Informations sociales
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I.S.B.N.sans
156 pages

p. 30 à 31
doi: en cours

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Partie 1 : Des mutations sociales et institutionnelles d'ampleur

n° 152 2009/2

2009 Informations sociales Partie 1 : Des mutations sociales et institutionnelles d’ampleur

Focus - Le travail social aux États généraux du social

Jean-Michel Belorgey Après des études de sciences politiques, il a exercé diverses fonctions publiques (juge, diplomate, député) et est actuellement conseiller d’État. Il a publié un certain nombre de livres et de nombreux articles, les uns sur les institutions politiques et sociales (La gauche et les pauvres, Syros/Alternatives, 1988 ; Le Parlement à refaire, Gallimard, 1991), les autres sur l’art primitif et l’appel du voyage (La vraie vie est ailleurs, Lattès, 1989 ; repris sous le titre de « Transfuges – Voyages, ruptures et métamorphoses : des Occidentaux en quête d’autres mondes », Editions Autrement, Collection Mémoires, 2000).
Les États généraux du social, convoqués par un groupe de travailleurs sociaux et de militants du social (Jacques Ladsous et Michel Chauvière [1]), ont, pendant trois ans, entre 2004 et 2007, tenté de contribuer à une remobilisation sur le front de l’action sociale d’une société et de professionnels passablement démobilisés, en proie à tout le moins à une sorte de fatigue et, peut-être le mot n’est-il pas trop fort, à une sorte de désespérance, pour des motifs en partie communs, en partie différents.
L’action sociale, on l’a – plus ou moins bien –, en principe, compris depuis Bernard Lory, René Lenoir et quelques autres, n’est pas seulement une discipline d’infléchissement des comportements individuels et collectifs des membres de groupes cibles anomiques, marginalisés ou exclus – ce à quoi il n’est pas scandaleux de penser qu’ils prennent leur part, mais dont il l’est de croire ou de suggérer qu’ils sont exclusivement responsables ; c’est aussi un travail de la société sur elle-même pour se faire moins monolithique, moins marginalisante, moins excluante ou, si l’on préfère, plus ouverte à des formes diversifiées de participation, d’insertion, d’intégration, plus accueillante, plus secourable à ceux qui flanchent, basculent, renoncent. Ce n’est pas l’orientation qui lui a, au cours des deux dernières décennies, été assignée. Priorité a systématiquement été donnée à la normalisation, quand cela n’a pas été à la répression.
La crise, la décentralisation, la vague de fond néolibérale, l’obsession financière, les renoncements de l’État central, le souci des collectivités locales de ne pas trop dépenser sur des fronts électoralement peu gratifiants, la dispersion ou la débandade des vestales (les technocrates des administrations centrales, les associations militantes), la concurrence entre groupes sociaux pour échapper aux prélèvements fiscaux et sociaux et s’adjuger des avantages à tout le moins équivalents à ceux du passé, si possible supérieurs, la rumeur anti-travailleurs sociaux, quand ce n’est pas antitravail social (c’est un peu la problématique des anticléricaux et des antireligieux), nourrie de façon contradictoire et complice par les politiques, par les financeurs ainsi que par certaines associations et certains usagers : tout cela a conduit à des abandons, à des démantèlements dont le fruit est non seulement le renoncement à de nouvelles avancées, mais encore le délaissement de territoires antérieurement occupés, la régression à l’état pur.
Sous couvert de redéploiements que l’on s’essaie, de temps à autre, à légitimer dans le vocabulaire de ceux qui en souffrent, dont on ne se donne, en d’autres occasions, même pas la peine de fournir les raisons, à moins qu’on ne les motive dans des termes dénonciateurs, on détruit de fait plus qu’on ne construit. Tout se passe parfois comme si les ressources cumulées du double langage, de la désinvolture et du cynisme étaient simultanément mises au service, sinon d’une liquidation – on sait qu’il faut des travailleurs sociaux pour que l’anomie et l’exclusion ne gagnent pas au point de choquer (différemment) les publics humanistes et ceux soucieux d’ordre –, au moins d’une disqualification/culpabilisation chronique : le travailleur social est toujours au dessous de sa tâche. Curieusement, celui-ci n’en disconvient pas. Les raisons de son insatisfaction ne coïncident évidemment pas avec celles de ses détracteurs. Il sent bien ce qui, dans leur attitude, tient du procédé ou de la recherche d’un bouc émissaire aux malheurs collectifs et aux paresses, refus, impuissances des décideurs, naturellement soucieux de faire porter le chapeau à d’autres.
De tout cela, la tentation de fuite à laquelle sont d’évidence en proie des professionnels que ne gratifie ni leur statut, ni la faible considération que leurs différents interlocuteurs leur portent, ni, sauf exception, ce qui sort de leurs mains. Fuite qui revêt des formes multiples : fuite vers l’extérieur, vers la quête de diplômes et d’autres horizons d’activité, fuite sur place, en cédant, séparément ou ensemble, à toutes les tentations qui se présentent : tentation bureaucratique, idéologique, corporative, narcissique ; tentation du bavardage individuel et collectif, de l’esquive, argumentée ou non.
L’ambition des promoteurs des États généraux n’était pas mince. Nommer les maux de la société, ceux du politique mais aussi, sans trop de masochisme, et néanmoins sans fard, ceux de la profession –ses impasses, celles imposées et celles secrétées ; dégager des issues, interpeller sur les unes et les autres les décideurs que cela pourrait intéresser. Les résultats n’ont pas été dérisoires. Des désarrois tus jusque-là ont été exprimés. Quelques aveux difficiles ont été consentis. L’exigence d’une diversification des stratégies et d’un affermissement des disciplines a été nommée. Tout cela n’a pas non plus été spectaculaire. L’attention des décideurs (parlementaires, autorités ministérielles, « tutelles ») a été plus polie que fervente, un peu nerveuse. Il n’y avait pas de raison qu’il en aille autrement. Les travailleurs sociaux, les publics et les causes en faveur desquels, à leur meilleur, ils Å“uvrent ne font pas recette électoralement, ne se prêtent guère aux exaltations que favorisent la compétition sur les marchés, les performances technologiques, les bâtiments, la conquête des appareils politiques, etc. L’un des handicaps majeurs des travailleurs sociaux, comme des pauvres, c’est, ainsi que le disait un penseur victorien, qu’ils sont ennuyeux.
Et si notre société, ceux qui la pilotent, ceux qui font l’opinion, découvraient que ce qui légitime l’ennui, ce qui vaut qu’on se passionne, n’est pas vraiment ce qu’on croit, qu’il ne faut pas cultiver pour les « récits du malheur » [2] un excès de goût, mais que, si on sait écouter et agir en conséquence, il y a place, au-delà d’une « politique de la souffrance », [3] pour une « politique de l’épanouissement » de tout un chacun, pas toujours les mêmes ?
Tant qu’il n’en ira pas ainsi, peut-être est-ce beaucoup demander aux travailleurs sociaux, eu égard à la difficulté et au caractère plus que modérément rémunérateur (en termes matériels et moraux) de leur mission, d’être capables d’alchimies mentales et diplomatiques, à la mesure des défis auxquels ils sont confrontés. À leurs risques et périls. Car siéger sur un trépied n’est guère confortable. C’est une position instable et périlleuse. Il suffit de peu pour qu’un des pieds vacille et que le siège s’écroule. Or, ni le mandat reçu de la société, qui est souvent flou, ambigu, réticent ou indûment péremptoire, ni la confiance qu’il faut obtenir – ce n’est pas facile – de l’usager, ni la compétence éthique et technique, qu’il faut sans cesse entretenir dans un monde mouvant, sans y être beaucoup aidé, ne constituent des pieds fermement assurés. Il n’est jamais facile de faire entendre à qui que ce soit qu’il est condamné à l’héroïsme.
 
NOTES
 
[1]Un bilan de cet effort a été dressé sous le titre Reconstruire l’action sociale, Paris, Dunod, 2008
[2]Selon la formule de Numa Murard.
[3]Selon la formule de Jean-François Laé.
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Un bilan de cet effort a été dressé sous le titre Reconstru...
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[3]
Selon la formule de Jean-François Laé. Suite de la note...