Innovations
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
226 pages

p. 33 à 54
doi: 10.3917/inno.014.0033

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no 14 2001/2

2001 INNOVATIONS

Les ressorts du monopole : Essai sur l'hérésie de Joan Robinson

Blandine Laperche Lab. RII, Université du Littoral
Cet article s'intéresse à l'évolution de la question du monopole et des grandes entreprises dans les écrits de Joan Robinson. Cette question révèle son éloignement croissant des hypothèses et de la méthode d'approche des phénomènes économiques qui fondent l'orthodoxie libérale. Cette rupture méthodologique (après 1933) aboutit à l'explication selon laquelle le monopole constitue un aboutissement logique et naturel de la lutte concurrentielle. La pensée de J. Robinson se fait constructive : ce texte souligne sa place dans le développement des théories de la firme et l'actualité de son analyse du pouvoir des grandes entreprises en situation de monopole ou d'oligopole This article deals with the evolution of the issue of monopoly and of big firms in Joan Robinson's writings. This issue reveals her growing distance from the hypothesis and the approach method of economic phenomenons which are the basis of liberal orthodoxy. This methodological rupture (after 1933) leads to the explanation according to which monopoly constitutes a logic and natural end of competition struggle. Joan Robinson thought is also constructive: this text underlines her place in the development of theories of the firm and the actuality of her analysis of big firms' power in situation of monopoly and oligopoly
"La volonté des firmes de s'agrandir a été un trait caractéristique du capitalisme depuis son début ;
à la vérité, s'il n'en avait pas été ainsi, le capitalisme n'aurait jamais existé."
J. Robinson, Hérésies économiques, 1976, p.170
Le monopole n'est-il qu'un cas extrême, qu'une exception au marché parfait régi par les hypothèses de la concurrence pure et parfaite ? Décidément non, répond Joan Robinson, qui au fil des ses écrits, devient de plus en plus critique envers les hypothèses et la méthode d'approche des phénomènes économiques qui fondent l'orthodoxie libérale. Formée à l'école de Marshall et de Pigou, mais sensible aux critiques que leur adresse notamment Pierro Sraffa dans les années 1920, Joan Robinson publie en 1933 L'économie de la concurrence imparfaite. Cet ouvrage remet en cause l'analyse libérale de la valeur, où les prix sont déterminés par les forces du marché parfait et déterminent à leur tour l'équilibre et donc la taille des entreprises ; Joan Robinson chamboule la méthode néoclassique en partant non plus de la concurrence pure et parfaite mais du monopole pour comprendre la détermination des prix – et des profits – sur les marchés imparfaits. Si l'approche est incontestablement novatrice, elle n'en reste pas moins très étroitement liée aux hypothèses néoclassiques et à l'abstraction mathématique.
Dans les écrits qui suivent L'économie de la concurrence imparfaite, notamment dans les deux autocritiques de cet ouvrage, l'une publiée en 1953 dans the Economic Journal et l'autre figurant en préface de la seconde édition [1969], puis dans ses écrits des années 1970 (Hérésies économiques - 1971,1976 pour l'édition française- et le recueil intitulé Contributions à l'économie contemporaine paru en 1984 en français) s'affirment en revanche une approche hérétique des phénomènes économiques. Cette approche est marquée par l'abandon de l'abstraction mathématique et par un intérêt accru pour le Temps historique et non plus logique. Quel est l'effet de cette rupture méthodologique sur son analyse de la taille et du comportement des entreprises ? Dans cet article, après avoir rappelé dans une première partie l'origine, les résultats et les limites de L'économie de la concurrence imparfaite, nous montrerons que la rupture méthodologique qu'opère J. Robinson après 1933 aboutit à l'explication selon laquelle le monopole constitue un aboutissement logique et naturel de la lutte concurrentielle. Elle conduit donc à un rapprochement de l'auteur, sur ce point, avec l'analyse marxiste (mais aussi schumpétérienne) du processus de concentrationcentralisation du capital.
Mais pour dépasser la simple critique des hypothèses et de la méthode néoclassique - la pensée de J. Robinson se fait constructive : nous soulignerons d'une part sa place dans le développement des théories actuelles de la firme et d'autre part, l'actualité de son analyse du pouvoir des grandes entreprises en situation de monopole ou d'oligopole.
 
LE MONOPOLE CONTRE L'ÉQUILIBRE
 
 
Le dilemme de Marshall et le système de Pigou
Une grande partie de l'œuvre de J. Robinson est consacrée à la critique de l'analyse étriquée et dogmatique des économistes orthodoxes. Sans rejeter la méthode de la construction de modèles économiques, J. Robinson s'oppose au fait que ces modèles soient érigés en "doctrine universelle" [1] (comme le sont les modèles orthodoxes) du fait du peu de correspondance des hypothèses qui sous-tendent la modélisation orthodoxe avec la réalité économique. Ainsi, pour J. Robinson, le modèle de l'équilibre concurrentiel relève-t-il davantage de l'idéologie que de l'amélioration de la compréhension du fonctionnement de l'économie : "Des hypothèses sont inventées et rejetées tous les jours. Les critères qui conduisent à en choisir certaines et à les introduire dans le corps de l'enseignement économique sont de deux sortes. L'un est que l'hypothèse paraît vraisemblable et offre une explication qui paraît suffisamment riche de promesses pour valoir la peine d'être explorée, et l'autre est qu'elle cadre avec la doctrine reçue et la renforce. Manifestement, le modèle de l'équilibre concurrentiel ne vaut pas grand chose selon le premier critère, et doit son importance au second" [2].
Lorsque les hypothèses choisies sont plus proches de la réalité et sont tirées de l'observation socio-économique, les modèles se complexifient et aboutissent à des contradictions internes. L'analyse plus réaliste de la concurrence que Marshall réalise aboutit ainsi à "un problème connu sous le nom de dilemme de Marshall" [1984, p.37]. En observant l'entreprise familiale dans l'industrie britannique du XIXème siècle, Marshall a soutenu que celle-ci bénéficiait de rendements croissants. En d'autres termes, à mesure qu'elle croît, l'entreprise voit ses coûts de production baisser du fait des économies d'échelle internes et externes dont elle bénéficie. Dans les conditions de la lutte concurrentielle, les prix étant déterminés par les coûts, la présence de rendements croissants se traduit par la baisse du prix des biens. Le dilemme réside dans la capacité de soutenir à la fois l'existence de rendements croissants et la persistance des hypothèses de concurrence pure et parfaite : "Mais, écrit J. Robinson, comment la concurrence peut-elle se maintenir si chaque entreprise qui se crée vend moins cher que ses concurrents, bénéficie de davantage d'économie d'échelle et par conséquent baisse ses prix jusqu'à ce qu'elle soit en situation de monopole ?" [3]
Pour échapper à cette question difficile, qui, poussée jusqu'à l'extrême, aboutirait à l'effondrement du socle sur lequel repose l'économie néoclassique, Marshall introduit des considérations sociales et des observations tirées de la nature qui à leur tour, deviennent des règles générales. L'entreprise est comparée à la famille : elle croît avec le fondateur puis stagne ou disparaît avec "Les fils du fondateur (qui sont) amollis du fait qu'ils sont élevés dans le confort que sa richesse leur apporte, de sorte que l'expansion de l'entreprise s'arrêtera" [4]. Le développement de l'entreprise est encore comparé à la croissance de l'arbre dans la forêt ! : " Nous pouvons tirer une leçon de la lutte des jeunes arbres dans la forêt qui doivent grandir malgré l'ombre de leurs rivaux qui les fait transir de froid. Beaucoup succombent et il n'y en a que peu qui survivent ; mais ceux qui survivent deviennent de plus en plus solides d'année en année et obtiennent une plus grande partie de la lumière à chaque étape de leur croissance de sorte qu'à leur tour ils dominent leurs voisins et il semble que leur croissance va être illimitée et qu'au fur et à mesure de celle-ci, ils vont devenir de plus en plus forts. Mais en fait cela ne se passe pas ainsi. Un arbre peut garder toute sa vigueur et atteindre une plus grande taille qu'un autre, mais tôt ou tard l'âge se fait sentir. Bien que les plus grands aient un meilleur accès à la lumière et à l'air que leurs rivaux, ils perdent peu à peu de leur vitalité ; et les uns après les autres ils laissent la place à d'autres qui, bien qu'ayant moins de force, ont l'avantage de la vigueur de la jeunesse" [5].
A. Pigou, que J. Robinson qualifie comme un "disciple loyal de Marshall et tout à fait ignorant des réalités de l'industrie" [6] introduisit le concept de taille d'optimale ou taille d'équilibre, qui a permis de concilier les rendements croissants et la concurrence pure et parfaite : "Il (Pigou) construisit par conséquent une courbe de coût moyen en forme de U pour l'entreprise, correspondant à l'existence d'économie d'échelle jusqu'à un certain point, et de coûts croissants au-delà. L'entreprise de Pigou, sur un marché de concurrence parfaite vend toujours la production qui maximise son profit : quand le prix est supérieur au coût moyen, l'entreprise réalise un profit supérieur à la normale, qui attirera de nouveaux concurrents. Quand le prix est inférieur au coût moyen, certaines entreprises cessent leur activité. L'équilibre exige que le coût moyen et le coût marginal soient tous les deux égaux au prix, c'est-à-dire que la taille de l'entreprise soit telle qu'elle produise au coût minimum" [7]. Les économies d'échelle sont introduites dans l'analyse, mais au-delà d'un certain seuil, elles se transforment en déséconomies [8]. Ce faisant, Pigou "vida entièrement Marshall de son contenu historique" et ainsi transformé (…), "ce rabâchage est le seul héritage de Marshall qui ait été incorporé à l'orthodoxie moderne" [9]. Mais la question de la taille des firmes sur le marché n'en fut que plus sujette aux débats, auxquels participe activement J. Robinson.
La concurrence imparfaite : une "boîte à outils" révolutionnaire
La question qui semble obséder J. Robinson lorsqu'elle rédige L'économie de la concurrence imparfaite a sans doute été la suivante : comment prouver, en utilisant les mêmes outils de l'école néoclassique que la taille des firmes n'est pas limitée comme elle l'est par l'équilibre de concurrence pure et parfaite et la logique de Pigou ? Cette question, J. Robinson n'est pas la seule à se la poser. La révolution couve depuis les années 1920, avec le débat sur les "boîtes vides", selon l'expression de J.H. Clapman [10], c'est-à-dire sur l'existence de rendements croissants ou décroissants. Pour P. Sraffa, l'analyse de l'offre et de la demande repose trop exclusivement sur la loi des rendements décroissants. La réalité permet d'observer des cas inverses (dans l'industrie notamment) de rendements croissants : en soulignant l'incompatibilité du modèle de concurrence pure et parfaite avec l'existence des économies d'échelle internes à l'entreprise, Sraffa montre que les résultats de l'analyse, à partir de la concurrence pure et parfaite, n'ont que peu d'applications pour l'économie réelle. De fait, il pense qu'il est nécessaire "d'abandonner la voie de la libre concurrence pour se tourner dans la direction opposée, à savoir vers le monopole. Nous disposons alors d'une théorie nettement définie, dans laquelle les variations de coût, consécutifs aux modifications de la taille des entreprises, jouent un rôle important" [11].
C'est cette démarche que J. Robinson met en pratique, dans L'économie de la concurrence imparfaite (1933) : "Lorsqu'on expose les principes de l'analyse économique, il est d'usage de commencer l'analyse d'un monde de concurrence pure et parfaite, et de traiter le monopole comme un cas particulier. L'objet de l'argumentation précédente a été de montrer que ce processus peut avantageusement être renversé, et qu'il est plus correct de commencer par l'analyse du monopole, en traitant la concurrence pure et parfaite comme un cas particulier" [12].
J. Robinson, en partant de la conclusion de P. Sraffa selon laquelle la croissance des entreprises n'est pas limitée par l'augmentation des coûts mais par "la difficulté de vendre une quantité plus importante de biens sans en réduire le prix ou sans avoir à faire face à des dépenses accrues de commercialisation" [13], montre, en empruntant les armes de l'adversaire (l'abstraction des modèles) qu'il est possible pour une entreprise de travailler au-dessous de sa capacité tout en réalisant un profit à court terme. En effet, cette difficulté de vendre, soulignée par Sraffa, au fil du temps, Joan Robinson l'explique par la tendance forte de l'entreprise capitaliste à se trouver très rapidement dans une situation de surcapacité saturant la demande effective. Alors, le marché devient un "marché d'acheteurs" et la concurrence entre grandes firmes se renforce.
L'économie de la concurrence imparfaite remet donc en cause l'une des hypothèses centrales de l'équilibre néo-classique selon laquelle les entreprises fonctionnent à l'équilibre à pleine capacité (une entreprise produit une quantité telle que son coût marginal est égal au prix du marché) ; hypothèse que J. Robinson qualifie d'"absurde" au regard du contexte économique de récession des années 1930 marqué par l'accroissement de la taille d'entreprises n'utilisant qu'une partie de leur capacité de production. A cette période, le doute grandit quant à la capacité de l'économie à s'équilibrer naturellement, mais aussi quant à la compétence des économistes orthodoxes, ainsi que le rappelle l'historien Eric J. Hobsbawn : "Quelle confiance méritaient des économistes, qui si brillants fussent-ils, démontraient que la crise qu'eux-mêmes traversaient ne saurait se produire dans une société de marché convenablement dirigée puisque (…) on ne pouvait concevoir aucune surproduction qui ne se corrigeât très vite d'elle-même. En 1933, on avait peine à croire, par exemple, que la demande de biens de consommation, et donc la consommation, baissant avec la crise, le taux d'intérêt baisserait juste ce qu'il fallait pour stimuler l'investissement, en sorte que la demande accrue d'investissement comblerait exactement le vide laissé par la demande plus faible des consommateurs" [14]. Face à ce scepticisme, "la concurrence imparfaite arrivait au bon moment – écrit J. Robinson dans la préface à la seconde édition de L'économie de la concurrence imparfaite – pour expliquer le fait que, dans le monde qui nous entoure, toutes les entreprises travaillent plus ou moins en sous activité" [1969, éd.1975 p. XIV]. Chaque entreprise est confrontée à une courbe de demande pour ses propres produits décroissante et où les profits sont maximisés au niveau de la production où la recette marginale est égale au coût marginal.
Cet équilibre se situe à mi-chemin entre l'équilibre de concurrence pure et parfaite et l'équilibre du monopole. En effet, au point d'équilibre, le prix est au-dessus du coût marginal – ce qui caractérise le monopole – et en même temps il n'y a pas de profit supra normal (caractéristique de la concurrence), c'est-à-dire selon J. Robinson de profit qui attire de nouveaux venus dans la branche. La firme est en capacité excédentaire : elle se situe sur la branche décroissante du coût marginal. La tangence de la courbe de coût marginal avec la courbe de demande s'effectue du côté des rendements croissants. La concurrence imparfaite remet alors en cause l'égalité entre le coût marginal et le prix.
Malgré ces apports essentiels de l'analyse de J. Robinson, auxquels s'ajoutent l'analyse de l'exploitation des facteurs de production (laquelle est inversement proportionnelle à l'élasticité de la demande et donc proportionnelle à la situation de monopole [15] ) et de fait la démonstration selon laquelle les facteurs de production et notamment les salaires ne sont pas rémunérés à leur productivité marginale, J. Robinson reconnaît elle-même le caractère limité de son approche. Dans Imperfect Competition revised [The Economic Journal, 1953] puis dans la préface à la seconde édition de l'Économie de la concurrence imparfaite [1969], elle se livre même à une autocritique de son ouvrage.
En particulier, si révolutionnaire que soit son analyse, J. Robinson prévient le lecteur dès les premiers pages que l'économiste donne souvent "des cailloux" aux praticiens qui demandent "du pain" [1933 ed.1975, p.1], en d'autres termes que son analyse reste éloignée de la réalité économique : "Ce livre est présenté au spécialiste de l'analyse économique comme une boîte à outils. Il s'agit d'un essai sur la technique de l'analyse économique, qui apporte une contribution indirecte à notre connaissance du monde réel" [ibid, p.2].
Si sa boîte à outils est révolutionnaire, elle reste néanmoins emprunte des méthodes de travail et des hypothèses orthodoxes : comportement "raisonnable" des individus, c'est-à-dire agissant de manière à maximiser leurs intérêts économiques ; pas de référence aux effets de l'écoulement du temps ; entreprise produisant un seul bien, différencié mais homogène avec lui-même pour des utilisations pratiques, dirigée par un entrepreneur considéré comme "un être invisible de direction et d'intérêt" ; définition classique des courbes d'offre et de demande, etc. [16] Cette démarche correspondait à la volonté de J. Robinson de montrer – de l'intérieur – les limites du système. En particulier, la prise en compte du temps, qui par ailleurs occupe une grande place dans son analyse [17] reste insuffisante en 1933 (même si les mises en garde sont nombreuses dans l'ouvrage) : "La méthode exposée dans ce livre est propre à l'étude des positions d'équilibre. Nous ne faisons pas référence aux effets de l'écoulement du temps. Les équilibres de courte et de longue période sont introduits dans la discussion pour illustrer différents procédés techniques, mais nous n'étudions pas le processus de passage d'une position d'équilibre à une autre, et nous nous intéressons principalement à l'équilibre de longue période", ce qui a pour conséquence une acceptation de la réalisation de l'équilibre par "tâtonnement", qu'elle rejette dans la préface à la seconde édition [18].
Enfin, son analyse est quasi exclusivement centrée sur la concurrence par les prix ("cette hypothèse, écrit-elle en 1953, est une grande sur-simplification de la réalité" p.584). On peut considérer que ceci explique en partie le succès plus important du livre de son confrère E.H. Chamberlin [19], La théorie de la concurrence monopolistique, souvent considéré pour sa part comme le "vrai révolutionnaire" [20] et comme le précurseur du marketing : "…Je ne disais que très peu de choses sur la concurrence par d'autres moyens que les prix, à savoir : pseudo-différenciation des produits, publicité et promotion des ventes, qui représentent en fait la plus grande partie du gaspillage des marchés imparfaits. (Le frère jumeau de mon livre, Monopolistic Competition de Chamberlin, abordait ces sujets, mais dans des discussions ultérieures, Chamberlin se révélait plus préoccupé de défendre le système du marché que d'exposer ses faiblesses)" [1969, éd.1975, p. XVII-XVIII]. En 1953, elle énumérait plus précisément les "formes multiples" que la concurrence pouvait prendre : "Les principaux véhicules de la concurrence peuvent être résumés de la façon suivante : (1) imitation des produits ; (2) différenciation des produits – et ceux-ci peuvent concerner les qualités qui font appel au snobisme ou à des notions pseudo-scientifiques, ou bien simplement des méthodes d'emballage et d'étiquetage des articles ; (3) services de tous types, livraison rapide, crédits à long terme ; (4) publicité ; (5) pur art de vendre, entendu comme la force de persuasion des individus ; (6) prix plus élevé – donnant l'impression d'une meilleure qualité ; (7) prix plus faibles" [1953, p.584].
Au fil du temps, J. Robinson se détache des hypothèses de l'école néoclassique et, en intégrant davantage l'observation et l'histoire dans son raisonnement, elle adopte définitivement une approche de l'économie en termes d'accumulation et non plus d'équilibre stationnaire. Joan Robinson reconnaît d'ailleurs cette démarche méthodologique comme l'une des bases des développements théoriques post-keyné-siens : "Dès lors que l'on admet l'incertitude des anticipations qui guident le comportement économique, l'équilibre n'a plus d'importance et l'histoire prend sa place. La théorie post-keynésienne a ses racines chez Ricardo et Marx, sautant par dessus 60 ans de domination des doctrines néoclassiques, de 1870 à la grande crise" [21].
 
LE MONOPOLE ET LA RÉALITE ÉCONOMIQUE : UNE TENDANCE NATURELLE DU CAPITALISME ?
 
 
La remise en cause des hypothèses de la concurrence et parfaite ou l'hérésie de J. Robinson
On peut définir l'hérésie en économie politique comme la contestation 1 – des hypothèses de base du modèle néoclassique (concurrence pure et parfaite, individualisme méthodologique, équilibre général), 2 – de l'abus d'outils formels (mathématiques) qui frappent l'analyse du sceau de la scientificité mais s'avèrent peu aptes à rendre compte de la réalité économique par le degré d'abstraction et de simplification qui les caractérisent et 3 – de la "peur de l'histoire" qui confère aux analyses orthodoxes un caractère a-histori-que, incapable de saisir les mutations du capitalisme. L'évolution de la conception de l'origine et des conséquences économiques et sociales du comportement des grandes entreprises nous semble bien mettre en évidence quelques-uns des composants de "l'hérésie de Joan Robinson" ; hérésie qui va jusqu'à la reconnaissance d'une tendance naturelle du capitalisme à enfanter le monopole comme le souligne la phrase placée en exergue ; tendance qui rapproche l'auteur de l'analyse marxiste [22] et schumpétérienne et l'éloigne encore davantage des hypothèses néoclassiques. Dans la suite de ce texte, nous abordons successivement les critiques fondamentales que Joan Robinson adresse aux hypothèses de la concurrence pure et parfaite dans les travaux qui suivent
L'économie de la concurrence imparfaite.
Rappelons que "la conception orthodoxe de la concurrence implique que chaque marchandise sur chaque marché soit offerte par un grand nombre de producteurs agissant de manière individualiste, liés les uns autres ni par une collusion ouverte ni par une solidarité de classe inavouée ; elle implique également que chacun soit libre d'exercer le type d'activité qui lui plaît" [23]. Les hypothèses qui la sous-tendent, c'est-à-dire la transparence des marchés, l'atomicité des marchés, la libre entrée et la libre sortie, l'interchangeabilité des facteurs de production et l'homogénéité des produits font toutes l'objet d'une critique plus ou moins approfondie par Joan Robinson. L'analyse de chacune de ces critiques pourrait faire l'objet d'un travail de recherche complet mais nous nous contenterons d'énumérer ici les contradictions exposées par Joan Robinson ; notre objectif étant ici simplement de montrer l'éloignement croissant de l'auteur par rapport aux hypothèses dont elle (s')était dotée au début de ses investigations.
L'hypothèse de transparence des marchés, qui nécessite une circulation libre et parfaite de l'information, est remise en cause eu égard à la difficulté de prévoir et d'anticiper avec perfection les événements à venir : "Dans le monde dans lequel nous vivons, écrit-elle, les choix doivent être faits à la lumière d'informations plus ou moins adéquates. L'information complète nécessaire pour effectuer un choix correct ne peut jamais être obtenue (…)" et donc (…) "L'équilibre ne peut être atteint au terme d'un processus d'essais et d'erreurs. Dans la mesure où tous les choix individuels se basent sur des jugements plus ou moins indépendants et inexacts relatifs à ce que seront les résultats, il est impossible qu'ils soient cohérents. L'hypothèse de 'prévision parfaite' fait sortir le raisonnement de ce monde pour l'intégrer dans un système d'abstraction mathématique, qui, bien que les notations aient des noms économiques, n'a aucun rapport avec la réalité économique" [24].
L'hypothèse d'atomicité des marchés, qui stipule qu'aucun des acteurs sur les marchés ne puisse exercer une action sur le prix, est doublement remise en cause par Joan Robinson, d'une part par rapport à sa confrontation avec la réalité économique des années 1930 où la capacité des acheteurs et des vendeurs à influencer les prix est manifeste : "L'expérience d'un marché parfait d'acheteurs dans les années 1930 nous a choqué quand nous nous sommes rendus compte (…) que les prix de marché peuvent être maintenus au dessus des prix de revient et que les équipements peuvent être sous-utilisés ; et l'expérience de marchés de vendeurs a montré récemment que les délais de livraison et que le rationnement des consommateurs accompagnent des prix maintenus en dessous du niveau qui élimine la demande excessive". Dans la réalité économique, poursuit alors J. Robinson ce n'est donc pas la concurrence pure et parfaite mais "la concurrence imparfaite (qui) est la règle générale dans l'industrie" [25].
Mais plus encore, l'hypothèse d'atomicité est aussi critiquée par rapport à la cohérence du raisonnement, ce qui traduit également une critique plus large du concept d'individualisme méthodologique : "Même lorsqu'il est techniquement possible de faire fonctionner le système sur la base du laisser-faire, le raisonnement (que chacun fasse ce qui est dans son propre intérêt et la concurrence parfaite garantira le bénéfice maximum pour tous, p.133) est, dans son essence, incohérent. Dans la poursuite de leur intérêt personnel, les individus découvrent qu'ils ont intérêt à s'unir et à se mettre d'accord pour ne pas entrer en concurrence les uns avec les autres. Les monopoles, les syndicats, les partis politiques résultent directement du processus de concurrence et limitent son efficacité en tant que mécanisme destiné à garantir le bien de tous. L'individualisme pur et sans contrainte est un système qui n'est pas praticable et la cohérence d'une économie repose sur les limites que l'on accepte de lui imposer" [26].
La critique de l'hypothèse d'interchangeabilité des facteurs de production est l'un des apports importants de Joan Robinson à l'analyse économique. Elle s'oppose au traitement homogène du facteur travail mais consacre une partie importante de ses travaux à la critique de l'analyse néoclassique du capital, considéré comme un "stock de beurre", un "pot de confiture", une "bouillie" ou encore un "morceau de mastic". Cette critique aboutit à une remise en cause plus générale de la fonction de production néoclassique : "La fonction de production s'est révélée un puissant instrument de déséducation. L'étudiant en théorie économique doit écrire O = f(L, C), où L est une quantité de travail, C une quantité de capital et O le niveau de production des biens. Il doit supposer que tous les travailleurs sont interchangeables et mesurer L en heures de travail d'homme ; on lui dit quelque chose à propos de l'indice retenu pour choisir une unité de production ; et on le presse de passer très vite à la question suivante dans l'espoir qu'il oubliera de se demander dans quelles unités mesurer C. Avant même qu'il se soit posé la question, il est devenu professeur, et c'est ainsi que se transmettent de génération en génération, des habitudes de pensée nébuleuses" [27].
L'absence d'homogénéité des produits découle en premier lieu de l'absence d'interchangeabilité des facteurs de production et en second lieu (si des biens présentent les mêmes caractéristiques physiques et techniques) de la différenciation des produits par le pouvoir de la publicité qui réduit fortement la souveraineté des consommateurs : celle-ci "ne peut être jamais être établie tant que l'initiative est réservée au producteur. Pour les biens de consommation en général, l'acheteur est nécessairement un amateur, alors que le vendeur est un professionnel. Pour qu'une branche industrielle serve réellement les désirs du public, comme elle est censée le faire d'après les manuels, il faudrait avoir un monopsone de consommateurs assistés de leurs propres experts. Quelques légers efforts ont été faits ces temps ci pour protéger les intérêts du consommateur mais ils ne peuvent réellement résister à la puissance de la publicité." [1969, éd.1975, p. XX].
L'incapacité des firmes à entrer et sortir librement des marchés et la hiérarchisation des firmes en fonction des barrières qu'elles sont à même de créer (ou surmonter) pour faire face aux concurrents potentiels, découlent du rejet de ces hypothèses fondamentales. En particulier, J. Robinson met l'accent sur le "pouvoir financier" des grandes entreprises, par rapport aux petites, qui constitue l'intrant principal à la construction de barrières protectrices, mais nous y reviendrons.
Cette remise en cause des hypothèses de la concurrence pure et parfaite aboutit à la mise en évidence par Joan Robinson du fait que la concurrence, au sens de lutte, donne naissance au processus de concentration et de centralisation du capital : "Là où la concurrence est forte, il doit y avoir une tendance au monopole, qui s'arrête souvent à l'oligopole quand un petit nombre de firmes préfèrent la neutralité armée à la bataille finale pour l'hégémonie" [28]. Et explique Joan Robinson, c'est de cette façon que devait être résolu le dilemme de Marshall : "Si c'était sur ses mérites que la théorie de Marshall avait été retenue comme hypothèse, il serait vite apparu que la façon d'échapper à son dilemme consistait à prendre le contre-pied de ce que proposait Pigou. Les entreprises qui réussissent accumulent des capitaux et dévorent celles qui ne réussissent pas. La plupart des sociétés par actions continuent à croître et de nombreuses branches concurrentielles tendent vers une situation dans laquelle une ou un petit nombre d'entreprises dominent le marché" [29].
La similitude de cette analyse avec le processus de concentration-centralisation du capital étudié par Karl Marx est certaine. Pour Marx en effet, la centralisation qui capital (c'est-à-dire, la "fusion d'un nombre supérieur de capitaux en un nombre moindre") est issue de la concurrence qui pousse les capitaux individuels, fonctionnant comme foyers d'"accumulation et de concentration" à s'immiscer dans des branches d'industries où règne encore la libre concurrence. Suit une lutte concurrentielle qui s'effectue par les prix et finit par "la ruine d'un bon nombre de petits capitalistes dont les capitaux périssent en partie et passent en partie entre les mains du vainqueur" [30].
La reconnaissance du fait que la concurrence engendre le processus de concentration/centralisation du capital va de pair avec la critique forte de l'état stationnaire néoclassique. La concurrence explique Marx, "impose aux capitalistes les lois immanentes de la production capitaliste comme lois co-ercitives externes". Ces lois sont celles de l'accumulation ("Accumulez, accumulez, c'est la loi et les prophètes"), de la propriété privée et de l'exploitation. Ce que en substance reconnaît Joan Robinson dans Hérésies Économiques : "Quiconque appartient au monde des affaires désire naturellement que celui-ci survive (en particulier si l'intérêt de ses propres descendants héritiers est en jeu) et pour survivre il est nécessaire de croître. Quand une firme prospère, c'est qu'elle fait des bénéfices ; c'est alors qu'elle est menacée par la concurrence ; il serait stupide que la famille consomme tout le profit net ; une partie doit être épargnée de façon à augmenter la capacité de production pour faire face à un marché en expansion, empêcher d'autres firmes de s'y introduire, ou pour diversifier la production si le marché originel stagne. Chacun du fait de sa croissance, menace la position des autres. Ceux-ci répliquent en augmentant leur propre capacité de production, en réduisant leurs coût de production, en changeant la présentation des marchandises ou en introduisant de nouveaux stratagèmes de vente. Ainsi, chacun doit s'activer pour rester dans le peloton" [31].
Pour Joan Robinson cependant, les pratiques restrictives et le malthusianisme technologique ne sont pas une caractéristique majeure de la dynamique des monopoles : "Mais les grandes sociétés ne se comportent pas comme des monopoles au sens où elles retiendraient leur production pour faire monter leur prix. Elles continuent à se concurrencer les unes les autres envahissant de nouveaux marchés, introduisant de nouveaux produits, mettant au point de nouvelles techniques, tout en laissant à de nouvelles petites entreprises l'occasion de se créer" [1984, p.39]. Sa position peut s'expliquer par une étude plus poussée du comportement des grandes entreprises pendant les périodes d'instabilité économique (années 1930 et 1970) et d'ouverture croissante des économies nationales (réduction des droits de douanes suite aux accords du GATT). En effet, comme l'ont montré les économistes marxistes contemporains [32] c'est surtout en période de croissance économique que se développent les pratiques monopolistiques telles que les restrictions de production, les ententes ou les cartels. En période de croissance économique, les grandes entreprises en situation de monopole ou d'oligopole sont en effet moins poussées par la concurrence à étendre constamment la production qu'elles ne le sont lorsque les positions des entreprises ne sont pas encore solidement établies (cas de la conquête de nouveaux marchés) ou lorsque la stabilité des marchés est incertaine. A ce moment en revanche, la concurrence s'intensifie et la lutte entre égaux pend d'autres formes que la concurrence par les prix (puisque chaque firme est capable de la supporter) mais elle devient plus qualitative et la performance technique devient une arme clé dans la lutte concurrentielle. C'est, peut-on considérer, cette étude plus poussée du comportement des grandes entreprises en période de crise ou d'instabilité économique qui amène J. Robinson à considérer que "la concurrence moderne est un système caractérisé non pas tant par la concurrence monopolistique que par des monopoles compétitifs" [1976, p.172].
Si l'analyse de Joan Robinson concernant le développement des grandes entreprises et leur comportement se rapproche de celle de Marx, elle reste éloignée du marxisme concernant notamment le ressort de l'accumulation et du développement capitaliste. Dans une tradition keynésienne, elle l'attribue aux "esprits animaux" des entrepreneurs, davantage qu'à la perspective de réalisation de profits. Elle cite à ce propos Keynes selon lequel "l'entreprise ne fait croire qu'à elle-même que le principal moteur de son activité réside dans les affirmations de son prospectus, si franches et si sincères qu'elles puissent être" [La Théorie Générale, p.173-174, dans 1976, p.179]. Plus fondamentalement, l'opposition de J. Robinson vis-à-vis du marxisme réside de la contestation de la valeur travail qui relève selon elle de la "croyance", et surtout dans le rejet de toute "idéologie". Mais, pour revenir à son acceptation de l'analyse marxiste du processus de concentration-centralisation du capital, comme le souligne E.J. Hobsbawn, la croissance des grandes entreprises dans les années 1930 a rendu absurde la notion même de "concurrence parfaite" et "Il n'était pas nécessaire d'être marxiste ou de s'intéresser à Marx pour observer à quel point le capitalisme de l'entre-deux guerres était différent de l'économie de concurrence du XIXème siècle" [33].
Le pouvoir du monopole. L'actualité de J. Robinson
L'hérésie de Joan Robinson est féconde car constructive. L'aspect constructif des écrits de J. Robinson traitant de l'imperfection des marchés peut-être abordé selon deux points de vue. D'un côté, la brèche que les recherches théoriques sur la concurrence imparfaite ou monopolistique – auxquelles doivent aussi être associés les travaux empiriques tels que ceux de A.A. Berle et C.G. Means [34] – ouvrent dans le socle libéral va permettre le développement des théories de l'entreprise ou de la firme. Ces travaux dépassent la simple conception en terme de "boîte noire", tout en s'accrochant à un cadre libéral quelque peu "raboté" pour s'approcher de la réalité économique (l'approche dite transactionnelle de R. Coase puis E.O. Williamson, la théorie des organisations avec en premier lieu H. Simon) ou intégrant davantage un courant que l'on peut nommer keynéso-schumpétérien (courant managérial avec J.K. Galbraith, A. Chandler, etc.). En montrant les limites de l'abstraction mathématique et en privilégiant une perception temporelle des phénomènes économiques, J. Robinson annonce de plus la méthode que suivront nombre d'économistes industriels [35].
D'autre part, l'aspect constructif de la pensée de J. Robinson réside dans l'actualité de certains aspects de son analyse du comportement et des fondements du pouvoir des grandes entreprises en situation de monopole ou d'oligopole. Dans L'économie de la concurrence imparfaite, le pouvoir du monopole, selon J. Robinson, réside dans la capacité à différencier les prix, à exploiter les facteurs de production. Plus tard J. Robinson met davantage l'accent sur le pouvoir financier des grandes entreprises : "Marshall expliquait la croissance par les économies d'échelle qui donnent à une firme un avantage concurrentiel en réduisant ses coûts de production. Ceci est important là où la technologie demande des investissements importants et indivisibles mais en général l'avantage que la firme tire de sa taille est la taille elle-même – c'est-à-dire l'avantage du pouvoir financier. A l'époque de Marshall, chaque entreprise particulière travaillait dans une industrie particulière dans laquelle elle possédait le savoirfaire technique et les ramifications commerciales nécessaires. Mais maintenant les grandes sociétés peuvent passer d'une industrie à une autre, en employant leurs propres experts ou en achetant une petite entreprise qui y est déjà établie. Le développement moderne des conglomérats montre clairement que c'est le pouvoir financier, plutôt que les échelles techniques, qui permet aux firmes de s'accroître quant elles sont déjà importantes." [1972, p.171-172]. L'abondance de ressources financières poursuit J. Robinson, leur permet d'une part d'exploiter les avantages spécifiques des différentes économies nationales : "Les grandes sociétés installent des filiales dans de nombreux pays et emploient des travailleurs et des cadres de nombreuses nationalités. Elles sont devenues des entités indépendantes, certaines sont plus grandes et plus puissantes que bien des nations, mais les grandes entreprises capitalistes considèrent qu'il est de leur devoir de 'maximiser leur profit' en cherchant du travail bon marché où elles peuvent le trouver" [quelles sont les questions, op. cit., 1984, p.53]. Elle facilite d'autre part le renforcement du potentiel d'innovation et ainsi, la construction de barrières à l'entrée sur les marchés : "La conception de nouveaux biens est un élément très important dans l'innovation. Ici les grandes entreprises, qui disposent de capitaux abondants ont un grand avantage. Elles peuvent financer des équipes de recherche et expérimenter un grand nombre d'innovations dans l'espoir que l'une d'entre elle se détachera comme étant la meilleure". Cette analyse de Joan Robinson nous semble très actuelle même si certains aspects doivent être aménagés pour rendre compte des stratégies actuelles des grandes entreprises.
L'accroissement de la taille de l'entreprise est aujourd'hui encore largement fonction de leur puissance financière. Les politiques d'ouverture et de libéralisation des marchés mises en place en place dans les années 1970 et 1980 dans les pays industriels puis étendues à l'ensemble des pays moins avancés ont conduit à une exacerbation de la concurrence et à l'extension des marchés sur lesquels s'affrontent les entreprises. Les anciens monopoles nationaux, dont la taille s'était fortement accrue pendant les années de croissance de l'après seconde guerre mondiale ont dû transformer leur stratégie et leur organisation. Comme le fondement de la lutte concurrentielle est devenu la sophistication et le renouvellement rapide de l'offre, la diversification conglomérale qui était destinée à exploiter les capacités de production excédentaires des grandes entreprises a laissé place dans les années 1980 et 1990 au recentrage des firmes sur les activités clés. La puissance financière des entreprises est alors aujourd'hui utilisée non plus pour étendre les activités mais pour renforcer leurs métiers fondamentaux (la conception, la recherche développement, le marketing) par le biais de rachats, fusions et alliances stratégiques et ainsi obtenir une taille "critique" pour les marchés mondiaux. La localisation des activités des firmes multinationales s'effectue alors selon le double principe de rationalisation de la production (localisation des unités de production dans les pays à bas salaires) et de spécialisation scientifique et technologique (installation de laboratoire de recherche dans les pays riches en ressources scientifiques, techniques, financières et humaines). Dans le même temps, pour réduire les coûts liés la taille excessive du "management" ou "coûts bureaucratiques" selon l'expression moderne (E.O. Williamson), les firmes de grande taille donnent leur autonomie juridique à un nombre croissant de métiers (production, services techniques et organisationnels). La signature de contrats (sous-traitance, accords de licences, franchises, etc.) avec les entités indépendantes permet à la firme pivot de garder le contrôle économique des activités déconcentrées.
Un autre aspect de l'actualité de la pensée de Joan Robinson repose sur l'intuition selon laquelle au pouvoir financier des grandes entreprises s'associe leur capacité d'appropriation et de manipulation de l'information : "Le fait de disposer de financement, explique-t-elle permet aux firmes d'agir à leur guise et de manipuler non seulement l'économie de marché mais encore la politique nationale et internationale ('Ce qui est bon pour General Motors est bon pour les États-Unis'). La brèche que ceci crée dans la théorie exposée dans les manuels est bien plus sérieuse que l'abandon, causé par l'introduction de la concurrence imparfaite, de la doctrine selon laquelle les prix sont gouvernés par les coûts marginaux. Elle détruit le fondement de la doctrine qui voudrait que la poursuite du profit répartit les ressources entre des utilisations alternatives pour le bénéfice de la société dans son ensemble" [1976, p.172]. L'innovation quelle que soit sa forme [36] est aujourd'hui le nerf de la concurrence mondiale. Elle naît d'un processus social qui se nourrit de l'interaction d'informations diverses : des informations scientifiques et techniques, issues du travail des scientifiques et des savants, des informations commerciales et concurrentielles qui améliorent la connaissance des marchés et des stratégies des concurrents et des informations financières qui permettent de gérer les placements financiers. La production, la protection et le rassemblement de ces informations stratégiques en "ensembles informationnels", sortes de logiciels complexes qui sont insérés dans les processus de production des biens et services sont des processus délicats et coûteux que seules les grandes entreprises peuvent maîtriser [Laperche, 1998]. L'abondance de leur ressources humaines, financières, scientifiques et techniques leur permet de s'approprier les informations utiles au renforcement de leur compétitivité, de manipuler les consommateurs (imposition de normes de consommation par le biais de la publicité) et les décideurs économiques et politiques (voir les actions de lobbying des grandes entreprises lors des rencontres politicoéconomiques internationales) et d'imposer sur les marchés leurs technologies et leurs biens de consommation comme des normes à adopter sous peine d'être exclus des marchés.
Le monopole, comme l'a bien montré Joan Robinson dans ses différents écrits, n'est pas une exception à la concurrence pure et parfaite, ainsi que l'avait laissé entendre Marshall. Son hérésie, comme nous l'avons ici esquissé ici, va bien audelà et réside selon nous dans une rupture méthodologique dans son appréhension de la dynamique économique ; rupture qui a lieu après la rédaction de L'économie de la concurrence imparfaite [1933] dans lequel on peut toutefois déceler les doutes et intuitions de l'auteur. Cette rupture méthodologique peut être résumée comme l'abandon de la méthodologie et des hypothèses néoclassiques et l'intégration dans son analyse des phénomènes économiques du "temps", de l'"Histoire" qui relèguent l'équilibre dans la préhistoire de l'analyse économique. De cette rupture méthodologique résulte la mise en évidence du fait que la concurrence mène inexorablement à la constitution de grandes entreprises (monopoles ou oligopoles). Malgré son acharnement à s'opposer à l'idéologie marxiste (ou autre), son analyse de la constitution et du comportement des grandes entreprises se rapproche manifestement, sur ce point, de celle de Karl Marx. Si Joan Robinson souligne que les monopoles ne sont pas toujours des parasites, puisque la concurrence entre entreprises de grande taille stimule l'inventivité et la croissance, ce n'est pas pour justifier le mode de production capitaliste mais pour en souligner les contradictions de l'économie de marché et la nécessité de sa régulation. "Laver les mots" c'est l'une des tâches qu'à essayé d'accomplir Joan Robinson l'hérétique, en posant des questions [37] :
  • "Que signifie la croissance ?" "A quoi sert la production ?"
  • A consommer répondent les libéraux ;
  • "La consommation pour qui et pour quoi ?" Rétorque J. Robinson mettant en évidence les inégalités de répartition des richesses et le poids des grandes entreprises dans les décisions d'allocation des ressources.
"Ces questions, conclut Joan Robinson, mettent en jeu tout le système politique et social du monde capitaliste"…
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  CLAPMAN E., On Empty Boxes, The Economic Journal, 1922.
·  LAPERCHE B., Le monopole : une tendance naturelle du capitalisme, Innovations, Cahiers d'économie de l'innovation n° 6 "Karl Marx et la dynamique du capitalisme", 1997.
·  LAPERCHE B., La firme et l'information. Innover pour conquérir, coll. Économie et innovation, L'Harmattan, Paris, 1998.
·  MARX K., Le Capital, Livre I, Éd. de Moscou, 1984.
·  ROBINSON J., L'économie de la concurrence imparfaite (1933), Dunod, 1975.
·  ROBINSON J., Imperfect Competition Revisited, The Economic Journal, sept 1953.
·  ROBINSON J., Essai sur l'économie de Marx, (1971), Dunod, 1977.
·  ROBINSON J., Hérésies économiques (1971), Calman Lévy, 1976.
·  ROBINSON J., Contributions à l'économie contemporaine, Economica, 1984.
·  SRAFFA P., Écrits d'économie Politique, Economica, 1985.
 
NOTES
 
[1]Les développements théoriques des économistes orthodoxes, dit J. Robinson dans l'introduction de Hérésies économiques [1976] (comme le libre échange, la théorie de l'équilibre), sont érigés en "doctrine universelle", mais le problème est que les hypothèses qui sous tendent ces développements ne correspondent pas aux faits historiques, quelle que soit la période envisagée.
[2]J. Robinson, Quelles sont les questions, Journal of Economic Litterature, décembre 1977,1984, p.37
[3]ibid, p.38. En effet, explique J. Robinson dans Hérésies Économiques "Si l'on entend par concurrence une situation dans laquelle chaque producteur peut vendre autant qu'il lui plaît aux prix courants du marché, pour maximiser ses profits, il doit augmenter sa production jusqu'à ce que le coût marginal soit inférieur au prix de vente moyen. Mais si les économies d'échelle font baisser les coûts moyens de longue période au fur et à mesure que la production augmente, le coût marginal reste inférieur au coût moyen. Il ne peut y avoir d'équilibre de longue période avant que la firme établisse un monopole", p.163.
[4]J. Robinson, Préface à la seconde édition, 1969 éd.1975, p. XIII.
[5]A. Marshall, Principles, p.315-316 cité par J. Robinson, 1976, p.67.
[6]J. Robinson, Quelles sont les questions ?, op. cit, dans 1984, p.38.
[7]J. Robinson, Ibid, p.38-39.
[8]Les rendements croissants sont expliqués surtout par les économies externes (liées à l'industrie) mais Pigou introduit également les économies internes à l'entreprise par l'intermédiaire de la définition d'un facteur de production soumis au delà d'un certain seuil d'utilisation aux rendements décroissants : "Une firme, selon cette théorie (taille optimale de Pigou, BL), est constituée par une unité du facteur de production appelé "management" ; au delà d'un certain point ce facteur est soumis à des rendements décroissants quand on l'utilise avec des quantités croissantes des autres facteurs de production, c'est-à-dire le travail et le capital. Il se produit alors des déséconomies dues à la taille trop élevée du management qui font plus que compenser les économies dues à la spécialisation. La courbe de coût moyen de longue période a une forme en U : à l'équilibre, au point minimum de la courbe, le coût marginal de longue période, le coût moyen de longue période et le prix de la marchandise produite sont tous égaux (…). La taille optimale de la firme relativement au marché qu'elle fournit doit être assez petite pour qu'il y ait un nombre suffisamment de firmes de façon que la concurrence puisse jouer" [J. Robinson, 1976, p.164].
[9]J. Robinson, L'histoire contre l'équilibre, dans 1984, p.23.
[10]J.H. Clapman, On Empty Economic Boxes, The Economic Journal, 1922.
[11]P. Sraffa, Les lois de rendements en régime de concurrence [1926, The Economic Journal] dans P. Sraffa, 1985, p.58
[12]J. Robinson, 1933 éd. 1975, p.287.
[13]P. Sraffa, op. cit, p.60.
[14]E.J. Hobsbawn, L'âge des extrêmes. Histoire du Court XXème siècle, éditions complexes, Le Monde Diplomatique, 1999, p.145.
[15]"le degré sera d'autant plus grand que l'élasticité de la demande pour les biens sera faible. Et l'élasticité de la demande sera vraissemblablement d'autant plus faible que la taille de l'unité de contrôle de la branche sera importante", 1933 éd. 1975, p.292. L'exploitation monopoliste des facteurs introduisait un comportement de marge de la part des entreprises et le taux de marge était inversement proportionnel à l'élasticité de la demande par rapport au prix, autrement dit, proportionnel au pouvoir de la firme sur son propre marché, ou à sa position monopolistique.
[16]De possibles complications de ces hypothèses sont mentionnées mais délibérément "négligées" pour simplifier l'analyse : c'est le cas des problèmes aujourd'hui appelés de "gouvernement d'entreprise", c'est-à-dire des problèmes relatifs à la prise de décision dans les sociétés par actions ; c'est le cas aussi de l'impact de la publicité sur la détermination des courbes de demande individuelles…, voir le Chapitre 1 "Hypothèses", 1933, éd.1975 p.15-25.
[17]Dans l'article intitulé "Le temps dans la théorie économique" (Kiklos, vol.33, n°2,1980), J. Robinson déclare que "l'économie ne pourra jamais être une discipline sérieuse au sens où la physique en est une, mais nous pouvons la rendre moins frivole", et cela en "rassemb(lant) les hypothèses relatives au monde dans lequel nous vivons, qui semblent les plus plausibles". Un travail important pourrait être accompli "pourvu que nous renoncions à la définition de grandes lois générales et que nous nous contentions de rechercher comment les choses arrivent", dans 1984, p.67.
[18]"J'affirmais qu'une entreprise pouvait déterminer l'état de la demande pour ses produits par approximations successives, c'est-à-dire que je considérais que les conditions de la demande restaient inchangées durant une période de longueur indéterminée, et je prétendais que des manipulations de prix n'auraient pas d'influence sur les conditions de marché. Toute l'analyse, qui est en réalité la comparaison de positions d'équilibre statique successives, était présentée de façon à ce qu'elle semble décrire un processus se déroulant dans le temps" [1969, éd.1975, p. XIV, XV].
[19]Qui est visible par la préférence quasi unanime des auteurs de manuels et d'ouvrage sur la pensée économique pour la présentation in extenso du modèle de E.H. Chamberlin.
[20]M. Blaug, La pensée économique, Economica, 5ème édition, 1999 (trad. fr.), p.481.
[21]J. Robinson, L'Histoire contre l'équilibre, op.cit, dans 1984, p.18.
[22]Voir notament B. Laperche, Le monopole : une tendance naturelle du capitalisme, Innovations, Cahiers d'économie de l'innovation n°6,1997.
[23]J. Robinson, Essai sur l'économie de Marx, 1971, Dunod, 1977, p.2.
[24]J. Robinson, Quelles sont les questions ?, op. cit., p.35.
[25]J. Robinson, 1976, p.52.
[26]J. Robinson, Marx, Marshall et Keynes, tiré de Essays in Honour of Michael Kalecki, dans 1984, p.134.
[27]J. Robinson, La fonction de production et la théorie du capital, Review of Economic Studies, 1953-1954, dans 1984, p.68.
[28]J. Robinson, 1976, p.170.
[29]J. Robinson, Quelles sont les questions ?, op. cit., 1984, p.39
[30]K. Marx, Le Capital, Livre I, éditions de Moscou p.592-593
[31]J. Robinson, 1976, p.169-170.
[32]voir par exemple E. Mandel, Traité d'économie marxiste, éditions Sociales, Paris, 1972 ; P. Baran, Économie politique de la croissance, Maspero, Paris, 1967.
[33]E.J. Hobsbawn, op. cit., p.146.
[34]A.A. Berle, C.G. Means, The Modern Corporation and The Private Property, New York, 1932.
[35]Ainsi qu'elle le rappelle en 1977, "Aucune théorie simple ne peut rendre compte des multiples aspects de l'évolution d'une économie de libre entreprise. Les méthodologies de l'éthologie sont plus appropriées que les mathématiques à l'étude de l'activité économique et il est vrai que nous savons beaucoup de choses sur l'histoire naturelle de la vie des entreprises grâce à des études d'économie industrielle, de gestion financière et des conditions de travail. Mais ces connaissances ne peuvent être correctement exploitées s'il faut les compresser dans une formule qui gomme la distinction entre le futur et le passé", J. Robinson, Quelle sont les questions, op. cit. dans 1984, p.41.
[36]Nous retenons ici la définition de Schumpeter de l'innovation, comme nouvelle combinaison de moyen de production, qui peut prendre des formes multiples : nouveau bien et service, nouvelle organisation, ouverture d'une nouvelle source de matière première, nouveau débouché, voir J.A. Schumpeter, Théorie de l'évolution économique, 1912, Dalloz, Paris, 1935.
[37]Adapté de Quelles sont les questions ?, op. cit., dans 1984, p.58.
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K. Marx, Le Capital, Livre I, éditions de Moscou p.592-593 Suite de la note...
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