Innovations
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
226 pages

p. 139 à 158
doi: 10.3917/inno.014.0139

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no 14 2001/2

2001 INNOVATIONS

Armement et dépenses publiques, quels enjeux pour l'analyse robinsonienne ?

Renaud Bellais Lab. RII, Université du Littoral
Les dépenses publiques tiennent une place cruciale dans la théorie keynésienne. Comment ne pas questionner J. Robinson sur les conséquences de la course aux armements ? D'autant que l'économiste de Cambridge s'est farouchement opposée au "keynésianisme militaire". Il est intéressant de replacer les dépenses militaires au cœur de son analyse, pour en montrer l'intérêt et souligner ses limites. Politiquement dangereuses et économiquement peu efficaces, ces dépenses peuvent jouer un rôle important pour pallier les carences du capitalisme en permettant des investissements que les investisseurs privés refusent ou négligent en dépit de leur rôle clé en longue période Public expenditures have a crucial place within the Keynesian theory. How then not questioning J. Robinson about the consequences of arms race? Especially since the Cambridge economist has been fiercely opposed to "military Keynesianism". It is interesting to replace military expenditures in her analysis, to show its interest as well as underline its limits. Politically dangerous and economically inefficient, these expenditures can play an great role to alleviate deficiencies of capitalism by allowing investments rejected or neglected by private investors despite their key role in a long-term perspective.
Le vingtième siècle est caractérisé par l'incroyable développement des dépenses publiques, au sein desquelles le budget de la défense tient une place majeure. Nous pouvons nous interroger sur le rôle des dépenses militaires dans la dynamique économique, une question qui se pose avec force à la théorie keynésienne et post-keynésienne. Comment alors ne pas questionner l'une des principales économistes du XXème siècle, J. Robinson ? Ce sujet n'est certes pas celui qui a retenu le plus son attention, mais comme elle le notait elle-même, "il est impossible d'analyser les problèmes économiques modernes sans s'intéresser au rôle des dépenses d'armement" (Robinson et Eatwell, 1973, p.367).
Au cours de la seconde guerre mondiale, J. Robinson a consacré certaines recherches à l'économie de guerre et plus spécifiquement à l'inflation liée à l'effort militaire (1940, 1945) ; mais la guerre constitue un contexte très particulier dont il est difficile de tirer des leçons pour la compréhension des mécanismes économiques "normaux". Plus tard, elle a souvent utilisé l'exemple des dépenses militaires et de la production d'armement dans son approche de l'économie publique et de ses errements. De fait, les références à l'économie de la défense parsèment son œuvre, sous forme de commentaires, d'exemples (ou plus souvent de contre-exemples !) et d'anecdotes.
L'après-guerre est caractérisée par un niveau de dépenses militaires proche des périodes de conflits. Quelle(s) analyse(s) J. Robinson a-t-elle tirée(s) de cette tendance ? Quelles sont ses critiques à l'encontre du "keynésianisme militaire" [1] ? Si son approche reste succincte, beaucoup de questions émergent quant au rôle en longue période de la production d'armement en termes d'accumulation et de dynamique économique. Dans quelle mesure les concepts développés par J. Robinson peuvent-ils être employés pour répondre à cette interrogation, et peut-être conduire à une théorie robinsonienne et post-keynésienne de l'armement ?
 
ÉCONOMIE ET COURSE AUX ARMEMENTS
 
 
Tout en reconnaissant que la seconde guerre mondiale avait permis aux idées keynésiennes de s'imposer en économie (Robinson, 1947,1985), J. Robinson n'a jamais défendu les dépenses militaires élevées de la guerre froide. Elle appartenait d'ailleurs aux opposants les plus farouches à ce que l'on a appelé le "keynésianisme militaire", car cette utilisation de la théorie keynésienne s'éloignait radicalement de son esprit originel et servait à justifier des choix contraires à ses idéaux humanistes. En outre J. Robinson soulignait l'inefficacité de ce type de politique, organisée non pas au service de l'homme mais à son détriment.
Course aux armements et menace nucléaire
Chaque civilisation fait des choix, et J. Robinson était très critique à l'égard des orientations choisies à la fin des années 1940. Non seulement le détournement des ressources vers des fins militaires a réduit le potentiel de croissance économique par effet d'éviction, mais la guerre froide a abouti à une compétition technologique engendrant les moyens de destruction massive les plus dangereux qui aient jamais existé. C'est sous cet angle que J. Robinson développe à la fin des années 1970 ses critiques à l'encontre des politiques militaristes ; elle cherche alors à montrer aux décideurs politiques et aux économistes ce qui est en jeu : "La question importante n'est pas de savoir si le taux d'inflation est élevé, ou faible, ou peut être placé sous contrôle, mais plutôt de savoir si notre génération pourra réussir à détruire le monde (...) La course aux armements est un sujet trop sérieux pour que nous nous contentions de discuter de théories économiques qui flottent dans la stratosphère" (1983, p.15).
La question de l'arme atomique est d'ailleurs un des thèmes cruciaux de la Tanner Lecture on Human Values que J. Robinson a donnée à l'Université d'Utah en avril 1981 en dépit de ses problèmes de santé [2]. Elle explique dans cette conférence que le péril menaçant le monde résulte d'un développement technologique dans l'art de la guerre et que les recherches nucléaires mettent en danger l'humanité toute entière : "Loin de contribuer à la défense, la production des armes accroît les périls (...) il me semble que cela vaut la peine d'essayer de discuter de la manière dont cette situation dangereuse est apparue" (1981, p.262).
Pour J. Robinson, il est clair que trois facteurs expliquent le surarmement : la guerre froide, le rythme élevé d'évolution de la recherche-développement (RD) et le lien entre l'armement et le problème de l'emploi – des thématiques intimement liées après-guerre à l'intervention économique de l'État. Son objectif est tout d'abord de faire prendre conscience aux décideurs et à l'opinion publique des dangers qu'une telle situation entraîne, mais aussi du gaspillage engendré par la course aux armements – alors que subsistent simultanément de fortes, voire croissantes inégalités de richesse au sein des pays et entre eux (1979a).
D'une certaine manière, J. Robinson oppose implicitement l'État-providence (welfare state) à "l'État martial" (warfare state), ce dernier trouvant des appuis bien plus nombreux que le précédent en dépit de ses conséquences socialement et humainement néfastes. Elle le précise sans détour lorsqu'elle affirme : "Les ministres des finances du monde entier ne cessent d'insister sur le fait que l'inflation est plus importante que le plein emploi, mais ils oublient toujours que les dépenses gouvernementales inutiles dans le complexe militaro-industriel (...) sont un facteur majeur dans le maintien de la spirale inflationniste. Mais il est toujours facile d'obtenir des votes en faveur des dépenses de défense : les moyens de financer la destruction sont plus aisés à obtenir que les moyens de combattre le chômage et la pauvreté." (Robinson, 1983, p.15, italiques ajoutées)
Un pervertissement politique et économique
L'État "martial" correspond à un ensemble de choix qui ne sont pas compatibles avec ceux qu'elle considère comme les meilleurs du point de vue social et humain. Son argumentation renvoie d'ailleurs à celle présentée par Keynes avant guerre : "Si seulement nous pouvions nous attaquer aux problèmes de la paix avec la même énergie et le même enthousiasme que nous nous attaquons à ceux de la guerre ! La défense est admise de longue date comme une fonction adéquate pour l'État, alors que le bien-être économique est encore un parvenu." [3]
J. Robinson souligne tous les maux liés aux dépenses militaires (spécialement pour les pays non-producteurs) : tensions inflationnistes, effets d'éviction, accroissement du déséquilibre de la balance des paiements,... Dépenses improductives, elles privent les populations d'interventions publiques pourtant indispensables, correspondant à des besoins insatisfaits [4]. Mais les effets les plus pernicieux frappent avant tout les pays producteurs. Pour la plupart d'entre eux, la demande nationale en armes n'est pas suffisante pour atteindre une masse critique de production, alors que celle-ci nécessite des investissements initiaux très lourds. Ces pays ne peuvent donc développer des armements sophistiqués sans recourir aux exportations de manière à alléger le fardeau supporté par l'économie nationale : "Même l'innocente Suède a dû quelque fois exporter des armes pour cette raison, bien qu'elle ait cessé les livraisons dès que les hostilités commençaient" (1979a, p.122)...
J. Robinson qualifie d'ailleurs les industriels de "marchands de mort" et ne trouve aucune justification morale à leur activité. Elle rejette l'argument courant, consistant à dire que si un pays producteur n'exportait pas ses armes pour des raisons morales ou humanitaires, un autre le ferait et, de ce fait, il n'y a aucune raison pour cesser ce commerce. Pour elle, cet argument est fallacieux et ne sert qu'à justifier l'injustifiable. La production d'armes pervertit même les plus purs et constitue une menace en soi, car elle déplace la question des armements du domaine politique et éthique au domaine purement mercantile. Beaucoup de pays producteurs mettent en avant les excédents commerciaux et les emplois découlant de telles exportations, sans prendre en compte les conséquences du commerce des armes : "Quand il existe une capacité (de production) inemployée et des acheteurs impatients, il est impossible de résister à la tentation de vendre des armes, même à un ennemi potentiel" (1979a, p.122).
L'entrée d'un pays dans l'armement donne naissance à un complexe militaro-industriel qui, très rapidement, n'agit qu'en fonction de sa propre reproduction et entraîne le pays vers des dépenses militaires toujours plus importantes... Comme ces dépenses doivent être justifiées, la nécessité d'une menace apparaît. J. Robinson montre que "de façon évidente, l'armement engendre la guerre" (id.) et ajoute : "Il est clair que pour une nation qui a un ennemi, il est nécessaire de s'armer ; mais il est aussi vrai que si une nation a des armes, il est nécessaire qu'elle ait un ennemi. Pour justifier les armements, la peur et la tension doivent être maintenues et chaque partie utilise l'autre comme un épouvantail." (1981, p.263)
Sa critique se concentre sur la RD militaire, en ce qu'elle absorbe une large part des ressources financières, scientifiques et techniques nationales qui auraient pu, autrement, contribuer au progrès économique ou médical. J. Robinson approuve l'opinion de Lord Zuckermann, selon laquelle les conseillers scientifiques influents incitent l'administration militaire d'augmenter les crédits de RD militaire, non pas parce qu'elle correspond à des besoins véritables mais en raison de leurs frustrations concernant le rythme de la recherche : "Un système s'est développé dans lequel les chefs militaires servent uniquement de canal au travers duquel les chercheurs dans leurs laboratoires expriment leurs vues." (Robinson, 1981, p.269) Le complexe militaroindustriel apparaît comme un Léviathan, détruisant l'économie et l'humanité tout en prétendant les servir. "On ne peut expliquer totalement la guerre froide par des motifs commerciaux, mais ils jouent certainement un rôle dans le fait que l'on n'y met pas un terme." (Robinson, 1985, p.198)
Keynésianisme militaire et dépenses publiques
Les connexions entre la politique keynésienne (ou les politiques qualifiées comme telles) et le "militarisme" ont soulevé de houleux débats dès les années 1930. Turgeon (1996) remarque que les pays fascistes ont souvent été loués pour avoir découvert une forme "primitive" de keynésianisme. Keynes lui-même a eu une attitude ambiguë [5] en ne rejetant pas explicitement les politiques militaristes. Plus encore, dans la volonté d'imposer des politiques de relance économique, Keynes a défendu à de nombreuses reprises l'utilisation des dépenses militaires comme instrument de politique économique au cours des années 1930. Par exemple, dans "Les mécanismes internes de la crise" (1931, CW, vol. 20), il place les investissements publics civils et les dépenses de guerre sur un même plan en tant que moyens permettant de mettre un terme à la crise. Plus tard, en 1934, Keynes a pavé la voie au "keynésianisme bâtard" [6], particulièrement sa version militariste, en acceptant "des dépenses gouvernementales quelle que soit la finalité à laquelle est destiné cet argent" [7] (même s'il ajoutait aussitôt que des dépenses productives et socialement utiles devraient naturellement être préférées aux dépenses improductives).
Accroître les dépenses publiques, qu'importe leur orientation, voilà le message prédominant qui se trouve aussi dans la Théorie générale – ou plutôt que les décideurs politiques ont retenu. Si la construction des pyramides ou des cathédrales est tout à fait acceptable, voire désirable, pourquoi pas les dépenses d'armement ! Keynes présente d'ailleurs la production d'armes comme une opportunité non-inflationniste pour atteindre le plein-emploi lorsqu'il défend les programmes britanniques de réarmement dans la fin des années 1930 (voir CW, vol. 21).
Sa défense ultime se trouve dans "Will Rearmament Cure Unemployment ?" (1939, CW, vol. 21). Dans cet article, bien que les achats d'armes constituent la forme la plus improductive des dépenses, Keynes met en avant l'effet multiplicateur qu'un plan de réarmement produirait sur l'économie et l'industrie britanniques. Il n'est pas surprenant que les décideurs politiques aient employé un tel argument pour justifier l'orientation militariste du budget de l'État.
J. Robinson défend l'utilisation des dépenses publiques comme instrument de politique publique, rappelant que la deuxième guerre mondiale a constitué une illustration forte de théorie keynésienne et a obligé les économistes néoclassiques à en reconnaître les mérites (1947,1985). Cependant l'expérience de l'économie de guerre montre la possibilité d'atteindre le plein-emploi, mais ne justifie en rien l'utilisation des dépenses militaires comme instrument privilégié ou le plus efficace ! C'est pourtant la conclusion que de nombreux économistes institutionnels ont tirée de cette expérience.
J. Robinson critique d'ailleurs l'ambiguïté de Keynes – et sa responsabilité dans le développement du keynésianisme bâtard – à l'égard de l'interprétation néoclassique de la Théorie générale. Ceci est particulièrement important dans le cas des dépenses improductives, comme elle le souligne : "Keynes lui-même a donné une présentation embrouillante de cet aspect. Il semblait parfois avancer que les investissements improductifs doivent être en fait préférés aux investissements productifs." (Robinson, 1981, p.275) D'autant que la relation entre la course aux armements et le principe de la demande effective a été férocement débattu au cours de la guerre froide. "Keynes souhaitait illustrer ainsi les paradoxes du capitalisme et se faire l'avocat d'un contrôle rationnel de l'investissement, mais ses arguments ont pour effet d'expliquer la raison pour laquelle le capitalisme prospère lorsque les gouvernements investissent dans les armements." (Robinson, 1985, p.140)
L'interprétation de Keynes après-guerre a permis l'émergence du "keynésianisme militaire", i.e. l'utilisation du budget de la défense comme instrument de politique économique et industrielle (essentiellement dans une approche contracyclique). Ce choix était d'autant plus facile que "la guerre froide a donné un alibi aux dépenses d'armement : c'est un moyen de maintenir l'emploi qui est moins inoffensif que de 'creuser des trous dans le sol', mais encore plus facile à accepter pour l'opinion orthodoxe" (Robinson, 1985, p.237).
J. Robinson développe une critique féroce du keynésianisme bâtard. Le recours à l'armement comme instrument central de la politique économique lui apparaît comme la plus grande absurdité et comme l'interprétation la plus fallacieuse de Keynes. Il ne fait aucun doute que les dépenses publiques sont mal utilisées, voire gaspillées, et qu'il est impératif de les rediriger vers des fins socialement plus utiles et plus favorables à une croissance partagée. Mais J. Robinson convient qu'un tel changement n'est pas dans l'ordre des choses, tout du moins dans le système capitaliste : "s'il n'y avait nul besoin d'armements, il serait nécessaire de réaliser des investissements utiles, et par conséquent d'empiéter sur les pouvoirs et l'indépendance des capitalistes" (1985, p.140). Son analyse rejoint ici celle de Baran et Sweezy. D'ailleurs, J. Robinson reconnaît que le système capitaliste a besoin des investissements publics pour soutenir la croissance et que les gouvernements préfèrent les dépenses d'armements aux investissements socialement nécessaires, parce que ces derniers pourraient apparaître comme "une concession au socialisme" (1985, p.198) !
Toutefois ce biais militariste ne peut que miner la croissance économique pour J. Robinson, car la production d'armements accapare des ressources qui autrement seraient disponibles pour des activités civiles comme l'éducation ou la santé. En redirigeant ces ressources vers de telles fins, il serait possible de satisfaire des besoins essentiels et de mettre fin à cet incroyable gaspillage : "En longue période, la perte due à la course aux armements est proprement incalculable, car nous ne pouvons connaître les bénéfices qui auraient découlé de l'utilisation de ces ressources intellectuelles et matérielles à des fins constructives." (1981, p.284)
Les dépenses militaires forment un bien piètre instrument de politique économique et industrielle, ou très éloigné de ce que Keynes espérait. Mais le choix des dépenses militaires apparaît comme le plus aisé pour un gouvernement ; "ainsi le rêve de Keynes se transforma-t-il en cauchemar terrifiant" (Robinson, 1985, p.13).
 
PRODUCTION D'ARMES, CROISSANCE ET ACCUMULATION
 
 
Il ne fait aucun doute que les dépenses militaires représentent un fardeau économique à court terme ; mais quels sont leurs impacts en longue période ? L'analyse keynésienne et post-keynésienne insiste en effet sur la nécessaire distinction entre la courte et la longue période dans l'analyse [8] : "les aspects de court terme concernent le niveau de l'emploi dans une situation donnée et le degré d'utilisation des capacités productives existantes, alors que les aspects de long terme concernent les changements à venir dans le stock de capacités productives et les techniques qui déterminent le niveau de la production par salarié" (Robinson, 1981, p.280). Quelle est donc la relation entre la production d'armes, l'accumulation et le progrès technique ? Comment cette production s'articule-t-elle avec l'économie civile en longue période ?
Un médiocre instrument contracyclique
La critique de J. Robinson ne concerne pas seulement l'égarement que représente le keynésianisme militaire ; elle cherche aussi à démontrer que le budget militaire forme un piètre instrument de politique économique. Elle développe tout particulièrement cette idée dans Développement et sous-développement quand elle s'accorde avec Adam Smith sur la nature improductive de la défense, puis souligne les faibles impacts d'une relance fondée sur le budget militaire et le fardeau économique d'un "monde militarisé".
J. Robinson ne conteste pas le fait que les dépenses militaires puissent être utiles au travers de l'effet multiplicateur. Elle reconnaît même que les gouvernements d'aprèsguerre ont réussi à maintenir une croissance élevée et une relative stabilité grâce aux dépenses de guerre froide : "Malgré le gaspillage et la cruauté des guerres, il y a, de façon certaine, eu une augmentation de la prospérité économique au cours de ces vingt-cinq années sans crise " (Robinson, 1985, p.13). Ceci n'enlève rien au fait que la place des dépenses militaires dans la croissance soulève beaucoup de débats et de controverses [9].
Au cœur de la mêlée, J. Robinson propose une vigoureuse critique de ce choix politique, peu pertinent à ses yeux. De fait le budget de la défense n'est qu'une des possibilités permettant de stimuler l'activité économique. Il s'agit avant tout d'un choix idéologique, qui n'est pas selon elle le meilleur possible. Si les commandes d'armes ont la faveur des industriels comme des travailleurs de l'armement, de telles dépenses n'offrent pas le plus fort impact (en termes d'effet multiplicateur) ou ne favorisent pas une plus grande équité. Robinson (1985) explique par exemple que la croissance par l'armement ne permet pas de réduire la pauvreté, au contraire.
Les armements constituent un investissement stérile, car ils ne représentent ni des biens de consommation, ni des biens d'équipement. Ils ne permettent d'accroître la production ni dans le court terme (en assurant la reproduction économique), ni dans le long terme (en augmentant les capacités productives), représentant une sortie nette du circuit... En somme, les armements sont l'exact opposé des investissements civils : "L'investissement dans l'armement ajoute encore moins à la capacité s'il est utilisé que s'il est inemployé, tandis que l'investissement dans l'industrie de base rend possible l'augmentation de l'investissement, et met en route la spirale de croissance auto-entretenue." (Robinson, 1979a, p.124)
Même si les études empiriques n'offrent pas des résultats clairs et incontestables, il semble évident que les avantages à court terme des dépenses militaires sont bien moindres que ceux de nombreuses dépenses civiles. Les commandes militaires peuvent avoir un effet contracyclique, mais à un coût élevé : "Parmi les nations capitalistes avancées, les dépenses militaires élevées sont associées à un niveau d'investissement plus faible, à une croissance moindre et à des taux de chômage plus élevés." (Smith, 1977, p.61) Une politique économique fondée sur la défense apparaît peu efficace en termes d'emploi, les activités d'armement étant intensives en capital, et de stabilisation, puisque les contrats d'armement s'inscrivent dans une perspective longue et ne peuvent donc constituer un outil adéquat pour un réglage conjoncturel fin.
Qui plus est, la production d'armes n'implique qu'une faible part de la population active (moins de 5%) mais avec un niveau de qualification et de salaires supérieur à la moyenne. Les dépenses militaires n'ont véritablement un impact contracyclique que dans un nombre limité d'activités, celles qui sont fortement dépendantes du budget de la défense. Le secteur aéronautique par exemple peut compenser les fluctuations très marquées de ses commandes civiles grâce aux programmes militaires [10].
L'utilisation des dépenses militaires dans une stratégie de relance n'est de ce fait pas très pertinente – politique à la fois coûteuse et peu efficace. Jacques Aben a montré, dans le cas de la France, l'inefficacité du keynésianisme militaire. Dans les années 1970, les gouvernements ont tenté de relancer l'économie par une augmentation des dépenses militaires, mais cette politique a uniquement conduit à des niveaux plus élevés d'inflation et des déficits budgétaires en croissance exponentielle – sans résoudre les problèmes cruciaux de l'économie. Turgeon (1996) remarque qu'au cours du XXème siècle, l'économie américaine a connu trois périodes de forte croissance (1921-28,1961-1968 et 1982-89) dont deux sont marquées par des dépenses militaires conséquentes. Toutefois il ajoute immédiatement que ces périodes se caractérisent par un accroissement des inégalités et, plus intéressant encore, que "chacune de ces 'Sept Années d'Opulence' a été suivie par des difficultés économiques" (p.51).
Smith (1977) va encore plus loin en affirmant que les dépenses militaires imposent un coût substantiel en termes de taux de croissance et d'accumulation et "représentent par de multiples aspects une nécessité contradictoire du système – minant ce qu'elles sont destinées à défendre" (p.76). Il n'existe d'ailleurs aucune "courbe de Phillips" reliant les dépenses militaires et la croissance (ou l'emploi). Les modèles économiques aboutissent à l'impossibilité de valider ou invalider une telle relation [11]. Les économistes s'accordent cependant sur le fardeau que représentent à court terme les dépenses militaires. Il n'en est pas de même pour ce qui concerne leurs impacts en longue période, et nous pouvons nous demander si les relations de long terme et de court terme sont identiques.
Investissement privé et défense dans les hautes technologies
L'analyse robinsonienne de l'impact de la RD militaire est contradictoire. D'une part, J. Robinson rejette la thèse des "retombées technologiques", i.e. l'idée que la RD militaire offre de multiples opportunités de développements civils, aisément accessibles et avec un coût de transfert faible (antienne officielle pendant des décennies). Elle affirme d'ailleurs : "on ne peut soutenir que la recherche militaire constitue une meilleure façon de découvrir des solutions aux problèmes médicaux et économiques que la recherche directe sur ces problèmes" (1979a, p.126). Dans le même texte, ou encore dans Robinson et Eatwell (1973), J. Robinson reconnaît aussi que de nombreuses découvertes sont des sous-produits de la RD militaire. Comment résoudre un tel paradoxe ? Cette contradiction n'est-elle qu'apparente ? Pour le comprendre, il faut replacer la production d'armement dans la dynamique longue de l'économie, notamment au travers de l'analyse robinsonienne de l'accumulation.
Les agents économiques héritent des investissements passés en capital, formation des individus et structures institutionnelles. Ils doivent gérer cet héritage ce qui limite leur marge de manœuvre et contraint leurs propres choix. En outre, leurs investissements se fondent sur des anticipations, d'autant plus cruciales que les choix actuels se transformeront en contrainte pour les choix futurs. La théorie robinsonienne du capital est très importante, car elle explique les raisons pour lesquelles le capitalisme est un système fondamentalement instable. L'idée que ces choix se fondent sur des critères objectifs est une illusion, car il n'existe aucune base solide sur laquelle il est possible de s'appuyer : "nous ne savons simplement pas" [12].
Les espérances de profits futurs dépendent en grande partie de considérations psychologiques, i.e. l'état de la confiance dans l'avenir. Or quand les circonstances deviennent moins prévisibles (macroéconomiquement ou sectoriellement), les paramètres subjectifs – ce que Keynes appelait les esprits animaux – prennent une importante croissante dans le processus de prise de décision (Fitzgibbons, 1995, p.216). Ceci est tout particulièrement vrai dans le cas des "rivages inexplorés" de la science et de la technologie. Or comme le processus d'accumulation reflète les décisions d'investissement des entrepreneurs, il existe de nombreuses situations dans lesquelles ces décisions ne sont pas compatibles avec une croissance durable.
Lorsque l'incertitude n'est plus maîtrisable de manière satisfaisante, ce que Davidson (1991) appelle "l'incertitude véritable", les investisseurs privés refusent de s'engager dans des projets par trop aléatoires, car les gains privés potentiels ne justifient pas une telle prise de risque (Robinson, 1961). De ce fait, l'accumulation tend à se concentrer dans des activités "bien connues". Le manque de financements pour d'autres domaines souvent novateurs et vecteurs de croissance, qui offrent pourtant un rendement social potentiel important, risque de nuire à la croissance en longue période, car les firmes ne "plantent" pas aujourd'hui les graines de la croissance future.
Dans de tels cas, "il existe, sans nul doute, un rôle permanent, positif pour le gouvernement dans la mise en place de politiques et d'institutions dont les actions seraient préférables à ce qui serait engendré par les marchés concurrentiels dans un environnement non-ergodique" (Davidson, 1995, p.111). Le but de telles institutions est de contrôler et d'améliorer de manière raisonnée le comportement de l'économie – ou plus spécifiquement des investisseurs – de manière à en prévenir les carences, les erreurs ou l'inappétence. En raison de cette "incertitude véritable" (Davidson, 1991), la stabilité économique et le maintien de la croissance requièrent donc une intervention publique.
C'est dans cette approche que nous pouvons comprendre le rôle et la place de la production d'armements. Certes, l'essentiel de la RD militaire est consacré à des objectifs purement militaires, mais ceci ne résume pas tout. Ces fonds financent également des recherches fondamentales et appliquées qui ont une portée beaucoup plus générale, certes en faible proportion du budget total mais pour des sommes somme toute conséquentes. D'autre part, la production d'armes se fonde sur de multiples technologies, souvent très innovantes et avant-gardistes, ce qui se répercute au niveau des recherches financées. La RD militaire tient une place importante dans l'effort scientifique et technique des pays producteurs et c'est de cette manière que la production d'armements peut contribuer à la croissance en longue période.
Les technologies de pointe se caractérisent par une incertitude véritable, de telle sorte que les preneurs de décision considèrent que les données passées sont sans intérêt pour comprendre les tendances à venir [13]. De ce fait, les choix d'investissement s'avèrent difficiles et impliquent des paris risqués. Cette incertitude est d'autant plus forte que les règles du jeu changent souvent dans ces domaines. D'ailleurs, pour caractériser cet état de fait, J. Robinson reprend dans "Quelles sont les questions ?" [14] la comparaison que Norbert Wiener établit entre l'évolution du système économique et la manière dont la Reine de Cœur joue au croquet dans Alice au pays des merveilles. S'il y a de très fortes chances pour que les règles changent entre le moment où l'on prend une décision et celui où l'investissement rentre en activité, comment l'investisseur peut-il être sûr que la technologie qu'il a choisie sera la bonne ? Une telle question est d'autant plus cruciale que le succès de nombreuses technologies repose sur des effets de réseaux – processus dans lequel le gagnant remporte tout... Dans ce cas, les investisseurs adoptent souvent une attitude attentiste, afin d'obtenir plus d'informations et éviter les investissements erronés (l'entrée retardée dans une activité étant souvent plus "payante" qu'un comportement d'innovateur).
Face à un degré aussi élevé d'incertitude, le risque est grand que les investisseurs refusent de parier sur certaines technologies. D'ailleurs, Robinson (1966) montre implicitement que les firmes tendent à préférer les technologies connues (ou réputées comme telles) aux technologies innovantes ou de rupture, encore peu maîtrisées et manquant de visibilité. Cette attitude conservatrice peut aussi conduire les investisseurs à "surinvestir" dans des technologies matures et offrant de faibles perspectives de croissance à long terme. Une telle situation est très dangereuse, puisqu'elle met en péril le développement de l'économie...
La production d'armements, par le biais de la RD militaire et les effets de diffusion des technologies, peut aider l'économie de marché à surmonter ses propres limites et son instabilité en assurant le financement des recherches qui, autrement, n'obtiendraient aucun soutien.
La "pilule" et la "confiture"
La dynamique économique n'est pas un processus monotone, mais plutôt une succession d'emballements et de dépressions – ce que Robinson (1966) a démontré en soulignant la quasi-impossibilité d'une croissance permanente. Le renouvellement du stock de capital "arrive par des accélérations soudaines, divisées par des périodes pendant lesquelles l'accumulation des fonds d'amortissement excède les dépenses courantes de remplacement, et les 'échos' de l'accélération originale ou au retard du taux d'investissement se répètent eux-mêmes de nombreuses fois jusqu'à disparaître" (Robinson, 1979b, p.58). Cet aspect cyclique reflète à la fois la non-malléabilité du capital et le refus de prendre des décisions en situation d'incertitude véritable. Une telle situation n'est pas surprenante et Keynes affirmait déjà qu'il n'y a aucune raison pour que les mécanismes de marché garantissent par eux-mêmes, automatiquement, que le montant de l'investissement sera toujours dans la bonne proportion et dans la bonne direction – "là où les institutions privées n'existent pas ou ont besoin d'être renforcées face aux vents de l'incertitude véritable" (Davidson, 1991, p.142).
Le capitalisme apparaît comme un système incapable de se stabiliser de lui-même, en raison du conflit entre l'exigence de rentabilité (à court terme) et le degré élevé d'incertitude dans les technologies sur lesquelles repose, pourtant, la croissance en longue période. Comme le note J. Robinson, "peut-être que, dès l'origine, le capitalisme a scié la branche sur laquelle il était assis et que le seul changement réside ce que nous avons pris conscience de la profondeur de l'entaille." (1985, p.239) La réponse à cette difficulté se trouve sans nul doute dans une sorte de contrôle social de l'investissement, l'État acceptant soit de prendre la responsabilité directe des investissements nécessaires, soit de mettre en place les incitations nécessaires ou le "bon climat" pour que le secteur privé s'y attèle.
Même si la planification de l'investissement ne constitue pas une tâche aisée, l'État ne peut éviter d'intervenir afin d'atténuer les fluctuations de l'investissement de longue période. L'idée avancée par Keynes d'un contrôle social de l'investissement comporte deux aspects (Smithin, 1989). Premièrement, cette intervention permet de compenser les carences liées aux réticences des investisseurs privés. Deuxièmement, elle a de forte chance de stimuler l'investissement privé lui-même en améliorant les anticipations des investisseurs et en réduisant l'incertitude. Ceci est particulièrement important dans les technologies émergentes ou de rupture, car Keynes (1936, p.164) attend de "voir l'État, qui est capable de calculer l'efficacité marginale du capital dans une perspective longue et sur la base de l'avantage social général, prendre une responsabilité toujours plus grande pour organiser directement l'investissement". Une telle socialisation de l'investissement ne signifie pas la montée du collectivisme ; elle forme plutôt une action complémentaire par rapport aux décisions privées en raison de leurs insuffisances dans des activités sous-développées, voire négligées (Pasinetti, 1997, p.206) [15].
Si l'investissement public semble essentiel, notamment pour la recherche, pour quelles raisons mettre alors en avant des dépenses militaires plutôt que civiles ? Ce serait en effet plus sage, comme le soulignaient Robinson ou Keynes. D'ailleurs ce dernier ne remarquait-il pas : "Si nous pouvons soigner le chômage par les objectifs inutiles des armes, nous pouvons le soigner par les objectifs productifs de la paix" [16] ? Pendant longtemps on a supposé que la RD militaire induisait un effet d'éviction à l'égard de la RD civile, tant publique que privée ; mais la chute récente des budgets militaires n'a pas induit une forte augmentation de l'effort civil de recherche (Bellais, 2000). Il apparaît en fait que la RD militaire représente plus un complément qu'un concurrent de son équivalent civil. Le plus souvent les projets civils ont beaucoup de mal à trouver des appuis. Le budget civil de RD trouve bien peu de défenseurs face à ceux qui cherchent par tous les moyens à réduire la pression fiscale ; et les projets civils doivent prouver leur "retour sur investissement" (à l'instar des investissements privés). Un tel contexte ne laisse qu'une faible marge de manœuvre et tend à exclure tout financement pour des projets à haut risque ou trop éloignés d'une commercialisation rapide...
Tel n'est pas le cas des dépenses militaires. J. Galbraith notait dans les années 1960 qu'il est plus facile d'accroître le budget américain de la défense de 20% que de le réduire dans la même proportion. Il semble que ce soit toujours le cas au vue des tendances budgétaires récentes : les dépenses sociales subissent l'hallali des "coupeurs de tête" du budget, alors le budget de la défense reste ceteris paribus épargné. Cette préservation découle du statut à part dont bénéficie la défense. Celle-ci n'est pas jugée à l'aune des critères de l'économie de marché, mais de ses propres critères d'efficacité [17] – ce qui lui permet de ne pas se voir imposer (ou opposer) l'implacable sanction du marché... C'est la raison pour laquelle la RD militaire peut être favorable en longue période à la croissance économique : les objectifs militaires et stratégiques de la défense peuvent légitimer le maintien d'un effort de RD élevé dans les sociétés capitalistes avancées.
Dans une certaine mesure, Keynes avait entrevu cette difficulté : " Il est curieux que le bon sens populaire, dans son effort pour échapper à des conclusions absurdes, ait pu aller jusqu'à préférer les dépenses sur fonds d'emprunt totalement inutiles aux dépenses partiellement inutiles, qui, n'étant pas complètement dépourvues d'utilité, risquent d'être jugées au regard des principes strictement 'commerciaux'." (Keynes, 1936, p.129) Ironiquement, Keynes classe le budget de la défense dans les dépenses inutiles et socialement/humainement absurdes, mais qui sont politiquement plus faciles à financer que des projets utiles dans des économies de marché. Ceci ne constitue assurément pas une panacée, mais étant données les caractéristiques du capitalisme, ces catégories de gaspillage sont des pis-aller, car "la construction des pyramides, les tremblements de terre, même les guerres peuvent servir à accroître la richesse". In fine les impacts indirects, de longue période des dépenses militaires – en particulier l'effort de RD – contrebalancent très largement leurs impacts directs, immédiats et négatifs sur l'investissement.
L'armement se fonde en grande partie sur l'état de l'art et les technologies de pointe, requérant des équipements et services qui n'existent pas encore ou n'ont pas encore atteint le stade de la production de masse. La nécessité d'accéder à l'avant-garde de la technologie résulte de l'impératif d'atteindre ou de maintenir une supériorité stratégique – dans une course sans fin. De ce fait, la production d'armements joue souvent un rôle de pionnier et permet de financer de nombreux projets qui, autrement, ne le seraient pas.
Comme le souligne Burmeister (1994), "l'émergence d'un débouché pour une innovation ou un produit radicalement nouveau permet de surmonter une barrière fondamentale à l'innovation, le risque du marché ou l'incertitude commerciale" (p.199). L'histoire de la technologie montre de nombreux exemples (Bellais, 2000) pour lesquels la RD militaire et la production d'armes ont offert un soutien primordial au développement ou à la diffusion de technologies de pointe, de procédé comme de produit, et leur ont permis de faire leurs premières armes...
Keynes (1936) note que "si l'épargne est la pilule et la consommation la confiture, le supplément de confiture doit être proportionné à la taille de la pilule supplémentaire" (pp.117-18). De manière similaire, nous pouvons dire que la RD militaire et la production d'armements peuvent être perçus comme une pilule amère pour les investisseurs, réduisant leur profit à court terme ; mais dans une perspective plus longue, cette pilule apparaît inévitable (et même salutaire) pour la bonne santé de l'économe et de ces mêmes investisseurs si ces derniers veulent manger toujours plus de "confiture" grâce à de nouvelles opportunités d'investissement et de nouvelles activités.
En dépit de la fin de la guerre froide et de "l'évaporation" de l'autre superpuissance, certaines choses semblent ne pas avoir changé. Le "keynésianisme militaire" imprègne solidement les mentalités dans les grands pays producteurs d'armes, en particulier aux États-Unis. La découverte soudaine de nouvelles menaces (Irak, Serbie, République Populaire de Chine, etc.) arrive à point nommé, alors que l'opinion publique s'évertue depuis la fin des années 1980 à récolter les – hypothétiques – "dividendes de la paix", pour justifier une augmentation (en termes réels) des dépenses d'armement.
Certains observateurs, comme Michael Lucas [18], défendent l'idée que le changement doit conduire non seulement à une réduction drastique des dépenses militaires, mais aussi à l'abandon de l'approche militariste en faveur d'une véritable politique industrielle et technologique – directement orientée vers l'économie civile et aboutissant à une sorte d'"euthanasie de l'économie militarisée". Nous pouvons nous demander si un changement aussi radical (et désirable) ne conduirait pas plutôt à une euthanasie de l'économie de marché elle-même, en raison de ses propres lois...
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  BURMEISTER A., Marchés publics et politique technologique : le concept de 'demand-pull public'", Revue française d'économie, 9(2), printemps 1994, pp.188-220.
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·  DOW S., HILLARD J. (sous la direction de), Keynes, Knowledge and Uncertainty, Edward Elgar, Aldershot, 1995.
·  FITZGIBBONS A., Keynes's policy model in Dow et Hillard (1995), pp.211-20.
·  KEYNES J., The General Theory of Employment Interest and Money [1936] in Moggridge (sous la direction de), vol. 7,1960.
·  MOGGRIDGE D. (sous la direction de), Collected Writings of John Maynard Keynes, Macmillan/Saint Martin's Press, Londres.
·  PASINETTI L., The marginal efficiency of investment in G. Harcourt et P. Riach (sous la direction de), A "Second Edition" of the General Theory, Routledge, Londres, 1997, pp.198-218.
·  PHEBY J. (sous la direction de), New Directions in Post-Keynesian Economics, Edward Elgar, Aldershot, 1989.
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·  ROBINSON J., Professor from the War Returning, The New Statesman and Nation, n°34,8 novembre 1947, p.375.
·  ROBINSON J., Exercices d'analyse économique [1961], Presses Universitaires de France, Paris, 1963.
·  ROBINSON J., L'accumulation du capital [1966], Dunod, Paris, 1972.
·  ROBINSON J., Développement et sous-développement [1979a], Economica, Paris, 1980.
·  ROBINSON J., The Generalisation of the General Theory and Other Essays, Macmillan, Londres, 1979b.
·  ROBINSON J., The Arms Race [1981] in S.M. McMurrin (sous la direction de), Tanner lectures on Human Values, University of Utah Press, Salt Lake City, 1982, pp.256-89.
·  ROBINSON J., Economics of destruction, Monthly review, octobre 1983, pp.15-17.
·  ROBINSON J., Contributions à l'Économie Contemporaine, Economica, Paris, 1985.
·  ROBINSON J., EATWELL J., L'économique moderne [1973], McGraw-Hill, Paris, 1979.
·  SMITH R., Military expenditure and capitalism, Cambridge Journal of Economics, vol. 1, n°1,1977, pp. 61-76.
·  SMITHIN J., The composition of Government Expenditures and the Effectiveness of Fiscal Policy in Pheby (1989), pp.209-27.
·  TURGEON L., Bastard Keynesianism, Greenwood Press, Westport (Connecticut ), 1996.
 
NOTES
 
[1]Merci à Rachael Coonradt, University of Utah Press, de m'avoir aidé à obtenir une copie de la "Tanner Lecture on Human Values" de J. Robinson.
[2]Je remercie le Professeur Harcourt de m'avoir précisé ce point.
[3]Policy of Government Storage of Foodstuffs and Raw Materials, Economic Journal, septembre 1938 (CW, vol. 21, p.463).
[4]"Le développement des industries d'armement se fait au détriment du reste de l'économie nationale. (Si elles sont nécessaires à la survie de la nation, le sacrifice doit être fait ; mais qui juge de la nécessité ?)." (Robinson et Eatwell, 1973, p.368)
[5]Turgeon (1996) note que dans la préface allemande de la Théorie générale, Keynes offre une justification implicite à la politique économique nationale socialiste – une mention supprimée par la suite des Collected Writings...
[6]Terme forgé par J. Robinson dans sa critique du livre de Harry Johnson, Money, Trade and Economic Growth (Economic Journal, septembre 1962).
[7]Can American Spend its Way into Recovery ?, Redbrook, décembre 1934 (CW, vol. 21, p.337).
[8]Un entrepreneur utilise ses prévisions (non-quantifiables) à long terme pour établir et orienter ses investissements, alors que ses prévisions (quantifiable) à court terme servent à déterminer l'échelle de la production.
[9]Cf. la polémique résultant de la publication de "Military Spending and Economic Growth" (American Journal of Sociology) par Szymanski en 1973.
[10]L'analyse du chiffre d'affaires des firmes sur plusieurs années, par exemple British Aerospace, Aérospatiale ou SNECMA, montre que les commandes militaires aident ces firmes à surmonter les fluctuations des marchés civils.
[11]Cf. B. Biswas et R. Ram, Military Expenditures and Economic Growth in Less Developed Countries : An Augmented Model and Further Evidence, Economic Change and Cultural Development, 34(2), 1986,361-72.
[12]L'avenir est influencé par de multiples paramètres non-vérifiables comme les changements de goûts ou de besoins, la croissance des firmes rivales (actuelles ou futures), l'invention de nouvelles technologies, etc. Les décisions prises il y a plusieurs années peuvent apparaître tout à fait inappropriées au regard des informations ou critères d'aujourd'hui. Par exemple, Colbert a fait planter de nombreuses forêts à la fin du XVIIème siècle afin que la marine du XXème siècle ne manque pas... de bois pour construire ses navires de guerre !
[13]"Le changement technologique est un processus qui s'inscrit dans le temps, dont les conséquences futures sont rarement connues avec précision aujourd'hui" (Böhm, 1989, p.69).
[14]Journal of Economic Literature, décembre 1977 (Robinson, 1985).
[15]Comme l'explique Smithin (1989, p.224), "ce que dit en fait Keynes, c'est que de nombreux projets désirables ne seront pas mis en œuvre dans un système de pur laissez-faire en raison de l'incertitude. L'objectif n'est pas de substituer aux projets productifs privés des projets étatiques inefficaces, mais de garantir un plus grand nombre de projets désirables".
[16]The Listener, 1er juin 1939 (CW, vol. 21, pp.528-32).
[17]Parlant à la BBC en 1936, Keynes expliquait que la guerre constitue "une forme unique de dépense non-calculée qui subsiste depuis l'époque héroïque" (cité par C. Hession, John Maynard Keynes, Payot, 1984).
[18]Cf. M.R. Lucas, The Western Alliance after INF : Redefining U.S. Policy toward Europe and the Soviet Union, Lynne Rienner, 1990.
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Turgeon (1996) note que dans la préface allemande de la Thé...
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Cf. la polémique résultant de la publication de "Military S...
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Cf. B. Biswas et R. Ram, Military Expenditures and Economic...
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[15]
Comme l'explique Smithin (1989, p.224), "ce que dit en fait...
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[16]
The Listener, 1er juin 1939 (CW, vol. 21, pp.528-32). Suite de la note...
[17]
Parlant à la BBC en 1936, Keynes expliquait que la guerre c...
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[18]
Cf. M.R. Lucas, The Western Alliance after INF : Redefining...
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