2001
INNOVATIONS
Le progrès technique chez Joan Robinson : un essai de systématisation et de formalisation
[1]
Claudia Heller
UNESP/FCLAr, Universidade Estadual Paulista (Brésil)
Cet article traite des contributions de Joan Robinson sur la question
du progrès technique et de sa tentative de traiter ce sujet en conformité
avec la théorie keynésienne de l'emploi et de la distribution des revenus,
principalement sur le long terme. Cet article a pour but d'examiner cet
aspect de son travail et d'établir une systématisation et une formalisation
de son approche. De même, cet article expose les problèmes qu'elle a
rencontrés – et qu'elle n'a pas toujours résolus. Au travers de ces principales contributions, cet article conclut qu'elle a utilisé différents critères
de classification des innovations et qu'ils dépendaient des situations
spécifiques décrites dans les modèles dans lesquels elle a utilisé la
classification
This paper deals with Joan Robinson's contributions to
the issue of technical progress and her attempts of treating this subject in
accordance to the Keynesian theory of employment and income
distribution, mainly in the long run. This paper aims to review this aspect
of her work and to establish a systematisation and a formalisation of her
approach. At the same time the paper exposes the problems she faced –
and did not always solve. Looking through her main contributions, the
paper concludes that she used different criteria for the classification of
innovations and that they depended on the specific situations described
by the models in which she used the classification
Joan Robinson est l'une des plus importantes économistes
de ce siècle. Elle a contribué, expliqué, critiqué, étendu et
rénové les idées centrales de la "Révolution Keynésienne",
dont le principal véhicule de la Théorie Générale de
l´Emploi, de l'Intérêt et de la Monnaie, publié en 1936 par
John Maynard Keynes. Robinson a traité de tant d'aspects
tellement variés de la théorie économique qu'il est aisé de
comprendre pourquoi ses rares écrits sur le progrès
technique n'ont pratiquement pas été pris en compte. Ce fait
peut être expliqué par l'échec relatif de sa tentative de traiter
un sujet aussi complexe dans le cadre de la théorie keynésienne à long terme. En outre, Robinson a rarement traité ce
thème de façon systématisée. Cet article a pour but de revoir,
systématiser et formaliser l'approche du progrès technique
dans la théorie de J. Robinson, et montrer quelles ont pu être
les difficultés auxquelles elle s'est heurtée, sans d'ailleurs
pouvoir toujours les résoudre.
Dans cet article nous utiliserons les symboles suivants :
W pour les salaires, P pour les profits et Y pour le produit
(ou les revenus). K représente le facteur de production
capital et L le facteur travail. Les termes "1" et "2" surélevés
indiquent les valeurs avant et après l'introduction des
innovations ; les indices "I" et "II" indiquent, respectivement, le secteur d'investissement et le secteur de consommation, et les lettres "α", "β", "γ" et "δ" représentent les
techniques "alpha", "beta", "gama" et "delta".
LA TAXONOMIE INTUITIVE ET LA PREMIÈRE
TENTATIVE DE FORMALISATION
Le premier travail dans lequel Robinson évoque le
progrès technique s'intitule
The Long Period Theory of
Employment (1936). Il consistait en "... un essai d'application des principes de la
Théorie Genérale de Keynes à
certains problèmes spécifiques" (1937 : v) et avait pour but
de développer une théorie de l'emploi à long terme et
d'aborder le double caractère de l'investissement, c'est-à-dire
en tant que demande et en tant que création de capacité de
production. De tous les articles qui composent le livre
Essays in the Theory of Employment (1937) celui sur
l'emploi est le plus important, constituant le "plat de résistance" de l'ouvrage
[2], et fait jusqu'à maintenant l'objet de
controverses
[3].
L'argument central de Robinson peut être résumé comme
suit : dans la théorie de Keynes, qui se reporte essentiellement au court terme, une chute du taux d'intérêt tend à
stimuler la création d'emplois, parce que la baisse des
intérêts accroît relativement l'efficacité marginale du capital
en même temps qu'elle diminue le coût de cet investissement. Comme on suppose que le "stock du capital" est fixe,
la réduction du taux d'intérêt n'a comme effet que l'accroissement de la production et de l'emploi, en même temps que
le niveau de la capacité de production inutilisée baisse.
Mais, à long terme, une baisse du taux d'intérêt donne
aussi la possibilité d'un investissement net positif en biens
d'équipement, qui peuvent être des substituts de maind'œuvre dans certains secteurs et branches ; le niveau de
l'emploi peut donc baisser. Mais, l'emploi peut aussi
augmenter par l'expansion même du secteur et des branches
de biens d'équipement. Ces effets contraires peuvent, ou
non, se compenser. Cela signifie qu'il est impossible de prévoir les effets d'une diminution du taux d'intérêt sur l'emploi
à long terme sans prendre en compte la possibilité de
substitution du travail par le capital et les effets de
l'évolution de l'emploi sur la distribution des revenus et la
propension à consommer.
"... une augmentation du niveau de l'emploi n'est pas
forcément la conséquence d'une chute du taux d'intérêt
puisque ... il y a trois stades auxquels le processus peut être
interrompu. En premier lieu, une diminution du taux d'intérêt
peut accroître le désir d'épargne et, ainsi, diminuer le revenu
total. Ensuite, le changement dans la distribution des revenus
peut ne pas être favorable à la force de travail et, ainsi,
tendre à diminuer le revenu total. Troisièmement, bien que le
revenu total augmente, l'emploi peut baisser à cause d'une
augmentation du produit per capita". (1936 : 89).
Le procédé analytique est aussi employé dans le cas des
altérations de la propension à épargner, de la politique
fiscale, de la taille et de la composition par tranches d'âge de
la population, du degré de monopole et du progrès technique. En ce qui concerne le progrès technique, Robinson
propose une taxonomie des "inventions" (limitées à de nouveaux moyens de production) et les répartit entre neutres,
économisant du capital et économisant du travail, selon un
critère comparant la participation relative du capital et du
travail dans le produit (ou revenu) avant et après l'introduction des "inventions".
Le caractère neutre ou biaisé des innovations est lié à la
modification (ou non) de la distribution des revenus, à la
modification (ou non) du niveau des revenus et à la modification (ou non) du niveau de l'emploi. Une innovation sera
neutre quand elle n'affectera pas les parts relatives du revenu, alors qu'une innovation qui économise du capital (ou du
travail) reduit la part relative des profits (ou du salaire) et accroît celle des salaires (ou du profit) dans le revenu agrégé.
Bien que, en général, les innovations tendent à élever le
niveau de production, leurs effets à long terme dépendent
aussi de leurs effets sur la distribution des revenus. Cette
étape du raisonnement repose sur le concept de propension à
consommer et sur l'hypothèse selon laquelle les classes à
faibles revenus ont une plus grande propension à dépenser.
Ainsi, une innovation qui économise du capital doit accroître
la production puisqu'elle diminue la propension "agrégée" à
épargner ; par analogie, une innovation qui économise du
travail doit réduire la production.
Cependant, l'effet final sur le niveau de l'emploi à long
terme dépend aussi de la combinaison de deux facteurs
supplémentaires : l'amélioration de la technique (la possibilité d'élever le niveau de production sans changer la quantité
de facteurs utilisés) et l'intensification du capital (l'augmentation du ratio capital/travail). Ensemble, les deux processus
tendent à élever le ratio capital/travail, réduisant l'emploi
relatif. Donc les conséquences sur le niveau de l'emploi
dépendent aussi de la nouvelle "combinaison de facteurs"
consubstantiée dans les innovations. Ajoutant cela aux considérations faites quant aux effets sur la distribution des
revenus, Robinson conclut qu'il n'est pas possible de déterminer a priori son impact sur le niveau de l'emploi à long
terme.
De la même façon que les innovations tendent généralement à élever le niveau de la production, l'investissement
tend généralement à élever le niveau de l'emploi. Mais
l'investissement qui incorpore des innovations excessivement "économisant de main-d'œuvre" tend à réduire
l'emploi, par ses effets immédiats (la réduction du nombre
de travailleurs employés) et par ses effets indirects (lorsque
la part relative des salaires dans le revenu agrégé diminue).
Par ailleurs, si d'un côté tous les investissements n'impliquent pas forcément une innovation, d'un autre côté toute
innovation suppose la réalisation d'un investissement. Ainsi,
même les innovations qui augmentent la part des profits
dans le revenu et qui, donc, à travers l'élévation de la
propension à consommer de la collectivité, réduisent la
production, peuvent s'accompagner d'un investissement net
positif – et d'une augmentation du niveau de l'emploi.
Robinson conclut ainsi que tant que l'investissement ne
cesse pas, il y a un premier effet positif sur le niveau de
l'emploi et que cet effet peut être maintenu à travers un flux
raisonnablement permanent d'innovations de tous genres.
"L'effet immédiat des innovations sur l'emploi dépend de
la mesure dans laquelle la nouvelle machine est le produit de
l'investissement net et non pas seulement le résultat de
l'utilisation des fonds d'amortissement d'anciennes fabriques
visant la mise en place de nouvelles. On peut supposer en
général que, sauf s'il s'agit d'innovations qui économisent
beaucoup de capital, une période d'investissement net positif
suivra les innovations... car toutes, mis à part celles qui
économisent le plus de capital, demandent une élévation du
capital per capita, alors que la réduction de la production
totale qui vient de l'augmentation de la propension à
épargner ne sera pas immédiatement prévisible. Le premier
effet des innovations consiste donc, probablement, en une
augmentation de l'emploi, même si elles doivent faire chuter
ce dernier à long terme, et une succession suffisamment
rapide d'innovations, qui n'économisent pas trop de maind'œuvre, pourrait éviter que le niveau d'investissement ne
retombe à zéro" (1936 : 97-98).
Une des conclusions importantes de cet essai est que le
progrès technique ne provoque pas forcément de chômage. Il
ne faut lui attribuer cette responsabilité que lorsqu'il s'agit
d'un simple renouvellement des stocks de capital obsolète
(investissement net nul) et/ou d'une innovation "économisant
excessivement de travail". Une telle situation serait, pour
Robinson, tout à fait exceptionnelle.
Parmi la quarantaine de commentaires publiés sur Essays
in the Theory of Employment, l'un d'entre eux mérite d'être
cité car il a exercé une forte influence sur Robinson et, on
peut le dire, l'a conduite à développer une ligne d'analyse
qui, bien que prometteuse, s'est en fait révélée très complexe
et peu satisfaisante. Il s'agit des commentaires faits par
Harrod (1937). Il demande des explications à Robinson
quant à la façon d'évaluer le "volume de capital" (ou "stock
de capital") et exige qu'elle définisse un moyen de mesurer,
avec une plus grande précision, les impacts du progrès
technique sur la distribution et le niveau des revenus, tout
comme le niveau de l'emploi, qu'elle ne faisait que décrire
verbalement et de façon intuitive. Sa tentative de répondre à
cette critique la fit rechercher une reformulation de la
fonction de production et s'interroger sur la signification et
l'évaluation du capital – thèmes qui font l'objet de la célèbre
"controverse de Cambridge".
Harrod propose aussi une classification des innovations
en fonction de leurs effets directs sur le ratio capital/produit
et établit une relation de causalité quant à leurs effets sur le
niveau de l'emploi différente de celle que suggère Robinson.
Robinson classe les innovations à travers le critère de
distribution des revenus ; celle-ci devient le facteur déterminant de la variation de la production et de l'emploi à long
terme (par le principe de la demande effective), alors que
pour Harrod c'est la variation de la production qui détermine
la distribution des revenus et, par conséquent, le niveau de
l'emploi. Dans cette logique, si l'innovation provoque une
augmentation de la relation capital/produit, la part des salaires dans le revenu doit diminuer et, par conséquent, l'emploi
diminue (et vice-versa). Le niveau de l'emploi reste le même
s'il n'y a pas de changement du ratio capital/produit et, dans
ce cas, la distribution des revenus reste aussi inchangée.
Dans le Tableau 1, la classification de Robinson se base
sur la distribution des revenus et celle de Harrod passe par le
rapport capital/produit (une sorte de "coefficient technique"). La dernière ligne montre que, sans tenir compte des
questions relatives à la propension à consommer (par
exemple), les deux définitions semblent mener à la même
conclusion.
Classification du progrès technique selon Robinson (1936) et Harrod (1937 )
neutre Économisant du capital Économisadu travail
Classification du progrès technique selon Robinson (1936) et Harrod (1937 )
neutre Économisant du capital Économisadu travail
Robinson (1936) W2 /Y2 = W1 /Y1 W2 /Y2 > W1 /Y1 W2 /Y2 < W1 /Y1
et P2 /Y2 = P1 /Y1 et P2 /Y2 < P1 /Y1 et P2 /Y2 > P1 /Y1
Harrod (1937) K2 /Y2 = K1 /Y1 K2 /Y2 < K1 /Y1 K2 /Y2 > K1 /Y1
Impact sur sans
l'emploi changement augmentation diminution
Robinson répondit aux critiques de Harrod sur l'évaluation du capital dans "The Classification of Inventions"
(1937-38). Elle suggère que le capital soit évalué en termes
de coûts : deux stocks de capital sont égaux s'ils coûtent la
même somme d'argent. Elle propose que l'évaluation soit
faite à partir du coût du bien d'équipement le plus efficace,
mais elle laisse clairement entendre qu'il reste plusieurs ambigüités et difficultés concernant la "mesure du capital".
Dans ce même article, Robinson "traduit" la classification
proposée par Harrod en termes d'élasticité de substitution
des facteurs et accepte la classification que celui-ci suggère.
Ceci est dû à la volonté des deux auteurs d'établir les bases
d'une théorie keynésienne de long terme mais cela appauvrit
considérablement leur approche de la question. Le débat ne
s'est pourtant pas éteint et il resta une différence importante
entre les auteurs qui est illustrée par la grande attention que
Robinson porte aux questions relatives à la distribution des
revenus et à l'emploi, qui restent moins importantes pour
Harrod
[4].
L'EXTENSION DE LA CLASSIFICATION ET
SÉPARATION ENTRE LES CRITÈRES
L'influence de Harrod ne peut être limitée aux commentaires critiques que nous venons d'exposer. Il faut aussi tenir
compte de l'influence de Marx. Elle le lut pour la première
fois en 1940, pour se "distraire des nouvelles" (1973 : x), et
le considérait comme étant complémentaire par rapport à
Keynes, dans la mesure où ils traitaient de thèmes différents
[5]. Nombreuses étaient ses critiques au marxisme, mais
elle a toutefois incorporé la vision de l'économie comme un
processus historique, du capitalisme comme une société de
classes aux intérêts divergents, et l'importance du progrès
technique dans l'analyse économique. Les débats des années
quarante et cinquante sur la croissance et l'accumulation et
leurs déterminants (the
War Circus) ont, eux aussi, été
essentiels, surtout pour le travail que Robinson allait
entreprendre plus tard afin d'étendre la
Théorie Générale au
long terme, ou, pour reprendre ses termes, de "généraliser la
Théorie Générale". Cette expression a fait le titre d'un de ses
essais parus dans l'ouvrage
The Rate of Interest and Other
Essays (1952). Dans l'introduction rédigée pour la seconde
édition (réécrite) de l'ouvrage –
The Generalisation of The
General Theory (1979) –, Robinson écrit "... j'avais pour but
d'introduire le mode de pensée et d'expression de la
Théorie
Générale dans d'autres domaines, principalement, comme le
fait Harrod, dans l'analyse de l'accumulation et de la croissance..." (1979 : ix). Il est intéressant de noter que Robinson
était arrivée à considérer que l'essai "[m'] était rapidement
apparu comme peu satisfaisant et j'ai laissé le volume dans
lequel il a été publié ... s'épuiser" (1975, CEP2 : iii, 2ème
éd.), mais la seconde édition du livre, de 1952, a justement
pris le titre de ce travail pour titre général. Puis, son auteur a
fini par admettre son importance.
Influencée par la lecture de Marx et par les débats du War
Circus, Robinson essaya de mettre en relation l'impact des
innovations aussi bien sur les salaires réels (et donc sur la
consommation) que sur la rentabilité des investissements (et
donc sur les décisions d'investir). A ce stade, elle proposa
une classification à partir du critère de la distribution des
revenus et de ses conséquences sur l'investissement et, partant, sur l'expansion économique.
Pour ce faire, elle estima qu'il était important de séparer
l'impact des innovations sur le niveau de l'emploi de leur
impact sur la distribution des revenus. Pour la classification
par rapport à l'impact sur l'emploi, elle employa les termes
"intensif en capital", "économisant du capital" ou "neutre"
et, quant aux effets sur la distribution des revenus, elle suggèra les expressions "favorable" et "défavorable" au travail
(ou au capital). Il est intéressant de noter que la distribution
des revenus cesse d'être décrite en termes de salaires et de
profits, leur préférant les termes travail et capital. Ceci est
dû au fait que les nouvelles catégories sont censées faire la
distinction entre réductions absolues et réductions relatives
de facteurs et qu'elles vérifient implicitement l'hypothèse
selon laquelle la rémunération des facteurs est proportionnelle aux produits marginaux respectifs.
Ainsi, selon leur impact sur le niveau de l'emploi, les innovations sont neutres lorsque la diminution du ratio capital/
produit est égale à la diminution du ratio travail/produit, indépendamment de leur impact sur la distribution des revenus. Une innovation qui "économise du capital" réduit le
capital en termes absolus et est symétrique par rapport à une
innovation "intensive en capital". Robinson souligne qu'il
existe une relation de symétrie entre les innovations intensives en capital et celles qui économisent du capital (et non
plus entre intensives en capital et économisant du travail).
Par analogie, une innovation "économisant du travail" diminue le travail par unité produite en termes absolus et est symétrique par rapport à une innovation "intensive en travail".
Les innovations qui économisent plus de capital que de
travail sont qualifiées de "défavorables au capital", symétriques par rapport aux innovations "favorables au capital". Les
tableaux ci-dessous résument les propositions précédentes.
ΔK/ΔY < ΔL/ΔY ΔK/ΔY > ΔL/ΔY
TABLEAU II
Classification des innovations selon leur impact sur le niveau de l'emploi
(variations absolues : révèlent la "modification")
basée sur Robinson (1952c)
TABLEAU II
Classification des innovations selon leur impact sur le niveau de l'emploi
(variations absolues : révèlent la "modification")
basée sur Robinson (1952c)
neutre Économisant intensive en Économisant intensive en
du capital capital du travail travail
ΔK/ΔY = ΔL/ΔY K2 /Y2 < K1 /Y1 K2 /Y2 > K1 /Y1 L2 /Y2 < L1 /Y1 L2 /Y2 > L1 /Y1
modifie le ratio réduit le capital accroît le réduit le accroît le
capital/produit par unité capital par unité travail par travail
dans la même de produit de produit en unité de par unité de
proportion en termes termes absolus produit en produit en
que le ratio absolus termes termes
travail/produit absolus absolus
TABLEAU III
Classification des innovations selon leur impact sur la distribution des
revenus (variations relatives : révèlent le "choix")
basée sur Robinson (1952c)
TABLEAU III
Classification des innovations selon leur impact sur la distribution des
revenus (variations relatives : révèlent le "choix")
basée sur Robinson (1952c)
défavorable au capital ou favorable favorable au capital ou défavorable
au travail : économise plus de capital au travail : économise plus de
que de travail travail que de capital
Cette nouvelle classification du progrès technique s'inspire du concept de fonction de production et de la nécessité
ressentie par Robinson de différencier le "choix de la
technique" du "changement technique". L'expression "choix
de la technique" suppose l'existence préalable d'un ensemble
de technologies alternatives, parmi lesquelles chaque entrepreneur pourrait choisir la sienne, selon un critère déterminé
(en général, selon la théorie néoclassique, la maximation du
profit)
[6]. L'expression "changement technique" (ou "progrès
technique"), par contre, est le reflet d'une préoccupation
quant aux déterminants de l'apparition de ces nouvelles techniques, de leur adoption par une partie des entrepreneurs, et
de leurs conséquences. Le "progrès technique", donc, à
l'opposé du "choix de la technique", ne suppose pas
l'existence préalable d'un ensemble déjà connu de techniques
alternatives. Toutefois, le fait est que, aussi bien le choix des
techniques que le changement technique, ont toujours été
abordés à travers les fonctions de production – par Robinson
aussi, d'ailleurs – même si ces fonctions supposent un "stade
déterminé de connaissances techniques".
Pour bien saisir l'argumentation de Robinson, il nous faut
expliquer son interprétation du concept de fonction de
production. Une telle fonction met en relation les diverses
combinaisons possibles de facteurs, pour un niveau donné de
production. Le "choix de la technique" consiste en un choix
de la combinaison la plus rentable, étant donnés les prix des
facteurs et du produit. Le passage d'une technique à une
autre, pour un même volume de production, est décrite par
un mouvement qui se fait le long de la fonction de production et implique la substitution de facteurs. Le passage
d'une technique à une autre, pour un volume de production
différent, est décrit par un déplacement vers une autre
fonction de production (de la même "famille", c'est-à-dire,
appartenant à un ensemble d'isoquantes qui maintiennent
entre elles une relation de proportionnalité). Aussi bien le
mouvement le long de la fonction de production que le
déplacement de la propre fonction de production supposent
qu'il soit possible de substituer les facteurs (mais écarte, par
hypothèse, l'apparition de nouveaux facteurs). La différence
réside dans le fait que, dans le premier cas, augmenter un
facteur implique nécessairement que l'on en diminue un
autre. La proportion dans laquelle les facteurs de production
sont substituables dépend de la forme spécifique de la
fonction de production et des techniques (combinaisons)
spécifiques qui sont échangées. Dans le cas d'un déplacement vers une autre fonction de production (d'une même
"famille"), il est possible d'augmenter la production en changeant simultanément l'utilisation de deux facteurs, avec des
proportions qui dépendent de la forme des deux fonctions.
Un tel cas rend fort complexe la comparaison puisqu'il
oblige à comparer simultanément la modification de la
relation entre les facteurs et le changement dans l'échelle de
facteurs (c'est-à-dire, les quantités relatives et absolues).
Une "modification de l'état des connaissances" se matérialise par l'apparition d'une nouvelle "famille" de fonctions
qui n'a aucun besoin de maintenir une relation de proportionnalité avec la précédente. Si l'on compare deux techniques, on peut savoir quand une "amélioration technique"
intervient, c'est-à-dire quand on peut obtenir le même niveau
de production avec moins de facteurs, ou bien produire plus
avec les mêmes quantités de facteurs, ce qui ne signifie pas
pour autant exclure la possibilité d'y avoir une combinaison
entre ces deux alternatives (plus de production avec, simultanément, moins de facteurs).
Aussi bien dans le cas du choix de la technique que dans
celui du changement technique, on exclut, par hypothèse, la
possibilité que surgissent de nouveaux produits et, généralement, on suppose que, même s'il y a une "augmentation de
la productivité", les caractéristiques physiques des facteurs
restent inchangées. Ces hypothèses sont nécessaires pour
éviter la comparaison entre grandeurs qualitativement différentes. Toutefois, il reste le problème de la mesure quantitative. Pour la description des mécanismes du "choix de la
technique" et du "changement de la technique", comme pour
celle de la comparaison entre techniques, les termes
employés le sont de façon générique, puisque pour rendre les
expressions "moins de facteurs" ou "plus de production"
plus précises et rigoureuses, il faudrait un critère qui
permette la comparaison, c'est-à-dire une mesure – et c'est là
précisément l'un des problèmes qui sont au cœur de la
"controverse de Cambridge".
Dans la nouvelle classification des innovations, qui
distingue les variations absolues des variations relatives dans
l'usage des facteurs, Robinson se concentre sur la différenciation entre "choix de technique" et "changement technique", et abandonne son point de départ initial qui consistait à
classer les innovations à partir de critères différents : leur
impact sur le niveau de l'emploi et sur la distribution des
revenus. Ainsi, dans son essai
Notes on the Economics of
Technical Progress (1952c), Robinson prend comme base de
classification la proportion dans laquelle l'innovation réduit
l'utilisation du capital et du travail par unité produite, en
termes absolus et relatifs. Autrement dit : l'extension de la
typologie des innovations différencie alors l'impact de ces
dernières en termes de participation absolue des facteurs
dans la production de l'impact en termes de combinaison des
facteurs entre eux, c'est-à-dire qu'elle s'en tient aux éléments
constitutifs de la fonction de production. On abandonne
donc l'idée de mettre en relation la variation absolue de la
participation des facteurs dans la production avec les effets
sur le niveau de l'emploi et la variation relative de la
participation des facteurs avec les effets sur la distribution
des revenus. Robinson souligne que, bien qu'inspiré de la
fonction de production, son classement ne peut être traduit
en ces termes puisque la fonction de production n'est pas
compatible avec le fait que "l'acquis des connaissances
techniques consiste en un chemin à sens unique" (1952c :
99), c'est-à-dire irréversible
[7].
Joan Robinson chercha alors une nouvelle formulation,
capable de réunir les concepts de progrès technique neutre
(ou biaisé) et favorable (ou défavorable) au travail (ou au
capital). Le premier pas consista en la classification des
techniques selon leur degré de mécanisation, ce qui fut le
thème de "The Production Function and the Theory of
Capital" (1953-54), publié à l'origine dans la Review of
Economic Studies.
LA "CONTROVERSE DU CAPITAL" ET LA
CLASSIFICATION EN TERMES DE DEGRÉS
DE MÉCANISATION
Les écrits relatifs à la "controverse de Cambridge"
attribuent presque à l'unanimité à l'article "The Production
Function and the Theory of Capital" (1953-54) la responsabilité d'avoir lancé les débats autour de la fonction de
production et de la théorie du capital. En dehors du fait que
l'on puisse identifier le début de ces discussions dans des
textes antérieurs, il est fondamental de souligner que la
version originale de cet article, parue dans la
Review of
Economic Studies, n'était pas constituée que de critiques et
incorporait aussi ce que Robinson appelait elle-même des
"éléments positifs" pour une approche alternative. Ces parties furent retirées de toutes les publications ultérieures –
dans les recueils organisés par l'auteur elle-même ou bien
dans d'autres anthologies
[8]. Robinson justifie ces modifications : "N'est incluse ici que la partie négative de cet article
car les parties constructives sont mieux élaborées dans mon
livre
L'Accumulation du Capital" (1953-54, CEP2 : 130).
A l'origine, cet article est une tentative d'avancer dans la
construction d'une théorie keynésienne de long terme, dans
laquelle l'investissement, en technologie aussi, aurait un rôle
important. Bien que cet article soit certainement l'un des
plus lus, débattus et cités dans l'œuvre si riche de Robinson,
il y a un aspect qui retient l'attention : l'immense majorité
des interprètes attribue la difficulté de l'évaluation du capital
au fait que l'analyse soit agrégée. Pour Robinson, cette difficulté ne vient pas seulement de la transposition d'un concept
originaire de l'analyse "micro" vers l'analyse "macro", mais
tout autant de plusieurs autres éléments qui, selon elle, pour
constituer la base d'une théorie de l'accumulation de long
terme doivent obligatoirement incorporer l'analyse de la
variation des techniques de production. L'évaluation du capital n'est pas seulement un problème qui surgit dans une
analyse agrégée mais l'est aussi dans une théorie de long
terme. Celle-ci doit admettre la possibilité qu'il y ait plusieurs types de changements, intervenant séparément ou non,
tels que des altérations quantitatives, qualitatives, de prix, de
productivité physique et de rentabilité. Au risque de répéter
des passages déjà très célèbres, nous estimons qu'il est
important de les citer textuellement :
"Le capital existant à tout moment peut être traité comme
faisant simplement 'partie de l'environnement dans lequel la
main-d'œuvre travaille'. Nous avons alors une fonction de
production en termes de travail seulement. Ce procédé est
correct quand il s'agit du court terme, quand l'offre de biens
d'équipement concrets ne change pas, mais, en dehors du
court terme, ceci est un argument bien faible puisqu'il signifie que l'on ne peut pas établir la distinction entre un changement dans le stock de capital (qui peut arriver dans le long
terme à travers l'accumulation) et un changement climatique
(une action de Dieu).
On peut envisager le stock de capital comme une liste
spécifique de biens existants à tout moment (incluant le travail en procès). Mais, de nouveau, ceci n'a guère d'utilité en
dehors des limites restreintes du court terme puisque
n'importe quel changement dans le ratio capital/travail implique une réorganistaion des méthodes de production et exige
l'altération de la forme, de la taille et des spécifications de
tout ou partie des biens qui font partie de la liste originale.
Dès que l'on sort du court terme surgit donc un très grand
nombre de difficultés. Faut-il attribuer une valeur au capital à
partir de sa capacité à recevoir les rendements futurs ou bien
selon ses coûts passés ?" (1953-54 : 81)
[9].
Ainsi, pour Robinson, la fonction de production "traditionnelle" qui met en relation diverses quantités de
"facteurs" pour un volume déterminé de production, n'est
acceptable que dans une vision de court terme. A long terme, et dans ce cas il faut prendre en considération la variation du stock de capital, la fonction de production est totalement inappropriée. En réponse, elle construit une "courbe
du ratio réel de facteurs", plus connue sous le nom de
"pseudo-fonction de production", qui se base sur une classification des procès de production à partir de leur
degré de
mécanisation
[10].
Le point de départ est l'idée d'"état des connaissances
techniques", représenté par l'ensemble des techniques disponibles à tout instant. Les techniques de chacun de ces ensembles, qui ont en commun le fait de produire un bien
déterminé, peuvent être réparties de façon hiérarchique,
selon le taux (ou volume) de production qu'elles sont
capables de produire pour un certain nombre donné de
travailleurs. Le critère de hiérarchie est la "productivité",
comprise comme le ratio produit/travail. Robinson attire
l'attention sur le fait que, alors que la description d'une technique donnée est "une question d'ingénierie pure" (1953-54 :
90), la liste hiérarchisée des techniques comporte aussi des
considérations d'ordre économique : si "du point de vue de
l'ingénierie, on peut employer un marteau à vapeur pour
casser des noix" (1953-54 : 91), du point de vue économique,
par contre, une technique utilisant plus de capital (qu'une
autre) pour produire moins (que cette autre) ne doit pas faire
partie de la liste des techniques susceptibles d'être
employées. La classification en termes de "degré de mécanisation" utilise donc deux critères : un critère du domaine
de l'"ingénierie", fourni par la relation produit/travail, et un
critère économique, exprimé par la relation capital/produit,
dans laquelle le capital est mesuré en unités de salaire, ces
unités étant elles-mêmes une fonction du taux d'intérêt
[11].
Avec différentes techniques – "α", "β", "γ" et "δ" –, on
obtient un produit per capita différent (le terme per capita
se rapporte au nombre de travailleurs employés par chaque
technique), de façon à ce que la technique "α" réalise un
produit per capita plus important que celui obtenu par la
technique "β" quand les deux emploient le même nombre de
travailleurs.
La méthode de classement par le critère économique est
plus complexe (car elle dépend du taux d'intérêt), mais permet d'exclure les techniques ayant un coût relatif au volume
produit plus grand par rapport aux autres techniques. Les
techniques restantes (après ce tri) sont classées par rapport à
leurs "degrés de mécanisation" respectifs et l'on est alors sûr,
grâce à l'exclusion pratiquée, que celles jouissant d'un plus
haut degré de mécanisation sont celles qui ont un plus fort
ratio capital/produit, mais que leur ratio capital/produit plus
élevé ne compense pas le ratio produit/travail plus élevé.
Ce critère n'implique pas seulement que la technique la
plus mécanisée ("α") soit celle dont le produit final est aussi
le plus grand pour un même nombre de travailleurs que la
technique "β" (et "β" produit plus que "γ", etc.), mais implique aussi que le coût relatif de cette production est inférieur,
bien que le coût absolu des machines pour "α" puisse être
supérieur à celui de "β", qui, à son tour, peut présenter un
coût absolu plus grand que celui de "γ" etc.
Dans le tableau IV les quatre techniques sont censées
employer le même nombre de travailleurs mais produisent
des produits de différentes valeurs, avec des coûts en capital
différents aussi. Par le critère d'"ingénierie", la meilleure
technique est "α", puisqu'elle a le plus fort ratio produit per
capita. Par le critère économiqe, par contre, la meilleure
technique est "γ", dont le coût relatif est le plus faible. La
technique la plus mécanisée, "α", produit plus que "β", pour
un même nombre de travailleurs (et "β", à son tour, produit
plus que "γ" et ainsi de suite). Cependant, le coût relatif pour
produire avec "α" est plus faible que celui avec "β" et "δ"
mais plus élevé que celui avec "γ". Le coût absolu de l'équipement "α" est plus grand que celui de "β", qui, à son tour, a
un coût absolu supérieur à celui de "δ" et "γ", bien que celui
de "γ" soit plus grand que celui de "δ". L'exemple montre
aussi que la technique "δ", dont le produit per capita est le
plus petit de tous et dont le ratio capital/produit est le plus
élevé, doit être éliminée de la liste des techniques alternatives viables.
Cet exemple est tout à fait irréaliste, car il envisage des
techniques très différentes censées utiliser un même nombre
de travailleurs. Un autre problème sérieux consiste en l'absence d'un critère de choix de la meilleure technique entre
celles qui restent. Un critère possible est celui de la
rentabilité (plus fort taux d'intérêt), donné par la relation
P/K, où P = Y-wL, avec w représentant le taux de salaire,
égal pour toutes les techniques. Dans l'exemple du Tableau
IV, si l'on fixe un taux de salaire w = 1, les taux de profit
respectifs sont 18,18% pour "α", 14,42% pour "β", 18,18%
pour "γ" et 5,55% pour "δ". Le calcul de la rentabilité est
donc insuffisant : "α" et "γ" ont le même taux de profit et,
alors que "α" est meilleure selon le critère d'"ingénierie"
puisqu'elle jouit du plus fort produit per capita, "γ" est la
meilleure selon le critère "économique" puisqu'elle jouit du
plus faible ratio capital/produit.
Hiérarchisation des techniques
baseé sur Robinson (1953-54)
Hiérarchisation des techniques
baseé sur Robinson (1953-54)
Technique "alpha" "beta" "gama" "delta"
Travailleurs Empl. L Lα = 50 Lβ = 50 Lγ = 50 Lδ = 50
Capital K Kα = 110 Kβ = 104 Kγ = 55 Kδ = 90
Produit Y Yα = 70 Yβ = 65 Yγ = 60 Yδ = 55
Y/L Yα/L Yβ/L Yγ/L Yδ/L
(critère d'ingénierie) = 1,40 = 1,30 = 1,20 = 1,10
K/Y Kα/Yα Kβ/Yβ Kγ/Yγ Kδ/Yδ
(critère économique) =1,57 =1,60 =0,92 =1,65
Cette première hiérarchisation, faite à partir d'un certain
taux d'intérêt ou de salaire notionnel (servant à "mesurer" le
capital), doit être reprise en supposant d'autres taux alternatifs, également notionnels. Au cours de ce processus, certaines techniques disparaissent de la liste.
Si, par exemple, le taux de salaire était de w = 1,1, le taux
de profit de "α" serait de 13,64% et celui de "γ" serait
9,09%. Le produit per capita de "α" resterait plus élevé que
celui de "γ", et le ratio capital/produit ne bougerait pas. Dans
ce cas, "α" serait préférable tant du point de vue des critères
de rentabilité que du critère d'"ingénierie". Cependant, on a
pu voir que la hiérarchisation des techniques selon le degré
de mécanisation est un critère insuffisant dans l'analyse de
l'accumulation. Le problème ne tient pas seulement à la
définition des critères de meilleur choix de la technique.
Selon Robinson, le problème vient aussi de la nécessité de
distinguer, en comparant les techniques, les éléments qui
peuvent être attribués soit aux différences entre celles-ci (la
question du "choix") soit aux changements techniques
proprement dits.
Si le processus de "choix de la technique" peut être réalisé sur la base d'un taux donné pour comparer et définir un
critère hiérarchique, le "changement technique" ne saurait se
faire valoir d'une telle hypothèse car aucun de ses taux ne
peut être considéré "donné" s'il y a un changement. Pour
Robinson, le fait d'adopter une telle hypothèse représente un
problème et une contradiction insolubles, parce que cela
rend nul et non avenu ce que l'on prenait comme une des
principales motivations à adopter des innovations – la variation de prix relatifs de facteurs ou la perspective de réaliser
des "profits au-dessus de la normale". De plus, l'adoption
même de nouvelles techniques affecte le coût et donc la
rentabilité de l'investissement, et par conséquent les taux
notionnels sur lesquels est basée la comparaison entre les
techniques.
Pour expliquer ces difficultés, Robinson mentionne la
nécessité de faire la distinction entre l'analyse qui compare
les différentes relations entre facteurs et celle qui suppose
une variation de cette relation :
"La comparaison des positions d'équilibre jouissant de
diverses ratios entre facteurs ne peut pas être employée pour
analyser les changements intervenant dans la relation entre
facteurs au fil du temps, et il est impossible de discuter les
changements (dans le sens contraire de différences) en
termes néoclassiques" (1953-54 : 100).
La reconnaissance de l'insuffisance de la classification
des techniques selon leur degré de mécanisation a conduit
Robinson à réexaminer ce thème, ainsi que les classifications antérieures, dans son livre The Accumulation of
Capital (1956).
PROGRÈS TECHNIQUE ET ACCUMULATION :
INTERACTIONS IMBRIQUÉES ET UNIFICATION
DE CRITÈRES
Dans le livre The Accumulation of Capital, Robinson
cherche à relever le défi que représente l'élaboration d'une
analyse du progrès technique dans le cadre d'une théorie de
l'accumulation, à partir de questions et de problèmes qu'elle
avait déjà identifiés et étudiés dans des travaux antérieurs.
Dans "Notes on the Economics of Technical Progress" elle
prévient :
"Il est difficile de discuter le progrès technique dans un
langage précis. Nous n'avons pas d'unité définie pour mesurer les quantités concernées. Les caractéristiques des marchandises changent, la forme des biens de production change, la productivité du travail change, et le pouvoir d'achat de
l'argent change. Le problème n'est, toutefois, pas métaphysique. Les hommes d'affaires réels mettent en place des innovations réelles qui réduisent des coûts réels, et leurs effets
sont réels. Il semble qu'il soit mieux d'aborder le problème
en faisant d'abord des simplifications drastiques pour, ensuite, adapter l'argument aux cas complexes de la meilleure
façon possible" (1952c : 82).
De toute son œuvre, le livre
The Accumulation of Capital
est sans doute le travail le plus important et aussi le plus
difficile à comprendre. Plus particulièrement pour ce qui
concerne la question du progrès technique, cet ouvrage
présente une fois de plus les concepts, tels que le "degré de
mécanisation", modifie la notion de "techniques (dé)favorables au capital", y ajoute l'idée de "progrès technique
neutre et biaisé" et incorpore de nouveaux termes, tels que
"techniques supérieures et inférieures", "(dé)mécanisation"
et "élargissement" du capital. Bien que la tentative consiste à
réunir tous ces concepts au sein d'un même schéma théorique unique, ceux-ci ne sont pas toujours susceptibles d'être
comparés entre eux, car ils ont été élaborés à partir de
diverses variations du modèle de base, dont les hypothèses
n'étaient pas toujours compatibles
[12].
En même temps, bien que le terme progrès technique soit
présent dans presque tous les arguments du livre, celui-ci n'a
pas comme objectif d'élaborer une théorie du progrès technique, ni même un classement des innovations. Dans un
sens, cela justifie le traitement désordonné des divers concepts mais rend bien difficile la compréhension précise du
but principal du livre, c'est-à-dire établir "une relation entre
salaires et profits, à partir (1) du rapport entre stock de capital et force de travail disponible, (2) de l'influence de la concurrence, et (3) de la technique de production" (1956 : 70).
Elle reconnaît même ne pas avoir été très habile dans son
exposé, et écrit, dans l'introduction des Essays in the Theory
of Economic Growth (1962), qu'on devrait les "prendre plus
comme une introduction que comme un complément de
L'Accumulation du capital [qui] a été jugé très difficile".
Robinson présente ses excuses "aux lecteurs qui auraient eu
la migraine à cause du livre précédent" (1962a : v). C'est
pour cette raison que, parmi les écrits postérieurs de The
Accumulation of Capital, nombreux consistaient en une
tentative d'éclaircir les idées centrales du livre de 1956 et,
selon elle-même, plusieurs d'entre eux ont été écrits dans le
but de préciser ses propres idées. Pour Robinson, la principale difficulté a été "l'échec de la tentative de bien marquer
les distances par rapport au corps traditionnel, mais lourd,
des enseignements conventionnels, qu'il faut assumer lorsqu'on adopte une approche keynésienne pour les problèmes
de long terme" (1962a : v).
Certains des interprètes de Robinson, comme Meacci,
ajoutent que le problème central a été le manque d'une
différenciation suffisante entre l'analyse du "choix de la
technique" et l'étude du "changement technique". Pour
Meacci, le choix de la technique est lié à une liste de
techniques potentielles mise à la disposition d'un entrepreneur, "qui agit comme un filtre à travers lequel les techniques potentielles deviennent réalité" (Meacci, 1996 : 249).
Selon cette idée, il s'agit d'analyser le choix des entrepreneurs, au "niveau microéconomique", et ex ante dépendant
de leurs anticipations. Le changement technique, quant à lui,
est fonction de la liste de techniques déjà choisies à partir
d'un spectre de techniques "qui consiste essentiellement en
des relations input-output caractérisant toutes les complémentarités spécifiques de la production réelle" (Meacci,
1996 : 249). Contrairement au "choix", cela représente un
processus dynamique qui a des implications sur le taux d'accumulation. Par conséquent, bien qu'imprégné des décisions
des entrepreneurs, il s'applique au niveau "macroéconomique" et reflète les conséquences agrégées, ex-post, des décisions des entrepreneurs. Le problème majeur, selon Meacci,
est que la distinction entre "choix" et "changement", bien
qu'elle soit présente dans The Accumulation of Capital, n'est
en fait qu'implicite et indirecte.
Il faut souligner toutefois que l'absence de séparation
nette entre "choix de la technique" et "changement de technique" dans The Accumulation of Capital vient justement du
fait que Robinson avait compris qu'il était nécéssaire de
prendre en compte tous ces éléments pour une théorie de
long terme. Dans plusieurs de ses autocritiques des années
cinquante, elle en arrive à la conclusion qu'"il n'y a pas
d'accumulation sans progrès technique" (1975, FCM : 110) et
que, de plus, "le spectre des projets de techniques préalablement connus a été une formulation erronée ; [car] le processus d'accumulation lui-même fait apparaître les techniques
au fur et à mesure qu'elles deviennent nécessaires" (1975,
FCM : 111). Elle déclare aussi :
"J'étais toujours aux prises avec l'histoire de l'accumulation sans nouvelles inventions, qui était habituellement
racontée en termes de modification de la structure du capital,
de prolongation du temps moyen de production, ou d'augmentation du caractère indirect des facteurs du travail...
[Mais] l'investissement n'implique pas seulement le choix
du point maximal de profit sur une frontière technique bien
précisée. Il implique aussi la quête d'une technique appropriée, qui ne sera projetée qu'après avoir été choisie, et le
processus-même de cette quête est un processus de changement technique. La croissance de la production elle-même
génère des opportunités de spécialisation et de 'rendements
croissants', ... et de nouvelles inventions et découvertes sont
sans cesse adaptées aux processus industriels. Il n'existe rien
de semblable dans une accumulation sans changement"
(1975, FCM : 109-110).
NOUVEAUX EXERCICES : APPROFONDISSEMENT DE
LA CLASSIFICATION ET RETOUR A LA SÉPARATION
DES CRITÈRES
Robinson, n'a pas pu surmonter les difficultés détectées.
Vers la fin des années cinquante, elle se montrait totalement
insatisfaite des divers modèles d'accumulation apparus,
d'autant qu'ils étaient censés, selon elle, expliquer la réalité.
Son propre livre,
The Accumulation of Capital, n'échappe
pas à ses critiques, mais elle reconnaît en même temps que
tous les modèles, dont le sien, sont nécessairement irréalistes
et pour cela doivent être considérés comme de simples exercices. Et c'est en tant qu'exercices qu'elle continue à écrire et
à publier de nombreux autres articles et essais sur ce thème,
parmi lesquels il faut citer "Capital, Technique and Relative
Shares" (1960)
[13].
Robinson élabore quatre types de modèles autour desquels elle développe ses arguments. Le premier modèle se
caractérise par l'existence d'un seul secteur et d'une seule
technique, dans lequel le seul investissement nécessaire sert
à payer les salaires, de façon à ce que le capital ne soit qu'un
fonds salarial. Dans ce cadre, elle définit les catégories
"techniques supérieures" (et "inférieures") et "amélioration
partielle". Les techniques "supérieures" viennent d'innovations qui réduisent le temps de production sans modifier le
produit per capita, ou qui accroissent le produit per capita
sans modifier le temps de production. Les "améliorations
partielles" découlent d'innovations qui réduisent le temps de
production aux dépens de la productivité et vice et versa. Le
Tableau V permet d'identifier d'autres combinaisons non
mentionnées par l'auteur, telles que celles "plus que supérieures" (qui élèvent le produit per capita tout en diminuant
le temps de production) et, à l'opposé, les techniques "moins
qu'inférieures".
TABLEAU V
Classification selon la variation du produit per capita et du temps de
production basée sur Robinson (1960)
TABLEAU V
Classification selon la variation du produit per capita et du temps de
production basée sur Robinson (1960)
Variation du Produit per capita
Variation du réduction sans élévation
Temps de Y2 /L2 < Y1 /L1 changement Y2 /L2 > Y1 /L1
Production Y2 /L2 = Y1 /L1
réduction amélioration supérieure plus que
partielle supérieure
sans changement inférieure neutre supérieure
élévation moins qu'inférieure inférieure amélioration
partielle
Dans le deuxième modèle, Robinson suppose un seul
secteur à technique variable, et il est donc possible de choisir
entre différentes "combinaisons de facteurs". Elle définit
alors les "innovations neutres" et les "innovations biaisées",
à travers des déplacements de la fonction de production et la
modification ou non de la forme de cette dernière. Si le
déplacement a lieu sans changer la forme fonctionnelle, il
s'agit d'une innovation neutre, qui permet d'élever le niveau
de la production sans changer l'utilisation des facteurs. Les
innovations intensives en capital augmentent la production
et augmentent l'utilisation du capital dans une proportion
plus forte que celle du travail, quelle que soit la variation, s'il
en est, de l'emploi du facteur travail. Et vice et versa. Ces
définitions sont représentées schématiquement dans le
Tableau VI.
TABLEAU VI
Classification selon la variation relative des facteurs
basée sur Robinson (1960)
TABLEAU VI
Classification selon la variation relative des facteurs
basée sur Robinson (1960)
critère neutre intensive en intensive en
capital travail
variation du produit Y2 >Y1 Y2 >Y1 Y2 >Y1
variation du capital K2 = K1 K2 > K1 indifférent
variation du travail L2 = L1 indifférent L2 >L1
variation relative de
facteurs K2 /L2 = K1 /L1 K2 /L2 > K1 /L1 K2 /L2 < K1 /L1
Le troisième modèle travaille avec deux secteurs à
technique variable et propose une nouvelle catégorie, "l'innovation créatrice de capital", qui est capable de produire
plus sans changer la dotation de facteurs et, de plus, coûte
moins cher, c'est-à-dire "ajoute de la richesse sans besoin
d'épargne liquide" (1960 : 175), ou encore, coûte plus cher
mais a une vie utile plus longue. Il s'agit d'une innovation
qui accroît la production (dans le secteur des biens de consommation), et en plus crée de la richesse (dans le secteur de
l'investissement). Robinson signale que ce type d'innovation
ne peut s'insérer dans le classement traditionnel et propose
de le garder dans "son propre coffret".
Le quatrième modèle est constitué par trois secteurs à
technique variable et fournit les catégories d'"innovations
neutres", "innovations indirectement biaisées" et "innovations directement biaisées à proprement parler". La seule
définition simple est celle de la neutralité, qui intervient
quand le produit per capita augmente dans tous les secteurs
dans la même proportion et est neutre sur le plan de l'économie entière. La non-neutralité du progrès technique, quant à
elle, peut être de trois types.
Le premier type concerne une innovation qui crée un
biais dans le secteur dans lequel elle arrive et peut être classée en termes de distribution des revenus (comme dans le
Tableau I), de variation absolue de facteurs (comme dans le
Tableau II) ou encore de variation relative de facteurs
(comme dans le Tableau III).
Le deuxième découle d'une innovation qui élève le produit per capita dans la même proportion dans tous les secteurs mais qui, dans l'un d'eux, réduit le temps de production, ayant pour effet final (sur les autres secteurs, indirectement) un biais qui économise du capital. A l'oposé, elle peut
rallonger la durabilité des machines, ayant pour effet final et
indirect la création de capital.
Le troisième type est l'innovation qui économise du
capital dans l'ensemble de l'économie, parce qu'elle accroît
le produit per capita dans le secteur des biens d'investissement dans une plus grande proportion que dans le secteur
des biens de consommation. Ce type d'innovation pourrait
d'emblée économiser du capital (cette suggestion est la
nôtre) et, en sens inverse, nous avons l'innovation intensive
en capital proprement dite (lorsque le produit per capita
augmente moins dans le secteur d'investissement que dans
celui de la consommation). Ainsi, il y a des innovations
neutres, des innovations qui économisent indirectement du
capital parce qu'elles permettent de réduire le temps de
gestation, des innovations indirectement intensives en
capital parce que comme elles créent du capital, elles
économisent du travail, et des innovations qui économisent
du travail et sont intensives en capital à proprement parler.
Le tableau VII, ci-dessous, résume cette classification.
Classification selon la variation relative sectorielle de la productivité du
travail basée sur Robinson (1960)
Classification selon la variation relative sectorielle de la productivité du
travail basée sur Robinson (1960)
Catégorie Description
Neutre ΔYI /ΔLI = ΔYII /ΔLII
Non Neutre Type 1 Cf. classifications antérieures :
Biaisée dans le secteur Tableau I (distribution des revenus :
où elle arrive W2 /Y2 ≠ W1 /Y1 )
Tableau II (variations absolues : L2 /Y2 ≠ L1 /Y1 )
Tableau III (variations relatives :
ΔK/ΔY ≠ ΔL/ΔY)
Non Neutre Type 2
ΔYI /ΔLI = ΔYII /ΔLII associée à la réduction du temps de production
Biais économisant du capital associée à l'élévation de la durabilité des
Créatrice de capital machines
Non Neutre Type 3
ΔYI /ΔLI ≠ ΔYII /ΔLII ΔYI /ΔLI > ΔYII /ΔLII
Économisant du capital ΔYI /ΔLI < ΔYII /ΔLII
proprement dit
Intensive en capital
proprement dit
L'analyse des effets de ces diverses catégories d'innovations sur la distribution des revenus et sur le niveau de
l'emploi est extrêmement compliquée : une innovation qui
augmente le produit per capita dans le secteur d'investissement permet de produire la même "capacité de production"
avec un niveau inférieur d'emploi et libère ainsi la maind'œuvre du secteur, laquelle pour retrouver de l'embauche,
dépendra de l'investissement réalisé dans d'autres secteurs.
Si cet investissement ne suffit pas, ou encore s'il y a des
innovations qui économisent le travail (qui, à leur tour, ne
ré-emploient pas la main-d'œuvre à la production de ces
innovations), il y aura du chômage. Si, en plus, les nouvelles
machines utilisées dans le secteur de consommation sont
plus productives, le salaire réel pourra augmenter, à partir du
moment où les prix suivent (à la baisse) l'augmentation de la
productivité – ce qui dépend du "degré de concurrence". Il
peut en résulter une diminution de l'emploi et une élévation
du salaire réel des travailleurs embauchés. Et, comme le
montre cet exemple, la caractéristique spécifique de l'innovation ne constitue pas le seul facteur déterminant de ce
résultat.
Cet exemple illustre le fait que le résultat macroéconomique d'une seule innovation dépend de plusieurs autres
facteurs, parmi lesquels il convient de rappeler le degré de
concurrence. Mais il est cependant encore plus important de
souligner que le résultat dépend des hypothèses spécifiques
que nous formulons. Le nombre de solutions possibles est
tellement grand que Robinson se voit dans l'obligation de les
limiter à travers d'hypothèses restricives. Ainsi, elle peut
décrire des scénarios alternatifs qui constituent des bases à
partir desquelles on peut développer d'autres variantes. Ces
situations alternatives de base sont appelées "la métallurgie
de Robinson"
[14].
Sans aucun doute, l'article "Capital, Technique and
Relative Shares" est une avancée par rapport aux travaux
antérieurs sur le progrès technique, tout au moins en ce qui
concerne l'organisation des arguments ; même si Robinson
ne parvient toujours pas à éliminer la compartimentalisation
des différents critères de classement du progrès technique.
Elle ne réussit non plus à examiner de manière ordonnée les
effets sur la distribution des revenus et/ou sur le niveau de
l'emploi (ou sur la consommation et l'investissement). Mais
elle n'avait pas pour autant abandonné ce thème, bien qu'elle
avait cessé de prétendre traiter conjointement les questions
de l'accumulation et du progrès technique. Deux années plus
tard, dans "A Model of Technical Progress" (1962c), elle
admet que :
"L'analyse d'une économie dans laquelle on s'assure qu'il
y ait du progrès technique ne peut être faite ni avec précision
ni avec réalisme. Rien dans la réalité ne reste immuable
pouvant nous fournir des quantités précises pour nos calculs.
Les travailleurs acquièrent de nouvelles aptitudes et perdent
les anciennes. Les produits voient changer leurs caractéristiques physiques, leur facilité de vente et leur capacité à
satisfaire les besoins. Les besoins de leur côté changent en
même temps que les produits. Le pouvoir d'achat de l'argent,
que ce soit par rapport aux marchandises, par rapport au
temps de travail ou par rapport aux deux, change non
seulement pour ce qui est de son niveau général, mais aussi
en tant que norme. De plus, les biens d'équipement se modifient d'une façon telle que les moyens de production d'une
technique actuelle n'ont pratiquement rien à voir avec les
anciens" (1962c : 88).
Mais elle continue en disant : "D'un autre côté, une analyse qui ne tiendrait pas compte des changements techniques
pourrait être très précise mais n'aurait aucun intérêt..."
(1962c : 88).
Au tout début de sa carrière (années 1930), Robinson a
écrit sur le thème de l'accumulation et du progrès technique,
deux articles différents : "The Long Period Theory of
Employment" (1936) et "The Classification of Inventions"
(1937-38). Pendant les années 1950, elle écrivit "The
Generalisation of the General Theory" (1952b) et "Notes on
the Economics of Technical Progress" (1952c), qu'elle réunit
ensuite dans un même ouvrage (The Rate of Interest and
Other Essays). Le seul travail dans lequel elle essaie de
traiter les deux sujets selon une forme coordonnée – The
Accumulation of Capital (1956) – ne se révèle pas satisfaisant, ce qu'elle reconnaît elle-même. Au cours des années
1960, elle fit plusieurs nouvelles tentatives, parmi lesquelles
"A Model of Accumulation" (1962b) et "A Model of
Technical Progress" (1962c) qui ont été réunies en un seul
livre (Essays in the Theory of Economic Growth). Si l'on
tient compte du fait qu'elle a voulu reconsidérer l'importance
de ses essais de 1952 et qu'ils ont été republiés en 1979 (The
Generalisation of The General Theory), on peut conclure
que Robinson, bien qu'elle n'ait plus essayé de les traiter
ensemble, n'a jamais abandonné ce thème.
Dans l'essai "A Model of Accumulation" (1962b), bien
qu'elle cite les conditions techniques, elle ne les examine
que dans l'optique de la quantité et de la qualité de la force
de travail (et sa propension à croître dans le temps), de
l'"état-de-l'art" de l'industrie (et sa propension à s'améliorer)
et de la disponibilité des ressources naturelles (en considérant, pour simplifier, qu'il n'y a pas de ressources naturelles
rares). Elle a laissé l'analyse du progrès technique proprement dit pour son autre essai, "A Model of Technical
Progress" (1962c), car l'objectif du premier consistait à examiner les diverses relations qu'il peut y avoir entre un taux
de croissance "souhaité" (par les firmes) et un taux "possible" (défini par la croissance de la population et des connaissances techniques que l'on considère, par hypothèse,
neutres).
L'essai "A Model of Accumulation", sans doute parce que
c'est le seul inédit du livre Essays in the Theory of Economic
Growth, a eu droit à de nombreux commentaires alors que
"A Model of Technical Progress" n'a pas fait l'objet de beaucoup d'attention. Pourtant, ce dernier proposait une certaine
systématisation des diverses catégories de progrès technique
à partir d'un modèle bisectoriel dans lequel les innovations
arrivent dans le secteur d'investissement et se matérialisent
par "l'amélioration des machines utilisées par le secteur de
consommation" (1962c : 89), sans changer les spécificités
physiques du secteur d'investissement ni même de la maind'œuvre nécessaire pour produire ces nouveaux équipements. Le nouvel équipement du secteur de consommation,
qui incorpore la nouvelle technique, peut être apprecié par sa
capacité de production, du volume d'emploi offert et de son
coût réel, c'est-à-dire "son prix, quand il est neuf, en temps
de travail, au taux d'intérêt en vigueur" (1962c : 89).
Quand la nouvelle machine produit une plus grande
quantité, qu'elle dispose du même temps de vie utile et du
même coût nominal (capital per capita) qu'auparavant, elle
reflète une innovation neutre. L'avantage d'un tel critère,
pour Robinson, consiste en la possibilité d'exprimer la
neutralité de l'innovation de deux façons différentes. L'une
compare la variation du produit per capita dans les deux
secteurs : dans le cas où la variation est la même, il s'agit
d'une innovation neutre. L'autre façon d'exprimer la
neutralité consiste à comparer la relation entre facteurs des
deux techniques : si elle ne change pas, l'innovation est
neutre. Notons que la première expression apparaît dans le
Tableau VII et la seconde est illustrée par l'exemple
numérique du Tableau IV.
Par analogie, une innovation présente un biais économisant du capital quand le coût de chaque fabrique est inférieur. Dans ce cas, le produit per capita augmente dans le
secteur d'investissement dans une proportion plus grande
que dans le secteur de consommation et vice et versa. Une
telle situation se retrouve aussi dans le Tableau VII.
Les techniques supérieures élèvent aussi bien le produit
per capita que le produit par unité de coût réel de la
fabrique. Toutes les innovations neutres sont supérieures
mais toutes celles qui sont biaisées ne sont pas forcément
supérieures. Les innovations biaisées non supérieures sont
des améliorations partielles. De plus, toutes les améliorations partielles ne sont pas éligibles, c'est-à-dire susceptibles
d'être choisies.
Ainsi, une innovation qui économise du capital excessivement, c'est-à-dire qui augmente le produit per capita dans
le secteur d'investissement et réduit celui du secteur de
consommation consiste en une amélioration partielle car elle
abaisse l'un des éléments du coût du produit final tout en
augmentant un autre. La même chose se passe dans le cas
d'une innovation qui est excessivement intensive en capital,
c'est-à-dire qui diminue le produit par unité de capital.
Évidemment, les améliorations partielles ne sont adoptées
que si l'élément du coût qui est réduit l'est dans une
proportion plus grande que n'augmente l'autre élément. Ceci
est le critère d'éligibilité (ou préférence) utilisé pour le
"degré de mécanisation".
Comme on peut le voir, cette classification générale des
divers types d'innovations, proposée par Robinson dans le
dernier de ces ouvrages sur le progrès technique, ne nous
apporte, à l'évidence, aucune nouveauté. Dans "A Model of
Technical Progress", Robinson disserte sur les variantes de
"l'âge d'or" – ou les "vicissitudes" auxquelles est soumise
l'économie capitaliste – qui proviennent du fait que le
progrès technique a un biais et/ou est instable, mais cependant cette analyse, développée dans l'essai "A Model of
Accumulation", limite les "vicissitudes" à la possibilité
qu'un "taux de croissance possible" soit différent d'un "taux
de croissance souhaité". Ceci signifie que les innovations,
une fois de plus, sont reléguées au second plan, bien que leur
soit attribué le rôle générique de changer le taux possible en
même temps que, au cas où elles sont adoptées, elles
peuvent modifier aussi le taux réel de croissance.
Le fait est que les critères de classement des innovations
de Robinson dépendent très étroitement des hypothèses des
modèles dans lesquels cette classification est employée. De
plus, la généralisation proposée dans "A Model of Technical
Progress" est basée sur des suppositions telles que le
système clos, sans facteurs rares ni économies d'échelle, et le
progrès technique n'est pas à même de changer qualitativement les biens finis, et est limité à la création de nouveaux
équipements pour le secteur de consommation, avec les
mêmes fabriques dans le secteur d'investissement. Robinson
conclut cet essai en rappelant au lecteur que "l'analyse
suppose que le progrès technique n'exerce pas d'influence
sur la nature des biens ni sur le caractère de la main-d'œuvre
ou des consommateurs" (1962c : 111), et abandonne effectivement la tentative d'évaluer ses effets sur la distribution du
revenu et sur l'emploi, ne faisant que chercher quel type
d'innovation serait le plus approprié à chaque situation
spécifique, de façon à permettre la continuité du processus
d'accumulation.
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ROBINSON, J. (1979), The Generalisation of the General Theory and Other
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[1]
Traduit par Catherine M. Mathieu, avec l'aide financière de la FUNDU-NESP. Des versions préliminaires de ce papier ont été présentées à diverses
occasions : au Programme de Séminaires Académiques (mai 1998), aux
IIIèmes Journées Nationales d'Économie Politique (juin 1998) et au Vème
Congrès Latino-Américain des Sciences et Technologies (juillet 1998).
[2]
cf. Harrod [1937].
[3]
Voir, par exemple, Eatwell [1983], Kregel [1983] et Garegnani [1996].
[4]
Selon Besomi [1995], le débat entre Robinson et Harrod comprend aussi les
effets du progrès technique sur le niveau des prix.
[5]
Voir Robinson ([1942], [1948], [1955a] et [1957]).
[6]
L'ensemble de techniques, prêtes à l'emploi et connues de tous, en attente
d'utilisation forme ce que l'on appelle en anglais le
book of blueprints.
[7]
En fait, bien qu'il s'agisse d'un des travaux les moins cités lorsque l'on parle
de la "controverse de Cambridge", c'est pourtant dans cet essai que l'auteur
explique clairement quelles sont ses critiques envers le concept de fonction de
production, et qu'elle présente les arguments principaux qu'elle utilisera par la
suite, tout au long de son œuvre sur ce thème. De plus, il nous faut souligner
que le caractère irréversible ne se limite pas à l'acquis de connaissances mais
caractérise aussi le stock de capital lui-même qui, après avoir revêtu une
certaine forme spécifique, ne peut être modifié sans coût (parfois élevé). C'est
de cette conception que viennent les expressions capital-
jelly,
stuff,
putty ou
encore
butter, dont Robinson allait affubler la conception néoclassique du
capital selon laquelle celui-ci peut avoir une forme et en changer à tout
moment. Le terme le plus célèbre est
leets, anagramme obtenue en inversant
les lettres de
steel (acier).
[8]
Par exemple, Harcourt et Laing [1971].
[9]
Les parties soulignées ne le sont pas dans l'original.
[10]
La pseudo-fonction de production se différencie de la fonction de
production conventionnelle principalement par le fait qu'elle n'établit pas une
relation unique et unilatérale entre les ratios "produit
per capita", "capital/
travail" et "taux de rentabilité". Pour une explication remarquable de ces
différences, bien que beaucoup plus tardive, voir Robinson [1977a].
[11]
Robinson estimait qu'il était nécessaire de tenir compte, pour mesurer le
capital, du temps passé – matérialisé dans le taux d'intérêt – car, selon elle, à
chaque instant, les techniques existantes sont le fruit de processus antérieurs
qui, à leur tour, ont incorporé des éléments historiques, économiques et,
évidemment, techniques à proprement parler. Voir aussi Robinson [1955b].
[12]
Pour une présentation plus approfondie de ces difficultés et des incompatibilités entre les divers concepts de progrès technique, voir Heller [2000].
[13]
Voir aussi Robinson [1959a], [1959b], [1961] et [1962c].
[14]
Voir à ce propos Nevile [1963] et Lachman [1963].