Accueil Revue Numéro Article

Informations sociales

2009/2 (n° 152)

  • Pages : 156
  • Éditeur : CNAF


Article précédent Pages 92 - 101 Article suivant
1

Dans le contexte d’une action sociale décentralisée, le travail social des Caf est en quête d’identité. Si chaque territoire présente ses propres spécificités, l’offre de service qu’elles proposent constitue cependant un socle commun. Adossée aux prestations, cette dernière induit une logique administrative qui ne doit pas nuire à la finalité même du travail social, à savoir la relation d’aide avec l’usager et l’accompagnement individuel ou collectif vers l’autonomisation des personnes concernées.

2

L’action sociale des caisses d’allocations familiales (Caf) s’est développée historiquement avec l’appui et la contribution d’un service de travailleurs sociaux. À l’aide d’une réglementation relativement souple propre au secteur médico-social de la Sécurité sociale, les caisses ont promu l’idée d’un prolongement de leur intervention, au-delà des impératifs de liquidation des prestations, par la mobilisation d’un travail social volontariste incarnant une stratégie et une éthique. Le travail social s’est ainsi longtemps constitué comme un étendard des Caf, un des fleurons de la branche Famille (Ancelin, 1997). Les évolutions récentes ont toutefois effiloché cette perception. Depuis quelques années, la branche Famille semble accorder moins d’importance à ce secteur. Ainsi, les lois de décentralisation de 1982, qui se sont traduites, pour les Caf, par les déconventionnements avec les conseils généraux (sortie de la polyvalence de secteur), ont engendré un repositionnement du travail social sur des finalités nouvelles, sans que cette étape n’ait été véritablement anticipée ni même accompagnée. De fait, ce tournant décisif s’est effectué en ordre dispersé et n’a pas suscité la définition par la Caisse nationale des allocations familiales (Cnaf) d’une doctrine de réemploi des travailleurs sociaux, qui serait identifiable par ses salariés et par ses partenaires. Dans un contexte économique et social caractérisé par de fortes turbulences (montée du chômage, transformation des structures familiales, apparition des quartiers dits « à problèmes », massification et diversification accrue des publics des politiques sociales, etc.), le travail social des Caf s’est alors trouvé emporté par une vague de nouvelles politiques et de « dispositifs », multiples et empilés, se constituant de plus en plus comme une ingénierie de la complexité d’une action sociale décentralisée.

3

Depuis cette période, un doute s’est peu à peu installé concernant l’identité, la cohérence et plus radicalement encore l’utilité profonde du travail social des Caf. Il ressort certes un foisonnement, une richesse, une souplesse du travail social des organismes, mais également une multiplicité de conceptions, un excès de diversité locale et finalement une faible lisibilité des missions, donnant l’impression d’une identité institutionnelle incertaine. Même si divers rapports internes ont réaffirmé avec insistance l’intérêt du travail social dans la mise en œuvre de la politique des Caf, le questionnement est cependant récurrent : sur quoi la légitimité du travail social des Caf repose-t-elle ? Pour quelle efficacité et au titre de quelle spécificité ? Cette interrogation est posée avec une acuité particulière par les récentes lois de décentralisation qui consacrent le département comme « chef de file de l’action sociale » et interrogent la complémentarité des missions institutionnelles. Il apparaît, de façon générale, une attente de clarification du travail social des Caf.

4

Nous nous proposons de rendre compte des principaux résultats d’une enquête approfondie par questionnaire qui a été réalisée en janvier 2007 auprès des 123 Caf [1]  Le questionnaire a été élaboré collectivement. Je tiens... [1] . Il s’agissait de dresser un bilan des effectifs des professionnels de l’intervention sociale, de leurs missions, de leurs activités et de leurs méthodes.

L’évolution en trompe-l’œil des métiers

5

Une enquête de la mission Recherche du ministère des Affaires sociales, conduite en 1999, révèle le foisonnement sémantique dans l’identification des métiers du travail social, toutes institutions confondues (Chopart, 2000). Elle dénombre pas moins de 180 appellations de postes différentes pour les 500 intervenants sociaux observés et distingue 40 tâches différentes pour décrire leurs activités. Afin d’obtenir une vision fine de la réalité des métiers du travail social des Caf, notre enquête conduite en 2007 articule le diplôme initial avec la fonction réellement exercée, que celle-ci relève du travail social au sens traditionnel ou de missions plus récentes actuellement identifiées dans les Caf. L’intitulé de « travailleur social » y désigne les personnes détentrices d’un diplôme de travail social et qui exercent le métier en ce domaine [2]  Assistant(e) de service social, éducateur spécialisé,... [2] . Celui, plus large, d’« intervenant social » renvoie à l’ensemble des personnes remplissant une fonction dans le champ de l’action sociale, avec ou sans diplôme de travail social [3]  Médiateur, délégué à la tutelle, conseiller technique,... [3] . Enfin, le terme « professionnels du champ social » recouvre les deux intitulés pour des commodités de langage. L’enquête dénombre un effectif total de 4 281 professionnels dans le champ social. Parmi ceux-ci, on compte 2 523 travailleurs sociaux (1 205 assistantes sociales, 929 conseillères en économie sociale et familiale, 144 animateurs socioculturels, 178 éducateurs de jeunes enfants, 59 techniciennes de l’intervention sociale et familiale, 8 éducateurs spécialisés) et 1 758 intervenants sociaux (51 médiateurs, 71 délégués à la tutelle, 420 conseillers techniques, 341 agents de développement social, 875 « autres intitulés »). Ainsi, 59 % des effectifs sont des travailleurs sociaux au sens classique du terme et 41 % travaillent dans des métiers de l’intervention sociale. Si l’on s’en tient à cette photographie, on pourrait conclure à la persistance du noyau dur du travail social qui regroupe les professions dites « historiques », coexistant avec un noyau qui l’entoure, plus hétérogène, lié aux autres professions de l’intervention sociale. Cependant, si l’on considère l’évolution des métiers, on peut, à l’inverse, développer l’hypothèse d’une recomposition d’ensemble du champ social. Deux phénomènes y contribuent avec, d’un côté, les départs en retraite et, de l’autre, le passage des métiers « traditionnels » du travail social vers ceux de l’intervention sociale : une bonne partie des intervenants sociaux sont en fait des anciens travailleurs sociaux au sens classique. En effet, parmi l’ensemble de ces professionnel(le)s, 73 % sont titulaires d’un diplôme d’assistante sociale et de conseillère en économie sociale et familiale, mais seulement 49 % de celles-ci exercent actuellement ces fonctions en tant que telles. Plus généralement, près de la moitié des personnels diplômés du travail social effectuent une autre fonction que celle attachée à leur diplôme d’origine.

6

On observe donc moins l’émergence de nouvelles professions liées au territoire et porteuses d’une nouvelle culture professionnelle que le maintien des professions classiques du travail social des Caf s’adaptant aux nouvelles missions liées à l’intervention sociale, au territoire et au développement [4]  Un constat déjà en filigrane dans une précédente enquête... [4] . Il s’agit d’une recomposition d’ensemble du secteur du service social des Caf et non pas d’une division entre deux secteurs différents, traditionnel et nouveau. Il existe en réalité une minorité d’intervenants en dehors des diplômés traditionnels du secteur social. L’essentiel des différences se joue dans l’affectation des postes et des missions. Le travail social n’est donc pas un champ figé et statique ; au contraire, il se caractérise par une dynamique de changement et d’adaptation autour de nouvelles thématiques.

Un travail social largement intégré dans l’offre de service des Caf

7

Pour prévenir des difficultés susceptibles d’avoir des conséquences sur l’équilibre de la famille, les Caf proposent aux allocataires une offre de contact avec les services leur délivrant une information, un conseil, une orientation. Le service des prestations légales permet aux Caf d’identifier les familles fragilisées, ou susceptibles de l’être, à partir d’un événement porté à leur connaissance, en particulier du fait de son incidence sur les prestations versées (naissance, séparation, baisse de ressources, logement…). En lien avec les services administratifs, les travailleurs sociaux (assistantes sociales et conseillères en économie sociale et familiale en majorité) réalisent, si nécessaire, une évaluation sociale de la situation, puis un accompagnement de la famille dans une approche globale. Cette offre de travail social peut également déboucher sur la mise en place de projets collectifs pour des territoires identifiés et sur la mobilisation de partenaires territoriaux concernant la problématique ciblée. Le travail social des Caf se met ainsi en œuvre à partir de deux « entrées » principales : d’une part, l’événement familial, repéré par le traitement des fichiers d’allocataires, qui conduit à un travail d’accès aux droits, puis, si nécessaire, d’accompagnement des familles ; d’autre part, le « territoire », selon les problématiques socio-économiques considérées et le partenariat avec les acteurs locaux.

8

Un des principaux résultats de l’enquête permet de montrer qu’il existe un socle commun national de travail social des Caf, tant pour ce qui concerne le public visé que pour les missions prioritaires. Ainsi, 85,5 % des Caf déclarent mettre en place ces offres de service en faveur de publics vulnérables (ciblés par la Convention d’objectifs et de gestion – COG – qui lie l’État et la Cnaf). Majoritairement, le public concerné est celui des familles monoparentales bénéficiaires ou non de l’Allocation parent isolé (API) (pour 84 % des Caf), puis les familles nombreuses (pour 19,5 %), les familles ayant un enfant porteur d’un handicap (pour 19 %) et les gens du voyage (pour 19 %). Par ailleurs, 80,5 % des Caf indiquent avoir mis en place une ou plusieurs offres de service pour des situations et des événements familiaux liés au logement (67 %) (impayés de loyer et indécence du logement essentiellement), puis à la parentalité au sens large (51 %) (séparation du couple, naissance du premier enfant, décès d’un enfant ou d’un parent, mères adolescentes) et à des difficultés budgétaires, en prévention d’un surendettement (15,5 %).

9

Par ailleurs, les Caf ont défini les missions de leurs travailleurs sociaux en les classant selon un ordre décroissant d’importance. Elles portent, en premier lieu, sur « l’accompagnement des familles vulnérables », positionnant le travail social desdites caisses dans la logique des politiques de lutte contre les exclusions et la pauvreté. En deuxième et troisième lieu, le travail social des Caf intervient sur « le soutien à la parentalité », correspondant à une logique de prévention des difficultés familiales et sociales et concernant, le plus souvent, les familles vulnérables. Viennent ensuite, en quatrième, cinquième et sixième position, les missions suivantes : « faciliter l’articulation entre vie familiale, vie professionnelle et vie sociale », « aider les familles rencontrant des difficultés liées à leur logement et à leur habitat » et « soutenir les relations sociales de proximité » [5]  Ces missions font référence aux orientations définies... [5] .

10

On doit toutefois noter que si 95 % des Caf indiquent avoir décrit ces missions dans différents documents institutionnels (référentiels d’emploi, schémas directeurs d’action sociale), seule une Caf sur trois a rédigé un projet de travail social en tant que tel. De ce point de vue, le travail social semble alors se présenter comme un domaine relativement peu formalisé. Il est défini de façon très générale comme un simple levier de l’action sociale des organismes et, plus globalement, de la politique familiale.

De l’accès aux droits…

11

Au cours des années 1990, le déconventionnement des Caf avec les conseils généraux s’est traduit par un positionnement des travailleurs sociaux dans le domaine de l’accès aux droits, cette période correspondant également à la mise en place du Revenu minimum d’insertion (RMI) et à l’arrivée au guichet de publics en situation de vulnérabilité économique et sociale que les techniciens conseils ne pouvaient pas totalement absorber. Dans le même temps, les critères de la COG, qui lie l’État et la Cnaf, engendrent une approche plus quantifiée du travail administratif (objectifs chiffrés de délais de traitement, de liquidation, limitation des files d’attente). La mobilisation des travailleurs sociaux sur l’accès aux droits contribue, dès lors, à articuler et à coordonner l’approche administrative et l’approche sociale (Caizzi, 2004). Aujourd’hui, 94 % des Caf indiquent avoir mis en place une organisation spécifique liée à l’accès aux droits. Pour 53 % d’entre elles, cette organisation s’adresse à tous les publics (familles et personnes isolées), tandis que pour les 47 % restants, elle ne concerne que les seules familles. Les travailleurs sociaux sont mobilisés en ce domaine dans 92 % des Caf (assistantes sociales et conseillères en économie sociale et familiale, le plus souvent). Ainsi, l’accès aux droits, qu’il s’agisse des prestations légales ou d’action sociale ou encore des équipements, constitue le premier acte professionnel des travailleurs sociaux, poursuivant l’objectif de résolution des blocages administratifs, d’une part, et correspondant d’autre part à une approche globale, et non pas sectorielle, de la personne, associant écoute sociale, étude approfondie des droits, orientation et passage de relais vers les partenaires si nécessaire.

… aux projets de territoire visant le Développement social local (DSL)

12

Près de 85 % des Caf se déclarent impliquées dans la mise en œuvre de projets de territoire visant un objectif de DSL. Cependant, ce dernier peut correspondre à une grande variété d’interventions. Mais par-delà la diversité de ses filiations et de ses promoteurs, la notion de DSL est portée par la volonté d’impulser des politiques participatives, émancipatrices, et pas seulement curatives et assistancielles (Avenel et Belmounes, 2005). Ainsi le DSL porte-t-il des axiomes communs qui orientent l’intervention sociale. Il s’agit, par exemple, de la « participation », de la « mobilisation des potentialités locales », de « l’action globale », de la « coconstruction », des « projets de territoire », etc. Concrètement, l’objectif consiste à ne pas cantonner l’action sociale à une logique de traitement des carences d’un territoire, mais à s’appuyer sur la valorisation des ressources et des compétences des populations. En fait, la notion de DSL est utilisée pour désigner une certaine posture de l’intervention.

13

Les Caf ne se positionnent pas seulement comme des caisses, limitées à un rôle exécutoire, mais elles s’affirment également comme des acteurs de leur territoire (Haurie, 2005). Au final, le DSL s’entend moins comme une nouvelle politique sociale, qu’il ne définit une stratégie de management des politiques fondée sur la participation et la contribution de l’ensemble des acteurs concernés. De l’enquête, il ressort que ces interventions des Caf concernent le maintien et le développement du lien social, en s’appuyant sur les structures existantes (les centres sociaux, par exemple) et sur les ressources locales (le secteur associatif), avec les méthodes de l’approche territoriale : le diagnostic, la participation et l’association des habitants, le partenariat, l’évaluation.

14

Au final, on peut situer la place du travail social au sein du fonctionnement des organismes : en premier lieu, les travailleurs sociaux sont positionnés sur le domaine de l’accès aux droits des allocataires. En deuxième position ressort l’offre de service institutionnelle en direction des publics vulnérables. L’axe d’intervention relatif aux projets de territoire visant le DSL est positionné en troisième position. Toutefois, les projets de territoire s’inscrivent dans le processus même d’offre de service, par exemple lorsque l’accompagnement visant les allocataires de l’API débouche sur la mise en place d’actions collectives, ou encore lorsque l’intervention sociale à l’échelle d’un quartier engendre des conséquences sur les situations intra-familiales, notamment au regard du droit. L’analyse des activités concrètes des travailleurs sociaux montre que ces deux approches, « offre de service » et « territoire », renvoient moins à une organisation spécialisée et séparée qu’elles ne s’inscrivent dans une continuité de l’intervention.

Un travail social à la fois individualisé et collectif

15

L’intervention des assistantes sociales (pour 72 % des Caf) et des conseillères en économie sociale et familiale (pour 68 % des conseillers action sociale) consiste, en premier lieu, à effectuer un diagnostic de la situation de la personne ou de la famille permettant de définir des objectifs et des modalités d’intervention. En deuxième lieu, elles mettent en œuvre un accompagnement socio-éducatif individuel ou de groupe, ainsi que l’évaluation de cet accompagnement (respectivement 58,5 % et 59 % des Caf). Même si les deux métiers incarnent ainsi une approche individualisée du travail social, assistantes sociales et conseillères en économie sociale et familiale sont cependant loin de réduire leurs activités à cette dimension. Elles interviennent également sur des projets collectifs liés au territoire et aux actions partenariales pour 44 % des Caf (diagnostics partagés) ; sur des actions et des projets d’animation de la vie sociale locale (42 % des Caf) ; sur des actions de promotion auprès des partenaires portant sur les orientations des politiques d’action sociale (40 % des Caf) ; dans les dispositifs d’évaluation d’impact de politiques sociales territorialisées (37 % des Caf). Par ailleurs, elles peuvent participer à des fonctions de soutien et d’expertise technique vis-à-vis des partenaires et à l’évaluation de projets territoriaux.

16

Alors que le champ d’intervention du travailleur social est ancré sur la famille et son environnement, le conseiller technique et l’agent de développement ont un ancrage partenarial. Leurs activités relèvent essentiellement de l’ingénierie sociale de projets et du développement de dispositifs comme leviers de mise en œuvre d’une politique sociale territoriale. Ils ont un rôle de promotion et de conseil technique de la politique d’action sociale des Caf auprès des élus et du secteur associatif. Ils fournissent l’expertise technique et réglementaire nécessaire au montage du « produit Caf ». De ce point de vue, on pourrait dire que le travail social est ici un travail sur le dispositif.

17

En définitive, les quatre corps de professionnels (assistantes sociales, conseillères en économie sociale et familiale, agents de développement et conseillers techniques) interviennent tous dans le champ du diagnostic territorial, de l’élaboration de projets, du soutien aux partenaires et de l’évaluation des dispositifs. Néanmoins, les assistantes sociales et les conseillères en économie sociale et familiale interviennent à la fois sur les publics et sur les territoires, en lien avec les partenaires locaux. Elles exercent un rôle d’interface entre les demandes des allocataires et les réponses de l’institution : ce rôle implique une offre de contact et de relation aux usagers, dans la mise en œuvre de l’offre de service. Elles sont pratiquement les seules à proposer ce contact individualisé avec les usagers.

18

Trois grandes dimensions émergent de façon complémentaire : le travail social individuel ; le travail social collectif et le DSL ; le travail de promotion des orientations des politiques d’action sociale. Une des singularités du travail social des Caf est donc de s’effectuer non seulement selon une logique d’intervention individuelle mais d’intégrer également des actions collectives et territoriales. Telle semble être une des spécificités de ce travail social, qui fait écho à un paradoxe souligné par l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) : le conseil général positionne officiellement ses missions sur le DSL et sur le collectif mais réalise de fait, pour l’essentiel, du travail social individuel. Le travail social des Caf est a priori orienté en direction de l’individuel et de l’intra-familial mais s’exerce de façon non négligeable sur le collectif et le territoire (Igas, 2005).

19

***

20

Au terme de ce parcours, il ressort une adaptation des métiers traditionnels du travail social des Caf aux nouvelles missions des politiques familiales, sociales et territoriales. Le vocable d’intervention sociale pourrait bien, finalement, être trompeur et même certainement faux pour désigner les transformations des métiers du secteur. S’il est certain que les nouvelles politiques sociales et familiales au sens large ont engendré des modifications dans les positionnements et dans les façons de construire des projets avec les familles et avec les partenaires locaux, conduisant à nouer des formes renouvelées de coopération avec une multiplicité d’acteurs, on ne peut pas conclure cependant à la substitution d’un modèle par un autre, des travailleurs sociaux par les intervenants sociaux. Autour des nouvelles missions assignées dans les orientations générales d’action sociale, l’affirmation de la présence sociale, de la nécessité d’une relation interpersonnelle avec les allocataires, de l’engagement dans un accompagnement individuel ou collectif et même de la promotion du travail social d’intérêt collectif à travers la démarche de DSL continuent de se structurer le cœur de métier qui oriente les repères et les actions des travailleurs sociaux dans le cadre des politiques des Caf. Pour ces dernières, la notion de « travail social » au sens classique du terme conserve donc toute sa pertinence, en ce qu’elle puise sa force et sa spécificité dans la façon de garantir un contact direct avec le « terrain » et avec les usagers, en intégrant une logique individuelle et une logique collective dans son processus d’intervention.

21

Par ailleurs, l’affirmation du caractère professionnel de la pratique du travail social s’incarne « naturellement » dans l’approche territoriale, qui n’est guère une nouveauté pour les Caf, mais qui se met en œuvre, au contraire, dans la continuité et la filiation « développementaliste » du mouvement des centres sociaux (qui s’amorce dès le début du XXe siècle). Cet élément est d’autant plus important à souligner que la majorité des directions des Caf réaffirment la nécessité fonctionnelle et stratégique du travail social dans la branche Famille. Il contribue à l’efficacité de l’offre de service institutionnel : adossé aux prestations, le travail social n’est pas seulement une « réparation » ou encore une adaptation du droit aux situations particulières, bien qu’il y contribue de façon décisive, mais il engendre un effet démultiplicateur sur l’action sociale et sur la qualité de la vie quotidienne des familles.

22

Second constat : contrairement à une idée d’hétérogénéité importante des pratiques ou des interventions, le travail social des Caf s’exerce de fait sur un socle commun national que détermine la définition d’une offre de service Caf (à travers l’accès aux droits et la logique d’intervention préventive basée sur les risques événementiels). Ainsi, même si la diversité est peu contestable, l’enquête relève surtout un effet d’homogénéisation du réseau des travailleurs sociaux et de leurs pratiques. De fait, depuis les déconventionnements, de nombreux indices montrent que les travailleurs sociaux des Caf ont intégré une culture institutionnelle, ce qui n’était pas forcément le cas auparavant. Cette évolution du travail social dans la modélisation de la demande en offre de service, processus associant de façon complémentaire l’ensemble des métiers d’action sociale et du service des prestations légales, conduit à une forme de rationalisation des pratiques des travailleurs sociaux, favorisant un rapprochement entre les métiers du travail social des Caf mais aussi des modèles d’action au sein de ces métiers.

23

Cette évolution comporte également des risques. En effet, la logique d’offre de service recèle en elle-même un risque de dénaturation de l’acte professionnel, le service de la relation. Le travail social ne peut se réduire à un rouage de l’accès à un droit administratif ni à la distribution d’aides diverses. Le « plus » du travail social ne consiste pas simplement à relayer une offre de service, mais à attribuer cette dernière dans le cadre d’une relation d’aide et d’écoute poursuivant l’objectif d’autonomisation de la personne. Le risque est d’avoir un travail social par trop adossé aux prestations légales, positionnant étroitement les travailleurs sociaux sur le versant de la gestion sociale du droit administratif, autrement dit comme le volet social du technicien conseil. Là où le travail social gagnerait en visibilité et en surcroît de légitimité, il pourrait se rigidifier et y perdre son objet « sacré », la relation, qui offre la présence de la « société » elle-même au service d’un projet d’accompagnement et d’autonomisation. Les politiques changent, les métiers avec.


Bibliographie

  • Ancelin J., 1997, L’action sociale familiale et les caisses d’allocations familiales. Un siècle d’histoire, Paris, Comité d’histoire de la Sécurité sociale, Association pour l’étude de l’histoire de la Sécurité sociale.
  • Autès M., 1999, Les paradoxes du travail social, Paris, Dunod.
  • Avenel C., 2002, « Le travail social à travers les pratiques d’attribution des aides financières », Recherches et Prévisions, n° 67 ; 2003, « La relation aux aides sociales du point de vue des familles bénéficiaires », Recherches et Prévisions, n° 72 ; 2003, « Quelle démarche d’évaluation pour le travail social ? Pour une approche noble de la mission », Informations sociales, n° 110, « L’évaluation des politiques publiques », septembre.
  • Avenel C. et Belmounes T. (coord.), 2005, « Territoires, action sociale et développement », Recherches et Prévisions, n° 81, septembre.
  • Barberousse F. et Delaunay-Guivarc’h V., 2000, « La situation des travailleurs sociaux des Caf en 1999 », Recherches et Prévisions, n° 61.
  • Caizzi A., 2004, « Les Caf et l’accompagnement de l’usager », Informations sociales, n° 120, décembre.
  • Chauvière M., 2004, Le travail social dans l’action publique. Sociologie d’une qualification controversée, Paris, Dunod.
  • Chopart J.-N., 2000, Les mutations du travail social. Dynamiques d’un champ professionnel, Paris, Dunod.
  • Haurie J.-L., 2005, « Le développement social territorial. Une stratégie de modernisation de l’action des Caf inscrite dans la durée », Recherches et Prévisions, n° 81, septembre.
  • Igas, 2005, L’intervention sociale, un travail de proximité, La Documentation française.
  • Karsz S., 2004, Pourquoi le travail social ?, Paris, Dunod.
  • Maillard de J., 2002, « Les travailleurs sociaux en interaction. Politiques sociales urbaines, mobilisations des professionnels et fragmentations », Sociologie du travail, n° 44.
  • Renaudat É., 2001, « La transformation des métiers du travail social. Observations dans les Caf de l’ouest », Recherches et Prévisions, n° 63.

Notes

[1]

Le questionnaire a été élaboré collectivement. Je tiens également à remercier Marie-Agnès Cathelain pour sa précieuse collaboration dans l’exploitation de l’enquête.

[2]

Assistant(e) de service social, éducateur spécialisé, conseillère en économie sociale et familiale, animateur socioculturel, éducateur de jeunes enfants, travailleur d’intervention sociale et familiale.

[3]

Médiateur, délégué à la tutelle, conseiller technique, agent de développement social et « autres ».

[4]

Un constat déjà en filigrane dans une précédente enquête (Barberousse et Delaunay-Guivarc’h, 2000).

[5]

Ces missions font référence aux orientations définies entre l’État et la Cnaf pour la période 2005-2008.

Résumé

Français

A partir d’une enquête réalisée auprès des 123 Caisses d’allocations familiales, cet article dresse un bilan des effectifs des professionnels de l’intervention sociale des Caf et analyse l’évolution de leurs missions et de leurs activités, au moment où les lois de décentralisation consacrent le département comme « chef de file de l’action sociale » et interrogent la complémentarité des politiques locales. L’identité, la cohérence voire l’utilité profonde du travail social des Caf est une question récurrente : sur quoi sa légitimité repose-t-elle ? Pour quelle efficacité et au titre de quelle spécificité ?

Plan de l'article

  1. L’évolution en trompe-l’œil des métiers
  2. Un travail social largement intégré dans l’offre de service des Caf
  3. De l’accès aux droits…
  4. … aux projets de territoire visant le Développement social local (DSL)
  5. Un travail social à la fois individualisé et collectif

Pour citer cet article

Avenel Cyprien, « Le travail social des Caf est-il soluble dans une offre de service ? », Informations sociales 2/ 2009 (n° 152), p. 92-101
URL : www.cairn.info/revue-informations-sociales-2009-2-page-92.htm.


Article précédent Pages 92 - 101 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback