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Informations sociales

2009/3 (n° 153)


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En France, quatre enquêtes « Emploi du temps » ont été réalisées par l’Insee depuis cinquante ans (1966, 1974, 1986 et 1999). Dès le début, sous l’impulsion d’Alexander Szalai, elles se sont inscrites dans une perspective de comparaison internationale (Szalai, 1972). D’abord mises en œuvre en zone urbaine uniquement (1966, 1974), elles sont devenues représentatives de la France métropolitaine à partir de 1986. Elles ont lieu sur une année entière, afin de tenir compte de la variation saisonnière des activités, et sont harmonisées au niveau européen depuis les années 1990. La prochaine enquête française doit débuter au troisième trimestre 2009.

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L’originalité principale de ces enquêtes tient au mode de recueil de l’information : un carnet est laissé aux répondants, qui sont chargés d’y consigner, dans leurs propres mots, toutes leurs activités d’une journée donnée. Cette méthode évite les effets de mémoire et les biais induits par l’imposition d’une problématique (Gershuny, 2000). En effet, aucun type d’activité (travail, loisir…) n’est privilégié a priori. Depuis 1999, le carnet est découpé en 144 plages horaires de 10 minutes chacune. Si plusieurs activités sont réalisées en même temps, l’enquêté ne peut en retenir que deux, l’une devant être choisie comme activité principale, l’autre comme activité secondaire. De plus, il note où (domicile, lieu de travail…) et en présence de qui ces activités ont lieu. Chaque carnet constitue ainsi le récit objectivé d’une journée, comme une « minibiographie ».

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Les enquêtes « Emploi du temps » permettent donc de connaître l’inscription dans le temps des activités quotidiennes : leur durée bien sûr, mais aussi leurs horaires, leurs rythmes, leurs enchaînements et, au sein des couples, leur synchronisme. Elles amènent à distinguer quelques grandes évolutions depuis les années 1970.

Temps de travail, temps de loisir : de plus en plus inégalement répartis ?

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L’une des questions structurantes du débat sur l’usage du temps dans la société contemporaine est de savoir si le processus de développement économique, au sens du passage à la société industrielle puis postindustrielle, permet l’émergence d’une « civilisation du loisir » (Dumazedier, 1962) ou, au contraire, accroît la place du travail et, plus généralement, la pression temporelle qui s’exerce sur les individus (Gershuny, 2000).

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L’analyse des enquêtes « Emploi du temps » de 1974 à 1999 (avant l’application complète des lois sur les 35 heures) fait apparaître une inversion, dans la période récente, de la tendance séculaire à la baisse du temps de travail (Chenu et Herpin, 2002). Alain Chenu et Nicolas Herpin montrent que le temps de loisir des 18-64 ans (observé sur la population des agglomérations de plus de 2 000 habitants, seule enquêtée en 1974) a augmenté de 4 h 30 par semaine entre 1974 et 1986, passant de 23 h 10 à 27 h 40, puis seulement de 2 heures par semaine entre 1986 et 1999. Corrélativement, le temps de travail hebdomadaire moyen de cette même population a fortement baissé au cours de la première période (de 32 h 30 à 28 h 40), mais il a légèrement augmenté au cours de la seconde (29 heures en 1999).

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En fait, ces chiffres globaux masquent une répartition du temps de travail de plus en plus inégale : ceux qui sont en emploi à temps plein voient leur durée hebdomadaire de travail augmenter de 8 minutes par jour entre 1986 et 1999 (soit environ une heure par semaine), tandis que la proportion d’individus à temps partiel ou sans emploi progresse (montée du chômage, diminution des taux d’activité des plus jeunes du fait de l’allongement des études, et des plus âgés du fait des retraites et préretraites).

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Jusqu’en 1974, le temps de loisir pouvait être considéré comme l’apanage des classes aisées, mais le chômage et le temps partiel, touchant davantage les classes populaires, ont conduit à ce que N. Herpin et A. Chenu appellent l’« inversion du gradient économique du temps libre ». Ce sont maintenant les plus diplômés qui travaillent le plus. Le temps de loisir des moins diplômés (sans diplôme ou titulaires du certificat d’études) a augmenté de 10 heures par semaine entre 1974 et 1999, dont 3 h 30 en seconde période. Au cours des mêmes vingt-cinq années, les titulaires du baccalauréat ou d’un diplôme du supérieur n’ont gagné que 2 h 30 supplémentaires de loisir, sans aucune progression entre 1986 et 1999.

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La polarisation de la répartition du temps de travail s’observe au sein même de la population en emploi à temps plein : les moins diplômés déclarent, en moyenne, 2 heures hebdomadaires de loisir de plus que les bacheliers. Leur temps de travail moyen a augmenté d’un peu plus d’une heure par semaine entre 1986 et 1999, contre plus de 4 heures pour les plus diplômés.

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On observe ainsi une divergence entre, d’une part, les classes populaires, plus touchées par le chômage, le temps partiel, et moins concernées par l’allongement des temps de travail, et, d’autre part, les plus diplômés, moins souvent au chômage ou à temps partiel, et dont le temps de travail, lorsqu’ils sont à temps plein, augmente davantage.

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De récents travaux (Lesnard et Saint Pol, 2008), exploitant les données recueillies à l’aide d’un calendrier hebdomadaire de travail rempli par les enquêtés en plus du carnet lors de l’enquête de 1999, ont montré que l’inégale répartition temporelle du travail journalier se retrouvait à l’échelle de la semaine : les salariés les moins qualifiés avaient, en 1999, des semaines en moyenne plus courtes, avec des horaires plus souvent décalés et fragmentés, ainsi qu’un très faible degré de contrôle de leur temps de travail.

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La prochaine enquête « Emploi du temps » devrait permettre de dire si les récents développements, dont la réduction légale du temps de travail mise en œuvre entre 1999 et 2002, ont relancé le reflux du temps de travail moyen, dans quelle mesure, et pour quelles catégories de salariés.

L’emploi du temps reste très sexué, malgré de lentes convergences

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Entre 1986 et 1999, les emplois du temps des hommes et des femmes se sont légèrement rapprochés, bien qu’ils restent fortement différenciés. En effet, malgré la généralisation du travail professionnel des femmes, leur temps de loisir n’a pas reculé. Cette convergence des emplois du temps masculins et féminins est le résultat de substitutions complexes entre trois usages sociaux du temps : travail professionnel, travail domestique et loisirs.

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Le temps de travail rémunéré reste majoritairement masculin, malgré l’augmentation du taux d’activité féminine sur toute la période 1974-1999. Trois phénomènes se cumulent : un taux d’activité plus faible chez les femmes, un temps partiel massivement féminisé, et une durée du travail plus courte, même au sein des actifs occupés à plein temps. Les femmes à plein temps travaillent, en moyenne, 5 heures de moins par semaine que leurs homologues masculins : 39 h 25 contre 44 h 30.

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Quant au travail domestique, en 1999, il occupait encore les femmes 2 heures de plus par jour que les hommes. Hommes et femmes confondus, il a reculé de 30 minutes par semaine de 1974 à 1986, puis de 2 heures entre 1986 et 1999. En fait, ces moyennes cachent une augmentation de 3 heures hebdomadaires pour les hommes et une baisse de 4 heures pour les femmes entre 1974 et 1986. Entre 1986 et 1999, en revanche, on n’observe plus aucun changement chez les hommes, alors que le travail domestique recule encore chez les femmes.

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La spécialisation sexuée des tâches domestiques demeure très prégnante. Les hommes seuls ne consacrent à la cuisine, au ménage, à la lessive et au repassage que 60 % du temps accordé par les femmes seules à ces activités. En couple, les femmes passent, en moyenne, deux fois plus de temps aux tâches domestiques que leur conjoint : 5 heures, contre 2 h 30 par jour (Brousse, 1999). En particulier, le « noyau dur » constitué de la cuisine, de la vaisselle, du ménage et de l’entretien du linge reste très majoritairement du ressort des femmes, même lorsque les deux conjoints sont salariés (Ponthieux et Schreiber, 2006).

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Cette spécialisation tend toutefois à diminuer : le poste « bricolage, jardinage, soin aux animaux » se féminise, tandis que le poste « cuisine, linge, ménage » devient moins exclusivement féminin. La prépondérance des femmes en ce qui concerne les soins aux enfants reste forte mais diminue légèrement entre 1974 et 1986, et à nouveau entre 1986 et 1999.

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Au total, en un peu plus de trente ans, de 1966 à 1999, la part des hommes a progressé de 19 % à 31 % pour l’ensemble des tâches domestiques, et de 8 % à 17 %, si l’on exclut le jardinage et le bricolage. Mais la réduction de l’écart hommes-femmes est due à une baisse du temps domestique total, qui bénéficie aux femmes, davantage qu’à une augmentation du temps consacré à ces tâches par les hommes.

Rectificatif

Suite à la parution du contrepoint intitulé « La France, le pouvoir et les femmes », rédigé par Pierre Grelley et publié dans le n°151/2009 d’Informations sociales sur « Genre et pouvoir en Europe », l’historienne Eliane Viennot a souhaité apporter plusieurs précisions.

« Spécialiste de l’histoire des rapports de pouvoir entre les hommes et les femmes dans l’ancienne France, et autrice d’une longue enquête intitulée La France, les femmes et le pouvoir [*][*] Vol.1, « L’invention de la loi salique, Ve-XVIe siècles »,..., je souhaiterais réagir aux propos de Pierre Grelley apparaissant dans un encart dont le titre reprenait le mien à une permutation de termes près (« La France, le pouvoir et les femmes »). Alors que ce contrepoint visait à rendre compte de mon ouvrage, j’y déplore l’existence de plusieurs erreurs tant factuelles que d’interprétation. On y lit en effet :

  1. qu’il n’y eut « pas plus de reines de France […] que de présidente de la République dans notre histoire, la fonction suprême n’ayant été exercée au féminin que via le statut d’épouse ou celui de mère veuve (Marie de Médicis d’abord, de 1610 à 1614, puis Anne d’Autriche, de 1643 à 1651). » Les deux femmes citées ne sont que les dernières à avoir exercé le pouvoir suprême en France, et elles font certainement partie de celles qui l’ont fait avec le moins de puissance ; avant elles, plus d’une quinzaine ont tenu le gouvernail du pays. Par ailleurs, on ne trouve pas uniquement des épouses ou des mères veuves parmi ces femmes.

  2. qu’« Éliane Viennot soutient que cette “exception française” trouverait ses racines dans la loi salique, vaste corpus rédigé du temps de Clovis, dont on ne se souviendrait pas s’il ne comportait la fameuse disposition misogyne excluant les femmes des successions en général et de la succession au trône en particulier. » Il se trouve en réalité que rien, dans le « vaste corpus » en question, n’exclut les femmes : ni des successions « en général », ni encore moins « de la succession au trône », dont il n’est pas question dans le corps de loi des Francs Saliens. La seule exception qu’on y trouve concerne les terres saliques, et elle n’était pas motivée par la misogynie, mais par la fonctionnalité militaire. Tout ceci est établi de longue date, et pas par moi. En revanche, mon travail a consisté à suivre à la trace les étapes de la supercherie consistant, à partir du début du XVe siècle, à faire passer l’exclusion des femmes de la Couronne pour une loi franque.

  3. que, « Jamais abolie formellement, cette loi, si l’on suit É. Viennot, aurait survécu, au moins à travers cette disposition, à la fin de l’Ancien Régime, et même à l’abolition de la monarchie ». Je montre au contraire que la loi salique, entendue comme disposition successorale, n’a jamais fait l’objet de la moindre législation jusqu’à la Révolution, les rois étant bien trop hostiles au système qu’elle résumait. En revanche, les Constituants l’adoptèrent en 1789, en décrétant la délégation héréditaire de la royauté « à la race régnante, de mâle en mâle, par ordre de primogéniture, à l’exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance ». Ce sont eux, et non la monarchie d’Ancien Régime, qui donnèrent un caractère légal, constitutionnel, à l’exclusion des femmes du pouvoir.

Ces erreurs m’apparaissent d’autant plus fâcheuses qu’elles consolident nombre d’idées reçues, tant sur l’éternelle masculinité du pouvoir que sur les progrès dont la Révolution française aurait été naturellement porteuse en matière d’égalité des sexes. »

Éliane Viennot, professeure à l’Université de Saint-Étienne & membre de l’Institut universitaire de France.

Bibliographie

  • Brousse C., 1999, « La répartition du travail domestique entre conjoints reste très largement spécialisée et inégale », in France, portrait social, Insee, p. 135-151.
  • Chenu A. et Herpin N., 2002, « Une pause dans la marche vers la société des loisirs ? », Économie et statistique, Insee, nos 352-353, p. 20-37.
  • Dumazedier J., 1962, Vers une civilisation du loisir ?, Paris, Le Seuil.
  • Gershuny J., 2000, Changing Times : Work and Leisure in Postindustrial Society, Oxford University Press.
  • Lesnard L. et Saint Pol T. de, 2008, « Organisation du travail dans la semaine des individus et des couples actifs : le poids des déterminants économiques et sociaux », Économie et statistique, Insee, n° 414, p. 53-73.
  • Ponthieux S. et Schreiber A., 2006, « Dans les couples de salariés, la répartition du travail domestique reste inégale », in Données sociales. La société française, Insee, p. 43-50.
  • Szalai A. (dir.), 1972, The Use of Time : Daily Activities of Urban and Suburban Populations in Twelve Countries, Mouton, La Hague.

Notes

[*]

Vol.1, « L’invention de la loi salique, Ve-XVIe siècles », 2006 ; vol. 2, « Les résistances de la société, XVIIe-XVIIIe siècles », 2008, Paris, Perrin.

Plan de l'article

  1. Temps de travail, temps de loisir : de plus en plus inégalement répartis ?
  2. L’emploi du temps reste très sexué, malgré de lentes convergences

Pour citer cet article

Roy Delphine, « L'évolution des temps sociaux à travers les enquêtes " Emploi du temps " », Informations sociales, 3/2009 (n° 153), p. 8-11.

URL : http://www.cairn.info/revue-informations-sociales-2009-3-page-8.htm


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