Innovations
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
226 pages

p. 185 à 202
doi: 10.3917/inno.014.0185

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no 14 2001/2

2001 INNOVATIONS

Le nouveau mercantilisme à l'heure de la mondialisation

Dimitri Uzunidis Lab. RII, Université du Littoral
La remarque de Joan Robinson sur la politique délibérément protectionniste des grandes puissances économiques et militaires, est d'une étonnante actualité. Au moment où les économistes s'accordent sur la question de la "mondialisation", le "nouveau mercantilisme" se définit par les mesures réglementaires de protection, moins par le jeu des moyens tarifaires. Le résultat vérifie la tendance historique du capitalisme : le sous-développement est le produit du développement et de l'expansion des marchés orchestrés, pour l'intérêt des grandes firmes, par l'intervention des États. Leurs actions sont motivées par un triple objectif : ouvrir des marchés, éliminer les obstacles à la libre circulation et valorisation des capitaux provenant de leurs économies, réduire le risque de l'écoulement des surplus The remark of Joan Robinson concerning the deliberately protectionist policy of great economic and military powers is dramatically actual. When economists agree on the question of the "globalisation", the "new mercantilism" finds expression in statutory measures of protection, and less by the game of tariff means. The result verifies the historical tendency of capitalism: underdevelopment is the product of development and of markets expansion organised, in the interest of big firms, by states' intervention. Their action is justified by a threefold objective: markets opening, elimination of the obstacles to free circulation and valorisation of capital coming from their economies, reducing of the risk of surplus turnover.
La méthode critique que Joan Robinson a adoptée pour présenter le contenu partisan de l'approche néoclassique fait souvent intervenir dans sa vision de l'économie les relations économiques internationales. Mais cette conquête post-keynésienne du processus d'enrichissement (ou d'appauvrissement) d'une économie grâce au commerce international (ou à la finance ou à l'investissement transfrontraliers) s'est réalisée d'une façon brutale face à une orthodoxie libérale qui réduisait les faits internationaux à des simples mouvements et utilisations de marchandises. Il est important de souligner que dans la science de Joan Robinson, l'histoire et la politique façonnent les choix, les fonctions et l'activité des acteurs économiques. Sans le définir explicitement, l'État national – organisation politique, agent économique et régulateur – est omniprésent dans l'économie internationale : par des longs retours aux faits historiques, J. Robinson défend la thèse de l'évolution des relations internationales par la confrontation des intérêts politiques et économiques nationaux divergents et de puissance inégale ; elle fixe aussi ses yeux sur le rôle particulier, mais incontournable, que joue la puissance économique d'une nation sur le développement et le positionnement économique dans les relations internationales des autres nations.
Dès 1965, l'auteur britannique soulève avec grande lucidité un grand nombre de questions sur le pouvoir économique de certains pays auxquels, même aujourd'hui, les économistes institutionnels n'ont pas su (ou voulu) répondre. "Dans la mesure où le marché total ne croît pas suffisamment vite pour qu'il y ait de la place pour tous, chaque gouvernement considère que c'est un objectif valable et souhaitable d'augmenter sa propre part dans l'activité mondiale au bénéfice de son pays" (1965, p.227). Ou encore plus tard : "le principe de la 'division du travail' sert à justifier des politiques qui nuisent aux efforts de la périphérie pour développer son industrie" (1979, p.142). Les relations économiques inégales font que lorsque les uns s'enrichissent, les autres s'appauvrissent, même si la demande mondiale augmente. Cette ancienne loi économique déborde son cadre pour trouver ses sources dans la sphère politique de la constitution des économies nationales.
Si la croissance des marchés internationaux n'est pas suffisante pour absorber les exportations mondiales, chaque puissance commerciale essaiera de réaliser un excédent de ses comptes extérieurs. Tel est le "nouveau mercantilisme" qui met en compétition les États-Unis avec l'Europe et le Japon et qui se rapproche fortement avec les faits du XVIIème siècle, lorsque l'Angleterre (pauvre en travail et en terre) s'est enrichie grâce au commerce, essentiellement maritime, et à l'intervention de l'État. J. Robinson a montré simplement par un propos extrêmement didactique comment le bonheur des uns fait le malheur des autres. Les économies puissantes ont plus de facilité pour se défendre et imposer une "division internationale du travail". Les moyens de défense évoluent, mais les principes restent. Il est vrai que pour que l'économiste d'aujourd'hui comprenne les subtilités du nouveau mercantilisme, il doit abandonner un instant ses outils de travail habituels (les hypothèses et les modèles libre-échangistes). Il doit aussi accepter de regarder le monde à travers le prisme de son Histoire.
 
LES PRINCIPES DU NOUVEAU MERCANTILISME
 
 
Pour J. Robinson, le mercantilisme est la tendance naturelle du capitalisme parce que le plus souvent l'économie de marché et de l'entreprise privée est une économie d'acheteurs. Une telle économie se heurte à l'insuffisance de la demande effective. La situation de suraccumulation (définie par l'excédent des capacités d'offre en termes de capital, de capitaux et de marchandises par rapport à la demande solvable), comme Marx et Schumpeter l'ont habilement démontré, fait que les entreprises doivent toujours renouveler leur processus de production : rajeunir l'offre, réduire les coûts, ouvrir des nouveaux marchés. Elles doivent alors exporter. J. Robinson montre sans mal que "le monde capitaliste est toujours d'une certaine manière un marché d'acheteurs, en ce sens que la capacité de production excède ce qui peut être vendu à un prix profitable" (1965, p.227). Une situation où la demande est supérieure à ce que les entreprises peuvent matériellement produire et vendre est souvent précaire. Les investissements et les embauches qui s'ensuivent accroissent les capacités de production jusqu'à ce qu'elles deviennent excédentaires. L'évolution de l'économie capitaliste est conditionnée par les prévisions des entrepreneurs. Les poches de profit sont vite saturées par l'arrivée massive de nouveaux investisseurs. La concurrence et la myopie des entrepreneurs, liée à l'opacité des marchés et la rétention de toute sorte d'informations, conduit autant à la surproduction qu'au monopole. Les économies étrangères fournissent des débouchés qui doivent être vite saisis pour sauvegarder et accroître les profits.
En ce sens et malgré les critiques et les limites révélées, J. Robinson (1951) reconnaît que le travail de Rosa Luxembourg sur l'impérialisme économique constitue une avancée significative par rapport à l'orthodoxie économique : l'expansion du capitalisme vers de nouveaux territoires a permis la formation d'un capital, financée en partie par la valeur (ce n'est pas le mot que Robinson utilise, parce qu'il lui est franchement insupportable !) dégagée sur place et en partie par des prêts accordés par les vieux pays capitalistes. L'incitation à investir provient du fait que ces nouveaux territoires constituent en quelque sorte des réservoirs de marchandises soit inexistantes dans les vieux pays, soit productibles à coût moindre. L'extérieur, en l'occurrence précapitaliste, comme marché et comme nouvelles opportunités d'investissement, offre aux vieilles industries des débouchés et les sauve des contradictions issues de l'insuffisance de la demande. En adaptant cette approche aux faits de son temps, notre auteur définit, décrit et analyse le nouveau mercantilisme.
Dès que l'économie d'acheteurs s'installe, la "fermeture des frontières" partout dans le monde est non seulement condamnable, elle est surtout insoutenable. C'est une mauvaise politique, non pas en rapport avec une hypothétique supériorité du libre-échange, mais parce que gagner des parts de marché à l'exportation de marchandises et de... capitaux est autant salutaire pour les capitalistes que pour les travailleurs. Pour comprendre la différence entre le libre-échangisme et le nouveau mercantilisme, J. Robinson constate que, le plein emploi n'étant pas garanti, dans un pays capitaliste, à tout moment, les profits et l'emploi pourraient être plus élevés si les exportations augmentaient plus vite que les importations. "Les nations commerçantes ont toujours été mercantilistes de cœur. Pour plaider l'adoption de politiques libreéchangistes, il faut nécessairement invoquer que l'avantage de suppression des protections étrangères est, pour les exportateurs nationaux, supérieur aux inconvénients de la suppression des barrières douanières nationales" (1979, p.92).
Le nouveau mercantilisme est, tout comme l'ancien, un système appauvrissant pour les débiteurs. De tout temps, les économies les plus puissantes (celles enregistrant des comptes extérieurs excédentaires et/ou possédant une monnaie qui fait office de numéraire commun dans les transactions internationales) déversent dans les autres pays ce qu'elles avaient de trop (marchandises et capitaux), tout en sélectionnant minutieusement leurs achats auprès de ces pays. Elles favorisent ainsi l'activité nationale et défendent leur emploi. Et lorsque leur épargne excédentaire (une propension à épargner supérieure à l'unité) irrigue les économies en manque de capitaux, elles se désintéressent de la solvabilité à terme des débiteurs. La solution logique serait une augmentation de leur propension à importer en améliorant les termes de l'échange pour les produits primaires, en aidant le développement d'une activité industrielle et de transformation exportatrice, etc. Il n'en est rien. Sauf contrainte (voir le cas de l'OPEP), le paradoxe mercantiliste veut que les créanciers bénéficient de ce qu'ils prêtent et qu'ils exigent un remboursement qu'ils ne souhaitent pas. Les pays producteurs (et exportateurs) de matières premières se voient imposer les lois du marché concurrentiel et doivent affronter les productions de substitution des pays riches, tandis qu'ils doivent importer, subissant la loi du monopole (le prix des produits manufacturés est déterminé sur la base du coût total plus une marge). Ce paradoxe entraîne les débiteurs dans la spirale de l'endettement et la crise de désendettement : pour maintenir l'accès aux sources de financement et réduire plus tard la charge annuelle et totale de la dette, les économies en banqueroute doivent se plier aux conditions financières et politiques des prêteurs. Si les pays riches souhaitaient vraiment le développement des économies pauvres, ils chercheraient à favoriser les activités alternatives et à encourager les importations. Mais ceci irait à l'encontre du nouveau système mercantiliste ; "les règles des relations économiques internationales (étant) conçues pour avantager le pays le plus puissant" (1965, p.235).
Cette tendance vers l'appauvrissement s'alourdit par deux facteurs structurels conditionnant les échanges internationaux : la formation des prix internationaux, la demande en importations des pays en développement. Là aussi la concurrence, et par conséquent la complémentarité, imparfaite s'impose. Les prix des produits manufacturés exportés par les pays riches ou vendus sur les marchés internationaux par les multinationales sont fixés par les monopoleurs de sorte que les coûts soient couverts et qu'un profit net conséquent soit dégagé ; la régulation des prix et des ventes se fait par les quantités introduites sur le marché (on vend ce que le marché peut absorber pourvu que le profit escompté se réalise). D'un autre côté, les ventes des paysans des pays en développement s'adressent à des intermédiaires qui profitent des fluctuations saisonnières de l'offre, d'autant que le plus souvent l'offre en produits primaires et matières premières exportés par le Tiers monde se heurte à une demande rigide (inélastique) dans les pays industrialisés. Par contre, les importations de biens manufacturés et, surtout d'armements, par le Tiers monde conduisent à des dépenses incompressibles ; ce qui accroît les besoins de financement, renforce le rôle des multinationales dans le commerce et la production de ces pays, détourne une partie de la demande nationale, crée des tensions inflationnistes et réduit d'autant leur propension à exporter. Il est clair qu'il n'y a aucun mécanisme amenant l'équilibre sur le marché. Les mécanismes économiques sont bien emboîtés dans des rapports politiques extrêmement antagoniques (la dégradation des termes de l'échange des produits primaires en témoigne). L'auteur souligne bien que l'expérience de l'OPEP a peu de chances de se reproduire dans d'autres secteurs.
Nous dirons avec R. Harrod que le commerce des pays développés avec les pays en développement ne peut être bénéfique aux deux parties que si l'épargne non employée dans les premiers et transférée aux seconds finance des investissements internes ou des achats de biens d'équipement et de technologies aux pays industriels. Mais les effets multiplicateurs peuvent être faussés dans les pays en développement si les investisseurs bénéficiant de l'excédent d'épargne ne sont autres que les multinationales. Celles-ci "ne témoignent de patriotisme que vis-à-vis du capitalisme en tant que tel et ne font aucune distinction entre la production intérieure et extérieure" (1979, p.92) et disposent de leurs bénéfices comme bon leur semble, qu'elles les rapatrient, qu'elles les placent, qu'elles les investissent ici ou ailleurs. Il devient alors évident que le "nouveau mercantilisme" est, à l'image des investisseurs et du capitalisme en général, myope. Les crises sont dues à la faiblesse de la demande effective ; celle qui, dans les années 1970, aurait pu provenir des pays en développement. Les pays riches au lieu d'aider les autres pays à produire et à exporter, à s'endetter et à rembourser, à satisfaire les besoins fondamentaux de leurs populations et à élever le niveau de vie et de revenu dans un contexte de croissance de la demande solvable, ont préféré se battre sur des marchés rétrécis, fluctuants et incertains, jusqu'à adapter le droit international aux intérêts immédiats des multinationales (entreprises et banques) au détriment de leur propre emploi et du niveau de vie de leurs citoyens.
 
NOUVEAU MERCANTILISME ET MONDIALISATION
 
 
Le "nouveau mercantilisme" de J. Robinson est borné par les contraintes des années 1960 et 1970 : les gouvernements préoccupés par le niveau de l'emploi et par le maintien de la croissance dans une économie d'acheteurs, s'efforcent de dégager un excédent commercial. En tant que bonne keynésienne ou post-keynésienne, l'auteur n'a que progressivement ouvert son argumentation aux effets stratégiques et économiques des agents privés, tout en se gardant bien de ne pas trop s'écarter de l'essentiel, c'est-à-dire du rôle des États et des institutions internationales dans la gestion et l'évolution des rapports néo-mercantilistes. La suraccumulation de capitaux dans les pays riches issue du déroulement prévisible de l'économie d'acheteurs a fait que la crise des années 1970 "a rétabli l'orthodoxie pré-keynesienne en tant que sagesse conventionnelle en matière de politique économique aussi bien au niveau national qu'international" (1977, p.252). L'"ouverture des frontières" a ainsi été considérée comme un des remèdes contre l'inflation provoquée, dans les années 1960, par une augmentation brutale des profits non utilisés dans l'industrie et par la hausse des coûts. Cette considération discutable des causes de l'inflation ne nous retardera pas dans la perception néo-robinsonienne du mercantilisme. Disons seulement que la croissance de la rémunération du travail à un rythme supérieur de celui de la productivité incite les industriels, dans de conditions monopolistiques, à augmenter les prix de vente ; les luttes sociales pour protéger le pouvoir d'achat, à condition que les organisations syndicales soient puissantes, provoquent de nouvelles augmentations de salaire.
La forte croissance de l'après-guerre, avec l'augmentation de l'emploi, a changé le rapport de forces politiques dans les pays industrialisés. La hausse des taux de salaire nominaux, lorsque l'économie stagne, rend fragile la position concurrentielle du pays en question. Les leçons que les pays industriels ont tiré de la grande crise des années 1920-1930 et des années keynésiennes depuis 1945, ont fait que cette augmentation des coûts n'a pas entraîné des vagues de protectionnisme et des douloureuses batailles entre nations mercantilistes dues à des dévaluations importantes des monnaies et à la fermeture des frontières aux produits étrangers. De toutes façons, les grandes économies étaient tellement imbriquées par le commerce, les investissements et la finance que toute politique protectionniste de grande ampleur perdrait son efficacité (solde extérieur positif avec réduction de la demande nationale dans un contexte international où tous les grands pays agiraient de la sorte), à moins d'accepter une situation de déflation et de crise sans fin.
Pour éviter la dépression, "le remède préconisé par les autorités monétaires du monde (...) est le remède suranné d'une réduction du crédit, engendrant une contraction de l'activité suffisante pour réduire les importations et un chômage suffisant pour faire échec aux demandes d'augmentation. Cette méthode maintient le pouvoir des autorités financières sur l'industrie. De plus, nous étions habitués, au temps de libre-échange, à faire avaler cette pilule aux nations en déficit, et il y a quelque joie maligne à nous voir l'avaler nous-mêmes aujourd'hui" (1965). Cette primauté des considérations financières sur la croissance de la production au niveau mondial, fera dire à J. Robinson quelques années plus tard que dans les années 1960 "les mouvements incontrôlés de capitaux devinrent un facteur majeur de déstabilisation" et de souligner que le FMI était totalement "inadapté dans sa tâche spécifique de protection des économies nationales contre les chocs externes" (1977).
Si l'on suit le raisonnement de l'auteur, la nature, l'ampleur, les forces et les faiblesses du nouveau mercantilisme ne peuvent être appréhendées en dehors du cadre mondial des relations internationales. En effet, après la deuxième guerre mondiale, tout commence par l'expansion des formes marchandes et monétaires du capitalisme américain. Durant le XIXème siècle jusqu'au début du XXème, la Grande-Bretagne jouait le rôle d'entrepôt, d'atelier et de banque du capitalisme colonial en expansion. Sa balance de paiements, ses technologies et sa monnaie organisaient l'activité internationale et diffusaient le capitalisme dans les contrées les plus reculées du monde. La terre économique et politique tournait parce que justement les hypothèses libreéchangistes n'étaient pas vérifiées. La contestation de la puissance britannique par les États-Unis a provoqué une forte remise en cause des acquis commerciaux, institutionnels et militaires du monde. La grande crise et la guerre ne sont-elles pas les conséquences des antagonismes économiques et politiques entre vieilles et nouvelles nations mercantilistes ?
Le constat qu'une nation puissante tire et organise les relations internationales (et même internes à chaque pays) mérite toute notre attention. J. Robinson souligne le fait que durant les années 1950 jusqu'au milieu des années 1960, la puissance politique et économique des États-Unis était telle que ce pays finançait "en beurre et en canons" une grande partie du monde. Durant cette période, le dollar US s'est imposé comme moyen de règlement accepté par tous les pays. Ceci a fait des États-Unis la locomotive de l'économie mondiale (honneur à F. Braudel) : ses marchandises dans un premier temps, puis ses capitaux ont inondé les économies européennes et asiatiques, ses guerres et ses différends avec les pays communistes fixaient les normes techno-militaires internationales. Sa monnaie mondiale lui permettait d'exporter plus de capitaux que ne lui donnait droit l'excédent de sa balance commerciale, et même de supporter de déficits croissants de son budget et de sa balance de paiements. Les affaires internationales pouvaient ainsi être traitées et réglées et les banques centrales des autres pays pouvaient se constituer des réserves. L'utilisation du dollar comme monnaie de réserve et les sorties incessantes de capitaux ont créé des liquidités internationales en abondance qui ont permis le financement des échanges internationaux.
Une plus forte présence concurrentielle du Japon et de l'Allemagne de l'Ouest dans l'économie internationale contestant la suprématie américaine, l'échec des "droits de tirage spéciaux" sur le FMI, puis la démonétisation du dollar en 1971, ont provoqué l'entropie dans l'espace économique du monde tiré et structuré pendant plus de deux décennies par les États-Unis. L'expansion inflationniste du début des années 1970 a été suivie par une période stagflationniste de fort chômage due à l'augmentation du prix de l'énergie, mais aussi à l'essoufflement de la demande standardisée dans les pays riches, tandis que les pays pauvres sombraient dans le déficit structurel (du fait du renchérissement de leurs importations) et l'endettement cumulatif par un recours croissant au crédit commercial obtenu sur le marché des eurodollars.
Si l'on définit la mondialisation (ou la globalisation) comme étant le fait que les besoins et les aspirations des entreprises, en termes de marchés et de profit, ne peuvent être satisfaits et accomplis que dans un contexte de rapports marchands englobant le monde entier, le propos de J. Robinson nous conduit à défendre l'idée selon laquelle la mondialisation telle que nous la vivons aujourd'hui n'est autre que la métamorphose relative du "nouveau mercantilisme". Les politiques déflationnistes "sadiques" (selon Keynes) ont été combinées avec des politiques de réduction des droits de douane, de relâchement du contrôle des changes et de l'augmentation des échanges avec l'étranger. Dans ce contexte international de forte concurrence capitaliste, si une crise majeure a pu être évitée, la mondialisation semble rimer avec l'institutionnalisation des inégalités entre pays et entre individus au plus grand bénéfice des multinationales lesquelles "sont contraintes de faire du profit sans prendre en compte d'autres intérêts que les leurs" (1979, p.143). Ces multinationales sont ainsi devenues le bras armé des grands pays dans la bataille qu'ils se livrent pour s'approprier non seulement les plus grandes parts des marchés, mais aussi la plus grande part des ressources de production alimentant leurs industries.
 
LA RAISON NÉO-MERCANTILISTE
 
 
"Après 1945, les États-Unis étaient devenus, et de très loin, le concurrent le plus fort et usèrent de leur influence pour promouvoir des accords douaniers : GATT, FMI, etc. Mais ils ne font aucune objection aux barrières douanières lorsque leurs propres industries sont fortement concurrencées par le Japon" (déc.1977, p.56). En prolongement de cette vision des choses, nous ne pouvons croire à ce que les "gnomes" des Ministères nationaux d'Économie et des organismes commerciaux et financiers internationaux (sans oublier les experts médiatiques) veulent nous inculquer : les marchés mondiaux décident, jugent, sanctionnent. Nous dirons avec la permission de J. Robinson que l'instauration par l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et le Fonds monétaire international (FMI) d'un ensemble de règles garantissant l'activité internationale des firmes, des banques et autres institutions financières et commerciales serait à l'origine de la formation d'un cadre légal transnational d'accumulation et de profit. Mais ce cadre légal indispensable à l'organisation du monde est le produit des tensions et des compromis politiques entre États influents, dans leurs propres rapports et en relation avec les pays moins riches et pauvres. Le but recherché est de créer tant bien que mal les conditions nécessaires (évaluées en termes de rentabilité des investissements) d'utilisation des capitaux en surplus accumulés depuis plus de trente ans dans les économies nord-américaines, européennes et est-asiatiques (Uzunidis, 1999, p.153).
L'application de ce cadre légal, libéral, transnational d'accumulation illustre l'objectif prioritaire d'un grand pays mercantiliste à travers les organismes internationaux : préserver le pouvoir économique de ses grandes firmes industrielles et financières pour assurer en contrepartie leur propre légitimité en tant que puissance mondiale. En 1979, notre auteur écrivait qu'une "multinationale a son siège dans l'un des pays fortement développés (...), et attend, de son gouvernement, une protection sous une forme ou sous une autre, alors qu'elles ne font pas, à proprement parler, partie d'une économie nationale" (1979, p.8). L'économie nationale (lorsqu'il s'agit d'une économie puissante) doit ainsi se prolonger, d'une façon ou d'une autre, sur le plan mondial : elle doit s'approprier par le beurre et les canons de nouveaux espaces de réglementation au profit de ses multinationales : "les puissances occidentales, les États-Unis en particulier, exercent une influence considérable sur la politique des gouvernements du Tiers monde, directement et par l'intermédiaire d'institutions internationales comme la Banque mondiale et le Fonds monétaire international dans lesquelles ils sont majoritaires, ainsi que par le biais d'innombrables ramifications de la finance internationale" (1979, p.8).
Aujourd'hui, plus que jamais, le résultat financier des grandes firmes internationalisées prime sur l'action keynésienne et nationale des États. L'intégration économique, surtout entre pays industrialisés par les mécanismes identifiés ci-dessus, a permis aux grandes entreprises d'accéder à une demande solvable privée et publique prompte à la diversification et au renouvellement, à une épargne abondante et à des ressources scientifiques et techniques d'exception. Les pays du Tiers monde (mais aussi les régions industriellement sinistrées dans les pays du Nord) se présentent de leur côté comme des sortes de réservoirs de ressources (travail salarié standardisé, matières premières, etc.) et d'amortisseurs de crise (réduction des coûts, titrisation des actifs industriels locaux). Selon l'ONU et la Banque Mondiale, la tranche des 20% pays les plus riches de la planète (membres tous de l'OCDE !) s'accaparait à la fin du XXème siècle 86% de la richesse monnayable mondiale, les 20% les plus pauvres, seulement 1%. 1,5 milliard d'individus dans le monde vivent avec moins d'un dollar par jour. Comme J. Robinson l'avait prédit, l'inégalité dans le développement des pays s'est ainsi parfaitement accomplie et institutionnalisée.
Les deux caractéristiques principales du néo-mercan-tilisme actuel sont a) le traitement par la finance des relations économiques internationales ; b) les règlements des différends entre économies nationales au sein des organismes internationaux. "(...) la confusion entre la richesse financière et les équipements productifs n'a jamais été tirée au clair". Et plus loin, "la forme prise par l'accumulation dépend de l'identité de ceux qui contrôlent les capitaux destinés à la financer" (1979, pp.16-17). La déréglementation financière, combinée à la réduction des barrières douanières, sortie des politiques extérieures et intérieures des grands pays et propagée de par le monde à travers les directives du FMI, permet les flux et reflux incessants des capitaux, fragilisant tout processus d'investissement et de croissance. Dans ce contexte, les stratégies mondiales de production et de commercialisation sont indissociables des fluctuations des marchés de capitaux. L'incertitude et la panique qui saisissent fréquemment les milieux financiers provoquent des crises qui se répercutent immédiatement dans la sphère de la production et de l'emploi. Les produits financiers dérivés (futurs, swaps, options,...) qui devaient en théorie protéger le spéculateur contre les risques des fluctuations brutales des taux d'intérêt et de change, sont eux-mêmes devenus objets de spéculation. La finance devient ainsi dangereuse pour tout l'édifice de l'accumulation parce qu'elle est difficilement maîtrisable, et surtout, parce qu'elle ne doit pas être retenue : le fantôme de la grande déflation plane sur les économies ; l'économie des acheteurs étant à bout de souffle, elle doit se renouveler, même en portant atteinte à ses propres fondations (celles formées par une conséquente demande solvable).
Partant du principe, bien mis en évidence par J. Robinson, que la nature de l'accumulation capitaliste veut que la satisfaction des désirs futiles d'un petit nombre l'emporte sur la satisfaction des besoins urgents de la masse (1977, p.58), les diktats de la finance accroissent les risques encourus par les entreprises sur des marchés en très faible expansion. L'immobilisation du capital est très coûteuse pour deux raisons : le besoin croissant en innovations, en vue de renouveler l'offre pour une solvabilité bien limitée des marchés mondiaux augmente le coût des investissements ; les fluctuations boursières et monétaires rendent imprévisible le résultat des activités de production et de mise sur le marché par les entreprises de biens et services nécessairement nouveaux et diversifiés. La réponse à cette situation est la concentration mondiale de la propriété du capital (fusions, acquisitions, participations croisées). Pour se protéger et accroître leur pouvoir sur les marchés, les grandes entreprises poursuivent des stratégies de diversification de leurs portefeuilles d'actifs et s'accordent, tant qu'elles le peuvent, pour mutualiser les risques d'investissement dans la recherche et le développement technologique, la production et, même, la conquête des parts de marché plus importantes.
La raison néo-mercantiliste est mue par le choix de défendre l'accumulation dans des économies ouvertes (et il ne pourra s'agir alors que d'appliquer des politiques d'offre : de réduction des coûts et de privatisation des processus d'appropriation des ressources productives, Laperche, 1998). Mais raisonnablement, ce choix bénéficie en premier lieu aux grandes entreprises dont le champ d'activités englobe le monde entier. Il devient ainsi normal que l'intervention des États des pays industriels déborde des frontières nationales pour imposer un ou des droit(s) aux autres économies (surtout les plus faibles).
 
LE CADRE NÉO-MERCANTILISTE
 
 
La gestion financière des relations économiques internationales et la préservation du potentiel de profit des grandes firmes ont façonné le nouveau mercantilisme et tout ceci dans un contexte où chaque – grand – pays cherche à augmenter ses exportations (y compris par l'intermédiaire de ses multinationales) tout en protégeant son propre marché. Les évolutions du GATT sont révélatrices du poids que pèse l'économie des États-Unis sur le monde. Ce pays a adhéré à l'Organisation mondiale du commerce parce qu'il a pu maintenir sa législation lui permettant de sanctionner unilatéralement les pays dont les pratiques commerciales sont jugées déloyales (articles 301 et super 301). Tous les dispositifs ont été pourtant décidés lors des négociations de 1a période 1986-1993 pour que progressivement l'agriculture, les textiles, les services et la propriété intellectuelle soient libéralisés et organisés au niveau mondial. Ces mêmes secteurs, et d'autres, sont aujourd'hui secoués par les conflits néo-mer-cantilistes. L'Organe de règlement des différends (ORD) de l'OMC doit juger des dizaines de plaintes que les États-Unis déposent contre le monde entier (et parfois réciproque ment) : que les secteurs soient stratégiques et alors certains pays du Tiers monde ne respectent pas la propriété intellectuelle, ou d'intérêt national (les industries d'armement sont bien protégées par les États à travers les subventions et les commandes publiques, Bellais, 1999), ou à forte concurrence (le cas des produits agricoles), ou encore à fortes répercussions sur la santé et l'environnement (biotechnologies, hormones, organismes génétiquement modifiés), les grandes puissances se livrent bataille à coups de règlements et de recours à la justice.
L'accord de libre investissement (connu sous le nom d'Accord multilatéral sur l'investissement) qui n'a, pour le moment, pas abouti à mobiliser toutes les énergies au cours des années 1990, pour défendre soit la cause libreéchangiste, soit la cause nationaliste face à un mouvement néo-mercantiliste mondial difficilement réversible. Ce traité devait dans un premier temps s'appliquer aux pays membres de l'OCDE, pour ensuite s'étendre à tous les membres de l'OMC. Il devait constituer un cadre juridique multilatéral qui assurerait le "traitement national" des investissements étrangers dans tous les pays du monde. Le gouvernement américain a convaincu la majorité de la population de ce pays du bien-fondé de libre-échanger et de libre-investir à l'étranger pour les entreprises américaines, sans renoncer ni à sa législation extra-territoriale (lois Helms et D'Amato), ni à l'interdiction des investissements étrangers dans des domaines qui lui donnent toute sa puissance (technologies militaires). De l'autre côté, l'Europe (la France en premier lieu) a pris à témoin son opinion publique pour dénoncer l'"impérialisme culturel" des États-Unis et pour sauver une population paysanne qui accumule dettes et subventions. Cet accord a échoué à cause des divergences mercantiles et politiques entre les grands pays. Il a échoué aussi parce que beaucoup de pays du Tiers monde sont contre l'établissement des normes sociales (minima sociaux, interdiction du travail des enfants, etc.) qui renchériraient le coût du travail, considéré comme le seul avantage comparatif qui leur reste.
Situation, une fois de plus, paradoxale : au nom du libreéchange, les puissances néo-mercantilistes se protègent et cherchent à imposer leurs droits au reste du monde, tandis que les économies pauvres en épargne et en travail qualifié se laissent entraîner dans l'ouragan des inégalités de la pauvreté et de la dépendance. La question de la mondialisation de la pauvreté est bien sûr économique (Chossudovsky, 2000), mais l'intégration des pays pauvres dans le régime néo-mercantiliste est assurée par la mise en compatibilité des régimes politiques nationaux avec les impératifs économiques des États industriels, comme l'illustre l'association de la notion de démocratie avec l'idéologie libre-échangiste (Petras, 2000). Le cadre légal, libéral, mondial d'accumulation doit émerger à partir de ces considérations : libéral pour les autres, mondial pour les grandes firmes, les marchés en expansion et la finance, légal et protecteur pour les puissants États néo-mercantilistes.
Derrière ce discours libre-échangiste et derrière les réglementations internationales, les puissances néo-mercan-tilistes organisent de façon unilatérale ou bilatérale l'espace économique mondial au sein duquel elles livrent bataille. La dialectique de la concurrence - coopération ne s'applique pas seulement aux multinationales ; elle est avant tout le fruit de la volonté politique qui exprime le besoin économique des grandes économies nationales. "Un grand pays avec un vaste marché interne dans l'orbite de son contrôle politique présente des avantages économiques que n'a pas un petit pays. Ce dernier doit optimiser entre les perspectives de gains liés à la spécialisation et la sécurité de la production nationale, alors que le grand pays peut bénéficier des deux" (1965, p.228). Ici, J. Robinson prend l'exemple de la Communauté Européenne pour souligner avec scepticisme combien il est difficile pour les économies nationales parvenues à maturité de faire des concessions mutuelles dans la perspective de création d'un marché commun. Et pourtant, les pays européens sont en passe de réussir cette intégration. De plus, l'Accord de libre échange nord-américain (Alena ou Nafta), le Mercosur en Amérique latine ou l'Asean en Asie sont des zones internationales de coopération construites en vue d'accroître la taille des marchés nationaux.
Le terme "régionalisation" exprime la liberté d'échanger et d'entreprendre dans une zone plurinationale et est souvent mesurée par la part des échanges intra-régionaux dans le commerce international des pays constituant la zone. Selon les données de l'Organisation mondiale du commerce, ce taux s'élève à 52% pour l'ALENA, à 63% pour l'Union Européenne, mais seulement un peu plus de 20% pour le Mercosur et l'Asean. La maturité, mais aussi la solvabilité des économies nord-américaines et ouest-européennes peut expliquer cette primauté de la zone sur son reste du monde. Les facteurs de dépendance des pays latino-américains et sud-est-asiatiques par rapport aux économies des pays riches (y compris le Japon) enlèvent au Mercosur et à l'Asean toute fonction protectrice et spécialisante des activités des pays membres. Par contre, la régionalisation fournit aux grandes puissances néo-mercantilistes de plus vastes espaces commerciaux et monétaires d'appui et de sécurité pour leurs principales entreprises (d'où leurs différends lorsqu'il s'agit de traités internationaux). Une autre fonction de ces zones est de faciliter l'expansion commerciale et politique des principales économies qui les composent. Que deviendraient les zones africaines, balte, de la Mer Noire, la Coopération économique des pays d'Asie-Pacifique, l'Asean ou le Mercosur sans la présence active et souvent tutélaire des États-Unis, de l'Allemagne et de ses alliés européens ou du Japon ?
Mais la compétition économique et politique entre les grandes nations tend elle aussi à s'organiser par des pactes de non-agression systématique. C'est le cas du Partenariat économique transatlantique, signé entre l'Union Européenne et les États-Unis lors du sommet de Londres en mai 1998. L'objectif visé est la libéralisation et l'homogénéisation des règles régissant leurs relations économiques : réduction des barrières commerciales, ouverture des marchés publics, traitement national des investissements de part et d'autre, respect des droits de la propriété intellectuelle. Cette alliance transatlantique qui réalise déjà environ la moitié de la production mondiale, 40% du commerce international et... plus de la moitié des fusions et acquisitions mondiales d'entreprises projette-t-elle l'image de l'économie mondiale dans l'avenir ? C'est-à-dire une sorte d'organisation des rapports économiques et politiques internationaux respectant les objectifs de croissance et de prospérité des puissants centres de pouvoir, publics et privés, des deux rives de l'Atlantique.
Les économistes doivent une grande reconnaissance à la fine analyse du nouveau mercantilisme entreprise par J. Robinson. Le pessimisme (ou le réalisme) de l'auteur a été maintes fois vérifié, et l'avenir reste incertain ! "Le libreéchange pour les autres favorise les intérêts du concurrent le plus fort sur les marchés mondiaux, et un concurrent suffisamment fort n'a que faire de barrières douanières" (1977, p.56). Les puissances mercantilistes européennes craignent l'économie américaine. La mise en accusation systématique de la politique des États-Unis est bien appréciée par une grande partie des intellectuels et militants politiques européens. Le discours veut que les organismes internationaux ont tendance à prolonger le droit et le pouvoir américains. Mais que dire des effets d'entraînement et de traction que l'économie de ce pays exerce sur le reste du monde ? Avec un commerce extérieur déficitaire de plus de 250 milliards de dollars en 1999 et une balance des paiements négative de plus de 300 milliards de dollars, les États-Unis ne pèsent que 13% dans les exportations mondiales, contre 47% pour l'Europe occidentale et 18% pour le Japon et les nouveaux pays industriels d'Asie. Les États-Unis importent 17% des biens et services vendus au niveau mondial. Les réserves libellées en dollars s'élèvent à 60% des réserves de change mondiales ; la moitié des transactions financières et commerciales mondiales s'effectuent en dollars... Il est logique, dirions-nous, que le gouvernement des États-Unis veuille rééquilibrer la balance extérieure et imposer des règles qui lui sont favorables. Mais il est plus logique aussi de voir dans les conflits d'intérêt qui les opposent avec les autres nations industrielles la tendance naturelle du nouveau mercantilisme : "chaque nation veut avoir un excédent". Nous pouvons en outre apprécier une subtilité du nouveau mercantilisme qui est de taille : le pivot de l'économie mondiale (les États-Unis) peut, en même temps, avoir une grande part dans l'activité mondiale (grâce à ses multinationales, sa finance et sa monnaie) tout en ayant des comptes extérieurs déficitaires.
La compétition politique qui s'engage découle de l'instabilité des relations économiques internationales et développe l'esprit inventif des États en matière de protectionnisme. En économie ouverte, où la finance sanctionne la décision et l'acte de production, les États utilisent la réglementation pour justifier des effets d'expansion ou de repli relatif. Le conditionnement politique de l'activité économique fait dire, à plusieurs reprises, à J. Robinson que la loi internationale est celle du plus fort. L'ancien conseiller du président des États-Unis, Z. Brzezinski ( 1997, p.63), est très lucide à ce sujet : "Jamais par le passé, une démocratie libérale ne s'est élevée à une telle suprématie. (L'Amérique cherche) à court terme le maintien de son statut de superpuissance planétaire et, à long terme, l'évolution vers une coopération mondiale institutionnalisée". De son côté l'Union européenne s'est dotée d'une monnaie (l'euro) pour contrer le mercantilisme américain ; mais nous doutons de sa réussite : son plurinationalisme et les divergences historiques ne lui ont pas doté pour le moment des outils politiques nécessaires pour donner un destin socio-politique à l'intégration économique par le marché et la monnaie.
Les États abandonnant le pouvoir qu'ils veulent abandonner sur leurs territoires, prolongent leur action organisatrice de l'espace du capital des grandes entreprises et des grandes fortunes nationales à travers les organismes, les traités et les conventions internationaux. C'est ainsi que nous pouvons tracer les pourtours du nouveau mercantilisme et bien cerner la "mondialisation". Comme J. Robinson l'avait pressenti, les politiques "sadiques" au niveau national et international ont renforcé les inégalités, multiplié les conflits militaires et cassé les solidarités sociales tissées par la révolution keynésienne. "Il est ironique de constater qu'après les grands progrès techniques apportés par la période de croissance, tout ce que l'on nous offre est un retour à un chômage massif et à la pauvreté au milieu de l'abondance (...)" (1977, p.253).
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  BRZEZINSKI Z. (1997), Le grand échiquier, l'Amérique et le reste du monde, Bayard, Paris.
·  CHOSSUDOVSKY M. (2000), La mondialisation de la pauvreté, Innovations. Cahiers d'économie de l'innovation, Paris, n°11.
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·  ROBINSON J. (1965), Le nouveau mercantilisme, in Contributions à l'économie contemporaine, Economica, Paris, 1984.
·  ROBINSON J. (1979), Développement et sous-développement, Economica, Paris.
·  ROBINSON J. (1951), Collected Economic Papers, Basil Blackwell, Oxford.
·  ROBINSON J. (1977), Qu'est devenue la politique de l'emploi ?, in Contributions à l'économie contemporaine, Economica, Paris, 1984.
·  ROBINSON J. (déc1977), Quelles sont les questions ?, in Contributions à l'économie contemporaine, Economica, Paris, 1984.
·  ROBINSON J. (1972), L'accumulation du capital, Dunod, Paris, 1972.
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