2001
INNOVATIONS
Le nouveau mercantilisme à l'heure de la mondialisation
Dimitri Uzunidis
Lab. RII, Université du Littoral
La remarque de Joan Robinson sur la politique délibérément protectionniste des grandes puissances économiques et militaires, est d'une
étonnante actualité. Au moment où les économistes s'accordent sur la
question de la "mondialisation", le "nouveau mercantilisme" se définit par
les mesures réglementaires de protection, moins par le jeu des moyens
tarifaires. Le résultat vérifie la tendance historique du capitalisme : le
sous-développement est le produit du développement et de l'expansion
des marchés orchestrés, pour l'intérêt des grandes firmes, par l'intervention des États. Leurs actions sont motivées par un triple objectif : ouvrir
des marchés, éliminer les obstacles à la libre circulation et valorisation
des capitaux provenant de leurs économies, réduire le risque de
l'écoulement des surplus
The remark of Joan Robinson concerning the
deliberately protectionist policy of great economic and military powers is
dramatically actual. When economists agree on the question of the
"globalisation", the "new mercantilism" finds expression in statutory
measures of protection, and less by the game of tariff means. The result
verifies the historical tendency of capitalism: underdevelopment is the
product of development and of markets expansion organised, in the
interest of big firms, by states' intervention. Their action is justified by a
threefold objective: markets opening, elimination of the obstacles to free
circulation and valorisation of capital coming from their economies,
reducing of the risk of surplus turnover.
La méthode critique que Joan Robinson a adoptée pour
présenter le contenu partisan de l'approche néoclassique fait
souvent intervenir dans sa vision de l'économie les relations
économiques internationales. Mais cette conquête post-keynésienne du processus d'enrichissement (ou d'appauvrissement) d'une économie grâce au commerce international
(ou à la finance ou à l'investissement transfrontraliers) s'est
réalisée d'une façon brutale face à une orthodoxie libérale
qui réduisait les faits internationaux à des simples mouvements et utilisations de marchandises. Il est important de
souligner que dans la science de Joan Robinson, l'histoire et
la politique façonnent les choix, les fonctions et l'activité des
acteurs économiques. Sans le définir explicitement, l'État
national – organisation politique, agent économique et
régulateur – est omniprésent dans l'économie internationale :
par des longs retours aux faits historiques, J. Robinson
défend la thèse de l'évolution des relations internationales
par la confrontation des intérêts politiques et économiques
nationaux divergents et de puissance inégale ; elle fixe aussi
ses yeux sur le rôle particulier, mais incontournable, que
joue la puissance économique d'une nation sur le développement et le positionnement économique dans les relations internationales des autres nations.
Dès 1965, l'auteur britannique soulève avec grande
lucidité un grand nombre de questions sur le pouvoir économique de certains pays auxquels, même aujourd'hui, les
économistes institutionnels n'ont pas su (ou voulu) répondre.
"Dans la mesure où le marché total ne croît pas suffisamment vite pour qu'il y ait de la place pour tous, chaque
gouvernement considère que c'est un objectif valable et
souhaitable d'augmenter sa propre part dans l'activité mondiale au bénéfice de son pays" (1965, p.227). Ou encore plus
tard : "le principe de la 'division du travail' sert à justifier des
politiques qui nuisent aux efforts de la périphérie pour
développer son industrie" (1979, p.142). Les relations économiques inégales font que lorsque les uns s'enrichissent, les
autres s'appauvrissent, même si la demande mondiale augmente. Cette ancienne loi économique déborde son cadre
pour trouver ses sources dans la sphère politique de la
constitution des économies nationales.
Si la croissance des marchés internationaux n'est pas
suffisante pour absorber les exportations mondiales, chaque
puissance commerciale essaiera de réaliser un excédent de
ses comptes extérieurs. Tel est le "nouveau mercantilisme"
qui met en compétition les États-Unis avec l'Europe et le
Japon et qui se rapproche fortement avec les faits du
XVIIème siècle, lorsque l'Angleterre (pauvre en travail et en
terre) s'est enrichie grâce au commerce, essentiellement
maritime, et à l'intervention de l'État. J. Robinson a montré
simplement par un propos extrêmement didactique comment
le bonheur des uns fait le malheur des autres. Les économies
puissantes ont plus de facilité pour se défendre et imposer
une "division internationale du travail". Les moyens de
défense évoluent, mais les principes restent. Il est vrai que
pour que l'économiste d'aujourd'hui comprenne les subtilités
du nouveau mercantilisme, il doit abandonner un instant ses
outils de travail habituels (les hypothèses et les modèles
libre-échangistes). Il doit aussi accepter de regarder le
monde à travers le prisme de son Histoire.
LES PRINCIPES DU NOUVEAU MERCANTILISME
Pour J. Robinson, le mercantilisme est la tendance
naturelle du capitalisme parce que le plus souvent l'économie de marché et de l'entreprise privée est une économie
d'acheteurs. Une telle économie se heurte à l'insuffisance de
la demande effective. La situation de suraccumulation (définie par l'excédent des capacités d'offre en termes de capital,
de capitaux et de marchandises par rapport à la demande
solvable), comme Marx et Schumpeter l'ont habilement
démontré, fait que les entreprises doivent toujours renouveler leur processus de production : rajeunir l'offre, réduire
les coûts, ouvrir des nouveaux marchés. Elles doivent alors
exporter. J. Robinson montre sans mal que "le monde
capitaliste est toujours d'une certaine manière un marché
d'acheteurs, en ce sens que la capacité de production excède
ce qui peut être vendu à un prix profitable" (1965, p.227).
Une situation où la demande est supérieure à ce que les
entreprises peuvent matériellement produire et vendre est
souvent précaire. Les investissements et les embauches qui
s'ensuivent accroissent les capacités de production jusqu'à ce
qu'elles deviennent excédentaires. L'évolution de l'économie
capitaliste est conditionnée par les prévisions des entrepreneurs. Les poches de profit sont vite saturées par l'arrivée
massive de nouveaux investisseurs. La concurrence et la
myopie des entrepreneurs, liée à l'opacité des marchés et la
rétention de toute sorte d'informations, conduit autant à la
surproduction qu'au monopole. Les économies étrangères
fournissent des débouchés qui doivent être vite saisis pour
sauvegarder et accroître les profits.
En ce sens et malgré les critiques et les limites révélées,
J. Robinson (1951) reconnaît que le travail de Rosa Luxembourg sur l'impérialisme économique constitue une avancée
significative par rapport à l'orthodoxie économique : l'expansion du capitalisme vers de nouveaux territoires a permis
la formation d'un capital, financée en partie par la valeur (ce
n'est pas le mot que Robinson utilise, parce qu'il lui est
franchement insupportable !) dégagée sur place et en partie
par des prêts accordés par les vieux pays capitalistes.
L'incitation à investir provient du fait que ces nouveaux
territoires constituent en quelque sorte des réservoirs de
marchandises soit inexistantes dans les vieux pays, soit
productibles à coût moindre. L'extérieur, en l'occurrence
précapitaliste, comme marché et comme nouvelles opportunités d'investissement, offre aux vieilles industries des
débouchés et les sauve des contradictions issues de l'insuffisance de la demande. En adaptant cette approche aux faits
de son temps, notre auteur définit, décrit et analyse le nouveau mercantilisme.
Dès que l'économie d'acheteurs s'installe, la "fermeture
des frontières" partout dans le monde est non seulement condamnable, elle est surtout insoutenable. C'est une mauvaise
politique, non pas en rapport avec une hypothétique supériorité du libre-échange, mais parce que gagner des parts de
marché à l'exportation de marchandises et de... capitaux est
autant salutaire pour les capitalistes que pour les travailleurs.
Pour comprendre la différence entre le libre-échangisme et
le nouveau mercantilisme, J. Robinson constate que, le plein
emploi n'étant pas garanti, dans un pays capitaliste, à tout
moment, les profits et l'emploi pourraient être plus élevés si
les exportations augmentaient plus vite que les importations.
"Les nations commerçantes ont toujours été mercantilistes
de cœur. Pour plaider l'adoption de politiques libreéchangistes, il faut nécessairement invoquer que l'avantage de
suppression des protections étrangères est, pour les exportateurs nationaux, supérieur aux inconvénients de la suppression des barrières douanières nationales" (1979, p.92).
Le nouveau mercantilisme est, tout comme l'ancien, un
système appauvrissant pour les débiteurs. De tout temps, les
économies les plus puissantes (celles enregistrant des
comptes extérieurs excédentaires et/ou possédant une monnaie qui fait office de numéraire commun dans les transactions internationales) déversent dans les autres pays ce
qu'elles avaient de trop (marchandises et capitaux), tout en
sélectionnant minutieusement leurs achats auprès de ces
pays. Elles favorisent ainsi l'activité nationale et défendent
leur emploi. Et lorsque leur épargne excédentaire (une
propension à épargner supérieure à l'unité) irrigue les économies en manque de capitaux, elles se désintéressent de la
solvabilité à terme des débiteurs. La solution logique serait
une augmentation de leur propension à importer en améliorant les termes de l'échange pour les produits primaires, en
aidant le développement d'une activité industrielle et de
transformation exportatrice, etc. Il n'en est rien. Sauf
contrainte (voir le cas de l'OPEP), le paradoxe mercantiliste
veut que les créanciers bénéficient de ce qu'ils prêtent et
qu'ils exigent un remboursement qu'ils ne souhaitent pas.
Les pays producteurs (et exportateurs) de matières premières
se voient imposer les lois du marché concurrentiel et doivent
affronter les productions de substitution des pays riches,
tandis qu'ils doivent importer, subissant la loi du monopole
(le prix des produits manufacturés est déterminé sur la base
du coût total plus une marge). Ce paradoxe entraîne les
débiteurs dans la spirale de l'endettement et la crise de
désendettement : pour maintenir l'accès aux sources de
financement et réduire plus tard la charge annuelle et totale
de la dette, les économies en banqueroute doivent se plier
aux conditions financières et politiques des prêteurs. Si les
pays riches souhaitaient vraiment le développement des
économies pauvres, ils chercheraient à favoriser les activités
alternatives et à encourager les importations. Mais ceci irait
à l'encontre du nouveau système mercantiliste ; "les règles
des relations économiques internationales (étant) conçues
pour avantager le pays le plus puissant" (1965, p.235).
Cette tendance vers l'appauvrissement s'alourdit par deux
facteurs structurels conditionnant les échanges internationaux : la formation des prix internationaux, la demande en
importations des pays en développement. Là aussi la
concurrence, et par conséquent la complémentarité, imparfaite s'impose. Les prix des produits manufacturés exportés
par les pays riches ou vendus sur les marchés internationaux
par les multinationales sont fixés par les monopoleurs de
sorte que les coûts soient couverts et qu'un profit net
conséquent soit dégagé ; la régulation des prix et des ventes
se fait par les quantités introduites sur le marché (on vend ce
que le marché peut absorber pourvu que le profit escompté
se réalise). D'un autre côté, les ventes des paysans des pays
en développement s'adressent à des intermédiaires qui
profitent des fluctuations saisonnières de l'offre, d'autant que
le plus souvent l'offre en produits primaires et matières
premières exportés par le Tiers monde se heurte à une
demande rigide (inélastique) dans les pays industrialisés. Par
contre, les importations de biens manufacturés et, surtout
d'armements, par le Tiers monde conduisent à des dépenses
incompressibles ; ce qui accroît les besoins de financement,
renforce le rôle des multinationales dans le commerce et la
production de ces pays, détourne une partie de la demande
nationale, crée des tensions inflationnistes et réduit d'autant
leur propension à exporter. Il est clair qu'il n'y a aucun
mécanisme amenant l'équilibre sur le marché. Les mécanismes économiques sont bien emboîtés dans des rapports
politiques extrêmement antagoniques (la dégradation des
termes de l'échange des produits primaires en témoigne).
L'auteur souligne bien que l'expérience de l'OPEP a peu de
chances de se reproduire dans d'autres secteurs.
Nous dirons avec R. Harrod que le commerce des pays
développés avec les pays en développement ne peut être
bénéfique aux deux parties que si l'épargne non employée
dans les premiers et transférée aux seconds finance des
investissements internes ou des achats de biens d'équipement et de technologies aux pays industriels. Mais les effets
multiplicateurs peuvent être faussés dans les pays en
développement si les investisseurs bénéficiant de l'excédent
d'épargne ne sont autres que les multinationales. Celles-ci
"ne témoignent de patriotisme que vis-à-vis du capitalisme
en tant que tel et ne font aucune distinction entre la
production intérieure et extérieure" (1979, p.92) et disposent
de leurs bénéfices comme bon leur semble, qu'elles les
rapatrient, qu'elles les placent, qu'elles les investissent ici ou
ailleurs. Il devient alors évident que le "nouveau mercantilisme" est, à l'image des investisseurs et du capitalisme en
général, myope. Les crises sont dues à la faiblesse de la
demande effective ; celle qui, dans les années 1970, aurait
pu provenir des pays en développement. Les pays riches au
lieu d'aider les autres pays à produire et à exporter, à
s'endetter et à rembourser, à satisfaire les besoins fondamentaux de leurs populations et à élever le niveau de vie et
de revenu dans un contexte de croissance de la demande
solvable, ont préféré se battre sur des marchés rétrécis,
fluctuants et incertains, jusqu'à adapter le droit international
aux intérêts immédiats des multinationales (entreprises et
banques) au détriment de leur propre emploi et du niveau de
vie de leurs citoyens.
NOUVEAU MERCANTILISME ET
MONDIALISATION
Le "nouveau mercantilisme" de J. Robinson est borné par
les contraintes des années 1960 et 1970 : les gouvernements
préoccupés par le niveau de l'emploi et par le maintien de la
croissance dans une économie d'acheteurs, s'efforcent de
dégager un excédent commercial. En tant que bonne
keynésienne ou post-keynésienne, l'auteur n'a que progressivement ouvert son argumentation aux effets stratégiques et
économiques des agents privés, tout en se gardant bien de ne
pas trop s'écarter de l'essentiel, c'est-à-dire du rôle des États
et des institutions internationales dans la gestion et l'évolution des rapports néo-mercantilistes. La suraccumulation
de capitaux dans les pays riches issue du déroulement prévisible de l'économie d'acheteurs a fait que la crise des années
1970 "a rétabli l'orthodoxie pré-keynesienne en tant que
sagesse conventionnelle en matière de politique économique
aussi bien au niveau national qu'international" (1977, p.252).
L'"ouverture des frontières" a ainsi été considérée comme un
des remèdes contre l'inflation provoquée, dans les années
1960, par une augmentation brutale des profits non utilisés
dans l'industrie et par la hausse des coûts. Cette considération discutable des causes de l'inflation ne nous retardera pas
dans la perception néo-robinsonienne du mercantilisme.
Disons seulement que la croissance de la rémunération du
travail à un rythme supérieur de celui de la productivité
incite les industriels, dans de conditions monopolistiques, à
augmenter les prix de vente ; les luttes sociales pour protéger
le pouvoir d'achat, à condition que les organisations syndicales soient puissantes, provoquent de nouvelles augmentations de salaire.
La forte croissance de l'après-guerre, avec l'augmentation
de l'emploi, a changé le rapport de forces politiques dans les
pays industrialisés. La hausse des taux de salaire nominaux,
lorsque l'économie stagne, rend fragile la position concurrentielle du pays en question. Les leçons que les pays
industriels ont tiré de la grande crise des années 1920-1930
et des années keynésiennes depuis 1945, ont fait que cette
augmentation des coûts n'a pas entraîné des vagues de
protectionnisme et des douloureuses batailles entre nations
mercantilistes dues à des dévaluations importantes des monnaies et à la fermeture des frontières aux produits étrangers.
De toutes façons, les grandes économies étaient tellement
imbriquées par le commerce, les investissements et la finance que toute politique protectionniste de grande ampleur
perdrait son efficacité (solde extérieur positif avec réduction
de la demande nationale dans un contexte international où
tous les grands pays agiraient de la sorte), à moins d'accepter
une situation de déflation et de crise sans fin.
Pour éviter la dépression, "le remède préconisé par les
autorités monétaires du monde (...) est le remède suranné
d'une réduction du crédit, engendrant une contraction de
l'activité suffisante pour réduire les importations et un chômage suffisant pour faire échec aux demandes d'augmentation. Cette méthode maintient le pouvoir des autorités
financières sur l'industrie. De plus, nous étions habitués, au
temps de libre-échange, à faire avaler cette pilule aux
nations en déficit, et il y a quelque joie maligne à nous voir
l'avaler nous-mêmes aujourd'hui" (1965). Cette primauté des
considérations financières sur la croissance de la production
au niveau mondial, fera dire à J. Robinson quelques années
plus tard que dans les années 1960 "les mouvements incontrôlés de capitaux devinrent un facteur majeur de déstabilisation" et de souligner que le FMI était totalement
"inadapté dans sa tâche spécifique de protection des économies nationales contre les chocs externes" (1977).
Si l'on suit le raisonnement de l'auteur, la nature,
l'ampleur, les forces et les faiblesses du nouveau mercantilisme ne peuvent être appréhendées en dehors du cadre
mondial des relations internationales. En effet, après la deuxième guerre mondiale, tout commence par l'expansion des
formes marchandes et monétaires du capitalisme américain.
Durant le XIXème siècle jusqu'au début du XXème, la
Grande-Bretagne jouait le rôle d'entrepôt, d'atelier et de
banque du capitalisme colonial en expansion. Sa balance de
paiements, ses technologies et sa monnaie organisaient
l'activité internationale et diffusaient le capitalisme dans les
contrées les plus reculées du monde. La terre économique et
politique tournait parce que justement les hypothèses libreéchangistes n'étaient pas vérifiées. La contestation de la
puissance britannique par les États-Unis a provoqué une
forte remise en cause des acquis commerciaux, institutionnels et militaires du monde. La grande crise et la guerre ne
sont-elles pas les conséquences des antagonismes économiques et politiques entre vieilles et nouvelles nations mercantilistes ?
Le constat qu'une nation puissante tire et organise les
relations internationales (et même internes à chaque pays)
mérite toute notre attention. J. Robinson souligne le fait que
durant les années 1950 jusqu'au milieu des années 1960, la
puissance politique et économique des États-Unis était telle
que ce pays finançait "en beurre et en canons" une grande
partie du monde. Durant cette période, le dollar US s'est
imposé comme moyen de règlement accepté par tous les
pays. Ceci a fait des États-Unis la locomotive de l'économie
mondiale (honneur à F. Braudel) : ses marchandises dans un
premier temps, puis ses capitaux ont inondé les économies
européennes et asiatiques, ses guerres et ses différends avec
les pays communistes fixaient les normes techno-militaires
internationales. Sa monnaie mondiale lui permettait d'exporter plus de capitaux que ne lui donnait droit l'excédent de sa
balance commerciale, et même de supporter de déficits
croissants de son budget et de sa balance de paiements. Les
affaires internationales pouvaient ainsi être traitées et réglées
et les banques centrales des autres pays pouvaient se
constituer des réserves. L'utilisation du dollar comme monnaie de réserve et les sorties incessantes de capitaux ont créé
des liquidités internationales en abondance qui ont permis le
financement des échanges internationaux.
Une plus forte présence concurrentielle du Japon et de
l'Allemagne de l'Ouest dans l'économie internationale contestant la suprématie américaine, l'échec des "droits de tirage
spéciaux" sur le FMI, puis la démonétisation du dollar en
1971, ont provoqué l'entropie dans l'espace économique du
monde tiré et structuré pendant plus de deux décennies par
les États-Unis. L'expansion inflationniste du début des années 1970 a été suivie par une période stagflationniste de
fort chômage due à l'augmentation du prix de l'énergie, mais
aussi à l'essoufflement de la demande standardisée dans les
pays riches, tandis que les pays pauvres sombraient dans le
déficit structurel (du fait du renchérissement de leurs importations) et l'endettement cumulatif par un recours croissant
au crédit commercial obtenu sur le marché des eurodollars.
Si l'on définit la mondialisation (ou la globalisation)
comme étant le fait que les besoins et les aspirations des
entreprises, en termes de marchés et de profit, ne peuvent
être satisfaits et accomplis que dans un contexte de rapports
marchands englobant le monde entier, le propos de J. Robinson nous conduit à défendre l'idée selon laquelle la mondialisation telle que nous la vivons aujourd'hui n'est autre que la
métamorphose relative du "nouveau mercantilisme". Les
politiques déflationnistes "sadiques" (selon Keynes) ont été
combinées avec des politiques de réduction des droits de
douane, de relâchement du contrôle des changes et de l'augmentation des échanges avec l'étranger. Dans ce contexte
international de forte concurrence capitaliste, si une crise
majeure a pu être évitée, la mondialisation semble rimer
avec l'institutionnalisation des inégalités entre pays et entre
individus au plus grand bénéfice des multinationales lesquelles "sont contraintes de faire du profit sans prendre en
compte d'autres intérêts que les leurs" (1979, p.143). Ces
multinationales sont ainsi devenues le bras armé des grands
pays dans la bataille qu'ils se livrent pour s'approprier non
seulement les plus grandes parts des marchés, mais aussi la
plus grande part des ressources de production alimentant
leurs industries.
LA RAISON NÉO-MERCANTILISTE
"Après 1945, les États-Unis étaient devenus, et de très
loin, le concurrent le plus fort et usèrent de leur influence
pour promouvoir des accords douaniers : GATT, FMI, etc.
Mais ils ne font aucune objection aux barrières douanières
lorsque leurs propres industries sont fortement concurrencées par le Japon" (déc.1977, p.56). En prolongement de
cette vision des choses, nous ne pouvons croire à ce que les
"gnomes" des Ministères nationaux d'Économie et des organismes commerciaux et financiers internationaux (sans
oublier les experts médiatiques) veulent nous inculquer : les
marchés mondiaux décident, jugent, sanctionnent. Nous
dirons avec la permission de J. Robinson que l'instauration
par l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et le
Fonds monétaire international (FMI) d'un ensemble de
règles garantissant l'activité internationale des firmes, des
banques et autres institutions financières et commerciales
serait à l'origine de la formation d'un cadre légal transnational d'accumulation et de profit. Mais ce cadre légal indispensable à l'organisation du monde est le produit des
tensions et des compromis politiques entre États influents,
dans leurs propres rapports et en relation avec les pays
moins riches et pauvres. Le but recherché est de créer tant
bien que mal les conditions nécessaires (évaluées en termes
de rentabilité des investissements) d'utilisation des capitaux
en surplus accumulés depuis plus de trente ans dans les
économies nord-américaines, européennes et est-asiatiques
(Uzunidis, 1999, p.153).
L'application de ce cadre légal, libéral, transnational
d'accumulation illustre l'objectif prioritaire d'un grand pays
mercantiliste à travers les organismes internationaux : préserver le pouvoir économique de ses grandes firmes industrielles et financières pour assurer en contrepartie leur propre
légitimité en tant que puissance mondiale. En 1979, notre
auteur écrivait qu'une "multinationale a son siège dans l'un
des pays fortement développés (...), et attend, de son
gouvernement, une protection sous une forme ou sous une
autre, alors qu'elles ne font pas, à proprement parler, partie
d'une économie nationale" (1979, p.8). L'économie nationale
(lorsqu'il s'agit d'une économie puissante) doit ainsi se
prolonger, d'une façon ou d'une autre, sur le plan mondial :
elle doit s'approprier par le beurre et les canons de nouveaux
espaces de réglementation au profit de ses multinationales :
"les puissances occidentales, les États-Unis en particulier,
exercent une influence considérable sur la politique des
gouvernements du Tiers monde, directement et par l'intermédiaire d'institutions internationales comme la Banque
mondiale et le Fonds monétaire international dans lesquelles
ils sont majoritaires, ainsi que par le biais d'innombrables
ramifications de la finance internationale" (1979, p.8).
Aujourd'hui, plus que jamais, le résultat financier des
grandes firmes internationalisées prime sur l'action keynésienne et nationale des États. L'intégration économique, surtout entre pays industrialisés par les mécanismes identifiés
ci-dessus, a permis aux grandes entreprises d'accéder à une
demande solvable privée et publique prompte à la diversification et au renouvellement, à une épargne abondante et
à des ressources scientifiques et techniques d'exception. Les
pays du Tiers monde (mais aussi les régions industriellement
sinistrées dans les pays du Nord) se présentent de leur côté
comme des sortes de réservoirs de ressources (travail salarié
standardisé, matières premières, etc.) et d'amortisseurs de
crise (réduction des coûts, titrisation des actifs industriels
locaux). Selon l'ONU et la Banque Mondiale, la tranche des
20% pays les plus riches de la planète (membres tous de
l'OCDE !) s'accaparait à la fin du XXème siècle 86% de la
richesse monnayable mondiale, les 20% les plus pauvres,
seulement 1%. 1,5 milliard d'individus dans le monde vivent
avec moins d'un dollar par jour. Comme J. Robinson l'avait
prédit, l'inégalité dans le développement des pays s'est ainsi
parfaitement accomplie et institutionnalisée.
Les deux caractéristiques principales du néo-mercan-tilisme actuel sont a) le traitement par la finance des relations économiques internationales ; b) les règlements des
différends entre économies nationales au sein des organismes internationaux. "(...) la confusion entre la richesse
financière et les équipements productifs n'a jamais été tirée
au clair". Et plus loin, "la forme prise par l'accumulation
dépend de l'identité de ceux qui contrôlent les capitaux
destinés à la financer" (1979, pp.16-17). La déréglementation financière, combinée à la réduction des barrières
douanières, sortie des politiques extérieures et intérieures
des grands pays et propagée de par le monde à travers les
directives du FMI, permet les flux et reflux incessants des
capitaux, fragilisant tout processus d'investissement et de
croissance. Dans ce contexte, les stratégies mondiales de
production et de commercialisation sont indissociables des
fluctuations des marchés de capitaux. L'incertitude et la
panique qui saisissent fréquemment les milieux financiers
provoquent des crises qui se répercutent immédiatement
dans la sphère de la production et de l'emploi. Les produits
financiers dérivés (futurs, swaps, options,...) qui devaient en
théorie protéger le spéculateur contre les risques des
fluctuations brutales des taux d'intérêt et de change, sont
eux-mêmes devenus objets de spéculation. La finance
devient ainsi dangereuse pour tout l'édifice de l'accumulation parce qu'elle est difficilement maîtrisable, et surtout, parce qu'elle ne doit pas être retenue : le fantôme de la
grande déflation plane sur les économies ; l'économie des
acheteurs étant à bout de souffle, elle doit se renouveler,
même en portant atteinte à ses propres fondations (celles
formées par une conséquente demande solvable).
Partant du principe, bien mis en évidence par J. Robinson, que la nature de l'accumulation capitaliste veut que la
satisfaction des désirs futiles d'un petit nombre l'emporte sur
la satisfaction des besoins urgents de la masse (1977, p.58),
les diktats de la finance accroissent les risques encourus par
les entreprises sur des marchés en très faible expansion.
L'immobilisation du capital est très coûteuse pour deux
raisons : le besoin croissant en innovations, en vue de
renouveler l'offre pour une solvabilité bien limitée des
marchés mondiaux augmente le coût des investissements ;
les fluctuations boursières et monétaires rendent imprévisible le résultat des activités de production et de mise sur
le marché par les entreprises de biens et services nécessairement nouveaux et diversifiés. La réponse à cette situation
est la concentration mondiale de la propriété du capital
(fusions, acquisitions, participations croisées). Pour se protéger et accroître leur pouvoir sur les marchés, les grandes
entreprises poursuivent des stratégies de diversification de
leurs portefeuilles d'actifs et s'accordent, tant qu'elles le
peuvent, pour mutualiser les risques d'investissement dans la
recherche et le développement technologique, la production
et, même, la conquête des parts de marché plus importantes.
La raison néo-mercantiliste est mue par le choix de
défendre l'accumulation dans des économies ouvertes (et il
ne pourra s'agir alors que d'appliquer des politiques d'offre :
de réduction des coûts et de privatisation des processus
d'appropriation des ressources productives, Laperche, 1998).
Mais raisonnablement, ce choix bénéficie en premier lieu
aux grandes entreprises dont le champ d'activités englobe le
monde entier. Il devient ainsi normal que l'intervention des
États des pays industriels déborde des frontières nationales
pour imposer un ou des droit(s) aux autres économies
(surtout les plus faibles).
LE CADRE NÉO-MERCANTILISTE
La gestion financière des relations économiques internationales et la préservation du potentiel de profit des grandes
firmes ont façonné le nouveau mercantilisme et tout ceci
dans un contexte où chaque – grand – pays cherche à augmenter ses exportations (y compris par l'intermédiaire de ses
multinationales) tout en protégeant son propre marché. Les
évolutions du GATT sont révélatrices du poids que pèse
l'économie des États-Unis sur le monde. Ce pays a adhéré à
l'Organisation mondiale du commerce parce qu'il a pu maintenir sa législation lui permettant de sanctionner unilatéralement les pays dont les pratiques commerciales sont jugées
déloyales (articles 301 et super 301). Tous les dispositifs ont
été pourtant décidés lors des négociations de 1a période
1986-1993 pour que progressivement l'agriculture, les textiles, les services et la propriété intellectuelle soient libéralisés
et organisés au niveau mondial. Ces mêmes secteurs, et
d'autres, sont aujourd'hui secoués par les conflits néo-mer-cantilistes. L'Organe de règlement des différends (ORD) de
l'OMC doit juger des dizaines de plaintes que les États-Unis
déposent contre le monde entier (et parfois réciproque ment) : que les secteurs soient stratégiques et alors certains
pays du Tiers monde ne respectent pas la propriété intellectuelle, ou d'intérêt national (les industries d'armement
sont bien protégées par les États à travers les subventions et
les commandes publiques, Bellais, 1999), ou à forte concurrence (le cas des produits agricoles), ou encore à fortes
répercussions sur la santé et l'environnement (biotechnologies, hormones, organismes génétiquement modifiés), les
grandes puissances se livrent bataille à coups de règlements
et de recours à la justice.
L'accord de libre investissement (connu sous le nom
d'Accord multilatéral sur l'investissement) qui n'a, pour le
moment, pas abouti à mobiliser toutes les énergies au cours
des années 1990, pour défendre soit la cause libreéchangiste, soit la cause nationaliste face à un mouvement néo-mercantiliste mondial difficilement réversible. Ce traité
devait dans un premier temps s'appliquer aux pays membres
de l'OCDE, pour ensuite s'étendre à tous les membres de
l'OMC. Il devait constituer un cadre juridique multilatéral
qui assurerait le "traitement national" des investissements
étrangers dans tous les pays du monde. Le gouvernement
américain a convaincu la majorité de la population de ce
pays du bien-fondé de libre-échanger et de libre-investir à
l'étranger pour les entreprises américaines, sans renoncer ni
à sa législation extra-territoriale (lois Helms et D'Amato), ni
à l'interdiction des investissements étrangers dans des
domaines qui lui donnent toute sa puissance (technologies
militaires). De l'autre côté, l'Europe (la France en premier
lieu) a pris à témoin son opinion publique pour dénoncer
l'"impérialisme culturel" des États-Unis et pour sauver une
population paysanne qui accumule dettes et subventions. Cet
accord a échoué à cause des divergences mercantiles et
politiques entre les grands pays. Il a échoué aussi parce que
beaucoup de pays du Tiers monde sont contre l'établissement des normes sociales (minima sociaux, interdiction du
travail des enfants, etc.) qui renchériraient le coût du travail,
considéré comme le seul avantage comparatif qui leur reste.
Situation, une fois de plus, paradoxale : au nom du libreéchange, les puissances néo-mercantilistes se protègent et
cherchent à imposer leurs droits au reste du monde, tandis
que les économies pauvres en épargne et en travail qualifié
se laissent entraîner dans l'ouragan des inégalités de la
pauvreté et de la dépendance. La question de la mondialisation de la pauvreté est bien sûr économique (Chossudovsky, 2000), mais l'intégration des pays pauvres dans le
régime néo-mercantiliste est assurée par la mise en
compatibilité des régimes politiques nationaux avec les
impératifs économiques des États industriels, comme
l'illustre l'association de la notion de démocratie avec l'idéologie libre-échangiste (Petras, 2000). Le cadre légal, libéral,
mondial d'accumulation doit émerger à partir de ces
considérations : libéral pour les autres, mondial pour les
grandes firmes, les marchés en expansion et la finance, légal
et protecteur pour les puissants États néo-mercantilistes.
Derrière ce discours libre-échangiste et derrière les
réglementations internationales, les puissances néo-mercan-tilistes organisent de façon unilatérale ou bilatérale l'espace
économique mondial au sein duquel elles livrent bataille. La
dialectique de la concurrence - coopération ne s'applique pas
seulement aux multinationales ; elle est avant tout le fruit de
la volonté politique qui exprime le besoin économique des
grandes économies nationales. "Un grand pays avec un vaste
marché interne dans l'orbite de son contrôle politique présente des avantages économiques que n'a pas un petit pays.
Ce dernier doit optimiser entre les perspectives de gains liés
à la spécialisation et la sécurité de la production nationale,
alors que le grand pays peut bénéficier des deux" (1965,
p.228). Ici, J. Robinson prend l'exemple de la Communauté
Européenne pour souligner avec scepticisme combien il est
difficile pour les économies nationales parvenues à maturité
de faire des concessions mutuelles dans la perspective de
création d'un marché commun. Et pourtant, les pays européens sont en passe de réussir cette intégration. De plus,
l'Accord de libre échange nord-américain (Alena ou Nafta),
le Mercosur en Amérique latine ou l'Asean en Asie sont des
zones internationales de coopération construites en vue
d'accroître la taille des marchés nationaux.
Le terme "régionalisation" exprime la liberté d'échanger
et d'entreprendre dans une zone plurinationale et est souvent
mesurée par la part des échanges intra-régionaux dans le
commerce international des pays constituant la zone. Selon
les données de l'Organisation mondiale du commerce, ce
taux s'élève à 52% pour l'ALENA, à 63% pour l'Union
Européenne, mais seulement un peu plus de 20% pour le
Mercosur et l'Asean. La maturité, mais aussi la solvabilité
des économies nord-américaines et ouest-européennes peut
expliquer cette primauté de la zone sur son reste du monde.
Les facteurs de dépendance des pays latino-américains et
sud-est-asiatiques par rapport aux économies des pays riches
(y compris le Japon) enlèvent au Mercosur et à l'Asean toute
fonction protectrice et spécialisante des activités des pays
membres. Par contre, la régionalisation fournit aux grandes
puissances néo-mercantilistes de plus vastes espaces commerciaux et monétaires d'appui et de sécurité pour leurs
principales entreprises (d'où leurs différends lorsqu'il s'agit
de traités internationaux). Une autre fonction de ces zones
est de faciliter l'expansion commerciale et politique des principales économies qui les composent. Que deviendraient les
zones africaines, balte, de la Mer Noire, la Coopération économique des pays d'Asie-Pacifique, l'Asean ou le Mercosur
sans la présence active et souvent tutélaire des États-Unis,
de l'Allemagne et de ses alliés européens ou du Japon ?
Mais la compétition économique et politique entre les
grandes nations tend elle aussi à s'organiser par des pactes
de non-agression systématique. C'est le cas du Partenariat
économique transatlantique, signé entre l'Union Européenne
et les États-Unis lors du sommet de Londres en mai 1998.
L'objectif visé est la libéralisation et l'homogénéisation des
règles régissant leurs relations économiques : réduction des
barrières commerciales, ouverture des marchés publics,
traitement national des investissements de part et d'autre,
respect des droits de la propriété intellectuelle. Cette alliance
transatlantique qui réalise déjà environ la moitié de la
production mondiale, 40% du commerce international et...
plus de la moitié des fusions et acquisitions mondiales
d'entreprises projette-t-elle l'image de l'économie mondiale
dans l'avenir ? C'est-à-dire une sorte d'organisation des
rapports économiques et politiques internationaux respectant
les objectifs de croissance et de prospérité des puissants
centres de pouvoir, publics et privés, des deux rives de
l'Atlantique.
Les économistes doivent une grande reconnaissance à la
fine analyse du nouveau mercantilisme entreprise par J.
Robinson. Le pessimisme (ou le réalisme) de l'auteur a été
maintes fois vérifié, et l'avenir reste incertain ! "Le libreéchange pour les autres favorise les intérêts du concurrent le
plus fort sur les marchés mondiaux, et un concurrent suffisamment fort n'a que faire de barrières douanières" (1977,
p.56). Les puissances mercantilistes européennes craignent
l'économie américaine. La mise en accusation systématique
de la politique des États-Unis est bien appréciée par une
grande partie des intellectuels et militants politiques européens. Le discours veut que les organismes internationaux
ont tendance à prolonger le droit et le pouvoir américains.
Mais que dire des effets d'entraînement et de traction que
l'économie de ce pays exerce sur le reste du monde ? Avec
un commerce extérieur déficitaire de plus de 250 milliards
de dollars en 1999 et une balance des paiements négative de
plus de 300 milliards de dollars, les États-Unis ne pèsent que
13% dans les exportations mondiales, contre 47% pour
l'Europe occidentale et 18% pour le Japon et les nouveaux
pays industriels d'Asie. Les États-Unis importent 17% des
biens et services vendus au niveau mondial. Les réserves
libellées en dollars s'élèvent à 60% des réserves de change
mondiales ; la moitié des transactions financières et commerciales mondiales s'effectuent en dollars... Il est logique,
dirions-nous, que le gouvernement des États-Unis veuille
rééquilibrer la balance extérieure et imposer des règles qui
lui sont favorables. Mais il est plus logique aussi de voir
dans les conflits d'intérêt qui les opposent avec les autres
nations industrielles la tendance naturelle du nouveau
mercantilisme : "chaque nation veut avoir un excédent".
Nous pouvons en outre apprécier une subtilité du nouveau
mercantilisme qui est de taille : le pivot de l'économie
mondiale (les États-Unis) peut, en même temps, avoir une
grande part dans l'activité mondiale (grâce à ses multinationales, sa finance et sa monnaie) tout en ayant des comptes
extérieurs déficitaires.
La compétition politique qui s'engage découle de l'instabilité des relations économiques internationales et développe
l'esprit inventif des États en matière de protectionnisme. En
économie ouverte, où la finance sanctionne la décision et
l'acte de production, les États utilisent la réglementation
pour justifier des effets d'expansion ou de repli relatif. Le
conditionnement politique de l'activité économique fait dire,
à plusieurs reprises, à J. Robinson que la loi internationale
est celle du plus fort. L'ancien conseiller du président des
États-Unis, Z. Brzezinski ( 1997, p.63), est très lucide à ce
sujet : "Jamais par le passé, une démocratie libérale ne s'est
élevée à une telle suprématie. (L'Amérique cherche) à court
terme le maintien de son statut de superpuissance planétaire
et, à long terme, l'évolution vers une coopération mondiale
institutionnalisée". De son côté l'Union européenne s'est
dotée d'une monnaie (l'euro) pour contrer le mercantilisme
américain ; mais nous doutons de sa réussite : son plurinationalisme et les divergences historiques ne lui ont pas doté
pour le moment des outils politiques nécessaires pour
donner un destin socio-politique à l'intégration économique
par le marché et la monnaie.
Les États abandonnant le pouvoir qu'ils veulent abandonner sur leurs territoires, prolongent leur action organisatrice de l'espace du capital des grandes entreprises et des
grandes fortunes nationales à travers les organismes, les
traités et les conventions internationaux. C'est ainsi que nous
pouvons tracer les pourtours du nouveau mercantilisme et
bien cerner la "mondialisation". Comme J. Robinson l'avait
pressenti, les politiques "sadiques" au niveau national et
international ont renforcé les inégalités, multiplié les conflits
militaires et cassé les solidarités sociales tissées par la
révolution keynésienne. "Il est ironique de constater qu'après
les grands progrès techniques apportés par la période de
croissance, tout ce que l'on nous offre est un retour à un
chômage massif et à la pauvreté au milieu de l'abondance
(...)" (1977, p.253).
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