2001
INNOVATIONS
Délocalisations et emploi : faux débats et vrais enjeux
Jean-Pierre Chanteau
IREPD-CNRS, Université Grenoble-II Pierre Mendès-France
Depuis 1993, le débat de politique économique en France a été placé
sous la menace des délocalisations industrielles. Cet article entend démontrer que cette contrainte était en réalité exagérée à la fois parce que
les délocalisations ont été mal définies et souvent confondues avec
d'autres phénomènes (IDE, sous-traitance internationale...) liés à l'intégration multinationale des firmes et parce que la concurrence des pays à
bas salaires a été surtout analysée à partir des théories classiques de
l'échange international. Il conclut à une instrumentalisation des délocalisations au service des politiques de rigueur salariale et à l'intérêt théorique des approches institutionnalistes et évolutionnaires en économie
internationale
Since 1993, threats of industrial delocalizations hang
over French debates in economic policy. This paper tries to prove that
this constraint has been indeed overstated because delocalizations were
not well-defined – often confused with some other empirical events (FDI,
international sub-contracting...) inherent to international integration of
firms –, and because the competition with low-wages countries were
mainly analysed with classical theories of international trade. Il concludes that delocalizations served as an instrument of wage austerity
measures and that institutionalist and evolutionary approaches are theorically relevant in international industrial economics.
Depuis 1993, les délocalisations constituent un thème
récurrent du débat de politique économique en France : les
"affaires" Hoover (à Dijon), Renault (à Vilvorde, Belgique),
Moulinex (à Argentan) ponctuent ce débat où s'affrontent
des thèses contradictoires quant à l'importance du phénomène et son effet macroéconomique. Le rapport Arthuis [1993]
a notablement structuré ce débat, défendant l'idée que le coût
du travail en France était trop élevé et que les délocalisations
étaient appelées à se généraliser dans tous les secteurs exposés à la concurrence internationale, à commencer par ceux
qui recourrent le plus au travail peu qualifié.
Cet article
[1] entend démontrer la non-pertinence de cette
thèse : nous montrerons (I) que les délocalisations ne sont
pas une stratégie courante et qu'elles ne sont pas appelées à
se banaliser ; (II) et que, par conséquent, leur impact sur
l'emploi est insignifiant, même si l'on intègre les délocalisations dans le cadre plus général de la multinationalisation
et des échanges commerciaux et financiers internationaux. Il
importera alors de souligner, en conclusion, la façon dont les
délocalisations furent instrumentalisées dans les années
1990 au service des politiques d'austérité salariale par les
entreprises et les gouvernements.
Ce faisant, l'article pointe aussi la difficulté, et l'enjeu
scientifique, à traiter des effets macroéconomiques d'événements microéconomiques – ce qui est le cas d'une
délocalisation, telle que précisément définie ici. D'une part,
les notions habituelles dérivées des théories du commerce
international ou de la multinationalisation tendent à réduire
les délocalisations à des catégories déjà constituées, mais
non adéquates, telles que les investissements directs à
l'étranger (IDE ), les importations ou la multinationalisation.
D'autre part, les théories ricardiennes et factorielles, où la
spécialisation d'une économie nationale est entièrement
déterminée par un avantage comparatif résultant d'une dotation initiale (en l'occurrence, ces modèles prédisent une spécialisation des pays industrialisés induite par leur désavantage comparatif en matière de coût du travail non qualifié –
i.e. une délocalisation des activités intensives en travail non
qualifié –) ne rendent pas compte de la réalité empirique des
délocalisations. Pour dépasser ces limites, l'article présente
les résultats d'une étude
ad hoc sur les délocalisations
[2] et
invite à une approche évolutionnaire institutionnaliste de la
multinationalisation des firmes.
QUELLE RÉALITÉ EMPIRIQUE DES
DÉLOCALISATIONS ?
La délocalisation est ici définie comme une décision
microéconomique conduisant une entreprise à transférer
une activité productive à l'étranger et à réimporter dans le
pays de départ tout ou partie du produit de cette activité
(une relocalisation étant l'opération inverse de rapatriement,
"annulant" une délocalisation). Cette définition s'impose
pour sa valeur heuristique : d'une part, elle précise le sens
fort donné à la délocalisation par la presse économique et
syndicale ainsi que par les parlementaires [J.-P. Chanteau,
2000a], signifiant que la firme modifierait à sa guise la localisation de ses activités en fonction des différentiels spatiaux
de coûts de production – notamment salariaux ; d'autre part,
cette définition permet de spécifier la notion de délocalisation par rapport aux notions de firme multinationale –
FMN – (la délocalisation n'est qu'une stratégie possible de
multinationalisation) ou d'IDE (notion macroéconomique,
qui renvoie principalement à des stratégies offensives sur les
marchés étrangers). Autrement dit, toute implantation productive à l'étranger ou tout IDE ne constitue pas nécessairement – loin de là – une délocalisation
[3] (
cf. Figure 1).
Il importe d'insister sur ce point dans la mesure où
l'amalgame pratiqué dans le débat public sur les délocalisations suggérait plus ou moins implicitement que tout
accroissement des achats à l'étranger se faisait au détriment
de la production et de l'emploi domestiques.
Les modalités empiriques d'une délocalisation
Cela étant, il ne s'agit bien évidemment pas de contester
le recul relatif des pays industrialisés dans le commerce
international ou dans les flux d'IDE, mais de soutenir que
cela ne résulte pas nécessairement de délocalisations. Par
ailleurs, il ne s'agit pas non plus d'isoler les délocalisations
de l'histoire des firmes et des pays : on constate de fait que
certaines délocalisations ont été rendues possibles par des
multinationalisations antérieures (pour une application au
cas de l'automobile, voir [J.-F. Troussier, 1998]).
Le rapport Arthuis : un catastrophisme non fondé
Le rapport Arthuis, on s'en souvient, concluait que "84%
des effectifs salariés de l'industrie (hors IAA ), correspondant
à 81% de la valeur ajoutée du secteur, sont délocalisables"
[J. Arthuis, 1993, p.150]. L'analyse reposait sur trois facteurs, développés aussi par d'autres auteurs : (i) un facteur
technologique, l'amélioration – en débit, rapidité et fiabilité
– des transports et des télécommunications permettant aux
entreprises de s'affranchir des coûts liés à la distance et de
transférer leurs activités là où les coûts de production (assimilés aux coûts salariaux) sont les plus faibles ; (ii) un facteur économique lié à la demande, qui pousse à une concurrence commerciale accrue, et donc à la recherche constante
de coûts de production moindres ; (iii) un facteur politique
qui a conduit de plus en plus de pays à intégrer l'économiemonde : Nouveaux pays industriels (NPI) d'Asie ou du
Maghreb hier, Chine, Inde ou pays d'Europe centrale et
orientale (PECO) aujourd'hui.
Certes, ces craintes ne datent pas de 1993 – la concurrence avec les NPI inquiète dès la fin des années 1970 [Y.
Berthelot-G. Tardy, 1978 ; Y. Berthelot-J. De Bandt, 1982],
lorsque le chômage de masse est devenu une réalité en
France, mais jamais elles n'avaient été aussi vives. Qu'en est-il réellement ?
Le rapport Arthuis ne permet pas de répondre précisément à cette question. Il ne se fonde pas sur une étude
empirique originale mais juxtapose des études antérieures
traitant de sujets connexes ou – surtout – procède par généralisation abusive de témoignages ponctuels et d'indicateurs
érigés en proxy (évolution des importations ou de l'emploi
d'un secteur comme critère de délocalisation). Par exemple,
rapportant simplement la progression des importations au
recul de l'emploi dans le secteur de la chaussure, l'auteur du
rapport conclut que "10 millions de paires supplémentaires
de chaussures importées représentent 2500 emplois de
moins en France" [p.59]. Ou encore : "le choc des délocalisations est frappant au début des années 80. En treize ans
(1979-92), l'industrie horlogère française voit disparaître la
moitié de ses emplois" [p.60]. Autrement dit, les chiffres
alarmants du rapport résultent de modes de calcul très
contestables.
De plus, son catastrophisme renvoie aussi à une définition on ne peut plus extensive des délocalisations. En effet,
l'auteur désigne par là aussi bien l'importation (
"Il n'y a pas
de semaine sans qu'une usine, sans qu'une société ne licencie ou ferme ses portes sous l'effet des concurrences
importées imparables [sic]
" [p.146])
[4] que la production à
l'étranger (
"dernier indicateur de ce phénomène, la plupart
des sociétés ayant délocalisé leurs activités emploient davantage de personnes dans les pays de délocalisation qu'en
France" [p.146])
[5]. Ce dernier point est pourtant en contradiction avec la plupart des études sur l'implantation des firmes françaises à l'étranger (
cf., entre autres, [SESSI, 1998]).
Pour ces deux raisons, on ne saurait considérer les
chiffres du rapport Arthuis comme une mesure empirique
pertinente des délocalisations. Cela dit, bien que ces limites
aient été vite repérées [E. Lahille (dir.), 1995], aucune
mesure alternative n'a été produite au niveau macroéconomique – sinon les analyses d'IDE –, ce qui a évidemment
entretenu la confusion du débat.
Deux approches statistiques par les IDE et par le trafic de
perfectionnement passif
La délocalisation peut emprunter deux modalités : faire
ou faire faire à l'étranger plutôt qu'en France tout ou partie
d'une production (cf. Figure 1). Apparaît alors un problème
méthodologique de disponibilité de données : ces modalités
empiriques de délocalisation ne sont pas des catégories statistiques constituées. En première approximation, une partie
de la délocalisation peut toutefois être appréhendée à partir
des données d'IDE et de TPP. Mais il faut les compléter par
une enquête ad hoc, comme on le verra plus loin.
1. Le trafic de perfectionnement passif
Le TPP (trafic de perfectionnement passif) désigne des
exportations de produits semi-finis qui, après une opération
d'assemblage à l'étranger, sont réimportés : pour éviter une
double taxation de ces produits semi-finis, ces échanges
bénéficient de régimes douaniers spécifiques (depuis 1976,
pour l'Europe) et sont donc relativement bien connus. Or,
cette soustraitance s'est généralement développée en substitution à une production résidente [J. Sajhau-R. Trajtenberg,
1976]. L'analyse montre que :
– Le TPP constitue un ensemble de flux commerciaux
marginaux pour la France (
cf. Erreur ! Source du renvoi
introuvable.) : depuis 1979, il reste inférieur à 5% des
importations et des exportations, au premier rang desquels la
chimie (surtout avec les PECO ), la mécanique et la
construction automobile (surtout avec l'Espagne)
[6].
Tableau 1
Poids du TPP dans les échanges extérieurs de la
France en 1983
Tableau 1 : Poids du TPP dans les échanges extérieurs de la
France en 1983
XTPP /Xsect MTPP /Msect XTPP /Xsect MTPP /Msect
Chimie minérale 37,2% 21,1% Jouets, sports 1,5% 1,4%
Matériel de 4,3% 11,3% Chimie organique 0,5% 1,4%
transport
Appareils 1,3% 6,6% Outillage, articles 0,6% 1,2%
mécaniques métalliques
Bonneterie- 3,1% 4,7% Divers 0,1% 0,6%
confection
Textile 5,5% 3,1% Habillement 0,2% 0,5%
Appareils 1,1% 2,6% Armes, meubles 0,1% 0,4%
électrique,
électronique
Optique, 1,9% 2,2% Plastiques, caoutchouc 0,4% 0,4%
horlogerie
Chaussures 3,4% 2,2% Appareils vidéo-son 0,5% 0,3%
Bois-papier 1,1% 2,1% IAA 0,1% 0,2%
Métaux ferreux 2,3% 2,0% Prod. minéraux 2,8% 0,0%
et non ferreux
Verre, céramique 1,7% 1,9%
Cuir-peaux 7,0% 1,7% Moyenne tous produits 2,1% 3,3%
Source : calculs de l'auteur d'après [Cl.Berthomieu et al., 1985, tableaux B des annexes
I, II, III et IV ]. XTPP /Xsect : valeur des exportations en TPP rapportée à la valeur totale
des exportations du secteur. MTPP /Msect : valeur des importations en TPP rapportée à la
valeur totale des importations du secteur.
calculs de l'auteur d'après [Cl.Berthomieu et al., 1985, tableaux B des annexes
I, II, III et IV ].
Une évaluation récente du TPP intrafirme [Ph. Faure, 1998] confirme ces résultats (cf. Erreur ! Source du renvoi
introuvable.), mettant en évidence la faible importance du
TPP pour le commerce intragroupe, qui porte sur un tiers
environ des échanges commerciaux internationaux de la
France :
tableau ont
Le TPP dans les échanges intragroupe 1993 de
la France (en milliards de F et en pourcentage des échanges
intragroupe du secteur)
Exportations Importations
Total dont TPP dont TPA Total dont TPP dont TPA
intragroupe intragroupe
Total industrie 330,7 1,2% 6,0% 318,8 0,4% 1,2%
manufacturière
Prod. industrie 3,4 5,8% 5,9% 2,9 0,1% 2,7%
textile
Composants 20,6 4,9% 0,1% 22,1 0,2% 1,4%
électriques,
électroniques
Habillement, cuir 5,1 2,3% 2,4% 5,2 1,3% 15,8%
Industrie 96,7 2,1% 0,1% 76,7 0,0% 0,1%
automobile
Construct. navale, 9,2 1,3% 63,9% 3,2% 0,0% 0,7%
aéronaut., ferrov.
Source : [Ph.Faure, 1998]. TPP : trafic de perfectionnement passif. TPA : trafic de
perfectionnement actif. Les secteurs non reproduits dans ce tableau ont des flux de TPP
inférieurs à 1% de leurs importations ou de leurs exportations.
[Ph.Faure, 1998].
- Le TPP de la France se fait de plus en plus avec l'Union européenne (84% de son TPP ) [C.Charbit et al., 1991], et
non avec les NPI (en revanche, les PECO sont très présents
F. Lemoine, 1994]). Les secteurs pour lesquels les NPI sont
significativement présents (assurant environ la moitié du TPP
de la France) sont : la chaussure ; les appareils électriques et
électroniques ; la bonneterie-confection ; les jouets et
articles de sport.
- Le TPP de la France est sectoriellement fortement concentré. Trois groupes de produits suffisent à rendre compte
de 80% du TPP de la France : (i) construction mécanique
(matériel de transport, appareils mécaniques, appareils
électroniques et électriques) ; (ii) produits de base (chimie
minérale, chimie organique, métaux ferreux et non ferreux) ;
iii) textile, habillement.
- Pour le textile-habillement, souvent cité comme principale victime des délocalisations, le TPP représente environ
10% des imports du secteur, en retrait depuis 1993 à la fois
du fait des relocalisations par investissements de productivité en France [E. M. Mouhoud 1990,1992] et du recours
croissant au négoce international [P. Ternaux, 1998]. Ces
chiffres sont à rapprocher du poids des importations de
produits finals et de consommations intermédiaires du
secteur en provenance des pays dits "de délocalisation", i.e.
à bas salaires horaires (cf. Tableau).
- Enfin, il faut signaler une très forte variabilité du com-portement des entreprises du secteur. P. Ternaux [1998]
montre que : dans le textile (notamment, l'amont : peignage,
filature, tissage), aucune des 4 entreprises qu'il a enquêtées
dans le bassin textile de Roanne n'avait délocalisé, alors que
dans l'habillement 7 sur 9 l'avaient fait. L'importance et la
destination des délocalisations sont déterminées par un
arbitrage entre la recherche de bas coûts salariaux (confection d'articles de base) et la recherche d'une forte
réactivité (réassorts et séries courtes du vêtement féminin).
Au total, l'analyse des flux de TPP montre, y compris pour
les secteurs dits "de délocalisation" (habillement, chaussure,
articles de sport...), que le TPP pèse relativement peu dans
les échanges commerciaux de la France. Cela rejoint les
résultats des études sur la soustraitance internationale [G.
Guerrier-M. Hannoun, 1996].
Tableau 3
Poids des importations du secteur habillement
provenant des pays dits "de délocalisation" en 1995
Tableau 3 : Poids des importations du secteur habillement
provenant des pays dits "de délocalisation" en 1995
Mdloc /Mtot Mdloc /achats Mdloc /CA
Vêtements divers et accessoires 66% 35,3% 23,6%
Vêtements homme 56% 32,4% 20,0%
Vêtements de travail 57% 26,5% 17,0%
Vêtements cuir 53% 22,3% 14,2%
Chemiserie-lingerie 51% 24,5% 12,7%
Vêtements femme 36% 10,6% 6,9%
Fourrure 24% 8,0% 5,1%
Vêtements haute couture 3% 0,4% 0,1%
Moyenne secteur Habillement 51% 21,2% 12,9%
Source : [M.-J. Prudhommeaux-R. Soares, 1998, p.347]. Données : SESSI, Douanes
(données 1995). Les pays dits "de délocalisation" par le SESSI sont : PECO, Maghreb,
Amérique Latine, Proche-Orient, Afrique, Asie hors Japon.
[M.-J. Prudhommeaux-R. Soares, 1998, p.347]. Données : SESSI, Douanes
2. Les investissements directs à l'étranger
Les investissements directs à l'étranger (IDE ) désignent
des transferts financiers de long terme conduisant à la prise
de participation d'au moins 10% du capital d'une entreprise
étrangère
[7]. Seuls doivent être retenus ici les IDE correspondant à un transfert d'activités domestiques vers l'étranger.
Bien que la théorie standard des échanges internationaux
postule un effet de substitution entre exportations et IDE
sortants, la plupart des études empiriques concluent au
contraire à une complémentarité, au niveau microéconomique [R. Lipsey-M. Weiss, 1984 ; B. Swedenborg, 1999 ; S.
Chedor, 2000] et, plus nettement encore, au niveau macroéconomique [R. Lipsey-M. Weiss, 1981 ; G. Hufbauer
et al.,
1994 ; E. Graham, 1996 ; L. Fontagné-M. Pajot, 1999], ce
qui ne se traduit donc pas par un effet dépressif sur l'emploi
domestique [L. Brainard-D. Riker, 1997 ; et, à un degré
moindre, US Dept of Commerce, 1995 ; JETRO, 1995
[8] ].
Nous ne pouvons donc assimiler IDE et délocalisation.
Plus largement, même en tenant compte aussi des effets
des IDE sur les importations, on peut conclure que les IDE ne
produisent pas, ou peu, l'effet de substitution sur la production domestique supposé a priori par la thèse Arthuis. En
outre, E.Graham [1996] montre que, pour les États-Unis et
le Japon où les importations augmentent légèrement du fait
des IDE, ces importations proviennent des pays à revenu
élevé et non des pays dits "de délocalisation".
Ces résultats ont été confirmés pour les entreprises
françaises [S. Chédor, 2000]. Son étude porte sur 910 entreprises à contrôle français majoritaire ayant au moins une
implantation à l'étranger : elle conclut à une corrélation positive entre la production à l'étranger et les exportations de ces
entreprises ; à une corrélation négative avec les importations, qui ont donc tendance à être moindres pour les entreprises implantées à l'étranger, y compris dans des pays dits
"de délocalisation"
[9], sauf pour le secteur cuir-habillement
[10].
Autrement dit, la progression des IDE ne saurait être prise
pour l'expression d'une délocalisation massive de l'économie
française : d'une part, comme on vient de le voir, les IDE
sortants ont un effet plutôt positif sur la balance commerciale de la France ; d'autre part, en analyse macroéconomique,
il importe de prendre en compte le solde des flux d'IDE – et
non les seuls flux sortants –, or, ce solde est resté à peu près
équilibré, sauf entre 1988 et 1991 puis en 1996, malgré
l'accroissement brutal des flux d'IDE.
Une évaluation empirique ad hoc : les délocalisations en
Rhône-Alpes pour 1993 et 1997
Au total, les données d'IDE et de TPP ne permettent pas de
quantifier avec précision la délocalisation. D'où la nécessité
d'une étude
ad hoc [J.-P. Chanteau, 2000a]. Cette étude
porte sur les moyennes-grandes PME et grandes entreprises
de Rhône-Alpes
[11], en 1993 et 1997, pour lesquelles ont été
recensés les événements affectant la géographie des activités
productives (déplacements ou créations, y compris agrandissements d'établissements existants), en France et à l'étranger.
Les principaux résultats sont les suivants :
- Au total, 271 opérations ont modifié en 1993 la géographie des activités productives des établissements du corpus,
et 329 en 1997.
- En 1993,19 opérations (cf. Tableau 4), sur un total de
271, peuvent être qualifiées de délocalisations, dont quatre
furent des délocalisations d'établissements non résidents
(c'est-à-dire que des activités réalisées à l'étranger ont été
implantées en France pour réimportation dans le pays d'origine). En 1997, on relève 7 délocalisations (dont une par une
entreprise non résidente). Parmi ces opérations, 6 relocalisations se sont produites en 1993, dont une fut réalisée par une
entreprise non résidente ; en 1997, une seule relocalisation,
effectuée par une entreprise non résidente.
Tableau 4
Un bilan des délocalisations en Rhône-Alpes
pour 1993 et 1997
Tableau 4 : Un bilan des délocalisations en Rhône-Alpes
pour 1993 et 1997
Total des délocalisation relocalisation
délocalisa- à partir d'établissement... à partir d'établissement...
tions
résident non résident non résident résident
(France vers (étranger vers (France vers (étranger vers
étranger) France) étranger) France)
1993 19 9 4 1 5
1997 7 5 1 0 1
Source : [J.-P. Chanteau, 2000a].
[J.-P. Chanteau, 2000a].
La première conclusion à tirer de ces données est l'extrê-me insignifiance des délocalisations pour les deux années
considérées – bien que 1993 (Hoover) et 1997 (Vilvorde)
furent les deux années où l'on a le plus parlé de délocalisations : moins de 1‰ des établissements résidents en Rhône-Alpes ont été concernés par des délocalisations en 1993
comme en 1997.
Ce résultat est d'autant plus fort que la somme des événements microéconomiques (19 opérations en 1993 ; 7 en
1997) est supérieure à l'effet macroéconomique résultant
qui, lui, dépend du solde entrées-sorties d'activités, soit :
[4+5] - [9+1] = -1 activité en 1993 ; et [1+1] - [5+0] = -3 en
1997.
Cependant, quoique marginale, la délocalisation est une
stratégie qui ne peut être ignorée : en 1993, elle représentait
25% des transferts d'activités à l'étranger (avec ou sans réimportation) et 6% en 1997.
La seconde conclusion est méthodologique : aucune des
délocalisations d'établissements résidents n'a engendré d'IDE,
et la plupart sont passées par la soustraitance internationale
sans IDE : pour 1993,4 par soustraitance, 3 par investissements locaux, 2 non connus ; pour 1997,3 sous-traitances, 2
réorganisations de sites existants. C'est une raison supplémentaire pour ne pas assimiler IDE et délocalisation.
Enfin, la troisième conclusion porte sur les motivations
d'une délocalisation. De fait, la recherche d'une économie de
coûts – notamment salariaux – en est la cause principale
(notamment pour les relocalisations qui constituent le plus
souvent une stratégie défensive face à une baisse d'activité)
mais pas exclusive (flexibilité organisationnelle dans deux
cas) : les "coûts salariaux" sont cause déterminante pour 3
opérations, cause co-déterminante pour 6 autres. On notera
que les délocalisations observées concernent les mêmes activités (construction automobile, informatique, textilehabillement, cuir-chaussures) que le TPP.
In fine, ces trois approches (par le TPP, par les IDE, par
estimation directe) se complètent et permettent de conclure
que les délocalisations ne sont pas une stratégie industrielle
fréquente. A l'échelle de l'économie nationale, elle est marginale, et ne peut être considérée comme significative que
pour le secteur de l'habillement – et, à des degrés bien
moindres, le cuir-chaussures, le textile, les composants
électroniques et la construction automobile.
L'IMPACT MARGINAL DES DÉLOCALISATIONS SUR
L'EMPLOI
Au vu des résultats précédents, on peut s'attendre logiquement à ce que les délocalisations aient un effet propre
marginal sur l'emploi, donc sur le chômage, en France. C'est
effectivement notre conclusion, tout en signalant que ce
résultat ne doit pas être isolé du mouvement plus général de
mondialisation auquel participe l'économie française.
Un effet direct marginal
Notre recherche sur les délocalisations en Rhône-Alpes
montre que, en 1993 et 1997, leur impact direct sur l'emploi
a été non significatif : (i) parce que le nombre de délocalisations a été très faible ; (ii) parce que le nombre d'emplois
menacés par chacune de ces délocalisations a été faible ; (iii)
parce que l'effet global sur l'emploi doit tenir compte aussi
des relocalisations et des délocalisations par des établissements étrangers qui, on l'a vu, ne sont pas négligeables en
regard des délocalisations d'établissements français. Au total, pour Rhône-Alpes, nous n'avons recensé que 151 emplois supprimés en 1993 (et 73 en 1997) par des délocalisations à partir d'établissements français, tandis que 120
emplois ont été créés par relocalisations en 1993 (aucun en
1997)
[12].
Si donc l'effet direct d'une délocalisation est négatif,
toutes choses égales par ailleurs, globalement il est cependant insignifiant. Ce résultat est cohérent avec les scénarios
produits par le modèle de P. Artus [1995].
Les IDE et l'accroissement de la production à l'étranger ne
nuisent pas à l'emploi domestique
Les modèles de L. Brainard-D. Riker [1997] ou de S.
Chédor [2000], de même que les études sur les IDE citées
supra, concluent à une corrélation positive entre IDE et
emploi. Cela n'est pas pour surprendre puisqu'elles utilisent
souvent la variable d'activité économique expliquée (valeur
ajoutée ou exportation/importation) comme proxy de
l'emploi.
D'autres études sont moins optimistes, mais vont également à l'encontre de la thèse Arthuis ainsi que des modèles
théoriques traditionnels qui privilégient un effet de substitution entre investissement à l'étranger et emploi domestique. P. Messerlin [1995] observe ainsi que l'on ne peut
induire de causalité entre flux d'IDE et réductions d'emplois :
"premièrement, les investissements directs à l'étranger sont
essentiellement le fait de branches à créations nettes
d'emplois. (...) Il n'existe aucun élément permettant d'affirmer que les délocalisations sont surtout le fait d'activités
subissant des pertes nettes d'emplois. (...) Deuxièmement, la
situation est plus complexe pour les investissements directs
en provenance de l'étranger : les investissements directs en
provenance de la CE vont plus que proportionnellement aux
branches d'activité accusant de fortes pertes d'emplois. En
revanche, les investissements directs en provenance des pays
non membres de l'OCDE vont essentiellement aux branches
d'activité qui sont créatrices nettes d'emplois ; quant aux
investissements directs en provenance des autres pays de
l'OCDE, ils se trouvent dans une position intermédiaire."
On pourrait certes objecter que ces travaux ne prennent
pas en compte l'éventuel effet de substitution entre investissement à l'étranger et investissement domestique
[13] (ce qui
supposerait, entre autres, d'intégrer dans l'analyse les investissements de portefeuille). La portée de cette critique –
qu'il conviendrait de préciser à l'aide de modèles de
portefeuilles – doit cependant être relativisée dans la mesure
où, comme on l'a dit, la France est un pays-carrefour relativement équilibré au niveau des flux d'investissements étrangers. De plus, on a montré, plus généralement, que le niveau
de la production à l'étranger n'était pas un facteur négatif
pour l'emploi domestique [J.-P. Chanteau, 2000a] : pour
Rhône-Alpes, les corrélations entre le degré d'implantation
des entreprises rhône-alpines à l'étranger en 1991 et d'une
part l'évolution de l'emploi dans la Région avant 1991,
d'autre part l'évolution de l'emploi après 1991, ne sont pas
significatives – notamment pour l'emploi industriel.
Commerce international et emploi
Malgré l'homogénéité de ces résultats, il semble toutefois
nécessaire d'aborder la question sous l'angle de l'effet des
échanges commerciaux internationaux sur l'emploi domestique. En effet, outre la non-exhaustivité des corpus utilisés,
notre étude empirique sur les délocalisations ainsi que celles
sur la production à l'étranger ou les IDE ne constituent
qu'une photographie et ne permettent pas d'apprécier l'effet
cumulé des délocalisations sur l'emploi national. L'approche
par les flux commerciaux permet de surmonter ces deux
problèmes (en revanche, elle ne permet pas de distinguer ce
qui relève spécifiquement des délocalisations parmi les évolutions des flux commerciaux, et ne constitue donc qu'une
approche par excès).
La période qui nous intéresse peut être délimitée à partir
des témoignages recueillis lors des auditions aux différents
rapports parlementaires traitant des délocalisations en 1993
[J. Arthuis, 1993 ; P. Devedjian, 1993 ; F. Borotra-G.
Chavanes, 1993]. Ils suggèrent le développement historique
suivant :
- premières délocalisations dans la seconde moitié des
années 60, pour les secteurs de l'habillement et de la
chaussure ;
- progression significative dans les années 70-80 pour
ces secteurs ainsi que pour l'électronique grand public,
le jouet, l'optique ;
- ralentissement dans les années 90 (pour causes d'investissements de productivité en France, de contraintes techniques et commerciales), en même temps
qu'extension vers d'autres secteurs (tertiaire notamment).
Une première approche a consisté à discuter le lien entre
importations et emploi sur la période concernée. C'est la
démarche du rapport Arthuis où les délocalisations sont
définies implicitement comme toutes importations commerciales concurrençant des productions françaises, depuis
les tomates marocaines jusqu'aux chaussures asiatiques, avec
ou sans transfert préalable de l'activité productive résidente,
et dont le déterminant serait le différentiel de coût salarial
entre la France et les pays "de délocalisation". Cette
approche peut être fortement critiquée : (i) au niveau de la
prépondérance du facteur "coût salarial" dans la géographie
internationale des productions et des échanges [P. Petit-T.
Ward, 1995] ; (ii) au niveau du concept de substituabilité, et
donc de concurrence, des importations ; (iii) enfin au niveau
de la théorie du commerce international qu'elle pré-suppose
implicitement, où les importations sont comptées comme un
choc exclusivement négatif tandis que les exportations sont
absentes du raisonnement (i.e. comme si l'on raisonnait seulement en termes d'avantages absolus).
Les balances-emplois du commerce extérieur (solde des
contenus en emplois des exportations et des importations)
constituent une deuxième méthode d'analyse, qui répondent
à la troisième des critiques que l'on vient de formuler. Elles
sont toutefois contestables puisque soit elles sont tautologiques
[14], soit elles renvoient aux modèles ricardiens [C.
Vimont, 1993] – avec une instrumentalisation politique
parfois simpliste
[15]. Or, une limite importante de la méthode
des balances-emplois réside dans sa sensibilité aux hypothèses initiales, notamment les coefficients techniques utilisés pour convertir en emplois la valeur d'une production ou
d'un échange commercial – d'où une abondante littérature
mobilisée, à commencer par l'exposé de Leontieff en 1953.
C'est ce qui explique la largeur de l'éventail des résultats
(pour le cas français,
cf. Tableau 5), A. Wood [1994] considérant même que le commerce international est le principal
facteur de réduction de l'emploi non qualifié dans les pays
industrialisés
[16].
Tableau 5
La sensibilité des balances-emplois aux
conventions de calcul (calculs pour la France, 1991)
Tableau 5 : La sensibilité des balances-emplois aux
conventions de calcul (calculs pour la France, 1991)
Méthode Leontiev +130 000
C. Vimont [1993] +106 000
F. Farhi-C. Vimont [1997] -170 000
H. Bonnaz et al. [1994] -300 000
Il nous semble donc difficile, à la fois pour des questions
méthodologiques et théoriques, de s'appuyer sur les balancesemplois pour conclure quant à l'effet du commerce
international sur l'emploi.
De ce fait, a contrario de la démarche Arthuis, d'autres
auteurs ont d'abord calculé les facteurs domestiques de
l'évolution de l'emploi, seul le résidu étant alors imputable à
l'échange international. Par exemple, dans le cas du textilehabillement, qui est souvent considéré comme le secteur le
plus concerné par les délocalisations, on peut dresser le
constat suivant :
- certes, l'emploi a baissé dans le textile-habillement
(-50% entre 1975-95) alors que le volume des impor-
textiles triplaient dans le même temps ;
- mais la productivité du travail dans ce secteur a
entre 1975 et 1995 (+3,5%/an en moyenne)
que la demande domestique progressait peu (en
réels – F constants 1992 –, elle est passée de
à 220 millions F, soit +30% entre 1975 et 1995,
que la production reculait de 7%, de 190 à
millions F) ;
- donc, même si les importations de textile-habille-
n'avaient pas progressé, l'emploi du secteur
baissé de 32%.
De même, C. Mathieu et H. Sterdyniak [1994] estiment
que de 90 000 à 140 000 emplois industriels seulement
auraient été perdus à cause du commerce avec l'Asie du Sud-Est (soit, via les effets d'entraînement, une perte globale
d'emplois comprise entre 190 000 et 230 000), c'est-à-dire
entre 5% et 9% seulement de la baisse de l'emploi manufacturier en France.
Ces résultats rejoignent les conclusions générales de P.
Krugman [1996] quant à l'impact modéré de l'ouverture
internationale sur les économies nationales. Toutefois, ils
doivent aussi être réévalués par la prise en compte des
interactions entre facteurs domestiques et facteurs étrangers
de l'emploi : en effet, concurrence internationale et investissements de productivité domestiques ne sont pas indépendants [O. Cortès-S. Jean, 1997].
L'interaction entre gains de productivité et structure du
marché
[17] passe à la fois par des effets d'offre (par exemple,
des économies d'échelle peuvent être engendrées par
l'accroissement des exportations) et de demande (avec l'importation de produits substituables à moindre prix, tout se
passe comme si les ménages du pays importateur bénéficiaient d'un gain de pouvoir d'achat, comme dans le cas d'un
progrès technique), aux niveaux microéconomique et macroéconomique. La question est alors à la fois celle de la
résultante de ces effets et celle de leur homogénéité par
rapport aux différents agents économiques : question
complexe qui renvoie tout autant à la dynamique de l'offre
qu'à celle de la demande, et aux effets multidimensionnels
induits par l'impact de court terme des adaptations sectorielles et des politiques publiques correctrices.
Les modèles qui, à la différence des balances-emploi,
incorporent des effets macroéconomiques induits (sous forme d'une réponse keynésienne de court terme sur la demande) concluent à un effet plutôt positif [J. Pisani-Ferry, 1993 ;
P. Villa, 1996] sous la condition que le pays industrialisé
soit en situation de chômage keynésien
[18].
Inversement, C. Pottier [1996 ; 1999], pour qui les FMN
sont à l'origine du processus de mise en concurrence de la
main-d'œuvre des pays industrialisés et des NPI, estime que
les délocalisations ont un effet négatif massif bien supérieur
à ce qu'indiquent les modèles de commerce international
parce qu'elles sont indissociables de l'état de la concurrence
qu'organisent ces firmes à une échelle de plus en plus
mondiale – et que cela pèse d'autant plus sur la maind'œuvre non qualifiée que les possibilités d'approfondissement de la taylorisation ne sont pas épuisées, voire
s'accroissent grâce à l'abaissement des coûts et des délais de
transport et de communication.
Si l'on s'accorde, à l'instar d'O. Cortès et S. Jean [1997], à
reconnaître que ce débat n'est pas tranché, il nous semble
important cependant de souligner qu'un facteur discriminant
entre ces deux thèses réside dans les conditions institutionnelles de répartition des gains de productivité, au double
plan national et international, déterminantes quant à l'impact
final, positif ou négatif, plus ou moins égalitaire, des délocalisations. De ce point de vue, la position de C. Pottier revient
à considérer que le gain de productivité microéconomique
produit par une délocalisation est entièrement approprié par
les actionnaires de la FMN qui délocalise. Inversement, la
thèse libérale [P. Devedjian, 1993] continue classiquement
d'ignorer cette question de la répartition, reprenant implicitement la théorie du
trickle down
[19].
C'est aussi dans cette perspective qu'il conviendrait de
discuter la question de la différenciation (selon les entreprises, les secteurs, les qualifications de la main-d'œuvre,
etc.) des effets de l'internationalisation des économies
[20] : en
effet, dès lors que l'on met en évidence d'une part les
interactions entre production et répartition et d'autre part la
dimension sociale de la construction des marchés internationaux, on ne peut plus conclure à une "menace" déterministe sur les emplois domestiques, ni même sur les
emplois non qualifiés d'un pays industrialisé (la largesse de
l'éventail des résultats d'études empiriques ou de modélisations confirme ce point). De fait, les interactions entre
gains de productivité, emploi/revenu (selon les qualifications) domestique et ouverture internationale des marchés
doivent encore être mieux spécifiées : on peut ainsi estimer
que les approches en termes de "mondes de production" [R.
Salais-M. Storper, 1993] ou de "proximité" [G. Colletis
et
al., 1997] permettent d'avancer dans ce sens en les confrontant notamment au concept d'espace de valorisation du
capital issu de l'analyse marxiste [F. Chesnais, 1998] et aux
développements récents de la théorie de la régulation sur les
formes institutionnelles d'insertion internationale
[21].
L'INSTRUMENTALISATION POLITIQUE DES
DÉLOCALISATIONS
Au total, que l'on analyse l'effet propre des délocalisations telles qu'on les a précisément délimitées, ou que
l'on resitue la délocalisation dans le contexte plus systémique de la multinationalisation des firmes et des échanges
commerciaux et financiers internationaux, on ne peut soutenir la thèse qu'elles constituent un choc négatif majeur sur
l'emploi en France. Une conclusion qui vaut aussi – à peine
modérée – pour l'emploi non qualifié, y compris pour les
secteurs dits "de délocalisation" tels l'habillement, et pour
les échanges avec les pays à bas niveau de salaire.
Cela nous a conduit à identifier deux enjeux. Le premier
est l'interaction entre l'effort de productivité des entreprises
et la structure des marchés, notamment leur degré d'ouverture internationale : il importe notamment de mieux comprendre le processus de décision conduisant aux différentes
modalités de recherche de gains de productivité – dont les
choix de localisation et de mobilité. Nous avons ainsi
suggéré [J.-P. Chanteau, 2000a] que la représentation couramment admise en économie sur les déterminants des choix
de localisation a conduit à surestimer l'impact des délocalisations dans l'industrie, mais risque aussi de les sous-estimer pour le tertiaire. Il y a là un champ de recherche,
aussi bien empirique que théorique, à développer. Les
limites des approches en termes d'agents représentatifs,
d'espaces dotés (en facteurs de production ou en techniques)
et de rationalité substantive doivent être ici dépassées au
profit d'approches évolutionnaires institutionnalistes, intégrant la dimension territoriale des activités économiques [G.
Colletis et al., 1997].
Le second enjeu est celui de l'instrumentalisation des
délocalisations en matière de politique économique et de
négociations sociales. En effet, au vu des résultats que nous
avons produits, il faut évidemment se demander pourquoi les
délocalisations ont autant structuré le débat social et politique des années 1990. On suggèrera ici une triple hypothèse
pour expliquer ce paradoxe :
- la délocalisation retient l'attention des milieux patronaux
et des experts du monde de l'entreprise parce que, même si
elle est peu utilisée, c'est une stratégie toujours envisageable
pour une entreprise (potentialité), d'autant plus attrayante
qu'elle s'inscrit dans les modèles d'excellence de ces milieux
calculabilité et flexibilité de l'ensemble de l'organisation
productive) en même temps qu'elle alimente un discours légitimant le maintien d'une pression sur l'évolution salariale ;
- une délocalisation représente "le comble de l'absurde"
d'où leur caractère symbolique, spectaculaire, et, donc, sa
surmédiatisation) pour ceux qui vivent de fait l'internationalisation de l'économie comme une menace ou comme un
appauvrissement
[22] : dans ce cas, la délocalisation est associée
confondue – à toutes les manifestations de la multinationalisation et de la mondialisation. Comme le résument J.-R.
Chaponnière et al. [1994, p. V ], "le premier dérapage a
consisté à étendre la notion de délocalisation à tout investissement à l'étranger (accompagné ou non d'une fermeture
dans le pays d'origine) quel que soit son objectif (marché
étranger ou réimportation), et le second dérapage a été de
l'évoquer à propos des importations en provenance des pays
à bas salaire'". Il s'agit là, comme pour la position
précédente, de l'expression parfaitement normale de représentations sociales, qui sont une dimension socio-cognitive
déterminante des comportements économiques [J.-P.
Chanteau, 2000a ; pour une application en politique macroéconomique, voir F. Lordon, 1997] ;
- de façon générale, dans le débat en cours sur l'ouverture
des économies nationales, la multiplicité des représentations
sociales en jeu (qui renvoient à une multiplicité d'expériences, de connaissances, d'intérêts, de projets, etc.) et des
alliances sociales nécessaires pour mener une action politique ou syndicale fait qu'il y a " addition " , plutôt que disjonction, des différentes délimitations empiriques de la
délocalisation (de la plus restrictive à la plus large) : or,
quelles qu'en soient les raisons, analytiques ou phénoménales, cette confusion n'a pu être scientifiquement clarifiée, faute d'étude quantitative exhaustive et non équivoque
sur les délocalisations
[23]. Plutôt que de parler d'erreur scientifique, il faut voir là une limite du champ de la science
économique instituée, dont les objets ne recouvrent pas
nécessairement les catégories du sens commun
[24].
In fine, s'il est une réalité macroéconomique des délocalisations, c'est donc plutôt leur instrumentalisation politique comme menace permettant de prolonger, aux niveaux
des politiques publiques et des entreprises, une austérité
salariale alors que celle-ci était devenue difficilement plaidable dans les années 1990, après quinze ans de dumping
social qui a placé le coût unitaire du travail en France aux
premiers rangs de l'Union européenne.
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[1]
L'auteur remercie les deux
referees anonymes de la revue pour leurs
remarques pertinentes ainsi que les chercheurs de l'IREPD avec qui des
éléments de cet article ont été discutés. Il assume cependant seul les thèses
défendues ici et les éventuelles erreurs de cet article.
[2]
Les difficultés de réalisation pratique expliquent que cette étude ne porte
que sur une seule Région (Rhône-Alpes, en 1993 et en 1997), mais le poids et
la représentativité de cette Région fondent cependant son intérêt.
[3]
Et donc, sauf à assimiler délocalisation et internationalisation de la production, les statistiques de commerce mondial, de flux et de stocks d'IDE ou d'investissements de portefeuille, de production à l'étranger et d'échanges intragroupes, ne sont pas des indicateurs de délocalisation. De même, nous ne
retenons pas les notions d'échanges internationaux croisés de produits similaires ou d'intraconsommation qui sont définies au niveau de la branche ou du
secteur : l'importation d'un arbre à cames par un constructeur automobile ne
signifie pas nécessairement que sa production a été délocalisée auparavant.
[4]
Ce qui l'amène par exemple à parler de délocalisation à propos de l'importation de tomates marocaines.
[5]
Suit un tableau de six sociétés – Thomson (électronique), Noel (chaussure),
Lafuma (mobilier de jardin), Jullien (habillement), Pact Group (informatique), Cobra (cuir horlogerie) – qui se sont implantées en Asie du Sud-Est et
en Tunisie essentiellement, ainsi qu'au Portugal, en Hongrie, à Madagascar et
à Mauritius.
[6]
Source Eurostat détaillant 7500 produits et 200 pays, analysée par
[C.Berthomieu
et al., 1985].
[7]
Nous ne discuterons pas ici la pertinence de ce seuil ni la non-prise en
compte des investissements de portefeuille. Le biais, par rapport à notre
problématique, est en effet minimisé par le fait que la France est un payscarrefour où, sauf à la fin des années 1980, les soldes des flux entrants et
sortants, d'IDE et d'investissements de portefeuille, sont peu déséquilibrés.
[8]
Cités par C. Pottier [1996].
[9]
L'auteur inclut dans ce groupe : l'Amérique Latine, l'Afrique, l'ex-CAEM, les
pays méditerranéens (Turquie, Maroc, Tunisie, Lybie, Égypte, Soudan), les
quatre Dragons (Corée du Sud, Hong Kong, Singapour, Taïwan) et les pays
émergents (Bangladesh, Brunei, Cambodge, Chine, Inde, Indonésie, Malaisie,
Myanmar, Philippines, Sri Lanka, Thaïlande, Vietnam).
[10]
Et précisons qu'il n'y a pas de corrélation significative pour les secteurs :
équipement du foyer, composants électriques-électroniques et textile.
[11]
Entreprises de plus de 20 millions de F de chiffre d'affaires, dont un établissement au moins est implanté dans la Région Rhône-Alpes. L'échantillon,
constitué à partir des informations publiées par l'hebdomadaire professionnel
Bref Rhône-Alpes, est jugé représentatif, en comparant sa structure à la base
de données SUSE de l'INSEE, sauf pour les établissements publics qui, de ce
fait, n'ont pas été retenus dans l'étude. Celle-ci porte donc sur les établissements privés de l'agriculture (hors exploitations agricoles), de l'énergie, de
l'industrie et du tertiaire marchand. La lourdeur d'une telle étude, dont le
corpus initial n'est pas informatisé ni centralisé, explique que ne soit traitée
qu'une seule Région (la répartition sectorielle en Rhône-Alpes a par ailleurs
l'avantage d'être proche de la moyenne nationale).
[12]
Ces chiffres ne sont toutefois que des ordres de grandeur à considérer avec
prudence car la moitié des cas de délocalisations et relocalisations identifiés
ne sont pas documentés quant à leur effet sur l'emploi.
[13]
Argument qui est pourtant régulièrement invoqué depuis le début du XX ème
siècle [J.-P. Chanteau, 2000a].
[14]
De fait, pour la France, l'amélioration de la balance courante à partir du
milieu des années 1980 correspond mathématiquement, par la méthode des
balances-emplois, à un effet positif sur l'emploi domestique.
[15]
Supposant implicitement que l'on pourrait substituer des productions
nationales aux importations, sans effet sur les exportations.
[16]
Toutefois, il a précisé depuis que, selon lui, le choc est désormais terminé et
il ajoute curieusement que
"the entry of China and India, pushing down the
world prices of these low-skill-intensive manufactured goods will benefit
developped-country workers, skilled and unskilled alike" [A. Wood, 1995].
[17]
Question qui fut trop négligée dans le débat sur les délocalisations bien
qu'elle soit présente en analyse économique depuis A. Smith.
[18]
Le résultat faiblement négatif de C. Mathieu et H. Sterdyniak [1994] ne
porte que sur les seuls échanges avec les NPI d'Asie.
[19]
Pour une critique de cette notion en relisant les développements récents des
théories de l'échange international, voir [J.-P. Chanteau, 2000b].
[20]
Rappelons que les délocalisations ont un impact empirique trop faible pour
que la différenciation de leurs effets soit significativement observable.
[21]
Voir, par exemple, les trois premières livraisons de
L'Année de la régulation
(vol.1,1997 ; vol.2,1998 ; vol.3,1999).
[22]
Position légitime dès lors que l'on n'assure pas à chacun des participants à
l'échange un gain à l'accroissement de l'échange économique international [R.
Guesnerie, 1998]. Cette question théorique récurrente dans les débats d'économie du développement depuis les années 1950 reste ouverte [Chanteau,
2000b].
[23]
Telles que définies ici.
[24]
Il est d'ailleurs regrettable que l'analyse du sens commun ait été délaissée
par les économistes du XX ème siècle [Ph. Steiner, 1998].