Innovations
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
226 pages

p. 7 à 8
doi: 10.3917/inno.014.0007

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no 14 2001/2

2001 INNOVATIONS

Éditorial

Joan Violet Robinson (1903-1983) est un de ces économistes qui représentent le mieux, par leur œuvre, leur carrière et leur vie, l'évolution de la pensée et l'action économiques (et même sociologiques et politiques) du turbulent XXème siècle : passant de Marshall (autour de 1936) à la défense et l'approfondissement de la théorie de Keynes et, nourrie par Marx et Kalecki, elle deviendra à partir des années 1970 l'une des leaders des écoles néo-ricardienne et post-keynésienne. J. Robinson nous apporte, en outre, des éléments précieux dans les domaines des questionnements et de la méthode en sciences économiques. Elle nous apprend que rien n'est sacré ; rien n'est immuable. Aucune idée, aucune avancée, aucune théorie n'est valable en dehors de la critique. Elle a, à sa manière, montré du doigt, pour mieux dénoncer les intellectuels organiques qui, faisant fi de la réalité, sous le couvert de l'infaillibilité des mathématiques, présentent un monde marchand, a-historique et statique, dans le seul but, conscient ou inconscient, de préserver l'ordre capitaliste.
Ces positions hérétiques de Joan Robinson ont provoqué de nombreux débats contradictoires entre les économistes, essentiellement anglophones, sur les trois thèmes les plus marquants de notre temps : le monopole, la demande effective, le marginalisme. Avec son fameux ouvrage de 1933, elle a introduit la concurrence imparfaite dans la théorie économique. Mais très vite lassée par le cadre étroit de l'analyse de Marshall, elle part à la conquête des enseignements de Keynes. Avec Austin Robinson, Mead, Kahn et Sraffa, elle adhère au cercle de Keynes, pour, par la suite, explorer et populariser les voies que l'économiste (et politique) britannique a ouvert. Elle bataille alors ferme contre les tentatives de récupération des idées de Keynes par l'orthodoxie néoclassique.
Aidée par Michal Kalecki, sensibilisée par la montée du fascisme en Italie et du nazisme en Allemagne et par la guerre civile en Espagne, Joan Robinson lit Marx. Dans l'œuvre de celui-ci, elle rejette ce qui est sans importance (la théorie de la valeur travail !) pour garder ce qui lui sera par la suite nécessaire pour l'enrichissement de la pensée de Keynes : l'accumulation et la croissance économique. Avec Nicholas Kaldor, elle développe ce qui deviendra plus tard "la théorie cambridgienne de croissance". Dans son principal ouvrage, L'accumulation du capital, elle cherche une relation entre la distribution du revenu, la production et l'emploi et l'accumulation à long terme. Pour ce faire, l'histoire devient l'axe majeur de ses analyses. L'histoire la conduit à se préoccuper des problèmes que rencontrent les pays en développement. Avec un grand pessimisme, elle ne manque pas de souligner que les pays pauvres ne pourront jamais rattraper les plus riches parce que le "nouveau mercantilisme" de ces derniers les en empêchera toujours. Les règles du commerce international tendent à favoriser les économies et les nations militaires les plus puissantes.
Pour Joan Robinson, il faut prendre le parti de l'histoire contre l'équilibre. Mais ce faisant, le risque académique est grand : bien que J. Robinson ait débuté sa carrière à Cambridge en 1931, elle ne devint Professeur d'économie qu'en 1965. Elle nous a légué pourtant 443 titres (livres, articles, comptes rendus) qui attestent de l'extraordinaire éventail d'intérêts et de la grande capacité de travail de l'économiste [*].
Les articles de ce numéro d'Innovations sont issus des contributions présentées par leurs auteurs au colloque international "Joan Robinson" (Dunkerque, 16-17 mars 2000), largement discutés et commentés. Nous remercions, plus particulièrement, les Professeurs Geoffrey Harcourt (Cambridge) et Maria Cristina Marcuzzo (Rome) pour leurs conseils et pour leurs apports à cette publication.
L'ouvrage L'Économie rebelle de Joan Robinson, L'Harmattan, 2001, coordonné par G. Harcourt, regroupe la première partie des analyses et débats qui ont eu lieu récemment en France.
 
NOTES
 
[*]voir la bibliographie présentée par Maria Cristina Marcuzzo dans The Economics of Joan Robinson, Routledge, Londres, 1996.
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