Informations sociales
CNAF

I.S.B.N.sans
156 pages

p. 70 à 73
doi: en cours

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Partie 2 : Des pratiques professionnelles en quête de redéfinition

n° 152 2009/2

2009 Informations sociales Partie 2 : Des pratiques professionnelles en quête de redéfinition

Focus - La division sexuée du travail social

Marc Bessin Sociologue, chargé de recherche au CNRS, membre de l’Institut de recherches interdisciplinaires sur les enjeux sociaux (Iris), il enseigne à l’École des hautes études en sciences sociales. Il a récemment codirigé un numéro de L’homme et la société (« Féminismes : théories, mouvements, conflits », 2006) et de Temporalités (« Les temps sexués de l’activité », 2009), ainsi qu’un ouvrage à La Découverte : L’enquête sur les bifurcations. Les sciences sociales face aux ruptures et à l’événement, 2009.
Présenter en quelques paragraphes la question du genre dans le travail social pour un dossier consacré aux enjeux de ce secteur d’activité relève de la gageure, tout en étant symptomatique de la manière dont on a, jusqu’à présent, nié cette évidente dimension [1]. On peut certes constater la forte féminisation des métiers du social, encore faut-il en préciser les contours pour appréhender comment ces différentes manières d’intervenir auprès des autres perpétuent un ordre sexué de la société. Il ne s’agit donc pas seulement d’analyser qui fait quoi dans ce secteur, mais d’en dégager les enjeux de « sexuation », c’est-à-dire de hiérarchisation à l’aune des transformations du travail social. Il fallait donc, au préalable, revenir à l’histoire de ce secteur pour comprendre l’angle mort du genre dans les pratiques professionnelles et les savoirs sur lesquels elles s’appuient.
 
La socialisation de l’amour maternel
 
 
Comment ce secteur est-il resté si féminin ? Au XIXe siècle, les hommes d’Église organisent l’assistance aux pauvres en déléguant la charité et la bienfaisance aux dames patronnesses, conformément à leur conception du féminin. Ces femmes bourgeoises exercent leurs qualités d’attention et d’écoute, en faisant Å“uvre de philanthropie pour tenter de répondre à la misère. Incarnant l’amour maternel, elles peuvent prolonger leur assignation à la sphère privée au domicile des classes laborieuses, tout en participant au contrôle social.
Ce schéma « genré », basé sur une dichotomie des compétences et des espaces (rationalité versus sentiments ; théorie versus pratique ; public versus privé), va, somme toute, se perpétuer avec le développement du travail social. Si les hommes vont mettre en Å“uvre la professionnalisation au début du XXe siècle, ce sont les femmes qui vont en être les actrices. Le secteur se développe en se rationalisant par une prise de distance vis-à-vis de la charité et de l’Église, les bénévoles et les professionnelles devant se former (les premières écoles apparaissent en 1908 et le diplôme en 1932). Elles accèdent à une certaine légitimité et à une reconnaissance. Les hommes dirigent des associations en employant des professionnelles, qui se préservent ainsi une voie spécifique d’émancipation. Elles se réclament d’un « devoir social » divulgué par les pionnières de l’action sociale, en revendiquant un savoir-faire proprement féminin sur lequel reposerait leur action. Ce « féminisme » maternaliste marquera l’idéologie du métier des années d’après-guerre. Si le travail social se diversifie, cette période confirmera l’emprise d’une histoire caractérisée par la socialisation de l’amour maternel et par la rationalisation des pratiques grâce à la professionnalisation.
 
Un secteur très féminisé
 
 
Aujourd’hui, le secteur est toujours fortement féminisé : 91 % d’assistantes sociales, près de 70 % de femmes dans les métiers de l’animation, entre 65 % et 68 % chez les moniteurs-éducateurs et 78 % dans les missions locales d’insertion. Pour les métiers plus singulièrement impliqués dans la prise en charge des enfants ou des personnes âgées, la part des femmes est encore plus évidente : elles représentent 99 % des aides à domicile, 100 % des techniciennes de l’intervention sociale et familiale, et près de 98 % des conseillères en économie sociale et familiale [2].
Il faut cependant affiner l’analyse, d’abord au niveau hiérarchique : les quelques hommes travailleurs sociaux accèdent beaucoup plus vite et en plus grand nombre aux postes de pouvoir, à la formation, ou s’extraient davantage du terrain, à travers le syndicalisme ou l’engagement associatif notamment. D’autre part, pour une même fonction, la spécialisation sexuée s’exprime au regard des spécificités des différents postes ou des tâches exercées.
Dans l’animation, les hommes travaillent davantage avec des préadolescents, alors que les jeunes enfants sont encadrés par des équipes très féminisées. Plus tournés vers les activités ludiques et extérieures, les animateurs sont particulièrement dispensés des tâches plus ingrates réservées aux animatrices, reproduisant volontiers les rôles sexués classiques et « profitant » notamment du soupçon de pédophilie pesant plus sur les hommes pour s’éloigner du corps des enfants (Herman, 2007).
Dans le secteur éducatif, l’agencement de l’espace professionnel permet de montrer une répartition sexuée correspondant à deux oppositions structurantes : l’encadrement plus masculin des adultes par rapport à celui plus féminin des enfants ; des publics aux difficultés sociales et comportementales suivis par un peu plus d’hommes alors que le handicap est davantage pris en charge par des équipes plus féminines. La configuration de l’espace de l’intervention éducative renvoie à une hiérarchisation des usagers, en fonction de leur aptitude au travail et au suivi scolaire. Et c’est pour les publics plus « éducables » que l’on trouve un peu moins d’éducatrices, concentrées dans les équipes prodiguant davantage des soins plus proches de l’hygiène et du médical que de l’éducatif (Bodin, 2008).
 
Travail social, contrôle sexué ?
 
 
Mais ce simple comptage ne suffit pas pour analyser la contribution du travail social au contrôle sexué. Il faudrait donc systématiquement interroger le contenu des interventions sociales sous l’angle du genre et de leur répartition sexuée. Quelques exemples permettent de souligner une tendance forte des dispositifs à renforcer les stéréotypes de genre, en s’appuyant sur les dichotomies privé/public, famille/emploi.
Dans le domaine de l’animation, tout en regrettant la difficulté à encadrer des filles qui désertent les équipements collectifs à partir d’un certain âge, les professionnels ont tendance à reproduire, au sein des activités proposées, les forts clivages sexués auxquels s’identifient ces jeunes, pour toucher au moins ceux qui accèdent à l’espace public…
Le travail de prévention part souvent du principe de négation des délinquantes, pour éventuellement appréhender celles-ci par des règles et des relations qui constituent un contrôle social plus informel, concentré sur le corps et la psyché, où prédomine le redressement moral, induisant un travail éducatif qui n’a de sens qu’en s’articulant à la sphère privée. Certes, le travail éducatif entrepris autour de la justice des mineurs est fortement remis en cause par son évolution légaliste et sécuritaire, mais les filles justiciables demeurent en grande partie appréhendées selon une conception plus humaniste, conforme aux textes d’origine. En deçà du pénal, on voit le travail social opérer un processus de protection du féminin, qui se paie par une exposition et une stigmatisation des femmes, et surtout des mères. Car à l’heure de la responsabilisation des familles, si au mieux on regrettera l’absence des pères, ce sont les mauvaises mères qui sont plus systématiquement désignées dans les enquêtes sociales (Cardi, 2008).
Les publics en difficulté sont maintenant abordés par les assistantes de service social sous le registre de l’accompagnement et de l’activation, où le travail biographique requis au quotidien avec les usagers ne convoque pas uniformément les mêmes sphères d’activité, les hommes étant mobilisés sur le versant public et professionnel, les femmes plus systématiquement appelées à s’activer dans la sphère familiale ou à consolider leurs fragilités psychiques.
Les savoirs « psy » prennent en effet une place considérable dans le travail social. Il faut certes s’écarter d’une simple dénonciation pour en observer leur mobilisation différenciée par les professionnels, mais force est de constater leur participation active à la perpétuation des rôles sexués.
Ces quelques exemples suggèrent simplement que les dispositifs contribuent à construire sans cesse du public et du privé, du professionnel et du familial, du pénal et du social, du répressif et du psychologisant, frontières de classement et d’intervention qui répartissent le plus souvent les publics masculin d’un côté, féminin de l’autre. Les analyses du genre ne sont pas un supplément d’âme. Elles permettent de poser autrement les problématiques qui ont cours aujourd’hui dans le champ du social, par exemple sur une psychologisation des interventions sociales ou sur la pénalisation de la question sociale.
 
Genre et travail social, un enjeu majeur
 
 
Le propos ainsi concentré peut paraître schématique. Fort heureusement, quelques recherches s’engagent aujourd’hui pour le développer plus finement à partir de différents types d’intervention pour autrui. Du côté professionnel, des colloques et des initiatives montrent qu’une réflexion se développe sur cette problématique [3]. Il était temps, car dans le domaine des formations comme dans celui de la recherche, elle avait été trop délaissée pour sembler laisser libre cours à « l’ordre naturel des choses » reproduisant les stéréotypes et les inégalités de genre. Le travail social est en pleine mutation ; il se transforme en pratique de la « présence » où les professionnels accompagnent autrement les personnes en situation de besoin, pour les rendre « actives » de leur « autonomisation ». De nouvelles problématiques percent et ouvrent des perspectives d’action, comme la parentalité ou l’aide aux victimes. Dans toutes ces dynamiques aujourd’hui à l’Å“uvre, les questions de la mixité ou de l’impact sexué des prises en charge sont centrales [4]. Un des enjeux majeurs du travail social n’est-il pas de s’y pencher un peu plus sérieusement ?
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Bessin M., 2005, « Le travail social est-il féminin ? », in Ion J. (dir.), Le travail social en débat(s), Paris, La Découverte ; 2008, « Les hommes dans le travail social : le déni du genre », in Y. Guichard-Claudic, D. Kergoat et A. Vilbrod, L’inversion du genre. Quand les métiers masculins se conjuguent au féminin… et réciproquement, Presses universitaires de Rennes.
·  Bodin R., 2008, « Sens pratique et sens de la pratique en éducation spécialisée », thèse de sociologie, École des hautes études en sciences sociales, notamment le chapitre 1.
·  Cardi C., 2008, « La déviance des femmes. Délinquantes et mauvaises mères : entre prison, justice et travail social », thèse de sociologie, Université Denis-Diderot Paris-VII.
·  Herman E., 2007, « La bonne distance. L’idéologie de la complémentarité légitimée en centres de loisirs », Les cahiers du genre, n° 42.
 
NOTES
 
[1]Pour une analyse de ce déni, cf. Bessin, 2008.
[2]Chiffres pour 2000 (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques) et 1999 (Délégation interministérielle à l’insertion des jeunes).
[3]Cf. la publication récente de numéros spéciaux de revues professionnelles : Empan, n° 61, « Des femmes et des hommes, un enjeu pour le social », 2007 ; Travailler le social, n° 41, « Genre et travail social », 2008.
[4]Quelques pistes sur l’impact « genré » des mutations actuelles du travail social avaient été esquissées dans Bessin, 2005.
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Pour une analyse de ce déni, cf. Bessin, 2008. Suite de la note...
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[3]
Cf. la publication récente de numéros spéciaux de revues pr...
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[4]
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