2001
INNOVATIONS
Potentiel d'innovation des grandes entreprises et État, argumentation évolutionniste sur l'appropriation des informations scientifiques et techniques
Blandine Laperche
Lab. RII, Université du Littoral Côte d'Opale
La constitution du potentiel d'innovation des entreprises dépend
autant de leurs stratégies que de l'intervention de l'État. Aujourd'hui, la
réduction du financement public de la R&D traduit une orientation croissante des activités scientifiques vers les besoins du marché. Pour les économistes se référant à l'approche évolutionniste, ce changement des politiques publiques peut à terme ralentir le progrès technique et freiner la
croissance économique. Il se traduit d'abord par une appropriation croissante des informations scientifiques et techniques, moteurs de l'innovation, par les plus grandes entreprises
The constitution of enterprises' innovation potential depends as much on their strategies as on State's intervention. Today, the budgetary cuts in public R&D expenditures shows
the increasing refocusing of scientific activities towards the needs of
market. For the economists who refer to the evolutionist approach, this
change in public policies may slacken technical progress and curb economic growth. It shows at first the growing appropriation of scientific
and technical information, motives of innovation by the largest enterprises.
La concurrence mondiale oblige les firmes à alimenter
sans cesse leur potentiel d'innovation. Celui-ci est étroitement dépendant de la quantité de ressources (scientifiques,
techniques, humaines et financières) que la firme parvient à
mobiliser dans le but d'innover, c'est-à-dire de concevoir et
introduire sur le marché ou dans le processus de production
de nouvelles marchandises et/ou de nouveaux dispositifs
techniques et organisationnels [Schumpeter, 1912]. Le
potentiel d'innovation est aussi dépendant de l'organisation
de ces ressources, laquelle permet à la fois d'impulser les
processus d'apprentissage internes, d'acquérir, d'endogénéiser et de protéger les informations de toutes sortes, et en
particulier scientifiques et techniques. La combinaison
d'informations avec le savoir-faire interne de l'entreprise par
le biais du travail collectif crée des systèmes de connaissances, de savoir et de savoir-faire applicables dans le
processus de production. La combinaison d'informations
scientifiques et techniques issues de disciplines diverses,
impulsée par la concurrence, est à l'origine de la formation
d'ensembles informationnels scientifiques et techniques
utilisés par la firme pour satisfaire ses propres objectifs de
production ou transférés à d'autres firmes.
Cependant, les processus de constitution/renforcement/
protection des potentiels d'innovation des firmes sont tributaires, aujourd'hui comme depuis le début du capitalisme
industriel, de l'intervention de l'État. Par le financement
direct de la recherche-développement (R&D), les incitations
à l'innovation, les politiques d'éducation et les politiques
industrielles ciblées ou structurelles de régulation des
systèmes productifs, l'État est intervenu dans l'histoire pour
favoriser les développements scientifiques et techniques et
pour soutenir les processus privés d'innovation à l'échelle
nationale et internationale. Ces modalités multiples de
l'intervention de l'État suscitent la réflexion des économistes
du changement technique adoptant une approche évolutionniste. Selon cette approche, dans la lignée de la méthode de
J.A. Schumpeter, la technologie n'est pas considérée, comme
elle l'était dans les écrits néoclassiques, exogène et absorbée
telle quelle dans la sphère de l'économie. En se diffusant à
partir de la recherche publique, les informations scientifiques et techniques acquièrent des caractéristiques tacites qui
en font des marchandises appropriables par les institutions
qui les ont transformées, triées et combinées.
La nécessité de l'intervention publique ne relève pas
seulement des impératifs du renforcement de la puissance
économique et politique des États, son but est aussi de
produire des externalités par la création scientifique et
technique (première partie). Pourtant, à l'heure actuelle, le
financement public direct et massif de la R&D, dominant
des années 1950 aux années 1980, cède sa place à une
intervention plus indirecte destinée à rapprocher la science
du marché (deuxième partie). Au-delà du tarissement futur
du fonds commun des connaissances scientifiques et techniques dû à la valorisation marchande de la science, la réflexion des économistes évolutionnistes nous entraîne vers une
autre voie. L'analyse de l'orientation actuelle des systèmes
nationaux scientifiques et techniques et des stratégies des
entreprises de création et de protection des potentiels
d'innovation montre que les capacités d'appropriation des
informations sont inégales et dépendent de la taille et de
l'abondance des ressources financières, humaines, scientifiques et techniques des entreprises (troisième partie). Ceci
pourrait donner raison à la bureaucratisation du processus
d'innovation, mis en évidence par Schumpeter [1947], mais
l'assouplissement de l'organisation de certaines de leurs
fonctions liées à la constitution de leurs ensembles informationnels (favorisant l'entrepreneuriat scientifique) pourrait
donner l'impression d'une certaine réintroduction du marché
dans la structure industrielle. Mais est-ce le cas ?
LOGIQUES HISTORIQUE ET THÉORIQUE DE
L'IMPLICATION DE L'ÉTAT
Information scientifique et technique et innovation
Du sens courant au sens de la cybernétique, l'information
n'a que peu de signification intrinsèque. Elle est considérée
comme un flux, par la publication ou la diffusion, de
descriptions, de comportements, d'images et de faits. Étymologiquement, le mot information provient du verbe informare qui signifie donner forme à une matière. Cette
matière est la connaissance, définie comme un stock d'informations organisées dont l'objectif est la compréhension
désintéressée des faits naturels ou sociaux. La connaissance,
parcelle de savoir incorporée dans les individus et dans la
mémoire commune, est construite par l'expérience et par
l'acquisition d'informations qui "la mettent en forme", l'organisent dans un but déterminé et l'enrichissent constamment.
L'information scientifique et technique recouvre les
descriptions et les images issues des processus de travail des
scientifiques, des ingénieurs, des techniciens. Sa production
(par le rapprochement des activités scientifiques et techniques), sa diffusion et son acquisition par l'entreprise
permettent d'accroître les capacités de compréhension des
phénomènes naturels et sociaux et de mise au point de
méthodes rationnelles pour modifier et mettre en valeur cet
environnement dans un but principalement économique. Ces
capacités sont des savoir-faire et des moyens techniques
incorporant des connaissances et sont sources d'informations
sur le contenu, la technicité et l'utilisation de ces derniers ;
ceci définit la technologie. L'information scientifique et
technique se présente alors comme un système de connaissances, de savoir et de savoir-faire relatif à une technologie
particulière. Elle circule pour être intégrée dans un stock de
connaissances utilisé dans la production de nouvelles valeurs
marchandes, c'est-à-dire dans la production de biens et
services de production ou de consommation, mais aussi dans
l'amélioration des marchandises existantes. Les informations
scientifiques et techniques peuvent se présenter comme des
biens de consommation finals (livres, émission de radio),
mais leur fonction essentielle, dans le capitalisme industriel,
consiste à être incorporées dans un processus de production.
Elles peuvent revêtir la forme de biens intermédiaires
(différents types de données chiffrées), aider le travail à
s'accomplir (méthodes de production), donner naissance à
une application nouvelle en se combinant à d'autres informations scientifiques et techniques, ou bien, être des biens
d'équipement à part entière, dont le logiciel est l'exemple
principal
[1].
Aujourd'hui, l'information scientifique et technique est
l'entrant le plus précieux de l'innovation, définie à l'instar de
Schumpeter comme la combinaison de moyens de production aboutissant au lancement sur le marché de nouveaux
produits, avec succès mercantile, c'est-à-dire, augmentation
des profits des entrepreneurs [Schumpeter, 1912]. Cette
combinaison de moyens de production est liée à la collecte
et au traitement de quantités importantes d'informations que
l'entrepreneur individuel est incapable de réaliser. L'organisation, c'est-à-dire l'entreprise, a besoin pour fonctionner
aussi bien d'informations circulant entre ses parties constituantes que d'informations qui alimentent son capital technologique. La production et l'organisation des informations
scientifiques et techniques nécessitent la mobilisation de
ressources humaines, financières, institutionnelles et informationnelles qui justifient l'intervention conjointe des
entreprises et des États.
L'histoire montre que les États sont très tôt intervenus
dans la mobilisation des ressources scientifiques et techniques. Dans la Chine ou dans l'Égypte ancienne, l'État a vu
dans la science un moyen d'asseoir ou de renforcer son
pouvoir politique et militaire. Des institutions (universités)
destinées à orienter les développements scientifiques ont vu
le jour dans l'Europe du XIIIème siècle, officialisées avec les
débuts de la grande industrie (du XVIIème au XIXème
siècles) par la floraison de sociétés savantes, d'établissements d'enseignement scientifique et technique et par
l'émergence des premières législations de protection de la
propriété industrielle. L'acquisition de savoir-faire technique
a été longtemps réalisée par la mise en place par les États de
politiques d'attractivité et de protection des "biens culturels"
au sens de F. Braudel [1987], c'est-à-dire par le biais de
l'accueil d'artisans étrangers et de "l'assignation à résidence"
des artisans nationaux porteurs d'un savoir-faire spécifique
(voir par exemple la politique menée par Colbert en France).
Cependant, la mobilisation des ressources nécessaires à
l'innovation n'était pas menée systématiquement et conjointement par les entreprises et les États. Les grandes innovations du XVIIIème siècle étaient surtout le fait d'entrepreneurs (détenteurs de capitaux) qui ont marchéïsé des inventions produites par des savants ou des artisans dénués de
ressources nécessaires au lancement à grande échelle de
leurs inventions
[2].
Avec le développement du capitalisme industriel, les
entreprises ont commencé à s'intéresser aux développements
scientifiques et techniques, au point de créer des structures
de recherche internes. Mais les États conservent un rôle
majeur dans la mobilisation des ressources nécessaires à
l'innovation. A partir de la fin du XIXème siècle, des rapports systémiques s'instaurent entre l'État, les banques et les
industries dans le but de développer les structures productives. L'initiative individuelle s'essouffle et l'entrepreneur, tel
que l'ont décrit J.-B. Say ou J.A. Schumpeter, cède sa place
aux grands groupes concentrés, qui au cœur des réseaux
États-banques-industries, freinent les ambitions des petites
entreprises. Cette liaison systémique s'approfondit au cours
du XXème siècle et se traduit au lendemain de la seconde
guerre mondiale par une division croissante du travail entre
l'État et les entreprises ; l'État se concentrant sur la phase en
amont du processus d'innovation (recherche fondamentale)
et les entreprises sur les phases en aval (recherche appliquée
et développement technologique).
L'État, par le biais des universités et des laboratoires de
recherche publics (civils et militaires) et la définition de
grands programmes, impulse les découvertes scientifiques.
Celles-ci se présentent comme un fonds commun dans
lequel les entreprises peuvent puiser des ressources scientifiques et techniques nouvelles pour, en les combinant dans le
processus de production, introduire sur le marché de nouveaux biens et services. Dans ce processus – linéaire – du
changement technique, les trois phases qui forment la R&D
[3]
marquent la progression des découvertes scientifiques, de la
naissance de l'idée d'un produit ou d'un service jusqu'à sa
conception, son lancement et son exploitation. Il s'agit alors
du passage d'un stock de connaissances scientifiques produites par la recherche fondamentale à l'invention, issue des
travaux de recherche appliquée, puis à l'innovation. Cette
conception traditionnelle du processus d'innovation découlait de l'organisation de la R&D. Les trois phases de la mise
au point des nouvelles valeurs marchandes se sont longtemps déroulées dans des lieux séparés (le laboratoire
universitaire pour la recherche fondamentale, le laboratoire
industriel et intégré à l'usine pour la recherche appliquée et
le développement technologique), à des échelles différentes
et elles divergeaient dans leurs objectifs ultimes (connaissance, application pratique) [Menahem, 1976].
Ce schéma, dominant des années 1950 jusqu'aux années
1970, négligeait l'investissement croissant des entreprises
privées en ressources scientifiques et correspondait à la
représentation théorique néoclassique de la croissance dans
laquelle le progrès technique, et a fortiori les découvertes
scientifiques étaient considérées comme extérieurs à la
sphère de l'économie [Solow, 1957]. Cependant, les progrès
de la théorie économique qui traite du changement technique, associés à la reconnaissance de l'imperfection de la concurrence, ont contribué à mettre en évidence les interactions
entre l'ensemble des institutions publiques et privées vouées
à une activité scientifique ou technique. Le processus d'innovation a été reconnu comme un processus interactif [Kline et
Rosenberg, 1986] dans lequel les différentes phases de la
R&D sont reliées et où la technologie évolue au cours de sa
diffusion. Cette diffusion a lieu au sein de systèmes
nationaux d'innovation définis par C. Freeman comme "le
réseau d'institutions du secteur public et du secteur privé
dont les activités et les interactions contribuent à initier,
importer, modifier et diffuser les nouvelles technologies"
[Freeman, 1987]. Dans cette approche, l'État (via la production et la gestion de ressources scientifiques) n'est plus à
l'origine mais au cœur du processus d'innovation.
Justifications théoriques de l'intervention de l'État
L'intervention publique dans les activités scientifiques et
techniques est habituellement et de longue date justifiée par
les économistes par deux grandes catégories d'arguments : a)
les premiers se réfèrent aux caractéristiques particulières de
l'information scientifique et technique ; b) les seconds défendent les thèses de l'intérêt général, de la liberté et de la
pérennité de l'activité scientifique.
a) information scientifique et technique et externalités
La nécessité de l'intervention de l'État dans la production
de ressources scientifiques s'explique par les caractéristiques
de l'information scientifique et technique et de la connaissance avec laquelle elle entretient une relation complexe
(voir notamment les écrits de [Machlup, 1984] et de [Arrow,
2000]). Non divisible et non quantifiable, non périssable,
caractérisée par un coût de production élevé et un coût de
reproduction nul ou quasi-nul, elle échappe aux caractéristiques physiques et aux règles d'allocation des biens
économiques tels qu'ils sont définis par les économistes
néoclassiques. Dans cette approche, en effet, un bien économique est un bien qui procure de l'utilité, existe en quantité
limitée et s'échange sur un marché à un certain prix. Une des
hypothèses implicites du modèle de concurrence pure et
parfaite est que toute quantité de bien ne peut être utilisée ou
consommée à la fois par deux individus (non rivalité). Un
bien économique est alors dit exclusif et sa consommation
est strictement privée. Il est de plus appropriable, ce qui
signifie que son propriétaire peut jouir des droits qu'implique cette possession. L'information, de par ses caractéristiques intrinsèques, est considérée comme non appropriable et
non rivale. Elle a alors longtemps été rejetée à l'extérieur de
la sphère de l'économie et enfermée dans la boîte noire de la
technologie.
L'endogénéisation du changement technique dans les
modèles de croissance endogène, qui se nourrissent des
apports récents de l'économie industrielle ([Rosenberg,
1982], [Nelson, Winter, 1982], [Dosi, 1984]) aboutit à l'abandon de l'hypothèse centrale de la concurrence pure et
parfaite qui caractérisait les modèles de croissance traditionnels. L'information devient en partie appropriable du fait des
caractéristiques tacites dont elle se dote, par le biais des
processus d'apprentissage au cours de sa diffusion, tout en
restant un bien public (par sa partie codifiée). Les travaux de
recherche scientifique et technique créent des externalités
(Marshall pour la formulation initiale, Griliches, 1979, pour
les études empiriques appliquées à la recherche) qui sont
sources de croissance auto-entrenue (Romer, 1990). Dans le
même temps, la présence d'externalités n'incite pas l'investissement privé en recherche-développement, ainsi que
l'avait déjà montré K.J. Arrow au début des années 1960.
"Du point de vue du bien-être, l'obtention sans frais
d'informations assure l'utilisation optimale de l'information
mais ne fournit bien sûr aucune incitation à investir dans la
recherche" [Arrow, 1962, p.617]. L'importance des externalités positives engendrées par la production de connaissances scientifiques (récemment rappelées par [David,
1998]) et en conséquence, la supériorité du rendement social
de la production des connaissances sur son rendement privé
[4],
rendent alors nécessaire l'intervention de l'État dans le
développement de ressources scientifiques et techniques.
b) Liberté et pérennité de l'activité scientifique
L'intervention de l'État est aussi appelée à garantir le respect de l'intérêt général ou à assurer la liberté et la pérennité
de l'activité scientifique. En étudiant les causes de la supériorité industrielle de l'Angleterre, de la France, de l'Allemagne et des États-Unis, A. Marshall [1918] souligne l'importance de l'intervention de l'État dans le financement de la
recherche fondamentale (universités), mais aussi dans la
recherche appliquée et le développement technologique.
Dans le chapitre traitant de la supériorité des Britanniques, il
explique que de grands laboratoires privés destinés à
l'invention et aux essais peuvent être construits. Mais de tels
laboratoires sont coûteux à entretenir et peuvent justifier la
coopération honnête (qui n'a pas pour but de monopoliser
une branche d'industrie) conclue entre membres d'une même
industrie. Cependant "l'expérience du passé montre que les
associations formées dans des buts 'constructifs' courent le
danger d'être employées à des fins destructives ; par conséquent, il peut être conforme à l'intérêt public que l'État verse
une contribution déterminée pour venir en aide à de telles
associations ; en partie pour faciliter l'intervention de l'autorité publique au cas où l'association manifesterait des tendances anti-sociales" [Marshall, 1918, pp.156-157].
Pour F. Hayek, c'est le respect de la liberté scientifique,
elle-même garante de sa fécondité, qui nécessite l'intervention publique : "Il reste fort probable, écrit-il, que des institutions telles que les anciennes universités, vouées à la
recherche et à l'enseignement aux frontières de la connaissance, continueront à représenter les sources majeures de la
connaissance nouvelle. La raison en est que seules des
institutions de ce genre peuvent offrir la liberté dans le choix
des problèmes, et les contacts entre spécialistes de différentes disciplines qui fournissent les meilleures conditions
pour l'émergence et le développement d'idées neuves"
[Hayek, 1993, p.387]. On retrouve ici les arguments développés actuellement par les économistes du changement
technique, relayés par les organisations internationales (voir
[OCDE, 1998]). Si la production de technologies est un
processus liant les entreprises et l'État et où la distinction
entre ressources scientifiques et ressources techniques est de
plus en plus floue, l'État doit encore intervenir dans la
production scientifique, afin de diversifier le fonds commun
de connaissances disponibles pour tous. L'hypothèse sous-jacente est que les firmes ont tendance à se spécialiser dans
leurs domaines de compétence pour obtenir des rendements
croissants. Et, souligne Foray [1998] à ce sujet, la nécessité
d'assurer une redistribution inter-générationnelle des connaissances s'associe aux justifications purement économiques de maintien de la croissance à long terme.
De la seconde guerre mondiale jusqu'aux années 1980, le
soutien des États à la recherche fondamentale et industrielle
a été croissant et s'effectuait par le biais de la promotion
directe de la recherche-développement, militaire surtout.
Dès la fin des années 1960, l'État dans les économies industrialisées avait fait sienne une politique de soutien à la
recherche. Cette intervention – parfois massive et héritée
pour certains États (notamment pour la France) d'une tradition colbertiste – trouvait sa justification dans les impératifs
de reconstruction, dans les grands projets de développement
et de défense nationale, tels que la bombe atomique, les
nouveaux matériaux, la chimie ou la micro-électronique. La
très grande sophistication des technologies militaires et la
spécialisation de la R&D dans des innovations mineures ont
peu à peu conduit à un essoufflement de la compétitivité
industrielle, en particulier aux États-Unis, ainsi qu'à des
déficits budgétaires croissants [Chesnais, 1990]. Le soutien
direct de l'État à la R&D s'est alors largement réduit, en
partie aussi du fait de l'apaisement des tensions militaires
internationales, au point que l'on évoque aujourd'hui la
"privatisation" croissante de son financement comme un
risque de tarissement du progrès technique [Dasgupta et
David, 1988]. Cependant, que faut-il entendre par privatisation de la recherche ? La prise en charge croissante des
dépenses de R&D par les entreprises (dans la dépense totale)
signifie-t-elle un déclin réel de l'intervention de l'État dans
les activités scientifiques et techniques ?
LES MODALITÉS MULTIPLES DE L'INTERVENTION
PUBLIQUE
Les modalités d'intervention de l'État dans les activités de
R&D regroupent, outre les transferts financiers directs aux
entreprises et les aides indirectes à la R&D industrielle, les
politiques visant à renforcer le cadre légal de l'innovation
(réglementation de la propriété intellectuelle, politiques
structurelles visant à améliorer les processus de production
et de diffusion des informations scientifiques et techniques).
Nous retraçons ci-dessous leurs tendances récentes.
Les aides directes et indirectes à la R&D
a) Le financement public de la R&D : un net recul
Dans l'ensemble des pays de l'OCDE, les entreprises et
l'État financent plus de 90% de la R&D. Mais au cours des
années 1990, la part du financement de l'État a diminué dans
deux pays sur trois au profit du secteur privé et ne représente
aujourd'hui qu'un tiers de la dépense intérieure brute de
R&D de l'OCDE, contre 45% de celle-ci en 1981 [OCDE,
1999]. Dans l'ensemble des pays de l'OCDE le taux de
croissance annuel moyen de la DIRD financée par l'État est
ainsi en chute libre depuis le début des années 1980. Il passe
de 4,9% sur la période 1981-1985, à 1,4% entre 1985 et
1990 pour devenir négatif (-0,4%) dans la première moitié
des années 1990.
Cette réduction des budgets publics de R&D a surtout
touché la part allouée aux entreprises : en 1981, près de 33%
des dépenses publiques en R&D leur étaient destinées contre
23,5% en 1995. La part accordée aux laboratoires publics est
quant à elle restée assez stable (aux alentours de 30% des
dépenses publiques), tandis que celle accordée au secteur de
l'enseignement supérieur s'est accrue pour attendre, au milieu des années 1990,40% de la R&D financée par l'État.
Comme les entreprises sont davantage spécialisées sur les
phases en aval de la R&D (recherche appliquée et développement technologique), on peut alors estimer que la réduction des dépenses publiques de R&D de l'État affecte
différemment les composantes de la R&D. D'ailleurs, selon
les données disponibles de l'OCDE, encore disparates à ce
sujet du fait de la forte imbrication des phases de la R&D,
aux États-Unis ce sont les activités de développement
expérimental qui ont le plus pâti de la réduction des dépenses publiques de R&D, tandis que la part de la recherche
fondamentale dans le total de la recherche financée par l'État
a gagné plus de 20 points de pourcentage sur la période
considérée (1960-1995) pour atteindre près de 30% de celle-ci en fin de période [OCDE, 1998].
Cette réduction des budgets publics s'explique, outre par
les facteurs cités plus haut (réduction des tensions militaires
internationales, déficits budgétaires croissants des États) par
l'intérêt des entreprises pour les activités de R&D. Ceci se lit
dans la croissance globale de leurs dépenses de R&D de
1991-1997 (même si cette croissance est, surtout en début de
période, moins rapide que celle du PIB marchand) : le taux
de croissance annuel moyen de la dépense intérieure de
R&D des entreprises est de 2,4%, avec une croissance beaucoup plus rapide à partir du milieu des années 1990. L'intérêt
croissant des entreprises pour la R&D se lit également dans
le renforcement des relations qu'elles entretiennent avec les
laboratoires de recherche publics et avec les universités.
Ainsi, en 1997, les entreprises représentent environ 10% du
budget de recherche des laboratoires publics et des universités [OCDE, 1999]. Le déclin direct de l'intervention de
l'État ne doit pourtant pas nous amener à conclure trop
rapidement sur un désintérêt total des pouvoirs publics.
Leurs interventions sont aujourd'hui davantage orientées
vers les besoins du marché, par le biais notamment d'une
panoplie de mesures incitatives.
b) Les aides indirectes à la R&D : incitations à la R&D
industrielle
Les aides indirectes à la R&D ont une vocation incitative
et leur but essentiel est de modifier, par un effet de compensation, la propension spontanée à innover de l'entreprise. Il
en est ainsi des "aides publiques à le recherche industrielle"
qui comprennent les incitations financières, les contrats et
les marchés publics et les dépenses en matière d'infrastructures scientifiques et techniques [OCDE, 1999]. Les
incitations financières comprennent outre les subventions et
les prêts à conditions favorables, les incitations fiscales.
Celles-ci sont réputées pour leur simplicité, leur souplesse et
leur application à l'ensemble des entreprises [Guinet, Kamata, 1996]. Elles ont, en théorie, pour objectif d'abaisser le
coût effectif de la R&D pour conduire à son accroissement
mais les tests empiriques offrent une perspective plus
nuancée. Les résultats contradictoires des études empiriques
peuvent s'expliquer par le fait que l'évolution des dépenses
de R&D ne dépend pas exclusivement d'incitations au
niveau de l'offre. "Les incitations fiscales ne récompensent
pas l'effort de R&D qui aurait été consenti de toute manière ;
elles encouragent l'effort de R&D supplémentaire" (idem).
L'évolution des dépenses de R&D dépend de façon étroite
des perspectives du marché et de réalisation de profit. La
création de marchés publics a longtemps été, dans cette
optique, une modalité importante de l'intervention de l'État.
Avec les contrats axés sur une mission précise, les marchés
publics occupent la plus grande part dans les aides publiques
à la R&D industrielle, suivis par les soutiens à l'infrastructure scientifique et technique (financement d'activités
axées sur le développement industriel et réalisées dans les
instituts et universités, de programmes portant sur les stades
du processus d'innovation ultérieurs à la R&D, ou de programmes de diffusion et de vulgarisation) et les incitations
fiscales. Dans les pays pour lesquels l'OCDE a pu rassembler des données (soit une dizaine de pays), cette forme
d'intervention publique représente jusqu'à 0,6% du PIB
marchand en 1997. Elle montre toutefois des signes de
stagnation voire de réduction au cours des années 1990.
C'est vers une troisième forme d'intervention publique qu'il
faut alors se diriger pour comprendre l'orientation prise
actuellement par les systèmes scientifiques et techniques des
principaux pays industriels.
Le cadre légal de l'accumulation du capital technologique
Plus encore que par le biais de ses interventions directes
ou indirectes en faveur de la réalisation privée des activités
de R&D, l'intervention de l'État se manifeste par le renforcement du cadre légal de l'accumulation du capital technologique ou d'innovation. Nous entendons par là les mesures protectrices prises par les États assurant et facilitant
l'appropriation des informations scientifiques et techniques
et la libre gestion des actifs humains, financiers, informationnels au niveau mondial. La portée de ce cadre légal
dépasse les frontières nationales et les États des pays industrialisés s'associent au niveau mondial (dans le cadre de
l'OMC notamment) pour protéger et consolider les acquis
des firmes internationalisées
a) L'élargissement des conditions de la brevetabilité
Le brevet est une des institutions clés du cadre légal que
nous étudions. Conférant un monopole temporaire, le brevet
doit inciter les activités inventives en assurant au propriétaire du brevet un juste retour des investissements qu'il a
réalisés pour mettre au point son invention. Sa contrepartie
consiste dans la diffusion des informations codifiées relatives à son contenu technique, de manière à résoudre le paradoxe selon lequel "dans la mesure où il offre une protection
au propriétaire du brevet, il ralentit la diffusion des
inventions"
[5]. Si le brevet est une institution ancienne, il subit
depuis le début des années 1980 de profondes mutations qui
ont pour objectif d'en faire explicitement un outil d'incitation
à l'innovation des entreprises internationalisées, associé à un
outil de valorisation de la recherche publique.
L'objectif d'inciter à l'innovation des entreprises est son
rôle premier mais il est aujourd'hui élargi, tant dans son
objet que dans sa couverture géographique. La protection
assurée par le brevet a été renforcée et élargie à l'échelle
mondiale lors des accords d'Uruguay (1988-1994). L'accord
sur les aspects des droits de propriété industrielle touchant
au commerce [ADPIC, 1994] introduit deux éléments
nouveaux. Le premier est l'acceptation de la brevetabilité de
tous les produits et procédés dans tous les domaines technologiques. De fait, via le génie génétique, de nombreuses
ressources naturelles ou encore de nombreux savoirs organisés sous forme de logiciels, peuvent prétendre à la brevetabilité, ce qui conduit à une "séquestration" de pans sans
cesse croissants du "bien commun" de l'humanité par les
intérêts privés
[6]. Le second consiste dans l'harmonisation des
droits de propriété industrielle sur le modèle des pays industriels. Cette harmonisation cherche à sécuriser les relations
technologiques internationales en créant un climat de
confiance (lutte plus efficace contre la contrefaçon) pour les
exportateurs de technologie… originaires des pays industriels [Laperche, 1996].
Depuis le début des années 1980, le brevet est de plus en
plus utilisé comme un outil de valorisation de la recherche
publique et participe ainsi à l'émergence d'un nouveau
modèle organisationnel de la science, davantage tourné vers
le marché. Aux États-Unis, le Stevenson Wydler Technology
Innovation Act de 1980 a fait du transfert de technologie une
mission centrale pour les laboratoires de recherche publics.
Le Bayh Dole Act (1980) invite les chercheurs des universités à déposer des brevets sur des programmes de recherche
financés par des fonds publics [Jaffe, Lerner, 1999]. Près de
vingt ans plus tard, le gouvernement français, suite au
constat fait par H. Guillaume [1998] du fossé existant entre
la forte production scientifique et la faiblesse de sa valorisation, promulgue la loi sur l'innovation (juillet 1999). Celle-ci autorise les établissements publics à caractère scientifique
et technologique à assurer des prestations de services, gérer
des contrats de recherche, exploiter des brevets et des
licences et commercialiser les produits de leur activité. Ces
actions en faveur de la valorisation de la recherche sont
appliquées par l'ensemble des pays industriels comme le
montre la loi japonaise d'avril 1998 qui permet aussi aux
universités de commercialiser leurs inventions. Elles ont
pour but, outre de fournir des subsides supplémentaires aux
institutions publiques de recherche, de faciliter la
transformation rapide des idées en produits techniques. Les
politiques structurelles (notamment industrielle et d'éducation) s'associent à cet objectif.
b) Politiques structurelles et créativité
Les diverses politiques structurelles mises en place par
les États des grands pays de l'OCDE révèlent la prise en
compte des caractéristiques multiformes de la compétitivité
industrielle et technologique. La libéralisation des marchés
des biens et services, du capital et du travail, entamée dans
les années 1970, donne aux entreprises une plus grande
liberté dans la gestion internationale de leurs actifs. Les ressources scientifiques et techniques disséminées de par le
monde leur deviennent accessibles. De plus, pour favoriser
ces stratégies globales des firmes, "les traditionnelles politiques industrielles ont été remplacées par une large diversité
d'actions transversales ou horizontales, qui ont pour effet
explicite de structurer les systèmes nationaux d'innovation"
en "construisant des avantages" et en facilitant le développement des "capacités d'apprentissage" [Bellon, 1997].
Le but ultime étant de renforcer les processus d'innovation
locaux ou encore les "milieux innovateurs" au sein desquels
les grandes firmes s'installent pour produire et acquérir de
nouvelles informations scientifiques et techniques.
Dans le domaine de la formation et du développement
des infrastructures de recherche, l'accent est mis sur
l'investissement public dans le "capital humain", témoignant
par là du succès des théories de la croissance endogène
[Lucas, 1988]. Aux États-Unis, cet objectif s'est traduit au
début des années 1990, par la réforme du système éducatif et
la mise en place d'un système d'éducation permanente, fondé
sur l'apprentissage et la formation continue (loi Goals 2000,
1993). Ces objectifs se retrouvent dans les politiques définies par le Japon ou la Communauté Européenne. En France
par exemple, le plan U3M qui relaie le plan "Université
2000" lancé à la fin des années 1980 a pour objectifs la
restructuration des sites universitaires, l'usage des nouvelles
technologies dans la formation et le rapprochement des
activités de recherche académique et industrielle. Les aides à
la formation de la main d'œuvre s'associent aux politiques
d'aides au transfert de ressources de la recherche académique vers le secteur privé et l'infiltration mutuelle des
activités scientifiques et techniques.
Enfin, dans tous les pays de l'OCDE, les États développent des programmes spécifiquement destinés à la coopération en matière de recherche, l'amélioration de l'accès aux
informations scientifiques et techniques des petites et
moyennes entreprises, la réorientation la R&D publique
militaire vers la R&D civile ou encore la stimulation de la
création d'entreprise, par l'appui à la phase initiale de la
création, réputée la plus risquée (simplification des procédures de création d'entreprises, en particulier pour les chercheurs, création de fonds d'amorçages, d'incubateurs…).
Cette revue, non exhaustive, des politiques publiques
montre l'interaction entre la théorie économique (notamment
les théories de la croissance endogène) et les politiques
économiques. Les recommandations des organisations internationales vont également dans ce sens. Selon l'OCDE
[1998] les pouvoirs publics doivent renforcer les "conditionscadre" facilitant l'innovation dans les entreprises.
Celles-ci se réfèrent au degré d'ouverture et de concurrence
des marchés, à l'enseignement et à la formation, à la
formation du capital physique et au développement des
infrastructures publiques. L'objectif sous-jacent est la prise
en charge par l'État des "coûts irrécouvrables"
[7] (éducation,
infrastructures, recherche fondamentale) qui pèsent sur
l'investissement privé dans les activités scientifiques et
techniques et en conséquence sur la croissance économique.
L'État intervient donc massivement dans la production de
ressources scientifiques et techniques pour soutenir l'accumulation technologique des firmes mais son implication
bénéficie surtout à quelques-unes d'entre elles ; celles qui
réussissent à mobiliser la plus grande quantité de ressources
scientifiques, techniques, humaines et financières.
ENRICHISSEMENT DES POTENTIELS D'INNOVATION
DES GRANDES ENTREPRISES
Accords inter-entreprises et ensembles informationnels
La concurrence mondiale fondée sur la performance
technologique oblige les firmes à combiner des informations
scientifiques et techniques d'origines disciplinaires différentes et à une diversification sans cesse croissante des
domaines scientifiques et techniques couverts par les firmes
(par ex. [Patel, Pavitt, 1997] ; [Von Tunzelman, 1996]).
Cette diversification conduit à la constitution d'ensembles
informationnels scientifiques et techniques, composés d'informations scientifiques et techniques relevant de technologies diverses en étroites relations et utilisés en vue de la
production de nouvelles marchandises
[8].
C. Palloix [1973], dans le contexte du procès d'internationalisation des firmes, a forgé le concept d'ensemble
marchandise. L'ensemble marchandise constitue un produit
final, qui est soit le résultat de l'assemblage en un pays
donné d'objets (n'ayant pas d'autres valeurs d'usage que de
constituer ultérieurement un ensemble marchandise) produits dans des pays différents (du tracteur agricole à l'ordinateur) soit le produit final d'un processus de production
dont les étapes successives se sont déroulées dans des pays
différents. Dans les deux cas, jusqu'à la réalisation du bien
final (qui a sa propre valeur d'usage pour la consommation),
les pays n'ont échangé que des biens intermédiaires. L'ensemble informationnel scientifique et technique, bien que se
situant dans un contexte différent, relève de la même logique. Il constitue un assemblage d'informations scientifiques
et techniques aux propriétés diverses dans la nature du
savoir et du savoir-faire, réalisé sur une base nationale ou
internationale par une ou plusieurs firmes ; dans ce cas les
informations scientifiques et techniques n'ont d'autres valeurs d'usage que de constituer un ensemble informationnel.
La combinaison des informations scientifiques et techniques d'origines disciplinaires diverses s'effectue par le biais
du travail collectif associant ingénieurs, scientifiques,
techniciens, soit des collectifs de travail d'autant plus complexes que les informations scientifiques et techniques rassemblées proviennent d'horizons différents. Les ensembles
informationnels sont en effet de plus en plus constitués par
le biais de relations partenariales et contractuelles. L'organisation des firmes en réseau, favorisée par les politiques
publiques de libéralisation des marchés implique un nombre
croissant d'acteurs dans la production des innovations. Les
contrats dans le domaine de la R&D signés entre firmes de
même taille, mais aussi entre la firme-pivot et de petites
structures innovantes ou encore des institutions de recherche
publiques se multiplient pour enrichir les ensembles informationnels, tout en réduisant les coûts et les risques de sa
constitution. Ce sont donc des équipes de travail fragmentées (géographiquement mais aussi juridiquement) qui sont à
l'origine des potentiels d'innovation privés.
Schéma 1
l'ensemble informationnel scientifique et
technique
Laperche, 1998
Le soutien public indirect à la production de ressources
scientifiques et techniques a donc un effet positif sur la capacité d'innovation des entreprises, et son efficacité semble se
lire dans l'implication d'un nombre croissant d'acteurs. Pourtant, la capacité à s'approprier les profits issus de la valorisation marchande des ensembles informationnels n'est pas la
même pour toutes les entreprises. Elle dépend de la quantité
de ressources financières, scientifiques et techniques que la
firme, seule ou avec le soutien des États, parvient à
mobiliser.
Transfert de technologie et appropriation des innovations
par les grandes entreprises
Bien que les interventions publiques pour inciter à l'innovation concernent a priori toutes les entreprises, quelle que
soit leur taille, seules un petit nombre d'entre elles bénéficient en dernière instance de ces mesures.
D'une part, dans la plupart des pays de l'OCDE [1999],
les fonds apportés par les entreprises à la R&D proviennent
des plus grandes d'entre elles (plus de 500 salariés). Les
entreprises américaines de plus de 500 salariés représentent
en 1997 plus de 85% de la R&D des entreprises (le même
pourcentage s'élève à 86% en Allemagne et 80% en France
en 1995). De même, en moyenne dans les pays de l'OCDE,
le soutien gouvernemental à la R&D des entreprises présente
un biais important en faveur des grandes entreprises. Ainsi
environ 16% de la R&D des entreprises de plus de 500
salariés est financée par l'État aux États-Unis ou en France,
contre respectivement 9,2% et 6,7% pour les entreprises de
moins de 500 salariés. En France, la concentration de l'allocation des ressources publiques, notamment par l'intermédiaire des contrats de R&D a été clairement mis en évidence
dans les travaux relatifs à la réalisation du rapport Guillaume
(voir [Serfati, 1998], [Carpentier et Barré, 1998]).
L'orientation plus marquée des systèmes nationaux de
recherche vers le marché profite aussi surtout aux grandes
entreprises, qui sont celles qui coopèrent le plus avec les
laboratoires et les universités. Les transferts de connaissances vers les petites firmes sont effet difficiles puisque
celles-ci ne disposent pas toujours des compétences nécessaires à leur endogénéisation. D'après une enquête du Sessi
[1998b] réalisée auprès de 5000 firmes françaises de plus de
vingt personnes, les petites entreprises (surtout celles de 200
ou moins de salariés) disposent de compétences inférieures à
la moyenne pour "insérer l'innovation dans la stratégie",
"organiser la production de connaissances", "développer les
innovations" (compétences internes) et très inférieures à la
moyenne pour "s'approprier les technologies externes" et
"gérer et défendre leur propriété intellectuelle" (compétences externes). Les entreprises de 200 à 500 personnes ont en
revanche des résultats à peu près équivalents aux grandes
entreprises, c'est-à-dire qu'elles sont fortement dotées en
compétences internes ou externes ; ce qui s'explique, selon
le Sessi, par leur appartenance fréquente à un groupe. De
plus, l'intégration des chercheurs dans la petite entreprise est
parfois difficile, compte tenu des méthodes de travail
divergentes : "le chercheur fait 10 tentatives pour trouver
une solution, l'industriel qui fait 10 tentatives n'a le droit
qu'à une seule erreur, sinon il fait faillite", remarquait il y a
peu le patron d'une
start up de l'industrie informatique
[9].
Les multiples aides incitatives à l'innovation des PME ont
alors paradoxalement pour conséquence de favoriser la
constitution des ensembles informationnels des firmes. Les
politiques libérales de déréglementation mises en place par
les États des pays industrialisés dans les années 1970 et 1980
ont permis aux monopoles nationaux qui étouffaient sur des
marchés peu solvables de développer des stratégies d'innovation à l'échelle mondiale. Cette plus grande liberté dans la
gestion de leurs actifs (humains, financiers, scientifiques et
techniques) leur permet de capter plus facilement l'information utile là où elle se trouve. La transformation des organigrammes, nécessaire plus devenir plus réactive face à la
concurrence (transformation en réseaux, filialialisation,
externalisation) se nourrit aussi des aides publiques à l'innovation et à la création d'entreprise. L'essaimage et l'externalisation des métiers de la firme peuvent par exemple bénéficier des aides publiques à la création d'entreprise : fonds
d'amorçage publics, garanties des investissements dans les
jeunes entreprises innovantes. Dans le contexte actuel de
recentrage des grands groupes industriels sur leurs cœurs
scientifiques et techniques, ils sont de plus en plus nombreux
à créer des sociétés de capital-risque, qui financent (souvent
avec l'aide publique) l'externalisation de pans entiers de la
recherche ou bien mènent une activité de veille technologique. Les petites entreprises dont la création est financée
en partie par les grands groupes et les États forment pour les
groupes un réservoir d'expérimentation et de développement
de technologies nouvelles, tout en réduisant pour la société-mère le coût et le risque de l'innovation. Les nouvelles
technologies expérimentées par les PME innovantes sont en
effet très souvent intégrées dans les ensembles informationnels des firmes, qui s'approprient les profits issus de leur
valorisation marchande [Laperche, Bellais, 2000].
Enfin, la capacité de protéger les ensembles informationnels scientifiques et techniques est aussi très forte pour
les grandes entreprises. D'une part, l'élargissement des
conditions de la brevetabilité ne favorisent pas les petites
entreprises du fait du coût toujours très élevé (en Europe
notamment) du dépôt de brevet, de ses extensions internationales et de son entretien
[10]. D'autre part, le brevet n'apparaît
pas toujours comme un outil parfait pour protéger les informations scientifiques et techniques et les firmes affichent
une préférence pour le secret industriel ou l'avance technologique pour protéger l'information scientifique et technique
et renforcer le potentiel d'innovation. Dans l'enquête dite de
"Yale" [Levin, Klevorick, Nelson, Winter, 1987] et dans son
actualisation récente [Cohen, Nelson, Walsh, 1996], il
apparaît que la part du secret s'accroît, aux dépens du brevet,
comme mécanisme d'appropriation privilégié. Dans l'enquête menée par N. Harabi en 1988 auprès de 1000 entreprises
suisses, c'est "l'avance en temps" ou le secret qui apparaissent comme les moyens les plus efficaces pour protéger les
informations scientifiques et techniques, tant pour les innovations de procédé que pour les innovations de produit
[Harabi, 1997]. Cette avance en temps se construit essentiellement par le biais des stratégies coopératives qui relient en
oligopoles sectoriels les firmes au niveau mondial. Les
alliances stratégiques permettent entre autres, de partager les
coûts et les risques liés à l'innovation, mais aussi de dresser
des barrières à l'entrée difficilement franchissables pour les
petites firmes. Essentiellement par le biais de la définition de
normes techniques "par anticipation", c'est-à-dire dès la
phase de production des ensembles informationnels, les
firmes associées définissent et imposent les techniques et les
méthodes de production et d'utilisation des nouvelles marchandises à l'ensemble des acteurs économiques (consommateurs, sous-traitants, fournisseurs). Ces stratégies, qui
éliminent avant même la naissance de la marchandise finale
les concurrents potentiels, permettent aux membres de
l'oligopole de dégager des rentes qui sont réinvesties dans
des processus d'accumulation du savoir pour maintenir une
avance technologique constante.
Aux premiers pas du capitalisme industriel, la faiblesse
des relations entre l'État, les banques et les entreprises
laissait libre champ à l'initiative individuelle innovante. Le
développement de la grande industrie bouleverse la donne :
entreprises et États s'allient pour développer les structures
productives. Les développements scientifiques, financés et
orientés par les États s'évadent des Universités pour intégrer
les systèmes de connaissances, de savoir et de savoir-faire
privés dès la fin du XIXème siècle dans les entreprises qui
entament, tout au moins dans les secteurs industriels les plus
féconds, leur processus de concentration productive et
financière. La fin du XXème siècle apparaît dans le discours
libéral, comme marquée par la résurgence de l'initiative
individuelle : le retrait de l'État (privatisation, déréglementation des marchés du travail, du capital et des biens et
services), la restructuration /déconcentration des monopoles
qui étouffaient sur des marchés peu solvables, ont pour effet
de gonfler les indicateurs de réussite des petites entreprises.
Et le renforcement de leurs capacités innovantes sont au
cœur des politiques publiques indirectes d'amélioration des
"conditions-cadre" de l'innovation.
En réalité, et malgré un déclin réel de l'intervention
directe de l'État dans le financement de la R&D, les activités
scientifiques et techniques reçoivent une attention constante
mais indirecte de la part des États, sans oublier les grands
programmes technologiques lancés et commandés par la
puissance publique (télécommunications, production d'armes, énergie, santé, aérospatiale, environnement…). Ces
programmes sont non seulement des sources de financement
important mais ils constituent aussi des marchés protégés
pour les firmes, qui réalisent des profits dans un climat de
sécurité. L'intervention publique devient davantage indirecte
et orientée vers la transformation rapide de la production
scientifique en produits commercialisés. Outre les conséquences néfastes sur la croissance à long terme que peut
présenter la transformation de la science, traditionnellement
publique, en marchandise privée (remise en cause de la
Science en tant que bien commun, orientation de court terme
de la recherche scientifique et technique et remise en cause
du fonctionnement des institutions publiques de recherche)
la conséquence première de cette transformation de l'intervention publique est de faciliter la constitution et l'alimentation des ensembles informationnels scientifiques et
techniques des plus grandes entreprises, en réduisant les
coûts "irrécouvrables" de l'innovation. Celles-ci créent par le
biais des accords de coopération scientifiques et techniques
des réseaux complexes d'accumulation technologique qui
intègrent les petites firmes les plus innovantes, tout en
dressant des barrières à l'entrée difficilement franchissables
pour tous concurrents potentiels.
Au-delà du champ de l'économie industrielle exploré par
les économistes évolutionnistes, leurs réflexions laissent
transparaître le fait que l'évolution du capitalisme est fondée
sur la dynamique de l'inégal développement. A l'heure
actuelle, les capacités inégales des firmes à s'approprier les
ressources scientifiques et techniques produites par les laboratoires publics, mais aussi à protéger les innovations, tracent les contours de nouveaux secteurs d'activités, fondés
notamment sur les nouvelles technologies de l'information et
de la communication. Appuyés par les politiques publiques,
seule une minorité d'acteurs sont capables d'acquérir, de
protéger, mais surtout de récupérer les profits issus de leur
valorisation marchande. Pourtant, ces inégalités ne pourront
se résorber par le biais d'une adaptation des institutions
(entreprises, États,…) à une réalité nouvelle, comme le
pensent souvent les économistes. L'appui des États à la
production des informations scientifiques et techniques et à
leur appropriation par les intérêts dominants du moment est
en fait le trait caractéristique du capitalisme industriel.
L'évolutionnisme actuel balance entre l'efficacité de l'organisation industrielle et les transformations institutionnelles
sous-jacentes ; il est vital, pour une grande entreprise donnée
de s'approprier, d'une façon ou d'une autre, des ressources
scientifiques et techniques afin d'accroître sa compétitivité,
mais, de l'autre côté, ce faisant, elle appauvrit l'économie.
Comment alors sortir de ce paradoxe ?
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[1]
L'information scientifique et technique est pourtant un moyen de production
particulier. Dans la consommation productive, où le moyen de production est
consommé comme moyen de travail, celui-ci use ses éléments, son objet, ses
moyens. En revanche, la consommation productive de l'information scientifique et technique ne la détruit pas. C'est plutôt sa non utilisation qui la détruit
ou bien encore la production d'une information scientifique et technique
alternative, rendant obsolète la précédente pour le processus de production
considéré.
[2]
C'est le cas par exemple de la machine à vapeur associée au couple Watt –
Boulton ou à Arkwright pour son application à l'industrie textile, mais qui
résultent en réalité de longs processus d'expropriation d'inventions
artisanales.
[3]
Le travail de recherche est habituellement divisé en trois catégories
(recherche fondamentale, recherche appliquée et développement technologique ou expérimental). La recherche fondamentale se subdivise en deux
catégories : la recherche pure dont le but est la connaissance de l'univers et la
découverte de champs d'investigation nouveaux, la recherche fondamentale
orientée qui peut être systématisée (centrée sur un thème donné) ou bien
descriptive (visant à préciser les connaissances scientifiques dans un domaine
particulier par l'obtention d'un nombre élevé de données, d'observations ou de
mesures essentielles). La recherche appliquée a au contraire un but pratique,
qui est de servir l'humanité selon ses besoins. Le développement technologique est constitué d'opérations de mise au point technique et consiste en
l'application des données de la recherche appliquée ou des connaissances
empiriques, en vue de la production, P. Auger [1961].
[4]
Initialement formulée notamment par Nelson [1959] et Arrow [1962]. A
l'heure actuelle, les économistes mettent l'accent sur la complémentarité des
dépenses publiques de R&D avec les investissements des entreprises, voir
David [1998] et David, Hall et Toole [2000].
[5]
N. Rosenberg,
Technology and American Growth, New York, 1972, p.188.
[6]
Voir à ce sujet le dossier éloquent du numéro de janvier 2000 du
Monde
diplomatique et notamment l'article de P. Quéau, "A qui appartiennent les
connaissances ?".
[7]
Nous faisons ici référence à la nouvelle économie industrielle qui,
paradoxalement, fait appel à l'État pour prendre en charge les coûts communs
et non partageables à un ensemble de firmes utilisant les mêmes infrastructures socio-économiques, Voir W.J. Baumol, J. Panzar, R. Willig [1982].
[8]
Par exemple, la conception d'un circuit intégré est réalisée grâce à la mise en
valeur d'un ensemble informationnel combinant des informations scientifiques et techniques relevant de technologies diverses : les nouveaux matériaux, l'électronique et en amont la chimie et la physique.
[9]
Le Monde, 10/4/1997
[10]
Selon le SESSI, plus de deux entreprises françaises sur cinq de plus de 500
personnes déposent des titres de propriété intellectuelle, alors que seule une
PMI sur trois le fait [SESSI, 1998a].