Innovations
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
226 pages

p. 67 à 95
doi: 10.3917/inno.014.0067

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no 14 2001/2

2001 INNOVATIONS

Le progrès technique chez Joan Robinson : un essai de systématisation et de formalisation  [1]

Claudia Heller UNESP/FCLAr, Universidade Estadual Paulista (Brésil)
Cet article traite des contributions de Joan Robinson sur la question du progrès technique et de sa tentative de traiter ce sujet en conformité avec la théorie keynésienne de l'emploi et de la distribution des revenus, principalement sur le long terme. Cet article a pour but d'examiner cet aspect de son travail et d'établir une systématisation et une formalisation de son approche. De même, cet article expose les problèmes qu'elle a rencontrés – et qu'elle n'a pas toujours résolus. Au travers de ces principales contributions, cet article conclut qu'elle a utilisé différents critères de classification des innovations et qu'ils dépendaient des situations spécifiques décrites dans les modèles dans lesquels elle a utilisé la classification This paper deals with Joan Robinson's contributions to the issue of technical progress and her attempts of treating this subject in accordance to the Keynesian theory of employment and income distribution, mainly in the long run. This paper aims to review this aspect of her work and to establish a systematisation and a formalisation of her approach. At the same time the paper exposes the problems she faced – and did not always solve. Looking through her main contributions, the paper concludes that she used different criteria for the classification of innovations and that they depended on the specific situations described by the models in which she used the classification
Joan Robinson est l'une des plus importantes économistes de ce siècle. Elle a contribué, expliqué, critiqué, étendu et rénové les idées centrales de la "Révolution Keynésienne", dont le principal véhicule de la Théorie Générale de l´Emploi, de l'Intérêt et de la Monnaie, publié en 1936 par John Maynard Keynes. Robinson a traité de tant d'aspects tellement variés de la théorie économique qu'il est aisé de comprendre pourquoi ses rares écrits sur le progrès technique n'ont pratiquement pas été pris en compte. Ce fait peut être expliqué par l'échec relatif de sa tentative de traiter un sujet aussi complexe dans le cadre de la théorie keynésienne à long terme. En outre, Robinson a rarement traité ce thème de façon systématisée. Cet article a pour but de revoir, systématiser et formaliser l'approche du progrès technique dans la théorie de J. Robinson, et montrer quelles ont pu être les difficultés auxquelles elle s'est heurtée, sans d'ailleurs pouvoir toujours les résoudre.
Dans cet article nous utiliserons les symboles suivants : W pour les salaires, P pour les profits et Y pour le produit (ou les revenus). K représente le facteur de production capital et L le facteur travail. Les termes "1" et "2" surélevés indiquent les valeurs avant et après l'introduction des innovations ; les indices "I" et "II" indiquent, respectivement, le secteur d'investissement et le secteur de consommation, et les lettres "α", "β", "γ" et "δ" représentent les techniques "alpha", "beta", "gama" et "delta".
 
LA TAXONOMIE INTUITIVE ET LA PREMIÈRE TENTATIVE DE FORMALISATION
 
 
Le premier travail dans lequel Robinson évoque le progrès technique s'intitule The Long Period Theory of Employment (1936). Il consistait en "... un essai d'application des principes de la Théorie Genérale de Keynes à certains problèmes spécifiques" (1937 : v) et avait pour but de développer une théorie de l'emploi à long terme et d'aborder le double caractère de l'investissement, c'est-à-dire en tant que demande et en tant que création de capacité de production. De tous les articles qui composent le livre Essays in the Theory of Employment (1937) celui sur l'emploi est le plus important, constituant le "plat de résistance" de l'ouvrage [2], et fait jusqu'à maintenant l'objet de controverses [3].
L'argument central de Robinson peut être résumé comme suit : dans la théorie de Keynes, qui se reporte essentiellement au court terme, une chute du taux d'intérêt tend à stimuler la création d'emplois, parce que la baisse des intérêts accroît relativement l'efficacité marginale du capital en même temps qu'elle diminue le coût de cet investissement. Comme on suppose que le "stock du capital" est fixe, la réduction du taux d'intérêt n'a comme effet que l'accroissement de la production et de l'emploi, en même temps que le niveau de la capacité de production inutilisée baisse.
Mais, à long terme, une baisse du taux d'intérêt donne aussi la possibilité d'un investissement net positif en biens d'équipement, qui peuvent être des substituts de maind'œuvre dans certains secteurs et branches ; le niveau de l'emploi peut donc baisser. Mais, l'emploi peut aussi augmenter par l'expansion même du secteur et des branches de biens d'équipement. Ces effets contraires peuvent, ou non, se compenser. Cela signifie qu'il est impossible de prévoir les effets d'une diminution du taux d'intérêt sur l'emploi à long terme sans prendre en compte la possibilité de substitution du travail par le capital et les effets de l'évolution de l'emploi sur la distribution des revenus et la propension à consommer.
"... une augmentation du niveau de l'emploi n'est pas forcément la conséquence d'une chute du taux d'intérêt puisque ... il y a trois stades auxquels le processus peut être interrompu. En premier lieu, une diminution du taux d'intérêt peut accroître le désir d'épargne et, ainsi, diminuer le revenu total. Ensuite, le changement dans la distribution des revenus peut ne pas être favorable à la force de travail et, ainsi, tendre à diminuer le revenu total. Troisièmement, bien que le revenu total augmente, l'emploi peut baisser à cause d'une augmentation du produit per capita". (1936 : 89).
Le procédé analytique est aussi employé dans le cas des altérations de la propension à épargner, de la politique fiscale, de la taille et de la composition par tranches d'âge de la population, du degré de monopole et du progrès technique. En ce qui concerne le progrès technique, Robinson propose une taxonomie des "inventions" (limitées à de nouveaux moyens de production) et les répartit entre neutres, économisant du capital et économisant du travail, selon un critère comparant la participation relative du capital et du travail dans le produit (ou revenu) avant et après l'introduction des "inventions".
Le caractère neutre ou biaisé des innovations est lié à la modification (ou non) de la distribution des revenus, à la modification (ou non) du niveau des revenus et à la modification (ou non) du niveau de l'emploi. Une innovation sera neutre quand elle n'affectera pas les parts relatives du revenu, alors qu'une innovation qui économise du capital (ou du travail) reduit la part relative des profits (ou du salaire) et accroît celle des salaires (ou du profit) dans le revenu agrégé.
Bien que, en général, les innovations tendent à élever le niveau de production, leurs effets à long terme dépendent aussi de leurs effets sur la distribution des revenus. Cette étape du raisonnement repose sur le concept de propension à consommer et sur l'hypothèse selon laquelle les classes à faibles revenus ont une plus grande propension à dépenser. Ainsi, une innovation qui économise du capital doit accroître la production puisqu'elle diminue la propension "agrégée" à épargner ; par analogie, une innovation qui économise du travail doit réduire la production.
Cependant, l'effet final sur le niveau de l'emploi à long terme dépend aussi de la combinaison de deux facteurs supplémentaires : l'amélioration de la technique (la possibilité d'élever le niveau de production sans changer la quantité de facteurs utilisés) et l'intensification du capital (l'augmentation du ratio capital/travail). Ensemble, les deux processus tendent à élever le ratio capital/travail, réduisant l'emploi relatif. Donc les conséquences sur le niveau de l'emploi dépendent aussi de la nouvelle "combinaison de facteurs" consubstantiée dans les innovations. Ajoutant cela aux considérations faites quant aux effets sur la distribution des revenus, Robinson conclut qu'il n'est pas possible de déterminer a priori son impact sur le niveau de l'emploi à long terme.
De la même façon que les innovations tendent généralement à élever le niveau de la production, l'investissement tend généralement à élever le niveau de l'emploi. Mais l'investissement qui incorpore des innovations excessivement "économisant de main-d'œuvre" tend à réduire l'emploi, par ses effets immédiats (la réduction du nombre de travailleurs employés) et par ses effets indirects (lorsque la part relative des salaires dans le revenu agrégé diminue). Par ailleurs, si d'un côté tous les investissements n'impliquent pas forcément une innovation, d'un autre côté toute innovation suppose la réalisation d'un investissement. Ainsi, même les innovations qui augmentent la part des profits dans le revenu et qui, donc, à travers l'élévation de la propension à consommer de la collectivité, réduisent la production, peuvent s'accompagner d'un investissement net positif – et d'une augmentation du niveau de l'emploi. Robinson conclut ainsi que tant que l'investissement ne cesse pas, il y a un premier effet positif sur le niveau de l'emploi et que cet effet peut être maintenu à travers un flux raisonnablement permanent d'innovations de tous genres.
"L'effet immédiat des innovations sur l'emploi dépend de la mesure dans laquelle la nouvelle machine est le produit de l'investissement net et non pas seulement le résultat de l'utilisation des fonds d'amortissement d'anciennes fabriques visant la mise en place de nouvelles. On peut supposer en général que, sauf s'il s'agit d'innovations qui économisent beaucoup de capital, une période d'investissement net positif suivra les innovations... car toutes, mis à part celles qui économisent le plus de capital, demandent une élévation du capital per capita, alors que la réduction de la production totale qui vient de l'augmentation de la propension à épargner ne sera pas immédiatement prévisible. Le premier effet des innovations consiste donc, probablement, en une augmentation de l'emploi, même si elles doivent faire chuter ce dernier à long terme, et une succession suffisamment rapide d'innovations, qui n'économisent pas trop de maind'œuvre, pourrait éviter que le niveau d'investissement ne retombe à zéro" (1936 : 97-98).
Une des conclusions importantes de cet essai est que le progrès technique ne provoque pas forcément de chômage. Il ne faut lui attribuer cette responsabilité que lorsqu'il s'agit d'un simple renouvellement des stocks de capital obsolète (investissement net nul) et/ou d'une innovation "économisant excessivement de travail". Une telle situation serait, pour Robinson, tout à fait exceptionnelle.
Parmi la quarantaine de commentaires publiés sur Essays in the Theory of Employment, l'un d'entre eux mérite d'être cité car il a exercé une forte influence sur Robinson et, on peut le dire, l'a conduite à développer une ligne d'analyse qui, bien que prometteuse, s'est en fait révélée très complexe et peu satisfaisante. Il s'agit des commentaires faits par Harrod (1937). Il demande des explications à Robinson quant à la façon d'évaluer le "volume de capital" (ou "stock de capital") et exige qu'elle définisse un moyen de mesurer, avec une plus grande précision, les impacts du progrès technique sur la distribution et le niveau des revenus, tout comme le niveau de l'emploi, qu'elle ne faisait que décrire verbalement et de façon intuitive. Sa tentative de répondre à cette critique la fit rechercher une reformulation de la fonction de production et s'interroger sur la signification et l'évaluation du capital – thèmes qui font l'objet de la célèbre "controverse de Cambridge".
Harrod propose aussi une classification des innovations en fonction de leurs effets directs sur le ratio capital/produit et établit une relation de causalité quant à leurs effets sur le niveau de l'emploi différente de celle que suggère Robinson. Robinson classe les innovations à travers le critère de distribution des revenus ; celle-ci devient le facteur déterminant de la variation de la production et de l'emploi à long terme (par le principe de la demande effective), alors que pour Harrod c'est la variation de la production qui détermine la distribution des revenus et, par conséquent, le niveau de l'emploi. Dans cette logique, si l'innovation provoque une augmentation de la relation capital/produit, la part des salaires dans le revenu doit diminuer et, par conséquent, l'emploi diminue (et vice-versa). Le niveau de l'emploi reste le même s'il n'y a pas de changement du ratio capital/produit et, dans ce cas, la distribution des revenus reste aussi inchangée.
Dans le Tableau 1, la classification de Robinson se base sur la distribution des revenus et celle de Harrod passe par le rapport capital/produit (une sorte de "coefficient technique"). La dernière ligne montre que, sans tenir compte des questions relatives à la propension à consommer (par exemple), les deux définitions semblent mener à la même conclusion.


Classification du progrès technique selon Robinson (1936) et Harrod (1937 ) neutre Économisant du capital Économisadu travail
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Classification du progrès technique selon Robinson (1936) et Harrod (1937 ) neutre Économisant du capital Économisadu travail Robinson (1936) W2 /Y2 = W1 /Y1 W2 /Y2 > W1 /Y1 W2 /Y2 < W1 /Y1 et P2 /Y2 = P1 /Y1 et P2 /Y2 < P1 /Y1 et P2 /Y2 > P1 /Y1 Harrod (1937) K2 /Y2 = K1 /Y1 K2 /Y2 < K1 /Y1 K2 /Y2 > K1 /Y1 Impact sur sans l'emploi changement augmentation diminution

Robinson répondit aux critiques de Harrod sur l'évaluation du capital dans "The Classification of Inventions" (1937-38). Elle suggère que le capital soit évalué en termes de coûts : deux stocks de capital sont égaux s'ils coûtent la même somme d'argent. Elle propose que l'évaluation soit faite à partir du coût du bien d'équipement le plus efficace, mais elle laisse clairement entendre qu'il reste plusieurs ambigüités et difficultés concernant la "mesure du capital". Dans ce même article, Robinson "traduit" la classification proposée par Harrod en termes d'élasticité de substitution des facteurs et accepte la classification que celui-ci suggère. Ceci est dû à la volonté des deux auteurs d'établir les bases d'une théorie keynésienne de long terme mais cela appauvrit considérablement leur approche de la question. Le débat ne s'est pourtant pas éteint et il resta une différence importante entre les auteurs qui est illustrée par la grande attention que Robinson porte aux questions relatives à la distribution des revenus et à l'emploi, qui restent moins importantes pour Harrod [4].
 
L'EXTENSION DE LA CLASSIFICATION ET SÉPARATION ENTRE LES CRITÈRES
 
 
L'influence de Harrod ne peut être limitée aux commentaires critiques que nous venons d'exposer. Il faut aussi tenir compte de l'influence de Marx. Elle le lut pour la première fois en 1940, pour se "distraire des nouvelles" (1973 : x), et le considérait comme étant complémentaire par rapport à Keynes, dans la mesure où ils traitaient de thèmes différents [5]. Nombreuses étaient ses critiques au marxisme, mais elle a toutefois incorporé la vision de l'économie comme un processus historique, du capitalisme comme une société de classes aux intérêts divergents, et l'importance du progrès technique dans l'analyse économique. Les débats des années quarante et cinquante sur la croissance et l'accumulation et leurs déterminants (the War Circus) ont, eux aussi, été essentiels, surtout pour le travail que Robinson allait entreprendre plus tard afin d'étendre la Théorie Générale au long terme, ou, pour reprendre ses termes, de "généraliser la Théorie Générale". Cette expression a fait le titre d'un de ses essais parus dans l'ouvrage The Rate of Interest and Other Essays (1952). Dans l'introduction rédigée pour la seconde édition (réécrite) de l'ouvrage – The Generalisation of The General Theory (1979) –, Robinson écrit "... j'avais pour but d'introduire le mode de pensée et d'expression de la Théorie Générale dans d'autres domaines, principalement, comme le fait Harrod, dans l'analyse de l'accumulation et de la croissance..." (1979 : ix). Il est intéressant de noter que Robinson était arrivée à considérer que l'essai "[m'] était rapidement apparu comme peu satisfaisant et j'ai laissé le volume dans lequel il a été publié ... s'épuiser" (1975, CEP2 : iii, 2ème éd.), mais la seconde édition du livre, de 1952, a justement pris le titre de ce travail pour titre général. Puis, son auteur a fini par admettre son importance.
Influencée par la lecture de Marx et par les débats du War Circus, Robinson essaya de mettre en relation l'impact des innovations aussi bien sur les salaires réels (et donc sur la consommation) que sur la rentabilité des investissements (et donc sur les décisions d'investir). A ce stade, elle proposa une classification à partir du critère de la distribution des revenus et de ses conséquences sur l'investissement et, partant, sur l'expansion économique.
Pour ce faire, elle estima qu'il était important de séparer l'impact des innovations sur le niveau de l'emploi de leur impact sur la distribution des revenus. Pour la classification par rapport à l'impact sur l'emploi, elle employa les termes "intensif en capital", "économisant du capital" ou "neutre" et, quant aux effets sur la distribution des revenus, elle suggèra les expressions "favorable" et "défavorable" au travail (ou au capital). Il est intéressant de noter que la distribution des revenus cesse d'être décrite en termes de salaires et de profits, leur préférant les termes travail et capital. Ceci est dû au fait que les nouvelles catégories sont censées faire la distinction entre réductions absolues et réductions relatives de facteurs et qu'elles vérifient implicitement l'hypothèse selon laquelle la rémunération des facteurs est proportionnelle aux produits marginaux respectifs.
Ainsi, selon leur impact sur le niveau de l'emploi, les innovations sont neutres lorsque la diminution du ratio capital/ produit est égale à la diminution du ratio travail/produit, indépendamment de leur impact sur la distribution des revenus. Une innovation qui "économise du capital" réduit le capital en termes absolus et est symétrique par rapport à une innovation "intensive en capital". Robinson souligne qu'il existe une relation de symétrie entre les innovations intensives en capital et celles qui économisent du capital (et non plus entre intensives en capital et économisant du travail). Par analogie, une innovation "économisant du travail" diminue le travail par unité produite en termes absolus et est symétrique par rapport à une innovation "intensive en travail".
Les innovations qui économisent plus de capital que de travail sont qualifiées de "défavorables au capital", symétriques par rapport aux innovations "favorables au capital". Les tableaux ci-dessous résument les propositions précédentes. ΔK/ΔY < ΔL/ΔY ΔK/ΔY > ΔL/ΔY

TABLEAU II
Classification des innovations selon leur impact sur le niveau de l'emploi (variations absolues : révèlent la "modification") basée sur Robinson (1952c)
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TABLEAU II Classification des innovations selon leur impact sur le niveau de l'emploi (variations absolues : révèlent la "modification") basée sur Robinson (1952c) neutre Économisant intensive en Économisant intensive en du capital capital du travail travail ΔK/ΔY = ΔL/ΔY K2 /Y2 < K1 /Y1 K2 /Y2 > K1 /Y1 L2 /Y2 < L1 /Y1 L2 /Y2 > L1 /Y1 modifie le ratio réduit le capital accroît le réduit le accroît le capital/produit par unité capital par unité travail par travail dans la même de produit de produit en unité de par unité de proportion en termes termes absolus produit en produit en que le ratio absolus termes termes travail/produit absolus absolus


TABLEAU III
Classification des innovations selon leur impact sur la distribution des revenus (variations relatives : révèlent le "choix") basée sur Robinson (1952c)
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TABLEAU III Classification des innovations selon leur impact sur la distribution des revenus (variations relatives : révèlent le "choix") basée sur Robinson (1952c) défavorable au capital ou favorable favorable au capital ou défavorable au travail : économise plus de capital au travail : économise plus de que de travail travail que de capital

Cette nouvelle classification du progrès technique s'inspire du concept de fonction de production et de la nécessité ressentie par Robinson de différencier le "choix de la technique" du "changement technique". L'expression "choix de la technique" suppose l'existence préalable d'un ensemble de technologies alternatives, parmi lesquelles chaque entrepreneur pourrait choisir la sienne, selon un critère déterminé (en général, selon la théorie néoclassique, la maximation du profit) [6]. L'expression "changement technique" (ou "progrès technique"), par contre, est le reflet d'une préoccupation quant aux déterminants de l'apparition de ces nouvelles techniques, de leur adoption par une partie des entrepreneurs, et de leurs conséquences. Le "progrès technique", donc, à l'opposé du "choix de la technique", ne suppose pas l'existence préalable d'un ensemble déjà connu de techniques alternatives. Toutefois, le fait est que, aussi bien le choix des techniques que le changement technique, ont toujours été abordés à travers les fonctions de production – par Robinson aussi, d'ailleurs – même si ces fonctions supposent un "stade déterminé de connaissances techniques".
Pour bien saisir l'argumentation de Robinson, il nous faut expliquer son interprétation du concept de fonction de production. Une telle fonction met en relation les diverses combinaisons possibles de facteurs, pour un niveau donné de production. Le "choix de la technique" consiste en un choix de la combinaison la plus rentable, étant donnés les prix des facteurs et du produit. Le passage d'une technique à une autre, pour un même volume de production, est décrite par un mouvement qui se fait le long de la fonction de production et implique la substitution de facteurs. Le passage d'une technique à une autre, pour un volume de production différent, est décrit par un déplacement vers une autre fonction de production (de la même "famille", c'est-à-dire, appartenant à un ensemble d'isoquantes qui maintiennent entre elles une relation de proportionnalité). Aussi bien le mouvement le long de la fonction de production que le déplacement de la propre fonction de production supposent qu'il soit possible de substituer les facteurs (mais écarte, par hypothèse, l'apparition de nouveaux facteurs). La différence réside dans le fait que, dans le premier cas, augmenter un facteur implique nécessairement que l'on en diminue un autre. La proportion dans laquelle les facteurs de production sont substituables dépend de la forme spécifique de la fonction de production et des techniques (combinaisons) spécifiques qui sont échangées. Dans le cas d'un déplacement vers une autre fonction de production (d'une même "famille"), il est possible d'augmenter la production en changeant simultanément l'utilisation de deux facteurs, avec des proportions qui dépendent de la forme des deux fonctions. Un tel cas rend fort complexe la comparaison puisqu'il oblige à comparer simultanément la modification de la relation entre les facteurs et le changement dans l'échelle de facteurs (c'est-à-dire, les quantités relatives et absolues).
Une "modification de l'état des connaissances" se matérialise par l'apparition d'une nouvelle "famille" de fonctions qui n'a aucun besoin de maintenir une relation de proportionnalité avec la précédente. Si l'on compare deux techniques, on peut savoir quand une "amélioration technique" intervient, c'est-à-dire quand on peut obtenir le même niveau de production avec moins de facteurs, ou bien produire plus avec les mêmes quantités de facteurs, ce qui ne signifie pas pour autant exclure la possibilité d'y avoir une combinaison entre ces deux alternatives (plus de production avec, simultanément, moins de facteurs).
Aussi bien dans le cas du choix de la technique que dans celui du changement technique, on exclut, par hypothèse, la possibilité que surgissent de nouveaux produits et, généralement, on suppose que, même s'il y a une "augmentation de la productivité", les caractéristiques physiques des facteurs restent inchangées. Ces hypothèses sont nécessaires pour éviter la comparaison entre grandeurs qualitativement différentes. Toutefois, il reste le problème de la mesure quantitative. Pour la description des mécanismes du "choix de la technique" et du "changement de la technique", comme pour celle de la comparaison entre techniques, les termes employés le sont de façon générique, puisque pour rendre les expressions "moins de facteurs" ou "plus de production" plus précises et rigoureuses, il faudrait un critère qui permette la comparaison, c'est-à-dire une mesure – et c'est là précisément l'un des problèmes qui sont au cœur de la "controverse de Cambridge".
Dans la nouvelle classification des innovations, qui distingue les variations absolues des variations relatives dans l'usage des facteurs, Robinson se concentre sur la différenciation entre "choix de technique" et "changement technique", et abandonne son point de départ initial qui consistait à classer les innovations à partir de critères différents : leur impact sur le niveau de l'emploi et sur la distribution des revenus. Ainsi, dans son essai Notes on the Economics of Technical Progress (1952c), Robinson prend comme base de classification la proportion dans laquelle l'innovation réduit l'utilisation du capital et du travail par unité produite, en termes absolus et relatifs. Autrement dit : l'extension de la typologie des innovations différencie alors l'impact de ces dernières en termes de participation absolue des facteurs dans la production de l'impact en termes de combinaison des facteurs entre eux, c'est-à-dire qu'elle s'en tient aux éléments constitutifs de la fonction de production. On abandonne donc l'idée de mettre en relation la variation absolue de la participation des facteurs dans la production avec les effets sur le niveau de l'emploi et la variation relative de la participation des facteurs avec les effets sur la distribution des revenus. Robinson souligne que, bien qu'inspiré de la fonction de production, son classement ne peut être traduit en ces termes puisque la fonction de production n'est pas compatible avec le fait que "l'acquis des connaissances techniques consiste en un chemin à sens unique" (1952c : 99), c'est-à-dire irréversible [7].
Joan Robinson chercha alors une nouvelle formulation, capable de réunir les concepts de progrès technique neutre (ou biaisé) et favorable (ou défavorable) au travail (ou au capital). Le premier pas consista en la classification des techniques selon leur degré de mécanisation, ce qui fut le thème de "The Production Function and the Theory of Capital" (1953-54), publié à l'origine dans la Review of Economic Studies.
 
LA "CONTROVERSE DU CAPITAL" ET LA CLASSIFICATION EN TERMES DE DEGRÉS DE MÉCANISATION
 
 
Les écrits relatifs à la "controverse de Cambridge" attribuent presque à l'unanimité à l'article "The Production Function and the Theory of Capital" (1953-54) la responsabilité d'avoir lancé les débats autour de la fonction de production et de la théorie du capital. En dehors du fait que l'on puisse identifier le début de ces discussions dans des textes antérieurs, il est fondamental de souligner que la version originale de cet article, parue dans la Review of Economic Studies, n'était pas constituée que de critiques et incorporait aussi ce que Robinson appelait elle-même des "éléments positifs" pour une approche alternative. Ces parties furent retirées de toutes les publications ultérieures – dans les recueils organisés par l'auteur elle-même ou bien dans d'autres anthologies [8]. Robinson justifie ces modifications : "N'est incluse ici que la partie négative de cet article car les parties constructives sont mieux élaborées dans mon livre L'Accumulation du Capital" (1953-54, CEP2 : 130).
A l'origine, cet article est une tentative d'avancer dans la construction d'une théorie keynésienne de long terme, dans laquelle l'investissement, en technologie aussi, aurait un rôle important. Bien que cet article soit certainement l'un des plus lus, débattus et cités dans l'œuvre si riche de Robinson, il y a un aspect qui retient l'attention : l'immense majorité des interprètes attribue la difficulté de l'évaluation du capital au fait que l'analyse soit agrégée. Pour Robinson, cette difficulté ne vient pas seulement de la transposition d'un concept originaire de l'analyse "micro" vers l'analyse "macro", mais tout autant de plusieurs autres éléments qui, selon elle, pour constituer la base d'une théorie de l'accumulation de long terme doivent obligatoirement incorporer l'analyse de la variation des techniques de production. L'évaluation du capital n'est pas seulement un problème qui surgit dans une analyse agrégée mais l'est aussi dans une théorie de long terme. Celle-ci doit admettre la possibilité qu'il y ait plusieurs types de changements, intervenant séparément ou non, tels que des altérations quantitatives, qualitatives, de prix, de productivité physique et de rentabilité. Au risque de répéter des passages déjà très célèbres, nous estimons qu'il est important de les citer textuellement :
"Le capital existant à tout moment peut être traité comme faisant simplement 'partie de l'environnement dans lequel la main-d'œuvre travaille'. Nous avons alors une fonction de production en termes de travail seulement. Ce procédé est correct quand il s'agit du court terme, quand l'offre de biens d'équipement concrets ne change pas, mais, en dehors du court terme, ceci est un argument bien faible puisqu'il signifie que l'on ne peut pas établir la distinction entre un changement dans le stock de capital (qui peut arriver dans le long terme à travers l'accumulation) et un changement climatique (une action de Dieu).
On peut envisager le stock de capital comme une liste spécifique de biens existants à tout moment (incluant le travail en procès). Mais, de nouveau, ceci n'a guère d'utilité en dehors des limites restreintes du court terme puisque n'importe quel changement dans le ratio capital/travail implique une réorganistaion des méthodes de production et exige l'altération de la forme, de la taille et des spécifications de tout ou partie des biens qui font partie de la liste originale.
Dès que l'on sort du court terme surgit donc un très grand nombre de difficultés. Faut-il attribuer une valeur au capital à partir de sa capacité à recevoir les rendements futurs ou bien selon ses coûts passés ?" (1953-54 : 81) [9].
Ainsi, pour Robinson, la fonction de production "traditionnelle" qui met en relation diverses quantités de "facteurs" pour un volume déterminé de production, n'est acceptable que dans une vision de court terme. A long terme, et dans ce cas il faut prendre en considération la variation du stock de capital, la fonction de production est totalement inappropriée. En réponse, elle construit une "courbe du ratio réel de facteurs", plus connue sous le nom de "pseudo-fonction de production", qui se base sur une classification des procès de production à partir de leur degré de mécanisation [10].
Le point de départ est l'idée d'"état des connaissances techniques", représenté par l'ensemble des techniques disponibles à tout instant. Les techniques de chacun de ces ensembles, qui ont en commun le fait de produire un bien déterminé, peuvent être réparties de façon hiérarchique, selon le taux (ou volume) de production qu'elles sont capables de produire pour un certain nombre donné de travailleurs. Le critère de hiérarchie est la "productivité", comprise comme le ratio produit/travail. Robinson attire l'attention sur le fait que, alors que la description d'une technique donnée est "une question d'ingénierie pure" (1953-54 : 90), la liste hiérarchisée des techniques comporte aussi des considérations d'ordre économique : si "du point de vue de l'ingénierie, on peut employer un marteau à vapeur pour casser des noix" (1953-54 : 91), du point de vue économique, par contre, une technique utilisant plus de capital (qu'une autre) pour produire moins (que cette autre) ne doit pas faire partie de la liste des techniques susceptibles d'être employées. La classification en termes de "degré de mécanisation" utilise donc deux critères : un critère du domaine de l'"ingénierie", fourni par la relation produit/travail, et un critère économique, exprimé par la relation capital/produit, dans laquelle le capital est mesuré en unités de salaire, ces unités étant elles-mêmes une fonction du taux d'intérêt [11].
Avec différentes techniques – "α", "β", "γ" et "δ" –, on obtient un produit per capita différent (le terme per capita se rapporte au nombre de travailleurs employés par chaque technique), de façon à ce que la technique "α" réalise un produit per capita plus important que celui obtenu par la technique "β" quand les deux emploient le même nombre de travailleurs.
La méthode de classement par le critère économique est plus complexe (car elle dépend du taux d'intérêt), mais permet d'exclure les techniques ayant un coût relatif au volume produit plus grand par rapport aux autres techniques. Les techniques restantes (après ce tri) sont classées par rapport à leurs "degrés de mécanisation" respectifs et l'on est alors sûr, grâce à l'exclusion pratiquée, que celles jouissant d'un plus haut degré de mécanisation sont celles qui ont un plus fort ratio capital/produit, mais que leur ratio capital/produit plus élevé ne compense pas le ratio produit/travail plus élevé.
Ce critère n'implique pas seulement que la technique la plus mécanisée ("α") soit celle dont le produit final est aussi le plus grand pour un même nombre de travailleurs que la technique "β" (et "β" produit plus que "γ", etc.), mais implique aussi que le coût relatif de cette production est inférieur, bien que le coût absolu des machines pour "α" puisse être supérieur à celui de "β", qui, à son tour, peut présenter un coût absolu plus grand que celui de "γ" etc.
Dans le tableau IV les quatre techniques sont censées employer le même nombre de travailleurs mais produisent des produits de différentes valeurs, avec des coûts en capital différents aussi. Par le critère d'"ingénierie", la meilleure technique est "α", puisqu'elle a le plus fort ratio produit per capita. Par le critère économiqe, par contre, la meilleure technique est "γ", dont le coût relatif est le plus faible. La technique la plus mécanisée, "α", produit plus que "β", pour un même nombre de travailleurs (et "β", à son tour, produit plus que "γ" et ainsi de suite). Cependant, le coût relatif pour produire avec "α" est plus faible que celui avec "β" et "δ" mais plus élevé que celui avec "γ". Le coût absolu de l'équipement "α" est plus grand que celui de "β", qui, à son tour, a un coût absolu supérieur à celui de "δ" et "γ", bien que celui de "γ" soit plus grand que celui de "δ". L'exemple montre aussi que la technique "δ", dont le produit per capita est le plus petit de tous et dont le ratio capital/produit est le plus élevé, doit être éliminée de la liste des techniques alternatives viables.
Cet exemple est tout à fait irréaliste, car il envisage des techniques très différentes censées utiliser un même nombre de travailleurs. Un autre problème sérieux consiste en l'absence d'un critère de choix de la meilleure technique entre celles qui restent. Un critère possible est celui de la rentabilité (plus fort taux d'intérêt), donné par la relation P/K, où P = Y-wL, avec w représentant le taux de salaire, égal pour toutes les techniques. Dans l'exemple du Tableau IV, si l'on fixe un taux de salaire w = 1, les taux de profit respectifs sont 18,18% pour "α", 14,42% pour "β", 18,18% pour "γ" et 5,55% pour "δ". Le calcul de la rentabilité est donc insuffisant : "α" et "γ" ont le même taux de profit et, alors que "α" est meilleure selon le critère d'"ingénierie" puisqu'elle jouit du plus fort produit per capita, "γ" est la meilleure selon le critère "économique" puisqu'elle jouit du plus faible ratio capital/produit.


Hiérarchisation des techniques baseé sur Robinson (1953-54)
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Hiérarchisation des techniques baseé sur Robinson (1953-54) Technique "alpha" "beta" "gama" "delta" Travailleurs Empl. L Lα = 50 Lβ = 50 Lγ = 50 Lδ = 50 Capital K Kα = 110 Kβ = 104 Kγ = 55 Kδ = 90 Produit Y Yα = 70 Yβ = 65 Yγ = 60 Yδ = 55 Y/L Yα/L Yβ/L Yγ/L Yδ/L (critère d'ingénierie) = 1,40 = 1,30 = 1,20 = 1,10 K/Y Kα/Yα Kβ/Yβ Kγ/Yγ Kδ/Yδ (critère économique) =1,57 =1,60 =0,92 =1,65

Cette première hiérarchisation, faite à partir d'un certain taux d'intérêt ou de salaire notionnel (servant à "mesurer" le capital), doit être reprise en supposant d'autres taux alternatifs, également notionnels. Au cours de ce processus, certaines techniques disparaissent de la liste.
Si, par exemple, le taux de salaire était de w = 1,1, le taux de profit de "α" serait de 13,64% et celui de "γ" serait 9,09%. Le produit per capita de "α" resterait plus élevé que celui de "γ", et le ratio capital/produit ne bougerait pas. Dans ce cas, "α" serait préférable tant du point de vue des critères de rentabilité que du critère d'"ingénierie". Cependant, on a pu voir que la hiérarchisation des techniques selon le degré de mécanisation est un critère insuffisant dans l'analyse de l'accumulation. Le problème ne tient pas seulement à la définition des critères de meilleur choix de la technique. Selon Robinson, le problème vient aussi de la nécessité de distinguer, en comparant les techniques, les éléments qui peuvent être attribués soit aux différences entre celles-ci (la question du "choix") soit aux changements techniques proprement dits.
Si le processus de "choix de la technique" peut être réalisé sur la base d'un taux donné pour comparer et définir un critère hiérarchique, le "changement technique" ne saurait se faire valoir d'une telle hypothèse car aucun de ses taux ne peut être considéré "donné" s'il y a un changement. Pour Robinson, le fait d'adopter une telle hypothèse représente un problème et une contradiction insolubles, parce que cela rend nul et non avenu ce que l'on prenait comme une des principales motivations à adopter des innovations – la variation de prix relatifs de facteurs ou la perspective de réaliser des "profits au-dessus de la normale". De plus, l'adoption même de nouvelles techniques affecte le coût et donc la rentabilité de l'investissement, et par conséquent les taux notionnels sur lesquels est basée la comparaison entre les techniques.
Pour expliquer ces difficultés, Robinson mentionne la nécessité de faire la distinction entre l'analyse qui compare les différentes relations entre facteurs et celle qui suppose une variation de cette relation :
"La comparaison des positions d'équilibre jouissant de diverses ratios entre facteurs ne peut pas être employée pour analyser les changements intervenant dans la relation entre facteurs au fil du temps, et il est impossible de discuter les changements (dans le sens contraire de différences) en termes néoclassiques" (1953-54 : 100).
La reconnaissance de l'insuffisance de la classification des techniques selon leur degré de mécanisation a conduit Robinson à réexaminer ce thème, ainsi que les classifications antérieures, dans son livre The Accumulation of Capital (1956).
 
PROGRÈS TECHNIQUE ET ACCUMULATION : INTERACTIONS IMBRIQUÉES ET UNIFICATION DE CRITÈRES
 
 
Dans le livre The Accumulation of Capital, Robinson cherche à relever le défi que représente l'élaboration d'une analyse du progrès technique dans le cadre d'une théorie de l'accumulation, à partir de questions et de problèmes qu'elle avait déjà identifiés et étudiés dans des travaux antérieurs. Dans "Notes on the Economics of Technical Progress" elle prévient :
"Il est difficile de discuter le progrès technique dans un langage précis. Nous n'avons pas d'unité définie pour mesurer les quantités concernées. Les caractéristiques des marchandises changent, la forme des biens de production change, la productivité du travail change, et le pouvoir d'achat de l'argent change. Le problème n'est, toutefois, pas métaphysique. Les hommes d'affaires réels mettent en place des innovations réelles qui réduisent des coûts réels, et leurs effets sont réels. Il semble qu'il soit mieux d'aborder le problème en faisant d'abord des simplifications drastiques pour, ensuite, adapter l'argument aux cas complexes de la meilleure façon possible" (1952c : 82).
De toute son œuvre, le livre The Accumulation of Capital est sans doute le travail le plus important et aussi le plus difficile à comprendre. Plus particulièrement pour ce qui concerne la question du progrès technique, cet ouvrage présente une fois de plus les concepts, tels que le "degré de mécanisation", modifie la notion de "techniques (dé)favorables au capital", y ajoute l'idée de "progrès technique neutre et biaisé" et incorpore de nouveaux termes, tels que "techniques supérieures et inférieures", "(dé)mécanisation" et "élargissement" du capital. Bien que la tentative consiste à réunir tous ces concepts au sein d'un même schéma théorique unique, ceux-ci ne sont pas toujours susceptibles d'être comparés entre eux, car ils ont été élaborés à partir de diverses variations du modèle de base, dont les hypothèses n'étaient pas toujours compatibles [12].
En même temps, bien que le terme progrès technique soit présent dans presque tous les arguments du livre, celui-ci n'a pas comme objectif d'élaborer une théorie du progrès technique, ni même un classement des innovations. Dans un sens, cela justifie le traitement désordonné des divers concepts mais rend bien difficile la compréhension précise du but principal du livre, c'est-à-dire établir "une relation entre salaires et profits, à partir (1) du rapport entre stock de capital et force de travail disponible, (2) de l'influence de la concurrence, et (3) de la technique de production" (1956 : 70).
Elle reconnaît même ne pas avoir été très habile dans son exposé, et écrit, dans l'introduction des Essays in the Theory of Economic Growth (1962), qu'on devrait les "prendre plus comme une introduction que comme un complément de L'Accumulation du capital [qui] a été jugé très difficile". Robinson présente ses excuses "aux lecteurs qui auraient eu la migraine à cause du livre précédent" (1962a : v). C'est pour cette raison que, parmi les écrits postérieurs de The Accumulation of Capital, nombreux consistaient en une tentative d'éclaircir les idées centrales du livre de 1956 et, selon elle-même, plusieurs d'entre eux ont été écrits dans le but de préciser ses propres idées. Pour Robinson, la principale difficulté a été "l'échec de la tentative de bien marquer les distances par rapport au corps traditionnel, mais lourd, des enseignements conventionnels, qu'il faut assumer lorsqu'on adopte une approche keynésienne pour les problèmes de long terme" (1962a : v).
Certains des interprètes de Robinson, comme Meacci, ajoutent que le problème central a été le manque d'une différenciation suffisante entre l'analyse du "choix de la technique" et l'étude du "changement technique". Pour Meacci, le choix de la technique est lié à une liste de techniques potentielles mise à la disposition d'un entrepreneur, "qui agit comme un filtre à travers lequel les techniques potentielles deviennent réalité" (Meacci, 1996 : 249). Selon cette idée, il s'agit d'analyser le choix des entrepreneurs, au "niveau microéconomique", et ex ante dépendant de leurs anticipations. Le changement technique, quant à lui, est fonction de la liste de techniques déjà choisies à partir d'un spectre de techniques "qui consiste essentiellement en des relations input-output caractérisant toutes les complémentarités spécifiques de la production réelle" (Meacci, 1996 : 249). Contrairement au "choix", cela représente un processus dynamique qui a des implications sur le taux d'accumulation. Par conséquent, bien qu'imprégné des décisions des entrepreneurs, il s'applique au niveau "macroéconomique" et reflète les conséquences agrégées, ex-post, des décisions des entrepreneurs. Le problème majeur, selon Meacci, est que la distinction entre "choix" et "changement", bien qu'elle soit présente dans The Accumulation of Capital, n'est en fait qu'implicite et indirecte.
Il faut souligner toutefois que l'absence de séparation nette entre "choix de la technique" et "changement de technique" dans The Accumulation of Capital vient justement du fait que Robinson avait compris qu'il était nécéssaire de prendre en compte tous ces éléments pour une théorie de long terme. Dans plusieurs de ses autocritiques des années cinquante, elle en arrive à la conclusion qu'"il n'y a pas d'accumulation sans progrès technique" (1975, FCM : 110) et que, de plus, "le spectre des projets de techniques préalablement connus a été une formulation erronée ; [car] le processus d'accumulation lui-même fait apparaître les techniques au fur et à mesure qu'elles deviennent nécessaires" (1975, FCM : 111). Elle déclare aussi :
"J'étais toujours aux prises avec l'histoire de l'accumulation sans nouvelles inventions, qui était habituellement racontée en termes de modification de la structure du capital, de prolongation du temps moyen de production, ou d'augmentation du caractère indirect des facteurs du travail...
[Mais] l'investissement n'implique pas seulement le choix du point maximal de profit sur une frontière technique bien précisée. Il implique aussi la quête d'une technique appropriée, qui ne sera projetée qu'après avoir été choisie, et le processus-même de cette quête est un processus de changement technique. La croissance de la production elle-même génère des opportunités de spécialisation et de 'rendements croissants', ... et de nouvelles inventions et découvertes sont sans cesse adaptées aux processus industriels. Il n'existe rien de semblable dans une accumulation sans changement" (1975, FCM : 109-110).
 
NOUVEAUX EXERCICES : APPROFONDISSEMENT DE LA CLASSIFICATION ET RETOUR A LA SÉPARATION DES CRITÈRES
 
 
Robinson, n'a pas pu surmonter les difficultés détectées. Vers la fin des années cinquante, elle se montrait totalement insatisfaite des divers modèles d'accumulation apparus, d'autant qu'ils étaient censés, selon elle, expliquer la réalité. Son propre livre, The Accumulation of Capital, n'échappe pas à ses critiques, mais elle reconnaît en même temps que tous les modèles, dont le sien, sont nécessairement irréalistes et pour cela doivent être considérés comme de simples exercices. Et c'est en tant qu'exercices qu'elle continue à écrire et à publier de nombreux autres articles et essais sur ce thème, parmi lesquels il faut citer "Capital, Technique and Relative Shares" (1960) [13].
Robinson élabore quatre types de modèles autour desquels elle développe ses arguments. Le premier modèle se caractérise par l'existence d'un seul secteur et d'une seule technique, dans lequel le seul investissement nécessaire sert à payer les salaires, de façon à ce que le capital ne soit qu'un fonds salarial. Dans ce cadre, elle définit les catégories "techniques supérieures" (et "inférieures") et "amélioration partielle". Les techniques "supérieures" viennent d'innovations qui réduisent le temps de production sans modifier le produit per capita, ou qui accroissent le produit per capita sans modifier le temps de production. Les "améliorations partielles" découlent d'innovations qui réduisent le temps de production aux dépens de la productivité et vice et versa. Le Tableau V permet d'identifier d'autres combinaisons non mentionnées par l'auteur, telles que celles "plus que supérieures" (qui élèvent le produit per capita tout en diminuant le temps de production) et, à l'opposé, les techniques "moins qu'inférieures".

TABLEAU V
Classification selon la variation du produit per capita et du temps de production basée sur Robinson (1960)
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TABLEAU V Classification selon la variation du produit per capita et du temps de production basée sur Robinson (1960) Variation du Produit per capita Variation du réduction sans élévation Temps de Y2 /L2 < Y1 /L1 changement Y2 /L2 > Y1 /L1 Production Y2 /L2 = Y1 /L1 réduction amélioration supérieure plus que partielle supérieure sans changement inférieure neutre supérieure élévation moins qu'inférieure inférieure amélioration partielle

Dans le deuxième modèle, Robinson suppose un seul secteur à technique variable, et il est donc possible de choisir entre différentes "combinaisons de facteurs". Elle définit alors les "innovations neutres" et les "innovations biaisées", à travers des déplacements de la fonction de production et la modification ou non de la forme de cette dernière. Si le déplacement a lieu sans changer la forme fonctionnelle, il s'agit d'une innovation neutre, qui permet d'élever le niveau de la production sans changer l'utilisation des facteurs. Les innovations intensives en capital augmentent la production et augmentent l'utilisation du capital dans une proportion plus forte que celle du travail, quelle que soit la variation, s'il en est, de l'emploi du facteur travail. Et vice et versa. Ces définitions sont représentées schématiquement dans le Tableau VI.

TABLEAU VI
Classification selon la variation relative des facteurs basée sur Robinson (1960)
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TABLEAU VI Classification selon la variation relative des facteurs basée sur Robinson (1960) critère neutre intensive en intensive en capital travail variation du produit Y2 >Y1 Y2 >Y1 Y2 >Y1 variation du capital K2 = K1 K2 > K1 indifférent variation du travail L2 = L1 indifférent L2 >L1 variation relative de facteurs K2 /L2 = K1 /L1 K2 /L2 > K1 /L1 K2 /L2 < K1 /L1

Le troisième modèle travaille avec deux secteurs à technique variable et propose une nouvelle catégorie, "l'innovation créatrice de capital", qui est capable de produire plus sans changer la dotation de facteurs et, de plus, coûte moins cher, c'est-à-dire "ajoute de la richesse sans besoin d'épargne liquide" (1960 : 175), ou encore, coûte plus cher mais a une vie utile plus longue. Il s'agit d'une innovation qui accroît la production (dans le secteur des biens de consommation), et en plus crée de la richesse (dans le secteur de l'investissement). Robinson signale que ce type d'innovation ne peut s'insérer dans le classement traditionnel et propose de le garder dans "son propre coffret".
Le quatrième modèle est constitué par trois secteurs à technique variable et fournit les catégories d'"innovations neutres", "innovations indirectement biaisées" et "innovations directement biaisées à proprement parler". La seule définition simple est celle de la neutralité, qui intervient quand le produit per capita augmente dans tous les secteurs dans la même proportion et est neutre sur le plan de l'économie entière. La non-neutralité du progrès technique, quant à elle, peut être de trois types.
Le premier type concerne une innovation qui crée un biais dans le secteur dans lequel elle arrive et peut être classée en termes de distribution des revenus (comme dans le Tableau I), de variation absolue de facteurs (comme dans le Tableau II) ou encore de variation relative de facteurs (comme dans le Tableau III).
Le deuxième découle d'une innovation qui élève le produit per capita dans la même proportion dans tous les secteurs mais qui, dans l'un d'eux, réduit le temps de production, ayant pour effet final (sur les autres secteurs, indirectement) un biais qui économise du capital. A l'oposé, elle peut rallonger la durabilité des machines, ayant pour effet final et indirect la création de capital.
Le troisième type est l'innovation qui économise du capital dans l'ensemble de l'économie, parce qu'elle accroît le produit per capita dans le secteur des biens d'investissement dans une plus grande proportion que dans le secteur des biens de consommation. Ce type d'innovation pourrait d'emblée économiser du capital (cette suggestion est la nôtre) et, en sens inverse, nous avons l'innovation intensive en capital proprement dite (lorsque le produit per capita augmente moins dans le secteur d'investissement que dans celui de la consommation). Ainsi, il y a des innovations neutres, des innovations qui économisent indirectement du capital parce qu'elles permettent de réduire le temps de gestation, des innovations indirectement intensives en capital parce que comme elles créent du capital, elles économisent du travail, et des innovations qui économisent du travail et sont intensives en capital à proprement parler. Le tableau VII, ci-dessous, résume cette classification.


Classification selon la variation relative sectorielle de la productivité du travail basée sur Robinson (1960)
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Classification selon la variation relative sectorielle de la productivité du travail basée sur Robinson (1960) Catégorie Description Neutre ΔYI /ΔLI = ΔYII /ΔLII Non Neutre Type 1 Cf. classifications antérieures : Biaisée dans le secteur Tableau I (distribution des revenus : où elle arrive W2 /Y2 ≠ W1 /Y1 ) Tableau II (variations absolues : L2 /Y2 ≠ L1 /Y1 ) Tableau III (variations relatives : ΔK/ΔY ≠ ΔL/ΔY) Non Neutre Type 2 ΔYI /ΔLI = ΔYII /ΔLII associée à la réduction du temps de production Biais économisant du capital associée à l'élévation de la durabilité des Créatrice de capital machines Non Neutre Type 3 ΔYI /ΔLI ≠ ΔYII /ΔLII ΔYI /ΔLI > ΔYII /ΔLII Économisant du capital ΔYI /ΔLI < ΔYII /ΔLII proprement dit Intensive en capital proprement dit

L'analyse des effets de ces diverses catégories d'innovations sur la distribution des revenus et sur le niveau de l'emploi est extrêmement compliquée : une innovation qui augmente le produit per capita dans le secteur d'investissement permet de produire la même "capacité de production" avec un niveau inférieur d'emploi et libère ainsi la maind'œuvre du secteur, laquelle pour retrouver de l'embauche, dépendra de l'investissement réalisé dans d'autres secteurs. Si cet investissement ne suffit pas, ou encore s'il y a des innovations qui économisent le travail (qui, à leur tour, ne ré-emploient pas la main-d'œuvre à la production de ces innovations), il y aura du chômage. Si, en plus, les nouvelles machines utilisées dans le secteur de consommation sont plus productives, le salaire réel pourra augmenter, à partir du moment où les prix suivent (à la baisse) l'augmentation de la productivité – ce qui dépend du "degré de concurrence". Il peut en résulter une diminution de l'emploi et une élévation du salaire réel des travailleurs embauchés. Et, comme le montre cet exemple, la caractéristique spécifique de l'innovation ne constitue pas le seul facteur déterminant de ce résultat.
Cet exemple illustre le fait que le résultat macroéconomique d'une seule innovation dépend de plusieurs autres facteurs, parmi lesquels il convient de rappeler le degré de concurrence. Mais il est cependant encore plus important de souligner que le résultat dépend des hypothèses spécifiques que nous formulons. Le nombre de solutions possibles est tellement grand que Robinson se voit dans l'obligation de les limiter à travers d'hypothèses restricives. Ainsi, elle peut décrire des scénarios alternatifs qui constituent des bases à partir desquelles on peut développer d'autres variantes. Ces situations alternatives de base sont appelées "la métallurgie de Robinson" [14].
Sans aucun doute, l'article "Capital, Technique and Relative Shares" est une avancée par rapport aux travaux antérieurs sur le progrès technique, tout au moins en ce qui concerne l'organisation des arguments ; même si Robinson ne parvient toujours pas à éliminer la compartimentalisation des différents critères de classement du progrès technique. Elle ne réussit non plus à examiner de manière ordonnée les effets sur la distribution des revenus et/ou sur le niveau de l'emploi (ou sur la consommation et l'investissement). Mais elle n'avait pas pour autant abandonné ce thème, bien qu'elle avait cessé de prétendre traiter conjointement les questions de l'accumulation et du progrès technique. Deux années plus tard, dans "A Model of Technical Progress" (1962c), elle admet que :
"L'analyse d'une économie dans laquelle on s'assure qu'il y ait du progrès technique ne peut être faite ni avec précision ni avec réalisme. Rien dans la réalité ne reste immuable pouvant nous fournir des quantités précises pour nos calculs. Les travailleurs acquièrent de nouvelles aptitudes et perdent les anciennes. Les produits voient changer leurs caractéristiques physiques, leur facilité de vente et leur capacité à satisfaire les besoins. Les besoins de leur côté changent en même temps que les produits. Le pouvoir d'achat de l'argent, que ce soit par rapport aux marchandises, par rapport au temps de travail ou par rapport aux deux, change non seulement pour ce qui est de son niveau général, mais aussi en tant que norme. De plus, les biens d'équipement se modifient d'une façon telle que les moyens de production d'une technique actuelle n'ont pratiquement rien à voir avec les anciens" (1962c : 88).
Mais elle continue en disant : "D'un autre côté, une analyse qui ne tiendrait pas compte des changements techniques pourrait être très précise mais n'aurait aucun intérêt..." (1962c : 88).
Au tout début de sa carrière (années 1930), Robinson a écrit sur le thème de l'accumulation et du progrès technique, deux articles différents : "The Long Period Theory of Employment" (1936) et "The Classification of Inventions" (1937-38). Pendant les années 1950, elle écrivit "The Generalisation of the General Theory" (1952b) et "Notes on the Economics of Technical Progress" (1952c), qu'elle réunit ensuite dans un même ouvrage (The Rate of Interest and Other Essays). Le seul travail dans lequel elle essaie de traiter les deux sujets selon une forme coordonnée – The Accumulation of Capital (1956) – ne se révèle pas satisfaisant, ce qu'elle reconnaît elle-même. Au cours des années 1960, elle fit plusieurs nouvelles tentatives, parmi lesquelles "A Model of Accumulation" (1962b) et "A Model of Technical Progress" (1962c) qui ont été réunies en un seul livre (Essays in the Theory of Economic Growth). Si l'on tient compte du fait qu'elle a voulu reconsidérer l'importance de ses essais de 1952 et qu'ils ont été republiés en 1979 (The Generalisation of The General Theory), on peut conclure que Robinson, bien qu'elle n'ait plus essayé de les traiter ensemble, n'a jamais abandonné ce thème.
Dans l'essai "A Model of Accumulation" (1962b), bien qu'elle cite les conditions techniques, elle ne les examine que dans l'optique de la quantité et de la qualité de la force de travail (et sa propension à croître dans le temps), de l'"état-de-l'art" de l'industrie (et sa propension à s'améliorer) et de la disponibilité des ressources naturelles (en considérant, pour simplifier, qu'il n'y a pas de ressources naturelles rares). Elle a laissé l'analyse du progrès technique proprement dit pour son autre essai, "A Model of Technical Progress" (1962c), car l'objectif du premier consistait à examiner les diverses relations qu'il peut y avoir entre un taux de croissance "souhaité" (par les firmes) et un taux "possible" (défini par la croissance de la population et des connaissances techniques que l'on considère, par hypothèse, neutres).
L'essai "A Model of Accumulation", sans doute parce que c'est le seul inédit du livre Essays in the Theory of Economic Growth, a eu droit à de nombreux commentaires alors que "A Model of Technical Progress" n'a pas fait l'objet de beaucoup d'attention. Pourtant, ce dernier proposait une certaine systématisation des diverses catégories de progrès technique à partir d'un modèle bisectoriel dans lequel les innovations arrivent dans le secteur d'investissement et se matérialisent par "l'amélioration des machines utilisées par le secteur de consommation" (1962c : 89), sans changer les spécificités physiques du secteur d'investissement ni même de la maind'œuvre nécessaire pour produire ces nouveaux équipements. Le nouvel équipement du secteur de consommation, qui incorpore la nouvelle technique, peut être apprecié par sa capacité de production, du volume d'emploi offert et de son coût réel, c'est-à-dire "son prix, quand il est neuf, en temps de travail, au taux d'intérêt en vigueur" (1962c : 89).
Quand la nouvelle machine produit une plus grande quantité, qu'elle dispose du même temps de vie utile et du même coût nominal (capital per capita) qu'auparavant, elle reflète une innovation neutre. L'avantage d'un tel critère, pour Robinson, consiste en la possibilité d'exprimer la neutralité de l'innovation de deux façons différentes. L'une compare la variation du produit per capita dans les deux secteurs : dans le cas où la variation est la même, il s'agit d'une innovation neutre. L'autre façon d'exprimer la neutralité consiste à comparer la relation entre facteurs des deux techniques : si elle ne change pas, l'innovation est neutre. Notons que la première expression apparaît dans le Tableau VII et la seconde est illustrée par l'exemple numérique du Tableau IV.
Par analogie, une innovation présente un biais économisant du capital quand le coût de chaque fabrique est inférieur. Dans ce cas, le produit per capita augmente dans le secteur d'investissement dans une proportion plus grande que dans le secteur de consommation et vice et versa. Une telle situation se retrouve aussi dans le Tableau VII.
Les techniques supérieures élèvent aussi bien le produit per capita que le produit par unité de coût réel de la fabrique. Toutes les innovations neutres sont supérieures mais toutes celles qui sont biaisées ne sont pas forcément supérieures. Les innovations biaisées non supérieures sont des améliorations partielles. De plus, toutes les améliorations partielles ne sont pas éligibles, c'est-à-dire susceptibles d'être choisies.
Ainsi, une innovation qui économise du capital excessivement, c'est-à-dire qui augmente le produit per capita dans le secteur d'investissement et réduit celui du secteur de consommation consiste en une amélioration partielle car elle abaisse l'un des éléments du coût du produit final tout en augmentant un autre. La même chose se passe dans le cas d'une innovation qui est excessivement intensive en capital, c'est-à-dire qui diminue le produit par unité de capital. Évidemment, les améliorations partielles ne sont adoptées que si l'élément du coût qui est réduit l'est dans une proportion plus grande que n'augmente l'autre élément. Ceci est le critère d'éligibilité (ou préférence) utilisé pour le "degré de mécanisation".
Comme on peut le voir, cette classification générale des divers types d'innovations, proposée par Robinson dans le dernier de ces ouvrages sur le progrès technique, ne nous apporte, à l'évidence, aucune nouveauté. Dans "A Model of Technical Progress", Robinson disserte sur les variantes de "l'âge d'or" – ou les "vicissitudes" auxquelles est soumise l'économie capitaliste – qui proviennent du fait que le progrès technique a un biais et/ou est instable, mais cependant cette analyse, développée dans l'essai "A Model of Accumulation", limite les "vicissitudes" à la possibilité qu'un "taux de croissance possible" soit différent d'un "taux de croissance souhaité". Ceci signifie que les innovations, une fois de plus, sont reléguées au second plan, bien que leur soit attribué le rôle générique de changer le taux possible en même temps que, au cas où elles sont adoptées, elles peuvent modifier aussi le taux réel de croissance.
Le fait est que les critères de classement des innovations de Robinson dépendent très étroitement des hypothèses des modèles dans lesquels cette classification est employée. De plus, la généralisation proposée dans "A Model of Technical Progress" est basée sur des suppositions telles que le système clos, sans facteurs rares ni économies d'échelle, et le progrès technique n'est pas à même de changer qualitativement les biens finis, et est limité à la création de nouveaux équipements pour le secteur de consommation, avec les mêmes fabriques dans le secteur d'investissement. Robinson conclut cet essai en rappelant au lecteur que "l'analyse suppose que le progrès technique n'exerce pas d'influence sur la nature des biens ni sur le caractère de la main-d'œuvre ou des consommateurs" (1962c : 111), et abandonne effectivement la tentative d'évaluer ses effets sur la distribution du revenu et sur l'emploi, ne faisant que chercher quel type d'innovation serait le plus approprié à chaque situation spécifique, de façon à permettre la continuité du processus d'accumulation.
 
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·  ROBINSON, J. (1952a), The Rate of Interest and Other Essays, London, Macmillan
·  ROBINSON, J. (1952b), The Generalisation of the General Theory, in The Rate of Interest and Other Essays, London, Macmillan, 1952, p.67-142. Reproduit in The Generalisation of the General Theory and Other Essays, London, Macmillan, 1979, p.1-76.
·  ROBINSON, J. (1952c), Notes on the Economics of Technical Progress, The Generalisation of the General Theory and Other Essays, London, Macmillan, 1979, p.77-111.
·  ROBINSON, J. (1953-54), The Production Function and the Theory of Capital, Review of Economic Studies, (21), p.81-106. Reproduit partiellement et avec des modifications in Collected Economic Papers (CEP2), vol. 2., Oxford, Blackwell, 1960, p.114-31.
·  ROBINSON, J. (1955a), Marx, Marshall and Keynes, Occasional Paper no. 9, Delhi School of Economics.
·  ROBINSON, J. (1955b), The Production Function. Economic Journal, 65(257), p.67-71.
·  ROBINSON, J. (1956), The Accumulation of Capital. London, Macmillan.
·  ROBINSON, J. (1957), What Remains of Marxism ?, in Collected Economic Papers (CEP3), Oxford, Blackwell, vol. 3,1965, p.158-66.
·  ROBINSON, J. (1959a), Some Problems of Definition and Measurement of Capital, Oxford Economic Papers, (11), p.157-66.
·  ROBINSON, J. (1959b), Accumulation and the Production Function, Economic Journal, 69(275), p.433-42.
·  ROBINSON, J. (1960), Capital, Technique and Relative Shares, Collected Economic Papers (CEP2), Oxford, Blackwell, 1960, p.159-84.
·  ROBINSON, J. (1961), Equilibrium Growth Models, American Economic Review, (51), p.360-9.
·  ROBINSON, J. (1962a), Essays in the Theory of Economic Growth, London, Macmillan.
·  ROBINSON, J. (1962b), A Model of Accumulation, in Essays in the Theory of Economic Growth, London, Macmillan, 1962, p.22-87.
·  ROBINSON, J. (1962c), A Model of Technical Progress, Essays in the Theory of Economic Growth, London, Macmillan, 1962, p.88-119.
·  ROBINSON, J. (1973), Foreword, in KREGEL, J. (1973), The Reconstruction of Political Economy - A Introduction to Post-Keynesian Economics, N. York, Macmillan/John Willey, p.ix-xiii.
·  ROBINSON, J. (1975), Introduction – 1974, in Collected Economic Papers (CEP2), iii-xii, 2° édition, 1975. Corrigée et reproduite in What are the Questions and Other Essays - Further Contributions to Modern Economics (FCM), Oxford, Blackwell, 1980, p.105-11, sous le titre "Survey 1950".
·  ROBINSON, J. (1977a), Qu'est-ce que le Capital ?, Revue d'Économie Politique, (87), p.165-79.
·  ROBINSON, J. (1979), The Generalisation of the General Theory and Other Essays, London, Macmillan.
 
NOTES
 
[1]Traduit par Catherine M. Mathieu, avec l'aide financière de la FUNDU-NESP. Des versions préliminaires de ce papier ont été présentées à diverses occasions : au Programme de Séminaires Académiques (mai 1998), aux IIIèmes Journées Nationales d'Économie Politique (juin 1998) et au Vème Congrès Latino-Américain des Sciences et Technologies (juillet 1998).
[2]cf. Harrod [1937].
[3]Voir, par exemple, Eatwell [1983], Kregel [1983] et Garegnani [1996].
[4]Selon Besomi [1995], le débat entre Robinson et Harrod comprend aussi les effets du progrès technique sur le niveau des prix.
[5]Voir Robinson ([1942], [1948], [1955a] et [1957]).
[6]L'ensemble de techniques, prêtes à l'emploi et connues de tous, en attente d'utilisation forme ce que l'on appelle en anglais le book of blueprints.
[7]En fait, bien qu'il s'agisse d'un des travaux les moins cités lorsque l'on parle de la "controverse de Cambridge", c'est pourtant dans cet essai que l'auteur explique clairement quelles sont ses critiques envers le concept de fonction de production, et qu'elle présente les arguments principaux qu'elle utilisera par la suite, tout au long de son œuvre sur ce thème. De plus, il nous faut souligner que le caractère irréversible ne se limite pas à l'acquis de connaissances mais caractérise aussi le stock de capital lui-même qui, après avoir revêtu une certaine forme spécifique, ne peut être modifié sans coût (parfois élevé). C'est de cette conception que viennent les expressions capital-jelly, stuff, putty ou encore butter, dont Robinson allait affubler la conception néoclassique du capital selon laquelle celui-ci peut avoir une forme et en changer à tout moment. Le terme le plus célèbre est leets, anagramme obtenue en inversant les lettres de steel (acier).
[8]Par exemple, Harcourt et Laing [1971].
[9]Les parties soulignées ne le sont pas dans l'original.
[10]La pseudo-fonction de production se différencie de la fonction de production conventionnelle principalement par le fait qu'elle n'établit pas une relation unique et unilatérale entre les ratios "produit per capita", "capital/ travail" et "taux de rentabilité". Pour une explication remarquable de ces différences, bien que beaucoup plus tardive, voir Robinson [1977a].
[11]Robinson estimait qu'il était nécessaire de tenir compte, pour mesurer le capital, du temps passé – matérialisé dans le taux d'intérêt – car, selon elle, à chaque instant, les techniques existantes sont le fruit de processus antérieurs qui, à leur tour, ont incorporé des éléments historiques, économiques et, évidemment, techniques à proprement parler. Voir aussi Robinson [1955b].
[12]Pour une présentation plus approfondie de ces difficultés et des incompatibilités entre les divers concepts de progrès technique, voir Heller [2000].
[13]Voir aussi Robinson [1959a], [1959b], [1961] et [1962c].
[14]Voir à ce propos Nevile [1963] et Lachman [1963].
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[3]
Voir, par exemple, Eatwell [1983], Kregel [1983] et Garegna...
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[4]
Selon Besomi [1995], le débat entre Robinson et Harrod comp...
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[5]
Voir Robinson ([1942], [1948], [1955a] et [1957]). Suite de la note...
[6]
L'ensemble de techniques, prêtes à l'emploi et connues de t...
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[7]
En fait, bien qu'il s'agisse d'un des travaux les moins cit...
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Par exemple, Harcourt et Laing [1971]. Suite de la note...
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Les parties soulignées ne le sont pas dans l'original. Suite de la note...
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La pseudo-fonction de production se différencie de la fonct...
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Robinson estimait qu'il était nécessaire de tenir compte, p...
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[13]
Voir aussi Robinson [1959a], [1959b], [1961] et [1962c]. Suite de la note...
[14]
Voir à ce propos Nevile [1963] et Lachman [1963]. Suite de la note...