2001
INNOVATIONS
Les ressorts du monopole : Essai sur l'hérésie de Joan Robinson
Blandine Laperche
Lab. RII, Université du Littoral
Cet article s'intéresse à l'évolution de la question du monopole et des
grandes entreprises dans les écrits de Joan Robinson. Cette question
révèle son éloignement croissant des hypothèses et de la méthode
d'approche des phénomènes économiques qui fondent l'orthodoxie
libérale. Cette rupture méthodologique (après 1933) aboutit à l'explication
selon laquelle le monopole constitue un aboutissement logique et naturel
de la lutte concurrentielle. La pensée de J. Robinson se fait constructive :
ce texte souligne sa place dans le développement des théories de la firme
et l'actualité de son analyse du pouvoir des grandes entreprises en
situation de monopole ou d'oligopole
This article deals with the
evolution of the issue of monopoly and of big firms in Joan Robinson's
writings. This issue reveals her growing distance from the hypothesis and
the approach method of economic phenomenons which are the basis of
liberal orthodoxy. This methodological rupture (after 1933) leads to the
explanation according to which monopoly constitutes a logic and natural
end of competition struggle. Joan Robinson thought is also constructive:
this text underlines her place in the development of theories of the firm
and the actuality of her analysis of big firms' power in situation of
monopoly and oligopoly
"La volonté des firmes de s'agrandir a été un trait
caractéristique du capitalisme depuis son début ;
à la vérité, s'il n'en avait pas été ainsi,
le capitalisme n'aurait jamais existé."
J. Robinson, Hérésies économiques, 1976, p.170
Le monopole n'est-il qu'un cas extrême, qu'une exception
au marché parfait régi par les hypothèses de la concurrence
pure et parfaite ? Décidément non, répond Joan Robinson,
qui au fil des ses écrits, devient de plus en plus critique
envers les hypothèses et la méthode d'approche des phénomènes économiques qui fondent l'orthodoxie libérale.
Formée à l'école de Marshall et de Pigou, mais sensible aux
critiques que leur adresse notamment Pierro Sraffa dans les
années 1920, Joan Robinson publie en 1933 L'économie de
la concurrence imparfaite. Cet ouvrage remet en cause l'analyse libérale de la valeur, où les prix sont déterminés par les
forces du marché parfait et déterminent à leur tour l'équilibre
et donc la taille des entreprises ; Joan Robinson chamboule
la méthode néoclassique en partant non plus de la concurrence pure et parfaite mais du monopole pour comprendre la
détermination des prix – et des profits – sur les marchés imparfaits. Si l'approche est incontestablement novatrice, elle
n'en reste pas moins très étroitement liée aux hypothèses
néoclassiques et à l'abstraction mathématique.
Dans les écrits qui suivent L'économie de la concurrence
imparfaite, notamment dans les deux autocritiques de cet ouvrage, l'une publiée en 1953 dans the Economic Journal et
l'autre figurant en préface de la seconde édition [1969], puis
dans ses écrits des années 1970 (Hérésies économiques -
1971,1976 pour l'édition française- et le recueil intitulé
Contributions à l'économie contemporaine paru en 1984 en
français) s'affirment en revanche une approche hérétique des
phénomènes économiques. Cette approche est marquée par
l'abandon de l'abstraction mathématique et par un intérêt accru pour le Temps historique et non plus logique. Quel est
l'effet de cette rupture méthodologique sur son analyse de la
taille et du comportement des entreprises ? Dans cet article,
après avoir rappelé dans une première partie l'origine, les résultats et les limites de L'économie de la concurrence imparfaite, nous montrerons que la rupture méthodologique
qu'opère J. Robinson après 1933 aboutit à l'explication selon
laquelle le monopole constitue un aboutissement logique et
naturel de la lutte concurrentielle. Elle conduit donc à un
rapprochement de l'auteur, sur ce point, avec l'analyse marxiste (mais aussi schumpétérienne) du processus de concentrationcentralisation du capital.
Mais pour dépasser la simple critique des hypothèses et
de la méthode néoclassique - la pensée de J. Robinson se fait
constructive : nous soulignerons d'une part sa place dans le
développement des théories actuelles de la firme et d'autre
part, l'actualité de son analyse du pouvoir des grandes entreprises en situation de monopole ou d'oligopole.
LE MONOPOLE CONTRE L'ÉQUILIBRE
Le dilemme de Marshall et le système de Pigou
Une grande partie de l'œuvre de J. Robinson est consacrée à la critique de l'analyse étriquée et dogmatique des
économistes orthodoxes. Sans rejeter la méthode de la construction de modèles économiques, J. Robinson s'oppose au
fait que ces modèles soient érigés en "doctrine universelle"
[1]
(comme le sont les modèles orthodoxes) du fait du peu de
correspondance des hypothèses qui sous-tendent la modélisation orthodoxe avec la réalité économique. Ainsi, pour J.
Robinson, le modèle de l'équilibre concurrentiel relève-t-il
davantage de l'idéologie que de l'amélioration de la compréhension du fonctionnement de l'économie : "Des hypothèses sont inventées et rejetées tous les jours. Les critères
qui conduisent à en choisir certaines et à les introduire dans
le corps de l'enseignement économique sont de deux sortes.
L'un est que l'hypothèse paraît vraisemblable et offre une explication qui paraît suffisamment riche de promesses pour
valoir la peine d'être explorée, et l'autre est qu'elle cadre
avec la doctrine reçue et la renforce. Manifestement, le modèle de l'équilibre concurrentiel ne vaut pas grand chose selon le premier critère, et doit son importance au second"
[2].
Lorsque les hypothèses choisies sont plus proches de la
réalité et sont tirées de l'observation socio-économique, les
modèles se complexifient et aboutissent à des contradictions
internes. L'analyse plus réaliste de la concurrence que Marshall réalise aboutit ainsi à "un problème connu sous le nom
de dilemme de Marshall" [1984, p.37]. En observant l'entreprise familiale dans l'industrie britannique du XIXème siècle, Marshall a soutenu que celle-ci bénéficiait de rendements croissants. En d'autres termes, à mesure qu'elle croît,
l'entreprise voit ses coûts de production baisser du fait des
économies d'échelle internes et externes dont elle bénéficie.
Dans les conditions de la lutte concurrentielle, les prix étant
déterminés par les coûts, la présence de rendements croissants se traduit par la baisse du prix des biens. Le dilemme
réside dans la capacité de soutenir à la fois l'existence de
rendements croissants et la persistance des hypothèses de
concurrence pure et parfaite : "Mais, écrit J. Robinson, comment la concurrence peut-elle se maintenir si chaque entreprise qui se crée vend moins cher que ses concurrents, bénéficie de davantage d'économie d'échelle et par conséquent
baisse ses prix jusqu'à ce qu'elle soit en situation de monopole ?"
[3]
Pour échapper à cette question difficile, qui, poussée jusqu'à l'extrême, aboutirait à l'effondrement du socle sur lequel
repose l'économie néoclassique, Marshall introduit des considérations sociales et des observations tirées de la nature
qui à leur tour, deviennent des règles générales. L'entreprise
est comparée à la famille : elle croît avec le fondateur puis
stagne ou disparaît avec "Les fils du fondateur (qui sont)
amollis du fait qu'ils sont élevés dans le confort que sa richesse leur apporte, de sorte que l'expansion de l'entreprise
s'arrêtera"
[4]. Le développement de l'entreprise est encore
comparé à la croissance de l'arbre dans la forêt ! : " Nous
pouvons tirer une leçon de la lutte des jeunes arbres dans la
forêt qui doivent grandir malgré l'ombre de leurs rivaux qui
les fait transir de froid. Beaucoup succombent et il n'y en a
que peu qui survivent ; mais ceux qui survivent deviennent
de plus en plus solides d'année en année et obtiennent une
plus grande partie de la lumière à chaque étape de leur croissance de sorte qu'à leur tour ils dominent leurs voisins et il
semble que leur croissance va être illimitée et qu'au fur et à
mesure de celle-ci, ils vont devenir de plus en plus forts.
Mais en fait cela ne se passe pas ainsi. Un arbre peut garder
toute sa vigueur et atteindre une plus grande taille qu'un autre, mais tôt ou tard l'âge se fait sentir. Bien que les plus
grands aient un meilleur accès à la lumière et à l'air que leurs
rivaux, ils perdent peu à peu de leur vitalité ; et les uns après
les autres ils laissent la place à d'autres qui, bien qu'ayant
moins de force, ont l'avantage de la vigueur de la jeunesse"
[5].
A. Pigou, que J. Robinson qualifie comme un "disciple
loyal de Marshall et tout à fait ignorant des réalités de l'industrie"
[6] introduisit le concept de taille d'optimale ou taille
d'équilibre, qui a permis de concilier les rendements croissants et la concurrence pure et parfaite : "Il (Pigou)
construisit par conséquent une courbe de coût moyen en
forme de U pour l'entreprise, correspondant à l'existence
d'économie d'échelle jusqu'à un certain point, et de coûts
croissants au-delà. L'entreprise de Pigou, sur un marché de
concurrence parfaite vend toujours la production qui
maximise son profit : quand le prix est supérieur au coût
moyen, l'entreprise réalise un profit supérieur à la normale,
qui attirera de nouveaux concurrents. Quand le prix est
inférieur au coût moyen, certaines entreprises cessent leur
activité. L'équilibre exige que le coût moyen et le coût marginal soient tous les deux égaux au prix, c'est-à-dire que la
taille de l'entreprise soit telle qu'elle produise au coût minimum"
[7]. Les économies d'échelle sont introduites dans
l'analyse, mais au-delà d'un certain seuil, elles se transforment en déséconomies
[8]. Ce faisant, Pigou "vida entièrement
Marshall de son contenu historique" et ainsi transformé (…),
"ce rabâchage est le seul héritage de Marshall qui ait été
incorporé à l'orthodoxie moderne"
[9]. Mais la question de la
taille des firmes sur le marché n'en fut que plus sujette aux
débats, auxquels participe activement J. Robinson.
La concurrence imparfaite : une "boîte à outils"
révolutionnaire
La question qui semble obséder J. Robinson lorsqu'elle
rédige
L'économie de la concurrence imparfaite a sans doute
été la suivante : comment prouver, en utilisant les mêmes
outils de l'école néoclassique que la taille des firmes n'est
pas limitée comme elle l'est par l'équilibre de concurrence
pure et parfaite et la logique de Pigou ? Cette question, J.
Robinson n'est pas la seule à se la poser. La révolution couve
depuis les années 1920, avec le débat sur les "boîtes vides",
selon l'expression de J.H. Clapman
[10], c'est-à-dire sur l'existence de rendements croissants ou décroissants. Pour P.
Sraffa, l'analyse de l'offre et de la demande repose trop exclusivement sur la loi des rendements décroissants. La réalité permet d'observer des cas inverses (dans l'industrie notamment) de rendements croissants : en soulignant l'incompatibilité du modèle de concurrence pure et parfaite avec
l'existence des économies d'échelle internes à l'entreprise,
Sraffa montre que les résultats de l'analyse, à partir de la
concurrence pure et parfaite, n'ont que peu d'applications
pour l'économie réelle. De fait, il pense qu'il est nécessaire
"d'abandonner la voie de la libre concurrence pour se tourner
dans la direction opposée, à savoir vers le monopole. Nous
disposons alors d'une théorie nettement définie, dans laquelle les variations de coût, consécutifs aux modifications
de la taille des entreprises, jouent un rôle important"
[11].
C'est cette démarche que J. Robinson met en pratique,
dans
L'économie de la concurrence imparfaite (1933) :
"Lorsqu'on expose les principes de l'analyse économique, il
est d'usage de commencer l'analyse d'un monde de
concurrence pure et parfaite, et de traiter le monopole
comme un cas particulier. L'objet de l'argumentation
précédente a été de montrer que ce processus peut
avantageusement être renversé, et qu'il est plus correct de
commencer par l'analyse du monopole, en traitant la
concurrence pure et parfaite comme un cas particulier"
[12].
J. Robinson, en partant de la conclusion de P. Sraffa
selon laquelle la croissance des entreprises n'est pas limitée
par l'augmentation des coûts mais par "la difficulté de
vendre une quantité plus importante de biens sans en réduire
le prix ou sans avoir à faire face à des dépenses accrues de
commercialisation"
[13], montre, en empruntant les armes de
l'adversaire (l'abstraction des modèles) qu'il est possible
pour une entreprise de travailler au-dessous de sa capacité
tout en réalisant un profit à court terme. En effet, cette difficulté de vendre, soulignée par Sraffa, au fil du temps, Joan
Robinson l'explique par la tendance forte de l'entreprise
capitaliste à se trouver très rapidement dans une situation de
surcapacité saturant la demande effective. Alors, le marché
devient un "marché d'acheteurs" et la concurrence entre
grandes firmes se renforce.
L'économie de la concurrence imparfaite remet donc en
cause l'une des hypothèses centrales de l'équilibre néo-classique selon laquelle les entreprises fonctionnent à l'équilibre à pleine capacité (une entreprise produit une quantité
telle que son coût marginal est égal au prix du marché) ;
hypothèse que J. Robinson qualifie d'"absurde" au regard du
contexte économique de récession des années 1930 marqué
par l'accroissement de la taille d'entreprises n'utilisant qu'une
partie de leur capacité de production. A cette période, le
doute grandit quant à la capacité de l'économie à s'équilibrer
naturellement, mais aussi quant à la compétence des économistes orthodoxes, ainsi que le rappelle l'historien Eric J.
Hobsbawn : "Quelle confiance méritaient des économistes,
qui si brillants fussent-ils, démontraient que la crise qu'eux-mêmes traversaient ne saurait se produire dans une société
de marché convenablement dirigée puisque (…) on ne pouvait concevoir aucune surproduction qui ne se corrigeât très
vite d'elle-même. En 1933, on avait peine à croire, par
exemple, que la demande de biens de consommation, et
donc la consommation, baissant avec la crise, le taux d'intérêt baisserait juste ce qu'il fallait pour stimuler l'investissement, en sorte que la demande accrue d'investissement
comblerait exactement le vide laissé par la demande plus
faible des consommateurs"
[14]. Face à ce scepticisme, "la concurrence imparfaite arrivait au bon moment – écrit J.
Robinson dans la préface à la seconde édition de
L'économie
de la concurrence imparfaite – pour expliquer le fait que,
dans le monde qui nous entoure, toutes les entreprises travaillent plus ou moins en sous activité" [1969, éd.1975
p. XIV]. Chaque entreprise est confrontée à une courbe de
demande pour ses propres produits décroissante et où les
profits sont maximisés au niveau de la production où la
recette marginale est égale au coût marginal.
Cet équilibre se situe à mi-chemin entre l'équilibre de
concurrence pure et parfaite et l'équilibre du monopole. En
effet, au point d'équilibre, le prix est au-dessus du coût
marginal – ce qui caractérise le monopole – et en même
temps il n'y a pas de profit supra normal (caractéristique de
la concurrence), c'est-à-dire selon J. Robinson de profit qui
attire de nouveaux venus dans la branche. La firme est en
capacité excédentaire : elle se situe sur la branche décroissante du coût marginal. La tangence de la courbe de
coût marginal avec la courbe de demande s'effectue du côté
des rendements croissants. La concurrence imparfaite remet
alors en cause l'égalité entre le coût marginal et le prix.
Malgré ces apports essentiels de l'analyse de J. Robinson,
auxquels s'ajoutent l'analyse de l'exploitation des facteurs de
production (laquelle est inversement proportionnelle à l'élasticité de la demande et donc proportionnelle à la situation de
monopole
[15] ) et de fait la démonstration selon laquelle les
facteurs de production et notamment les salaires ne sont pas
rémunérés à leur productivité marginale, J. Robinson reconnaît elle-même le caractère limité de son approche. Dans
Imperfect Competition revised [
The Economic Journal,
1953] puis dans la préface à la seconde édition de
l'Économie de la concurrence imparfaite [1969], elle se livre même
à une autocritique de son ouvrage.
En particulier, si révolutionnaire que soit son analyse, J.
Robinson prévient le lecteur dès les premiers pages que
l'économiste donne souvent "des cailloux" aux praticiens qui
demandent "du pain" [1933 ed.1975, p.1], en d'autres termes
que son analyse reste éloignée de la réalité économique :
"Ce livre est présenté au spécialiste de l'analyse économique comme une boîte à outils. Il s'agit d'un essai sur la technique de l'analyse économique, qui apporte une contribution
indirecte à notre connaissance du monde réel" [ibid, p.2].
Si sa boîte à outils est révolutionnaire, elle reste
néanmoins emprunte des méthodes de travail et des hypothèses orthodoxes : comportement "raisonnable" des individus, c'est-à-dire agissant de manière à maximiser leurs intérêts économiques ; pas de référence aux effets de l'écoulement du temps ; entreprise produisant un seul bien, différencié mais homogène avec lui-même pour des utilisations
pratiques, dirigée par un entrepreneur considéré comme "un
être invisible de direction et d'intérêt" ; définition classique
des courbes d'offre et de demande, etc.
[16] Cette démarche
correspondait à la volonté de J. Robinson de montrer – de
l'intérieur – les limites du système. En particulier, la prise en
compte du temps, qui par ailleurs occupe une grande place
dans son analyse
[17] reste insuffisante en 1933 (même si les
mises en garde sont nombreuses dans l'ouvrage) : "La méthode exposée dans ce livre est propre à l'étude des positions
d'équilibre. Nous ne faisons pas référence aux effets de
l'écoulement du temps. Les équilibres de courte et de longue
période sont introduits dans la discussion pour illustrer différents procédés techniques, mais nous n'étudions pas le processus de passage d'une position d'équilibre à une autre, et
nous nous intéressons principalement à l'équilibre de longue
période", ce qui a pour conséquence une acceptation de la
réalisation de l'équilibre par "tâtonnement", qu'elle rejette
dans la préface à la seconde édition
[18].
Enfin, son analyse est quasi exclusivement centrée sur la
concurrence par les prix ("cette hypothèse, écrit-elle en
1953, est une grande sur-simplification de la réalité" p.584).
On peut considérer que ceci explique en partie le succès plus
important du livre de son confrère E.H. Chamberlin
[19],
La
théorie de la concurrence monopolistique, souvent considéré
pour sa part comme le "vrai révolutionnaire"
[20] et comme le
précurseur du marketing : "…Je ne disais que très peu de
choses sur la concurrence par d'autres moyens que les prix, à
savoir : pseudo-différenciation des produits, publicité et
promotion des ventes, qui représentent en fait la plus grande
partie du gaspillage des marchés imparfaits. (Le frère jumeau de mon livre,
Monopolistic Competition de Chamberlin, abordait ces sujets, mais dans des discussions ultérieures, Chamberlin se révélait plus préoccupé de défendre
le système du marché que d'exposer ses faiblesses)" [1969,
éd.1975, p. XVII-XVIII]. En 1953, elle énumérait plus précisément les "formes multiples" que la concurrence pouvait
prendre : "Les principaux véhicules de la concurrence peuvent être résumés de la façon suivante : (1) imitation des
produits ; (2) différenciation des produits – et ceux-ci peuvent concerner les qualités qui font appel au snobisme ou à
des notions pseudo-scientifiques, ou bien simplement des
méthodes d'emballage et d'étiquetage des articles ; (3) services de tous types, livraison rapide, crédits à long terme ; (4)
publicité ; (5) pur art de vendre, entendu comme la force de
persuasion des individus ; (6) prix plus élevé – donnant l'impression d'une meilleure qualité ; (7) prix plus faibles"
[1953, p.584].
Au fil du temps, J. Robinson se détache des hypothèses
de l'école néoclassique et, en intégrant davantage l'observation et l'histoire dans son raisonnement, elle adopte définitivement une approche de l'économie en termes d'accumulation et non plus d'équilibre stationnaire. Joan Robinson
reconnaît d'ailleurs cette démarche méthodologique comme
l'une des bases des développements théoriques post-keyné-siens : "Dès lors que l'on admet l'incertitude des anticipations qui guident le comportement économique, l'équilibre
n'a plus d'importance et l'histoire prend sa place. La théorie
post-keynésienne a ses racines chez Ricardo et Marx, sautant
par dessus 60 ans de domination des doctrines néoclassiques, de 1870 à la grande crise"
[21].
LE MONOPOLE ET LA RÉALITE ÉCONOMIQUE : UNE
TENDANCE NATURELLE DU CAPITALISME ?
La remise en cause des hypothèses de la concurrence et
parfaite ou l'hérésie de J. Robinson
On peut définir l'hérésie en économie politique comme la
contestation 1 – des hypothèses de base du modèle
néoclassique (concurrence pure et parfaite, individualisme
méthodologique, équilibre général), 2 – de l'abus d'outils
formels (mathématiques) qui frappent l'analyse du sceau de
la scientificité mais s'avèrent peu aptes à rendre compte de la
réalité économique par le degré d'abstraction et de simplification qui les caractérisent et 3 – de la "peur de l'histoire"
qui confère aux analyses orthodoxes un caractère a-histori-que, incapable de saisir les mutations du capitalisme.
L'évolution de la conception de l'origine et des conséquences
économiques et sociales du comportement des grandes
entreprises nous semble bien mettre en évidence quelques-uns des composants de "l'hérésie de Joan Robinson" ;
hérésie qui va jusqu'à la reconnaissance d'une tendance naturelle du capitalisme à enfanter le monopole comme le souligne la phrase placée en exergue ; tendance qui rapproche
l'auteur de l'analyse marxiste
[22] et schumpétérienne et l'éloigne encore davantage des hypothèses néoclassiques. Dans la
suite de ce texte, nous abordons successivement les critiques
fondamentales que Joan Robinson adresse aux hypothèses de
la concurrence pure et parfaite dans les travaux qui suivent
L'économie de la concurrence imparfaite.
Rappelons que "la conception orthodoxe de la concurrence implique que chaque marchandise sur chaque marché
soit offerte par un grand nombre de producteurs agissant de
manière individualiste, liés les uns autres ni par une
collusion ouverte ni par une solidarité de classe inavouée ;
elle implique également que chacun soit libre d'exercer le
type d'activité qui lui plaît"
[23]. Les hypothèses qui la sous-tendent, c'est-à-dire la transparence des marchés, l'atomicité
des marchés, la libre entrée et la libre sortie, l'interchangeabilité des facteurs de production et l'homogénéité des
produits font toutes l'objet d'une critique plus ou moins
approfondie par Joan Robinson. L'analyse de chacune de ces
critiques pourrait faire l'objet d'un travail de recherche
complet mais nous nous contenterons d'énumérer ici les
contradictions exposées par Joan Robinson ; notre objectif
étant ici simplement de montrer l'éloignement croissant de
l'auteur par rapport aux hypothèses dont elle (s')était dotée
au début de ses investigations.
L'hypothèse de transparence des marchés, qui nécessite
une circulation libre et parfaite de l'information, est remise
en cause eu égard à la difficulté de prévoir et d'anticiper
avec perfection les événements à venir : "Dans le monde
dans lequel nous vivons, écrit-elle, les choix doivent être
faits à la lumière d'informations plus ou moins adéquates.
L'information complète nécessaire pour effectuer un choix
correct ne peut jamais être obtenue (…)" et donc (…) "L'équilibre ne peut être atteint au terme d'un processus d'essais
et d'erreurs. Dans la mesure où tous les choix individuels se
basent sur des jugements plus ou moins indépendants et inexacts relatifs à ce que seront les résultats, il est impossible
qu'ils soient cohérents. L'hypothèse de 'prévision parfaite'
fait sortir le raisonnement de ce monde pour l'intégrer dans
un système d'abstraction mathématique, qui, bien que les notations aient des noms économiques, n'a aucun rapport avec
la réalité économique"
[24].
L'hypothèse d'atomicité des marchés, qui stipule qu'aucun
des acteurs sur les marchés ne puisse exercer une action sur
le prix, est doublement remise en cause par Joan Robinson,
d'une part par rapport à sa confrontation avec la réalité économique des années 1930 où la capacité des acheteurs et des
vendeurs à influencer les prix est manifeste : "L'expérience
d'un marché parfait d'acheteurs dans les années 1930 nous a
choqué quand nous nous sommes rendus compte (…) que
les prix de marché peuvent être maintenus au dessus des prix
de revient et que les équipements peuvent être sous-utilisés ;
et l'expérience de marchés de vendeurs a montré récemment
que les délais de livraison et que le rationnement des consommateurs accompagnent des prix maintenus en dessous
du niveau qui élimine la demande excessive". Dans la réalité
économique, poursuit alors J. Robinson ce n'est donc pas la
concurrence pure et parfaite mais "la concurrence imparfaite
(qui) est la règle générale dans l'industrie"
[25].
Mais plus encore, l'hypothèse d'atomicité est aussi critiquée par rapport à la cohérence du raisonnement, ce qui traduit également une critique plus large du concept d'individualisme méthodologique : "Même lorsqu'il est techniquement possible de faire fonctionner le système sur la base
du laisser-faire, le raisonnement (que chacun fasse ce qui est
dans son propre intérêt et la concurrence parfaite garantira le
bénéfice maximum pour tous, p.133) est, dans son essence,
incohérent. Dans la poursuite de leur intérêt personnel, les
individus découvrent qu'ils ont intérêt à s'unir et à se mettre
d'accord pour ne pas entrer en concurrence les uns avec les
autres. Les monopoles, les syndicats, les partis politiques
résultent directement du processus de concurrence et limitent son efficacité en tant que mécanisme destiné à garantir
le bien de tous. L'individualisme pur et sans contrainte est un
système qui n'est pas praticable et la cohérence d'une économie repose sur les limites que l'on accepte de lui imposer"
[26].
La critique de l'hypothèse d'interchangeabilité des facteurs de production est l'un des apports importants de Joan
Robinson à l'analyse économique. Elle s'oppose au traitement homogène du facteur travail mais consacre une partie
importante de ses travaux à la critique de l'analyse néoclassique du capital, considéré comme un "stock de beurre", un
"pot de confiture", une "bouillie" ou encore un "morceau de
mastic". Cette critique aboutit à une remise en cause plus générale de la fonction de production néoclassique : "La fonction de production s'est révélée un puissant instrument de
déséducation. L'étudiant en théorie économique doit écrire O
= f(L, C), où L est une quantité de travail, C une quantité de
capital et O le niveau de production des biens. Il doit
supposer que tous les travailleurs sont interchangeables et
mesurer L en heures de travail d'homme ; on lui dit quelque
chose à propos de l'indice retenu pour choisir une unité de
production ; et on le presse de passer très vite à la question
suivante dans l'espoir qu'il oubliera de se demander dans
quelles unités mesurer C. Avant même qu'il se soit posé la
question, il est devenu professeur, et c'est ainsi que se
transmettent de génération en génération, des habitudes de
pensée nébuleuses"
[27].
L'absence d'homogénéité des produits découle en premier
lieu de l'absence d'interchangeabilité des facteurs de production et en second lieu (si des biens présentent les mêmes
caractéristiques physiques et techniques) de la différenciation des produits par le pouvoir de la publicité qui
réduit fortement la souveraineté des consommateurs : celle-ci "ne peut être jamais être établie tant que l'initiative est
réservée au producteur. Pour les biens de consommation en
général, l'acheteur est nécessairement un amateur, alors que
le vendeur est un professionnel. Pour qu'une branche industrielle serve réellement les désirs du public, comme elle est
censée le faire d'après les manuels, il faudrait avoir un
monopsone de consommateurs assistés de leurs propres experts. Quelques légers efforts ont été faits ces temps ci pour
protéger les intérêts du consommateur mais ils ne peuvent
réellement résister à la puissance de la publicité." [1969,
éd.1975, p. XX].
L'incapacité des firmes à entrer et sortir librement des
marchés et la hiérarchisation des firmes en fonction des barrières qu'elles sont à même de créer (ou surmonter) pour
faire face aux concurrents potentiels, découlent du rejet de
ces hypothèses fondamentales. En particulier, J. Robinson
met l'accent sur le "pouvoir financier" des grandes entreprises, par rapport aux petites, qui constitue l'intrant principal à la construction de barrières protectrices, mais nous y
reviendrons.
Cette remise en cause des hypothèses de la concurrence
pure et parfaite aboutit à la mise en évidence par Joan Robinson du fait que la concurrence, au sens de lutte, donne
naissance au processus de concentration et de centralisation
du capital : "Là où la concurrence est forte, il doit y avoir
une tendance au monopole, qui s'arrête souvent à l'oligopole
quand un petit nombre de firmes préfèrent la neutralité armée à la bataille finale pour l'hégémonie"
[28]. Et explique Joan
Robinson, c'est de cette façon que devait être résolu le dilemme de Marshall : "Si c'était sur ses mérites que la théorie
de Marshall avait été retenue comme hypothèse, il serait vite
apparu que la façon d'échapper à son dilemme consistait à
prendre le contre-pied de ce que proposait Pigou. Les entreprises qui réussissent accumulent des capitaux et dévorent
celles qui ne réussissent pas. La plupart des sociétés par actions continuent à croître et de nombreuses branches concurrentielles tendent vers une situation dans laquelle une ou
un petit nombre d'entreprises dominent le marché"
[29].
La similitude de cette analyse avec le processus de
concentration-centralisation du capital étudié par Karl Marx
est certaine. Pour Marx en effet, la centralisation qui capital
(c'est-à-dire, la "fusion d'un nombre supérieur de capitaux en
un nombre moindre") est issue de la concurrence qui pousse
les capitaux individuels, fonctionnant comme foyers d'"accumulation et de concentration" à s'immiscer dans des branches d'industries où règne encore la libre concurrence. Suit
une lutte concurrentielle qui s'effectue par les prix et finit
par "la ruine d'un bon nombre de petits capitalistes dont les
capitaux périssent en partie et passent en partie entre les
mains du vainqueur"
[30].
La reconnaissance du fait que la concurrence engendre le
processus de concentration/centralisation du capital va de
pair avec la critique forte de l'état stationnaire néoclassique.
La concurrence explique Marx, "impose aux capitalistes les
lois immanentes de la production capitaliste comme lois co-ercitives externes". Ces lois sont celles de l'accumulation
("Accumulez, accumulez, c'est la loi et les prophètes"), de la
propriété privée et de l'exploitation. Ce que en substance
reconnaît Joan Robinson dans
Hérésies Économiques : "Quiconque appartient au monde des affaires désire naturellement que celui-ci survive (en particulier si l'intérêt de ses
propres descendants héritiers est en jeu) et pour survivre il
est nécessaire de croître. Quand une firme prospère, c'est
qu'elle fait des bénéfices ; c'est alors qu'elle est menacée par
la concurrence ; il serait stupide que la famille consomme
tout le profit net ; une partie doit être épargnée de façon à
augmenter la capacité de production pour faire face à un
marché en expansion, empêcher d'autres firmes de s'y introduire, ou pour diversifier la production si le marché originel
stagne. Chacun du fait de sa croissance, menace la position
des autres. Ceux-ci répliquent en augmentant leur propre
capacité de production, en réduisant leurs coût de production, en changeant la présentation des marchandises ou en
introduisant de nouveaux stratagèmes de vente. Ainsi, chacun doit s'activer pour rester dans le peloton"
[31].
Pour Joan Robinson cependant, les pratiques restrictives
et le malthusianisme technologique ne sont pas une caractéristique majeure de la dynamique des monopoles : "Mais
les grandes sociétés ne se comportent pas comme des monopoles au sens où elles retiendraient leur production pour
faire monter leur prix. Elles continuent à se concurrencer les
unes les autres envahissant de nouveaux marchés, introduisant de nouveaux produits, mettant au point de nouvelles
techniques, tout en laissant à de nouvelles petites entreprises
l'occasion de se créer" [1984, p.39]. Sa position peut
s'expliquer par une étude plus poussée du comportement des
grandes entreprises pendant les périodes d'instabilité économique (années 1930 et 1970) et d'ouverture croissante des
économies nationales (réduction des droits de douanes suite
aux accords du GATT). En effet, comme l'ont montré les
économistes marxistes contemporains
[32] c'est surtout en période de croissance économique que se développent les pratiques monopolistiques telles que les restrictions de production, les ententes ou les cartels. En période de croissance
économique, les grandes entreprises en situation de monopole ou d'oligopole sont en effet moins poussées par la concurrence à étendre constamment la production qu'elles ne le
sont lorsque les positions des entreprises ne sont pas encore
solidement établies (cas de la conquête de nouveaux
marchés) ou lorsque la stabilité des marchés est incertaine.
A ce moment en revanche, la concurrence s'intensifie et la
lutte entre égaux pend d'autres formes que la concurrence
par les prix (puisque chaque firme est capable de la
supporter) mais elle devient plus qualitative et la performance technique devient une arme clé dans la lutte concurrentielle. C'est, peut-on considérer, cette étude plus poussée
du comportement des grandes entreprises en période de crise
ou d'instabilité économique qui amène J. Robinson à considérer que "la concurrence moderne est un système caractérisé non pas tant par la concurrence monopolistique que par
des monopoles compétitifs" [1976, p.172].
Si l'analyse de Joan Robinson concernant le développement des grandes entreprises et leur comportement se
rapproche de celle de Marx, elle reste éloignée du marxisme
concernant notamment le ressort de l'accumulation et du
développement capitaliste. Dans une tradition keynésienne,
elle l'attribue aux "esprits animaux" des entrepreneurs, davantage qu'à la perspective de réalisation de profits. Elle cite
à ce propos Keynes selon lequel "l'entreprise ne fait croire
qu'à elle-même que le principal moteur de son activité réside
dans les affirmations de son prospectus, si franches et si sincères qu'elles puissent être" [
La Théorie Générale, p.173-174, dans 1976, p.179]. Plus fondamentalement, l'opposition
de J. Robinson vis-à-vis du marxisme réside de la contestation de la valeur travail qui relève selon elle de la "croyance", et surtout dans le rejet de toute "idéologie". Mais,
pour revenir à son acceptation de l'analyse marxiste du processus de concentration-centralisation du capital, comme le
souligne E.J. Hobsbawn, la croissance des grandes entreprises dans les années 1930 a rendu absurde la notion même de
"concurrence parfaite" et "Il n'était pas nécessaire d'être
marxiste ou de s'intéresser à Marx pour observer à quel point
le capitalisme de l'entre-deux guerres était différent de l'économie de concurrence du XIXème siècle"
[33].
Le pouvoir du monopole. L'actualité de J. Robinson
L'hérésie de Joan Robinson est féconde car constructive.
L'aspect constructif des écrits de J. Robinson traitant de l'imperfection des marchés peut-être abordé selon deux points
de vue. D'un côté, la brèche que les recherches théoriques
sur la concurrence imparfaite ou monopolistique – auxquelles doivent aussi être associés les travaux empiriques tels
que ceux de A.A. Berle et C.G. Means
[34] – ouvrent dans le
socle libéral va permettre le développement des théories de
l'entreprise ou de la firme. Ces travaux dépassent la simple
conception en terme de "boîte noire", tout en s'accrochant à
un cadre libéral quelque peu "raboté" pour s'approcher de la
réalité économique (l'approche dite transactionnelle de R.
Coase puis E.O. Williamson, la théorie des organisations
avec en premier lieu H. Simon) ou intégrant davantage un
courant que l'on peut nommer keynéso-schumpétérien
(courant managérial avec J.K. Galbraith, A. Chandler, etc.).
En montrant les limites de l'abstraction mathématique et en
privilégiant une perception temporelle des phénomènes économiques, J. Robinson annonce de plus la méthode que
suivront nombre d'économistes industriels
[35].
D'autre part, l'aspect constructif de la pensée de J.
Robinson réside dans l'actualité de certains aspects de son
analyse du comportement et des fondements du pouvoir des
grandes entreprises en situation de monopole ou d'oligopole.
Dans L'économie de la concurrence imparfaite, le pouvoir
du monopole, selon J. Robinson, réside dans la capacité à
différencier les prix, à exploiter les facteurs de production.
Plus tard J. Robinson met davantage l'accent sur le pouvoir
financier des grandes entreprises : "Marshall expliquait la
croissance par les économies d'échelle qui donnent à une firme un avantage concurrentiel en réduisant ses coûts de production. Ceci est important là où la technologie demande des
investissements importants et indivisibles mais en général
l'avantage que la firme tire de sa taille est la taille elle-même
– c'est-à-dire l'avantage du pouvoir financier. A l'époque de
Marshall, chaque entreprise particulière travaillait dans une
industrie particulière dans laquelle elle possédait le savoirfaire technique et les ramifications commerciales nécessaires. Mais maintenant les grandes sociétés peuvent passer
d'une industrie à une autre, en employant leurs propres experts ou en achetant une petite entreprise qui y est déjà établie. Le développement moderne des conglomérats montre
clairement que c'est le pouvoir financier, plutôt que les
échelles techniques, qui permet aux firmes de s'accroître
quant elles sont déjà importantes." [1972, p.171-172].
L'abondance de ressources financières poursuit J. Robinson,
leur permet d'une part d'exploiter les avantages spécifiques
des différentes économies nationales : "Les grandes sociétés
installent des filiales dans de nombreux pays et emploient
des travailleurs et des cadres de nombreuses nationalités.
Elles sont devenues des entités indépendantes, certaines sont
plus grandes et plus puissantes que bien des nations, mais les
grandes entreprises capitalistes considèrent qu'il est de leur
devoir de 'maximiser leur profit' en cherchant du travail bon
marché où elles peuvent le trouver" [quelles sont les questions, op. cit., 1984, p.53]. Elle facilite d'autre part le
renforcement du potentiel d'innovation et ainsi, la construction de barrières à l'entrée sur les marchés : "La conception
de nouveaux biens est un élément très important dans l'innovation. Ici les grandes entreprises, qui disposent de capitaux
abondants ont un grand avantage. Elles peuvent financer des
équipes de recherche et expérimenter un grand nombre
d'innovations dans l'espoir que l'une d'entre elle se détachera
comme étant la meilleure". Cette analyse de Joan Robinson
nous semble très actuelle même si certains aspects doivent
être aménagés pour rendre compte des stratégies actuelles
des grandes entreprises.
L'accroissement de la taille de l'entreprise est aujourd'hui
encore largement fonction de leur puissance financière. Les
politiques d'ouverture et de libéralisation des marchés mises
en place en place dans les années 1970 et 1980 dans les pays
industriels puis étendues à l'ensemble des pays moins avancés ont conduit à une exacerbation de la concurrence et à
l'extension des marchés sur lesquels s'affrontent les entreprises. Les anciens monopoles nationaux, dont la taille s'était
fortement accrue pendant les années de croissance de l'après
seconde guerre mondiale ont dû transformer leur stratégie et
leur organisation. Comme le fondement de la lutte concurrentielle est devenu la sophistication et le renouvellement
rapide de l'offre, la diversification conglomérale qui était
destinée à exploiter les capacités de production excédentaires des grandes entreprises a laissé place dans les années
1980 et 1990 au recentrage des firmes sur les activités clés.
La puissance financière des entreprises est alors aujourd'hui
utilisée non plus pour étendre les activités mais pour renforcer leurs métiers fondamentaux (la conception, la recherche
développement, le marketing) par le biais de rachats, fusions
et alliances stratégiques et ainsi obtenir une taille "critique"
pour les marchés mondiaux. La localisation des activités des
firmes multinationales s'effectue alors selon le double principe de rationalisation de la production (localisation des unités
de production dans les pays à bas salaires) et de spécialisation scientifique et technologique (installation de laboratoire
de recherche dans les pays riches en ressources scientifiques,
techniques, financières et humaines). Dans le même temps,
pour réduire les coûts liés la taille excessive du "management" ou "coûts bureaucratiques" selon l'expression moderne (E.O. Williamson), les firmes de grande taille donnent
leur autonomie juridique à un nombre croissant de métiers
(production, services techniques et organisationnels). La
signature de contrats (sous-traitance, accords de licences,
franchises, etc.) avec les entités indépendantes permet à la
firme pivot de garder le contrôle économique des activités
déconcentrées.
Un autre aspect de l'actualité de la pensée de Joan
Robinson repose sur l'intuition selon laquelle au pouvoir
financier des grandes entreprises s'associe leur capacité
d'appropriation et de manipulation de l'information : "Le fait
de disposer de financement, explique-t-elle permet aux firmes d'agir à leur guise et de manipuler non seulement l'économie de marché mais encore la politique nationale et internationale ('Ce qui est bon pour General Motors est bon pour
les États-Unis'). La brèche que ceci crée dans la théorie
exposée dans les manuels est bien plus sérieuse que l'abandon, causé par l'introduction de la concurrence imparfaite,
de la doctrine selon laquelle les prix sont gouvernés par les
coûts marginaux. Elle détruit le fondement de la doctrine qui
voudrait que la poursuite du profit répartit les ressources
entre des utilisations alternatives pour le bénéfice de la société dans son ensemble" [1976, p.172]. L'innovation quelle
que soit sa forme
[36] est aujourd'hui le nerf de la concurrence
mondiale. Elle naît d'un processus social qui se nourrit de
l'interaction d'informations diverses : des informations scientifiques et techniques, issues du travail des scientifiques et
des savants, des informations commerciales et concurrentielles qui améliorent la connaissance des marchés et des
stratégies des concurrents et des informations financières qui
permettent de gérer les placements financiers. La production, la protection et le rassemblement de ces informations
stratégiques en "ensembles informationnels", sortes de logiciels complexes qui sont insérés dans les processus de production des biens et services sont des processus délicats et
coûteux que seules les grandes entreprises peuvent maîtriser
[Laperche, 1998]. L'abondance de leur ressources humaines,
financières, scientifiques et techniques leur permet de
s'approprier les informations utiles au renforcement de leur
compétitivité, de manipuler les consommateurs (imposition
de normes de consommation par le biais de la publicité) et
les décideurs économiques et politiques (voir les actions de
lobbying des grandes entreprises lors des rencontres politicoéconomiques internationales) et d'imposer sur les marchés
leurs technologies et leurs biens de consommation comme
des normes à adopter sous peine d'être exclus des marchés.
Le monopole, comme l'a bien montré Joan Robinson dans
ses différents écrits, n'est pas une exception à la concurrence
pure et parfaite, ainsi que l'avait laissé entendre Marshall.
Son hérésie, comme nous l'avons ici esquissé ici, va bien audelà et réside selon nous dans une rupture méthodologique
dans son appréhension de la dynamique économique ; rupture qui a lieu après la rédaction de
L'économie de la concurrence imparfaite [1933] dans lequel on peut toutefois déceler les doutes et intuitions de l'auteur. Cette rupture méthodologique peut être résumée comme l'abandon de la méthodologie et des hypothèses néoclassiques et l'intégration dans
son analyse des phénomènes économiques du "temps", de
l'"Histoire" qui relèguent l'équilibre dans la préhistoire de
l'analyse économique. De cette rupture méthodologique
résulte la mise en évidence du fait que la concurrence mène
inexorablement à la constitution de grandes entreprises (monopoles ou oligopoles). Malgré son acharnement à s'opposer
à l'idéologie marxiste (ou autre), son analyse de la constitution et du comportement des grandes entreprises se rapproche manifestement, sur ce point, de celle de Karl Marx.
Si Joan Robinson souligne que les monopoles ne sont pas
toujours des parasites, puisque la concurrence entre entreprises de grande taille stimule l'inventivité et la croissance, ce
n'est pas pour justifier le mode de production capitaliste
mais pour en souligner les contradictions de l'économie de
marché et la nécessité de sa régulation. "Laver les mots"
c'est l'une des tâches qu'à essayé d'accomplir Joan Robinson
l'hérétique, en posant des questions
[37] :
- "Que signifie la croissance ?" "A quoi sert la production ?"
- A consommer répondent les libéraux ;
- "La consommation pour qui et pour quoi ?" Rétorque J.
Robinson mettant en évidence les inégalités de répartition
des richesses et le poids des grandes entreprises dans les
décisions d'allocation des ressources.
"Ces questions, conclut Joan Robinson, mettent en jeu tout
le système politique et social du monde capitaliste"…
·
CLAPMAN E., On Empty Boxes, The Economic Journal, 1922.
·
LAPERCHE B., Le monopole : une tendance naturelle du capitalisme,
Innovations, Cahiers d'économie de l'innovation n° 6 "Karl Marx et la
dynamique du capitalisme", 1997.
·
LAPERCHE B., La firme et l'information. Innover pour conquérir, coll.
Économie et innovation, L'Harmattan, Paris, 1998.
·
MARX K., Le Capital, Livre I, Éd. de Moscou, 1984.
·
ROBINSON J., L'économie de la concurrence imparfaite (1933), Dunod,
1975.
·
ROBINSON J., Imperfect Competition Revisited, The Economic Journal,
sept 1953.
·
ROBINSON J., Essai sur l'économie de Marx, (1971), Dunod, 1977.
·
ROBINSON J., Hérésies économiques (1971), Calman Lévy, 1976.
·
ROBINSON J., Contributions à l'économie contemporaine, Economica,
1984.
·
SRAFFA P., Écrits d'économie Politique, Economica, 1985.
[1]
Les développements théoriques des économistes orthodoxes, dit J. Robinson
dans l'introduction de
Hérésies économiques [1976] (comme le libre échange,
la théorie de l'équilibre), sont érigés en "doctrine universelle", mais le
problème est que les hypothèses qui sous tendent ces développements ne
correspondent pas aux faits historiques, quelle que soit la période envisagée.
[2]
J. Robinson, Quelles sont les questions,
Journal of Economic Litterature,
décembre 1977,1984, p.37
[3]
ibid, p.38. En effet, explique J. Robinson dans
Hérésies Économiques "Si
l'on entend par concurrence une situation dans laquelle chaque producteur
peut vendre autant qu'il lui plaît aux prix courants du marché, pour maximiser
ses profits, il doit augmenter sa production jusqu'à ce que le coût marginal
soit inférieur au prix de vente moyen. Mais si les économies d'échelle font
baisser les coûts moyens de longue période au fur et à mesure que la
production augmente, le coût marginal reste inférieur au coût moyen. Il ne
peut y avoir d'équilibre de longue période avant que la firme établisse un
monopole", p.163.
[4]
J. Robinson, Préface à la seconde édition, 1969 éd.1975, p. XIII.
[5]
A. Marshall,
Principles, p.315-316 cité par J. Robinson, 1976, p.67.
[6]
J. Robinson, Quelles sont les questions ?,
op. cit, dans 1984, p.38.
[7]
J. Robinson,
Ibid, p.38-39.
[8]
Les rendements croissants sont expliqués surtout par les économies externes
(liées à l'industrie) mais Pigou introduit également les économies internes à
l'entreprise par l'intermédiaire de la définition d'un facteur de production
soumis au delà d'un certain seuil d'utilisation aux rendements décroissants :
"Une firme, selon cette théorie (taille optimale de Pigou, BL), est constituée
par une unité du facteur de production appelé "management" ; au delà d'un
certain point ce facteur est soumis à des rendements décroissants quand on
l'utilise avec des quantités croissantes des autres facteurs de production, c'est-à-dire le travail et le capital. Il se produit alors des déséconomies dues à la
taille trop élevée du management qui font plus que compenser les économies
dues à la spécialisation. La courbe de coût moyen de longue période a une
forme en U : à l'équilibre, au point minimum de la courbe, le coût marginal de
longue période, le coût moyen de longue période et le prix de la marchandise
produite sont tous égaux (…). La taille optimale de la firme relativement au
marché qu'elle fournit doit être assez petite pour qu'il y ait un nombre
suffisamment de firmes de façon que la concurrence puisse jouer" [J.
Robinson, 1976, p.164].
[9]
J. Robinson, L'histoire contre l'équilibre, dans 1984, p.23.
[10]
J.H. Clapman, On Empty Economic Boxes,
The Economic Journal, 1922.
[11]
P. Sraffa, Les lois de rendements en régime de concurrence [1926,
The
Economic Journal] dans P. Sraffa, 1985, p.58
[12]
J. Robinson, 1933 éd. 1975, p.287.
[13]
P. Sraffa,
op. cit, p.60.
[14]
E.J. Hobsbawn,
L'âge des extrêmes. Histoire du Court XXème siècle,
éditions complexes, Le Monde Diplomatique, 1999, p.145.
[15]
"le degré sera d'autant plus grand que l'élasticité de la demande pour les
biens sera faible. Et l'élasticité de la demande sera vraissemblablement
d'autant plus faible que la taille de l'unité de contrôle de la branche sera
importante", 1933 éd. 1975, p.292. L'exploitation monopoliste des facteurs
introduisait un comportement de marge de la part des entreprises et le taux de
marge était inversement proportionnel à l'élasticité de la demande par rapport
au prix, autrement dit, proportionnel au pouvoir de la firme sur son propre
marché, ou à sa position monopolistique.
[16]
De possibles complications de ces hypothèses sont mentionnées mais
délibérément "négligées" pour simplifier l'analyse : c'est le cas des problèmes
aujourd'hui appelés de "gouvernement d'entreprise", c'est-à-dire des
problèmes relatifs à la prise de décision dans les sociétés par actions ; c'est le
cas aussi de l'impact de la publicité sur la détermination des courbes de
demande individuelles…, voir le Chapitre 1 "Hypothèses", 1933, éd.1975
p.15-25.
[17]
Dans l'article intitulé "Le temps dans la théorie économique" (
Kiklos,
vol.33, n°2,1980), J. Robinson déclare que "l'économie ne pourra jamais être
une discipline sérieuse au sens où la physique en est une, mais nous pouvons
la rendre moins frivole", et cela en "rassemb(lant) les hypothèses relatives au
monde dans lequel nous vivons, qui semblent les plus plausibles". Un travail
important pourrait être accompli "pourvu que nous renoncions à la définition
de grandes lois générales et que nous nous contentions de rechercher
comment les choses arrivent", dans 1984, p.67.
[18]
"J'affirmais qu'une entreprise pouvait déterminer l'état de la demande pour
ses produits par approximations successives, c'est-à-dire que je considérais
que les conditions de la demande restaient inchangées durant une période de
longueur indéterminée, et je prétendais que des manipulations de prix
n'auraient pas d'influence sur les conditions de marché. Toute l'analyse, qui
est en réalité la comparaison de positions d'équilibre statique successives,
était présentée de façon à ce qu'elle semble décrire un processus se déroulant
dans le temps" [1969, éd.1975, p. XIV, XV].
[19]
Qui est visible par la préférence quasi unanime des auteurs de manuels et
d'ouvrage sur la pensée économique pour la présentation
in extenso du
modèle de E.H. Chamberlin.
[20]
M. Blaug,
La pensée économique, Economica, 5
ème édition, 1999 (trad. fr.),
p.481.
[21]
J. Robinson, L'Histoire contre l'équilibre,
op.cit, dans 1984, p.18.
[22]
Voir notament B. Laperche, Le monopole : une tendance naturelle du
capitalisme,
Innovations, Cahiers d'économie de l'innovation n°6,1997.
[23]
J. Robinson,
Essai sur l'économie de Marx, 1971, Dunod, 1977, p.2.
[24]
J. Robinson, Quelles sont les questions ?,
op. cit., p.35.
[25]
J. Robinson, 1976, p.52.
[26]
J. Robinson, Marx, Marshall et Keynes, tiré de
Essays in Honour of Michael
Kalecki, dans 1984, p.134.
[27]
J. Robinson, La fonction de production et la théorie du capital,
Review of
Economic Studies, 1953-1954, dans 1984, p.68.
[28]
J. Robinson, 1976, p.170.
[29]
J. Robinson, Quelles sont les questions ?,
op. cit., 1984, p.39
[30]
K. Marx,
Le Capital, Livre I, éditions de Moscou p.592-593
[31]
J. Robinson, 1976, p.169-170.
[32]
voir par exemple E. Mandel,
Traité d'économie marxiste, éditions Sociales,
Paris, 1972 ; P. Baran,
Économie politique de la croissance, Maspero, Paris,
1967.
[33]
E.J. Hobsbawn,
op. cit., p.146.
[34]
A.A. Berle, C.G. Means,
The Modern Corporation and The Private Property, New York, 1932.
[35]
Ainsi qu'elle le rappelle en 1977, "Aucune théorie simple ne peut rendre
compte des multiples aspects de l'évolution d'une économie de libre
entreprise. Les méthodologies de l'éthologie sont plus appropriées que les
mathématiques à l'étude de l'activité économique et il est vrai que nous
savons beaucoup de choses sur l'histoire naturelle de la vie des entreprises grâce à des études d'économie industrielle, de gestion financière et des
conditions de travail. Mais ces connaissances ne peuvent être correctement
exploitées s'il faut les compresser dans une formule qui gomme la distinction
entre le futur et le passé", J. Robinson, Quelle sont les questions,
op. cit. dans
1984, p.41.
[36]
Nous retenons ici la définition de Schumpeter de l'innovation, comme
nouvelle combinaison de moyen de production, qui peut prendre des formes
multiples : nouveau bien et service, nouvelle organisation, ouverture d'une
nouvelle source de matière première, nouveau débouché, voir J.A.
Schumpeter,
Théorie de l'évolution économique, 1912, Dalloz, Paris, 1935.
[37]
Adapté de Quelles sont les questions ?,
op. cit., dans 1984, p.58.