2009
Informations sociales
Partie 1 : Des mutations sociales et institutionnelles d’ampleur
Contrepoint - Raisons d’agir
Caroline Helfter
Au nom de quoi agir sur autrui ? Cette question est au c
Å“ur de la contribution du sociologue Michel Autès au riche ouvrage collectif sur le travail social publié sous la direction de son confrère, Jacques Ion
[*]. Interrogeant les principes de justice qui sont au fondement du travail social, M. Autès estime que l’on assiste à un changement considérable de perspective : au passage de la «
société des semblables », rassemblant des citoyens qui ont quelque chose en commun, à une «
société des différents », composée d’individus qui cultivent leur autonomie identitaire.
« La logique du travail social est une logique de la dette sociale », explique l’auteur. Conformément à la déclaration des Droits de l’homme et du citoyen de 1793, « les secours publics sont une dette sacrée » (article 21) : c’est parce qu’ils sont tous membres de la même communauté politique que la République doit aider ceux qui, à certains moments, se trouvent dans le besoin. Mais cette conception solidariste, « noyau moral » qui inspire la politique de l’État social, se trouve ébranlée par la montée – libérale – du modèle de la responsabilité.
Avec celui-ci, « tout part de l’individu », poursuit le sociologue. C’est lui qui « doit assumer les conséquences de ses choix de vie quant aux risques qui en résultent sur sa situation personnelle ». L’action sur autrui ne procède alors plus de ce qui nous réunit – « le devoir d’assistance » –, mais de ce qui nous sépare : l’autonomie, la liberté de l’individu et ce qui en découle, sa responsabilité, « son devoir vis-à-vis de la société ». Autrement dit, le principe de la dette est renversé. Cette perspective change complètement les fondements du travail social, affirme M. Autès : celui-ci « devient un service comme un autre, un service de biens », et non plus une action envers autrui « au nom de ce qui nous lie ».
Les politiques sociales qui en appellent ainsi à la responsabilité individuelle font entrer l’individu dans une logique de contrat, voire de contrepartie. « Le droit aux secours devient tributaire des comportements et des efforts que les individus sont prêts à faire, mesurés à l’aune de leur responsabilité », souligne le sociologue. Quant aux travailleurs sociaux, les voilà transformés en « gestionnaires pointilleux » de cette nouvelle mécanique des droits et des devoirs. Dans ce contexte de responsabilisation individuelle – et de « compétition sociale exacerbée » –, ceux qui échouent à être eux-mêmes ne peuvent plus interpréter leur malheur en termes d’« injustice des rapports sociaux ». Leur échec est forcément un échec personnel : ils en sont comptables et le paient par la solitude et l’exclusion.
[*]
Michel Autès, «
Travail social et principes de justice »,
in Le travail social en débat(s), La Découverte, 2005.