2001
INNOVATIONS
Éditorial
Joan Violet Robinson (1903-1983) est un de ces
économistes qui représentent le mieux, par leur œuvre, leur
carrière et leur vie, l'évolution de la pensée et l'action
économiques (et même sociologiques et politiques) du
turbulent XXème siècle : passant de Marshall (autour de
1936) à la défense et l'approfondissement de la théorie de
Keynes et, nourrie par Marx et Kalecki, elle deviendra à
partir des années 1970 l'une des leaders des écoles néo-ricardienne et post-keynésienne. J. Robinson nous apporte,
en outre, des éléments précieux dans les domaines des
questionnements et de la méthode en sciences économiques.
Elle nous apprend que rien n'est sacré ; rien n'est immuable.
Aucune idée, aucune avancée, aucune théorie n'est valable
en dehors de la critique. Elle a, à sa manière, montré du
doigt, pour mieux dénoncer les intellectuels organiques qui,
faisant fi de la réalité, sous le couvert de l'infaillibilité des
mathématiques, présentent un monde marchand, a-historique
et statique, dans le seul but, conscient ou inconscient, de
préserver l'ordre capitaliste.
Ces positions hérétiques de Joan Robinson ont provoqué
de nombreux débats contradictoires entre les économistes,
essentiellement anglophones, sur les trois thèmes les plus
marquants de notre temps : le monopole, la demande
effective, le marginalisme. Avec son fameux ouvrage de
1933, elle a introduit la concurrence imparfaite dans la
théorie économique. Mais très vite lassée par le cadre étroit
de l'analyse de Marshall, elle part à la conquête des
enseignements de Keynes. Avec Austin Robinson, Mead,
Kahn et Sraffa, elle adhère au cercle de Keynes, pour, par la
suite, explorer et populariser les voies que l'économiste (et
politique) britannique a ouvert. Elle bataille alors ferme
contre les tentatives de récupération des idées de Keynes par
l'orthodoxie néoclassique.
Aidée par Michal Kalecki, sensibilisée par la montée du
fascisme en Italie et du nazisme en Allemagne et par la
guerre civile en Espagne, Joan Robinson lit Marx. Dans
l'œuvre de celui-ci, elle rejette ce qui est sans importance (la
théorie de la valeur travail !) pour garder ce qui lui sera par
la suite nécessaire pour l'enrichissement de la pensée de
Keynes : l'accumulation et la croissance économique. Avec
Nicholas Kaldor, elle développe ce qui deviendra plus tard
"la théorie cambridgienne de croissance". Dans son principal
ouvrage, L'accumulation du capital, elle cherche une
relation entre la distribution du revenu, la production et
l'emploi et l'accumulation à long terme. Pour ce faire,
l'histoire devient l'axe majeur de ses analyses. L'histoire la
conduit à se préoccuper des problèmes que rencontrent les
pays en développement. Avec un grand pessimisme, elle ne
manque pas de souligner que les pays pauvres ne pourront
jamais rattraper les plus riches parce que le "nouveau
mercantilisme" de ces derniers les en empêchera toujours.
Les règles du commerce international tendent à favoriser les
économies et les nations militaires les plus puissantes.
Pour Joan Robinson, il faut prendre le parti de l'histoire
contre l'équilibre. Mais ce faisant, le risque académique est
grand : bien que J. Robinson ait débuté sa carrière à
Cambridge en 1931, elle ne devint Professeur d'économie
qu'en 1965. Elle nous a légué pourtant 443 titres (livres,
articles, comptes rendus) qui attestent de l'extraordinaire
éventail d'intérêts et de la grande capacité de travail de
l'économiste
[*].
Les articles de ce numéro d'Innovations sont issus des
contributions présentées par leurs auteurs au colloque
international "Joan Robinson" (Dunkerque, 16-17 mars
2000), largement discutés et commentés. Nous remercions,
plus particulièrement, les Professeurs Geoffrey Harcourt
(Cambridge) et Maria Cristina Marcuzzo (Rome) pour leurs
conseils et pour leurs apports à cette publication.
L'ouvrage L'Économie rebelle de Joan Robinson,
L'Harmattan, 2001, coordonné par G. Harcourt, regroupe la
première partie des analyses et débats qui ont eu lieu
récemment en France.
[*]
voir la bibliographie présentée par Maria Cristina Marcuzzo dans
The
Economics of Joan Robinson, Routledge, Londres, 1996.