2002
INNOVATIONS
Réponse due
Position, pratiques, perspectives pour l'économie équitable
Maurice Décaillot
Expert agréé en Économie sociale
Alors que les forces du marché et la réglementation se conjuguent
pour confiner l'économie sociale et solidaire (on suggère la dénomination : "activités économiques équitables", ou AEE) dans les fonctions
marginalisées de réparation sociale, on propose de considérer les échanges hors marché, non concurrentiels, comme une forme légitime d'activité
économique, porteuse de nouveaux équilibres fondés sur la réciprocité.
Leur pratique, tout d'abord à travers une attribution non concurrentielle de
marchés publics, associée à un ensemble d'innovations sociales touchant
la condition salariale ou les financements, pourrait favoriser à la fois une
meilleure évaluation des activités associatives, et un développement de
plus en plus large des AEE ouvrant des voies à une alternative (non étatiste) à la société marchande actuelle
As the joint effects of market dynamics and government regulations meet to roll out third sector activities
(we suggest the denomination: "equitable economic activities", or EEA)
to the role of marginal social repair, our proposal is to admit non-mar-ket, non-competitive type of exchange as a legitimate form of economic
activity, based upon reciprocity principles. Such a type of practice, at
first in the field of non competitive allocation of local government and
public utilities orders, together with a range of social innovations concerning namely wage-earner status and financing, could improve social
evaluation of associative action, open enlarged outlook to EEA expansion, and, more widely, to economic development as a whole in an alternative, non-market (and non state-led) way.
La nomination par le gouvernement français d'un Secrétaire d'État à l'Économie solidaire a ramené sous les feux de
l'actualité les idées, projets, essais orientés vers l'émergence
de pratiques économiques "différentes". Mobilisant les espoirs de quelques-uns, ces initiatives suscitent aussi un
ample scepticisme.
Mode passagère, concession à l'opinion des rêveurs ?
L'évaluation que l'on en donne est largement fonction de
l'appréciation que l'on porte sur les performances de l'économie marchande capitaliste actuelle. Si on estime que les imperfections de l'économie de marché ne sont que des pesanteurs passagères dues aux obstacles qui lui sont imposés, une
telle initiative peut être réputée futile. Si au contraire on tire
des faits la leçon que notre société voit s'accentuer des déséquilibres structurels durables (distorsions mondiales et locales, économiques et sociales, sélection des hommes, pillage
des ressources...), le développement de pratiques économiques spécifiques prend quelque sens. L'embellie conjoncturelle du tournant du siècle a pu parfois faire penser qu'une
ère libérale sans nuages s'ouvrait. Le retour très probable à
un contexte économique général plus difficile, plus proche
de la réalité moyenne de l'économie marchande, devrait
encourager de nouveau un développement des réflexions sur
les pratiques économiques et socio-économiques non-standard.
EMERGENCE OU SUPPLÉANCE ?
Un autre débat s'ouvre alors : l'existence de pratiques
économiques de type coopératif, mutualiste, associatif, et,
plus largement, toutes celles qu'on propose de caractériser
comme équitables, recouvre-t-elle des stratégies de suppléance, visant à assumer les tâches que le marché néglige,
tout en préservant la prééminence de celui-ci, ou amorcent-elles des développements alternatifs ? Il semble que le
problème ne se pose pas exactement en ces termes.
Rappelé à très grands traits, l'impact des évolutions de la
société marchande sur les possibilités de développement
d'activités économiques "différentes" apparaît ambivalent.
D'un côté, des pressions diverses se conjuguent pour
évincer toute activité économique dissonante. La concurrence écarte les partenaires trop soucieux de normes équitables,
au profit des bénéficiaires de rentes marchandes. Les capitaux de placement sélectionnent et alimentent les activités
qui les rentabilisent, au détriment de la pérennité des activités localement équilibrées. La pratique salariale entretient
les apporteurs de travail dans la captivité économique et la
subordination. Il en résulte que, comme le montrent les difficultés considérables que connaissent en tous lieux les activités économiques équitables, le marché, et ainsi la marchandisation mondiale actuelle, tendent à banaliser et dissoudre
les activités hors de leurs normes. Ces activités semblent
alors vouées aux tâches marginales de réparation sociale et
d'exploration de créneaux étroits. C'est dans ces rôles que
bien des institutions officielles tendent à les cantonner.
D'un autre côté, cependant, les déséquilibres de la même
société actuelle font apparaître leurs terrains d'émergence
possible.
La sélectivité du marché et du financement a pour effet
une concentration inégale des offres et des ressources, induisant, à une extrémité de l'édifice, des franges d'activités
déviabilisées et des zones délaissées, des populations sous-occupées, déshérentes ; à l'autre extrémité, une sur-offre,
auprès de clientèles circonvenues, notamment d'activités de
service, de communication, de commercialisation et de gestion, que le caractère non quantitatif de leur prestation fragilise face aux mouvements de prix et de capitaux, sous le
contrôle d'édifices financiers et hiérarchiques hypertrophiés.
L'érosion des prestations publiques sous la poussée des
offres marchandes accentue ce mouvement de distorsion. Le
maintien ou le gonflement de déséquilibres commerciaux et
financiers à grande échelle, stimulés par l'"ouverture" concurrentielle, la récurrence des secousses conjoncturelles, les
chocs sociaux plus fréquents, trahissent l'instabilité du
système, qui connaît, au-delà des fluctuations, une décélération globale de long terme. En tous temps le délaissement
des hommes et la stérilisation des ressources ont été le
terrain initial de recompositions de sociétés.
Déjà les projets extrémistes d'éviction totale des services
publics ou des activités mutualistes sont moins en faveur. La
demande de stabilisation économique s'élargit dans l'opinion
publique. Cet ensemble de faits laisse penser que, en des
occasions potentiellement très diverses, devront apparaître,
ici ou là, tôt ou tard, des situations ne pouvant trouver issue
qu'à travers l'émergence d'activités économiques aux pratiques distinctes de celles du marché et de l'exploitation des
hommes, à l'initiative d'acteurs sociaux plus que d'institutions politiques.
Cependant, les activités de l'actuelle économie sociale et
solidaire se trouvent actuellement prises dans un piège à
double détente.
Le marché concurrentiel constitue le premier étage du
piège. Bien que considéré largement comme l'état normal de
l'activité économique, cette forme de transaction fait
apparaître des conditions (prix, rémunérations) incompatibles avec l'équilibre de nombreuses activités, qui ne sont
pas pour autant frappées de débilité sociale. En conséquence, toute activité est placée devant le dilemme : jouer le
jeu de la concurrence et en subir les pressions déshumanisantes, les hasards, le probable déséquilibre ; ou refuser de
jouer ce jeu et se voir exclu de l'activité économique elle-même, refoulé vers le domaine assitanciel du "social".
Le second étage du piège est constitué par le cadre
réglementaire et fiscal, qui n'admet l'existence que d'activités "marchandes", assimilées à des activités "lucratives",
imposables selon la réglementation commerciale, et d'activités dites "non marchandes" ou "non lucratives" pouvant
bénéficier d'exemptions ou de subventions. De cette façon,
toute activité refusant de jouer le jeu de la concurrence
marchande est : 1/ vouée à la disqualification économique et
2/ enfermée dans le dilemme entre extinction et conformité
structurelle, par pression sur les ressources, aux seules normes réglementaires qui, même redistributives, sont définies
sous la pression des acteurs du marché.
A cela s'ajoute, outre la stigmatisation, la confusion
extrême des catégories mises en œuvre. C'est ainsi que tout
échange est réputé, abusivement, échange légitime d'équivalents, et réputé également "marchand" (Lipietz 2001, p.59),
alors qu'il peut ne s'agir que d'une transaction monétisée ou
onéreuse, mais non concurrentielle ; que la catégorie confuse
de "non lucratif" contraint à associer les activités solidaires
méritant appui public au défaut d'équilibre économique ; à
assimiler, sous le symptôme de lucrativité, aussi bien les
rémunérations de personnels travaillant aux buts de l'association que la rémunération de capitaux extérieurs.
Ce piège à deux effets. L'un est de créer une situation de
fait marginalisant financièrement ce que nous proposerons
d'appeler les activités économiques équitables (AEE), les
contraignant à exiger un apport de ressources extérieures :
travail bénévole, dons, fonds publics. Ainsi se constitue un
monopole de fait, conforté par les institutions, de l'activité
économique aux mains des seules entreprises du marché
(concurrentiel).
Le secteur des AEE est ainsi d'emblée réputé "inséré dans
l'économie marchande" (Lipietz 2001, p.13), et donc en
jouer le jeu : être "lucratif" et donc concurrentiel et imposable, ou "non lucratif", et donc inefficace et dévoreur de
subventions. On propose de considérer que la responsabilité
de cet état de choses n'est à chercher ni dans l'inefficacité
des activités solidaires, ni dans leur soif de ressources publiques, mais dans l'addition de la sélectivité du marché et de la
cristallisation fiscale et réglementaire de ses pratiques en
monopole de l'activité économique. On ne partagera donc
pas l'analyse selon laquelle "la seule vraie difficulté" rencontrée par les entreprises de l'économie sociale serait "le
problème du financement" (Fourel 2001, p.18).
L'autre effet du même piège est de biaiser profondément
la perception des AEE, de leur rôle et de leur développement, en faisant admettre comme structurel leur confinement
actuel dans des activités marginales de suppléance et de
réparation sociale, auprès de populations réputées en sous-aptitude. Il conduit à envisager l'avenir du secteur comme
subordonné à une assistance financière et comme étroitement contrôlé de l'extérieur, n'accordant aux travailleurs
qu'un rôle limité. Il conduit à faire porter aux pouvoirs
publics et à leur vigilance fiscale, il est vrai parfois plus
sourcilleuse dans ce cas que dans d'autres, la responsabilité
de restrictions au développement des AEE dont la motivation essentielle est la crainte des acteurs du marché privé de
voir émerger une "concurrence" réputée déloyale.
De fait, bien des analyses envisagent le problème des
AEE dès l'abord sous l'angle fiscal, voyant même dans ses
"singularités fiscales" leur "toute première spécificité"
(Lipietz 2001, p.17). Cet angle n'est sans doute pas le
meilleur. De ce point de vue, on peut considérer comme partielle la conclusion tirée de l'expérience belge, selon laquelle
la faible apparition d'activités solidaires dans ce pays serait
imputable essentiellement à l'insuffisante stimulation fiscale
(ibid., p.112).
VIVRE HORS LA CONCURRENCE MARCHANDE
Si le premier obstacle que rencontrent ces AEE est dû
aux pratiques concurrentielles liées à la transaction
marchande, alors la première condition de leur essor serait la
pratique de nouveaux modes d'échange, distincts du marché.
La conscience de ce que les pratiques marchandes et
concurrentielles, les normes de la concurrence parfaite, du
contrôle des marchés publics sont "inadaptées" aux AEE
(Lipietz 2001, p.64) gagne heureusement du terrain. On
propose d'aller plus loin, en reconnaissant que la transaction
marchande n'est pas la seule forme légitime de pratique
économique, et d'expérimenter de nouveaux modes d'échange, comportant à la différence du marché, des conditions
d'équité pour la fixation des prix, visant la viabilité de tous
les partenaires ; une information réciproque des partenaires
préalable à l'échange, et des modes de validation sociale
conduisant à l'établissement mutuellement accepté de prix
fermes préalables aux transactions ; des engagements de prise en charge mutualisée de la viabilité des partenaires ; sous
des formes telles que, par exemple, celles que nous avons
tenté de décrire par ailleurs (Décaillot 2001, chapitre 2).
La voie la plus efficace, pour les pouvoirs publics, pour
faciliter le développement des AEE, serait donc de permettre
à leurs acteurs la pratique de formes d'échange de biens et
services de cette nature. Ceci impliquerait de s'écarter des
normes du marché concurrentiel aujourd'hui imposées par
les législations actuelles, nationales et européennes. Celles-ci rendent très difficile la pratique de tels échanges équitables, les assimilant abusivement à des ententes collusives.
Un premier impératif serait, pour les institutions désireuses
d'encourager les AEE, de leur ouvrir la possibilité légale de
transactions de ce type, et notamment d'ouvrir à l'allocation
des marchés des collectivités et des services publics d'autres
procédures que la mise en concurrence, reconnaissant ainsi
une place légitime à la réciprocité comme mode d'échange
social.
Ainsi pourraient prendre forme les conditions de cette
"réciprocité des individus libres" (Lipietz 2001, p.63) dont le
contenu fondateur est à juste titre reconnu. C'est aussi pourquoi, dans le même temps, on ne peut partager l'idée selon
laquelle, en sortant de l'affrontement concurrentiel, on ne
pourrait déboucher que sur le favoritisme, le népotisme, le
copinage, l'esprit de clocher, associés de façon tout à fait
abusive par certaines idéologies à la "réciprocité" (ibid.,
p.64), elle-même assimilée de façon contestable aux relations mutuelles ritualisées, mais parfois peu réciproques,
observées dans diverses sociétés anciennes.
Les situations rentières et privilégiées de notre temps
sont, bien loin de la réciprocité, liées à des situations de monopole qui ne sont que l'autre face des pratiques de marché.
L'idée selon laquelle, hors de la concurrence, il n'y a que
coalition privilégiée figure dans l'argumentaire de ceux qui,
notamment dans les grands organismes économiques internationaux, visent à protéger l'accès des grands offreurs au
marché des collectivités locales et des pays peu développés.
L'un des critères d'une éventuelle "labellisation" des AEE
serait alors, non un critère fiscal dont la validité limitée est
souvent reconnue, mais l'acceptation de procédures d'échange spécifiques. On peut penser que, dans un tel cadre, d'une
part, un éventail plus large d'AEE se révélerait économiquement efficace ; et que d'autre part les activités et actes de
gestion ne relevant pas d'une logique économique, mais de
redistributions socialement utiles, pourraient être catégorisées et dégrevées de façon plus légitime.
Il serait possible ainsi de sortir des confusions qui marquent aujourd'hui la définition d'un "tiers secteur" aux missions floues. Il semble en effet peu pertinent de confondre le
mieux qu'apporte une activité économique équitable, par
comparaison avec le trafic marchand et l'exploitation des
salariés, avec un "halo sociétal" aux frontières indécises, fait
de "sécurité, commodité, convivialité, insertion" (Lipietz
2001, p.61) en pièce toujours rapportée sur une réalité
économique qui toujours le détruit. La justification essentielle des AEE n'est pas, nous semble-t-il, dans la redistribution de ressources, ou de temps libre, voire de temps perdu (ibid., p.40) comme palliatif de seconde main aux déséquilibres sociaux ; ni dans le prolongement, par redistribution, des activités marchandes jusqu'aux limites du sub-ventionnable ; ni la suppléance des prises en charge publiques défaillantes d'"externalités". C'est l'émergence d'activités économiques porteuses d'un autre équilibre que celui des
activités marchandes. Les AEE sont alors tout autre chose
qu'un "alibi" (ibid., p.29) de la bienfaisance. Elles devraient
donc être identifiées, non par leur caractère redistributif,
mais par leur mode de gestion, les critères traditionnels (réserves impartageables, un homme une voix, rémunération
limitée du capital) n'étant ni pleinement pertinents ni suffisants.
Les AEE ne sauraient alors être cantonnées d'avance dans
le domaine des besoins "qui ne sont couverts ni par l'un ni
par l'autre" de la "dualité sectorielle marchand-public"
(ibid., p.17), serait-ce le "champ immense des services communautaires" (ibid., p.24), champ certes important, mais
délimité et dépendant. De ce point de vue, le maintien d'une
confusion, sous le même label de tiers secteur, d'activités
économiques équitables (sous forme coopérative ou associative, travailleurs individuels, entreprises privées acceptant un
cahier des charges précis) et d'activités de redistribution
sociale (associations à caractère d'aide sociale) n'aide pas à
la clarification, y compris fiscale, des fonctions. Cette confusion peut donner matière à des projets d'encadrement de
ces activités selon des "listes" (ibid., p.115) de biens et services, des "grilles" (ibid., p.131) complexes d'activités, occasions de pesantes catégorisations et de lourds contrôles
contribuant au maintien de leur marginalisation. Il s'agit au
contraire d'ouvrir un champ de développement, bien au-delà
d'un "tiers secteur stable" (ibid., p.26), à un ensemble dynamique et novateur s'étendant à des domaines de plus en plus
vastes, marqués par des rapports de réciprocité, d'équité, de
solidarité, dans l'économie même. Les AEE ont ainsi
vocation à étendre leur champ d'action à de nombreuses
activités, y compris celles aujourd'hui offertes par les activités marchandes traditionnelles.
Serait-ce là "concurrencer indûment le secteur privé"
(ibid., p.35), voire "cannibaliser" les autres activités (ibid.,
p.19), ainsi que le prétendent des représentants des activités
privées ? Outre le besoin que soit mieux reconnue la légitimité d'autres échanges que marchands et concurrentiels, on
peut penser qu'un nombre croissant de citoyens, pointant les
coûts directs et indirects de l'activité marchande privée pour
la société (chômage et déstabilisation sociale, dommages à
l'environnement, à la santé, aux conditions de travail,
ponctions diverses sur les ressources publiques...), concevra
comme légitime un appui à des formes économiques qui
contribueraient à prévenir ou réduire de telles charges.
La première question à poser est donc bien celle-ci : "Le
marché et sa règle de concurrence sont-ils le seul modèle ?"
(Arnoult-Brill 2001, p.52). Le colloque convoqué à Tours à
l'initiative du Secrétariat d'État à l'Économie solidaire en
novembre-décembre 2000 appelait à une "Économie
plurielle". Dans la mesure où cette initiative vise à accompagner une évolution réelle, elle implique un important travail d'adaptation législative, réglementaire et fiscale, à grande échelle, allant vers la reconnaissance de plein droit de
nouvelles formes d'activité économique.
LAISSER OUVERTE LA PORTE DE L'INNOVATION
SOCIALE
La situation de faiblesse dans laquelle sont confinées les
AEE les a souvent conduites à se résigner à n'accorder à
leurs travailleurs que des rémunérations réduites ou partielles. De ce fait, on a pu craindre qu'elles n'alimentent la
pression par le bas sur les rémunérations et la situation des
travailleurs salariés. Leur redressement économique pourrait, à l'opposé, être l'occasion d'une transformation élargissant le rôle des travailleurs dans de telles structures. S'il est
clair que, face aux pressions de type patronal, les protections
fournies par le statut salarial se doivent d'être défendues, il
serait dommageable de manquer l'occasion qui s'ouvre de
faire émerger la possibilité d'autres formes d'accès au travail
que la subordination salariale. Le statut des travailleurs
sociétaires des SCOP leur confère certes des moyens
d'action plus larges que le salariat classique, mais ne fait pas
encore d'eux de véritables gérants de leur travail, de ses
ressources, de ses résultats. Il serait souhaitable que la nécessaire défense des protections salariales statutaires ne ferme pas la porte à des initiatives nouvelles accroissant les
prérogatives des travailleurs dans leurs entreprises du secteur AEE, jusqu'à leur conférer un véritable pouvoir de
gestion. Il s'agit d'un problème certes complexe, qui exige
que soient pris en compte, au-delà des listes d'"acquis"
actuels, des perspectives de transformation structurelle : une
volonté d'aboutir des partenaires devrait conduire à des
solutions. Il apparaît contre-productif de considérer qu'un
travailleur des AEE "ne devrait pas être affecté" (Lipietz
2001, p.39) par le fait que son entreprise toucherait des
subventions en travaillant dans le tiers secteur. On peut
estimer au contraire que les travailleurs de ce secteur, qui
par leur engagement dans des initiatives évolutives se
confirment comme des travailleurs "haut de gamme" (ibid.,
p.102), se devraient de connaître et maîtriser dans son
ensemble la gestion de leur travail, de son contenu, de ses
conditions d'équilibre économique, y compris en vue de faire
évoluer leur propre statut.
Ceci, certes, ne pourrait concerner dans tous les cas les
activités dans lesquelles des travailleurs en voie de réinsertion retrouvent progressivement leurs capacités ; ce qui, de
façon compréhensible, rend nécessaire un guidage extérieur.
Mais ce cas ne saurait être la situation-type, sauf à considérer que les AEE devraient limiter leur champ d'action aux
domaines marginaux de la réparation sociale.
L'idée est cependant émise que les AEE devraient s'écarter des règles accordant le pouvoir aux seuls salariés et une
voix à chaque sociétaire (ibid., p.96), et adopter une forme
de pouvoir interne de type multipartenarial réunissant dans
un même conseil d'administration travailleurs, usagers,
bailleurs de fonds, administrations ; cette forme multipartenariale étant "la première des garanties de fidélité au but
social" (ibid., p.116). Cette vision, dont l'expérience conduit
à relativiser sensiblement le contenu démocratique, paraît
liée à la conception d'un "tiers secteur" voué à la réhabilitation et à la suppléance. Autant il paraît utile que les partenaires d'une activité socialement utile se réunissent pour
définir conventionnellement le cahier des charges de telle ou
telle activité, incluant sa consistance et sa rémunération,
autant il apparaît nécessaire à une gestion réellement
démocratique de l'activité sollicitée, que ceux qui la mettent
en oeuvre et lui apportent leur travail soient les maîtres des
moyens et les responsables de la bonne fin, et donc les
gérants réels en relation d'échange équitable avec des usagers et des partenaires réels.
La perspective des AEE est alors, non celle d'un refuge
ou d'une "bouée de sauvetage" pour invalides de l'économie,
mais celle d'une nouvelle forme de vie économique pouvant
prétendre, dans la mesure où elle confirmerait ses aptitudes,
contribuer à ouvrir les voies d'une "alternative" à l'économie
marchande capitaliste actuelle (ibid., p.66).
Cela implique que soient élaborées et mises en oeuvre,
bien au-delà des aménagements actuels, des pratiques économiques profondément différentes de celles du marché et
de la gestion patronale-salariale : et notamment que soient
utilisées, entre participants, outre les nouvelles procédures
d'échange évoquées, d'autres modes de mise au travail que le
salariat, généralisant l'accès de tous aux moyens professionnels et au revenu final d'activité ; d'autres structures que la
pyramide hiérarchique, favorisant les réseaux horizontaux et
la maîtrise générale des structures ; d'autres financements
que le placement de fonds rémunérés, évoluant vers le financement réciproque ; d'autres formes de propriété que la seule
propriété marchande perpétuelle, libérant les personnes de la
gestion du temps de vie des biens ; que soit appuyée une
gestion publique reconnue et rénovée des biens publics et
des savoirs, et que s'amorcent de nouveaux modes d'échanges internationaux visant, notamment par l'arbitrage des
prix, un équilibre viable entre sociétés diversement productives. Les partenaires de ces mouvements devraient, pour
structurer leurs rapports, se donner des outils spécifiques
d'organisation et de décision, animer des lieux spécifiques
d'échange et de communication, accumuler les compétences
de leurs nouveaux rôles.
On conclut de cela, ainsi que de la diversité des expériences mondiales, que des activités économiques "différentes" devront, pour simplement pouvoir survivre et enraciner leur expansion hors des marges assitancielles, non pas
rechercher l'alignement sur les canons communs (flexibilité,
compétition, allocation financière optimale...), ni refluer vers
le distributivisme, l'autoritarisme, l'indivision, mais s'appuyer sur leurs spécificités : réciprocité et équité mutuellement assurées entre participants, nécessaires à des solidarités
stables ; fiabilité et sécurité proposées y compris aux partenaires extérieurs, éléments de négociation de termes de
l'échange viables ; cohérence et stabilité des projets, argument pour une reconnaissance accrue des institutions à tous
les niveaux.
Ce serait l'occasion pour les AEE de se rapprocher des
collectivités locales et des services publics, en leur proposant des prestations incluant la stabilité de l'emploi et des
liens avec les usagers ; de se rapprocher des syndicats, en
contribuant au pouvoir de négociation des travailleurs à
l'échelon local et régional ; de contribuer au rapprochement
entre agriculteurs et consommateurs, en développant des
réseaux d'échanges de proximité ; de se rapprocher de petites
et moyennes entreprises privées, en leur proposant des services communs accroissant leur pouvoir de négociation ; de
proposer des voies nouvelles aux jeunes ; etc. Elles pourraient également contribuer, à travers des liens internationaux élargis, à de nouveaux équilibres économiques en
faveur du développement mondial, développement qui ne
pourra que se révéler de plus en plus nécessaire à l'équilibre
des pays développés eux-mêmes. Échappant au confinement
dans les créneaux marginaux, sans pour autant viser un
quelconque monopole, les activités économiques équitables
apprendraient à alimenter à la fois une dynamique attractive
d'auto-développement spécifique, et leur pouvoir d'influence
et de négociation face au monde environnant.
Si l'on peut craindre que les distorsions actuelles, en se
poursuivant, n'aiguisent les affrontements mortifères tels que
ceux qui couvent aujourd'hui jusqu'aux portes de l'Europe,
on peut aussi envisager qu'un ample développement d'activités équitables puisse offrir aux populations aujourd'hui
sans recours des champs d'initiative contribuant à un rééquilibrage économique et social à l'échelle locale, et potentiellement continentale et mondiale.
Le sentier de développement de l'économie équitable et
solidaire est sans doute, initialement du moins, étroit et
instable. Il pourrait devenir, pour des secteurs de plus en
plus vastes de nos sociétés, face aux menaces connues, un
chemin de survie de plus en plus nécessaire. Ces activités
pourraient alors, si elles s'affirmaient comme vecteur
efficace de la réciprocité sociale, ouvrir au monde économique des voies nouvelles de transformation.
·
ARNOULT-BRILL Edith, Associations : une évolution chargée d'enjeux, in :
La Nouvelle Economie sociale. Christophe Fourel (Dir.). Éditions Syros
Alternatives Economiques, Paris 2001.
·
DÉCAILLOT Maurice, Demain l'Economie équitable. Bases, Outils, Projets.
Editions L'Harmattan. Collection Économie et Innovation, Paris 2001.
·
FOUREL Christophe, Le goût des autres et le capital social, in : La Nouvelle
Economie sociale. Christophe Fourel (Dir.). Éditions Syros Alternatives
Economiques, Paris 2001.
·
LIPIETZ Alain, Pour le Tiers Secteur. Éditions La Découverte/La
Documentation Française, Paris 2001.