2001
INNOVATIONS
Armement et dépenses publiques, quels enjeux pour l'analyse robinsonienne ?
Renaud Bellais
Lab. RII, Université du Littoral
Les dépenses publiques tiennent une place cruciale dans la théorie
keynésienne. Comment ne pas questionner J. Robinson sur les conséquences de la course aux armements ? D'autant que l'économiste de Cambridge s'est farouchement opposée au "keynésianisme militaire". Il est
intéressant de replacer les dépenses militaires au cœur de son analyse,
pour en montrer l'intérêt et souligner ses limites. Politiquement dangereuses et économiquement peu efficaces, ces dépenses peuvent jouer un
rôle important pour pallier les carences du capitalisme en permettant des
investissements que les investisseurs privés refusent ou négligent en dépit
de leur rôle clé en longue période
Public expenditures have a crucial
place within the Keynesian theory. How then not questioning J. Robinson
about the consequences of arms race? Especially since the Cambridge
economist has been fiercely opposed to "military Keynesianism". It is
interesting to replace military expenditures in her analysis, to show its
interest as well as underline its limits. Politically dangerous and economically inefficient, these expenditures can play an great role to alleviate deficiencies of capitalism by allowing investments rejected or
neglected by private investors despite their key role in a long-term
perspective.
Le vingtième siècle est caractérisé par l'incroyable développement des dépenses publiques, au sein desquelles le
budget de la défense tient une place majeure. Nous pouvons
nous interroger sur le rôle des dépenses militaires dans la
dynamique économique, une question qui se pose avec force
à la théorie keynésienne et post-keynésienne. Comment alors
ne pas questionner l'une des principales économistes du
XXème siècle, J. Robinson ? Ce sujet n'est certes pas celui
qui a retenu le plus son attention, mais comme elle le notait
elle-même, "il est impossible d'analyser les problèmes économiques modernes sans s'intéresser au rôle des dépenses
d'armement" (Robinson et Eatwell, 1973, p.367).
Au cours de la seconde guerre mondiale, J. Robinson a
consacré certaines recherches à l'économie de guerre et plus
spécifiquement à l'inflation liée à l'effort militaire (1940,
1945) ; mais la guerre constitue un contexte très particulier
dont il est difficile de tirer des leçons pour la compréhension
des mécanismes économiques "normaux". Plus tard, elle a
souvent utilisé l'exemple des dépenses militaires et de la
production d'armement dans son approche de l'économie
publique et de ses errements. De fait, les références à l'économie de la défense parsèment son œuvre, sous forme de
commentaires, d'exemples (ou plus souvent de contre-exemples !) et d'anecdotes.
L'après-guerre est caractérisée par un niveau de dépenses
militaires proche des périodes de conflits. Quelle(s)
analyse(s) J. Robinson a-t-elle tirée(s) de cette tendance ?
Quelles sont ses critiques à l'encontre du "keynésianisme
militaire"
[1] ? Si son approche reste succincte, beaucoup de
questions émergent quant au rôle en longue période de la
production d'armement en termes d'accumulation et de
dynamique économique. Dans quelle mesure les concepts
développés par J. Robinson peuvent-ils être employés pour
répondre à cette interrogation, et peut-être conduire à une
théorie robinsonienne et post-keynésienne de l'armement ?
ÉCONOMIE ET COURSE AUX ARMEMENTS
Tout en reconnaissant que la seconde guerre mondiale
avait permis aux idées keynésiennes de s'imposer en économie (Robinson, 1947,1985), J. Robinson n'a jamais défendu les dépenses militaires élevées de la guerre froide. Elle
appartenait d'ailleurs aux opposants les plus farouches à ce
que l'on a appelé le "keynésianisme militaire", car cette
utilisation de la théorie keynésienne s'éloignait radicalement
de son esprit originel et servait à justifier des choix contraires à ses idéaux humanistes. En outre J. Robinson soulignait
l'inefficacité de ce type de politique, organisée non pas au
service de l'homme mais à son détriment.
Course aux armements et menace nucléaire
Chaque civilisation fait des choix, et J. Robinson était
très critique à l'égard des orientations choisies à la fin des
années 1940. Non seulement le détournement des ressources
vers des fins militaires a réduit le potentiel de croissance
économique par effet d'éviction, mais la guerre froide a
abouti à une compétition technologique engendrant les
moyens de destruction massive les plus dangereux qui aient
jamais existé. C'est sous cet angle que J. Robinson développe à la fin des années 1970 ses critiques à l'encontre des
politiques militaristes ; elle cherche alors à montrer aux
décideurs politiques et aux économistes ce qui est en jeu :
"La question importante n'est pas de savoir si le taux d'inflation est élevé, ou faible, ou peut être placé sous contrôle,
mais plutôt de savoir si notre génération pourra réussir à
détruire le monde (...) La course aux armements est un sujet
trop sérieux pour que nous nous contentions de discuter de
théories économiques qui flottent dans la stratosphère"
(1983, p.15).
La question de l'arme atomique est d'ailleurs un des
thèmes cruciaux de la
Tanner Lecture on Human Values que
J. Robinson a donnée à l'Université d'Utah en avril 1981 en
dépit de ses problèmes de santé
[2]. Elle explique dans cette
conférence que le péril menaçant le monde résulte d'un
développement technologique dans l'art de la guerre et que
les recherches nucléaires mettent en danger l'humanité toute
entière : "Loin de contribuer à la défense, la production des
armes accroît les périls (...) il me semble que cela vaut la
peine d'essayer de discuter de la manière dont cette situation
dangereuse est apparue" (1981, p.262).
Pour J. Robinson, il est clair que trois facteurs expliquent
le surarmement : la guerre froide, le rythme élevé d'évolution de la recherche-développement (RD) et le lien entre
l'armement et le problème de l'emploi – des thématiques
intimement liées après-guerre à l'intervention économique
de l'État. Son objectif est tout d'abord de faire prendre
conscience aux décideurs et à l'opinion publique des dangers
qu'une telle situation entraîne, mais aussi du gaspillage
engendré par la course aux armements – alors que subsistent
simultanément de fortes, voire croissantes inégalités de
richesse au sein des pays et entre eux (1979a).
D'une certaine manière, J. Robinson oppose implicitement l'État-providence (welfare state) à "l'État martial"
(warfare state), ce dernier trouvant des appuis bien plus
nombreux que le précédent en dépit de ses conséquences
socialement et humainement néfastes. Elle le précise sans
détour lorsqu'elle affirme : "Les ministres des finances du
monde entier ne cessent d'insister sur le fait que l'inflation
est plus importante que le plein emploi, mais ils oublient
toujours que les dépenses gouvernementales inutiles dans le
complexe militaro-industriel (...) sont un facteur majeur dans
le maintien de la spirale inflationniste. Mais il est toujours
facile d'obtenir des votes en faveur des dépenses de défense :
les moyens de financer la destruction sont plus aisés à
obtenir que les moyens de combattre le chômage et la
pauvreté." (Robinson, 1983, p.15, italiques ajoutées)
Un pervertissement politique et économique
L'État "martial" correspond à un ensemble de choix qui
ne sont pas compatibles avec ceux qu'elle considère comme
les meilleurs du point de vue social et humain. Son argumentation renvoie d'ailleurs à celle présentée par Keynes
avant guerre : "Si seulement nous pouvions nous attaquer
aux problèmes de la paix avec la même énergie et le même
enthousiasme que nous nous attaquons à ceux de la guerre !
La défense est admise de longue date comme une fonction
adéquate pour l'État, alors que le bien-être économique est
encore un
parvenu."
[3]
J. Robinson souligne tous les maux liés aux dépenses
militaires (spécialement pour les pays non-producteurs) :
tensions inflationnistes, effets d'éviction, accroissement du
déséquilibre de la balance des paiements,... Dépenses improductives, elles privent les populations d'interventions publiques pourtant indispensables, correspondant à des besoins
insatisfaits
[4]. Mais les effets les plus pernicieux frappent
avant tout les pays producteurs. Pour la plupart d'entre eux,
la demande nationale en armes n'est pas suffisante pour
atteindre une masse critique de production, alors que celle-ci
nécessite des investissements initiaux très lourds. Ces pays
ne peuvent donc développer des armements sophistiqués
sans recourir aux exportations de manière à alléger le
fardeau supporté par l'économie nationale : "Même l'innocente Suède a dû quelque fois exporter des armes pour cette
raison, bien qu'elle ait cessé les livraisons dès que les
hostilités commençaient" (1979a, p.122)...
J. Robinson qualifie d'ailleurs les industriels de "marchands de mort" et ne trouve aucune justification morale à
leur activité. Elle rejette l'argument courant, consistant à dire
que si un pays producteur n'exportait pas ses armes pour des
raisons morales ou humanitaires, un autre le ferait et, de ce
fait, il n'y a aucune raison pour cesser ce commerce. Pour
elle, cet argument est fallacieux et ne sert qu'à justifier
l'injustifiable. La production d'armes pervertit même les plus
purs et constitue une menace en soi, car elle déplace la
question des armements du domaine politique et éthique au
domaine purement mercantile. Beaucoup de pays producteurs mettent en avant les excédents commerciaux et les
emplois découlant de telles exportations, sans prendre en
compte les conséquences du commerce des armes : "Quand
il existe une capacité (de production) inemployée et des
acheteurs impatients, il est impossible de résister à la
tentation de vendre des armes, même à un ennemi potentiel"
(1979a, p.122).
L'entrée d'un pays dans l'armement donne naissance à un
complexe militaro-industriel qui, très rapidement, n'agit
qu'en fonction de sa propre reproduction et entraîne le pays
vers des dépenses militaires toujours plus importantes...
Comme ces dépenses doivent être justifiées, la nécessité
d'une menace apparaît. J. Robinson montre que "de façon
évidente, l'armement engendre la guerre" (id.) et ajoute : "Il
est clair que pour une nation qui a un ennemi, il est nécessaire de s'armer ; mais il est aussi vrai que si une nation a
des armes, il est nécessaire qu'elle ait un ennemi. Pour justifier les armements, la peur et la tension doivent être maintenues et chaque partie utilise l'autre comme un épouvantail."
(1981, p.263)
Sa critique se concentre sur la RD militaire, en ce qu'elle
absorbe une large part des ressources financières, scientifiques et techniques nationales qui auraient pu, autrement,
contribuer au progrès économique ou médical. J. Robinson
approuve l'opinion de Lord Zuckermann, selon laquelle les
conseillers scientifiques influents incitent l'administration
militaire d'augmenter les crédits de RD militaire, non pas
parce qu'elle correspond à des besoins véritables mais en
raison de leurs frustrations concernant le rythme de la
recherche : "Un système s'est développé dans lequel les
chefs militaires servent uniquement de canal au travers
duquel les chercheurs dans leurs laboratoires expriment leurs
vues." (Robinson, 1981, p.269) Le complexe militaroindustriel apparaît comme un Léviathan, détruisant l'économie et l'humanité tout en prétendant les servir. "On ne peut
expliquer totalement la guerre froide par des motifs commerciaux, mais ils jouent certainement un rôle dans le fait
que l'on n'y met pas un terme." (Robinson, 1985, p.198)
Keynésianisme militaire et dépenses publiques
Les connexions entre la politique keynésienne (ou les
politiques qualifiées comme telles) et le "militarisme" ont
soulevé de houleux débats dès les années 1930. Turgeon
(1996) remarque que les pays fascistes ont souvent été loués
pour avoir découvert une forme "primitive" de keynésianisme. Keynes lui-même a eu une attitude ambiguë
[5] en ne
rejetant pas explicitement les politiques militaristes. Plus
encore, dans la volonté d'imposer des politiques de relance
économique, Keynes a défendu à de nombreuses reprises
l'utilisation des dépenses militaires comme instrument de
politique économique au cours des années 1930. Par
exemple, dans "Les mécanismes internes de la crise" (1931,
CW, vol. 20), il place les investissements publics civils et les
dépenses de guerre sur un même plan en tant que moyens
permettant de mettre un terme à la crise. Plus tard, en 1934,
Keynes a pavé la voie au "keynésianisme bâtard"
[6], particulièrement sa version militariste, en acceptant "des dépenses
gouvernementales quelle que soit la finalité à laquelle est
destiné cet argent"
[7] (même s'il ajoutait aussitôt que des
dépenses productives et socialement utiles devraient naturellement être préférées aux dépenses improductives).
Accroître les dépenses publiques, qu'importe leur orientation, voilà le message prédominant qui se trouve aussi dans
la Théorie générale – ou plutôt que les décideurs politiques
ont retenu. Si la construction des pyramides ou des
cathédrales est tout à fait acceptable, voire désirable,
pourquoi pas les dépenses d'armement ! Keynes présente
d'ailleurs la production d'armes comme une opportunité non-inflationniste pour atteindre le plein-emploi lorsqu'il défend
les programmes britanniques de réarmement dans la fin des
années 1930 (voir CW, vol. 21).
Sa défense ultime se trouve dans "Will Rearmament Cure
Unemployment ?" (1939, CW, vol. 21). Dans cet article, bien
que les achats d'armes constituent la forme la plus improductive des dépenses, Keynes met en avant l'effet multiplicateur qu'un plan de réarmement produirait sur l'économie et
l'industrie britanniques. Il n'est pas surprenant que les décideurs politiques aient employé un tel argument pour justifier
l'orientation militariste du budget de l'État.
J. Robinson défend l'utilisation des dépenses publiques
comme instrument de politique publique, rappelant que la
deuxième guerre mondiale a constitué une illustration forte
de théorie keynésienne et a obligé les économistes néoclassiques à en reconnaître les mérites (1947,1985). Cependant
l'expérience de l'économie de guerre montre la possibilité
d'atteindre le plein-emploi, mais ne justifie en rien l'utilisation des dépenses militaires comme instrument privilégié
ou le plus efficace ! C'est pourtant la conclusion que de
nombreux économistes institutionnels ont tirée de cette
expérience.
J. Robinson critique d'ailleurs l'ambiguïté de Keynes – et
sa responsabilité dans le développement du keynésianisme
bâtard – à l'égard de l'interprétation néoclassique de la
Théorie générale. Ceci est particulièrement important dans
le cas des dépenses improductives, comme elle le souligne :
"Keynes lui-même a donné une présentation embrouillante
de cet aspect. Il semblait parfois avancer que les investissements improductifs doivent être en fait préférés aux investissements productifs." (Robinson, 1981, p.275) D'autant que la
relation entre la course aux armements et le principe de la
demande effective a été férocement débattu au cours de la
guerre froide. "Keynes souhaitait illustrer ainsi les paradoxes
du capitalisme et se faire l'avocat d'un contrôle rationnel de
l'investissement, mais ses arguments ont pour effet d'expliquer la raison pour laquelle le capitalisme prospère lorsque
les gouvernements investissent dans les armements."
(Robinson, 1985, p.140)
L'interprétation de Keynes après-guerre a permis l'émergence du "keynésianisme militaire", i.e. l'utilisation du
budget de la défense comme instrument de politique économique et industrielle (essentiellement dans une approche
contracyclique). Ce choix était d'autant plus facile que "la
guerre froide a donné un alibi aux dépenses d'armement :
c'est un moyen de maintenir l'emploi qui est moins inoffensif
que de 'creuser des trous dans le sol', mais encore plus facile
à accepter pour l'opinion orthodoxe" (Robinson, 1985,
p.237).
J. Robinson développe une critique féroce du keynésianisme bâtard. Le recours à l'armement comme instrument
central de la politique économique lui apparaît comme la
plus grande absurdité et comme l'interprétation la plus
fallacieuse de Keynes. Il ne fait aucun doute que les
dépenses publiques sont mal utilisées, voire gaspillées, et
qu'il est impératif de les rediriger vers des fins socialement
plus utiles et plus favorables à une croissance partagée. Mais
J. Robinson convient qu'un tel changement n'est pas dans
l'ordre des choses, tout du moins dans le système capitaliste :
"s'il n'y avait nul besoin d'armements, il serait nécessaire de
réaliser des investissements utiles, et par conséquent d'empiéter sur les pouvoirs et l'indépendance des capitalistes"
(1985, p.140). Son analyse rejoint ici celle de Baran et
Sweezy. D'ailleurs, J. Robinson reconnaît que le système
capitaliste a besoin des investissements publics pour soutenir
la croissance et que les gouvernements préfèrent les dépenses d'armements aux investissements socialement nécessaires, parce que ces derniers pourraient apparaître comme
"une concession au socialisme" (1985, p.198) !
Toutefois ce biais militariste ne peut que miner la croissance économique pour J. Robinson, car la production d'armements accapare des ressources qui autrement seraient
disponibles pour des activités civiles comme l'éducation ou
la santé. En redirigeant ces ressources vers de telles fins, il
serait possible de satisfaire des besoins essentiels et de
mettre fin à cet incroyable gaspillage : "En longue période,
la perte due à la course aux armements est proprement
incalculable, car nous ne pouvons connaître les bénéfices qui
auraient découlé de l'utilisation de ces ressources intellectuelles et matérielles à des fins constructives." (1981, p.284)
Les dépenses militaires forment un bien piètre instrument
de politique économique et industrielle, ou très éloigné de ce
que Keynes espérait. Mais le choix des dépenses militaires
apparaît comme le plus aisé pour un gouvernement ; "ainsi
le rêve de Keynes se transforma-t-il en cauchemar terrifiant"
(Robinson, 1985, p.13).
PRODUCTION D'ARMES, CROISSANCE ET
ACCUMULATION
Il ne fait aucun doute que les dépenses militaires représentent un fardeau économique à court terme ; mais quels
sont leurs impacts en longue période ? L'analyse keynésienne et post-keynésienne insiste en effet sur la nécessaire
distinction entre la courte et la longue période dans
l'analyse
[8] : "les aspects de court terme concernent le niveau
de l'emploi dans une situation donnée et le degré d'utilisation
des capacités productives existantes, alors que les aspects de
long terme concernent les changements à venir dans le stock
de capacités productives et les techniques qui déterminent le
niveau de la production par salarié" (Robinson, 1981,
p.280). Quelle est donc la relation entre la production d'armes, l'accumulation et le progrès technique ? Comment cette
production s'articule-t-elle avec l'économie civile en longue
période ?
Un médiocre instrument contracyclique
La critique de J. Robinson ne concerne pas seulement
l'égarement que représente le keynésianisme militaire ; elle
cherche aussi à démontrer que le budget militaire forme un
piètre instrument de politique économique. Elle développe
tout particulièrement cette idée dans Développement et sous-développement quand elle s'accorde avec Adam Smith sur la
nature improductive de la défense, puis souligne les faibles
impacts d'une relance fondée sur le budget militaire et le
fardeau économique d'un "monde militarisé".
J. Robinson ne conteste pas le fait que les dépenses
militaires puissent être utiles au travers de l'effet multiplicateur. Elle reconnaît même que les gouvernements d'aprèsguerre ont réussi à maintenir une croissance élevée et une
relative stabilité grâce aux dépenses de guerre froide :
"Malgré le gaspillage et la cruauté des guerres, il y a, de façon certaine, eu une augmentation de la prospérité économique au cours de ces vingt-cinq années sans crise " (Robinson, 1985, p.13). Ceci n'enlève rien au fait que la place des
dépenses militaires dans la croissance soulève beaucoup de
débats et de controverses
[9].
Au cœur de la mêlée, J. Robinson propose une vigoureuse critique de ce choix politique, peu pertinent à ses yeux.
De fait le budget de la défense n'est qu'une des possibilités
permettant de stimuler l'activité économique. Il s'agit avant
tout d'un choix idéologique, qui n'est pas selon elle le
meilleur possible. Si les commandes d'armes ont la faveur
des industriels comme des travailleurs de l'armement, de
telles dépenses n'offrent pas le plus fort impact (en termes
d'effet multiplicateur) ou ne favorisent pas une plus grande
équité. Robinson (1985) explique par exemple que la croissance par l'armement ne permet pas de réduire la pauvreté,
au contraire.
Les armements constituent un investissement stérile, car
ils ne représentent ni des biens de consommation, ni des
biens d'équipement. Ils ne permettent d'accroître la production ni dans le court terme (en assurant la reproduction économique), ni dans le long terme (en augmentant les capacités productives), représentant une sortie nette du circuit...
En somme, les armements sont l'exact opposé des investissements civils : "L'investissement dans l'armement ajoute
encore moins à la capacité s'il est utilisé que s'il est
inemployé, tandis que l'investissement dans l'industrie de
base rend possible l'augmentation de l'investissement, et met
en route la spirale de croissance auto-entretenue." (Robinson, 1979a, p.124)
Même si les études empiriques n'offrent pas des résultats
clairs et incontestables, il semble évident que les avantages à
court terme des dépenses militaires sont bien moindres que
ceux de nombreuses dépenses civiles. Les commandes
militaires peuvent avoir un effet contracyclique, mais à un
coût élevé : "Parmi les nations capitalistes avancées, les
dépenses militaires élevées sont associées à un niveau
d'investissement plus faible, à une croissance moindre et à
des taux de chômage plus élevés." (Smith, 1977, p.61) Une
politique économique fondée sur la défense apparaît peu
efficace en termes d'emploi, les activités d'armement étant
intensives en capital, et de stabilisation, puisque les contrats
d'armement s'inscrivent dans une perspective longue et ne
peuvent donc constituer un outil adéquat pour un réglage
conjoncturel fin.
Qui plus est, la production d'armes n'implique qu'une
faible part de la population active (moins de 5%) mais avec
un niveau de qualification et de salaires supérieur à la
moyenne. Les dépenses militaires n'ont véritablement un
impact contracyclique que dans un nombre limité d'activités,
celles qui sont fortement dépendantes du budget de la
défense. Le secteur aéronautique par exemple peut
compenser les fluctuations très marquées de ses commandes
civiles grâce aux programmes militaires
[10].
L'utilisation des dépenses militaires dans une stratégie de
relance n'est de ce fait pas très pertinente – politique à la fois
coûteuse et peu efficace. Jacques Aben a montré, dans le cas
de la France, l'inefficacité du keynésianisme militaire. Dans
les années 1970, les gouvernements ont tenté de relancer
l'économie par une augmentation des dépenses militaires,
mais cette politique a uniquement conduit à des niveaux plus
élevés d'inflation et des déficits budgétaires en croissance
exponentielle – sans résoudre les problèmes cruciaux de
l'économie. Turgeon (1996) remarque qu'au cours du
XXème siècle, l'économie américaine a connu trois périodes
de forte croissance (1921-28,1961-1968 et 1982-89) dont
deux sont marquées par des dépenses militaires conséquentes. Toutefois il ajoute immédiatement que ces périodes
se caractérisent par un accroissement des inégalités et, plus
intéressant encore, que "chacune de ces 'Sept Années d'Opulence' a été suivie par des difficultés économiques" (p.51).
Smith (1977) va encore plus loin en affirmant que les
dépenses militaires imposent un coût substantiel en termes
de taux de croissance et d'accumulation et "représentent par
de multiples aspects une nécessité contradictoire du système
– minant ce qu'elles sont destinées à défendre" (p.76). Il
n'existe d'ailleurs aucune "courbe de Phillips" reliant les
dépenses militaires et la croissance (ou l'emploi). Les modèles économiques aboutissent à l'impossibilité de valider ou
invalider une telle relation
[11]. Les économistes s'accordent
cependant sur le fardeau que représentent à court terme les
dépenses militaires. Il n'en est pas de même pour ce qui concerne leurs impacts en longue période, et nous pouvons nous
demander si les relations de long terme et de court terme
sont identiques.
Investissement privé et défense dans les hautes technologies
L'analyse robinsonienne de l'impact de la RD militaire est
contradictoire. D'une part, J. Robinson rejette la thèse des
"retombées technologiques", i.e. l'idée que la RD militaire
offre de multiples opportunités de développements civils,
aisément accessibles et avec un coût de transfert faible
(antienne officielle pendant des décennies). Elle affirme
d'ailleurs : "on ne peut soutenir que la recherche militaire
constitue une meilleure façon de découvrir des solutions aux
problèmes médicaux et économiques que la recherche
directe sur ces problèmes" (1979a, p.126). Dans le même
texte, ou encore dans Robinson et Eatwell (1973), J. Robinson reconnaît aussi que de nombreuses découvertes sont des
sous-produits de la RD militaire. Comment résoudre un tel
paradoxe ? Cette contradiction n'est-elle qu'apparente ? Pour
le comprendre, il faut replacer la production d'armement
dans la dynamique longue de l'économie, notamment au
travers de l'analyse robinsonienne de l'accumulation.
Les agents économiques héritent des investissements
passés en capital, formation des individus et structures institutionnelles. Ils doivent gérer cet héritage ce qui limite leur
marge de manœuvre et contraint leurs propres choix. En
outre, leurs investissements se fondent sur des anticipations,
d'autant plus cruciales que les choix actuels se transformeront en contrainte pour les choix futurs. La théorie robinsonienne du capital est très importante, car elle explique les
raisons pour lesquelles le capitalisme est un système fondamentalement
instable. L'idée que ces choix se fondent sur
des critères objectifs est une illusion, car il n'existe aucune
base solide sur laquelle il est possible de s'appuyer : "nous
ne savons simplement pas"
[12].
Les espérances de profits futurs dépendent en grande
partie de considérations psychologiques, i.e. l'état de la confiance dans l'avenir. Or quand les circonstances deviennent
moins prévisibles (macroéconomiquement ou sectoriellement), les paramètres subjectifs – ce que Keynes appelait les
esprits animaux – prennent une importante croissante dans
le processus de prise de décision (Fitzgibbons, 1995, p.216).
Ceci est tout particulièrement vrai dans le cas des "rivages
inexplorés" de la science et de la technologie. Or comme le
processus d'accumulation reflète les décisions d'investissement des entrepreneurs, il existe de nombreuses situations
dans lesquelles ces décisions ne sont pas compatibles avec
une croissance durable.
Lorsque l'incertitude n'est plus maîtrisable de manière
satisfaisante, ce que Davidson (1991) appelle "l'incertitude
véritable", les investisseurs privés refusent de s'engager dans
des projets par trop aléatoires, car les gains privés potentiels
ne justifient pas une telle prise de risque (Robinson, 1961).
De ce fait, l'accumulation tend à se concentrer dans des
activités "bien connues". Le manque de financements pour
d'autres domaines souvent novateurs et vecteurs de croissance, qui offrent pourtant un rendement social potentiel
important, risque de nuire à la croissance en longue période,
car les firmes ne "plantent" pas aujourd'hui les graines de la
croissance future.
Dans de tels cas, "il existe, sans nul doute, un rôle
permanent, positif pour le gouvernement dans la mise en
place de politiques et d'institutions dont les actions seraient
préférables à ce qui serait engendré par les marchés concurrentiels dans un environnement non-ergodique" (Davidson,
1995, p.111). Le but de telles institutions est de contrôler et
d'améliorer de manière raisonnée le comportement de
l'économie – ou plus spécifiquement des investisseurs – de
manière à en prévenir les carences, les erreurs ou l'inappétence. En raison de cette "incertitude véritable" (Davidson,
1991), la stabilité économique et le maintien de la croissance
requièrent donc une intervention publique.
C'est dans cette approche que nous pouvons comprendre
le rôle et la place de la production d'armements. Certes,
l'essentiel de la RD militaire est consacré à des objectifs
purement militaires, mais ceci ne résume pas tout. Ces fonds
financent également des recherches fondamentales et appliquées qui ont une portée beaucoup plus générale, certes en
faible proportion du budget total mais pour des sommes
somme toute conséquentes. D'autre part, la production d'armes se fonde sur de multiples technologies, souvent très
innovantes et avant-gardistes, ce qui se répercute au niveau
des recherches financées. La RD militaire tient une place
importante dans l'effort scientifique et technique des pays
producteurs et c'est de cette manière que la production
d'armements peut contribuer à la croissance en longue
période.
Les technologies de pointe se caractérisent par une
incertitude véritable, de telle sorte que les preneurs de
décision considèrent que les données passées sont sans
intérêt pour comprendre les tendances à venir
[13]. De ce fait,
les choix d'investissement s'avèrent difficiles et impliquent
des paris risqués. Cette incertitude est d'autant plus forte que
les règles du jeu changent souvent dans ces domaines.
D'ailleurs, pour caractériser cet état de fait, J. Robinson
reprend dans "Quelles sont les questions ?"
[14] la comparaison
que Norbert Wiener établit entre l'évolution du système
économique et la manière dont la Reine de Cœur joue au
croquet dans
Alice au pays des merveilles. S'il y a de très
fortes chances pour que les règles changent entre le moment
où l'on prend une décision et celui où l'investissement rentre
en activité, comment l'investisseur peut-il être sûr que la
technologie qu'il a choisie sera la bonne ? Une telle question
est d'autant plus cruciale que le succès de nombreuses
technologies repose sur des effets de réseaux – processus
dans lequel le gagnant remporte tout... Dans ce cas, les
investisseurs adoptent souvent une attitude attentiste, afin
d'obtenir plus d'informations et éviter les investissements
erronés (l'entrée retardée dans une activité étant souvent plus
"payante" qu'un comportement d'innovateur).
Face à un degré aussi élevé d'incertitude, le risque est
grand que les investisseurs refusent de parier sur certaines
technologies. D'ailleurs, Robinson (1966) montre implicitement que les firmes tendent à préférer les technologies
connues (ou réputées comme telles) aux technologies
innovantes ou de rupture, encore peu maîtrisées et manquant
de visibilité. Cette attitude conservatrice peut aussi conduire
les investisseurs à "surinvestir" dans des technologies matures et offrant de faibles perspectives de croissance à long
terme. Une telle situation est très dangereuse, puisqu'elle
met en péril le développement de l'économie...
La production d'armements, par le biais de la RD
militaire et les effets de diffusion des technologies, peut
aider l'économie de marché à surmonter ses propres limites
et son instabilité en assurant le financement des recherches
qui, autrement, n'obtiendraient aucun soutien.
La "pilule" et la "confiture"
La dynamique économique n'est pas un processus
monotone, mais plutôt une succession d'emballements et de
dépressions – ce que Robinson (1966) a démontré en
soulignant la quasi-impossibilité d'une croissance permanente. Le renouvellement du stock de capital "arrive par des
accélérations soudaines, divisées par des périodes pendant
lesquelles l'accumulation des fonds d'amortissement excède
les dépenses courantes de remplacement, et les 'échos' de
l'accélération originale ou au retard du taux d'investissement
se répètent eux-mêmes de nombreuses fois jusqu'à
disparaître" (Robinson, 1979b, p.58). Cet aspect cyclique
reflète à la fois la non-malléabilité du capital et le refus de
prendre des décisions en situation d'incertitude véritable.
Une telle situation n'est pas surprenante et Keynes affirmait
déjà qu'il n'y a aucune raison pour que les mécanismes de
marché garantissent par eux-mêmes, automatiquement, que
le montant de l'investissement sera toujours dans la bonne
proportion et dans la bonne direction – "là où les institutions
privées n'existent pas ou ont besoin d'être renforcées face
aux vents de l'incertitude véritable" (Davidson, 1991, p.142).
Le capitalisme apparaît comme un système incapable de
se stabiliser de lui-même, en raison du conflit entre l'exigence de rentabilité (à court terme) et le degré élevé d'incertitude dans les technologies sur lesquelles repose, pourtant,
la croissance en longue période. Comme le note J. Robinson,
"peut-être que, dès l'origine, le capitalisme a scié la branche
sur laquelle il était assis et que le seul changement réside ce
que nous avons pris conscience de la profondeur de
l'entaille." (1985, p.239) La réponse à cette difficulté se
trouve sans nul doute dans une sorte de contrôle social de
l'investissement, l'État acceptant soit de prendre la responsabilité directe des investissements nécessaires, soit de
mettre en place les incitations nécessaires ou le "bon climat"
pour que le secteur privé s'y attèle.
Même si la planification de l'investissement ne constitue
pas une tâche aisée, l'État ne peut éviter d'intervenir afin
d'atténuer les fluctuations de l'investissement de longue
période. L'idée avancée par Keynes d'un contrôle social de
l'investissement comporte deux aspects (Smithin, 1989).
Premièrement, cette intervention permet de compenser les
carences liées aux réticences des investisseurs privés.
Deuxièmement, elle a de forte chance de stimuler l'investissement privé lui-même en améliorant les anticipations des
investisseurs et en réduisant l'incertitude. Ceci est particulièrement important dans les technologies émergentes ou de
rupture, car Keynes (1936, p.164) attend de "voir l'État, qui
est capable de calculer l'efficacité marginale du capital dans
une perspective longue et sur la base de l'avantage social
général, prendre une responsabilité toujours plus grande
pour organiser directement l'investissement". Une telle
socialisation de l'investissement ne signifie pas la montée du
collectivisme ; elle forme plutôt une action complémentaire
par rapport aux décisions privées en raison de leurs
insuffisances dans des activités sous-développées, voire
négligées (Pasinetti, 1997, p.206)
[15].
Si l'investissement public semble essentiel, notamment
pour la recherche, pour quelles raisons mettre alors en avant
des dépenses militaires plutôt que civiles ? Ce serait en effet
plus sage, comme le soulignaient Robinson ou Keynes.
D'ailleurs ce dernier ne remarquait-il pas : "Si nous pouvons
soigner le chômage par les objectifs inutiles des armes, nous
pouvons le soigner par les objectifs productifs de la paix"
[16] ?
Pendant longtemps on a supposé que la RD militaire induisait un effet d'éviction à l'égard de la RD civile, tant publique que privée ; mais la chute récente des budgets militaires
n'a pas induit une forte augmentation de l'effort civil de
recherche (Bellais, 2000). Il apparaît en fait que la RD
militaire représente plus un complément qu'un concurrent de
son équivalent civil. Le plus souvent les projets civils ont
beaucoup de mal à trouver des appuis. Le budget civil de RD
trouve bien peu de défenseurs face à ceux qui cherchent par
tous les moyens à réduire la pression fiscale ; et les projets
civils doivent prouver leur "retour sur investissement" (à
l'instar des investissements privés). Un tel contexte ne laisse
qu'une faible marge de manœuvre et tend à exclure tout
financement pour des projets à haut risque ou trop éloignés
d'une commercialisation rapide...
Tel n'est pas le cas des dépenses militaires. J. Galbraith
notait dans les années 1960 qu'il est plus facile d'accroître le
budget américain de la défense de 20% que de le réduire
dans la même proportion. Il semble que ce soit toujours le
cas au vue des tendances budgétaires récentes : les dépenses
sociales subissent l'hallali des "coupeurs de tête" du budget,
alors le budget de la défense reste
ceteris paribus épargné.
Cette préservation découle du statut à part dont bénéficie la
défense. Celle-ci n'est pas jugée à l'aune des critères de
l'économie de marché, mais de ses propres critères d'efficacité
[17] – ce qui lui permet de ne pas se voir imposer (ou
opposer) l'implacable sanction du marché... C'est la raison
pour laquelle la RD militaire peut être favorable en longue
période à la croissance économique : les objectifs militaires
et stratégiques de la défense peuvent légitimer le maintien
d'un effort de RD élevé dans les sociétés capitalistes
avancées.
Dans une certaine mesure, Keynes avait entrevu cette
difficulté : " Il est curieux que le bon sens populaire, dans
son effort pour échapper à des conclusions absurdes, ait pu
aller jusqu'à préférer les dépenses sur fonds d'emprunt
totalement inutiles aux dépenses partiellement inutiles, qui,
n'étant pas complètement dépourvues d'utilité, risquent d'être
jugées au regard des principes strictement 'commerciaux'."
(Keynes, 1936, p.129) Ironiquement, Keynes classe le
budget de la défense dans les dépenses inutiles et socialement/humainement absurdes, mais qui sont politiquement
plus faciles à financer que des projets utiles dans des
économies de marché. Ceci ne constitue assurément pas une
panacée, mais étant données les caractéristiques du capitalisme, ces catégories de gaspillage sont des pis-aller, car
"la construction des pyramides, les tremblements de terre,
même les guerres peuvent servir à accroître la richesse". In
fine les impacts indirects, de longue période des dépenses
militaires – en particulier l'effort de RD – contrebalancent
très largement leurs impacts directs, immédiats et négatifs
sur l'investissement.
L'armement se fonde en grande partie sur l'état de l'art et
les technologies de pointe, requérant des équipements et
services qui n'existent pas encore ou n'ont pas encore atteint
le stade de la production de masse. La nécessité d'accéder à
l'avant-garde de la technologie résulte de l'impératif
d'atteindre ou de maintenir une supériorité stratégique – dans
une course sans fin. De ce fait, la production d'armements
joue souvent un rôle de pionnier et permet de financer de
nombreux projets qui, autrement, ne le seraient pas.
Comme le souligne Burmeister (1994), "l'émergence d'un
débouché pour une innovation ou un produit radicalement
nouveau permet de surmonter une barrière fondamentale à
l'innovation, le risque du marché ou l'incertitude commerciale" (p.199). L'histoire de la technologie montre de
nombreux exemples (Bellais, 2000) pour lesquels la RD
militaire et la production d'armes ont offert un soutien
primordial au développement ou à la diffusion de technologies de pointe, de procédé comme de produit, et leur ont
permis de faire leurs premières armes...
Keynes (1936) note que "si l'épargne est la pilule et la
consommation la confiture, le supplément de confiture doit
être proportionné à la taille de la pilule supplémentaire"
(pp.117-18). De manière similaire, nous pouvons dire que la
RD militaire et la production d'armements peuvent être
perçus comme une pilule amère pour les investisseurs,
réduisant leur profit à court terme ; mais dans une perspective plus longue, cette pilule apparaît inévitable (et même
salutaire) pour la bonne santé de l'économe et de ces mêmes
investisseurs si ces derniers veulent manger toujours plus de
"confiture" grâce à de nouvelles opportunités d'investissement et de nouvelles activités.
En dépit de la fin de la guerre froide et de "l'évaporation"
de l'autre superpuissance, certaines choses semblent ne pas
avoir changé. Le "keynésianisme militaire" imprègne solidement les mentalités dans les grands pays producteurs
d'armes, en particulier aux États-Unis. La découverte soudaine de nouvelles menaces (Irak, Serbie, République Populaire de Chine, etc.) arrive à point nommé, alors que l'opinion publique s'évertue depuis la fin des années 1980 à
récolter les – hypothétiques – "dividendes de la paix", pour
justifier une augmentation (en termes réels) des dépenses
d'armement.
Certains observateurs, comme Michael Lucas
[18], défendent
l'idée que le changement doit conduire non seulement à une
réduction drastique des dépenses militaires, mais aussi à
l'abandon de l'approche militariste en faveur d'une véritable
politique industrielle et technologique – directement orientée
vers l'économie civile et aboutissant à une sorte d'"euthanasie de l'économie militarisée". Nous pouvons nous demander si un changement aussi radical (et désirable) ne conduirait pas plutôt à une euthanasie de l'économie de marché
elle-même, en raison de ses propres lois...
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BELLAIS R., Production d'armes et puissance des Nations, L'Harmattan,
Paris, 2000.
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TURGEON L., Bastard Keynesianism, Greenwood Press, Westport
(Connecticut ), 1996.
[1]
Merci à Rachael Coonradt, University of Utah Press, de m'avoir aidé à
obtenir une copie de la "Tanner Lecture on Human Values" de J. Robinson.
[2]
Je remercie le Professeur Harcourt de m'avoir précisé ce point.
[3]
Policy of Government Storage of Foodstuffs and Raw Materials,
Economic
Journal, septembre 1938 (
CW, vol. 21, p.463).
[4]
"Le développement des industries d'armement se fait au détriment du reste
de l'économie nationale. (Si elles sont nécessaires à la survie de la nation, le
sacrifice doit être fait ; mais qui juge de la nécessité ?)." (Robinson et
Eatwell, 1973, p.368)
[5]
Turgeon (1996) note que dans la préface allemande de la
Théorie générale,
Keynes offre une justification implicite à la politique économique nationale
socialiste – une mention supprimée par la suite des
Collected Writings...
[6]
Terme forgé par J. Robinson dans sa critique du livre de Harry Johnson,
Money, Trade and Economic Growth (
Economic Journal, septembre 1962).
[7]
Can American Spend its Way into Recovery ?,
Redbrook, décembre 1934
(
CW, vol. 21, p.337).
[8]
Un entrepreneur utilise ses prévisions (
non-quantifiables) à long terme pour
établir et orienter ses investissements, alors que ses prévisions (
quantifiable)
à court terme servent à déterminer l'échelle de la production.
[9]
Cf. la polémique résultant de la publication de "Military Spending and
Economic Growth" (
American Journal of Sociology) par Szymanski en 1973.
[10]
L'analyse du chiffre d'affaires des firmes sur plusieurs années, par exemple
British Aerospace, Aérospatiale ou SNECMA, montre que les commandes
militaires aident ces firmes à surmonter les fluctuations des marchés civils.
[11]
Cf. B. Biswas et R. Ram, Military Expenditures and Economic Growth in
Less Developed Countries : An Augmented Model and Further Evidence,
Economic Change and Cultural Development, 34(2), 1986,361-72.
[12]
L'avenir est influencé par de multiples paramètres non-vérifiables comme
les changements de goûts ou de besoins, la croissance des firmes rivales
(actuelles ou futures), l'invention de nouvelles technologies, etc. Les
décisions prises il y a plusieurs années peuvent apparaître tout à fait inappropriées au regard des informations ou critères d'aujourd'hui. Par exemple,
Colbert a fait planter de nombreuses forêts à la fin du XVIIème siècle afin
que la marine du XXème siècle ne manque pas... de bois pour construire ses
navires de guerre !
[13]
"Le changement technologique est un processus qui s'inscrit dans le temps,
dont les conséquences futures sont rarement connues avec précision
aujourd'hui" (Böhm, 1989, p.69).
[14]
Journal of Economic Literature, décembre 1977 (Robinson, 1985).
[15]
Comme l'explique Smithin (1989, p.224), "ce que dit en fait Keynes, c'est
que de nombreux projets désirables ne seront pas mis en œuvre dans un
système de pur
laissez-faire en raison de l'incertitude. L'objectif n'est pas de
substituer aux projets productifs privés des projets étatiques inefficaces, mais
de garantir un plus grand nombre de projets désirables".
[16]
The Listener, 1er juin 1939 (
CW, vol. 21, pp.528-32).
[17]
Parlant à la BBC en 1936, Keynes expliquait que la guerre constitue "une
forme unique de dépense non-calculée qui subsiste depuis l'époque héroïque"
(cité par C. Hession,
John Maynard Keynes, Payot, 1984).
[18]
Cf. M.R. Lucas,
The Western Alliance after INF : Redefining U.S. Policy
toward Europe and the Soviet Union, Lynne Rienner, 1990.