2001
INNOVATIONS
Joan Robinson, 1903-1983
[*]
Geoffrey Harcourt
Jesus College, Cambridge
Dans cette contribution nous présentons quelques aspects de la vie et
de la carrière de Joan Robinson et surtout le parcours intellectuel de
l'économiste britannique : débutant par une approche critique des idées de
Marshall, elle adopte la démarche de Keynes, motivée par une refléxion
approfondie sur le problème du chômage. Marx l'a aussi beaucoup
intéressé à travers Kalecki, d'autant qu'elle a connu de près, par ses
nombreux voyages, le problème du sous-développement. Mais son plus
grand apport est qu'elle a averti l'économiste sur son égarement probable
lorsque celui-ci s'éloigne de l'analyse de la situation réelle, elle-même
étant le résultat d'un processus historique, loin des modèles néoclassiques
In this contribution, we present some aspects of Joan Robinson's
life and career and especially the march of thought of the british
economist : starting with a critical approach of Marshall's ideas, she
embraces keynes' method, motivated by a thorough reflection on the
problem of unemployment. She also was very interesting in Marx,
through Kalecki, especially she closely knew, thanks to the many travels
she made, the problem of underdevelopment. But, her main contribution
is that she warned the economist on his probable aberration when he
takes distance from the real situation, which is in itself the result of an
historical process, far from neoclassical models
Voici maintenant plus d'une décennie que Joan Robinson
est décédée à Cambridge, le 3 Août 1983. Bien que sa mort
ait été suivie d'un volume considérable d'essais, d'articles, de
numéros spéciaux de revues même, et d'au moins un livre
consacré à l'évaluation de sa contribution, cependant, aucun
article commémoratif ne fut publié dans le présent
Journal
[1].
Dans un sens, c'est un peu scandaleux, mais cela nous donne
maintenant une perspective à plus long terme de son
influence et de ses résultats. Juste avant sa mort, Harvey
Gram et Vivian Walsh (1983) publièrent dans le
Journal of
Economic Literature une évaluation judicieuse de l'influence
de Joan Robinson sur la profession, à partir des six volumes
réunissant ses articles (Robinson, 1951-79,
Collected Economic Papers (C.E.P.) (l'un de ces volumes étant constitué par
l'index compilé par Prue Kerr et Murray Milgate dans une
langue et avec un esprit qui auraient dû enchanter l'auteur).
Les conclusions de Gram et de Walsh ont résisté à l'épreuve
du temps, mais de nouveaux développements apparus sur le
sujet depuis lors nous permettent maintenant de renforcer
leur point de vue selon lequel elle a apporté des
contributions durables, en dépit de la maladie et du quasi
nihilisme qui marquèrent les dernières années de sa vie.
Le présent essai comporte huit parties. Dans la deuxième
partie, je donne un bref aperçu de sa vie et de sa carrière. Le
reste de l'essai porte sur le développement de sa pensée ; il
comporte une description des changements abrupts de vues
et de directions qu'elle connut dans sa vie professionnelle
ainsi que leurs causes possibles. La citation de Keynes
qu'elle préférait était : "Si quelqu'un peut me convaincre que
j'ai tort, je change d'opinion. Et vous, qu'est-ce que vous
faites ?" Toute sa vie fut un splendide exemple de cette
attitude d'esprit.
Joan Robinson naquit en 1903 dans une famille de la
bonne bourgeoisie traditionnellement contestataire. Son
arrière-grand-père était Frederick Maurice, le célèbre Socialiste Chrétien ; son père était le Major-General Sir Frederick
Maurice, de l'infamante affaire Maurice de 1918. Joan était
l'un de ses cinq enfants. Elle étudia l'Histoire à la St Paul's
Girls' School et arriva en 1922 à Girton College pour y
étudier l'économie car elle voulait des réponses aux problèmes du chômage et de la pauvreté (Elle pensait qu'elle
n'avait pas obtenu ces réponses au cours de ses études
d'économie, et certainement pas de son professeur Marjorie
Tappan-Hollond ; elles ne s'entendaient pas du tout). En
1925, elle obtint son diplôme avec mention "assez bien", à
sa "grande déception". Joan et Austin Robinson, qui était
alors à Corpus Christi, se marièrent en 1926 et partirent pour
l'Inde où ils séjournèrent deux ans. Ceci représenta le début
de ce qui devait être une longue histoire d'amour entre Joan
et le sous-continent indien et de son intérêt persistant pour
les problèmes des pays en voie de développement. Bien que
Cambridge représentât la base vers laquelle elle revenait
toujours, Joan Robinson adorait les voyages : elle visita
plusieurs fois la Chine au cours de l'après-guerre, et, les
années suivantes, passa une partie de chaque année en Inde,
dans l'État du Kerala. Sa première visite aux États-Unis
d'Amérique est toujours dans le souvenir de ceux qui, à
l'époque, se trouvaient au MIT ou dans d'autres universités et
qui se souviennent de l'intimidation respectueuse et, parfois
de l'affection qu'ils éprouvaient vis-à-vis d'elle, voir Turner
(1989, ch. 14). A l'université, Joan Robinson accéda au poste
de chargée de cours adjoint en 1934, chargée de cours en
1937, maître de conférences en 1949 et professeur
d'université en 1965. Elle "prit sa retraite" en 1971, restant
toutefois active jusqu'à ses derniers jours malgré une santé
précaire les dernières années, un état que son esprit
indomptable refusa toujours d'admettre.
III
MARSHALLIENNE CRITIQUE
"Plus j'en sais sur l'économie, plus j'admire l'intellect de Marshall et moins
j'apprécie son caractère". Joan Robinson (1953 ; C.E.P., vol. IV : 125)
Ce n'est pas un hasard si Marshall eut une profonde
influence sur le développement de sa pensée, de manière
directe avec ses Principes et de manière indirecte par
l'enseignement de Pigou, Keynes, Gerald Shove, Dennis
Robertson et Austin Robinson. La délicieuse parodie écrite
par Joan Robinson, "La Belle et la Bête" (C.E.P., vol. I,
1951), en collaboration avec son amie Dorothea Morison
alors que Joan était en cours d'études, montre à quel point
elle avait compris la méthode théorique de Marshall et
combien elle dédaignait sa morale pieuse ainsi que ce qu'elle
considérait comme des balivernes destinées à masquer les
vérités peu plaisantes qui se faisaient jour. Tous les outils
caractéristiques de Marshall y figurent : la conscience du
temps, les élasticités, les surplus des consommateurs et les
surplus des producteurs, l'équilibre à la marge, la maximisation de l'utilité non seulement pour l'homme dans la vie
courante, mais aussi dans les relations sociales.
Sa première publication importante fut Economics is a
Serious Subject/L'Économie est un Sujet Sérieux (1932).
L'imagerie de la fabrication d'outils développée par Pigou y
est en vedette. Elle se méfiait de l'application directe de la
boîte à outils pour produire des explications et, spécialement, pour déterminer les politiques à suivre, application
qui, disait-elle, constituait alors la théorie économique. Elle
percevait un conflit entre les modèles représentés par le
réalisme et la facilité et prévenait qu'inévitablement il devait
y avoir un compromis entre les deux (Ronald Coase, 1937 :
386 répondit à son défi en fournissant une définition de
l'entreprise qui suivait les deux modèles).
Ce fut cependant un véritable problème qui l'amena à
développer ce qui devait devenir, en 1933,
The Economics of
Imperfect Competition/L'Économie de la Concurrence
Imparfaite (1933a) : pourquoi la situation de dépression des
années 20 et du début des années 30 n'avait-elle pas
provoqué la fermeture d'un nombre beaucoup plus important
d'entreprises, du moins temporairement, conclusion inévitable de la théorie de l'entreprise selon Marshall et Pigou ?
[2].
La réponse, disait-elle, se trouvait dans "la suggestion
prégnante" de Piero Sraffa, 1926, selon laquelle c'était la
demande plus que l'augmentation des coûts marginaux qui
déterminait le niveau de production des entreprises. Les
entreprises concernées devaient être analysées comme des
mini-monopoles fonctionnant dans des environnements
concurrentiels et se débrouillant avec les prix fixés par les
forces impersonnelles du marché plutôt qu'elles ne s'y
adaptaient. Le concept de courbe de revenu marginal qui
apparut, pour ce qui concerne Joan Robinson et Richard
Kahn, dans un essai de Charles Gifford, élève d'Austin
Robinson, fut le déclencheur immédiat de même que l'outil
approprié qui permit à Joan Robinson d'effectuer une étude
unitaire des problèmes classés dans la rubrique de l'économie de la concurrence imparfaite. Il se peut qu'elle ait eu
connaissance du mémoire de Kahn "The Economics of the
Short Period/L'Économie de la Courte Période" (1929,1989)
avant qu'elle ne rédige son premier brouillon, et, en tout cas,
elle reçut son aide, ses conseils et ses critiques pendant une
grande partie de la phase d'élaboration du livre : " … J'ai
reçu l'aide constante de Monsieur R. F. Kahn. L'ensemble de
l'appareil technique a été construit avec son aide, et de
nombreux problèmes importants … ont été résolus autant
par lui que par moi-même" (1933a : v)
[3].
De nombreuses années plus tard, elle déclara que le
principal résultat de ce livre avait été de jeter le doute sur la
théorie de la productivité marginale de la répartition,
détruisant ainsi l'égalité entre salaire réel et produit
marginal. Mais ceci est de l'histoire a posteriori : le fait ne
saute certes pas aux yeux à la lecture des passages
correspondants du livre de 1933 (Livres VIII et IX). Il est
vrai, bien sûr, comme me le rappelait Cristina Marcuzzo, le
29 Décembre 1994, que la thèse de Joan Robinson implique
que "lorsque le monopole est introduit, l'égalité ne tient pas,
et [que] cela constitue un coup à la théorie de la répartition
basée sur la concurrence parfaite". Néanmoins, à titre de
simple exemple, dans son article de 1937 sur le chômage
déguisé, Joan Robinson parlait de la nature du chômage
déguisé en termes explicites de salaires et de produits
marginaux : "Le salaire perçu par un homme qui continue à
être employé par une industrie particulière mesure la
productivité physique marginale d'un homme semblable qui
a perdu son emploi" (1937a, 1947 : 61) (La citation est
extraite de la seconde édition, publiée en 1947).
Que les entreprises faibles ne soient pas nécessairement
éliminées par la récession constituait, cependant, une mise
en accusation destructrice des mécanismes du capitalisme
concurrentiel et, donc, de ses justifications, la dureté de cette
mise en accusation n'étant supplantée que par la démonstration faite par Kalecki et Keynes pendant la première
moitié des années 30 selon laquelle un manque de demande
effective était caractéristique du fonctionnement incontrôlé
du système. Joan Robinson, elle-même, devait, plus tard,
renier ce livre, essentiellement parce qu'il se confinait à la
méthode marshallienne d'où résultait "la sottise éhontée" que
les courbes de la demande ne bougeaient pas alors que les
entrepreneurs trouvaient leurs prix d'équilibre par tâtonnements. Voici une courte citation extraite de son article de
1953 dans l'Economic Journal, "Imperfect Competition
Revisited/Retour à la Concurrence Imparfaite" :
"A mon avis, la plus grande faiblesse de Economics of
Imperfect Competition/L'Économie de la Concurrence Imparfaite est une faiblesse que ce livre partage avec le type de
théorie économique à laquelle il appartient : la non prise en
compte du temps. Ce n'est qu'au sens métaphorique que le
prix, la production, le taux de salaire et que sais-je encore
peuvent évoluer au niveau décrit dans un graphique prixquantité. Tout mouvement doit s'inscrire dans le temps, et la
position instantanée dépend toujours de la position passée.
L'important n'est pas simplement que tout ajustement
nécessite un certain temps pour s'opérer et que (ainsi qu'il a
toujours été admis) des événements peuvent se produire
entre-temps et modifier la position, de sorte que l'équilibre
vers lequel le système est censé tendre se déplace, lui aussi,
avant qu'il soit atteint. L'important c'est que le processus
même de mouvement a un effet sur la destination du
mouvement, si bien qu'une position d'équilibre sur le long
terme existant indépendamment du cours suivi par l'économie à une date précise, cela n'existe pas" (C.E.P., vol. II,
1960 : 235). Quelques années plus tard, elle devait résumer
cette critique dans l'expression "l'Histoire contre l'Équilibre", voir Joan Robinson (1974a).
Elle continua de penser que l'analyse contenue dans le
Livre V, sur "La Discrimination par les prix" était toujours
valable dans son essence. Cette analyse était présente dans
les livres de cours depuis très longtemps et représentait cette
sorte de sagesse reçue, si profondément ancrée, qu'on ne fait
même plus attention à qui l'a produite.
IV
PIONNIÈRE DU KEYNÉSIANNISME
Comme nous l'avons dit, Joan Robinson étudia l'économie à
Cambridge car elle voulait savoir pourquoi la pauvreté et le
chômage existaient. Les années qu'elle passa en Inde, dans les
années 20, ne firent que développer son aversion de la pauvreté
et de l'injustice. Le Treatise on Money/Traité sur la Monnaie de
Keynes fut publié en 1930. Joan Robinson voyait Keynes
comme quelqu'un qui essayait, avec une profonde culpabilité,
de sortir des limites de la dichotomie marshallienne afin
d'analyser les causes et les remèdes du chômage prolongé ainsi
que les déflations et inflations du niveau général des prix. Les
discussions du "cercle" sur le Treatise on Money/Traité sur la
Monnaie et les cours de Keynes au cours des années 30 au
moment où émergeait l'embryon de la General Theory/Theorie
Générale constituaient un passage évident dans la recherche
passionnée de Joan Robinson pour la vérité.
Au début des années 30, elle rédigea deux rapports très
intelligents sur les idées qui se faisaient jour, Robinson
(1933b, c). Il est intéressant de voir que dans l'un d'eux, alors
qu'elle percevait bien la portée des travaux de Keynes (peut-être même encore plus clairement qu'il ne le faisait lui-même), elle était toujours, comme lui d'ailleurs, suffisamment sous l'influence de Marshall pour qualifier ses indications et ses descriptions générales celles d'une théorie de
l'équilibre de sous-emploi sur la longue période. Keynes
"n'avait pas vu [lorsqu'il écrivait le Traité sur la Monnaie]
qu'il avait incidemment développé une nouvelle théorie de
l'analyse de la production sur la longue période" (1933c,
C.E.P., vol. I, 1951 : 56). La méthodologie du Traité sur la
Monnaie est explicitement mise en évidence : l'équilibre
complet stock-flux est un équilibre de la longue période,
avec simplement des profits normaux et une épargne égale à
l'investissement (sur les définitions du Traité sur la
Monnaie).
A l'époque où la Théorie Générale fut prête et publiée,
l'attention s'était entre-temps portée avec insistance sur la
courte période, comme en témoigne, avant tout, la liste de
Keynes de ce que renferme la clause ceteris paribus(Keynes,
1936 :245) et, ensuite, par l'incursion personnelle de Joan
Robinson dans l'analyse de la longue période. Elle la réalisa
principalement pour voir si les résultats de La Théorie
Générale, par exemple, le paradoxe de l'épargne, voir Joan
Robinson (1937a), étaient solides, même si elle considérait
tout à fait cet exercice comme étant de l'économie pour les
économistes et certainement pas comme l'aspect principal de
la Théorie Générale ; voir sa lettre à Keynes sur son analyse
de la longue période dans les Collected Writings/Correspondance de celui-ci (C.W., vol. 13,1973 : 647-8). Néanmoins,
dans son exposé "aux enfants" des nouvelles propositions,
Joan Robinson se distingua par son conservatisme lorsqu'elle
étudiait les propositions relatives à la longue période : "Pour
expliquer les problèmes impliquant de profonds changements au cours des générations dans la population, la vitesse
du progrès technique ou les forces sociales générales qui
influent sur l'épargne, il est possible de considérer les
fluctuations du chômage comme étant secondaires, et de
conduire la démonstration en termes de système autorégulateur" (1937b : 84).
L'important ensemble d'essais de Joan Robinson (1937a)
contenait aussi sa discussion sur le concept de chômage
déguisé, regroupant ainsi les observations faites pendant son
séjour en Inde avec sa perception de la nouvelle théorie
émergeant à Cambridge et sa contribution à cette théorie. Ils
contiennent également un exposé de ce qui devait être connu
sous le nom de modèle migratoire de Harris et Todaro
(1970) Pervez Tahir (1990) a documenté ce point en détail.
V
MARX, LA MONNAIE, LA RÉPARTITION ET LA
CROISSANCE
Un énorme changement commence alors à se faire jour
dans son approche et dans ses conceptions. Le stimulus le
plus important en fut probablement sa première rencontre
avec Michal Kalecki en 1936, rencontre qui marqua le commencement de leur longue amitié et de leurs vigoureux
échanges intellectuels. Joan Robinson s'était faite le champion de la défense de Kalecki, proclamant que celui-ci avait
découvert tout seul les principales propositions contenues
dans La Théorie Générale. Très importante pour son développement ultérieur fut sa première confrontation à une
structure analytique trouvant ses origines dans les écrits de
Marx, par l'intermédiaire de Tugan-Baranovsky, et utilisée
par Kalecki pour résoudre le problème de la réalisation des
conditions de l'équilibre. De plus en plus Joan Robinson en
vint à penser que cette structure était davantage adaptée à la
compréhension des mécanismes du capitalisme (et, en fait, à
un niveau très élémentaire, des systèmes économiques en
général).
Avant sa rencontre avec Kalecki, Joan Robinson s'était
intéressée à la pensée de Marx. En 1936, elle fit paraître une
critique du livre de 1935 de John Strachey dans le présent
Journal, mais elle n'avait alors pas complètement maîtrisé la
structure de la pensée de Marx. Elle y parvint superbement
par la suite comme le montre de manière tout à fait
convaincante son superbe article "Kalecki sur le capitalisme" dans le numéro spécial du Oxford Institute Bulletin
paru en 1977 à l'occasion du décès de celui-ci. Dans cet
article, elle montre comment les politiques de prix des entreprises, les comportements d'épargne différents entre salariés
et capitalistes (ces derniers subdivisés en décideurs entrepreneurs et décideurs directeurs, d'une part, et une classe de
rentiers passifs d'autre part), et l'importance dominante de la
réalisation de bénéfices et de l'accumulation, peuvent être
combinés dans un modèle simple sur la courte période de
détermination de l'emploi et de la répartition pour illustrer la
possibilité d'un état de sous-emploi permanent. La même
structure était à la base de l'analyse de son œuvre majeure de
1956 et de sa suite de 1962, mais elle n'était pas aussi
clairement exposée qu'en 1977.
Nous ne saurons jamais si, au cours de leurs premiers
échanges, Kalecki a utilisé l'approche de son étude de La
Théorie Générale publiée en langue polonaise en 1936 ; voir
Kalecki, Collected Works (C.W., vol. I, 1990 : 223-32) ; mais
certainement que le fait qu'il utilise une base micro dans
laquelle la concurrence imparfaite représentait le cas
général, et la concurrence pure le cas particulier, à partir
duquel on pouvait construire pour atteindre le résultat au
centre de La Théorie Générale, aurait bien correspondu à la
pensée et aux développements ultérieurs de Joan Robinson.
Et la critique émise par Kalecki dans son étude des
particularités de la théorie de l'investissement de Keynes
était reflétée dans la critique faite ensuite par Joan Robinson
selon laquelle cette théorie était une masse désordonnée de
facteurs ex ante et ex post qui devaient être séparés en tenant
compte de la double relation entre les profits et les investissements. Le véritable investissement aidait à créer des
profits réels, et les profits attendus (eux-mêmes en relation
avec les profits réels) aidaient à déterminer les prévisions
d'investissements. La relation suggérée à l'origine par
Kalecki devint la substance de la célèbre courbe en banane
de Joan Robinson dans l'Essai n°2 des Essays in the Theory
of Economic Growth/Essais sur la Théorie de la Croissance
Économique de 1962 (1962a : 48). Elle y présentait ses arguments de manière plus digeste que dans son livre de 1956.
Mais ceci nous entraîne trop vite vers sa contribution de
l'après-guerre. Il nous faut auparavant mentionner son Essay
on Marxian Economics/Essai sur l'Économie de Marx
(1942), rédigé aux premiers temps de la guerre. Gerald
Shove (1944) pensait davantage de bien de son interprétation
de Marx que de son exposé sur ce que les "économistes académiques" (ici il faut comprendre principalement Marshall)
avaient à dire concernant les problèmes qui se chevauchaient. Une remarque de ce livre (étant donné qu'il y avait
eu croissance depuis le début de la Révolution Industrielle et
que le taux de profit nécessaire pour parvenir à l'équilibre
était associé au zéro investissement, "des profits anormaux
[devaient être alors] la règle normale" 1942 : 60-1) provoqua
une extraordinaire correspondance entre Joan Robinson,
Maurice Dobb et Shove. L'histoire qui suit est relatée par
Araujo et Harcourt (1993 ; 1995). La réponse de Keynes à
son Essai (dans une lettre adressée à Madame Austin
Robinson [sic] le 20 août 1942), à savoir qu'il était "aussi
bien écrit que tout ce que vous avez fait auparavant… en
dépit du fait qu'il y a quelque chose de fondamentalement
ennuyeux dans le fait d'essayer de donner du sens à ce qui
n'en a pas [et qu'il avait] le sentiment… que [Marx] était très
perspicace et original mais qu'il était vraiment un piètre
penseur", en révèle plus sur Keynes que sur Marx.
Au cours des années d'après-guerre, Joan Robinson développa ses idées dans au moins deux directions. Tout d'abord,
elle comprenait tout à fait la monnaie et ses rôles dans les
systèmes économiques, ce que l'on oublie trop souvent ; ce
n'était pas le cas de Frank Hahn (1972 : 205) qui cite en
l'approuvant la remarque de Joan Robinson selon laquelle
"la monnaie… se voit reprocher le fait que l'avenir est
incertain", ajoutant que lui-même est "prêt à pardonner et à
oublier". Elle était active au sein des cercles travaillistes où
elle défendait une monnaie bon marché en permanence, en
utilisant des arguments keynésiens purs et durs, voir Howson
(1988). Elle joua également un rôle de premier plan dans les
débats sur la préférence pour la liquidité et sur les capitaux
disponibles qui divisaient les membres de la Faculté d'Economie et de Politique de Cambridge à cette époque (Harry
Johnson tenta d'établir une passerelle entre eux avec "Some
Cambridge Controversies in Monetary Theory/Quelques
Désaccords à Cambridge sur la Théorie Monétaire" (1951-2), dont le résultat fut qu'il fut attaqué par les deux camps).
Le principal souci de Joan Robinson était la détermination du taux d'intérêt qui donna son titre à un important
ensemble d'essais (1952b). Elle y mettait l'accent sur l'idée
de Keynes selon laquelle en macro-analyse nous devons
toujours être sur nos gardes contre l'erreur qui consiste à
synthétiser. Utiliser des modèles à un seul agent représentatif pour analyser un comportement systémique ne conviendra
jamais, et certainement pas pour une analyse de la détermination des prix du marché des actifs financiers. Ainsi que
Keynes, puis Kahn et Joan Robinson l'ont affirmé, le taux
d'intérêt d'équilibre est le niveau qui apporte une trêve au
moins temporaire, même si elle est difficile, entre les
haussiers et les baissiers (et entre la hausse et la baisse). S'il
n'y avait pas de divergences d'opinions entre les deux
groupes, aucun équilibre ou état stationnaire ne serait
possible, même momentanément.
L'essai de Joan Robinson constitue un très bon exemple
(l'article de 1931 de Kahn sur le multiplicateur en est un
autre) de la méthode marshallienne/keynésienne d'étude
successive de diverses parties de l'économie en tenant pour
constant ce qui se produit ailleurs au même moment ou en
s'en détachant, ou du moins en tenant pour constants les
effets de ce qui se produit ailleurs au même moment
[4]. De
cette manière, Marshall espérait que nous obtiendrions des
résultats définitifs, même s'ils étaient partiels, et que si nous
faisions le tour de l'économie, nous serions par la suite
capables de rassembler tous nos résultats pour produire un
état complet et global. Ce qu'il semblait avoir oublié, de
même que Joan Robinson et Kahn, c'était que la procédure
n'était pas logique par rapport à sa vision plus profonde
selon laquelle les processus économiques ressemblaient à
des processus biologiques systémiques interdépendants. Ceci
est peut-être l'une des raisons pour lesquelles, à la fin,
Marshall tout comme Joan Robinson (mais ni Keynes ni
Kahn ?) pensaient qu'en fin de compte, ils avaient échoué,
non pas je pense, parce qu'ils se rendaient compte qu'en
suivant cette procédure ils cherchaient à atteindre
l'impossible, mais parce que c'était la procédure elle-même
qui n'était pas bonne
[5].
L'autre développement fut ce que Joan Robinson appelait
"généraliser La Théorie Générale à la longue période",
contribution tout à fait "cambridgienne" apportée par Kahn,
Kaldor, Joan Robinson, Piero Sraffa et, plus tard, Luigi
Pasinetti, à la théorie de la croissance de l'après-guerre elle-même déclenchée par l'article écrit par Harrod en 1939, juste
avant la guerre, et dont l'intérêt fut renouvelé juste après la
guerre par la publication de son livre, en 1948. Kahn, Joan
Robinson et Sraffa séjournaient alors dans les Dolomites. Ils
lurent ensemble les épreuves du livre de Harrod parce qu'il y
avait trop de neige pour pouvoir pratiquer l'escalade.
Néanmoins, longtemps avant cet épisode, il y avait déjà eu
des signes de cette théorie, du moins en ce qui concerne
Joan Robinson, par exemple dans ses travaux sur Marx et
dans ses travaux d'avant-garde sur la longue période dans La
Théorie Générale en 1935, dans lesquels elle utilisait le
nouveau concept alors à la mode de l'élasticité de substitution et la définition de la longue période de Marshall,
qu'elle abandonna tous deux par la suite comme étant incohérents et/ou inadaptés, voir Kregel (1983). Par la suite elle
écrivit l'introduction à la traduction anglaise du livre de Rosa
Luxemburg Accumulation of Capital/Accumulation du
Capital (1951), ainsi que des articles exploratoires dans le
présent Journal (1949,1952). Ces idées portèrent leurs fruits
sous la forme du livre The Accumulation of Capital/L'Accumulation du Capital, en 1956, année où deux keynésiens
illustres, Trevor Swan (vous vous souvenez ?) et Bob Solow,
publièrent leurs modèles néoclassiques de croissance en
réponse partielle aux énigmes de Harrod (Tous deux partaient explicitement de l'hypothèse que les politiques keynésiennes prédominaient pour pouvoir permettre de voir constamment fonctionner "le principe dynamique de la substitution…" sans entraves, Marshall, 1961 : xv. Swan prit la
précaution supplémentaire (dans une annexe) de mettre en
place "un épouvantail… afin d'éloigner de l'indice les
oiseaux et Joan Robinson elle-même", pp.343-4).
Dans une préface (inédite) à l'une des éditions ultérieures,
Joan Robinson identifiait les quatre principaux problèmes
que son livre était censé traiter. Elle développait un modèle
d'économie de libre entreprise non régulée dans laquelle les
entreprises "dans les limites imposées par la maîtrise de
leurs finances" déterminaient le taux d'accumulation du
capital tandis que les individus, dans les limites imposées
par "la maîtrise de leur pouvoir d'achat, sont libres de dépenser comme ils l'entendent… [un] modèle… pas du tout
irréaliste dans son essence".
Ce modèle devait être utilisé "pour analyser les chances
et les fluctuations du développement d'une économie sur la
durée [en abordant] quatre groupes distincts de questions" :
- Nous comparons des situations, chacune avec son propre
passé et évoluant vers son propre futur, qui sont différentes
sur quelques points (par exemple, le taux d'accumulation
dans chaque situation) afin de voir ce qu'entraînent les
différences postulées.
- Nous traçons le chemin que suit une seule économie
lorsque les conditions techniques (y compris la vitesse du
progrès technique) et les propensions à consommer et à
investir sont constantes sur la durée.
- Nous suivons les conséquences du changement de
chacune de ces conditions sur le développement futur de
l'économie.
- Nous examinons la réaction sur la courte période de
l'économie aux événements inattendus.
Dans la préface originale, elle expliquait la raison de
cette analyse ainsi que celle des scénarios explorés, de
même que les à-coups de cette approche : un retour à l'analyse classique de la croissance, de la répartition et du progrès
technique sur la durée, tout en faisant abstraction, en grande
partie, des détails de la théorie de la valeur et autres aspects
de l'intermède néoclassique entre, d'une part, les Classiques
et Marx, et, d'autre part, Keynes, mais en s'appropriant les
idées nouvelles associées à la révolution keynésienne (Ces
dernières devaient être fixées, cependant, dans un cadre
marxiste, en raison principalement, je pense, de l'influence
de Kalecki).
Mais, naturellement, l'entreprise positive (les relations de
l'Age d'Or, etc… qui devaient toutes s'avérer préparatoires à
l'étude du mouvement et des processus) fut mise sans dessus
dessous par les luttes simultanées et parallèles relatives à la
théorie de la répartition et à la signification (qui fut mise de
côté sous forme de questions portant sur la mesure) du
capital dans l'approche néoclassique de l'offre et de la
demande, comparées à sa signification et à son rôle dans une
vision marxiste/keynésienne du monde. Ainsi, l'analyse
wicksellienne du choix de la technique dans l'économie en
général (qui commença dans l'article célèbre de Joan Robinson dans la Review of Economic Studies, 1953-4, sur la
fonction de production et la théorie du capital) ne trouva
place parmi les arguments de The Accumulation of Capital/
L'Accumulation du Capital qu'après que les principales
propositions de l'analyse dynamique comparative aient été
établies dans un modèle contenant une seule technique à tout
moment. Bien que Joan Robinson ait clairement exposé ses
méthodes et contributions positives dans son livre de 1956,
et de nouveau mais de manière plus succincte, dans Essays
in the Theory of Economic Growth/Essais sur la Théorie de
la Croissance Économique (1962a), et plus spécialement
dans le deuxième Essai, les débats sur la théorie du capital
tendirent à les repousser au second plan, particulièrement
lorsqu'ils s'enflammèrent au milieu des années 60 à
l'occasion du symposium du Quarterly Journal of Economics (QJE) sur le ré-aiguillage et l'inversion du capital. Ce
symposium était la réponse à la tentative de David Levhari
(1965) pour débarrasser le système des implications du
Curiosum de Ruth Cohen et ainsi préserver la solidité de la
position conceptuelle néoclassique cruciale selon laquelle le
prix était un indice de la rareté à la fois sur le marché des
"oignons" et sur le marché des "capitaux".
Joan Robinson contribua certainement à cet aspect du
débat : le Curiosum de Ruth Cohen fut ainsi nommé par elle,
et elle le qualifia de "relation perverse", ce qu'elle exposa
explicitement dans son article de 1953-4 et dans son livre de
1956 (p.109-10) ayant pour sous-titre "Un Curiosum". Elle
se joignit aux échanges du
QJE en 1967, en compagnie de
K.A. Naqvi. Cependant, elle pensa de plus en plus fréquemment que tout cela était à côté du sujet. Par exemple, il y a
l'injonction énigmatique qu'elle fit à Gallaway et Shukla
(1974) : "Ne vous embêtez pas avec ça. La théorie néoclassique ne se porte pas mieux, même lorsqu'il n'y a pas de réaiguillage (p. 348n*)", ainsi que son dernier article paru dans
le
Quarterly Journal of Economics : "The Unimportance of
Reswitching/Le Peu d'Importance du Ré-aiguillage" (1975).
Au lieu de cela, elle poursuivait sans relâche sa critique
méthodologique, l'illégitimité d'utiliser des comparaisons
(différences) pour analyser des processus (les changements),
l'Histoire contre l'Équilibre, la nécessité d'être clairs sur les
limites et l'applicabilité des modèles dans le temps logique
par rapport aux modèles dans le temps historique. Les
premiers peuvent répondre aux questions structurées, du
type "Qu'est-ce qui serait différent si… ?" Les seconds se
rapportent à celles qui peuvent être posées sous la forme
"Que se passerait-il si… ?"
[6]. C'est un peu une honte de
constater qu'en dépit de la grande importance qui a été
accordée, ces dernières années à la notion de "path dependency", ou dépendance par rapport à l'origine, encore appelée effet de sentier (entre autres par Franklin Fisher et Frank
Hahn), le peu de crédit donné à Joan Robinson (ou Nicky
Kaldor) pour avoir identifié les problèmes et pour avoir
établi le cadre conceptuel de l'analyse qui a été faite par la
suite. On peut opposer qu'elle rejetait trop la critique doctrinale parce qu'il s'agissait d'une critique dans un environnement adapté au travail en cours, des bases conceptuelles et
intuitives de l'approche de l'offre et de la demande.
VI
LA PLANIFICATION, LE MÉCANISME DES PRIX ET
LA CHINE
En outre, il y avait un aspect pratique à ses travaux sur le
choix de la technique. Dans les années 50, au cours d'un
voyage en Chine, elle donna une série de cours dont l'un
était consacré à cette question. Cela s'inscrivait dans le
contexte de l'analyse des techniques adéquates à incorporer à
l'accumulation dans un pays en voie de développement,
analyse qui avait été effectuée par Galenson et Leibenstein
(1955), par Dobb (1954 et par Sen (1960). Dobb et Sen
avaient en tête le modèle stalinien alors que Joan Robinson
insistait en faveur d'une voie médiane donnant du poids à la
création d'emplois tout comme à l'accroissement rapide des
excédents à réinvestir
[7]. L'analyse qu'elle brossa à l'époque
fut développée beaucoup plus en détail dans "la boîte à
outils de l'étudiant",
Exercises in Economic Analysis/
Exercices d'Analyse Économique (1960). Bien qu'elle ait
toujours affirmé qu'elle était allée en Chine pour apprendre
et non pour enseigner, il est évident qu'elle n'avait pu résister
à la tentation en l'occurrence.
Dans la même série de cours, elle discuta du rôle du mécanisme des prix dans les pays en voie de développement.
Son point de vue sur ce point a été publié dans son essai difficile mais profond sur "The Philosophy of Prices/La Philosophie des Prix" (
C.E.P., vol. II, 1960 : 27-48), qui était trop
difficile à accepter pour être Russes
[8]. Joan Robinson affirma
toujours que pour comprendre une économie nous devions
commencer par son histoire, ses institutions et ses "règles du
jeu" particulièrement lorsque nous essayons d'avoir un effet
sur la forme que ces deux derniers éléments doivent prendre.
Ici, cependant, elle était aux prises avec les faits inévitables
de la vie de toute société dans laquelle des produits sont
échangés après avoir été fabriqués par du travail humain et
d'autres produits et qu'un mécanisme de prix prévaut : à
savoir qu'il y a un échange bidirectionnel entre revenus et
prix et que la structure de prix appropriée au développement
souhaité de l'économie ne peut rejeter, pour des tranches
importantes de la population, des revenus qui sont en rapport
avec la perception par la société de ce qui représente un
niveau de vie décent, acceptable et humain. Ce problème est
encore compliqué par le fait que, dans une forme de système
de prix (pur), les revenus proviennent des prix qui sont liés
aux biens fabriqués par des facteurs spécifiques, alors que
dans l'autre forme de système de prix qu'elle identifie, les
facteurs ne sont pas spécifiques et peuvent fonctionner dans
n'importe quel secteur.
Ces cours, ainsi que sa position sur le contrôle de la
population sont très proches du mélange de pragmatisme,
d'étapes graduelles et de tâtonnements du marché, ainsi que
de l'ouverture et du contrôle centralisé qui caractérisent
l'économie chinoise actuelle. Il est peut-être intéressant de le
remarquer alors que ces cours ont été écrits pour la première
fois dans les années 50
[9] .
Pendant les dix dernières années de sa vie, Joan Robinson
fut, la plupart du temps, malade et déprimée par la course
aux armements, voir ses cours de Tanner College sur ce
point, Joan Robinson (1981). Elle devint de plus en plus
pessimiste, et même nihiliste, dans ses dernières années.
Deux de ses dernières communications reflètent cette attitude. Toutes deux furent écrites ou publiées en 1980. La plus
optimiste des deux est un article rédigé en collaboration avec
Amit Bhaduri dans le Cambridge Journal of Economics. La
plus pessimiste, qui s'intitule "Spring Cleaning/Grand Nettoyage de Printemps", fut publié après sa mort sous le titre
"The Theory of Normal Prices and the Reconstruction of
Economic Theory/La Théorie des Prix Normaux et la Reconstruction de la Théorie Économique" dans Feiwel (1985).
Dans le premier article, Bhaduri et Joan Robinson
définissent le rôle et l'application de la critique et de l'analyse de Sraffa
[10]. Sa contribution est interprétée non seulement
comme une critique fondamentale du concept néoclassique
des prix comme des indices de rareté dans le cadre de l'offre
et de la demande, mais encore comme le point de départ
d'une réflexion expérimentale sur la production, la répartition et le progrès technique – "l'influence des progrès de la
technologie sur la demande en main-d'œuvre, sur l'accumulation et sur la demande effective" (p.111). Les résultats
devaient alors être greffés sur l'approche keynésienne, c'était
la vision de Joan Robinson, par laquelle dans un cadre
marxiste/kaleckien les lois du mouvement pouvaient être
analysées dans le temps historique plutôt que dans le temps
logique de l'analyse néoclassique et de la critique de Sraffa.
"Le grand nettoyage de printemps" était beaucoup plus
radical : un appel pour nettoyer toute la maison, pas
seulement le grenier, et pour tout recommencer à zéro
[11].
Joan Robinson est décédée en août 1983. Auparavant, au
cours de l'automne et de l'hiver 1982, elle avait enseigné à
Williams College, aux États-Unis, période qu'elle avait considéré comme très enrichissante, voir, sur ce point, le récit
fait par Juliet Schor dans l'ouvrage de Marjorie Turner Joan
Robinson and the Americans/Joan Robinson et les
Américains (1989 : 204-7). A son retour à Cambridge, fin
décembre, elle fut déprimée et désorientée pendant
pratiquement tout le mois qui précéda le grave accident
cérébral dont elle ne devait jamais se remettre.
Dans ses dernières années, Joan Robinson avait l'habitude
de dire, à propos de ses critiques : "J'aimerais mieux qu'ils
arrêtent de me faire des compliments et que, plutôt, ils
répondent à mes questions". Concernant l'un de ces critiques
en particulier, il s'agit là d'un jugement sévère. Paul
Samuelson essaya vraiment de répondre à ses questions
avant qu'elle ne disparaisse, et il lui rendit un très bel
hommage après sa mort. Il décrivit (1989) comment elle
avait changé sa vision des grands processus à long terme :
"Ce que j'ai appris de Joan Robinson va bien au-delà de
ce qu'elle enseignait. J'ai appris non pas que le modèle
néoclassique général était spécifique et faux, mais qu'une
technologie néoclassique générale n'entraînait pas nécessairement une production forte et régulière lorsque le taux
d'intérêt est plus bas. Je pensais auparavant qu'une telle
propriété se généralisait depuis le plus simple, c'est-à-dire la
parabole de Ramsey-Solow portant sur un seul secteur,
jusqu'au plus général, le cas Fisher" (p.137).
Dans ce qui fut certainement leur dernier échange public
(Joan Robinson, 1975 ; Solow, 1975), Bob Solow (qui appréciait et admirait Joan Robinson en étant tout autant irrité
par elle) tomba d'accord avec Samuelson pour dire que : "De
manière plus générale, et plus importante, il n'est pas vrai,
même avec toutes les hypothèses habituelles, que les états
constants de taux d'intérêt bas entraînent une consommation
plus grande par ouvrier. [Il ne trouvait] pas difficile
d'accepter ce résultat [parce qu'il s'était produit] dans le cadre des hypothèses néoclassiques [de sorte que, au pis aller,
il devait] dire adieu à une belle généralisation" (p.51-2).
Frank Hahn (1989, p.909) ne changea pas d'opinion : il
pensait pour sa part qu'elle, ou plutôt ses écrits, seraient
assez vite oubliés, bien qu'il reconnaisse qu'elle avait posé
certaines questions importantes et qu'elle avait une profonde
connaissance de la théorie monétaire. Lawrence Klein
(1989) appréciait ses capacités multiples, et déclarait que les
100 premières pages de The Accumulation of Capital
comptaient parmi ce qui se faisait de mieux pour présenter à
quiconque "notre pauvre petit sujet" (Keynes, C.W., vol. 14,
1973 : 190), en "dévoilant ses aspects fondamentaux"
(p.258). Comme toujours, Ken Arrow (1989) est réceptif et
généreux, et Dick Goodwin, un fidèle de longue date, qui
avait toujours reconnu l'influence majeure qu'elle avait eue
sur sa pensée, décrivait sa remarquable intuition économique
(sans l'aide, dans son cas, des mathématiques) en ces termes : "Un jour, je faisais une communication sur un modèle
dynamique portant sur deux secteurs… dans laquelle je
disais que les deux secteurs montreraient les deux mouvements. Elle m'interrompit pour me dire que j'avais tort :
…un seul, dit-elle. Je lui fis part de mon désaccord… Mais
cela me chagrinait, et, plus tard, …je découvris que c'était
elle qui avait raison", Goodwin (1989 : 916).
L'article sur Joan Robinson dans le New Palgrave, de
Luigi Pasinetti, (1987) est une relation brillante de la personne et de la nature de ses contributions. Pasinetti insiste particulièrement sur l'aspect du travail d'équipe que constituent
ces contributions, tout en mettant en valeur, également, leur
originalité. Ces caractéristiques sont évidentes à la fois dans
l'élaboration de The Economics of Imperfect Competition et
de The General Theory dont témoignent de façon éloquente
les volumes XIII, XIV et XXIX des Collected Writings, même si une grande partie de la discussion avait été orale. Pasinetti illustre ce point dans son exposé sur les controverses de
la théorie du capital et leur minimisation ultérieure par Joan.
Il écrit : "Les travaux de Joan Robinson se fondent dans
ceux du remarquable groupe des économistes de Cambridge
[dans lequel il distingue Sraffa, Kaldor, Kahn aussi bien que
Joan] …qui ont relevé, poursuivi et étendu le défi lancé par
Keynes sur la théorie économique orthodoxe. [Ils ont] démarré un courant de pensée qui, de toute évidence, est loin
d'être complet. Ses caractéristiques de base… sont suffisamment claires… [:] il s'agit d'un effort déterminé pour éloigner
l'ensemble des objectifs de la théorisation économique des
problèmes de l'attribution optimale de ressources données…
et le rapprocher des facteurs fondamentaux responsables de
la dynamique des sociétés industrielles" (p.216).
Dans son appréciation sur Joan, qui fait autorité, Sukhamoy Chakravarty, maintenant décédé, met l'accent (1983)
sur son sérieux, sur le fait que, pour elle, "l'économie n'était
pas un jeu". Elle était très soucieuse de ses applications sociales et attachait "une importance beaucoup plus grande au
sérieux et à l'intégrité d'un économiste qu'à sa capacité à résoudre des problèmes intellectuels" (p.1716). Aussi profondes qu'aient été les réponses qu'elle nous a données, elle
nous a également "laissé un très riche ensemble de questions
auxquelles nous consacrer avec profit dans les années à
venir" (p.1716).
Enfin, dans l'article commémoratif qui lui fut consacré
dans le Rapport Annuel du King's College en octobre 1984
(le projet en fut rédigé par son collègue, ami proche et rival
Nicky Kaldor), nous pouvons lire :
"Il ne serait pas exagéré de répéter qu'après Keynes, Joan
Robinson peut être généralement considérée comme la
figure la plus prestigieuse de la Cambridge School of Economics. En tant que professeur, elle était brillante… En tant
qu'écrivain, elle était prolifique… En tant que polémiste, elle
était parfois alarmante… Elle soutenait ses idées avec une
très grande conviction, et pourtant, en même temps, elle
voulait considérer chaque 'fait' économique et était prête à
modifier son point de vue si celui-ci contredisait certaines
des hypothèses sur lesquelles elle travaillait. Mais, derrière
une apparence quelque peu austère, elle possédait beaucoup
de chaleur et de sympathie" (p.34).
Qu'ai-je donc appris de Joan ? Et, selon moi, quelles sont
les plus grandes leçons qu'elle lègue aux futures générations
d'économistes ? Tout d'abord, elle nous a toujours appris à
considérer la base conceptuelle de nos théories. Les théories
elles-mêmes doivent provenir de situations réelles, de sociétés réelles aux "règles du jeu" explicites, aux institutions, à
l'histoire et aux caractéristiques sociales définies. Dans
l'analyse que nous en faisons, nous devons nous demander
quels sont les niveaux d'abstraction auxquels nous voulons
nous fixer et quelles sont exactement les sortes de questions
auxquelles nous souhaitons répondre (Dans ses dernières
années, par exemple, elle nous laissa deux programmes de
réflexion, qui parfois se recoupaient, avec son cours d'Ely
"The Second Crisis in Economic Theory",1972
[12] et "What are
the Questions ?", 1977b). Nous devrions avoir pour objectif
de produire des théories qui contiennent comme ingrédients
de base les éléments essentiels de la réalité dont elles sont
parties, dans une forme suffisamment simplifiée pour nous
permettre de voir clairement les relations en fonctionnement
et la manière exacte dont elles s'interpénètrent. En outre,
nous devons toujours faire bien attention de spécifier
explicitement quelle sorte d'analyse est adaptée à la question
posée. Peut-être, avant tout, devons-nous toujours conserver
à l'esprit l'idée que : "Le but de l'étude de l'économie n'est
pas d'acquérir un ensemble de réponses toutes faites aux
questions économiques, mais d'apprendre comment éviter
d'être induits en erreur par les économistes", Joan Robinson
(1955 ;
C.E.P., vol. II, 1960 : 17).
En conclusion, je dirai que Joan Robinson, si elle pouvait
souvent être dure et injuste envers les autres, était tout aussi
dure envers elle-même ; elle était avant tout, ainsi que le dit
Dick Goodwin (1989), "une chercheuse passionnée de la
vérité". Ruth Cohen (1983) nous dit lors de la messe commémorative d'octobre 1983 : "Elle était implacable dans ses
arguments sur les questions qu'elle étudiait… et souvent effrayante". Au fur et à mesure qu'elle vieillissait, ses écrits
ressemblaient davantage au "sommet de l'iceberg". Comme
nombre d'autres économistes vieillissants, elle supposait que
les lecteurs en connaissaient autant qu'elle sur la partie immergée de l'iceberg. Les générations futures devraient reprendre ses révélations excitantes et relire ses travaux pour
leur sagesse, leur vigueur, leurs connaissances et leur pure
intelligence, ainsi que pour l'honnêteté et le courage dont ils
font preuve.
C'était une personne foncièrement timide, pas au sens
conventionnel du terme cependant ; c'était plutôt qu'elle
n'avait pas grand chose à dire en dehors de son "fonds de
commerce" (qui comprenait néanmoins un nombre énorme
de questions, dont beaucoup se situaient hors des frontières
larges de l'économie). Cependant, elle répondait à l'amitié et
c'était une personne chaleureuse qui était passionnément
loyale, jusqu'au "donquichottisme"
[13]. Elle pouvait être très
sensible et calme et on l'a même vue présenter des excuses,
même si celles-ci étaient faites très brièvement et en
bougonnant. On rapporte qu'elle aurait déclaré avoir été une
piètre mère mais une bonne grand-mère. Comme toujours, il
s'agit d'un jugement trop dur : ses filles ne sont pas d'accord
avec la première partie de ce jugement. Une des toutes
dernières fois où je la vis, son premier petit-fils, un jeune
Canadien extrêmement affable, faisait la conversation à sa
grand-mère alors sur son lit d'hôpital, lors de sa dernière
maladie ; les liens étroits qu'ils avaient depuis longtemps
établis entre eux leur permettant de maintenant
communiquer comme toujours par le passé. Joan Robinson
ne devait jamais voir la société démocratique, juste et
équitable qu'elle espérait si profondément que sa discipline
pourrait apporter. De par sa nature, sa classe et son
éducation, il lui aurait été difficile de s'y sentir à l'aise. Mais
sa famille proche et leurs enfants possèdent les prérequis
nécessaires à la création d'une telle société et pour s'y
adapter totalement.
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SEN, A.K. (1960) Choice of Techniques. An Aspect of the Theory of Planned
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VAUGHN, K.I. (ed.) (1994) Perspectives on the History of Economic
Thought, VolX : Method, Competition, Conflict and Measurement in the
Twentieth Century (Aldershot : Edward Elgar).
[*]
Première publication dans
The Economic Journal, vol. 105, septembre 1995,1228-43. Je suis profondément reconnaissant à Ann Bailey, John Bailey, Willy Brown, Ha-Joon Chang, Phyllis Deane, Peter Groenewegen, Alan Hughes, Barbara Jeffrey, Robin
Jeffrey, Jan Kregel, Bruce McFarlane, Cristina Marcuzzo, Peter Nolan, Mića Panić,
Luigi Pasinetti, Hans Singer et Ajit Singh pour leurs commentaires sur le projet de cet
essai. La traduction en français est réalisée par Jean-Claude Raibauit, Lab. RII.
[1]
Un tel article fut demandé peu après sa mort, mais il ne se matérialisa
jamais. Comme la dernière limite à la remise de cet article avait été fixée à
janvier 1994 et qu'elle n'avait été suivie d'aucun effet, j'ai décidé d'en écrire
un moi-même.
[2]
Pour une relation fine et profonde des origines de la concurrence imparfaite
et des interprétations différentes de Sraffa, d'une part, et de Kahn et Joan
Robinson, d'autre part, voir Marcuzzo (1994).
[3]
Je suis très reconnaissant à Miss Jacqueline Cox, archiviste du Fonds
Moderne de King's College à Cambridge pour son aide et ses conseils sur ce
point et sur bien d'autres. Le Professeur Yoshihiko Hakamata, de l'Université
Chuo à Tokyo, a bien voulu m'autoriser à prendre connaissance de son
analyse extrêmement détaillée de la genèse de la thèse de Kahn (il en existe
quatre versions différentes dans les papiers de Kahn aux Archives de King's
College) ainsi que de la correspondance entre Kahn, Austin et Joan Robinson
relative aux travaux de Kahn et au livre de Joan Robinson.
[4]
Dans
La Théorie Générale, Keynes décrivait la méthode ainsi : "L'objet de
notre analyse n'est pas de produire une machine ou une méthode de
manipulation aveugle qui fournirait une réponse infaillible, mais de nous
donner une méthode de réflexion organisée et ordonnée sur des problèmes
particuliers ; et, après avoir obtenu une conclusion provisoire en isolant les
facteurs complexifiants un par un, nous devons nous retourner sur nous-mêmes et prendre en compte, du mieux possible, les interactions probables
entre les facteurs. C'est là la nature de la pensée économique" (p.297).
[5]
Jan Kregel (19 décembre 1994) me dit que j'ai tort de rejeter la faute sur la
procédure, parce que c'est le
problème qui est insoluble.
[6]
Le fait que Joan Robinson ait posé les deux différentes questions de manière
aussi claire et aussi aiguë peut devoir quelque chose à la critique faite par
Dennis Robertson sur sa formulation précédente - voir Robertson (1957 : 95-6) et Joan Robinson (
CEP, vol. 2,1960 : 130). Tous mes remerciements à
Bruce McFarlane pour ce commentaire.
[7]
Jan Kregel m'a fait remarquer (19 décembre 1994) que ceci pouvait très bien
être une autre marque de l'influence de Kalecki sur Joan Robinson, car il
défendait une position pratiquement similaire pour la Pologne à cette époque.
[8]
"'The Philosophy of Prices' fut écrit après des discussions avec des économistes soviétiques. Ils ne voulaient pas l'accepter", J. Robinson (1974b : xii).
[9]
Peter Nolan me raconta que le grand économiste chinois Dong Fureng (qui
s'entretint avec Joan pendant toute une journée dans les années 70) avait écrit
un hommage à Joan après sa mort, indiquant combien elle était importante
pour la pensée économique chinoise. Malheureusement, le seul exemplaire de
cet hommage fut perdu par la poste entre la Chine et le Royaume-Uni.
[10]
J'ai exposé par ailleurs, voir Harcourt (1990), la nature de la très forte
influence qu'a eue Piero Sraffa sur le développement de la pensée de Joan
Robinson depuis la date de leur première rencontre, à la fin des années 20.
[11]
J'ai exposé en détail ses idées, par exemple dans Harcourt (1990 : 55-7).
[12]
En tant que Président de l'American Economic Association, John Kenneth
Galbraith utilisa sa prérogative de président pour choisir Joan pour le cours à
Ely. Comme il le dit à Marjorie Turner (1989 : 165) : "Je n'ai pas eu la
moindre hésitation. Immédiatement, j'ai choisi Joan" (Le "remplaçant" prévu
par Galbraith était Myrdal). Voir également Galbraith (1983).
[13]
Ainsi que me le rappela Luigi Pasinetti (19 décembre 1994), elle avait une
vision très vaste des choses, dont on peut évaluer la nature, par exemple, en
lisant son "bel ouvrage"
Economic Philosophy (1962b).