2001
INNOVATIONS
Les nouveaux entrepreneurs et la naissance de leur vocation
Michel Pinçon monique pinçon-charlot
IRESCO-CSU CNRS, Paris
Pour comprendre les conditions de transmission de l'entreprise de la
première à la seconde génération, il faut se pencher sur les conditions de
l'apparition de leur "vocation" de patron. Le nouvel entrepreneur qui a
construit une fortune professionnelle hors du commun peut adopter une
attitude dynastique ou une attitude méritocratique. Cette diversité des attitudes renvoie aux conditions sociales familiales et psychiques dans lesquelles s'est formée la détermination à réussir du fondateur, comme à la
diversité des expériences et des itinéraires
In order to understand the
conditions in the transmission of an enterprise from the first to the
second generation, it is necessary to analyze the specific conditions in
which the entrepreneur has developed his "vocation". The new entrepreneur who has built an exceptional professional fortune can choose a
dynastic attitude or a meritocratic one. This diversity in attitudes corresponds to social, psychical and familial conditions in which the founder's
determination has grown, as well as the diversity in experiences and
paths.
Les nouveaux grands patrons, nés dans une famille
pauvre, modeste ou de condition petite bourgeoise, semblent
tout devoir à leurs propres mérites, en tout cas ils présentent
ainsi les raisons de leur trajectoire exceptionnelle. En réalité,
bien souvent, leur réussite économique s'enracine aussi dans
l'histoire familiale
[1]. Cette réussite se prépare avec les générations qui précèdent le fondateur mythique d'une dynastie.
Il y a parfois des artisans, des commerçants, de petits entrepreneurs parmi les ascendants des dix-sept grands patrons
que nous avons interviewés. Il peut s'agir aussi de familles
encore plus modestes avec des ouvriers et des paysans dans
les ascendants les plus directs. Il est des patrons qui sont
issus de familles de salariés, d'enseignants ou de fonctionnaires. Mais même dans ces cas on peut trouver dans
l'histoire familiale des facteurs au principe de la réussite.
UN GOÛT DE L'INDÉPENDANCE
Les pères artisans, petits commerçants ou petits entrepreneurs assurent souvent les inculcations précoces et familières de la culture des travailleurs indépendants. C'est au cours
des dîners familiaux que Pierre Blanc s'est initié aux problèmes des professionnels de la restauration alimentaire. Son
père, Clément Blanc, qui avait quitté sa Lorraine natale, sans
fortune, mais avec un CAP de comptable, était à la fois
négociant en viande et restaurateur. Il possédait, en effet la
grande et célèbre brasserie du Pied de Cochon, l'un des hauts
lieux des Halles de Paris. L'art de la décision, Pierre Blanc,
dit l'avoir acquis autour de la table en suivant les
conversations entre son père et sa tante qui assuraient la
charge directe de la direction de la brasserie.
Ces apprentissages au sein du milieu familial, dès la
petite enfance, concernent, au-delà de la compétence technique, des dispositions fondamentales, comme le goût d'être
son propre maître, de ne dépendre de personne dans son
travail. On pourrait aussi donner les exemples de Paul-Louis
Halley, président du groupe de la grande distribution Promodès qui vient de s'allier avec le groupe Carrefour, de Pierre
Bellon, patron de la Sodexho, ou de Rémy Robinet-Duffo,
président du groupe Henner, pour montrer que les origines
de nombre des dirigeants des grosses entreprises d'aujourd'hui plongent dans ce qui paraît être un vivier important du
patronat nouveau, à savoir la petite ou moyenne entreprise
artisanale, commerciale ou quelquefois industrielle.
A partir de traumatismes sociologiques et de blessures
affectives, certains patrons ont eu à prouver et à se prouver
qu'ils étaient capables d'autre chose que ce à quoi le destin
semblait vouloir les condamner. C'est là un facteur important de ces réussites improbables.
Ainsi, la détermination avec laquelle Jean-Pierre Savare
se lança dans l'aventure des affaires, en reprenant l'imprimerie Oberthur, devenue depuis une entreprise leader dans
l'impression de haute sécurité (carnets de chèques, billets de
banques, cartes de crédit), a certainement à voir avec le fait
qu'il n'avait jamais accepté que la tradition entrepreneuriale
familiale ait été interrompue par son père, ingénieur à la
SNCF. Celui-ci n'avait pas souhaité, préférant le statut de
fonctionnaire, reprendre l'affaire familiale, fondée à Caen
par son arrière-grand-père. On peut même se demander si
l'échec de Jean-Pierre Savare au baccalauréat, ce qui fut un
événement déclencheur, n'était pas déjà une manière de
refuser la voie tranquille tracée par le père. Toujours est-il
que le discours sur sa carrière étonnante d'autodidacte se
réfère fréquemment à ce qui est présenté comme une
désertion du père face aux charges et aux risques de la libre
entreprise.
Les crises existentielles que certains drames familiaux
peuvent représenter sont au fondement intime d'une vocation
d'entrepreneur, qui a peu à voir, avec le plaisir pur et simple
de l'enrichissement, ni même du seul pouvoir. C'est aussi le
cas de Raymond Oberjmaster, fabricant de jeans et de
vêtements sous la marque Ober, qui eut une enfance tragique
et matériellement difficile, ses parents ayant été exterminés
dans les camps nazis. Victimes, d'une façon ou d'une autre,
de destins porteurs de petites ou de grandes douleurs,
certains patrons ont trouvé dans la réussite économique et,
donc sociale, la réponse à ces défis de l'existence.
Avec Jean-Marc Lech, coprésident de l'institut de sondage IPSOS, il s'agit surtout de rompre avec une condition
sociale modeste. La dimension proprement économique,
l'envie lancinante d'échapper à la médiocrité des conditions
de vie de l'enfance sont alors le moteur principal du
processus qui est avant tout celui d'un enrichissement. C'est
là la raison première de la démarche entrepreneuriale de
Jean-Marc Lech qui trouve à s'exprimer, dans les années
soixante, à travers une conjoncture favorable au marketing, à
la publicité et au sondage d'opinion. Son grand-père paternel
était un immigré polonais arrivé en France juste après la
Première Guerre Mondiale et dépourvu de toute qualification. Jean-Marc Lech a donc grandi dans la banlieue industrielle et sidérurgique de Valenciennes, puisque son grand-père, puis son père, ont travaillé à Usinor.
En tout cas, J.M. Lech réussit : après d'honnêtes études (il
est licencié en sociologie et en philosophie), à trente ans il
est déjà le directeur commercial, puis, très vite, le directeur
général de l'IFOP, institut de sondage où il commence à faire
ses armes. Sans doute, le jeune homme, décidé à échapper à
ses origines et aux conditions modestes de son enfance, a-t-il
eu la chance de se trouver au bon moment dans un secteur
promis à un rapide développement. Les sondages d'opinions,
l'évaluation de l'impact des campagnes publicitaires ou
l'élaboration des stratégies de la communication politique,
ont connu un essor auquel il a pu participer grâce à sa
formation. Ce champ professionnel nouveau et en pleine
expansion fut un tremplin parfait pour le jeune licencié dans
des disciplines littéraires en général moins porteuses.
La production d'hommes d'affaires qui réussissent est le
résultat d'un processus qui conjugue une histoire individuelle, au principe de dispositions psychologiques et sociales,
avec des conditions de la pratique qui permettent à ces potentialités de se révéler ou qui les forcent à s'exprimer, leur
mise en œuvre devenant dans cette conjoncture une opportunité heureuse ou une nécessité vitale. "L'opportunisme :
savoir saisir des opportunités, écrit Michel Amiot, des
expressions qui n'ont, loin de là, aucun sens péjoratif dans la
bouche des dirigeants d'entreprises."
[2]
RUPTURES DANS DES LIGNÉES DE
FONCTIONNAIRES
A notre grande surprise, les familles de fonctionnaires
apparaissent fécondes en nouveaux patrons. Alors qu'on
pouvait supposer, a priori, que l'antinomie entre la fonction
publique et les affaires, que bien des patrons interrogés ont
d'ailleurs évoquée devant nous, aurait pu être un obstacle à
l'apparition de nouveaux patrons originaires de ce milieu. On
peut distinguer deux cas de figures : d'une part, les patrons
comme Yvon Gattaz, qui fut Président du CNPF (devenu le
MEDEF) de 1981 à 1986, Jean-Charles Naouri, patron
d'Euris, un holding qui contrôle, entre autres sociétés, la
chaîne des super et hypermarchés Casino, ou encore André
Rousselet, qui partage avec ses trois enfants la propriété du
groupe G7 (taxis, stockage, radio, transport et location de
véhicules). Tous sont fils d'enseignants ou de fonctionnaires
moyens, dont le métier concrétisait déjà une relative
ascension sociale, que l'entrée du fils dans le monde des
affaires va amplifier.
Il existe d'autre part des patrons issus de la haute fonction
publique, de lignées de la bourgeoisie de robe ou, pour
mieux de dire, de la noblesse d'État
[3]. L'accession au monde
des affaires apparaît alors comme une sorte de transgression
d'une règle qui voudrait que la famille reste au service de
l'État. Appartenant déjà aux classes dominantes par leur
naissance, les enfants qui, comme Marc Ladreit de Lacharrière, fondateur de Fimalac, un holding qui contrôle des
sociétés de service à l'industrie et aux entreprises, font
carrière dans les affaires, ajoutent le capital économique aux
autres formes de capitaux qui sont déjà présents dans ces
familles.
Enseignants modestes, fonctionnaires de rang moyen ou
grands commis de l'État, le service public a fourni quelques-uns des grands patrons. On ne peut donc ramener la vocation
de façon simple à une origine sociale : les grands entrepreneurs ne sont pas nécessairement les enfants de petits entrepreneurs et, les fonctionnaires n'engendrent pas seulement
des salariés de la fonction publique. La diversité des origines
sociales des nouveaux entrepreneurs se retrouve aussi dans
leur rapport à l'instruction scolaire.
DES AUTODIDACTES ET DES ÉNARQUES
Bons ou mauvais élèves se côtoient dans le patronat
nouveau. Bien plus : l'école n'est pas nécessairement le
levier qui a permis aux plus démunis de compenser la faiblesse des ressources dont ils disposaient par leur naissance.
Ce ne sont pas les plus pauvres qui ont fait les meilleures
études. Les diplômes et les grandes écoles sont des moyens
pour les enfants de milieux modestes d'engager une ascension sociale dans la fonction publique ou dans les étatsmajors des entreprises. Ils peuvent être un moyen, pour certains, d'accéder à la fortune professionnelle, mais ce n'est pas
une condition nécessaire et encore moins suffisante.
Tout se passe comme si les facteurs déterminants de la
réussite, de l'efficacité compétitive, se situaient en amont, en
tout cas en dehors de l'institution scolaire elle-même. L'école
a été utilisée, par certains, comme moyen d'accéder au sommet économique de la société. Elle n'a pas été le facteur
déclencheur de trajectoires exceptionnelles. Tous les énarques ne deviendront pas de grands patrons aux fortunes professionnelles dépassant des centaines de millions de francs.
A l'inverse, on ne peut pas voir systématiquement dans un
arrêt précoce de la scolarité ou dans des échecs apparemment définitifs le point de départ obligé d'une attitude de
défi, l'individu cherchant nécessairement à faire ses preuves
contre l'institution qui l'a rejeté ou dans laquelle il n'a pu se
mouler. La réussite dans le monde des affaires paraît peu
liée aux vicissitudes scolaires et au niveau atteint dans le
cursus des études.
Les disciplines choisies, les études scientifiques et commerciales, mais aussi les études de droit et de sociologie
viennent, une fois encore, conforter cette conclusion : les
nouveaux entrepreneurs ont suivi des itinéraires très diversifiés et ils doivent leur bonne fortune, leur réussite à une
interaction constante et dynamique entre leur personne,
c'est-à-dire du social incorporé, une histoire psychique singulière, et les conditions de leur pratique, social objectivé en
particulier dans l'économie.
Le terrain, comme ensemble de lieux où mener l'observation ethnographique d'un groupe social, suppose l'existence
d'un réseau qui en relie les membres : un hall de gare où se
croisent des agents sociaux provenant de tous les horizons,
ne saurait constituer un terrain où observer le groupe dans
son identité. Pour cette raison de nombreux entrepreneurs
n'ont pu faire l'objet d'une enquête ethnographique systématique.
A l'inverse des familles anciennes de la bourgeoisie, qui
forment un groupe au niveau d'interconnaissance élevée,
avec sa sociabilité et ses lieux de rencontre
[4], l'absence de
liens familiaux ou de simple sociabilité entre les interviewés
a pour résultat l'absence de terrain. Car ces nouveaux entrepreneurs constituent un groupe totalement préconstruit qui
est un véritable carrefour social. On y vient du haut de la
société comme du bas ou des couches moyennes commerçantes. On y trouve des autodidactes et des énarques. Il n'y a
donc guère de lieux où des agents pourvus d'habitus aussi
contrastés aient du plaisir à se retrouver. Il faudra certainement attendre la seconde génération pour voir se constituer
un terrain d'observation ethnologique.
PEUT-ON PARLER DE VOCATION ?
Toute idée de vocation renvoie à celle de libre arbitre,
comme l'écrit Charles Suaud à propos de la vocation sacerdotale : "Il en va du prêtre comme de l'artiste : une vocation
'intéressée' ou 'forcée' n'est plus, à la limite, une vocation"
qui ne peut être conçue autrement que "comme un mouvement intérieur et comme un acte d'absolue liberté."
[5]
Paradoxalement, c'est dans la mesure même où la vocation des entrepreneurs apparaît plus déterminée qu'elle est
ressentie avec le plus de vivacité comme véritable vocation,
intention vitale de réalisation de soi et de ce pourquoi on
éprouve le sentiment d'être fait. Or, ce sentiment est présent
chez ceux qui ont eu tout le loisir d'intervenir sur les
modèles et les valeurs de l'entreprise au sein d'un milieu
familial appartenant déjà à cet univers, les parents étant
petits industriels, artisans ou commerçants. En étant soi-même, on ne fait que réincarner le modèle parental, on le
poursuit. Cette réincarnation sociale est vécue sur le mode
de la réalisation de soi, de la réponse positive aux désirs les
plus formels de la volonté personnelle. Ceux des nouveaux
entrepreneurs dont le milieu familial peut être considéré
comme un vivier de chefs d'entreprises, à savoir les familles
de la petite bourgeoisie entrepreneuriale, adhèrent le plus
volontiers à l'idée de la vocation, alors même que de
l'extérieur leur destin paraît avoir été d'avance tout tracé.
Les autres interviewés ont produit des récits incertains,
chaotiques, sous le rapport de la trajectoire professionnelle.
Le trajet suivi a été hésitant et aurait pu prendre un autre
cours. Ou encore, les récits ont une tonalité dramatique,
révélant plus ou moins explicitement une blessure narcissique, une plaie mal refermée. Il n'y avait pas vocation ou
alors elle est née, paradoxalement, d'avoir été contrariée. Les
ruptures dans des lignées de petits entrepreneurs semblent
ainsi avoir conduit certains de nos interviewés à surenchérir
sur leur destinée. Ces trajectoires auraient pu s'infléchir
autrement si elles n'avaient pas rencontré, à un moment
donné, une conjoncture favorable à l'éclosion de la réussite
exceptionnelle à laquelle elles ont fini par aboutir. A un
certain moment, il y a eu cristallisation, une volonté forte
mais imprécise quant à ses objectifs, trouvant à se fixer sur
une situation et produisant cette réussite qui aurait pu ne pas
se produire sans cette rencontre, sans cette utilisation d'opportunités du champ économique par des agents pourvus des
attentes qui leur permirent de s'en saisir.
ATTITUDES DYNASTIQUES ET ATTITUDES
MÉRITOCRATIQUES FACE A L'AVENIR DE
L'ENTREPRISE
Ces deux pôles du rapport à la vocation sous-tendent les
deux types d'attitudes et de dispositions que l'on peut
caractériser comme dynastiques ou méritocratiques. Les
familles déjà insérées dans l'univers de l'entreprise ne transmettent pas que les modèles et les valeurs propres à ce
milieu, elles induisent aussi une certaine relation au temps
où la lignée familiale est essentielle.
Il semble bien que les dispositions dynastiques, la volonté
affirmée de transmettre l'entreprise à ses descendants, soient
d'autant plus marquées que l'on a affaire à une famille où les
parents, voire les grands-parents sont déjà des entrepreneurs
même très modestes. A l'opposé, les entrepreneurs issus de
familles de fonctionnaires ou de salariés tendent à produire
une représentation du monde fondée sur le mérite personnel
et à dissocier l'avenir de leur entreprise de celui de leur
famille. Dans cette logique méritocratique, c'est à chacun de
mettre en évidence ce qu'il mérite par ses propres œuvres.
C'est à chacun de faire ses preuves durant son existence.
Recommencement sans fin, il n'y a pas dans la méritocratie
cette continuité enchantée de la dynastie. Celle-ci fonde sa
légitimité dans l'immortalité symbolique, la méritocratie
exigeant qu'à chaque génération cette légitimité soit reconstruite.
[1]
Voir notre ouvrage,
Nouveaux patrons, nouvelles dynasties, Calmann-Lévy,
1999.
[2]
Michel Amiot,
Les Misères du patronat, Le monde des petites et moyennes
entreprises industrielles et leurs patrons, coll. "Logiques sociales", L'Harmattan, 1991, p.238.
[3]
Pierre Bourdieu,
La Noblesse d'État, Éditions de Minuit, 1989.
[4]
Voir notre ouvrage,
Grandes fortunes, Petite bibliothèque Payot, 1998.
[5]
Charles Suaud,
La Vocation, Conversion et reconversion des prêtres
ruraux, coll. "Le Sens commun", Éditions de Minuit, 1978, p.8.