Innovations
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
226 pages

p. 9 à 32
doi: 10.3917/inno.014.0009

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no 14 2001/2

2001 INNOVATIONS

Joan Robinson, 1903-1983  [*]

Geoffrey Harcourt Jesus College, Cambridge
Dans cette contribution nous présentons quelques aspects de la vie et de la carrière de Joan Robinson et surtout le parcours intellectuel de l'économiste britannique : débutant par une approche critique des idées de Marshall, elle adopte la démarche de Keynes, motivée par une refléxion approfondie sur le problème du chômage. Marx l'a aussi beaucoup intéressé à travers Kalecki, d'autant qu'elle a connu de près, par ses nombreux voyages, le problème du sous-développement. Mais son plus grand apport est qu'elle a averti l'économiste sur son égarement probable lorsque celui-ci s'éloigne de l'analyse de la situation réelle, elle-même étant le résultat d'un processus historique, loin des modèles néoclassiques In this contribution, we present some aspects of Joan Robinson's life and career and especially the march of thought of the british economist : starting with a critical approach of Marshall's ideas, she embraces keynes' method, motivated by a thorough reflection on the problem of unemployment. She also was very interesting in Marx, through Kalecki, especially she closely knew, thanks to the many travels she made, the problem of underdevelopment. But, her main contribution is that she warned the economist on his probable aberration when he takes distance from the real situation, which is in itself the result of an historical process, far from neoclassical models
 
I
 
 
Voici maintenant plus d'une décennie que Joan Robinson est décédée à Cambridge, le 3 Août 1983. Bien que sa mort ait été suivie d'un volume considérable d'essais, d'articles, de numéros spéciaux de revues même, et d'au moins un livre consacré à l'évaluation de sa contribution, cependant, aucun article commémoratif ne fut publié dans le présent Journal [1]. Dans un sens, c'est un peu scandaleux, mais cela nous donne maintenant une perspective à plus long terme de son influence et de ses résultats. Juste avant sa mort, Harvey Gram et Vivian Walsh (1983) publièrent dans le Journal of Economic Literature une évaluation judicieuse de l'influence de Joan Robinson sur la profession, à partir des six volumes réunissant ses articles (Robinson, 1951-79, Collected Economic Papers (C.E.P.) (l'un de ces volumes étant constitué par l'index compilé par Prue Kerr et Murray Milgate dans une langue et avec un esprit qui auraient dû enchanter l'auteur). Les conclusions de Gram et de Walsh ont résisté à l'épreuve du temps, mais de nouveaux développements apparus sur le sujet depuis lors nous permettent maintenant de renforcer leur point de vue selon lequel elle a apporté des contributions durables, en dépit de la maladie et du quasi nihilisme qui marquèrent les dernières années de sa vie.
Le présent essai comporte huit parties. Dans la deuxième partie, je donne un bref aperçu de sa vie et de sa carrière. Le reste de l'essai porte sur le développement de sa pensée ; il comporte une description des changements abrupts de vues et de directions qu'elle connut dans sa vie professionnelle ainsi que leurs causes possibles. La citation de Keynes qu'elle préférait était : "Si quelqu'un peut me convaincre que j'ai tort, je change d'opinion. Et vous, qu'est-ce que vous faites ?" Toute sa vie fut un splendide exemple de cette attitude d'esprit.
 
II
 
 
Joan Robinson naquit en 1903 dans une famille de la bonne bourgeoisie traditionnellement contestataire. Son arrière-grand-père était Frederick Maurice, le célèbre Socialiste Chrétien ; son père était le Major-General Sir Frederick Maurice, de l'infamante affaire Maurice de 1918. Joan était l'un de ses cinq enfants. Elle étudia l'Histoire à la St Paul's Girls' School et arriva en 1922 à Girton College pour y étudier l'économie car elle voulait des réponses aux problèmes du chômage et de la pauvreté (Elle pensait qu'elle n'avait pas obtenu ces réponses au cours de ses études d'économie, et certainement pas de son professeur Marjorie Tappan-Hollond ; elles ne s'entendaient pas du tout). En 1925, elle obtint son diplôme avec mention "assez bien", à sa "grande déception". Joan et Austin Robinson, qui était alors à Corpus Christi, se marièrent en 1926 et partirent pour l'Inde où ils séjournèrent deux ans. Ceci représenta le début de ce qui devait être une longue histoire d'amour entre Joan et le sous-continent indien et de son intérêt persistant pour les problèmes des pays en voie de développement. Bien que Cambridge représentât la base vers laquelle elle revenait toujours, Joan Robinson adorait les voyages : elle visita plusieurs fois la Chine au cours de l'après-guerre, et, les années suivantes, passa une partie de chaque année en Inde, dans l'État du Kerala. Sa première visite aux États-Unis d'Amérique est toujours dans le souvenir de ceux qui, à l'époque, se trouvaient au MIT ou dans d'autres universités et qui se souviennent de l'intimidation respectueuse et, parfois de l'affection qu'ils éprouvaient vis-à-vis d'elle, voir Turner (1989, ch. 14). A l'université, Joan Robinson accéda au poste de chargée de cours adjoint en 1934, chargée de cours en 1937, maître de conférences en 1949 et professeur d'université en 1965. Elle "prit sa retraite" en 1971, restant toutefois active jusqu'à ses derniers jours malgré une santé précaire les dernières années, un état que son esprit indomptable refusa toujours d'admettre.
 
III MARSHALLIENNE CRITIQUE
 
 
"Plus j'en sais sur l'économie, plus j'admire l'intellect de Marshall et moins j'apprécie son caractère". Joan Robinson (1953 ; C.E.P., vol. IV : 125)
Ce n'est pas un hasard si Marshall eut une profonde influence sur le développement de sa pensée, de manière directe avec ses Principes et de manière indirecte par l'enseignement de Pigou, Keynes, Gerald Shove, Dennis Robertson et Austin Robinson. La délicieuse parodie écrite par Joan Robinson, "La Belle et la Bête" (C.E.P., vol. I, 1951), en collaboration avec son amie Dorothea Morison alors que Joan était en cours d'études, montre à quel point elle avait compris la méthode théorique de Marshall et combien elle dédaignait sa morale pieuse ainsi que ce qu'elle considérait comme des balivernes destinées à masquer les vérités peu plaisantes qui se faisaient jour. Tous les outils caractéristiques de Marshall y figurent : la conscience du temps, les élasticités, les surplus des consommateurs et les surplus des producteurs, l'équilibre à la marge, la maximisation de l'utilité non seulement pour l'homme dans la vie courante, mais aussi dans les relations sociales.
Sa première publication importante fut Economics is a Serious Subject/L'Économie est un Sujet Sérieux (1932). L'imagerie de la fabrication d'outils développée par Pigou y est en vedette. Elle se méfiait de l'application directe de la boîte à outils pour produire des explications et, spécialement, pour déterminer les politiques à suivre, application qui, disait-elle, constituait alors la théorie économique. Elle percevait un conflit entre les modèles représentés par le réalisme et la facilité et prévenait qu'inévitablement il devait y avoir un compromis entre les deux (Ronald Coase, 1937 : 386 répondit à son défi en fournissant une définition de l'entreprise qui suivait les deux modèles).
Ce fut cependant un véritable problème qui l'amena à développer ce qui devait devenir, en 1933, The Economics of Imperfect Competition/L'Économie de la Concurrence Imparfaite (1933a) : pourquoi la situation de dépression des années 20 et du début des années 30 n'avait-elle pas provoqué la fermeture d'un nombre beaucoup plus important d'entreprises, du moins temporairement, conclusion inévitable de la théorie de l'entreprise selon Marshall et Pigou ? [2]. La réponse, disait-elle, se trouvait dans "la suggestion prégnante" de Piero Sraffa, 1926, selon laquelle c'était la demande plus que l'augmentation des coûts marginaux qui déterminait le niveau de production des entreprises. Les entreprises concernées devaient être analysées comme des mini-monopoles fonctionnant dans des environnements concurrentiels et se débrouillant avec les prix fixés par les forces impersonnelles du marché plutôt qu'elles ne s'y adaptaient. Le concept de courbe de revenu marginal qui apparut, pour ce qui concerne Joan Robinson et Richard Kahn, dans un essai de Charles Gifford, élève d'Austin Robinson, fut le déclencheur immédiat de même que l'outil approprié qui permit à Joan Robinson d'effectuer une étude unitaire des problèmes classés dans la rubrique de l'économie de la concurrence imparfaite. Il se peut qu'elle ait eu connaissance du mémoire de Kahn "The Economics of the Short Period/L'Économie de la Courte Période" (1929,1989) avant qu'elle ne rédige son premier brouillon, et, en tout cas, elle reçut son aide, ses conseils et ses critiques pendant une grande partie de la phase d'élaboration du livre : " … J'ai reçu l'aide constante de Monsieur R. F. Kahn. L'ensemble de l'appareil technique a été construit avec son aide, et de nombreux problèmes importants … ont été résolus autant par lui que par moi-même" (1933a : v) [3].
De nombreuses années plus tard, elle déclara que le principal résultat de ce livre avait été de jeter le doute sur la théorie de la productivité marginale de la répartition, détruisant ainsi l'égalité entre salaire réel et produit marginal. Mais ceci est de l'histoire a posteriori : le fait ne saute certes pas aux yeux à la lecture des passages correspondants du livre de 1933 (Livres VIII et IX). Il est vrai, bien sûr, comme me le rappelait Cristina Marcuzzo, le 29 Décembre 1994, que la thèse de Joan Robinson implique que "lorsque le monopole est introduit, l'égalité ne tient pas, et [que] cela constitue un coup à la théorie de la répartition basée sur la concurrence parfaite". Néanmoins, à titre de simple exemple, dans son article de 1937 sur le chômage déguisé, Joan Robinson parlait de la nature du chômage déguisé en termes explicites de salaires et de produits marginaux : "Le salaire perçu par un homme qui continue à être employé par une industrie particulière mesure la productivité physique marginale d'un homme semblable qui a perdu son emploi" (1937a, 1947 : 61) (La citation est extraite de la seconde édition, publiée en 1947).
Que les entreprises faibles ne soient pas nécessairement éliminées par la récession constituait, cependant, une mise en accusation destructrice des mécanismes du capitalisme concurrentiel et, donc, de ses justifications, la dureté de cette mise en accusation n'étant supplantée que par la démonstration faite par Kalecki et Keynes pendant la première moitié des années 30 selon laquelle un manque de demande effective était caractéristique du fonctionnement incontrôlé du système. Joan Robinson, elle-même, devait, plus tard, renier ce livre, essentiellement parce qu'il se confinait à la méthode marshallienne d'où résultait "la sottise éhontée" que les courbes de la demande ne bougeaient pas alors que les entrepreneurs trouvaient leurs prix d'équilibre par tâtonnements. Voici une courte citation extraite de son article de 1953 dans l'Economic Journal, "Imperfect Competition Revisited/Retour à la Concurrence Imparfaite" :
"A mon avis, la plus grande faiblesse de Economics of Imperfect Competition/L'Économie de la Concurrence Imparfaite est une faiblesse que ce livre partage avec le type de théorie économique à laquelle il appartient : la non prise en compte du temps. Ce n'est qu'au sens métaphorique que le prix, la production, le taux de salaire et que sais-je encore peuvent évoluer au niveau décrit dans un graphique prixquantité. Tout mouvement doit s'inscrire dans le temps, et la position instantanée dépend toujours de la position passée. L'important n'est pas simplement que tout ajustement nécessite un certain temps pour s'opérer et que (ainsi qu'il a toujours été admis) des événements peuvent se produire entre-temps et modifier la position, de sorte que l'équilibre vers lequel le système est censé tendre se déplace, lui aussi, avant qu'il soit atteint. L'important c'est que le processus même de mouvement a un effet sur la destination du mouvement, si bien qu'une position d'équilibre sur le long terme existant indépendamment du cours suivi par l'économie à une date précise, cela n'existe pas" (C.E.P., vol. II, 1960 : 235). Quelques années plus tard, elle devait résumer cette critique dans l'expression "l'Histoire contre l'Équilibre", voir Joan Robinson (1974a).
Elle continua de penser que l'analyse contenue dans le Livre V, sur "La Discrimination par les prix" était toujours valable dans son essence. Cette analyse était présente dans les livres de cours depuis très longtemps et représentait cette sorte de sagesse reçue, si profondément ancrée, qu'on ne fait même plus attention à qui l'a produite.
 
IV PIONNIÈRE DU KEYNÉSIANNISME
 
 
Comme nous l'avons dit, Joan Robinson étudia l'économie à Cambridge car elle voulait savoir pourquoi la pauvreté et le chômage existaient. Les années qu'elle passa en Inde, dans les années 20, ne firent que développer son aversion de la pauvreté et de l'injustice. Le Treatise on Money/Traité sur la Monnaie de Keynes fut publié en 1930. Joan Robinson voyait Keynes comme quelqu'un qui essayait, avec une profonde culpabilité, de sortir des limites de la dichotomie marshallienne afin d'analyser les causes et les remèdes du chômage prolongé ainsi que les déflations et inflations du niveau général des prix. Les discussions du "cercle" sur le Treatise on Money/Traité sur la Monnaie et les cours de Keynes au cours des années 30 au moment où émergeait l'embryon de la General Theory/Theorie Générale constituaient un passage évident dans la recherche passionnée de Joan Robinson pour la vérité.
Au début des années 30, elle rédigea deux rapports très intelligents sur les idées qui se faisaient jour, Robinson (1933b, c). Il est intéressant de voir que dans l'un d'eux, alors qu'elle percevait bien la portée des travaux de Keynes (peut-être même encore plus clairement qu'il ne le faisait lui-même), elle était toujours, comme lui d'ailleurs, suffisamment sous l'influence de Marshall pour qualifier ses indications et ses descriptions générales celles d'une théorie de l'équilibre de sous-emploi sur la longue période. Keynes "n'avait pas vu [lorsqu'il écrivait le Traité sur la Monnaie] qu'il avait incidemment développé une nouvelle théorie de l'analyse de la production sur la longue période" (1933c, C.E.P., vol. I, 1951 : 56). La méthodologie du Traité sur la Monnaie est explicitement mise en évidence : l'équilibre complet stock-flux est un équilibre de la longue période, avec simplement des profits normaux et une épargne égale à l'investissement (sur les définitions du Traité sur la Monnaie).
A l'époque où la Théorie Générale fut prête et publiée, l'attention s'était entre-temps portée avec insistance sur la courte période, comme en témoigne, avant tout, la liste de Keynes de ce que renferme la clause ceteris paribus(Keynes, 1936 :245) et, ensuite, par l'incursion personnelle de Joan Robinson dans l'analyse de la longue période. Elle la réalisa principalement pour voir si les résultats de La Théorie Générale, par exemple, le paradoxe de l'épargne, voir Joan Robinson (1937a), étaient solides, même si elle considérait tout à fait cet exercice comme étant de l'économie pour les économistes et certainement pas comme l'aspect principal de la Théorie Générale ; voir sa lettre à Keynes sur son analyse de la longue période dans les Collected Writings/Correspondance de celui-ci (C.W., vol. 13,1973 : 647-8). Néanmoins, dans son exposé "aux enfants" des nouvelles propositions, Joan Robinson se distingua par son conservatisme lorsqu'elle étudiait les propositions relatives à la longue période : "Pour expliquer les problèmes impliquant de profonds changements au cours des générations dans la population, la vitesse du progrès technique ou les forces sociales générales qui influent sur l'épargne, il est possible de considérer les fluctuations du chômage comme étant secondaires, et de conduire la démonstration en termes de système autorégulateur" (1937b : 84).
L'important ensemble d'essais de Joan Robinson (1937a) contenait aussi sa discussion sur le concept de chômage déguisé, regroupant ainsi les observations faites pendant son séjour en Inde avec sa perception de la nouvelle théorie émergeant à Cambridge et sa contribution à cette théorie. Ils contiennent également un exposé de ce qui devait être connu sous le nom de modèle migratoire de Harris et Todaro (1970) Pervez Tahir (1990) a documenté ce point en détail.
 
V MARX, LA MONNAIE, LA RÉPARTITION ET LA CROISSANCE
 
 
Un énorme changement commence alors à se faire jour dans son approche et dans ses conceptions. Le stimulus le plus important en fut probablement sa première rencontre avec Michal Kalecki en 1936, rencontre qui marqua le commencement de leur longue amitié et de leurs vigoureux échanges intellectuels. Joan Robinson s'était faite le champion de la défense de Kalecki, proclamant que celui-ci avait découvert tout seul les principales propositions contenues dans La Théorie Générale. Très importante pour son développement ultérieur fut sa première confrontation à une structure analytique trouvant ses origines dans les écrits de Marx, par l'intermédiaire de Tugan-Baranovsky, et utilisée par Kalecki pour résoudre le problème de la réalisation des conditions de l'équilibre. De plus en plus Joan Robinson en vint à penser que cette structure était davantage adaptée à la compréhension des mécanismes du capitalisme (et, en fait, à un niveau très élémentaire, des systèmes économiques en général).
Avant sa rencontre avec Kalecki, Joan Robinson s'était intéressée à la pensée de Marx. En 1936, elle fit paraître une critique du livre de 1935 de John Strachey dans le présent Journal, mais elle n'avait alors pas complètement maîtrisé la structure de la pensée de Marx. Elle y parvint superbement par la suite comme le montre de manière tout à fait convaincante son superbe article "Kalecki sur le capitalisme" dans le numéro spécial du Oxford Institute Bulletin paru en 1977 à l'occasion du décès de celui-ci. Dans cet article, elle montre comment les politiques de prix des entreprises, les comportements d'épargne différents entre salariés et capitalistes (ces derniers subdivisés en décideurs entrepreneurs et décideurs directeurs, d'une part, et une classe de rentiers passifs d'autre part), et l'importance dominante de la réalisation de bénéfices et de l'accumulation, peuvent être combinés dans un modèle simple sur la courte période de détermination de l'emploi et de la répartition pour illustrer la possibilité d'un état de sous-emploi permanent. La même structure était à la base de l'analyse de son œuvre majeure de 1956 et de sa suite de 1962, mais elle n'était pas aussi clairement exposée qu'en 1977.
Nous ne saurons jamais si, au cours de leurs premiers échanges, Kalecki a utilisé l'approche de son étude de La Théorie Générale publiée en langue polonaise en 1936 ; voir Kalecki, Collected Works (C.W., vol. I, 1990 : 223-32) ; mais certainement que le fait qu'il utilise une base micro dans laquelle la concurrence imparfaite représentait le cas général, et la concurrence pure le cas particulier, à partir duquel on pouvait construire pour atteindre le résultat au centre de La Théorie Générale, aurait bien correspondu à la pensée et aux développements ultérieurs de Joan Robinson. Et la critique émise par Kalecki dans son étude des particularités de la théorie de l'investissement de Keynes était reflétée dans la critique faite ensuite par Joan Robinson selon laquelle cette théorie était une masse désordonnée de facteurs ex ante et ex post qui devaient être séparés en tenant compte de la double relation entre les profits et les investissements. Le véritable investissement aidait à créer des profits réels, et les profits attendus (eux-mêmes en relation avec les profits réels) aidaient à déterminer les prévisions d'investissements. La relation suggérée à l'origine par Kalecki devint la substance de la célèbre courbe en banane de Joan Robinson dans l'Essai n°2 des Essays in the Theory of Economic Growth/Essais sur la Théorie de la Croissance Économique de 1962 (1962a : 48). Elle y présentait ses arguments de manière plus digeste que dans son livre de 1956.
Mais ceci nous entraîne trop vite vers sa contribution de l'après-guerre. Il nous faut auparavant mentionner son Essay on Marxian Economics/Essai sur l'Économie de Marx (1942), rédigé aux premiers temps de la guerre. Gerald Shove (1944) pensait davantage de bien de son interprétation de Marx que de son exposé sur ce que les "économistes académiques" (ici il faut comprendre principalement Marshall) avaient à dire concernant les problèmes qui se chevauchaient. Une remarque de ce livre (étant donné qu'il y avait eu croissance depuis le début de la Révolution Industrielle et que le taux de profit nécessaire pour parvenir à l'équilibre était associé au zéro investissement, "des profits anormaux [devaient être alors] la règle normale" 1942 : 60-1) provoqua une extraordinaire correspondance entre Joan Robinson, Maurice Dobb et Shove. L'histoire qui suit est relatée par Araujo et Harcourt (1993 ; 1995). La réponse de Keynes à son Essai (dans une lettre adressée à Madame Austin Robinson [sic] le 20 août 1942), à savoir qu'il était "aussi bien écrit que tout ce que vous avez fait auparavant… en dépit du fait qu'il y a quelque chose de fondamentalement ennuyeux dans le fait d'essayer de donner du sens à ce qui n'en a pas [et qu'il avait] le sentiment… que [Marx] était très perspicace et original mais qu'il était vraiment un piètre penseur", en révèle plus sur Keynes que sur Marx.
Au cours des années d'après-guerre, Joan Robinson développa ses idées dans au moins deux directions. Tout d'abord, elle comprenait tout à fait la monnaie et ses rôles dans les systèmes économiques, ce que l'on oublie trop souvent ; ce n'était pas le cas de Frank Hahn (1972 : 205) qui cite en l'approuvant la remarque de Joan Robinson selon laquelle "la monnaie… se voit reprocher le fait que l'avenir est incertain", ajoutant que lui-même est "prêt à pardonner et à oublier". Elle était active au sein des cercles travaillistes où elle défendait une monnaie bon marché en permanence, en utilisant des arguments keynésiens purs et durs, voir Howson (1988). Elle joua également un rôle de premier plan dans les débats sur la préférence pour la liquidité et sur les capitaux disponibles qui divisaient les membres de la Faculté d'Economie et de Politique de Cambridge à cette époque (Harry Johnson tenta d'établir une passerelle entre eux avec "Some Cambridge Controversies in Monetary Theory/Quelques Désaccords à Cambridge sur la Théorie Monétaire" (1951-2), dont le résultat fut qu'il fut attaqué par les deux camps).
Le principal souci de Joan Robinson était la détermination du taux d'intérêt qui donna son titre à un important ensemble d'essais (1952b). Elle y mettait l'accent sur l'idée de Keynes selon laquelle en macro-analyse nous devons toujours être sur nos gardes contre l'erreur qui consiste à synthétiser. Utiliser des modèles à un seul agent représentatif pour analyser un comportement systémique ne conviendra jamais, et certainement pas pour une analyse de la détermination des prix du marché des actifs financiers. Ainsi que Keynes, puis Kahn et Joan Robinson l'ont affirmé, le taux d'intérêt d'équilibre est le niveau qui apporte une trêve au moins temporaire, même si elle est difficile, entre les haussiers et les baissiers (et entre la hausse et la baisse). S'il n'y avait pas de divergences d'opinions entre les deux groupes, aucun équilibre ou état stationnaire ne serait possible, même momentanément.
L'essai de Joan Robinson constitue un très bon exemple (l'article de 1931 de Kahn sur le multiplicateur en est un autre) de la méthode marshallienne/keynésienne d'étude successive de diverses parties de l'économie en tenant pour constant ce qui se produit ailleurs au même moment ou en s'en détachant, ou du moins en tenant pour constants les effets de ce qui se produit ailleurs au même moment [4]. De cette manière, Marshall espérait que nous obtiendrions des résultats définitifs, même s'ils étaient partiels, et que si nous faisions le tour de l'économie, nous serions par la suite capables de rassembler tous nos résultats pour produire un état complet et global. Ce qu'il semblait avoir oublié, de même que Joan Robinson et Kahn, c'était que la procédure n'était pas logique par rapport à sa vision plus profonde selon laquelle les processus économiques ressemblaient à des processus biologiques systémiques interdépendants. Ceci est peut-être l'une des raisons pour lesquelles, à la fin, Marshall tout comme Joan Robinson (mais ni Keynes ni Kahn ?) pensaient qu'en fin de compte, ils avaient échoué, non pas je pense, parce qu'ils se rendaient compte qu'en suivant cette procédure ils cherchaient à atteindre l'impossible, mais parce que c'était la procédure elle-même qui n'était pas bonne [5].
L'autre développement fut ce que Joan Robinson appelait "généraliser La Théorie Générale à la longue période", contribution tout à fait "cambridgienne" apportée par Kahn, Kaldor, Joan Robinson, Piero Sraffa et, plus tard, Luigi Pasinetti, à la théorie de la croissance de l'après-guerre elle-même déclenchée par l'article écrit par Harrod en 1939, juste avant la guerre, et dont l'intérêt fut renouvelé juste après la guerre par la publication de son livre, en 1948. Kahn, Joan Robinson et Sraffa séjournaient alors dans les Dolomites. Ils lurent ensemble les épreuves du livre de Harrod parce qu'il y avait trop de neige pour pouvoir pratiquer l'escalade. Néanmoins, longtemps avant cet épisode, il y avait déjà eu des signes de cette théorie, du moins en ce qui concerne Joan Robinson, par exemple dans ses travaux sur Marx et dans ses travaux d'avant-garde sur la longue période dans La Théorie Générale en 1935, dans lesquels elle utilisait le nouveau concept alors à la mode de l'élasticité de substitution et la définition de la longue période de Marshall, qu'elle abandonna tous deux par la suite comme étant incohérents et/ou inadaptés, voir Kregel (1983). Par la suite elle écrivit l'introduction à la traduction anglaise du livre de Rosa Luxemburg Accumulation of Capital/Accumulation du Capital (1951), ainsi que des articles exploratoires dans le présent Journal (1949,1952). Ces idées portèrent leurs fruits sous la forme du livre The Accumulation of Capital/L'Accumulation du Capital, en 1956, année où deux keynésiens illustres, Trevor Swan (vous vous souvenez ?) et Bob Solow, publièrent leurs modèles néoclassiques de croissance en réponse partielle aux énigmes de Harrod (Tous deux partaient explicitement de l'hypothèse que les politiques keynésiennes prédominaient pour pouvoir permettre de voir constamment fonctionner "le principe dynamique de la substitution…" sans entraves, Marshall, 1961 : xv. Swan prit la précaution supplémentaire (dans une annexe) de mettre en place "un épouvantail… afin d'éloigner de l'indice les oiseaux et Joan Robinson elle-même", pp.343-4).
Dans une préface (inédite) à l'une des éditions ultérieures, Joan Robinson identifiait les quatre principaux problèmes que son livre était censé traiter. Elle développait un modèle d'économie de libre entreprise non régulée dans laquelle les entreprises "dans les limites imposées par la maîtrise de leurs finances" déterminaient le taux d'accumulation du capital tandis que les individus, dans les limites imposées par "la maîtrise de leur pouvoir d'achat, sont libres de dépenser comme ils l'entendent… [un] modèle… pas du tout irréaliste dans son essence".
Ce modèle devait être utilisé "pour analyser les chances et les fluctuations du développement d'une économie sur la durée [en abordant] quatre groupes distincts de questions" :
  1. Nous comparons des situations, chacune avec son propre passé et évoluant vers son propre futur, qui sont différentes sur quelques points (par exemple, le taux d'accumulation dans chaque situation) afin de voir ce qu'entraînent les différences postulées.
  2. Nous traçons le chemin que suit une seule économie lorsque les conditions techniques (y compris la vitesse du progrès technique) et les propensions à consommer et à investir sont constantes sur la durée.
  3. Nous suivons les conséquences du changement de chacune de ces conditions sur le développement futur de l'économie.
  4. Nous examinons la réaction sur la courte période de l'économie aux événements inattendus.
Dans la préface originale, elle expliquait la raison de cette analyse ainsi que celle des scénarios explorés, de même que les à-coups de cette approche : un retour à l'analyse classique de la croissance, de la répartition et du progrès technique sur la durée, tout en faisant abstraction, en grande partie, des détails de la théorie de la valeur et autres aspects de l'intermède néoclassique entre, d'une part, les Classiques et Marx, et, d'autre part, Keynes, mais en s'appropriant les idées nouvelles associées à la révolution keynésienne (Ces dernières devaient être fixées, cependant, dans un cadre marxiste, en raison principalement, je pense, de l'influence de Kalecki).
Mais, naturellement, l'entreprise positive (les relations de l'Age d'Or, etc… qui devaient toutes s'avérer préparatoires à l'étude du mouvement et des processus) fut mise sans dessus dessous par les luttes simultanées et parallèles relatives à la théorie de la répartition et à la signification (qui fut mise de côté sous forme de questions portant sur la mesure) du capital dans l'approche néoclassique de l'offre et de la demande, comparées à sa signification et à son rôle dans une vision marxiste/keynésienne du monde. Ainsi, l'analyse wicksellienne du choix de la technique dans l'économie en général (qui commença dans l'article célèbre de Joan Robinson dans la Review of Economic Studies, 1953-4, sur la fonction de production et la théorie du capital) ne trouva place parmi les arguments de The Accumulation of Capital/ L'Accumulation du Capital qu'après que les principales propositions de l'analyse dynamique comparative aient été établies dans un modèle contenant une seule technique à tout moment. Bien que Joan Robinson ait clairement exposé ses méthodes et contributions positives dans son livre de 1956, et de nouveau mais de manière plus succincte, dans Essays in the Theory of Economic Growth/Essais sur la Théorie de la Croissance Économique (1962a), et plus spécialement dans le deuxième Essai, les débats sur la théorie du capital tendirent à les repousser au second plan, particulièrement lorsqu'ils s'enflammèrent au milieu des années 60 à l'occasion du symposium du Quarterly Journal of Economics (QJE) sur le ré-aiguillage et l'inversion du capital. Ce symposium était la réponse à la tentative de David Levhari (1965) pour débarrasser le système des implications du Curiosum de Ruth Cohen et ainsi préserver la solidité de la position conceptuelle néoclassique cruciale selon laquelle le prix était un indice de la rareté à la fois sur le marché des "oignons" et sur le marché des "capitaux".
Joan Robinson contribua certainement à cet aspect du débat : le Curiosum de Ruth Cohen fut ainsi nommé par elle, et elle le qualifia de "relation perverse", ce qu'elle exposa explicitement dans son article de 1953-4 et dans son livre de 1956 (p.109-10) ayant pour sous-titre "Un Curiosum". Elle se joignit aux échanges du QJE en 1967, en compagnie de K.A. Naqvi. Cependant, elle pensa de plus en plus fréquemment que tout cela était à côté du sujet. Par exemple, il y a l'injonction énigmatique qu'elle fit à Gallaway et Shukla (1974) : "Ne vous embêtez pas avec ça. La théorie néoclassique ne se porte pas mieux, même lorsqu'il n'y a pas de réaiguillage (p. 348n*)", ainsi que son dernier article paru dans le Quarterly Journal of Economics : "The Unimportance of Reswitching/Le Peu d'Importance du Ré-aiguillage" (1975). Au lieu de cela, elle poursuivait sans relâche sa critique méthodologique, l'illégitimité d'utiliser des comparaisons (différences) pour analyser des processus (les changements), l'Histoire contre l'Équilibre, la nécessité d'être clairs sur les limites et l'applicabilité des modèles dans le temps logique par rapport aux modèles dans le temps historique. Les premiers peuvent répondre aux questions structurées, du type "Qu'est-ce qui serait différent si… ?" Les seconds se rapportent à celles qui peuvent être posées sous la forme "Que se passerait-il si… ?" [6]. C'est un peu une honte de constater qu'en dépit de la grande importance qui a été accordée, ces dernières années à la notion de "path dependency", ou dépendance par rapport à l'origine, encore appelée effet de sentier (entre autres par Franklin Fisher et Frank Hahn), le peu de crédit donné à Joan Robinson (ou Nicky Kaldor) pour avoir identifié les problèmes et pour avoir établi le cadre conceptuel de l'analyse qui a été faite par la suite. On peut opposer qu'elle rejetait trop la critique doctrinale parce qu'il s'agissait d'une critique dans un environnement adapté au travail en cours, des bases conceptuelles et intuitives de l'approche de l'offre et de la demande.
 
VI LA PLANIFICATION, LE MÉCANISME DES PRIX ET LA CHINE
 
 
En outre, il y avait un aspect pratique à ses travaux sur le choix de la technique. Dans les années 50, au cours d'un voyage en Chine, elle donna une série de cours dont l'un était consacré à cette question. Cela s'inscrivait dans le contexte de l'analyse des techniques adéquates à incorporer à l'accumulation dans un pays en voie de développement, analyse qui avait été effectuée par Galenson et Leibenstein (1955), par Dobb (1954 et par Sen (1960). Dobb et Sen avaient en tête le modèle stalinien alors que Joan Robinson insistait en faveur d'une voie médiane donnant du poids à la création d'emplois tout comme à l'accroissement rapide des excédents à réinvestir [7]. L'analyse qu'elle brossa à l'époque fut développée beaucoup plus en détail dans "la boîte à outils de l'étudiant", Exercises in Economic Analysis/ Exercices d'Analyse Économique (1960). Bien qu'elle ait toujours affirmé qu'elle était allée en Chine pour apprendre et non pour enseigner, il est évident qu'elle n'avait pu résister à la tentation en l'occurrence.
Dans la même série de cours, elle discuta du rôle du mécanisme des prix dans les pays en voie de développement. Son point de vue sur ce point a été publié dans son essai difficile mais profond sur "The Philosophy of Prices/La Philosophie des Prix" (C.E.P., vol. II, 1960 : 27-48), qui était trop difficile à accepter pour être Russes [8]. Joan Robinson affirma toujours que pour comprendre une économie nous devions commencer par son histoire, ses institutions et ses "règles du jeu" particulièrement lorsque nous essayons d'avoir un effet sur la forme que ces deux derniers éléments doivent prendre. Ici, cependant, elle était aux prises avec les faits inévitables de la vie de toute société dans laquelle des produits sont échangés après avoir été fabriqués par du travail humain et d'autres produits et qu'un mécanisme de prix prévaut : à savoir qu'il y a un échange bidirectionnel entre revenus et prix et que la structure de prix appropriée au développement souhaité de l'économie ne peut rejeter, pour des tranches importantes de la population, des revenus qui sont en rapport avec la perception par la société de ce qui représente un niveau de vie décent, acceptable et humain. Ce problème est encore compliqué par le fait que, dans une forme de système de prix (pur), les revenus proviennent des prix qui sont liés aux biens fabriqués par des facteurs spécifiques, alors que dans l'autre forme de système de prix qu'elle identifie, les facteurs ne sont pas spécifiques et peuvent fonctionner dans n'importe quel secteur.
Ces cours, ainsi que sa position sur le contrôle de la population sont très proches du mélange de pragmatisme, d'étapes graduelles et de tâtonnements du marché, ainsi que de l'ouverture et du contrôle centralisé qui caractérisent l'économie chinoise actuelle. Il est peut-être intéressant de le remarquer alors que ces cours ont été écrits pour la première fois dans les années 50 [9] .
 
VII LES DERNIÈRES ANNÉES
 
 
Pendant les dix dernières années de sa vie, Joan Robinson fut, la plupart du temps, malade et déprimée par la course aux armements, voir ses cours de Tanner College sur ce point, Joan Robinson (1981). Elle devint de plus en plus pessimiste, et même nihiliste, dans ses dernières années. Deux de ses dernières communications reflètent cette attitude. Toutes deux furent écrites ou publiées en 1980. La plus optimiste des deux est un article rédigé en collaboration avec Amit Bhaduri dans le Cambridge Journal of Economics. La plus pessimiste, qui s'intitule "Spring Cleaning/Grand Nettoyage de Printemps", fut publié après sa mort sous le titre "The Theory of Normal Prices and the Reconstruction of Economic Theory/La Théorie des Prix Normaux et la Reconstruction de la Théorie Économique" dans Feiwel (1985).
Dans le premier article, Bhaduri et Joan Robinson définissent le rôle et l'application de la critique et de l'analyse de Sraffa [10]. Sa contribution est interprétée non seulement comme une critique fondamentale du concept néoclassique des prix comme des indices de rareté dans le cadre de l'offre et de la demande, mais encore comme le point de départ d'une réflexion expérimentale sur la production, la répartition et le progrès technique – "l'influence des progrès de la technologie sur la demande en main-d'œuvre, sur l'accumulation et sur la demande effective" (p.111). Les résultats devaient alors être greffés sur l'approche keynésienne, c'était la vision de Joan Robinson, par laquelle dans un cadre marxiste/kaleckien les lois du mouvement pouvaient être analysées dans le temps historique plutôt que dans le temps logique de l'analyse néoclassique et de la critique de Sraffa. "Le grand nettoyage de printemps" était beaucoup plus radical : un appel pour nettoyer toute la maison, pas seulement le grenier, et pour tout recommencer à zéro [11].
 
VIII CONCLUSION
 
 
Joan Robinson est décédée en août 1983. Auparavant, au cours de l'automne et de l'hiver 1982, elle avait enseigné à Williams College, aux États-Unis, période qu'elle avait considéré comme très enrichissante, voir, sur ce point, le récit fait par Juliet Schor dans l'ouvrage de Marjorie Turner Joan Robinson and the Americans/Joan Robinson et les Américains (1989 : 204-7). A son retour à Cambridge, fin décembre, elle fut déprimée et désorientée pendant pratiquement tout le mois qui précéda le grave accident cérébral dont elle ne devait jamais se remettre.
Dans ses dernières années, Joan Robinson avait l'habitude de dire, à propos de ses critiques : "J'aimerais mieux qu'ils arrêtent de me faire des compliments et que, plutôt, ils répondent à mes questions". Concernant l'un de ces critiques en particulier, il s'agit là d'un jugement sévère. Paul Samuelson essaya vraiment de répondre à ses questions avant qu'elle ne disparaisse, et il lui rendit un très bel hommage après sa mort. Il décrivit (1989) comment elle avait changé sa vision des grands processus à long terme : "Ce que j'ai appris de Joan Robinson va bien au-delà de ce qu'elle enseignait. J'ai appris non pas que le modèle néoclassique général était spécifique et faux, mais qu'une technologie néoclassique générale n'entraînait pas nécessairement une production forte et régulière lorsque le taux d'intérêt est plus bas. Je pensais auparavant qu'une telle propriété se généralisait depuis le plus simple, c'est-à-dire la parabole de Ramsey-Solow portant sur un seul secteur, jusqu'au plus général, le cas Fisher" (p.137).
Dans ce qui fut certainement leur dernier échange public (Joan Robinson, 1975 ; Solow, 1975), Bob Solow (qui appréciait et admirait Joan Robinson en étant tout autant irrité par elle) tomba d'accord avec Samuelson pour dire que : "De manière plus générale, et plus importante, il n'est pas vrai, même avec toutes les hypothèses habituelles, que les états constants de taux d'intérêt bas entraînent une consommation plus grande par ouvrier. [Il ne trouvait] pas difficile d'accepter ce résultat [parce qu'il s'était produit] dans le cadre des hypothèses néoclassiques [de sorte que, au pis aller, il devait] dire adieu à une belle généralisation" (p.51-2).
Frank Hahn (1989, p.909) ne changea pas d'opinion : il pensait pour sa part qu'elle, ou plutôt ses écrits, seraient assez vite oubliés, bien qu'il reconnaisse qu'elle avait posé certaines questions importantes et qu'elle avait une profonde connaissance de la théorie monétaire. Lawrence Klein (1989) appréciait ses capacités multiples, et déclarait que les 100 premières pages de The Accumulation of Capital comptaient parmi ce qui se faisait de mieux pour présenter à quiconque "notre pauvre petit sujet" (Keynes, C.W., vol. 14, 1973 : 190), en "dévoilant ses aspects fondamentaux" (p.258). Comme toujours, Ken Arrow (1989) est réceptif et généreux, et Dick Goodwin, un fidèle de longue date, qui avait toujours reconnu l'influence majeure qu'elle avait eue sur sa pensée, décrivait sa remarquable intuition économique (sans l'aide, dans son cas, des mathématiques) en ces termes : "Un jour, je faisais une communication sur un modèle dynamique portant sur deux secteurs… dans laquelle je disais que les deux secteurs montreraient les deux mouvements. Elle m'interrompit pour me dire que j'avais tort : …un seul, dit-elle. Je lui fis part de mon désaccord… Mais cela me chagrinait, et, plus tard, …je découvris que c'était elle qui avait raison", Goodwin (1989 : 916).
L'article sur Joan Robinson dans le New Palgrave, de Luigi Pasinetti, (1987) est une relation brillante de la personne et de la nature de ses contributions. Pasinetti insiste particulièrement sur l'aspect du travail d'équipe que constituent ces contributions, tout en mettant en valeur, également, leur originalité. Ces caractéristiques sont évidentes à la fois dans l'élaboration de The Economics of Imperfect Competition et de The General Theory dont témoignent de façon éloquente les volumes XIII, XIV et XXIX des Collected Writings, même si une grande partie de la discussion avait été orale. Pasinetti illustre ce point dans son exposé sur les controverses de la théorie du capital et leur minimisation ultérieure par Joan. Il écrit : "Les travaux de Joan Robinson se fondent dans ceux du remarquable groupe des économistes de Cambridge [dans lequel il distingue Sraffa, Kaldor, Kahn aussi bien que Joan] …qui ont relevé, poursuivi et étendu le défi lancé par Keynes sur la théorie économique orthodoxe. [Ils ont] démarré un courant de pensée qui, de toute évidence, est loin d'être complet. Ses caractéristiques de base… sont suffisamment claires… [:] il s'agit d'un effort déterminé pour éloigner l'ensemble des objectifs de la théorisation économique des problèmes de l'attribution optimale de ressources données… et le rapprocher des facteurs fondamentaux responsables de la dynamique des sociétés industrielles" (p.216).
Dans son appréciation sur Joan, qui fait autorité, Sukhamoy Chakravarty, maintenant décédé, met l'accent (1983) sur son sérieux, sur le fait que, pour elle, "l'économie n'était pas un jeu". Elle était très soucieuse de ses applications sociales et attachait "une importance beaucoup plus grande au sérieux et à l'intégrité d'un économiste qu'à sa capacité à résoudre des problèmes intellectuels" (p.1716). Aussi profondes qu'aient été les réponses qu'elle nous a données, elle nous a également "laissé un très riche ensemble de questions auxquelles nous consacrer avec profit dans les années à venir" (p.1716).
Enfin, dans l'article commémoratif qui lui fut consacré dans le Rapport Annuel du King's College en octobre 1984 (le projet en fut rédigé par son collègue, ami proche et rival Nicky Kaldor), nous pouvons lire :
"Il ne serait pas exagéré de répéter qu'après Keynes, Joan Robinson peut être généralement considérée comme la figure la plus prestigieuse de la Cambridge School of Economics. En tant que professeur, elle était brillante… En tant qu'écrivain, elle était prolifique… En tant que polémiste, elle était parfois alarmante… Elle soutenait ses idées avec une très grande conviction, et pourtant, en même temps, elle voulait considérer chaque 'fait' économique et était prête à modifier son point de vue si celui-ci contredisait certaines des hypothèses sur lesquelles elle travaillait. Mais, derrière une apparence quelque peu austère, elle possédait beaucoup de chaleur et de sympathie" (p.34).
Qu'ai-je donc appris de Joan ? Et, selon moi, quelles sont les plus grandes leçons qu'elle lègue aux futures générations d'économistes ? Tout d'abord, elle nous a toujours appris à considérer la base conceptuelle de nos théories. Les théories elles-mêmes doivent provenir de situations réelles, de sociétés réelles aux "règles du jeu" explicites, aux institutions, à l'histoire et aux caractéristiques sociales définies. Dans l'analyse que nous en faisons, nous devons nous demander quels sont les niveaux d'abstraction auxquels nous voulons nous fixer et quelles sont exactement les sortes de questions auxquelles nous souhaitons répondre (Dans ses dernières années, par exemple, elle nous laissa deux programmes de réflexion, qui parfois se recoupaient, avec son cours d'Ely "The Second Crisis in Economic Theory",1972 [12] et "What are the Questions ?", 1977b). Nous devrions avoir pour objectif de produire des théories qui contiennent comme ingrédients de base les éléments essentiels de la réalité dont elles sont parties, dans une forme suffisamment simplifiée pour nous permettre de voir clairement les relations en fonctionnement et la manière exacte dont elles s'interpénètrent. En outre, nous devons toujours faire bien attention de spécifier explicitement quelle sorte d'analyse est adaptée à la question posée. Peut-être, avant tout, devons-nous toujours conserver à l'esprit l'idée que : "Le but de l'étude de l'économie n'est pas d'acquérir un ensemble de réponses toutes faites aux questions économiques, mais d'apprendre comment éviter d'être induits en erreur par les économistes", Joan Robinson (1955 ; C.E.P., vol. II, 1960 : 17).
En conclusion, je dirai que Joan Robinson, si elle pouvait souvent être dure et injuste envers les autres, était tout aussi dure envers elle-même ; elle était avant tout, ainsi que le dit Dick Goodwin (1989), "une chercheuse passionnée de la vérité". Ruth Cohen (1983) nous dit lors de la messe commémorative d'octobre 1983 : "Elle était implacable dans ses arguments sur les questions qu'elle étudiait… et souvent effrayante". Au fur et à mesure qu'elle vieillissait, ses écrits ressemblaient davantage au "sommet de l'iceberg". Comme nombre d'autres économistes vieillissants, elle supposait que les lecteurs en connaissaient autant qu'elle sur la partie immergée de l'iceberg. Les générations futures devraient reprendre ses révélations excitantes et relire ses travaux pour leur sagesse, leur vigueur, leurs connaissances et leur pure intelligence, ainsi que pour l'honnêteté et le courage dont ils font preuve.
C'était une personne foncièrement timide, pas au sens conventionnel du terme cependant ; c'était plutôt qu'elle n'avait pas grand chose à dire en dehors de son "fonds de commerce" (qui comprenait néanmoins un nombre énorme de questions, dont beaucoup se situaient hors des frontières larges de l'économie). Cependant, elle répondait à l'amitié et c'était une personne chaleureuse qui était passionnément loyale, jusqu'au "donquichottisme" [13]. Elle pouvait être très sensible et calme et on l'a même vue présenter des excuses, même si celles-ci étaient faites très brièvement et en bougonnant. On rapporte qu'elle aurait déclaré avoir été une piètre mère mais une bonne grand-mère. Comme toujours, il s'agit d'un jugement trop dur : ses filles ne sont pas d'accord avec la première partie de ce jugement. Une des toutes dernières fois où je la vis, son premier petit-fils, un jeune Canadien extrêmement affable, faisait la conversation à sa grand-mère alors sur son lit d'hôpital, lors de sa dernière maladie ; les liens étroits qu'ils avaient depuis longtemps établis entre eux leur permettant de maintenant communiquer comme toujours par le passé. Joan Robinson ne devait jamais voir la société démocratique, juste et équitable qu'elle espérait si profondément que sa discipline pourrait apporter. De par sa nature, sa classe et son éducation, il lui aurait été difficile de s'y sentir à l'aise. Mais sa famille proche et leurs enfants possèdent les prérequis nécessaires à la création d'une telle société et pour s'y adapter totalement.
 
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NOTES
 
[*]Première publication dans The Economic Journal, vol. 105, septembre 1995,1228-43. Je suis profondément reconnaissant à Ann Bailey, John Bailey, Willy Brown, Ha-Joon Chang, Phyllis Deane, Peter Groenewegen, Alan Hughes, Barbara Jeffrey, Robin Jeffrey, Jan Kregel, Bruce McFarlane, Cristina Marcuzzo, Peter Nolan, Mića Panić, Luigi Pasinetti, Hans Singer et Ajit Singh pour leurs commentaires sur le projet de cet essai. La traduction en français est réalisée par Jean-Claude Raibauit, Lab. RII.
[1]Un tel article fut demandé peu après sa mort, mais il ne se matérialisa jamais. Comme la dernière limite à la remise de cet article avait été fixée à janvier 1994 et qu'elle n'avait été suivie d'aucun effet, j'ai décidé d'en écrire un moi-même.
[2]Pour une relation fine et profonde des origines de la concurrence imparfaite et des interprétations différentes de Sraffa, d'une part, et de Kahn et Joan Robinson, d'autre part, voir Marcuzzo (1994).
[3]Je suis très reconnaissant à Miss Jacqueline Cox, archiviste du Fonds Moderne de King's College à Cambridge pour son aide et ses conseils sur ce point et sur bien d'autres. Le Professeur Yoshihiko Hakamata, de l'Université Chuo à Tokyo, a bien voulu m'autoriser à prendre connaissance de son analyse extrêmement détaillée de la genèse de la thèse de Kahn (il en existe quatre versions différentes dans les papiers de Kahn aux Archives de King's College) ainsi que de la correspondance entre Kahn, Austin et Joan Robinson relative aux travaux de Kahn et au livre de Joan Robinson.
[4]Dans La Théorie Générale, Keynes décrivait la méthode ainsi : "L'objet de notre analyse n'est pas de produire une machine ou une méthode de manipulation aveugle qui fournirait une réponse infaillible, mais de nous donner une méthode de réflexion organisée et ordonnée sur des problèmes particuliers ; et, après avoir obtenu une conclusion provisoire en isolant les facteurs complexifiants un par un, nous devons nous retourner sur nous-mêmes et prendre en compte, du mieux possible, les interactions probables entre les facteurs. C'est là la nature de la pensée économique" (p.297).
[5]Jan Kregel (19 décembre 1994) me dit que j'ai tort de rejeter la faute sur la procédure, parce que c'est le problème qui est insoluble.
[6]Le fait que Joan Robinson ait posé les deux différentes questions de manière aussi claire et aussi aiguë peut devoir quelque chose à la critique faite par Dennis Robertson sur sa formulation précédente - voir Robertson (1957 : 95-6) et Joan Robinson (CEP, vol. 2,1960 : 130). Tous mes remerciements à Bruce McFarlane pour ce commentaire.
[7]Jan Kregel m'a fait remarquer (19 décembre 1994) que ceci pouvait très bien être une autre marque de l'influence de Kalecki sur Joan Robinson, car il défendait une position pratiquement similaire pour la Pologne à cette époque.
[8]"'The Philosophy of Prices' fut écrit après des discussions avec des économistes soviétiques. Ils ne voulaient pas l'accepter", J. Robinson (1974b : xii).
[9]Peter Nolan me raconta que le grand économiste chinois Dong Fureng (qui s'entretint avec Joan pendant toute une journée dans les années 70) avait écrit un hommage à Joan après sa mort, indiquant combien elle était importante pour la pensée économique chinoise. Malheureusement, le seul exemplaire de cet hommage fut perdu par la poste entre la Chine et le Royaume-Uni.
[10]J'ai exposé par ailleurs, voir Harcourt (1990), la nature de la très forte influence qu'a eue Piero Sraffa sur le développement de la pensée de Joan Robinson depuis la date de leur première rencontre, à la fin des années 20.
[11]J'ai exposé en détail ses idées, par exemple dans Harcourt (1990 : 55-7).
[12]En tant que Président de l'American Economic Association, John Kenneth Galbraith utilisa sa prérogative de président pour choisir Joan pour le cours à Ely. Comme il le dit à Marjorie Turner (1989 : 165) : "Je n'ai pas eu la moindre hésitation. Immédiatement, j'ai choisi Joan" (Le "remplaçant" prévu par Galbraith était Myrdal). Voir également Galbraith (1983).
[13]Ainsi que me le rappela Luigi Pasinetti (19 décembre 1994), elle avait une vision très vaste des choses, dont on peut évaluer la nature, par exemple, en lisant son "bel ouvrage" Economic Philosophy (1962b).
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