Innovations
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
248 pages

p. 9 à 16
doi: 10.3917/inno.013.0009

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no 13 2001/1

2001 INNOVATIONS

Les nouveaux entrepreneurs et la naissance de leur vocation

Michel Pinçon monique pinçon-charlot IRESCO-CSU CNRS, Paris
Pour comprendre les conditions de transmission de l'entreprise de la première à la seconde génération, il faut se pencher sur les conditions de l'apparition de leur "vocation" de patron. Le nouvel entrepreneur qui a construit une fortune professionnelle hors du commun peut adopter une attitude dynastique ou une attitude méritocratique. Cette diversité des attitudes renvoie aux conditions sociales familiales et psychiques dans lesquelles s'est formée la détermination à réussir du fondateur, comme à la diversité des expériences et des itinéraires In order to understand the conditions in the transmission of an enterprise from the first to the second generation, it is necessary to analyze the specific conditions in which the entrepreneur has developed his "vocation". The new entrepreneur who has built an exceptional professional fortune can choose a dynastic attitude or a meritocratic one. This diversity in attitudes corresponds to social, psychical and familial conditions in which the founder's determination has grown, as well as the diversity in experiences and paths.
Les nouveaux grands patrons, nés dans une famille pauvre, modeste ou de condition petite bourgeoise, semblent tout devoir à leurs propres mérites, en tout cas ils présentent ainsi les raisons de leur trajectoire exceptionnelle. En réalité, bien souvent, leur réussite économique s'enracine aussi dans l'histoire familiale [1]. Cette réussite se prépare avec les générations qui précèdent le fondateur mythique d'une dynastie. Il y a parfois des artisans, des commerçants, de petits entrepreneurs parmi les ascendants des dix-sept grands patrons que nous avons interviewés. Il peut s'agir aussi de familles encore plus modestes avec des ouvriers et des paysans dans les ascendants les plus directs. Il est des patrons qui sont issus de familles de salariés, d'enseignants ou de fonctionnaires. Mais même dans ces cas on peut trouver dans l'histoire familiale des facteurs au principe de la réussite.
 
UN GOÛT DE L'INDÉPENDANCE
 
 
Les pères artisans, petits commerçants ou petits entrepreneurs assurent souvent les inculcations précoces et familières de la culture des travailleurs indépendants. C'est au cours des dîners familiaux que Pierre Blanc s'est initié aux problèmes des professionnels de la restauration alimentaire. Son père, Clément Blanc, qui avait quitté sa Lorraine natale, sans fortune, mais avec un CAP de comptable, était à la fois négociant en viande et restaurateur. Il possédait, en effet la grande et célèbre brasserie du Pied de Cochon, l'un des hauts lieux des Halles de Paris. L'art de la décision, Pierre Blanc, dit l'avoir acquis autour de la table en suivant les conversations entre son père et sa tante qui assuraient la charge directe de la direction de la brasserie.
Ces apprentissages au sein du milieu familial, dès la petite enfance, concernent, au-delà de la compétence technique, des dispositions fondamentales, comme le goût d'être son propre maître, de ne dépendre de personne dans son travail. On pourrait aussi donner les exemples de Paul-Louis Halley, président du groupe de la grande distribution Promodès qui vient de s'allier avec le groupe Carrefour, de Pierre Bellon, patron de la Sodexho, ou de Rémy Robinet-Duffo, président du groupe Henner, pour montrer que les origines de nombre des dirigeants des grosses entreprises d'aujourd'hui plongent dans ce qui paraît être un vivier important du patronat nouveau, à savoir la petite ou moyenne entreprise artisanale, commerciale ou quelquefois industrielle.
 
L'ESPRIT DE REVANCHE
 
 
A partir de traumatismes sociologiques et de blessures affectives, certains patrons ont eu à prouver et à se prouver qu'ils étaient capables d'autre chose que ce à quoi le destin semblait vouloir les condamner. C'est là un facteur important de ces réussites improbables.
Ainsi, la détermination avec laquelle Jean-Pierre Savare se lança dans l'aventure des affaires, en reprenant l'imprimerie Oberthur, devenue depuis une entreprise leader dans l'impression de haute sécurité (carnets de chèques, billets de banques, cartes de crédit), a certainement à voir avec le fait qu'il n'avait jamais accepté que la tradition entrepreneuriale familiale ait été interrompue par son père, ingénieur à la SNCF. Celui-ci n'avait pas souhaité, préférant le statut de fonctionnaire, reprendre l'affaire familiale, fondée à Caen par son arrière-grand-père. On peut même se demander si l'échec de Jean-Pierre Savare au baccalauréat, ce qui fut un événement déclencheur, n'était pas déjà une manière de refuser la voie tranquille tracée par le père. Toujours est-il que le discours sur sa carrière étonnante d'autodidacte se réfère fréquemment à ce qui est présenté comme une désertion du père face aux charges et aux risques de la libre entreprise.
Les crises existentielles que certains drames familiaux peuvent représenter sont au fondement intime d'une vocation d'entrepreneur, qui a peu à voir, avec le plaisir pur et simple de l'enrichissement, ni même du seul pouvoir. C'est aussi le cas de Raymond Oberjmaster, fabricant de jeans et de vêtements sous la marque Ober, qui eut une enfance tragique et matériellement difficile, ses parents ayant été exterminés dans les camps nazis. Victimes, d'une façon ou d'une autre, de destins porteurs de petites ou de grandes douleurs, certains patrons ont trouvé dans la réussite économique et, donc sociale, la réponse à ces défis de l'existence.
 
LE GOÛT DE LA RÉUSSITE
 
 
Avec Jean-Marc Lech, coprésident de l'institut de sondage IPSOS, il s'agit surtout de rompre avec une condition sociale modeste. La dimension proprement économique, l'envie lancinante d'échapper à la médiocrité des conditions de vie de l'enfance sont alors le moteur principal du processus qui est avant tout celui d'un enrichissement. C'est là la raison première de la démarche entrepreneuriale de Jean-Marc Lech qui trouve à s'exprimer, dans les années soixante, à travers une conjoncture favorable au marketing, à la publicité et au sondage d'opinion. Son grand-père paternel était un immigré polonais arrivé en France juste après la Première Guerre Mondiale et dépourvu de toute qualification. Jean-Marc Lech a donc grandi dans la banlieue industrielle et sidérurgique de Valenciennes, puisque son grand-père, puis son père, ont travaillé à Usinor.
En tout cas, J.M. Lech réussit : après d'honnêtes études (il est licencié en sociologie et en philosophie), à trente ans il est déjà le directeur commercial, puis, très vite, le directeur général de l'IFOP, institut de sondage où il commence à faire ses armes. Sans doute, le jeune homme, décidé à échapper à ses origines et aux conditions modestes de son enfance, a-t-il eu la chance de se trouver au bon moment dans un secteur promis à un rapide développement. Les sondages d'opinions, l'évaluation de l'impact des campagnes publicitaires ou l'élaboration des stratégies de la communication politique, ont connu un essor auquel il a pu participer grâce à sa formation. Ce champ professionnel nouveau et en pleine expansion fut un tremplin parfait pour le jeune licencié dans des disciplines littéraires en général moins porteuses.
La production d'hommes d'affaires qui réussissent est le résultat d'un processus qui conjugue une histoire individuelle, au principe de dispositions psychologiques et sociales, avec des conditions de la pratique qui permettent à ces potentialités de se révéler ou qui les forcent à s'exprimer, leur mise en œuvre devenant dans cette conjoncture une opportunité heureuse ou une nécessité vitale. "L'opportunisme : savoir saisir des opportunités, écrit Michel Amiot, des expressions qui n'ont, loin de là, aucun sens péjoratif dans la bouche des dirigeants d'entreprises." [2]
 
RUPTURES DANS DES LIGNÉES DE FONCTIONNAIRES
 
 
A notre grande surprise, les familles de fonctionnaires apparaissent fécondes en nouveaux patrons. Alors qu'on pouvait supposer, a priori, que l'antinomie entre la fonction publique et les affaires, que bien des patrons interrogés ont d'ailleurs évoquée devant nous, aurait pu être un obstacle à l'apparition de nouveaux patrons originaires de ce milieu. On peut distinguer deux cas de figures : d'une part, les patrons comme Yvon Gattaz, qui fut Président du CNPF (devenu le MEDEF) de 1981 à 1986, Jean-Charles Naouri, patron d'Euris, un holding qui contrôle, entre autres sociétés, la chaîne des super et hypermarchés Casino, ou encore André Rousselet, qui partage avec ses trois enfants la propriété du groupe G7 (taxis, stockage, radio, transport et location de véhicules). Tous sont fils d'enseignants ou de fonctionnaires moyens, dont le métier concrétisait déjà une relative ascension sociale, que l'entrée du fils dans le monde des affaires va amplifier.
Il existe d'autre part des patrons issus de la haute fonction publique, de lignées de la bourgeoisie de robe ou, pour mieux de dire, de la noblesse d'État [3]. L'accession au monde des affaires apparaît alors comme une sorte de transgression d'une règle qui voudrait que la famille reste au service de l'État. Appartenant déjà aux classes dominantes par leur naissance, les enfants qui, comme Marc Ladreit de Lacharrière, fondateur de Fimalac, un holding qui contrôle des sociétés de service à l'industrie et aux entreprises, font carrière dans les affaires, ajoutent le capital économique aux autres formes de capitaux qui sont déjà présents dans ces familles.
Enseignants modestes, fonctionnaires de rang moyen ou grands commis de l'État, le service public a fourni quelques-uns des grands patrons. On ne peut donc ramener la vocation de façon simple à une origine sociale : les grands entrepreneurs ne sont pas nécessairement les enfants de petits entrepreneurs et, les fonctionnaires n'engendrent pas seulement des salariés de la fonction publique. La diversité des origines sociales des nouveaux entrepreneurs se retrouve aussi dans leur rapport à l'instruction scolaire.
 
DES AUTODIDACTES ET DES ÉNARQUES
 
 
Bons ou mauvais élèves se côtoient dans le patronat nouveau. Bien plus : l'école n'est pas nécessairement le levier qui a permis aux plus démunis de compenser la faiblesse des ressources dont ils disposaient par leur naissance. Ce ne sont pas les plus pauvres qui ont fait les meilleures études. Les diplômes et les grandes écoles sont des moyens pour les enfants de milieux modestes d'engager une ascension sociale dans la fonction publique ou dans les étatsmajors des entreprises. Ils peuvent être un moyen, pour certains, d'accéder à la fortune professionnelle, mais ce n'est pas une condition nécessaire et encore moins suffisante.
Tout se passe comme si les facteurs déterminants de la réussite, de l'efficacité compétitive, se situaient en amont, en tout cas en dehors de l'institution scolaire elle-même. L'école a été utilisée, par certains, comme moyen d'accéder au sommet économique de la société. Elle n'a pas été le facteur déclencheur de trajectoires exceptionnelles. Tous les énarques ne deviendront pas de grands patrons aux fortunes professionnelles dépassant des centaines de millions de francs. A l'inverse, on ne peut pas voir systématiquement dans un arrêt précoce de la scolarité ou dans des échecs apparemment définitifs le point de départ obligé d'une attitude de défi, l'individu cherchant nécessairement à faire ses preuves contre l'institution qui l'a rejeté ou dans laquelle il n'a pu se mouler. La réussite dans le monde des affaires paraît peu liée aux vicissitudes scolaires et au niveau atteint dans le cursus des études.
Les disciplines choisies, les études scientifiques et commerciales, mais aussi les études de droit et de sociologie viennent, une fois encore, conforter cette conclusion : les nouveaux entrepreneurs ont suivi des itinéraires très diversifiés et ils doivent leur bonne fortune, leur réussite à une interaction constante et dynamique entre leur personne, c'est-à-dire du social incorporé, une histoire psychique singulière, et les conditions de leur pratique, social objectivé en particulier dans l'économie.
 
UN GROUPE SANS TERRAIN
 
 
Le terrain, comme ensemble de lieux où mener l'observation ethnographique d'un groupe social, suppose l'existence d'un réseau qui en relie les membres : un hall de gare où se croisent des agents sociaux provenant de tous les horizons, ne saurait constituer un terrain où observer le groupe dans son identité. Pour cette raison de nombreux entrepreneurs n'ont pu faire l'objet d'une enquête ethnographique systématique.
A l'inverse des familles anciennes de la bourgeoisie, qui forment un groupe au niveau d'interconnaissance élevée, avec sa sociabilité et ses lieux de rencontre [4], l'absence de liens familiaux ou de simple sociabilité entre les interviewés a pour résultat l'absence de terrain. Car ces nouveaux entrepreneurs constituent un groupe totalement préconstruit qui est un véritable carrefour social. On y vient du haut de la société comme du bas ou des couches moyennes commerçantes. On y trouve des autodidactes et des énarques. Il n'y a donc guère de lieux où des agents pourvus d'habitus aussi contrastés aient du plaisir à se retrouver. Il faudra certainement attendre la seconde génération pour voir se constituer un terrain d'observation ethnologique.
 
PEUT-ON PARLER DE VOCATION ?
 
 
Toute idée de vocation renvoie à celle de libre arbitre, comme l'écrit Charles Suaud à propos de la vocation sacerdotale : "Il en va du prêtre comme de l'artiste : une vocation 'intéressée' ou 'forcée' n'est plus, à la limite, une vocation" qui ne peut être conçue autrement que "comme un mouvement intérieur et comme un acte d'absolue liberté." [5]
Paradoxalement, c'est dans la mesure même où la vocation des entrepreneurs apparaît plus déterminée qu'elle est ressentie avec le plus de vivacité comme véritable vocation, intention vitale de réalisation de soi et de ce pourquoi on éprouve le sentiment d'être fait. Or, ce sentiment est présent chez ceux qui ont eu tout le loisir d'intervenir sur les modèles et les valeurs de l'entreprise au sein d'un milieu familial appartenant déjà à cet univers, les parents étant petits industriels, artisans ou commerçants. En étant soi-même, on ne fait que réincarner le modèle parental, on le poursuit. Cette réincarnation sociale est vécue sur le mode de la réalisation de soi, de la réponse positive aux désirs les plus formels de la volonté personnelle. Ceux des nouveaux entrepreneurs dont le milieu familial peut être considéré comme un vivier de chefs d'entreprises, à savoir les familles de la petite bourgeoisie entrepreneuriale, adhèrent le plus volontiers à l'idée de la vocation, alors même que de l'extérieur leur destin paraît avoir été d'avance tout tracé.
Les autres interviewés ont produit des récits incertains, chaotiques, sous le rapport de la trajectoire professionnelle. Le trajet suivi a été hésitant et aurait pu prendre un autre cours. Ou encore, les récits ont une tonalité dramatique, révélant plus ou moins explicitement une blessure narcissique, une plaie mal refermée. Il n'y avait pas vocation ou alors elle est née, paradoxalement, d'avoir été contrariée. Les ruptures dans des lignées de petits entrepreneurs semblent ainsi avoir conduit certains de nos interviewés à surenchérir sur leur destinée. Ces trajectoires auraient pu s'infléchir autrement si elles n'avaient pas rencontré, à un moment donné, une conjoncture favorable à l'éclosion de la réussite exceptionnelle à laquelle elles ont fini par aboutir. A un certain moment, il y a eu cristallisation, une volonté forte mais imprécise quant à ses objectifs, trouvant à se fixer sur une situation et produisant cette réussite qui aurait pu ne pas se produire sans cette rencontre, sans cette utilisation d'opportunités du champ économique par des agents pourvus des attentes qui leur permirent de s'en saisir.
 
ATTITUDES DYNASTIQUES ET ATTITUDES MÉRITOCRATIQUES FACE A L'AVENIR DE L'ENTREPRISE
 
 
Ces deux pôles du rapport à la vocation sous-tendent les deux types d'attitudes et de dispositions que l'on peut caractériser comme dynastiques ou méritocratiques. Les familles déjà insérées dans l'univers de l'entreprise ne transmettent pas que les modèles et les valeurs propres à ce milieu, elles induisent aussi une certaine relation au temps où la lignée familiale est essentielle.
Il semble bien que les dispositions dynastiques, la volonté affirmée de transmettre l'entreprise à ses descendants, soient d'autant plus marquées que l'on a affaire à une famille où les parents, voire les grands-parents sont déjà des entrepreneurs même très modestes. A l'opposé, les entrepreneurs issus de familles de fonctionnaires ou de salariés tendent à produire une représentation du monde fondée sur le mérite personnel et à dissocier l'avenir de leur entreprise de celui de leur famille. Dans cette logique méritocratique, c'est à chacun de mettre en évidence ce qu'il mérite par ses propres œuvres. C'est à chacun de faire ses preuves durant son existence. Recommencement sans fin, il n'y a pas dans la méritocratie cette continuité enchantée de la dynastie. Celle-ci fonde sa légitimité dans l'immortalité symbolique, la méritocratie exigeant qu'à chaque génération cette légitimité soit reconstruite.
 
NOTES
 
[1]Voir notre ouvrage, Nouveaux patrons, nouvelles dynasties, Calmann-Lévy, 1999.
[2]Michel Amiot, Les Misères du patronat, Le monde des petites et moyennes entreprises industrielles et leurs patrons, coll. "Logiques sociales", L'Harmattan, 1991, p.238.
[3]Pierre Bourdieu, La Noblesse d'État, Éditions de Minuit, 1989.
[4]Voir notre ouvrage, Grandes fortunes, Petite bibliothèque Payot, 1998.
[5]Charles Suaud, La Vocation, Conversion et reconversion des prêtres ruraux, coll. "Le Sens commun", Éditions de Minuit, 1978, p.8.
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