2001
INNOVATIONS
Éditorial
La parade économique sur la grande avenue de la production et de l'accumulation, aussi festive et enivrante
puisse-t-elle paraître, accomplit bruyamment le rituel de la
dépense, du sacrifice, du gaspillage… de la catharsis. Industriels, banquiers, rentiers, commerçants, employés, salariés
et prolétaires se croisent, se mélangent, se mesurent,… mais
se fécondent aussi mutuellement.
La parade économique est un jeu social dont l'objet est de
définir et de redéfinir les fonctions des individus et des
institutions par rapport à une certaine logique de cohésion et
de reproduction. Dans notre cas, le rituel prend forme,
s'organise en référence au marché : lieu de nos jours souvent
imaginaire de confrontation des désirs avec les réalités, des
conformismes avec les perversités, bref de ce qui était avec
ce qui sera. La parade est ainsi un mouvement sans fin
façonné par l'esprit d'entreprise, d'imagination, d'initiative et
d'innovation. Le marché, carrefour où se croisent les actes
sociaux, évolue et se transforme par la fertilisation croisée,
heureuse ou malheureuse, de l'acteur avec le système.
Acteur ou fonction, acteur et fonction, l'entrepreneur
mène la parade économique. Son rôle mythique sert à définir
les droits et les obligations économiques des bourgeois et
des travailleurs, des politiques et des argentiers, des
dirigeants et des dirigés. Pour exister, l'entrepreneur a besoin
de deux éléments : la propriété privée des moyens de
production et la reconnaissance de l'enrichissement personnel. Armé de ces garanties, il se pose en norme sociale, en
modèle de comportement, que tous doivent respecter,
atteindre ou léguer ; mais il représente aussi une norme que
tous les déviants ou pervers doivent combattre.
L'entrepreneur est considéré, toute époque confondue,
comme la force de la transformation économique. Les
historiens contemporains recherchent des entrepreneurs
pendant l'Antiquité romaine. Les "esclaves-managers" qui
géraient pour le compte de leur maître un commerce, un
atelier ou une banque sont-ils à l'origine de la fonction de
l'entrepreneur ? Et les vendeurs à la sauvette et les artisans
de toute sorte du Moyen-Age, ne sont-ils pas les ancêtres des
restaurateurs, des boulangers, des pâtissiers ou autres
traiteurs actuels ? Peu importe, l'activité de l'entrepreneur
s'inscrit dans un vaste processus de marchéïsation de l'activité économique. Mais pour exister, l'entrepreneur a besoin
du marché : marché des biens et services, des capitaux, du
travail. Son comportement est modelé par le mobile du
profit ; la recherche du profit est une condition de survie et
une preuve du succès de l'action entrepreneuriale.
Aujourd'hui, l'économie est caractérisée par un processus
complexe de socialisation des pratiques et des fonctions
marchandes, mais la légende de l'entrepreneur reste intacte.
Cette socialisation est matérialisée par la séparation entre
conception et production, entre production et distribution et
entre propriété et gestion du capital. Mais, aucune peine
n'est épargnée pour rallumer la flamme de l'entrepreneur
inconnu. Les moyens financiers, technologiques, juridiques,… s'offrent en abondance aux aventuriers économiques
potentiels. Les médias font l'éloge du jeune petit patron qui
est devenu millionnaire grâce à sa start up. L'idéal de la
norme de comportement économique doit être partagé par le
plus grand nombre, quels que soient le rôle et la position
sociale de l'individu dans la parade économique.
Chaque progrès nouveau réalisé dans la socialisation de
l'économie entraîne (paradoxe à part) l'apparition de nouvelles opportunités de profit et d'investissement. Dans l'économie actuelle de la grande entreprise et de management, la
fonction de l'entrepreneur s'inscrit dans le mouvement du
capitalisme. Alors que l'économie mondiale est dominée par
quelques grands groupes, les petites entreprises leur apportent les stimuli extérieurs dont ils ont besoin pour se
développer. Sinon comment comprendre les concentrations
financières, alors que l'on glorifie par ailleurs "l'entreprise en
solo" et le travail "indépendant" ?
Faisant fi de la réalité, les explorateurs des rapports
économiques donnent l'impression de refuser de prendre de
la hauteur pour regarder se dérouler, dans son lent mouvement, la parade économique. La question alors reste entière :
comment relier la montée en puissance du big business,
porté par les politiques publiques adéquates, avec la recherche, tout aussi féconde de la part des États, de tout moyen
financier et réglementaire capable de marchéïser la créativité
individuelle ?