Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
156 pages

p. 4 à 7
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Introduction

n° 152 2009/2

2009 Informations sociales Introduction

Actualités du travail social

Cyprien Avenel Sociologue, conseiller technique à la Direction des statistiques, des études et de la recherche de la Caisse nationale des Allocations familiales. Il enseigne à l’Institut d’études politiques de Paris, et est chercheur associé au Centre d’études européennes de l’établissement. Il conduit notamment pour la Cnaf le projet national d’évaluation des expérimentations du revenu de solidarité active (rSa) sur le volet de l’accompagnement des allocataires de l’allocation parent isolé. Il a notamment publié Sociologie des « quartiers sensibles », Paris, Armand Colin, coll. 128, 2007, et divers articles sur le travail social et la politique de la Ville.
Le travail social est un monde professionnel assez peu connu, alors que les « problèmes publics » qu’il traite font souvent la une de l’actualité. On le dit en « crise », mais ce n’est guère une nouveauté, c’est au contraire une tradition. C’est même, dans une certaine mesure, son identité, sa manière d’être. Durant les années 1970, le travail social a été attaqué par des critiques radicales dénonçant l’action stigmatisante et normalisatrice vis-à-vis de son public. Les travailleurs sociaux étaient alors définis comme les complices « objectifs » du maintien de l’ordre social au sens policier du terme ! On parlait moins des « exclus » que des « excluants », et l’on disait qu’« assister, c’est exclure » [1]. Au cours des années 1980 surgit un autre type de critiques dénonçant les « effets pervers » de l’État-providence qui piège les individus dans les catégories de l’assistance. Le travail social est alors mis en cause pour son inefficacité, sa mauvaise volonté à coopérer avec les institutions, sa posture de « travailleur indépendant », sa complicité avec les usagers...
Définir le travail social n’est pas chose aisée. De façon générale, il forme un ensemble fractionné entre une multiplicité de professions, dont la genèse, les traditions et les profils sont fort disparates et dont les missions apparaissent souvent incertaines, avec des employeurs tout aussi divers, sans même parler de l’hétérogénéité des « problèmes sociaux » et des « usagers » qui n’ont pas cessé de se diversifier, à tel point d’ailleurs qu’ils en sont venus à être définis par les dispositifs qui les prennent en charge. Avec les nouveaux métiers liés aux dispositifs de la politique de la ville et aux politiques d’insertion qui se développent dès le début des années 1980, une nouvelle expression, celle d’« intervention sociale », vient de surcroît brouiller les frontières. Ensemble résolument hétérogène, le travail social a toutefois pour vocation commune d’aider à résoudre les problèmes de tous ceux qui subissent des difficultés économiques et sociales. Il opère ainsi dans les failles, dans les contradictions, dans les inégalités de la société, ce qui ne lui donne pas une identité stable mais hybride et incertaine. Les finalités de l’intervention sont d’ailleurs souvent formulées de façon si générale – « maintenir le lien social », « réinsérer une personne », « soutenir la parentalité », « lutter contre l’exclusion », « combattre le ghetto », etc. – qu’elles sont de fait trop floues pour être à même de dire qu’elles sont effectivement tenues. Ainsi, le problème du travail social est, si l’on peut dire, un problème de définition.
Cependant, il est possible d’identifier un cÅ“ur de métier par-delà la diversité des postures, des méthodes et des populations concernées. On peut définir le travail social dans sa fonction générale comme un processus organisé d’accompagnement des personnes et des groupes vers la résolution de leurs problèmes matériels ou relationnels, visant, plus généralement, à leur faire retrouver leur autonomie. La singularité de ce travail réside dans sa fonction de médiation entre les besoins des individus et l’ensemble des réponses des institutions. Sa vocation l’incline alors à favoriser, voire à consolider, le lien social, là où il semble en déshérence. Il contribue à « restaurer » l’identité de la personne et ses liens avec la société, ce qui permet l’accès à la citoyenneté. De ce point de vue, il est fondamentalement une offre de contact, un service de la relation : il s’agit de la spécificité de son acte professionnel, le distinguant de son origine bénévole et militante. Ce serait même sa véritable mission, son essence. La professionnalisation de ce secteur s’est accompagnée de la définition technique d’une pratique définie par la relation d’aide ou de service, reposant sur la promotion de l’idée de sujet selon le modèle de la réparation.
La société française a connu de profonds changements ces quatre dernières décennies. Ils ont révélé certaines limites des interventions publiques menées dans le domaine de l’action sociale et du travail social, alors même qu’elles ont renouvelé leurs approches pour mieux lutter contre les nouvelles formes d’inégalité et d’exclusion (ciblage, contractualisation, territorialisation, insertion, partenariat…). La première évolution concerne l’apparition des « travailleurs pauvres », concomitante aux problèmes du chômage et à la montée des précarités. Depuis la crise économique des années 1970, la pauvreté a, en particulier, perdu son caractère résiduel. En touchant durablement des populations naguère bien intégrées socialement par leur travail, le chômage de masse et les formes de sous-emploi semblent avoir changé la nature de la pauvreté, qui renvoie à des situations plus structurelles et hétérogènes que jamais. La « clientèle » traditionnelle du travail social n’a pas disparu mais elle n’est plus majoritaire. Aujourd’hui, la précarité ne renvoie plus simplement à des situations individuelles mais à un phénomène de masse. Elle ne désigne plus des « inadaptés sociaux » mais des travailleurs pauvres ou des travailleurs sans travail. La relation d’aide au sens traditionnel doit donc être redéfinie. Cette question interroge notamment le système des formations des professions du social. Une deuxième évolution, tout aussi considérable pour le travail social, concerne la question de l’immigration et l’émergence d’une « question ethnique » qui s’est particulièrement cristallisée cette dernière décennie (avec l’apparition des termes de « minorités », de « multiculturalisme », de « discrimination raciale», de « discrimination positive », ou encore de « diversité »). Le travail social se trouve dès lors réinterrogé à l’aune de thématiques liées à la place de la « différence », de la religion, au statut des femmes ou à la formation de « ghettos ». La troisième évolution résulte de l’enracinement de l’individualisation comme manière de vivre, si l’on entend par là l’affirmation de l’autonomie individuelle par rapport aux formes et aux contraintes de la vie collective [2]. Ce qui est en jeu, c’est une nouvelle conception du rapport à la vie : plus que des liens institutionnels et statutaires, les individus privilégient les liens affinitaires et égalitaires. Ils ne veulent plus être seulement définis comme élève à l’école, malade à l’hôpital ou usager d’un service social, mais aspirent à être considérés comme des personnes authentiques et singulières. L’estime de soi et les attentes de reconnaissance sont donc devenues centrales. Cet élément est fondamental pour le travail social car il est au cÅ“ur de la relation d’aide. L’individu n’est plus à « éduquer » ou à remettre dans la norme, mais est invité à développer ses capacités à se relier aux autres. On attend de lui qu’il soit un sujet de l’intervention, un co-acteur des décisions, un individu responsable et auteur de son propre parcours. En ce sens, le travail social n’est pas un « travail sur autrui », c’est un « travail avec ». D’où le succès de la notion d’accompagnement, qui renvoie à une certaine posture de l’intervention ne pouvant être construite sans l’adhésion subjective de la personne aidée à son « projet de vie ».
Une dernière évolution a trait aux différentes réformes institutionnelles, en particulier aux lois de décentralisation de 2004, dites acte II de la décentralisation, qui consacrent le département comme chef de file de l’ensemble des politiques d’aide et d’action sociales. Avec ces nouvelles dispositions législatives, on assiste à une recomposition en profondeur des territoires de l’action publique et à la montée en charge de la question territoriale dans le champ des politiques d’action sociale. Cette nouvelle organisation locale débouche sur une complexification accrue de l’architecture administrative et politique. Comment se repérer dans le partage des différents niveaux de compétence et d’intervention de l’action sociale ? Comment les politiques d’action sociale s’articulent-elles avec les dispositifs de la politique de la ville ? Quelle implication le travail social a-t-il dans le développement local ? Comment se (re)configure le travail social dans l’évolution de l’action sociale décentralisée et dans la mise en place de nouveaux dispositifs d’envergure tels que le Revenu de solidarité active (RSA) ? Avec la décentralisation et la territorialisation croissante des politiques sociales, on a également assisté à la montée en charge progressive de l’évaluation dans le champ de l’intervention sociale. Ce qui est nouveau, ce n’est pas la pratique de l’évaluation, mais la place que l’on tend à lui donner aujourd’hui. En effet, il s’agit désormais de produire un outil de connaissance et de pilotage des effets des politiques menées. L’intervention sociale est désormais soumise à une obligation de résultats. Apparaît alors le risque d’une opposition accrue entre l’approche gestionnaire de l’évaluation des politiques sociales et les approches s’appuyant sur les critères de pertinence, de cohérence et de finalité de ces politiques.
C’est finalement une nouvelle façon de gérer le monde du travail social qui se constitue. Ce numéro d’Informations sociales souhaite mettre en perspective ces mutations essentielles de la société française, afin de cerner, d’analyser et de comprendre quelles sont leurs conséquences pour ce qui concerne le travail social et l’intervention sociale, notamment à l’échelle des collectivités locales. Que savons-nous exactement du travail social aujourd’hui ? Un des objectifs de ce numéro est d’éclairer la portée et la signification des évolutions actuelles de ce dernier, au moment où les deux piliers de l’État social, le dispositif assurantiel et le dispositif assistanciel, deviennent de plus en plus poreux, entremêlés voire ambigus, mais où l’on observe également des tentatives de reformulation des interventions sociales avec les notions d’activation, d’activité, de responsabilisation et d’insertion professionnelle. Il s’agit ainsi d’établir des éléments de bilan des principales transformations du travail social, afin de mieux appréhender la place et le rôle des travailleurs sociaux dans les politiques sociales actuelles et d’éclairer les enjeux, le sens et les évolutions probables en ce domaine. Ce numéro voudrait également participer au débat sur les orientations qui peuvent être explorées pour contribuer à une politique d’action sociale promotionnelle. Après que l’on aura présenté, dans une première partie, le contexte en mutation au sein duquel le travail social évolue et les enjeux qu’il pose, une attention particulière sera portée à l’exercice des professions. Contexte de l’action sociale et pratiques des travailleurs servent ainsi de base pour esquisser, dans une dernière partie, les évolutions possibles du travail social en France.
 
NOTES
 
[1]Esprit, « Pourquoi le travail social ? », avril-mai 1972.
[2]Nous pensons, entre autres, aux travaux de sociologues comme Norbert Elias, François de Singly, Alain Ehrenberg, Jean-Claude Kaufmann.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Esprit, « Pourquoi le travail social ? », avril-mai 1972. Suite de la note...
[2]
Nous pensons, entre autres, aux travaux de sociologues comm...
[suite] Suite de la note...