2001
INNOVATIONS
L'utilité marginale de l'entrepreneur
Sophie Boutillier dimitri uzunidis
Lab. RII, Université du Littoral Côte d'Opale
Les économistes louent souvent les mérites de l'entrepreneur qui
remet en cause les routines des marchés et qui donne vie au capitalisme.
Mais, paradoxalement (?), l'entrepreneur tient une place marginale dans
les approches historiques du progrès économique. S'agit-il d'un deus ex
machina qui intervient lorsque les économistes ne savent (ou ne veulent)
pas révéler les origines de la dynamique du changement social ? Le fait
est que le créateur d'entreprise tire profit des opportunités que lui offrent
les imperfections de la circulation des marchandises et il s'enrichit en se
faufilant dans les activités laissées en friche par l'immense mécanisme de
la socialisation marchande de l'économie. La marge à partir de laquelle
émerge aujourd'hui cet agent social est constituée par l'action de déconcentration des grandes entreprises et les politiques étatiques d'emploi
flexible et de privatisation des services publics
Economists often praise
entrepreneurs' merits since they challenge market routine and give life to
capitalism. But, paradoxically (?), the entrepreneur holds a marginal
place in economic progress historical approaches. Is he a deus ex
machina who intervenes when economists do not know how (or do not
want) to reveal the origins of social change dynamics. The fact remains
that the enterprise creator benefits from opportunities deriving from
market imperfections and that he gets richer while slipping in activities
left by the immense mechanism of the economy merchant socialisation.
The margin which lets this social agent emerge is made of large
enterprise deconcentration process and also the flexible employment and
public service privatisation State policies.
La théorie économique s'est acharnée depuis le XVIIIème
à prouver l'existence de l'entrepreneur afin de montrer qu'il
n'est pas un mirage du capitalisme. Certes, pas de capitalisme sans entrepreneurs, mais la réciproque est également
vraie. De nombreux auteurs dissertent sur le sujet, et la
réussite économique est aujourd'hui encore attribuée à
l'esprit d'entreprise, qu'au demeurant on ne parvient jamais à
définir clairement. "La psychologie des peuples, déclare D.
Landes
[1], compte plus que les ressources matérielles, les jeux
du pouvoir ou les aides extérieures. Les analyses de Max
Weber sur l'essor du capitalisme protestant me paraissent
toujours d'actualité". Mais si l'entrepreneur est indispensable
au fonctionnement du capitalisme, l'étude de l'économie
capitaliste d'aujourd'hui tend à montrer que l'utilité de
l'entrepreneur est une utilité "à la marge" selon la formule
néoclassique consacrée.
En d'autres termes, l'entrepreneur (qu'il soit cadre dirigeant ou indépendant) intervient lorsque les opportunités de
profit se présentent lesquelles sont générées par les mouvements de l'économie (croissance et crise) nourris par la
marchéïsation continue des besoins humains. Les besoins
humains sont étonnement simples dans leur formulation : se
nourrir, se loger, apprendre, être en bonne santé, se déplacer,
se divertir, mais pour les satisfaire des produits sont sans
cesse inventés et donc de nouveaux marchés et de nouvelles
entreprises sont ainsi créés. L'entrepreneur ne crée pas ex
nihilo, mais en tirant profit de circonstances particulières où
entrent en jeu à la fois l'état du marché, des technologies, le
niveau d'éducation, les rapports de forces entre les
entreprises, des rapports personnels, etc. C'est sans doute,
défini d'une autre façon ce que I. Kirzner appelait la vigilance ou J.-B. Say, la capacité de jugement de l'entrepreneur.
L'entrepreneur est sensible à son environnement, au monde
qui l'entoure et c'est ainsi qu'il en exploite les ressources tant
technologiques, matérielles, financières, humaines qu'institutionnelles. Mais sa tâche se limite à révéler ce qui existe
déjà. Peu importe le personnage. Si ce n'avait pas été
Carnegie, Ford, Renault ou Gates, les industries sidérurgique, automobile ou informatique auraient de toute façon
existé.
Notre démonstration, sur l'utilité marginale, mais aussi
sur la marginalité utile (en termes de dynamique du système)
de l'entrepreneur, tiendra en deux points. Le premier vise à
montrer dans ses grandes lignes le cheminement théorique
des économistes qui depuis le XVIIIème siècle se sont
intéressés à l'entrepreneur et à l'entreprise. Le diptyque
entrepreneur/entreprise a connu de nombreux déboires en
particulier avec les débuts du capitalisme managérial (séparation entre la propriété et la gestion du capital). Mais audelà de ces interrogations multiples une idée fondamentale
ressort : alors que l'on s'intéresse à l'entrepreneur au début
des années 1980 et qu'on le déclare à la fois créateur
d'emplois et de richesses, de l'autre côté le retour au premier
plan des grandes entreprises – via la multiplication depuis
ces quinze dernières années des opérations de concentration
industrielle et financière – lui fait de l'ombre.
Si l'entrepreneur peut être défini comme l'agent économique qui profite des opportunités offertes par le marché au
sens large du terme, l'espace économique dans lequel il se
trouve est de plus en plus étroit, encadré par les grandes
entreprises (dirigées par une direction collégiale) qui poursuivent leurs propres objectifs de développement et l'État qui
par une politique économique appropriée cherche à favoriser
les créations d'emplois en particulier en stimulant la création
d'entreprise et en entretenant le processus depuis longtemps
engagé de marchéïsation des besoins humains
[2]. C'est ce que
nous allons tenter de montrer dans la seconde partie.
L'ENTREPRENEUR OU LA BONNE CONSCIENCE
D'UNE ÉCONOMIE D'ENTREPRISES
De l'entrepreneur à l'entreprise
Les économistes ne se sont intéressés qu'assez
tardivement à l'entreprise et à l'entrepreneur pour focaliser
leurs efforts sur le mouvement d'ensemble de l'économie.
Cette tendance est particulièrement marquée au début du
XIXème siècle, et même avant avec le fameux Tableau
économique de F. Quesnay. Les acteurs et les structures sont
dissous dans de grandes catégories. Il en va de même à la fin
du XVIIIème siècle avec A. Smith dont l'objet d'analyse est
le marché, hormis quelques considérations presque
marginales, par rapport à son œuvre, sur d'une part la
division du travail dans l'entreprise et sur ses impacts sur la
productivité du travail, d'autre part sur la séparation entre
propriété et contrôle dans les sociétés par actions. A ses
yeux, les sociétés par actions sont beaucoup moins performantes que les sociétés personnelles, puisque (par définition) la gestion n'est pas assurée par le propriétaire de
l'entreprise. Cette idée est largement répandue – et pas
seulement chez les économistes – rappelons-nous la fable de
Jean de La Fontaine (largement inspirée d'Ésope), L'œil du
maître, qui dit en substance que le contrôle du maître est
irremplaçable pour assurer le bon fonctionnement d'une
affaire, qu'il s'agisse d'une ferme ou d'une… entreprise
industrielle. Au milieu du XXème siècle, J. Schumpeter ne
dira pas autre chose lorsqu'il écrira que l'entrepreneur est
prêt à mourir, s'il le faut, pour son entreprise. Ce qui n'est
pas le cas de l'actionnaire qui raisonne en termes de paquet
d'actions et de plus-values boursières. Mais, sans doute le
mythe de la petite entreprise, de la petite propriété, sans
cesse ravivé, tire-t-il son origine de ces présupposés
profondément ancrés dans l'imaginaire collectif. Et, par
ailleurs qui n'a pas rêvé de faire un jour… fortune ?
Les économistes n'ont donc été amenés à s'intéresser à
l'entreprise par le biais de son principal représentant –
l'entrepreneur – qu'à partir du XIXème siècle avec la célèbre
analyse de J.-B. Say mettant en évidence l'existence du métier de l'entrepreneur. Certes, il y eut au début du XVIIIème
siècle, R. Cantillon qui fit de l'entrepreneur le personnage
clé de l'économie, un individu "à gages incertains". J.-B. Say
focalise son attention sur l'entrepreneur, sorte d'intermédiaire entre le savant qui produit la connaissance et
l'ouvrier qui l'applique à l'industrie. Tout en concentrant son
attention sur la dynamique du capitalisme, K. Marx prête
quelques attentions à l'entreprise, mais peu à l'entrepreneur.
D'abord, dans la continuité d'A. Smith, il s'intéresse aux
effets de la division du travail, en développant ce qu'il
appelle le concept de l'ouvrier (ou du travailleur) collectif,
mais aussi à la société par actions, conséquence d'un
phénomène alors marginal, celui du capitalisme managérial.
Mais il accorde peu d'attention à l'entrepreneur puisque
celui-ci est pris dans le mouvement du capitalisme.
1. L'imperfection fait l'entrepreneur
A la fin du XIXème siècle, le courant néo-classique
apparaît avec Léon Walras pour qui l'économie peut être
réduite à un système d'équations et qu'il convient d'étudier
les phénomènes économiques comme s'il s'agissait de choses
extérieures aux individus qui donnent vie aux activités de
production d'une part et de consommation d'autre part. Dans
ces conditions, l'entreprise (et l'entrepreneur, l'une et l'autre
se confondent) se trouve réduite à une fonction de production. La représentation de l'entreprise est extrêmement
simplifiée, elle est réduite à une combinaison de capital et de
travail, sans que ne soit prise en compte l'organisation
effective de la production, alors que près d'un siècle plus tôt,
A. Smith y avait accordé tellement d'attention ! A l'équilibre,
situation idyllique du modèle néo-classique, lorsque l'offre et
la demande s'égalisent, l'entreprise n'existe plus. Il ne reste
qu'un point d'équilibre.
Mais, la fin du XIXème siècle est marquée (en particulier
aux États-Unis) par une vague de concentration très importante des entreprises (qui prennent des dimensions de plus en
plus importantes), à tel point d'engendrer des réactions très
vives de la part des petits entrepreneurs, donnant naissance
sur le terrain juridique aux lois anti-trust.
Aussi à partir du début du XXème siècle, des voix
discordantes (mais toujours fidèles à la théorie libérale) se
font-elles entendre. Citons par exemple Ch. Pigou qui, avec
le concept des externalités, montre que les décisions prises
par les agents économiques ont des conséquences négatives
(externalités négatives) ou positives (externalités positives)
sur le calcul économique d'autres agents économiques. Dans
ces conditions, le calcul économique ne se réduit pas aux
données qui sont en possession des agents, puisque des
facteurs environnementaux (venant du marché) peuvent
interférer et avoir un impact (négatif ou positif) sur le revenu
des agents économiques. Ce qui a conduit un peu plus tard
F. von Hayek à énoncer la théorie de l'ignorance, selon
laquelle les agents économiques prennent leurs décisions
dans le flou, dans le brouillard, sans avoir une connaissance
précise de la situation du marché. Par ailleurs Hayek
souligne fort justement que le postulat de l'équilibre (néo-classique) équivaut à supposer une parfaite transparence des
marchés, en d'autres termes aucune information complémentaire n'est nécessaire pour modifier les décisions des agents
économiques. Ce qui revient à exclure les entrepreneurs de
la théorie néo-classique. Cette idée sera reprise par I.
Kirzner puisqu'il considère que l'existence de l'entrepreneur
se justifie dans un contexte de déséquilibre (et non
d'équilibre). Si un "mauvais prix" (du point de vue des lois
de l'équilibre néo-classique) s'instaure sur le marché, une
opportunité de profit est créée. La qualité fondamentale de
l'entrepreneur est donc d'être vigilent à l'égard du déséquilibre dont il tire profit. Le déséquilibre peut être synonyme
de croissance et de prospérité, mais aussi de crise.
Pour expliquer cette qualité particulière propre à certains
individus d'exception, Kirzner ne s'en remet plus pourtant à
l'économie, mais à la … providence ! En clair, il ne parvient
pas à expliquer pourquoi certains individus font fortune en
trouvant du pétrole, tandis que d'autres creusent le sous-sol
toute leur vie sans rien y trouver. D'où la place importante
que Kirzner attribue à l'incertitude. Le profit, la rémunération de l'entrepreneur, est précisément le coût de l'incertitude. De plus, les événements ayant été à l'origine de la fortune d'un entrepreneur donné se révélant ex post si exceptionnels, qu'il est impossible d'établir des statistiques pour se
livrer aux calculs des probabilités. Au-delà des termes du
calcul économique rationnel, il ne reste à l'entrepreneur que
la confiance qu'il a en son propre jugement (sans doute la
"capacité de jugement" dont parlait J.-B. Say), qui doit être
combinée avec une faible aversion pour le risque. Il est donc
prêt à engager ses propres capitaux. De son côté, A.
Marshall pensait que les grandes et les petites entreprises
pouvaient très bien coexister non en se concurrençant, mais
en se fixant des rôles différents. La grande entreprise,
routinière, dirigée par le couple actionnaires/managers, se
place sur des marchés de grande échelle. De leur côté, les
petites entreprises, dirigées par un entrepreneurpropriétairegestionnaire, produisent de petites séries et sont plus
créatives. Par ailleurs, Ch. Pigou en élaborant le concept des
externalités remet également en cause l'idée d'une sorte
d'harmonie du marché qui naîtrait de la libre-concurrence
puisque par le jeu du marché, la situation d'agents économiques pourrait être dégradée, remettant du même coup en
question l'idée d'une situation optimale pour tous.
Mais les économistes prendront beaucoup de temps pour
s'intéresser sérieusement à l'entreprise. Ce ne fut pas le cas,
en revanche, des sociologues qui dès les années 1920
étudient de près l'organisation du travail dans les entreprises.
Pour critiquer le taylorisme, E. Mayo dans les ateliers de la
Westinghousse (une grande entreprise). Mais l'organisation
du travail est étudiée indépendamment du contexte économique (concurrentiel) dans lequel se trouvent les entreprises.
2. L'organisation industrielle et l'entreprise
Les économistes (et les sociologues) ne vont donc véritablement commencer à s'intéresser à l'entreprise qu'à partir
du moment où la grande entreprise deviendra la forme
dominante de l'organisation industrielle
[3], et où son hégémonie économique ne fera plus de doutes, et ils ne s'intéresseront à l'entrepreneur qu'à partir du moment où J. Schumpeter
aura clairement annoncé sa disparition, en intitulant l'un des
chapitres de son dernier ouvrage par la phrase : "Marx avait
raison !" L'entrepreneur disparaît et le capitalisme entrepreneurial avec lui. Ils sont remplacés pour l'un par le couple
manager/actionnaire pour l'autre par la société par actions.
La période qui précède la deuxième guerre mondiale est
fortement marquée en rebondissements théoriques, alors que
des événements politiques et sociaux très importants
secouent le monde. Au début des années 1930, E. Chamberlin et J. Robinson, en Europe, avaient donné un coup de
pied dans le modèle de la concurrence pure et parfaite. Le
premier en remettant en cause l'hypothèse d'homogénéité du
produit (théorie du monopole discriminant), la seconde en
montrant que la dynamique du capitalisme met en scène des
entités de dimensions différentes (la concurrence imparfaite). Aux États-Unis, A. Berle et G. Means s'intéressent au
développement du capitalisme américain et au développement des toutes puissantes sociétés par actions. Un peu
plus tard, à la fin des années 1930, R. Coase pose la question
devenue depuis célèbre : pourquoi la firme existe-t-elle ? La
théorie des coûts de transactions tend ainsi à démontrer en
substance que la firme existe pour grandir et qu'elle cherche
à contrôler de cette façon l'incertitude propre au fonctionnement du marché.
Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, toute
l'attention des économistes se tourne vers la grande entreprise en général, et plus précisément vers trois thèmes
majeurs, d'abord la firme multinationale (dans la lignée des
travaux des économistes marxistes du début du siècle), puis
le capitalisme managérial (dans la lignée des travaux de
Berle et Means) et enfin l'économie industrielle (dans une
optique planificatrice).
A partir des années 1960-70, une idée nouvelle s'affirme :
la firme structure son environnement économique. Elle le
façonne de telle sorte qu'il corresponde à ses exigences de
croissance et de développement. La théorie du commerce
international, marquée par l'étude de la circulation des
marchandises, se diversifie côté libéral en intégrant les
mouvements des facteurs de production (en particulier le
capital qui représente les flux d'investissement étranger
direct – modèle HOS –, côté keynésien et marxiste par
l'analyse de la firme multinationale, et les raisons qui
poussent les firmes à s'internationaliser (théorie de Vernon
sur la théorie internationale du cycle du capital). Leurs
analyses ne se limitent pas à la firme multinationale en tant
que telle, mais elle entre dans une réflexion d'ensemble sur
la dynamique internationale du capitalisme. La théorie des
pôles de croissance de F. Perroux pendant les années 1950-60 est particulièrement significative à ce propos. Les individus, les acteurs, sont broyés par une analyse qui met
d'emblée l'accent sur la dynamique des structures. Quelle
place aurait alors l'entrepreneur lorsque l'on souligne le rôle
majeur des grandes entreprises et de l'État ? Certes, ce type
d'analyse est fortement imprégné par le contexte d'aprèsguerre de la reconstruction marqué par le renforcement du
rôle de l'État en général et par la création des grandes
entreprises publiques qui allaient structurer la croissance
économique d'après-guerre, mais la réflexion économique
s'inscrit forcément dans la réalité économique.
A la fin des années 1960 et pendant une bonne partie des
années 1970, le capitalisme managérial (question qui n'est
pas au demeurant indépendante de celle de l'internationalisation du capital) focalise encore l'attention des économistes, avec notamment les travaux de J. Galbraith et de A.
Chandler. Le premier met l'accent sur le conflit d'intérêt qui
oppose actionnaires et managers au bénéfice des seconds,
tandis que Chandler étudie l'évolution du capitalisme
managérial aux États-Unis en montrant comment ce mouvement de fond a structuré l'économie américaine depuis le
XIXème siècle en mettant tout particulièrement l'accent sur
les industries les plus intensives en capital (chemin de fer,
métallurgie, etc.).
Jusque la fin des années 1970, la domination des grandes
entreprises ne fait pas de doute, ni dans les faits ni en théorie. La grande entreprise façonne le capitalisme et inversement. La grande entreprise structure les comportements et
même parfois les politiques des États. Mais sur ce sujet, la
littérature et le cinéma ont été très prolifiques. Les socio-logues, comme les économistes, partagent ce point de vue,
comme l'illustre le Traité de sociologie du travail de G.
Friedman et de P. Naville [1970]. Ils annoncent avec certitude la domination du salariat. Que va-t-il se passer pour qu'à
la fin des années 1970 on en soit amené à remettre presque
subitement en question ces idées et comment l'idée selon
laquelle l'entrepreneur est de retour et la grande entreprise
moribonde va s'imposer comme une vérité absolue ? Certes,
une situation quelle qu'elle soit, ne change jamais de façon
radicale sans qu'il y ait eu dans le passé des signes
annonciateurs de changement. Et, lorsque Hayek ou J.
Fourastié annonçaient chacun à sa façon, alors que la
croissance semblait éternelle, que la crise viendrait un jour,
ils ne prenaient pas trop de risque, ne serait-ce qu'au regard
d'une histoire sans cesse marquée par des crises économiques plus ou moins dévastatrices.
Penser la création des marges
A partir de la fin des années 1970, l'intervention de l'État
Providence semble atteindre ses limites et les idées libérales
opèrent un retour en force. Cette situation ne devait sans
doute pas surprendre les économistes libéraux qui s'étaient
pour la plupart opposés aux politiques de soutien de la
demande. M. Friedman avait expliqué pendant les années
1960 que les politiques de dépenses publiques étaient sans
effet sur la croissance économique et qu'elles exerçaient tout
au plus un transfert de richesse du secteur privé vers le
secteur public. De leur côté J. Buchanan et G. Tullock, en
élaborant la théorie du marché politique, soulignaient les
aberrations de l'intervention de l'État. Mais ce qui est sans
doute le plus pertinent au regard de la présente analyse est
sans conteste la théorie des marchés contestables qui
contribue non seulement à rajeunir le modèle de la concurrence pure et parfaite, mais aussi et surtout à rendre ce
modèle conforme à la réalité économique, alors que jusque
récemment le fameux modèle était certes une brillante
construction mathématique, mais sans rapport avec la réalité
économique. Or selon la définition courante que l'on trouve
dans tout manuel d'économie
[4], un marché est dit contestable
lorsque l'entrée et la sortie sont libres et qu'il n'existe ni
barrières à l'entrée, ni coûts irrécupérables (ce que l'on ne
pourra pas répercuter en quittant une industrie). La théorie
des marchés contestables a légitimé les politiques de
libéralisation et de privatisation élaborées à partir de la fin
des années 1970. Il s'agissait de créer de nouvelles
opportunités d'investissement et par conséquent d'inciter la
création d'entreprises. Outre la privatisation des entreprises
publiques, cette politique s'accompagne de la libéralisation
des mouvements de capitaux, remettant du même coup en
cause le rôle central des banques en tant que principaux
bailleurs de fonds de l'industrie. Les marchés financiers se
développent et avec eux la quasi obligation du placement.
Ces capitaux à disposition doivent venir nourrir – théoriquement – la création d'entreprises (fonds de pension et
sociétés de capital risque), mais ils vont également
contribuer à élever le niveau d'exigence des actionnaires qui
vont progressivement reprendre en main les rênes de
l'entreprise, comme le montre la théorie du gouvernement
d'entreprise
[5] qui a vu le jour à la fin des années 1970.
C'est dans ce contexte marqué par le développement du
capitalisme financier que d'une part on annonce le retour de
l'entrepreneur (avec des auteurs tels que G. Gilder ou P.
Drucker) et d'autre part la résurgence des petites entreprises.
Les thèses de J.-B. Say et J. Schumpeter (celle de 1912) sont
dépoussiérées. L'entrepreneur redevient, dans un monde
marqué par la grande entreprise, le moteur de l'économie et
du progrès technique. La thèse de Piore et Sabel est discutée
en tout point du monde, dans les pays industrialisés comme
dans les pays en développement, et est peu à peu couplée à
une réflexion économique centrée sur le territoire donnant
naissance aux théories du développement local qui tentent
de relier économie et géographie
[6].
Mais le retour de l'entrepreneur ne signifie pas forcément
celui du petit entrepreneur-propriétaire-gestionnaire. Certes,
il existe toujours, mais être entrepreneur c'est aussi, notamment pour P. Drucker une façon de se comporter. En bref, on
peut être entrepreneur tout en étant un dirigeant salarié (par
exemple président-directeur-général ou directeur général) ou
encore, phénomène nouveau depuis le début des années
1990, être maire-entrepreneur. Un haut fonctionnaire ou un
universitaire peuvent se distinguer par leur comportement
entrepreneurial, en faisant fi de la routine, en se remettant
constamment en question. Ce type de comportement s'inscrit
au demeurant dans un contexte plus large de flexibilisation
du travail en dépit d'un haut niveau de qualification. La
théorie de l'agence qui a vu le jour à la fin des années 1970,
et qui a produit depuis quelques années ses effets grandeur
nature, en est une parfaite illustration, puisque la grande
entreprise éclate de telle sorte qu'elle se compose d'unités
juridiquement autonomes (mais pas forcément financièrement), tandis que le directeur général est immédiatement
jugé sur ses résultats. En cas de mauvais résultats le cadre
dirigeant en subit les conséquences négatives, comme
entrepreneur-propriétaire-gestionnaire immédiatement sanctionné par le marché.
Dans le même état d'esprit, la théorie de l'efficience X de
Leibensten, présentée par M. Casson
[7] est riche d'enseignements. Leibensten, explique M. Casson, remet en question le
concept de la rationalité néo-classique et soutient que le fait
d'être rationnel (au sens néo-classique) peut entraîner des
coûts psychologiques, ce qui "limite la mesure dans laquelle
les individus projettent d'exploiter toutes les possibilités
offertes, et de respecter les contraintes auxquelles ils sont
soumis" (page 336). Cette idée a des conséquences importantes sur l'activité entrepreneuriale, puisque Leibensten
définit la firme comme une organisation d'individus
différents qui partagent des objectifs différents. Or les
managers peuvent avoir des objectifs différents de ceux des
actionnaires. Dans ces conditions, le rôle de l'organisation
est d'imposer une contrainte extérieure à l'individu, le
conduisant à être plus exigent. "Leibensten, explique M.
Casson, considère la fonction d'entrepreneur comme une
réponse créative à l'inefficience X. L'absence d'efforts
d'autres individus et l'inefficience consécutive des organisations qui les emploient constituent une opportunité pour
les entrepreneurs. Les activités de l'entrepreneur constituent
une menace pour les organisations inefficaces. Ceci se
traduit pour les agents par une pression qui les incite à conserver un niveau suffisant de souci des contraintes" (
idem).
L'entrepreneur n'est donc pas dans ces conditions
considéré comme une espèce d'homme-orchestre dont parlait
J.-B. Say ou J. Schumpeter. L'entrepreneur se définit par son
comportement particulier. Ce qui apparaît clairement
lorsque Leibensten identifie les deux rôles principaux de
l'entrepreneur : le premier consiste à améliorer les flux d'informations sur les marchés ; le second correspond à la "fonction d'arbitrage" déjà définie par Kirzner (voir plus haut).
Cette responsabilisation des managers fait qu'ils ne sont
plus de "simples" salariés, puisqu'une partie de plus en plus
importante de leur rémunération n'est plus le produit de leur
travail (de leur salaire), mais du capital. La place de plus en
plus importante des stock-options dans la rémunération des
cadres dirigeants le démontre au centuple. Mais, plus
généralement la question de l'actionnariat salarié illustre une
sorte d'osmose (à tous les niveaux) entre les revenus du
travail (le salaire) et ceux du capital (le profit ici sous forme
de dividendes). La frontière qui séparait au début de l'ère
industrielle, l'agent économique qui vivait de son travail (le
salarié, généralement un ouvrier) et celui dont le revenu était
extrait des capitaux qu'il avait investis, devient de plus en
plus floue. Certes depuis les années de forte croissance
d'après-guerre et la multiplication du nombre des entrepreneurs~salariés (les managers et d'une façon générale
l'augmentation du nombre de "cols blancs" liée au développement du travail de bureau, conséquence d'une division du
travail de plus en plus poussée entre fabrication et conception) la frontière n'était déjà plus aussi franche entre le
salariat et le patronat. Depuis le milieu des années 1980, une
évolution dans le sens inverse s'est dessinée : du salariat vers
le capital, puisque d'une part les revenus du capital
représentent une part de plus en plus importante dans le
revenu des salariés (de haut niveau surtout), tandis que les
conditions de travail de ces salariés de haut niveau – les
managers – se rapprochent de plus en plus de celles de
l'entrepreneur indépendant, propriétaire de son entreprise.
DE LA CONCENTRATION DU CAPITAL A LA
MARGINALISATION DE L'ENTREPRENEUR
La concentration du capital
L'année 1999 aurait été à ce propos une année record tant
pour l'industrie que pour le secteur tertiaire. 3160 milliards
de dollars seraient le montant des opérations de fusion et
d'acquisition dans le monde en 1999, contre 2600 milliards
en 1998
[8]. Par ailleurs, selon la CNUCED
[9], le total des
rachats mondiaux (hors opérations de partenariat) aurait
atteint en 1998 près de 411 milliards de dollars, résultat en
augmentation de 74% par rapport à 1997, année durant
laquelle une progression de 45% avait été enregistrée par
rapport à 1996. Parmi les dix premières opérations
enregistrées en 1999 dans le monde, les télécommunications
se taillent la part du lion (cinq opérations sur dix), puis
viennent
ex æquo la banque et la pharmacie (deux opérations
chacune) et enfin le pétrole. Mais au-delà de ces quelques
données, ce sont les firmes Microsoft et Intel qui ont été les
plus "voraces". La première en réalisant 45 transactions (soit
l'équivalent de 13 milliards de dollars), la seconde 35 (soit
l'équivalent de 5 milliards de dollars). Signe des temps ? Ces
opérations sont pour la plupart des offres publiques d'échanges donc des échanges en papier, de titres de propriété.
Quelle est la place des petites entreprises dans un monde
dominé par de grands groupes qui emploient plus de 6
millions de personnes dans le monde
[10], et réalisant un chiffre
d'affaires de 2100 milliards de dollars, soit une fois et demie
le PIB de la France ou plus de six fois celui du Mexique ?
Au-delà de ces grands groupes, la CNUCED a identifié
60000 sociétés transnationales qui s'appuient sur plus de
500000 filiales étrangères et représentent 25% de la production mondiale.
1. "Ancienne" et "Nouvelle" économies concentrées
Le commerce international et la finance transnationale
d'une part, la marchéïsation du secteur public d'autre part,
expliquent pour une large part ce mouvement de concentration. Le premier de ces deux éléments est indissociable de l'économie capitaliste : recherche d'économies
d'échelle en contrôlant une part de plus en plus importante
du marché mondial ; le progrès technique qui pousse les
firmes à créer sinon à maîtriser les technologies nouvelles du
moment pour renouveler la demande et donc les marchés.
En 1999, l'industrie pétrolière a été particulièrement touchée. Secteur industriel traditionnel, mais où la marge de
concentration est cependant très importante, puisque les huit
premières compagnies ne réalisent que 15% de la production
mondiale
[11]. Pourtant, après l'Offre Publique d'Échange (OPE)
de Total sur Fina, le PDG de la nouvelle compagnie déclarait avec assurance : "personne ne peut être compétitif face
aux synergies entre Total et Elf"
[12]. Outre le pétrole, d'autres
secteurs d'activités traditionnels, comme la banque et
l'assurance, sont également touchés. L'un des derniers en
date, celui de la compagnie britannique, Commercial General Union (CGU) et Norwich Union illustre parfaitement ce
phénomène. La nouvelle société, qui est sortie de l'échange
de titres, est devenue le premier groupe britannique et l'un
des cinq premiers groupes européens de l'assurance-vie
[13].
Mais, les industries qui appartiennent, selon l'expression
couramment utilisée, à la "nouvelle économie", caractérisée
par un fort potentiel de création d'entreprises, sont également
fortement touchées par ces opérations de concentration. Ne
parlons pas de Microsoft qui depuis le rachat de Time
Warner par America On Line (AOL) serait en train d'étudier
le moyen de prendre en marche le développement des technologies de la cybernétique. La puissance de Microsoft s'est
construite à partir du micro-ordinateur, or à l'heure actuelle
l'ordinateur personnel serait dépassé par Internet et les
moyens combinés de la téléphonie mobile
[14].
La situation pourrait être alors analogue à celle de la
micro-informatique au début des années 1980, alors que la
fabrication des ordinateurs était entre les mains de quelques
grandes firmes très puissantes et que celle de logiciels avait
entraînée la création d'une pléthore de petites et moyennes
entreprises. Mais, on ne sait pas si le développement de ces
activités nouvelles sera source de création d'entreprises, pour
deux raisons majeures. D'abord parce que le M-commerce
n'en est encore qu'au stade embryonnaire ; ensuite parce qu'il
y a peu de chance pour que des entreprises entièrement
nouvelles voient le jour dans cette activité parce que le
secteur du téléphone mobile par lequel passerait forcément
le développement du M-commerce est déjà fortement concentré. Enfin, parce que le développement du M-commerce
ne peut pour des raisons de rentabilité évidente se concevoir
qu'au niveau mondial, d'où l'obligation d'atteindre une taille
critique, y compris en concluant des alliances et/ou en
rachetant des entreprises concurrentes.
Le secteur public nouvellement libéralisé donne également lieu à des opérations de concentration très importantes. C'est même dans le cadre de ces opérations que les
montants sont les plus importants, ce qui s'explique aisément
par l'importance du marché autrefois couvert par les entreprises publiques. Les consommateurs n'avaient alors pas le
choix. Citons un exemple significatif pour illustrer nos
propos, celui de la fusion entre Deutsche Telecom et
Telecom Italia, pour laquelle on a parlé de "la plus grande
fusion de l'histoire"
[15].
Le constat est le même dans le secteur des biotechnologies, que l'on présentait également au début des années
1980 comme un secteur nouveau plein de promesses en
termes de création d'entreprises. Or, en ce début d'année
2000, un même mot s'impose : concentration. Depuis 1994,
il n'y pas eu une année qui n'ait été marquée par une
opération de… rapprochement dans les biotechnologies et
tout particulièrement dans l'industrie de la santé
[16]. Les
Organismes Génétiques Modifiés (les OGM) dont on parle
souvent avec crainte depuis quelques années, ne pouvaient
voir le jour que grâce à des firmes très puissantes en raison
des moyens financiers très importants que nécessitent la
mise au point de ces produits nouveaux. Des marchés considérables sont en jeu puisque l'on recherche par exemple du
maïs à haute teneur en huile, des tomates plus savoureuses
qui ne s'écrasent pas facilement, du riz plus économe en eau,
des grains plus nourrissants pour les animaux d'élevage
[17].
2. Images de managers
L'économie concentrée ne peut être gérée que par des
dispositifs réglementaires et financiers privés et publics,
coûteux et technologiquement sophistiqués. Le risque
d'échec d'une opération boursière ou de lancement d'un
produit ou d'une technique de production nouvelle condamnerait en cascade l'ensemble de l'édifice bâti d'alliances et de
participations croisées. Les espoirs des actionnaires reposent
sur la capacité de jugement des managers. Des hommes hors
du commun dont on trace en quelques mots la carrière
fulgurante et le tempérament hors du commun. Prenons trois
exemples dont la presse économique a récemment fait état
lors des opérations qui ont touché les compagnies qu'ils
dirigent : Th. Desmarest (TotalFina), B. Gates (Microsoft) et
B. Scott (qui est à l'origine de la fusion entre CGU et
Norwich Union).
Th. Desmarest est un polytechnicien âgé d'une cinquantaine d'années. Sa carrière chez Total a commencé depuis
plusieurs années, il en connaît ainsi les rouages dans les
détails. Il est ainsi présenté comme étant à l'initiative de
l'opération de rapprochement entre Total et Fina et n'hésite
pas à s'identifier à l'opération : "je suis attaché à ce projet, je
l'ai lancé et je suis content qu'il recueille une large adhésion.
Je considère avoir le plus de légitimité à le porter. Mais, le
plus important, à mes yeux, c'est qu'il se fasse"
[18].
B. Gates est un autodidacte de haut niveau, puisqu'il a
abandonné très tôt ses études à Harvard pour créer son
entreprise dans l'activité qui le passionne depuis l'âge de 12
ans, la micro-informatique. Il a ainsi accumulé une fortune
de 100 milliards de dollars. Or, il vient d'abandonner son
poste de PDG pour se remettre au… clavier
[19]. Le "génie
technologique" semble être dépassé par les événements et le
développement très rapide d'Internet, d'après la presse
spécialisée. Les journalistes dans ce cas également personnifient à l'extrême la situation, mettant en scène une espèce de
combat de Titan entre Microsoft d'un côté et AOL de l'autre.
B. Scott a reçu pour sa part le surnom d'"ouragan" à la
City de Londres en raison du rôle qu'il a joué depuis la fin
des années 1980 dans le secteur de l'assurance britannique. Il
était depuis 1998 à la tête de la CGU. Il est présenté tel une
sorte de visionnaire qui aurait compris avant nombre de
concurrents la nécessité d'internationaliser cette opération de
service
[20].
En bref, ces trois personnages sont présentés comme sûrs
d'eux-mêmes et des décisions qu'ils prennent, décisions qui
contribuent à façonner le monde et à établir par conséquent
de nouveaux rapports de force entre les entreprises, mais
aussi de nouveaux comportements de consommation
[21].
Pourtant tous trois sont pris dans une logique qui les dépasse
et sur laquelle ils n'ont qu'une faible emprise. Ils ne sont que
les pièces du rouage d'une vaste organisation où les souhaits
des actionnaires sont déterminants. Le premier est guidé
dans son entreprise par la nécessité de contrôler une part de
marché de plus en plus importante. Le deuxième cherche à
rattraper le progrès technique qui semble lui échapper. Le
troisième participe à l'internationalisation des produits de
l'assurance-vie dans une économie mondiale marquée par
deux phénomènes, d'une part le vieillissement de la
population (assurance-vie, retraite) et la libéralisation des
services sociaux (recul de l'État Providence). La concentration du capital semble se poursuivre de façon inexorable.
Les cartes sont redistribuées entre les acteurs comme s'ils
participaient à une immense partie de poker mondial dont
aucun ne maîtrise durablement le jeu. Ils agissent au nom
des organisations qu'ils représentent. Une seule règle : tous
les coups sont permis, et les marchés – à partir du moment
où l'on s'est fait accepter à la table de jeu – sont contestables.
Le strapontin de l'entrepreneur et de sa petite entreprise
1. L'entrepreneur dépendant
Quelle est dans ce contexte la place des petites
entreprises et de l'entrepreneur ? Nous avons certes souligné
que l'entrepreneur n'est plus dans la théorie économique à
l'heure actuelle le propriétaire de l'entreprise. L'entrepreneur
est l'agent économique qui agit, qui participe au développement du groupe qu'il dirige, qui va de l'avant et qui
pour ce faire rejette la routine. Dans ces conditions, si Marx
avait raison, Schumpeter avait a priori tort lorsqu'il imaginait la disparition de l'entrepreneur, puisque en dépit des
mouvements souvent erratiques des cours de la Bourse, les
managers sont conduits à se comporter comme s'il s'agissait
de leur propre entreprise.
Face à la concentration du capital, les petites entreprises
font grise mine. Prenons le cas du travail indépendant, forme
la plus élémentaire de l'entrepreneuriat. Selon l'OCDE, la
part du travail indépendant est en baisse dans la majeure
partie des pays industriels, sauf aux États-Unis et au RoyaumeUni. Ces constatations nous conduisent à formuler deux
remarques :
- la baisse (ou la stagnation) de la part relative des travailleurs indépendants dans la population active ne signifie
pas forcément la disparition des petites entreprises puisque
nombre d'entre elles peuvent être dirigées par un manager
(un salarié) ; c'est en particulier le cas s'il s'agit d'une filiale
apparentée. Dans ce cas, la liberté de décision et de choix de
l'entrepreneur est limitée par les objectifs que lui impose la
grande entreprise. L'entrepreneur dépendant voit son champ
des possibles se réduire, mais bénéficie d'une sécurité plus
grande ;
- aux États-Unis tout particulièrement, les grandes entreprises sont toutes puissantes. Les cinq premières firmes
multinationales sont américaines. Le Royaume-Uni a joué
pour sa part un rôle de tout premier plan dans l'industrialisation du monde depuis le XVIIIème siècle, et aujourd'hui la
City de Londres est la première place boursière d'Europe. Il
est alors évident que l'effervescence économique, associée à
l'application des statuts de la mise au travail plus souples,
draine plus de ressources et crée plus d'opportunités de profit
et d'enrichissement individuel.
Ainsi presque paradoxalement le poids important des
entreprises multinationales ne constitue pas un obstacle à la
création d'entreprises, mais au contraire la favorise. Plusieurs raisons peuvent être avancées. D'abord parce que le
niveau élevé de standardisation de la production de masse
des grandes entreprises pousse ces dernières à élaborer des
stratégies de différenciation et d'externalisation. La présence
de grandes entreprises, par ailleurs, stimulerait la création
d'entreprises, comme l'explique notamment M. Drancourt
[22].
Il y aurait en quelque sorte ce que nous appelons un "effet
d'appel" de la part des grandes entreprises qui contribuerait à
faire apparaître de nouveaux besoins (ici au niveau de
l'offre). Il s'agit d'une manière générale des services aux
entreprises (entretien, maintenance, gestion, comptabilité,
etc.), mais aussi d'une production nouvelle suscitée par
l'activité productive des grandes entreprises (conception de
logiciels, machines-outils, produits dérivés, etc.). Mais les
petites entreprises ne se posent jamais en concurrentes des
grandes entreprises. En se spécialisant sur des segments de
marché, les petites nouvelles entreprises complètent les
activités des plus grandes.
Les mesures de libéralisation de l'économie ont pour
objectif de rapprocher le fonctionnement des marchés des
principes de la concurrence pure et parfaite. Rendre les
marchés contestables c'est à la fois faciliter la création
d'entreprises (entrée sur le marché), mais également la
sortie. La fermeture de l'entreprise doit être facile. Parce que
ce que l'on nomme "PME" ne constitue pas un ensemble
figé, constant, mais au contraire en constant renouvellement.
Chaque jour des petites et moyennes entreprises disparaissent, tandis que d'autres voient le jour. L'entreprise de
monsieur X disparaît, celle de madame Y voit le jour.
Derrière ces faits, ce sont des tranches de vie. L'entreprise
disparaît souvent avec l'entrepreneur. Ce qui n'est pas le cas
du groupe qui existe toujours indépendamment des différents PDG qui se succèdent à sa direction. Au demeurant,
sauf en cas de grosses opérations de fusion, de rachat ou
autre, le grand public ne connaît ni leur nom, ni a fortiori
leur visage. Or, ce phénomène est relativement nouveau en
Europe et en particulier en France où les "grands patrons"
cultivent depuis longtemps l'art du secret. La publication de
leur salaire leur pose au demeurant toujours un grave
problème. Peu nombreux sont ceux qui s'y sont résolus, et
encore est-ce avant tout pour satisfaire aux exigences des
actionnaires !
Mais, la circulation des capitaux est primordiale au-delà
des créations d'entreprises. Certes depuis le début des années
1980, des progrès considérables ont été réalisés en la
matière, alors que depuis la seconde guerre mondiale le seul
îlot de liberté en la matière se limitait au marché des
eurodollars. Les sociétés de fonds de pension, dont les
premiers pas remontent à la fin du XIXème siècle
[23], ont
trouvé dans la libéralisation des marchés financiers le moyen
de développer leurs activités. Grâce à des montages
financiers complexes, de nouveaux moyens financiers sont
créés afin de drainer tous les capitaux disponibles
susceptibles de générer des profits. De la société de capitalrisque spécialisée dans le financement des entreprises de
hautes technologies à l'épargne dite solidaire (ou encore
appelée le capital de proximité) ou autre "banque des
pauvres" qui se base sur les tontines africaines pour financer
des projets d'insertion professionnelle, des formes de
financement nouvelles apparaissent correspondant à une
espèce de segmentation du marché en fonction de la
solvabilité des débiteurs et de la dimension financière de
leurs projets. C'est ici que le personnage de l'entrepreneur
prend toute sa place. Il intervient alors, stimulé par le
discours ambiant pour "s'épanouir" en créant son entreprise.
Il est d'une certaine façon aidé dans cette entreprise par les
stratégies d'externalisation des groupes. Sous la pression de
la concurrence, les groupes explosent en une multitude de
sociétés reliées par des relations financières plus ou moins
directes. Ces dernières sont parfois difficilement
identifiables, masquées par des participations minoritaires en
cascades.
Les entrepreneurs (ici des managers ou des entrepreneurs
dépendants) ne sont que les rouages d'organisation dont le
fonctionnement leur échappe largement, et si l'entreprise
doit être compétitive, ce n'est pas au marché qu'il doit des
comptes en priorité, mais à l'assemblée des actionnaires
(théorie de la gouvernance). Quant à l'entrepreneur indépendant, il est directement en rapport avec le marché. Mais, lui
aussi n'a qu'une prise limitée sur son environnement
économique
[24]. Prenons la question très ordinaire de la sous-traitance, de capacité ou de spécialité ou une majorité de
PME sont engagées. Outre les normes de production, d'usage
à suivre, l'imposition des normes de qualité ISO 9000 fixe
depuis quelques années à un niveau de plus en plus élevé le
niveau technologique des PME leur imposant un effort
additionnel en équipement et/ou en main-d'œuvre qualifiée.
L'imposition de ces normes est le résultat d'une socialisation
de plus en plus poussée de l'activité économique. Une partie
croissante de la production (industrielle et de services) est
confiée à des entités extérieures qui doivent cependant
respecter un niveau de technicité donné ; ce qui passe
forcément par une codification extérieure à l'entreprise. La
sous-traitance est par définition une forme de flexibilité.
L'entreprise donneur d'ordres rejette sur son (ou ses) sous-traitant(s) ses propres contraintes (en termes de délais à
respecter, de normes de qualité en premier lieu). Ce qui
provoque un phénomène de sous-traitance en cascades qui
peut aller jusqu'au travail clandestin en bout de chaîne. Les
entreprises qui ont alors recours à de la main-d'œuvre
clandestine imposent des conditions de travail souvent très
difficiles, qu'un travailleur légal n'accepterait pas
[25]. La
flexibilité comporte deux aspects, celle du capital (accès aux
moyens de financement, amortissement des équipements de
production), mais aussi celle du travail que ce soit par le
biais de manœuvres juridiques (en modifiant le droit du
travail) ou en contournant les mesures existantes en la
matière.
2. Les mécanismes compressant l'utilité de l'entrepreneur
Travailleur indépendant ou manager, ou même entrepreneur dépendant, quel que soit le nom dont on l'affuble,
l'entrepreneur n'est qu'un rouage dans une immense mécanique qu'il ne maîtrise pas. Si les Marginalistes ont été conduits à ignorer son existence dans un modèle économique
construit à partir de l'idée d'équilibre, la situation économique et sociale actuelle, nous ramène à ce présupposé
(équilibre mis à part), car et presque paradoxalement les
mesures de libéralisation de l'économie (rendre les marchés
contestables), visent à créer les conditions de la concurrence
pure et parfaite et par conséquent à évincer l'entrepreneur de
l'économie. Mais prenons garde aux termes employés. Évincer ne signifie pas ici rejeter, mais cantonner à une fonction
mécanique, mais fondamentale pour la reproduction (élargie) du système.
La concurrence pure et parfaite se définit à partir de cinq
hypothèses fondamentales :
- atomicité du marché : un grand nombre de producteurs et
d'acheteurs doivent structurer le marché, de telle sorte
qu'aucun protagoniste, quelle que soit sa qualité, ne soit en
état d'influer individuellement sur le prix du marché ;
- homogénéité du produit : les producteurs d'un même
marché proposent exactement le même produit ;
- libre entrée et sortie du marché : un producteur doit pouvoir entrer sur un marché si les conditions de profitabilité
sont bonnes, et inversement l'entreprise doit pouvoir se
retirer si ces conditions ne sont plus réunies. En d'autres
termes, il ne doit exister aucun obstacle, en particulier de
nature institutionnelle pour entrer et sortir d'un marché ;
- information parfaite : tous les protagonistes disposent des
mêmes informations ;
- parfaite substituabilité des facteurs de production. Le
producteur peut, selon les conditions du marché, utiliser plus
ou moins de capital et de travail.
Il est clair que les mesures visant à favoriser la création
d'entreprises ont pour objectif de rapprocher la structure des
marchés de la première de ces cinq hypothèses (atomicité du
marché). Mais quel sens donner à l'atomicité du marché
lorsque des unités de production peuvent se trouver dispersées d'un point de vue géographique, mais unies par des
liens financiers ou productifs (sous-traitance par exemple).
La deuxième hypothèse, celle qui porte sur l'homogénéité du
produit, pourrait tout à fait correspondre à une stratégie de
segmentation du marché ou de niches technologiques. La
création d'une entreprise dans le cadre de cette hypothèse
permet de répondre à un besoin très spécifique, qu'il s'agisse
d'un bien ou d'un service. C'est le cas par exemple
aujourd'hui avec les services dits de "proximité" (services à
la personne) ou avec la création par exemple de produits qui
répondent aux besoins particuliers d'une clientèle fortunée et
que la production standardisée, de masse, ne peut satisfaire.
Dans ce cas, il s'agit de biens qui oscillent entre l'artisanat et
l'art. Enfin, dans le cadre d'une relation de sous-traitance de
spécialité, une petite entreprise peut entretenir des rapports
étroits avec une grande entreprise avec laquelle elle réalise
la quasi-totalité de son chiffre d'affaires. Les procédures de
normalisation de type ISO 9000 pour la qualité par exemple
reflètent bien cette logique d'externalisation, mais aussi de
standardisation des relations inter entreprises. Dans ces
différents cas, une stratégie de segmentation consiste à se
créer un marché et un débouché (ce qui va généralement de
pair). Dans ces conditions, l'hypothèse d'homogénéité du
produit est respectée puisque dans le cas extrême, nous
obtenons l'équation suivante : une entreprise = un marché =
un produit = un nombre réduit de clients.
La libre entrée et sortie du marché est manifestement
recherchée par les États, lorsque l'on lit qu'il convient de
stimuler la concurrence dans le secteur public, de casser les
monopoles publics, sources de nouvelles opportunités d'investissement. L'OCDE
[26] insiste tout particulièrement sur les
effets positifs des mesures de déréglementation des secteurs
monopolistes et souligne que le secteur public doit pour stimuler la concurrence (par conséquent améliorer la qualité),
faire appel à la sous-traitance par le biais de la création
d'entreprises privées. Ce qui consisterait en d'autres termes à
effectuer un transfert d'activité du public vers le privé, donc
en quelque sorte à inverser l'effet d'éviction cher à M.
Friedman. Les experts de l'OCDE stipulent également qu'il
faut "alléger les charges dues l'intervention des administrations", "réduire les charges administratives et le coût
d'application des réglementations", en particulier "réduire au
minimum les formalités et les coûts de mise en application
des obligations imposées par les pouvoirs publics", "simplifier la fiscalité des entreprises" pour dénoncer la complexité
des systèmes fiscaux qui "nuisent gravement à la prise de
décision". Il faut aussi "limiter les prélèvements sur les
salaires car ils nuisent à l'esprit d'entreprise". Pour aider
l'entrepreneur potentiel à sauter le pas, il ne faut pas que la
perspective de se retrouver au chômage le paralyse. Il
importe au contraire de favoriser une sorte d'aller-retour
constant entre l'emploi indépendant et l'emploi salarié, ainsi
en cas d'échec un entrepreneur peut retrouver un emploi
salarié assez facilement.
Mais, s'il faut faciliter la création d'entreprise du point de
vue administratif – il faut par exemple une semaine pour
créer une entreprise au Royaume-Uni, mais plus de six mois
en Espagne et en Italie – il convient également d'en faciliter
la fermeture en "limitant les coûts de fermeture et de
faillite". "La cessation d'activité ne doit pas être entravée
quand elle est nécessaire". D'une manière générale la procédure est très simple aux États-Unis. Ce qui est loin d'être le
cas en Europe et tout particulièrement en France. En bref, si
la faillite a de trop lourdes conséquences, l'esprit d'entreprise
s'en trouve affecté ! Libre entrée/libre sortie, le marché doit
fonctionner de façon… flexible. Dans ces conditions, l'ensemble constitué par les entreprises de petite taille fonctionne comme une sorte de vivier dont la taille augmente ou
diminue selon le contexte économique, social et politique.
Ce vivier permet à la fois de fournir des emplois, donc un
revenu et un statut social, mais aussi des produits et des
services nouveaux.
Le marché doit être transparent, l'information doit
circuler librement. Cette hypothèse a deux conséquences :
d'une part elle autorise la prise en compte de tout ce qui
concerne la protection de la propriété intellectuelle, pour
protéger à la fois la connaissance ou les produits nouveaux,
mais aussi d'en divulguer l'existence ; d'autre part en
favorisant la circulation de l'information administrative
(conditions de création, mais aussi de cessation d'activité),
mais également l'information institutionnelle (sur les aides
financières, les conditions d'accès au marché financier, etc.).
Les salons professionnels, la presse spécialisée ou généraliste, mais aussi les réseaux informatiques (Internet)
participent à la circulation de l'information quelle que soit sa
nature (économique, institutionnelle, scientifique et technique). Ces informations sont en quelque sorte mises à disposition des candidats entrepreneurs qui peuvent les activer
pour mener à terme leur projet de création d'entreprise.
Comme l'explique F. Hayek en citant un auteur du milieu du
XIXème siècle, "l'entreprise économique moderne requiert
une connaissance précise de milliers de dimensions particulières qui ne seront découvertes par personne, sinon par celui
qui a intérêt à les connaître"
[27]. Certes Hayek ne pensait pas à
l'État, mais au marché. Pourtant depuis la fin de la seconde
guerre mondiale, c'est-à-dire à partir du moment où le
keynésianisme s'est imposé aux États des pays industrialisés
capitalistes, il était devenu pratiquement normal qu'il se
substitue dans de nombreux domaines aux agents économiques privés. Dans ces conditions, nous retombons manifestement sur la ligne de conduite définie par les experts de
l'OCDE : l'État doit créer les conditions de la concurrence
pure et parfaite, c'est à dire les conditions d'un fonctionnement optimal et harmonieux du marché.
Enfin, dernière des cinq hypothèses : les facteurs de
production (le capital et le travail) doivent se prêter à toutes
les combinaisons possibles afin d'assurer la prospérité de
l'entreprise. Cette hypothèse conduit l'OCDE à favoriser le
développement des marchés financiers, mais également la
flexibilité des marchés du travail. Pour ce qui concerne le
capital, l'accent est mis tout particulièrement sur le rôle
positif du capital-risque dont l'importance s'est énormément
développée depuis la fin des années 1970, mais également
sur les "investisseurs de tutelle", c'est-à-dire les Business
Angels qui apportent à la fois les capitaux et les conseils
nécessaires à la création d'entreprise. Certes, font justement
remarquer les rédacteurs du rapport, l'entreprise qui démarre
doit généralement se contenter d'un prêt bancaire ou puiser
sur ses propres économies, ou encore solliciter la confiance
de ses proches.
Qu'en est-il à présent du travail ? Les entreprises doivent
pouvoir adapter leurs effectifs en fonction de leurs choix de
développement, en d'autres termes embaucher ou licencier
selon l'évolution de la demande. Mais, et nous revenons à la
première des cinq hypothèses, être travailleur indépendant
ou salarié n'est pas donné. Ainsi si la flexibilité du travail
améliore les performances de l'entreprise, elle stimule par
ailleurs l'esprit d'entreprise ! Les systèmes de sécurité sociale sont ainsi mis en accusation puisque poussant à l'inaction.
Ainsi pour stimuler la création d'entreprise, l'intervention
de l'État s'avère (paradoxalement) nécessaire, mais pour
créer les conditions de la concurrence pure et parfaite et
stimuler du même coup l'initiative individuelle. Ces recommandations générales forment l'ossature des mesures de
politique publique prises par les différents États industriels
et qui sont déclinées en fonction de leur histoire et de leurs
particularités économiques et sociales.
L'histoire de la pensée et des faits économiques convergent sur un point : la légende de l'entrepreneur, aussi présente qu'elle soit, masque le fait que l'utilité du personnage
reste marginale dans l'expansion et la diversification des
formes du capitalisme
[28]. Les biographes ont donné les arguments nécessaires aux politiques pour vanter l'initiative
économique individuelle qui, comme aujourd'hui, a souvent
été au cœur des débats politiques passionnels. Il est vrai que
des circonstances économiques et politiques ont fait en sorte
pour que certains individus laissent leurs traces indélébiles
dans l'histoire des progrès de l'industrie et du commerce.
Mais entre tirer profit d'une faille du marché pour s'enrichir
et être l'initiateur de la dynamique de la croissance, il y a un
monde. F. Braudel a voulu explorer ce monde, pour conclure
que "même si l'idée de J. Schumpeter sur la primauté de
l'entrepreneur contient une part de vérité, la vérité observée
montre, dix fois pour une, que le novateur est porté par le
flot de la marée montante"
[29].
Dans cet article, nous avons souligné la marginalité de
l'entrepreneur dans la théorie économique. Même ceux des
économistes qui ont glorifié l'entrepreneur se sont vite
ressaisis pour donner au débat un contenu plus politique : la
socialisation de la propriété du capital (grande société anonyme, Bourse, actionnariat dispersé) porterait-elle atteinte
aux principes et fondements du capitalisme ? Nous avons vu
aussi que l'activité économique crée à la marge des
opportunités d'entreprendre. L'externalisation de certaines
fonctions productives et financières des grandes firmes en
sont quelques-unes unes. Les politiques économiques de
contestabilité des marchés et de réduction des coûts en
créent d'autres. Sans négliger bien entendu le rapport entre
l'assouplissement des règles de mise au travail et l'aide
publique à l'entrepreneuriat et à l'activité en "solo".
Il ne s'agit plus seulement de favoriser la création
d'entreprises de hautes technologies, comme dans les années
1980 (technopoles, entreprises semi-publiques d'expérimentation et d'ingénierie), mais tous types d'entreprises. La fin
des années 1980 a été significative de ce point de vue avec
l'élaboration de nouvelles lois sociales (revenu minimum,
entreprises et associations d'insertion) dans différents pays
d'Europe. En bref, l'État se doit aussi d'avoir un objectif
social en favorisant la création d'entreprises. Les rédacteurs
du rapport de l'OCDE précité soulignent, au demeurant, à
maintes reprises, qu'il "faut intégrer l'entrepreneuriat et les
objectifs sociaux". Ce qui consiste en d'autres termes à
marchéïser (c'est-à-dire à mettre sur le marché) des services
qui sont généralement le fait du secteur public ou du secteur
associatif, donc par le secteur non marchand.
Nous avons tendance aujourd'hui à confondre l'initiative
économique individuelle avec la flexibilité (marchéïsation)
des processus sociaux de mise au travail. On qualifie d'entrepreneur toute personne ayant des responsabilités économiques sanctionnables immédiatement par les marchés (le
manager, l'indépendant, le petit patron, le salarié sous
contrat à durée limitée). Les réseaux (publics et privés)
d'aide et de soutien à la création d'entreprise s'installent et
contribuent à l'extension de cet assouplissement des règles
économiques liées à l'emploi.
[1]
Voir à titre d'exemple l'interview de David Landes dans
Les Échos du
24/2/2000 ou encore son dernier ouvrage,
Richesse et pauvreté des nations,
Albin Michel, 1999.
[2]
Ce processus a pris depuis une vingtaine d'années une dimension nouvelle
marquée par le développement des services de proximité, qui correspondent à
l'extension des rapports marchands dans la sphère familiale.
[3]
Il existait depuis la Renaissance (et même avant) de grandes entreprises,
citons par exemple la fabrication de tapisserie ou encore la construction
navale.
[4]
Par exemple celui de Richet X.,
Economie de l'entreprise, coll. Les
fondamentaux, Hachette, 1994, page 20.
[5]
Williamson O. E.,
The Mechanisms of Governance, Oxford University
Press, New York, 1996.
[6]
Lipietz A., Benko G. (sous la direction de),
La richesse des régions, PUF,
2000.
[7]
Casson M.,
L'entrepreneur, coll. Gestion, Economica, 1991, édition
originale 1981.
[8]
Le Monde, 11/1/2000 et 25/1/2000.
[9]
Le Monde, 29/9/1999.
[10]
Les informations ci-dessous présentées sont issues d'un article de Orange M.
paru dans
Le Monde du 29/9/99.
[11]
Le Monde, 2/9/99.
[12]
La Tribune, 30/8/99.
[13]
Le Monde, 22/2/2000.
[14]
Albergonti M., Le nouveau défi de Bill Gates,
Le Monde, 25/1/2000.
[15]
Le Monde, 23/4/99.
[16]
Le Monde, 18/5/99.
[17]
Lorelle V., Les sciences de la vie, stratégie du troisième millénaire,
Le
Monde, 18/5/99.
[18]
La Tribune, 25/1/2000.
[19]
Le Monde, 25/1/2000.
[20]
Le Monde, 22/2/2000.
[21]
Prenons à ce propos l'exemple très significatif des téléphones portables qui
en 1995 étaient encore des objets de luxe et qui sont depuis 1998 des produits
de consommation courante, voir des biens de base. Il est par ailleurs pertinent
de constater à quel point ce produit nouveau nourri des peurs comparables à
celles qu'avaient en leur temps suscité d'autres produits comme le chemin de
fer. A la fin du XIXème siècle, des spécialistes mettaient en garde la population contre les risques encourus par l'organisme humain au-delà d'une
vitesse de 50 kilomètres/heure. Il en est de même aujourd'hui lorsque l'on
parle des risques de cancer du cerveau que pourrait provoquer le téléphone
portable. La nouveauté fait peur et attire à la fois. Il ne fait pas de doute
cependant que l'utilisation inconsidérée de ces produits peut être à l'origine
d'accidents, ferroviaires ou de la route.
[22]
Drancourt M.,
Leçon d'histoire sur l'entreprise de l'antiquité à nos jours,
PUF, 1998.
[23]
El Mekkaoui De Freitas N.,
Fonds de pension et marchés financiers, coll.
Économie et innovation, L'Harmattan, 1999. L'auteur explique que les
premiers fonds de pension ont été créés aux États-Unis et en Angleterre à la
fin du XIXème siècle. L'économie s'industrialise. Elle a besoin d'une maind'œuvre salariée qui soit attachée à l'entreprise. Ce phénomène coïncide donc
avec l'apparition d'une nouvelle forme d'organisation du travail, ou plus
précisément pour fidéliser leurs salariés. Les compagnies ferroviaires sont les
pionnières. Ce n'est qu'au début du XXème siècle que les banques et les
compagnies d'assurance se lanceront sur ce marché nouveau.
[24]
Donnons à titre d'illustration la typologie établie par M. Marchesnay dans
un article publié dans le numéro 12 d'
Innovations, Cahiers d'économie de
l'innovation (2000-2). Il distingue quatre profils d'entrepreneur : le "patron",
le "dirigeant" (PDG), le "petit patron" et l'"entrepreneur entreprenant". Cette
typologie est établie à partir de deux critères : d'une part une "légitimité
territoriale", d'autre part une "légitimité concurrentielle". Le dirigeant et
l'entrepreneur entreprenant se distinguent du patron et du petit patron. Les
deux premiers (en particulier le premier) s'inscrivent dans une logique
concurrentielle, et c'est à l'assemblée des actionnaires qu'ils ont des comptes à
rendre. Leur réussite se mesure en fonction des résultats économiques
réalisés. En revanche, l'activité des deux derniers s'inscrit d'abord dans une
logique territoriale, pour le second dans une logique de proximité,
sanctionnée par le marché. En bref, le type d'organisation (groupe ou société
indépendante) détermine directement le mode d'insertion de l'entreprise (et
donc de l'entrepreneur) au marché.
[25]
Van Eeckhout L., Le développement de la sous-traitance alimente le travail
clandestin,
Le Monde, 25/1/2000.
[26]
OCDE,
Stimuler l'esprit d'entreprise, 1998.
[27]
Baily [1840] cité par F. Hayek,
La présomption fatale, PUF, 1993, édition
originale 1988, p.23.
[28]
Boutillier S., Uzunidis D.,
La légende de l'entrepreneur, Syros, 1999.
[29]
Braudel F.,
Civilisation matérielle, économie et capitalisme, A. Colin, 1979,
tII, p.33.