2001
INNOVATIONS
Discrimination par les prix et concurrence imparfaite, les apports de Joan Robinson
Arnaud Diemer
CERAS, Université de Reims
La théorie moderne de la discrimination par les prix a largement
hérité des travaux d'Arthur Cecil Pigou (1920) et de Joan Robinson
(1933). En consacrant deux chapitres de son ouvrage The Economics of
Imperfect Competition au problème de la discrimination du troisième
degré, Robinson a examiné les conditions nécessaires à la discrimination
(pouvoir de marché, homogénéité des produits, élasticités différentes de
la demande des consommateurs aux prix, absence de transferts de la
demande et des biens) et présenté une analyse graphique des décisions du
monopole discriminant, lesquelles ont été retranscrites dans les manuels
de microéconomie (Varian, 1996). La discrimination par les prix est
définie comme l'acte de vendre le même article, produit sous un même
contrôle, à différents prix à différents consommateurs. Discriminer revient alors à pratiquer des prix élevés pour certains consommateurs mais
également à fixer des prix faibles pour d'autres
The modern theory of
price discrimination has widely inherited from the work of Arthur Cecil
Pigou (1920) and of Joan Robinson (1933). Devoting two chapters of her
book The Economics of Imperfect competition to the issue of third
degree of discrimination, Robinson examined the necessary conditions to
discrimination (market power, products homogeneity, different elasticity
of consumers demand to prices, absence of demand and goods transfers)
and presented a graphic analysis of discriminate monopoly decisions,
which have been included in microeconomics manuals. Price
discrimination is defined as the action of selling a same article, with a
same control, at different prices to different consumers. Then, to
discriminate means to apply high prices to some consumers but also to
fix lower prices to others
Assimilant la discrimination par les prix à une imperfection de la concurrence, Joan Robinson (1933) avance
dans son ouvrage The Economics of Imperfect Competition :
"(qu')il est souvent possible et profitable pour un monopoliste de vendre un seul bien à différents prix et à différents
acheteurs. Cela peut se produire lorsqu'il vend sur différents
marchés séparés les uns des autres, de telle manière que les
quantités vendues sur le marché le moins cher ne peuvent
être achetées et revendues sur le marché le plus cher, et que
les clients sur ce dernier ne peuvent se transférer sur le marché le moins cher pour bénéficier du prix plus faible [1975,
p.169].
La discrimination par les prix serait ainsi définie comme
"L'acte de vendre le même article produit sous un même
contrôle à différents prix suivant les acheteurs" [1975,
p.169]. Une telle définition, proche de la discrimination du
troisième degré illustrée par Pigou [1904,1905,1920],
souligne d'une part qu'il existerait différents degrés de discrimination (fonction de la segmentation du marché et des
transferts biens/demandes), d'autre part que la discrimination
par les prix reposerait sur trois conditions importantes : l'existence d'un pouvoir de marché, l'homogénéité des biens et
services, ainsi que la différenciation des prix.
Nous présenterons dans ce qui suit, ce qui fait l'originalité
des travaux de Joan Robinson, à savoir les conditions propices à toute pratique discriminatoire, la comparaison en
termes de production du monopole simple et du monopole
discriminant, enfin les conséquences de la discrimination sur
le bien être de la société.
LES CONDITIONS DE LA DISCRIMINATION PAR LES
PRIX
Dans le chapitre 15 de son ouvrage The Economics of
Imperfect Competition, Joan Robinson insistera sur trois
conditions nécessaires à la discrimination par les prix : le
pouvoir de marché, l'homogénéité des produits et les élasticités de la demande par rapport au prix.
Le pouvoir de marché est caractérisé par un monopole
discriminant
[1] ou la coalition de vendeurs concurrents : "c'est
seulement si tous les vendeurs sont coalisés ou s'ils sont
d'accord entre eux qu'ils peuvent tirer avantage des barrières
entre les différentes parties du marché pour pratiquer des
prix différents pour un même objet... Lorsqu'un vendeur n'est
pas soumis à une concurrence serrée ou lorsqu'il y a un accord entre des vendeurs concurrents, une discrimination par
les prix peut se produire" [1975, p.170]. Ce pouvoir sera
d'autant plus important que le(les) vendeur(s) sera(seront)
capable(s) d'identifier avec précision la demande des acheteurs, et de dresser des obstacles aux transferts des demandes. Ainsi comme le rappelle Robinson "le cas le plus courant (de discrimination) est celui de la vente directe de services lorsqu'il n'y a pas de possibilités de transfert d'un marché
à l'autre. Par exemple les chirurgiens différencient leurs honoraires en fonction de la richesse du patient"[1975, p.170].
Notons que la segmentation du marché peut aussi bien
reposer sur la mise en place de barrières tarifaires que sur
l'existence de barrières naturelles (espace, temps). Dans ce
dernier cas, ce sont les caractéristiques du marché, et non la
position originelle du vendeur, qui instaurent un véritable
pouvoir de marché : "(La discrimination se produit) lorsque
les marchés sur lesquels le monopoliste vend sont séparés
les uns des autres géographiquement ou par des barrières tarifaires, de sorte que le transfert de marchandises d'un marché au prix bas à un marché cher entraînerait des dépenses
considérables" [1975, p.170].
L'homogénéité des biens, telle qu'elle préfigure dans les
travaux de Robinson, présente deux caractéristiques.
"L'article vendu" est d'une part mis en relation avec le service demandé par les acheteurs, ce qui fait dire à Robinson
[1975, p.170] que "la discrimination peut se produire lorsque
différents groupes d'acheteurs demandent le même service
mais en relation avec des biens nettement différents", d'autre
part décomposé en différentes marques susceptibles de diviser le marché en plusieurs sous-marchés.
La ruse qui caractérisait la différenciation des prix de
Dupuit
[2] [1844,1849] et Walras [1874], est également présente chez Robinson lorsque le vendeur cherche à faire éclater le marché de façon artificielle pour rendre la discrimination possible : "Les différentes marques d'un même article,
qui sont absolument semblables, peuvent être vendues
comme étant des qualités différentes sous des noms et des
étiquettes qui incitent l'acheteur riche et snob à se différencier de l'acheteur pauvre ; de cette manière, le marché est
éclaté et le monopoliste peut vendre ce qui est en fait la
même chose à différents prix". Notons ici que le terme
"brands" largement utilisé par Robinson, n'est pas un synonyme de biens différenciés puisqu'il peut y avoir plusieurs
modèles sous une même marque (c'est le cas de la différenciation des produits) comme des produits identiques sous
des marques différentes
[3].
La différenciation des prix, quant à elle, est à rapprocher
du concept d'élasticité. Ainsi, comme le souligne Robinson
[1975, p.171], "si le monopoliste peut vendre le même bien
sur des marchés séparés, il aura évidemment avantage à y
pratiquer des prix différents, si les élasticités de la demande
sur les marchés séparés ne sont pas les mêmes". Un système
de prix optimal implique que le monopoleur pratique le prix
le plus élevé sur le marché le moins élastique (e faible) et le
prix le plus bas sur le marché le plus élastique (e élevé).
La notion d'élasticités différentes de la demande totale est
un des points essentiels
[4] de la théorie de la discrimination :
"les prix dépendent des élasticités de la demande sur les
marchés séparés aux prix qui y sont pratiqués et seront rangés dans le même ordre que ces élasticités. Cela découle de
la formule : Prix = Revenu marginal/(1-1/e), où e est l'élasticité de la demande, car le revenu marginal est le même sur
tous les marchés" [1975, p.176]. Si les courbes de demande
sur les différents marchés étaient iso-élastiques, c'est-à-dire
que pour n'importe quel prix, l'élasticité de la demande serait
la même sur les différents marchés, le même prix serait
pratiqué sur chacun des marchés.
Ces trois conditions étant réunies, Robinson montre, à
travers une comparaison entre la production du monopole
simple (lorsqu'il n'y a qu'un prix pour un bien) et la production du monopole discriminant (lorsqu'il y a plusieurs
prix pour le même bien), dans quelle mesure, une entreprise
est susceptible de mettre à profit une stratégie de discrimination.
DU MONOPOLE SIMPLE AU MONOPOLE
DISCRIMINANT
Supposant qu'un monopole vende son bien à un seul prix
sur un vaste marché et qu'il se rende compte que la demande
totale qui lui est adressée, peut se subdiviser en deux types
de demande bien distinctes, Robinson cherche à répondre à
la question suivante : "comment modifier les prix sur les
deux marchés ?".
Si les élasticités de la demande au prix sur les deux sous-marchés sont effectivement différentes, le monopoleur décidera d'augmenter la production sur le marché où le prix est
le plus élevé (marché le moins élastique) et de diminuer la
production sur le marché où le prix est le plus bas (marché le
plus élastique). Reste à savoir, selon Robinson, si la quantité totale produite par le monopoleur augmentera, diminuera
ou restera inchangée lorsque la politique de discrimination
sera introduite. Ceci peut être démontré à l'aide du graphique
ci-dessous.
Si les courbes de demandes sont des droites ( D D1 2, sur
le graphique) ou ont des convexités, ou des concavités semblables, la production du monopole discriminant est égale à
celle du monopole simple. En effet le monopole qui discrimine peut égaliser ses recettes marginales Rm
1 et Rm
2 avec
le coût marginal de la production totale (laquelle est égale au
revenu marginal du monopole simple). Celui-ci diminuera sa
production sur le marché 2 et augmentera sa production sur
le marché 1. Joan Robinson fait remarquer que ceci dépend
de l'hypothèse où les deux marchés sont desservis sous le
même régime. Or cette hypothèse est "irréaliste" puisque la
discrimination sert typiquement à ouvrir de nouveaux marchés et ainsi à augmenter les ventes
[5].
Dans le cas où les courbes de demande ne sont pas des
droites, si la courbe de demande la plus élastique est concave ( D3 ) (f''(x) > 0), la hausse de la production résultant de
la discrimination sur ce marché sera plus grande que
lorsqu'il s'agissait d'une droite (a contrario, si la courbe de
demande la moins élastique est concave, la baisse de la
production sera plus importante que pour une droite). De
même, si la courbe de demande la moins élastique est
convexe ( D4 ) (f''(x) < 0), la baisse de la production sur ce
marché résultant de la discrimination sera moins importante
que pour une droite (si la courbe de demande la plus
élastique est convexe, la hausse de la production sera
inférieure à celle d'une droite). Par conséquent, "si la courbe
de demande la plus élastique est concave et/ou si la courbe
de demande la moins élastique est convexe (ou une droite),
la hausse de la production sur l'un des marchés sera supérieure à la baisse sur l'autre marché"[1975, p.181]. Dès lors
la production totale sera plus grande en situation de discrimination qu'en situation de monopole.
Enfin, dans le cas de deux courbes concaves ou convexes,
Robinson utilise le concept de Concavité Ajustée
[6] de la
Fonction de Demande du Marché, défini par la formule mathématique suivante :
eq2(d2f/dq2), afin de comparer la
courbure relative des fonctions de demande sur les deux
sous-marchés et de déterminer laquelle est plus concave ou
convexe
[7]. Dès lors, si les deux courbes sont concaves, la
production sera plus élevée (faible) dans le cas de la discrimination si
eq2(d2f/dq2) est plus grand pour la courbe la
plus élastique (la moins élastique). Si les courbes sont convexes, la production issue de la discrimination sera plus
importante (faible) si
eq2(d2f/dq2) est numériquement
plus grand pour la courbe la plus élastique (la mois
élastique).
Ces résultats, selon Robinson, peuvent être généralisés à
plus de deux marchés, à condition que tous les marchés
puissent être divisés en deux catégories sur la base d'élasticités différentes : "ceux pour qui l'élasticité de la demande
au prix de monopole simple est supérieure (et où la
discrimination abaisse le prix), et ceux où elle est inférieure
(où la discrimination fait augmenter le prix)". A l'opposé,
lorsque les élasticités ne sont pas significativement différentes, la discrimination par les prix devrait diminuer la
production. Greenhut et Ohta (1976) ont montré que si l'on
supposait une élasticité constante (les auteurs ont en fait
fixé des valeurs sensiblement différentes pour β et μ , tel que
β = 3 et μ = 2.5) pour deux fonctions de demande
( soit p1 = q1-1/β et p2 = q2-1/μ ⇔ q1 = p1-1β et q2 = p 2-μ) et
des concavités ajustées égales à ( 1 + 1/)p ( 1 + 1/)p, alors
la fonction la plus élastique aurait la concavité la moins
ajustée et la discrimination par les prix entraînerait une
hausse de la production.
Ayant comparé la production du monopole discriminant à
celle du monopole simple, Robinson va chercher à étudier,
dans le chapitre 16 intitulé "Conséquences de la discrimination par les prix", dans quelle mesure une discrimination
par les prix est dangereuse ou avantageuse pour le client du
monopole et pour la société dans son ensemble.
DISCRIMINATION PAR LES PRIX ET BIEN ÊTRE
Loin de blâmer systématiquement la pratique de la discrimination, Robinson considère qu'elle peut rendre d'immenses services à la société :
- Lorsque les conditions sont telles que la production du
monopole discriminant est supérieure à celle du monopole
simple, la discrimination par les prix pourra être également
favorable aux clients du marché le moins élastique (c'est-à-dire ceux qui paient le prix le plus élevé) si les coûts
marginaux sont décroissants. En d'autres termes, la variation
de la production induite par les possibilités de discrimination
devra être supérieure à la variation de coût de la dernière
unité produite. Robinson souligne toutefois qu'il est impossible de dire réellement si la discrimination est dommageable aux intérêts des clients, en comparaison avec le prix
de monopole simple. Cela nécessiterait de s'identifier à l'un
ou l'autre des deux groupes de consommateurs, or comment
comparer les gains d'un groupe aux pertes de l'autre (même
si une amélioration du bien être de la collectivité passe par
un prix élevé pour le groupe le plus pauvre et par un prix
faible pour le groupe le plus riche).
- Comme le revenu marginal est supérieur en discrimination de prix à ce qu'il est en situation de monopole simple,
Robinson [1975, p.190] rappelle qu'il peut y avoir des cas où
il n'y aura pas de production du tout si la discrimination est
impossible.
Si par exemple la courbe de recette moyenne se trouve
au-dessus de la courbe de demande du produit, aucun profit
ne sera possible avec un prix unique. Si par contre, en situation de discrimination
[8], la courbe de coût moyen se trouve
en certains points en dessous de la courbe de recette moyenne, alors il sera possible de réaliser un profit et produire une
certaine quantité de biens.
Si l'introduction de la discrimination par les prix, à partir
d'une égalisation du revenu moyen avec le coût moyen, est
judicieuse lorsqu'elle entraîne la réalisation d'une certaine
production et d'un gain pour la collectivité, Robinson [1975,
p.191] note que cette règle ne se justifie pas de la part d'une
entreprise dont les investissements à long terme (exemple du
chemin de fer) ont été réalisés dans le passé et qui continuerait à fixer des prix discriminatoires pour augmenter son
profit : "Du point de vue de la société, il est seulement
nécessaire que le groupe réalise un profit suffisant pour
maintenir l'efficacité de ses usines, et non pas un profit qui
devrait être suffisant pour justifier l'investissement initial"
[1975, p.191]. En d'autres termes, seul le principe de l'égalisation de la recette marginale avec le coût marginal devrait
être retenu dans ce cas
[9].
– Enfin, rejoignant les conclusions de Dupuit [1853], Robinson [1975, p.193] dénoncera le gaspillage engendré par
l'imposition d'un prix unique par un monopole : "Avec un
prix unique, la production maximale sera atteinte, lorsque
les coûts moyens sont décroissants, si le prix imposé est celui pour lequel le prix de demande est égal au coût moyen.
Cela implique cependant un gaspillage, car il y a une plage
de productions considérable de celle où le prix de demande
est égal au coût moyen, sur laquelle le prix de demande
dépasse le coût marginal... Ce gaspillage peut être partiellement éliminé et l'on peut réaliser une production plus
importante, à condition de pouvoir imposer une discrimination par les prix".
Dès 1933, Joan Robinson présentait une étude standard
de la discrimination du troisième degré par un monopole faisant face à des marchés séparés. La discrimination par les
prix reposait sur des conditions très restrictives : structure de
marché monopolistique, élasticités différentes, revente impossible ou coûteuse… Dans les années qui ont suivi, le
cadre de référence et le champs d'application de la discrimination [Tirole, 1993] ont profondément évolué de manière à
inclure toutes les pratiques commerciales qu'un monopole,
protégé de l'entrée, pourrait utiliser pour augmenter ses profits [Glais, 1992].
La différenciation des produits [Encaoua, 1989 ; Chevalier, 1995] a souligné que le vendeur pouvait jouer sur les
caractéristiques des biens (variétés, lignes de produits,
qualité) afin de capter la plus grande partie du surplus du
consommateur. Le vendeur devenait un fin stratège qui
associait la gestion financière (la prolifération des marques
génère une hausse des coûts fixes) à la gestion commerciale
du produit (le vendeur doit éviter toute forme de cannibalisation de ses ventes). La différenciation des prix a
permis de préciser les véritables bases de la relation coûtprix et d'identifier de manière précise toute trace de discrimination (ainsi la discrimination ne peut se résumer à une
variation des prix, et inversement toute variation des prix ne
signifie pas nécessairement qu'il y ait discrimination). Finalement, la discrimination par les prix a été définie comme le
transfert de surplus - du consommateur au producteur – obtenu par la vente de biens identiques ou différents à des taux
de marque différents [Diemer, 2000b]. Les conditions de
discrimination ont été réduites à leur plus simple appareillage : asymétrie d'informations, absence de transfert de la
demande et des biens, élasticités différentes d'un marché à
l'autre (l'interdépendance des marchés et les principes
d'autosélection ont depuis assoupli cette dernière condition).
Toutefois, les principes de la théorie du monopole sur
lesquels l'édifice entier de la discrimination était basé, n'ont
pas été ébranlés. L'équilibre partiel continue à être privilégié
au détriment de l'équilibre général (même si le modèle de
marchés allaisien introduit la discrimination à partir d'une
somme d'équilibres partiels). Les champs d'investigation oligopolistique et concurrentiel de la discrimination restent encore inexploités par les manuels de microéconomie [Gabszewicz, Thisse, 1989]. L'hypothèse selon laquelle les vendeurs fixent leurs prix tandis que les acheteurs agissent comme des price-taker, est toujours d'actualité. Le monopole
détient le pouvoir de négociation et la discrimination inversée (la capacité du client à marchander) n'a pas fait l'objet
d'une étude approfondie. En d'autres termes, les travaux de
Robinson, font encore figure de référence dans la compréhension et l'analyse des phénomènes discriminatoires.
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[1]
Si l'ouvrage de Joan Robinson a le mérite de préciser ce que l'on entend par
discrimination par les prix (et de proposer une définition), il présente
cependant l'inconvénient d'associer cette pratique au monopole discriminant
(le même reproche peut être adressé à Pigou [1920, p.275]). Outre son côté
péjoratif, ce dernier est analysé comme un cas spécial de la littérature économique, qui ne peut être appréhendé qu'après la discussion sur le monopole
simple [Phlips, 1988, p.135]. Or il peut être soutenu que la discrimination
soit le résultat de pratiques commerciales courantes, et que la non discrimination soit simplement un cas limite de la discrimination [Leontieff,
1940, p.496]. Dès lors, bien que la discrimination parfaite (appropriation totale du surplus du consommateur par le vendeur) ne se rencontre pas souvent
dans la réalité, il n'est pas évident que les facteurs travaillant contre la discrimination, empêchent les théoriciens de prouver son existence.
[2]
Diemer [1999,2000a].
[3]
Lancaster [1979, p.26] souligne cette distinction dans son ouvrage "
Variety,
Equity and Efficiency ". En marketing, des marques différentes sont assimilées à des biens différents aux yeux du consommateur, même si elles sont
identiques quant au nom ou au packaging.
[4]
Rappelons cependant que Robinson ne considère que le cas où la courbe de
demande sur chaque marché séparé est indépendante des prix pratiqués sur les
autres marchés. Cebula [1980] montre que lorsque les marchés sont interdépendants, un producteur peut pratiquer une politique discriminatoire
même si les élasticités de la demande par rapport aux prix sont identiques.
[5]
Greenhut et Ohta [1972] ont montré que la discrimination spatiale par les
prix menait (et ceci indépendamment de l'inclinaison ou/et du niveau de coût
marginal, ou encore d'une hypothèse sur les courbes de demande linéaire...) à
des profits et une production plus élevés que dans le cas d'un prix uniforme.
En effet, tandis qu'un vendeur seul ne peut pas desservir les marchés spatiaux
pour lesquels le coût de frêt est prohibitif, il est clair que les acheteurs les
plus éloignés peuvent être approvisionnés par un monopole discriminant. Il
lui suffit de réduire les demandes nettes des acheteurs (les plus éloignés) en
absorbant une partie de leur coût de transport.
[6]
La propriété de la courbe qui la rend plus ou moins concave, appelée
concavité ajustée de la courbe de demande, est son élasticité (prix du
monopole simple) multipliée par le carré de la production du monopole
simple sur ce marché séparé, multipliée par la vitesse de changement de la
pente de la courbe de demande.
[7]
Schmalensee [1981, p.245] observait cependant que "
si toutes les fonctions
de demande étaient strictement concaves ou convexes..., il n'y avait
apparemment aucun moyen de conclure si le monopole discriminant
augmenterait ou diminuerait sa production totale".
[8]
Voir également la démonstration de Pigou [1920, p.287] à propos de la
discrimination parfaite.
[9]
Dans le cas des transports, cette opposition n'est pas sans rappeler la querelle qui s'est développée entre les partisans de la tarification au coût marginal
et les partisans d'une tarification au coût moyen. Dans leur ensemble, les libéraux anglo-saxons comme Maurice Allais, estiment que la perte d'efficacité
liée à l'absence de pression sur la diminution des coûts moyens est plus importante que la perte liée à un écart au coût marginal. Aux traditionnelles
market failures sont ainsi opposées les
public failures.