Informations sociales 2009/3
Informations sociales
2009/3 (n° 153)
148 pages
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Partie I : Temps et cycle de vie

Vous consultezExpériences temporelles au grand âge

AuteursMonique Membrado du même auteur

sociologue
Chercheure au LISST-Cieu CNRS, à l’Université de Toulouse II Le Mirail en sociologie de la santé, du vieillissement et des rapports de genre, elle a notamment publié « Les formes du voisinage à la vieillesse », Empan « Vieillir entre proches et professionnels », n˚ 52, Érès, 2003; (en coll. avec Aline Vezina) « La demande d’aide et de soins à l’extérieur des membres de la famille : un travail de négociation et de gestion des ressources », in Clément S. et Lavoie J.-P. (dir.), Prendre soin d’un proche âgé. Les enseignements de la France et du Québec, Érès, 2005.

Tristan Salord du même auteur

sociologue
Doctorant en sociologie à l’Université de Toulouse II Le Mirail, il a participé à plusieurs programmes de recherche sur le vieillissement avant de réaliser un DEA sur les expériences du temps des personnes vieillissantes. Dans le cadre d’un dispositif CIFRE avec l’Union Nationale des Aides des Soins et des Services à Domicile, il travaille actuellement sur les politiques françaises de prise en charge des personnes « fragilisées ». Il enseigne à l’Université de Paris XII, et il est consultant pour un cabinet d’urbanisme sur les problématiques liées au vieillissement et au handicap dans les programmes d’aménagement du territoire.

1 Qu’est-ce que vieillir ? Cet article nous le donne à voir et invite à se départir du regard disqualifiant couramment porté sur le vieillissement. Ce dernier est ici analysé comme un processus qui impose au sujet qui le vit un travail de recomposition identitaire et le déploiement de stratégies de reconversion variées, temporelles et spatiales notamment.

2

« Il y a un âge où on ne rencontre plus la vie mais le temps. On cesse de voir la vie vivre. On voit le temps qui est en train de dévorer la vie toute crue. Alors le cœur se serre ».Pascal Quignard, Terrasse à Rome, 2000.

3 Vieillir, c’est faire l’expérience du temps. Dans un article sur « le grand âge de la vie », François Jullien (2005), sinologue, fait remarquer combien la pensée européenne n’a pas pensé le vieillir, parce qu’elle n’est pas une pensée du processus mais des états, des substances. La conception orientale du vieillir comme un processus qui relève plus de la transition que de la traversée remet en question à la fois la perception linéaire qui caractérise le paradigme dominant de nos sociétés occidentales mais aussi les catégorisations temporelles qui en découlent. La sociologie de la vieillesse s’inscrit dans une rupture avec l’approche stratifiée des âges de la vie, notamment avec le découpage ternaire des cycles de vie, pour privilégier une approche générationnelle sur une approche statutaire. Cependant, alors que nous assistons à une désinstitutionnalisation[1] [1] Cette notion est utilisée par Martin Kholi (1989) pour...
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du parcours de vie, les catégorisations temporelles de la vieillesse font florès. Elles s’organisent essentiellement autour de deux pôles qui, dans leur opposition, sont significatifs du statut négatif et dévalorisé de la partie terminale de notre cycle de vie : celui les « jeunes-vieux » ou retraités, troisième âge et de plus en plus « seniors », vision dynamique et souriante, et celui des « vieux-vieux », ou quatrième âge, vieillesse dépendante.

4 Dans les deux cas, le vieux est « un autre », une altérité radicale, soit l’image négative de ce que l’on ne veut pas devenir, soit l’image positive de celui ou celle qui reste encore « jeune ». Si l’histoire montre que l’image négative du grand âge, associée au culte du jeunisme, est loin d’être l’apanage de notre société, le sentiment d’accélération du temps et les pressions temporelles « impitoyables » qui structurent les expériences contemporaines fonctionnent comme facteurs de discrimination entre les plus « rapides » et les plus « lents », et, dans cette opposition, les plus vieux ou les plus handicapés sont perdants.

5 En outre, il n’est pas étonnant que dans un contexte social où se développent les injonctions au « bien vieillir » (ou au « rester jeune »), l’avancée en âge s’accompagne d’un sentiment de stigmatisation. Cependant, si les personnes vieillissantes intériorisent ce regard disqualifiant, les formes du vieillir sont multiples : la vieillesse n’est pas un état, elle s’accomplit de manière plus ou moins sereine, en continuité ou en rupture avec la vie passée, en négociant, plus ou moins bien et selon le moment du parcours de vie, avec les « figures » proposées.

L’impertinence d’un seuil d’entrée dans la vieillesse : des formes multiples du vieillir

6 Un des enjeux qui fondent les catégorisations institutionnelles et politiques de la vieillesse est la détermination d’un seuil d’entrée dans cette dernière. Quand peut-on se dire et être désigné comme « vieux » ou « vieille » ? Les historiens nous montrent combien ce seuil est relatif et fluctuant. On note aussi des différences de genre. S’il est difficile de déterminer l’âge d’entrée dans la vieillesse, il semble y avoir un consensus autour du décalage entre les sexes : les femmes sont censées franchir plus tôt cette étape. Du fait de l’inféodation de leur statut à leur fonction reproductrice notamment, elles se retrouvent précocement vieillies, à l’âge de la ménopause, dans une société qui, en outre, les soumet plus que les hommes au devoir de beauté.

7 Quand on interroge aujourd’hui les hommes et les femmes sur leurs expériences et leurs représentations du vieillir, on observe un décalage important entre l’âge subjectif et l’âge effectif avec la progression dans le processus de vieillissement. La tendance à penser que les vieux sont les autres apparaît souvent comme une manière de s’en distinguer.

L’étrangeté à soi et au monde : « Je est un[e] autre »

8 L’avancée en âge produit un curieux paradoxe : sentir que l’on change, que l’on n’est plus le/la même, la fatigue se faisant plus présente, l’envie de faire et de sortir moins évidente, la distance au monde plus prégnante, tout en se percevant en intériorité comme étant toujours le/la même. C’est cette dualité éprouvée par beaucoup de personnes du « grand âge » qu’exprime merveilleusement le personnage de Marie Chaix (1976) : « Regardez-moi : je suis une vieille dame infirme et veuve, mais je suis la même amoureuse que ce soir de bal où tout a commencé ». Ce sentiment de la rupture, de la discontinuité entre deux identités, deux moments de leur existence, est évoqué par bien des personnes vieillissantes. La surprise de se retrouver « vieux » un jour, alors que le sentiment demeure d’être toujours l’enfant que l’on a été, peut être relevée chez nombre d’écrivains (Argoud et Puijalon, 1999).

Négocier avec le temps qui passe

9 Vieillir, c’est négocier plus ou moins bien avec le temps qui passe, avec les transformations de soi, avec le sentiment ressenti et souvent suscité par la confrontation avec les autres que la vie est derrière soi. La notion de passage tient, parmi les « indicateurs » temporels de la vieillesse, une place privilégiée. Bien sûr, elle n’est pas propre à la vieillesse. Elle est l’indicateur classique des séquences temporelles qui scandent la vie. Cependant, elle prend pour ceux et celles qui s’approchent du bout de la vie une connotation particulière, celle du moment avant l’« ultime » passage. Et elle s’accompagne des expressions propres à la vieillesse qui se « détache » avec plus ou moins de sérénité d’un monde qui n’est plus le sien : « J’ai fait mon temps »… Ce sentiment de la durée accomplie, du temps écoulé, va de pair avec celui de ne plus tout à fait coller à son époque, de se sentir en décalage. Le temps dont on se souvient, le fameux « de mon temps », c’est bien sûr celui de sa jeunesse.

10 Cette sensation que le plus important de sa vie est passé, qui peut induire des impressions de décalage avec le temps social présent, avec le temps des plus jeunes, s’éprouve tôt dans le parcours existentiel. Plus on avance en âge et plus elle devient prégnante, parce que s’installe plus fortement la conscience d’une durée, de l’irréversibilité du temps, de la proximité de la mort. Il s’agit alors de trouver des arrangements, de réorganiser sa vie autour des changements perçus et suggérés, tant corporels que mentaux, de faire un travail de recomposition identitaire.

La déprise et la nécessité du recentrement

11 C’est ce processus que nous avons appelé la déprise (Clément et al., 1996). La transformation identitaire qui s’accompagne de transitions biographiques (changements dans son corps, dans sa façon d’être) ou relationnelles (ruptures affectives, pertes de liens) ne s’accomplit pas de manière linéaire et procède le plus souvent par paliers, de ruptures en reprises, puis sans doute, avec le temps, par des déprises plus franches (avec des différences individuelles). La déprise est une notion qui entend rendre compte du processus de vieillissement[2] [2] Tel qu’il nous est décrit dans les récits des pratiques...
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dans ses dimensions de recomposition, de choix liés aux changements existentiels, de fatigue plus souvent évoquée, de plus grande lenteur dans l’accomplissement des gestes et d’envie de se recentrer sur l’essentiel. Elle procède par sélection des lieux et des liens, par suppression d’activités et report sur d’autres. Le processus de déprise[3] [3] Sans doute faudrait-il trouver une meilleure formulation...
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consiste à déployer de véritables stratégies de reconversion qui sont aussi un moyen de sauvegarder son intégrité face à l’irréversibilité du temps et de conserver au mieux l’identité que l’on s’est forgée au long de son existence.

Un temps sans destinataire

12 C’est à l’aune du temps productif que s’évalue celui de la vieillesse. Les plus vieux d’entre nous se trouvent devant le paradoxe de devoir justifier leur emploi du temps. Du temps de la retraite vécu comme « une mort sociale » à celui dévolu à la consommation des loisirs (le troisième âge animateur), les « personnes âgées », désormais affublées de la désignation de « seniors », sont amenées à lutter contre l’inertie sociale que leur confère leur temps, dont on oublie de plus en plus qu’il a été gagné sur de longues années de services rendus au système productif (marchand ou non marchand). La vieillesse est-elle si inutile qu’il faille la passer « sous silence », comme le suggère Simone de Beauvoir (1970, p. 544), en la réintégrant dans les rangs des « actifs » ? Les aîné(e)s (dénomination peu courante en France, excepté dans les milieux ruraux) seraient-ils/elles en dette temporelle envers les « actifs/actives » ?

13 Ces normes productives imposées à l’ensemble social sonnent comme des injonctions auprès des plus âgé(e)s et confortent le sentiment d’inutilité ressenti ainsi que l’angoisse de devoir remplir un temps « vide » de sens[4] [4] Il est fort probable que les enquêtes sur ce sujet renforcent...
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. Face au sentiment d’effacement des « reliefs temporels », d’indistinction des moments (« Tous les moments se ressemblent »), on tente de réorganiser, de donner du sens à la gestuelle quotidienne. Plus on s’éloigne de la vie active et plus il faut apprendre à remplir les « vides ».

La routinisation et la lutte contre l’« englutinement »

14 Plus on s’éloigne de la période de la vie « active » et plus son empreinte s’estompe, plus le rapport aux temporalités qui la caractérisent se transforme. S’imposer des rythmes dans la journée, sur le mois ou les années à venir dont la précarité s’annonce (« Arrivée à un certain âge, on ne peut plus se projeter »), c’est s’assurer une sécurité ontologique, un contrôle sur sa vie et sur le monde autour de soi. La routinisation dont Georges Balandier (1983) nous dit qu’elle est d’autant plus nécessaire à la vieillesse qu’elle « entretient une amnésie du peu de temps à vivre », en inscrivant les gestes dans la répétition, est une manière d’arrêter le temps en s’assurant du retour du même. Cependant, si les routines, parce qu’elles maintiennent dans un monde familier et prévisible, sont de l’ordre de la ressource, elles peuvent aussi mener vers une « rigidification » des gestes et signifier le risque de l’immobilisation. Cette perspective entrevue par les vieilles personnes fait l’objet de craintes et de résistances : « J’en vois beaucoup de mon âge, elles sont là à croupir dans la maison. Mon Dieu ! Moi je ne peux pas, hein ! Faut que je bouge un peu. Je vous dis pourtant, la jambe elle m’en donne, mais je marche quand même […]. Vous savez, si vous commencez à vous “englutiner” dans le fauteuil et à dire : “Je ne bouge plus”, vous êtes foutu ».

Privilégier le mouvement et un « temps à soi »

15 Dans cette résistance pour « se tenir éveillé » et ne pas « se laisser aller », il existe des pratiques particulières qui consistent à maintenir les scansions entre divers lieux. C’est en maintenant la possibilité d’aller et venir entre la maison (ou l’hébergement principal) et les espaces extérieurs (résidence secondaire mais aussi tout autre lieu qui inscrit une distance avec la résidence principale) que les vieilles personnes assurent leur ancrage et leur continuité dans le monde. À la suite de Pierre Sansot (et al., 1978), nous appelons « secondarité » cette pratique qui consiste à se préserver des changements plus ou moins brutaux en maintenant vivace un pôle spatial qui nous ancre dans la durée (Membrado, 1998). On va « vivre ailleurs pour vivre autrement » (Cribier, 1992), parfois afin de fuir les sollicitations familiales (notamment pour les femmes), mais aussi dans l’intention d’échapper de façon plus ou moins explicite à l’assignation identitaire : être autre chose que vieux ou vieille. Avec la fin des voyages pour ceux et celles qui s’y sont adonné(e)s, la fatigue et l’envie de se reporter sur d’autres activités venant, il reste d’autres lieux fréquentables comme les jardins, les terrains de boules, les places puis, pour certain(e)s, la capacité de durer à travers la transmission : les récits de voyages, de jeunesse et les albums de photos constituent alors les médiateurs principaux.

S’inscrire dans un temps long par la transmission

16 On sait que la transmission matérielle mais aussi symbolique joue un rôle considérable dans l’échange entre les générations. Elle permet aux personnes vieillies, à travers le don d’objets ou la transmission d’une passion, de reconnaître le temps écoulé comme nécessaire à l’accomplissement de la vie, comme porteur de valeurs qui ne s’épuiseront pas quand elles-mêmes disparaîtront. L’âge de la vieillesse peut ainsi être perçu plus comme une accumulation que comme une usure. Il est alors temps de passer le relais, de procéder au tri. Cette expérience, le plus souvent positive, peut parfois donner lieu, surtout chez les femmes pour qui elle s’inscrit dans une continuité de leur rôle social, au sentiment d’être dépossédé-e du présent.

17 La référence au passé et aux multiples temps et liens qui composent une vie permet aux personnes du grand âge de se « rassembler », de constituer de soi une image cohérente qui puisse donner du sens à sa vie. La reviviscence (Caradec, 2004) autorise la coïncidence de moments présents et passés, abolissant momentanément le cours du temps. Se définir dans la densité de son être (en combinant les divers temps qui le constituent), c’est refuser de n’être que vieux, cette catégorie sociale à laquelle le regard social vous assigne.

Les confrontations temporelles : l’expérience de la lenteur

18 L’apprentissage du vieillir suppose de compter avec ses propres changements et avec ceux de l’environnement. Le fait de devoir anticiper sur la traversée d’un boulevard fait partie des stratégies à adopter, à inventer pour continuer à participer au monde présent. Mais dans la mesure où l’espace-temps environnant ne s’adapte pas à la marche lente et à la transformation des corps, c’est vers son évitement que les personnes vieillissantes sont peu à peu conduites. Commencer à ne plus prendre le bus aux heures où « les jeunes » le prennent peut conduire à le prendre de moins en moins, en étant convaincus que là n’est pas leur place.

Disparition des proches et sentiment de précarité temporelle

19 Il est un temps dans le vieillir où le groupe de pairs, qui constituait un point de référence et un lien avec le monde, disparaît : « La perte de ceux qui ont constitué avec soi un type social, qui ont vécu sur un rythme proche les changements sociaux […] est vécue comme un abandon irrémédiable » (Clément, 2000, p. 192). Et plus encore, pour les hommes surtout, la perte des « copains » est ressentie comme la perte de prise sur une société que l’on a contribué à construire. S’amorce alors un long et lent travail de deuil, comme une marche constante hors de ce monde que l’on n’a plus le sentiment de comprendre et qui ne nous reconnaît plus. Cependant, faire le deuil de son appartenance à l’espace public tel qu’il est défini par les modèles dominants (à travers les dimensions de l’activité productive, de l’utilité sociale) ne se pose pas dans les mêmes termes pour les hommes et pour les femmes. Les femmes de cette génération se réfèrent davantage à un temps familial sur la longue durée et souvent plus relationnel.

20 Cette absence des pairs ou des proches se double aussi souvent du sentiment de culpabilité que peut éprouver le/la survivant(e). Dans nos univers culturels, il est un temps du vieillir qui impose à l’individu un isolement de plus en plus marqué de la société.

Temps cyclique et nature : assurer la continuité

21 Plus qu’aux autres moments de la vie, le grand âge combine le sentiment d’un passé dense, d’un présent dont on s’absente ou nous absente et d’un avenir hypothéqué. Le sentiment de finitude, parfois éprouvé très douloureusement, oriente le plus souvent les expériences des vieilles personnes dans le sens d’un accomplissement et d’un retour sur la vie vécue comme s’il s’agissait de fermer une boucle.

22 Se plier au temps des autres, c’est devoir s’imposer la fuite en avant, dans la linéarité du temps. La vieillesse est un monde de l’entre-deux, plus libre des contraintes sociales et où la mort est davantage présente. Le modèle de l’autodiscipline qui s’est accru et imposé avec nos sociétés devenues de plus en plus complexes ne régit plus le temps des « anciens ». La déprise s’accompagne souvent de la référence au temps cyclique, à la nature de plus en plus présente, une manière de s’ancrer dans une continuité tout en se protégeant du monde extérieur trop bruyant.

23 Une dame exprime son rapport au temps et au monde à travers l’image de la pelote : « Quand elle arrivera au bout, on s’en ira… » Il y a là comme l’expression sereine d’un accomplissement, d’un acquiescement qui accompagne le sentiment de la perte des entraves liées au monde social environnant dont on se détache de plus en plus[5] [5] Ces modes d’expression sont moins présents chez les hommes...
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24 ***

25 Construire une société pour tous les âges suppose de cesser de percevoir le vieillir en tant qu’aliénation, altérité, et de renoncer à se référer au modèle de l’individu masculin « actif » comme norme. On peut être présent et actif au monde tout en s’éloignant de ses formes d’organisation temporelle dominantes. La restitution des modes de négociation avec l’âge, en mettant en lumière la singularité du rapport au temps et une appréhension différente des rythmes de l’existence, rend visibles ces « niches temporelles » qui constituent des réserves de résistance à la rigidité et à la hiérarchisation des temps sociaux et manifeste l’unicité du parcours de vie. L’expérience de l’avancée en âge interroge, en effet, les catégories de l’urgence, de la rentabilité, de la vitesse et de l’« hypermobilité » spécifiques des sociétés modernes et ouvre sur la profondeur historique individuelle et collective, en inscrivant chacun-e d’entre nous dans le cycle des générations.

Bibliographie

Bibliographie

Argoud D., Puijalon B., 1999, La parole des vieux, enjeux, analyse, pratiques, Paris, Fondation de France, Dunod.

Balandier G., 1983, « Essai d’identification du quotidien », Cahiers internationaux de sociologie, LXXIV, p. 99-110.

Beauvoir S. de, 1970, La vieillesse, Paris, Gallimard.

Caradec V., 2004, Vieillir après la retraite, approche sociologique du vieillissement, Paris, Presses universitaires de France.

Chaix M., 1976, Les silences ou la vie d’une femme, Paris, Le Seuil.

Clément S., 2000, « Vieillir puis mourir », Prévenir, n° 38, p. 189-195.

Clément S., Mantovani J., Membrado M., 1996, « Vivre la ville à la vieillesse : se ménager et se risquer », Les annales de la recherche urbaine, p. 90-98.

Cribier F., 1992, « Vivre ailleurs, vivre autrement. Quand les Parisiens se retirent à la campagne », Gérontologie et société, n° 63, p. 43-56.

Jullien F., 2005, « Vieillesse et longévité : comment penser le procès de la vie ? », in M. Godelier, F. Jullien et J. Maïla (dir.), Le grand âge de la vie, Paris, Presses universitaires de France, Fondation Eisai, p. 69-118.

Kholi M., 1989, « Le cours de vie comme institution sociale », Enquête, « Biographie et cycle de vie », 1989, ( http://enquete.revues.org/document78.html).

Membrado M., 1998, « Processus de vieillissement et “secondarité” », in J. Yerpez (coord.), La ville des vieux, éditions de l’Aube, p. 95-106.

Sansot P., Strohl H., Torgue H. et Verdillon C., 1978, L’espace et son double, Le Champ urbain.

 

Notes

[ 1] Cette notion est utilisée par Martin Kholi (1989) pour montrer le passage d’une normalisation collective des parcours de vie selon des étapes marquées institutionnellement à un processus davantage individualisé où les frontières deviennent plus floues.Retour

[ 2] Tel qu’il nous est décrit dans les récits des pratiques et des expériences des personnes elles-mêmes âgées de 75 ans et plus (plus d’une centaine d’entretiens issus de plusieurs recherches).Retour

[ 3] Sans doute faudrait-il trouver une meilleure formulation que ce « dé » privatif.Retour

[ 4] Il est fort probable que les enquêtes sur ce sujet renforcent cette « imposition », ne laissant que peu de place aux personnes du grand âge pour exprimer leur plaisir de s’être affranchies des contraintes sociales dominantes.Retour

[ 5] Ces modes d’expression sont moins présents chez les hommes interrogés (même les plus âgés).Retour

Résumé

Le rapport au temps des vieilles personnes est orienté à la fois par la singularité de leur situation dans le dernier cycle du parcours de vie, par le sentiment d’avoir vécu (duré) et d’être plus proches de la mort, ainsi que par l’expérience d’une « étrangeté » au monde, relayée par le regard social. Ces expériences diverses, selon le genre et la place sociale notamment, selon la position dans le parcours de vie, s’accompagnent de stratégies, d’arts de faire qui consistent à plus ou moins bien négocier avec le temps qui passe, avec les transitions biographiques et relationnelles. Il s’agit de se maintenir dans le monde tout en s’en éloignant, de donner du sens à sa vie au regard de la succession des générations.


PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Monique Membrado et Tristan Salord « Expériences temporelles au grand âge », Informations sociales 3/2009 (n° 153), p. 30-37.
URL :
www.cairn.info/revue-informations-sociales-2009-3-page-30.htm.