport au travail, à l’éducation, à l’habitat et à l’urbanisme. Mobiliser des efforts spéciaux là-dessus, spécifiques, adaptés, me paraît une nécessité pour l’État. C’est en principe le devoir de ce dernier d’assurer une certaine homogénéité de la nation. Prenons l’exemple des Zones d’éducation prioritaires (Zep), dont le principe ne me paraît pas discutable. L’avantage de ce type de politiques territorialisées est qu’elles ne ciblent pas uniquement des populations ethniques, à la différence de la politique des quotas aux États-Unis. Cibler le territoire n’est pas stigmatiser une catégorie particulière de cette population. On cherche à ramener les gens dans le régime commun pour ne pas les installer dans ce type de dispositifs qui peuvent, s’ils s’éternisent, déboucher sur la stigmatisation. On pourrait ainsi, dans les Zep, développer une forme de pédagogie adaptée à des enfants en difficulté scolaire, autour de la constitution d’un véritable tronc commun. Œuvrer pour une véritable égalité des chances, ce serait ainsi commencer par faire de la discrimination positive pour déboucher sur le régime commun, ce qui ne me paraît pas discutable d’un point de vue républicain. Je défends le principe d’efforts spéciaux qui risqueraient d’autant moins de s’installer dans la durée qu’ils seraient énergiques. Pourquoi dénoncer la politique de la ville ? Si elle n’avait pas été là, cela aurait été pire. Je crois que l’on n’a pas le droit de condamner un type de politique sous prétexte qu’elle n’a pas complètement réussi. C’est plutôt qu’elle n’a pas été réellement appliquée, notamment en termes de moyens, mais aussi sans doute de volonté politique. On a multiplié les effets d’annonce, mais on n’a pas, si j’ose dire, « mis le paquet ».
I. S. : Peut-on dire que le travail social travaille dans le « ghetto », pour faire sortir les gens du « ghetto » ? Pensez-vous que, dans certains cas, on peut parler d’« ethnicisation » du travail social ?
R. C. : Au sens rigoureux du mot, on peut défendre l’idée qu’il n’y a pas de ghettos en France, mais il est possible que l’on soit dans un processus de ghettoïsation. La situation dans nos quartiers dits « sensibles » n’est pas comparable aux ghettos américains. Toutefois, si celle-ci se prolonge et s’aggrave, la conséquence de la discrimination négative, c’est-à-dire de ne pas être traité comme un citoyen ordinaire, risque de mener au communautarisme. C’est sans doute l’une des raisons des émeutes d’octobre 2005 qui, symboliquement, se sont attaquées aux emblèmes de la République. Dans ce cadre, le fait de donner du travail à des jeunes issus de ces quartiers pour qu’ils deviennent des médiateurs n’est pas condamnable en soi. La dimension ethnique doit être prise en compte dans les quartiers. Constituer des corps de médiateurs peut être une manière de le faire, à condition que ce soit dans le cadre d’une politique générale. Si, en revanche, on crée une sorte de corps semi-professionnel pour s’occuper seulement de ce type de populations, le risque est d’enfermer ces dernières dans un entre-soi et d’encourager un processus de ghettoïsation, ou en tout cas de ségrégation.
I. S. : Comment envisagez-vous le travail social d’aujourd’hui et ses perspectives d’évolution ?
R. C. : Le sociologue est plutôt dans le diagnostic. Nous vivons dans des temps incertains et mon prochain ouvrage s’appellera d’ailleurs La montée des incertitudes. Il n’est plus possible de penser l’avenir en termes de progrès social. Dans ce cadre, l’apologie inconditionnelle du travail qui prévaut actuellement est une tendance inquiétante qui conduit à la multiplication des activités en deçà de l’emploi et du nombre de personnes en situation de précarité. Mais on ne peut pas pour autant prophétiser quel sera l’avenir du travail social. Je crois que les réponses à ces difficultés, si elles sont possibles, sortiront du terrain et aussi d’une volonté politique affirmée de combattre la précarité. Mais, en tout état de cause, et s’il est vrai que le travail social a affaire à ces situations difficiles, on peut dire qu’il a encore et pour longtemps du pain sur la planche !
Propos recueillis par Cyprien Avenel et Sandrine Dauphin.
 
NOTES
 
[1]NDLR : un lien moral lie le client et le « réparateur ».
[2]La discrimination négative, Le Seuil, coll. « La République des idées », 2007.
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