Innovations
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
244 pages

p. 173 à 184
doi: 10.3917/inno.015.0173

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no 15 2002/1

2002 INNOVATIONS

Réponse due

Position, pratiques, perspectives pour l'économie équitable

Maurice Décaillot Expert agréé en Économie sociale
Alors que les forces du marché et la réglementation se conjuguent pour confiner l'économie sociale et solidaire (on suggère la dénomination : "activités économiques équitables", ou AEE) dans les fonctions marginalisées de réparation sociale, on propose de considérer les échanges hors marché, non concurrentiels, comme une forme légitime d'activité économique, porteuse de nouveaux équilibres fondés sur la réciprocité. Leur pratique, tout d'abord à travers une attribution non concurrentielle de marchés publics, associée à un ensemble d'innovations sociales touchant la condition salariale ou les financements, pourrait favoriser à la fois une meilleure évaluation des activités associatives, et un développement de plus en plus large des AEE ouvrant des voies à une alternative (non étatiste) à la société marchande actuelle As the joint effects of market dynamics and government regulations meet to roll out third sector activities (we suggest the denomination: "equitable economic activities", or EEA) to the role of marginal social repair, our proposal is to admit non-mar-ket, non-competitive type of exchange as a legitimate form of economic activity, based upon reciprocity principles. Such a type of practice, at first in the field of non competitive allocation of local government and public utilities orders, together with a range of social innovations concerning namely wage-earner status and financing, could improve social evaluation of associative action, open enlarged outlook to EEA expansion, and, more widely, to economic development as a whole in an alternative, non-market (and non state-led) way.
La nomination par le gouvernement français d'un Secrétaire d'État à l'Économie solidaire a ramené sous les feux de l'actualité les idées, projets, essais orientés vers l'émergence de pratiques économiques "différentes". Mobilisant les espoirs de quelques-uns, ces initiatives suscitent aussi un ample scepticisme.
Mode passagère, concession à l'opinion des rêveurs ? L'évaluation que l'on en donne est largement fonction de l'appréciation que l'on porte sur les performances de l'économie marchande capitaliste actuelle. Si on estime que les imperfections de l'économie de marché ne sont que des pesanteurs passagères dues aux obstacles qui lui sont imposés, une telle initiative peut être réputée futile. Si au contraire on tire des faits la leçon que notre société voit s'accentuer des déséquilibres structurels durables (distorsions mondiales et locales, économiques et sociales, sélection des hommes, pillage des ressources...), le développement de pratiques économiques spécifiques prend quelque sens. L'embellie conjoncturelle du tournant du siècle a pu parfois faire penser qu'une ère libérale sans nuages s'ouvrait. Le retour très probable à un contexte économique général plus difficile, plus proche de la réalité moyenne de l'économie marchande, devrait encourager de nouveau un développement des réflexions sur les pratiques économiques et socio-économiques non-standard.
 
EMERGENCE OU SUPPLÉANCE ?
 
 
Un autre débat s'ouvre alors : l'existence de pratiques économiques de type coopératif, mutualiste, associatif, et, plus largement, toutes celles qu'on propose de caractériser comme équitables, recouvre-t-elle des stratégies de suppléance, visant à assumer les tâches que le marché néglige, tout en préservant la prééminence de celui-ci, ou amorcent-elles des développements alternatifs ? Il semble que le problème ne se pose pas exactement en ces termes.
Rappelé à très grands traits, l'impact des évolutions de la société marchande sur les possibilités de développement d'activités économiques "différentes" apparaît ambivalent.
D'un côté, des pressions diverses se conjuguent pour évincer toute activité économique dissonante. La concurrence écarte les partenaires trop soucieux de normes équitables, au profit des bénéficiaires de rentes marchandes. Les capitaux de placement sélectionnent et alimentent les activités qui les rentabilisent, au détriment de la pérennité des activités localement équilibrées. La pratique salariale entretient les apporteurs de travail dans la captivité économique et la subordination. Il en résulte que, comme le montrent les difficultés considérables que connaissent en tous lieux les activités économiques équitables, le marché, et ainsi la marchandisation mondiale actuelle, tendent à banaliser et dissoudre les activités hors de leurs normes. Ces activités semblent alors vouées aux tâches marginales de réparation sociale et d'exploration de créneaux étroits. C'est dans ces rôles que bien des institutions officielles tendent à les cantonner.
D'un autre côté, cependant, les déséquilibres de la même société actuelle font apparaître leurs terrains d'émergence possible.
La sélectivité du marché et du financement a pour effet une concentration inégale des offres et des ressources, induisant, à une extrémité de l'édifice, des franges d'activités déviabilisées et des zones délaissées, des populations sous-occupées, déshérentes ; à l'autre extrémité, une sur-offre, auprès de clientèles circonvenues, notamment d'activités de service, de communication, de commercialisation et de gestion, que le caractère non quantitatif de leur prestation fragilise face aux mouvements de prix et de capitaux, sous le contrôle d'édifices financiers et hiérarchiques hypertrophiés. L'érosion des prestations publiques sous la poussée des offres marchandes accentue ce mouvement de distorsion. Le maintien ou le gonflement de déséquilibres commerciaux et financiers à grande échelle, stimulés par l'"ouverture" concurrentielle, la récurrence des secousses conjoncturelles, les chocs sociaux plus fréquents, trahissent l'instabilité du système, qui connaît, au-delà des fluctuations, une décélération globale de long terme. En tous temps le délaissement des hommes et la stérilisation des ressources ont été le terrain initial de recompositions de sociétés.
Déjà les projets extrémistes d'éviction totale des services publics ou des activités mutualistes sont moins en faveur. La demande de stabilisation économique s'élargit dans l'opinion publique. Cet ensemble de faits laisse penser que, en des occasions potentiellement très diverses, devront apparaître, ici ou là, tôt ou tard, des situations ne pouvant trouver issue qu'à travers l'émergence d'activités économiques aux pratiques distinctes de celles du marché et de l'exploitation des hommes, à l'initiative d'acteurs sociaux plus que d'institutions politiques.
 
LE DOUBLE PIÈGE
 
 
Cependant, les activités de l'actuelle économie sociale et solidaire se trouvent actuellement prises dans un piège à double détente.
Le marché concurrentiel constitue le premier étage du piège. Bien que considéré largement comme l'état normal de l'activité économique, cette forme de transaction fait apparaître des conditions (prix, rémunérations) incompatibles avec l'équilibre de nombreuses activités, qui ne sont pas pour autant frappées de débilité sociale. En conséquence, toute activité est placée devant le dilemme : jouer le jeu de la concurrence et en subir les pressions déshumanisantes, les hasards, le probable déséquilibre ; ou refuser de jouer ce jeu et se voir exclu de l'activité économique elle-même, refoulé vers le domaine assitanciel du "social".
Le second étage du piège est constitué par le cadre réglementaire et fiscal, qui n'admet l'existence que d'activités "marchandes", assimilées à des activités "lucratives", imposables selon la réglementation commerciale, et d'activités dites "non marchandes" ou "non lucratives" pouvant bénéficier d'exemptions ou de subventions. De cette façon, toute activité refusant de jouer le jeu de la concurrence marchande est : 1/ vouée à la disqualification économique et 2/ enfermée dans le dilemme entre extinction et conformité structurelle, par pression sur les ressources, aux seules normes réglementaires qui, même redistributives, sont définies sous la pression des acteurs du marché.
A cela s'ajoute, outre la stigmatisation, la confusion extrême des catégories mises en œuvre. C'est ainsi que tout échange est réputé, abusivement, échange légitime d'équivalents, et réputé également "marchand" (Lipietz 2001, p.59), alors qu'il peut ne s'agir que d'une transaction monétisée ou onéreuse, mais non concurrentielle ; que la catégorie confuse de "non lucratif" contraint à associer les activités solidaires méritant appui public au défaut d'équilibre économique ; à assimiler, sous le symptôme de lucrativité, aussi bien les rémunérations de personnels travaillant aux buts de l'association que la rémunération de capitaux extérieurs.
Ce piège à deux effets. L'un est de créer une situation de fait marginalisant financièrement ce que nous proposerons d'appeler les activités économiques équitables (AEE), les contraignant à exiger un apport de ressources extérieures : travail bénévole, dons, fonds publics. Ainsi se constitue un monopole de fait, conforté par les institutions, de l'activité économique aux mains des seules entreprises du marché (concurrentiel).
Le secteur des AEE est ainsi d'emblée réputé "inséré dans l'économie marchande" (Lipietz 2001, p.13), et donc en jouer le jeu : être "lucratif" et donc concurrentiel et imposable, ou "non lucratif", et donc inefficace et dévoreur de subventions. On propose de considérer que la responsabilité de cet état de choses n'est à chercher ni dans l'inefficacité des activités solidaires, ni dans leur soif de ressources publiques, mais dans l'addition de la sélectivité du marché et de la cristallisation fiscale et réglementaire de ses pratiques en monopole de l'activité économique. On ne partagera donc pas l'analyse selon laquelle "la seule vraie difficulté" rencontrée par les entreprises de l'économie sociale serait "le problème du financement" (Fourel 2001, p.18).
L'autre effet du même piège est de biaiser profondément la perception des AEE, de leur rôle et de leur développement, en faisant admettre comme structurel leur confinement actuel dans des activités marginales de suppléance et de réparation sociale, auprès de populations réputées en sous-aptitude. Il conduit à envisager l'avenir du secteur comme subordonné à une assistance financière et comme étroitement contrôlé de l'extérieur, n'accordant aux travailleurs qu'un rôle limité. Il conduit à faire porter aux pouvoirs publics et à leur vigilance fiscale, il est vrai parfois plus sourcilleuse dans ce cas que dans d'autres, la responsabilité de restrictions au développement des AEE dont la motivation essentielle est la crainte des acteurs du marché privé de voir émerger une "concurrence" réputée déloyale.
De fait, bien des analyses envisagent le problème des AEE dès l'abord sous l'angle fiscal, voyant même dans ses "singularités fiscales" leur "toute première spécificité" (Lipietz 2001, p.17). Cet angle n'est sans doute pas le meilleur. De ce point de vue, on peut considérer comme partielle la conclusion tirée de l'expérience belge, selon laquelle la faible apparition d'activités solidaires dans ce pays serait imputable essentiellement à l'insuffisante stimulation fiscale (ibid., p.112).
 
VIVRE HORS LA CONCURRENCE MARCHANDE
 
 
Si le premier obstacle que rencontrent ces AEE est dû aux pratiques concurrentielles liées à la transaction marchande, alors la première condition de leur essor serait la pratique de nouveaux modes d'échange, distincts du marché.
La conscience de ce que les pratiques marchandes et concurrentielles, les normes de la concurrence parfaite, du contrôle des marchés publics sont "inadaptées" aux AEE (Lipietz 2001, p.64) gagne heureusement du terrain. On propose d'aller plus loin, en reconnaissant que la transaction marchande n'est pas la seule forme légitime de pratique économique, et d'expérimenter de nouveaux modes d'échange, comportant à la différence du marché, des conditions d'équité pour la fixation des prix, visant la viabilité de tous les partenaires ; une information réciproque des partenaires préalable à l'échange, et des modes de validation sociale conduisant à l'établissement mutuellement accepté de prix fermes préalables aux transactions ; des engagements de prise en charge mutualisée de la viabilité des partenaires ; sous des formes telles que, par exemple, celles que nous avons tenté de décrire par ailleurs (Décaillot 2001, chapitre 2).
La voie la plus efficace, pour les pouvoirs publics, pour faciliter le développement des AEE, serait donc de permettre à leurs acteurs la pratique de formes d'échange de biens et services de cette nature. Ceci impliquerait de s'écarter des normes du marché concurrentiel aujourd'hui imposées par les législations actuelles, nationales et européennes. Celles-ci rendent très difficile la pratique de tels échanges équitables, les assimilant abusivement à des ententes collusives. Un premier impératif serait, pour les institutions désireuses d'encourager les AEE, de leur ouvrir la possibilité légale de transactions de ce type, et notamment d'ouvrir à l'allocation des marchés des collectivités et des services publics d'autres procédures que la mise en concurrence, reconnaissant ainsi une place légitime à la réciprocité comme mode d'échange social.
Ainsi pourraient prendre forme les conditions de cette "réciprocité des individus libres" (Lipietz 2001, p.63) dont le contenu fondateur est à juste titre reconnu. C'est aussi pourquoi, dans le même temps, on ne peut partager l'idée selon laquelle, en sortant de l'affrontement concurrentiel, on ne pourrait déboucher que sur le favoritisme, le népotisme, le copinage, l'esprit de clocher, associés de façon tout à fait abusive par certaines idéologies à la "réciprocité" (ibid., p.64), elle-même assimilée de façon contestable aux relations mutuelles ritualisées, mais parfois peu réciproques, observées dans diverses sociétés anciennes.
Les situations rentières et privilégiées de notre temps sont, bien loin de la réciprocité, liées à des situations de monopole qui ne sont que l'autre face des pratiques de marché. L'idée selon laquelle, hors de la concurrence, il n'y a que coalition privilégiée figure dans l'argumentaire de ceux qui, notamment dans les grands organismes économiques internationaux, visent à protéger l'accès des grands offreurs au marché des collectivités locales et des pays peu développés.
L'un des critères d'une éventuelle "labellisation" des AEE serait alors, non un critère fiscal dont la validité limitée est souvent reconnue, mais l'acceptation de procédures d'échange spécifiques. On peut penser que, dans un tel cadre, d'une part, un éventail plus large d'AEE se révélerait économiquement efficace ; et que d'autre part les activités et actes de gestion ne relevant pas d'une logique économique, mais de redistributions socialement utiles, pourraient être catégorisées et dégrevées de façon plus légitime.
Il serait possible ainsi de sortir des confusions qui marquent aujourd'hui la définition d'un "tiers secteur" aux missions floues. Il semble en effet peu pertinent de confondre le mieux qu'apporte une activité économique équitable, par comparaison avec le trafic marchand et l'exploitation des salariés, avec un "halo sociétal" aux frontières indécises, fait de "sécurité, commodité, convivialité, insertion" (Lipietz 2001, p.61) en pièce toujours rapportée sur une réalité économique qui toujours le détruit. La justification essentielle des AEE n'est pas, nous semble-t-il, dans la redistribution de ressources, ou de temps libre, voire de temps perdu (ibid., p.40) comme palliatif de seconde main aux déséquilibres sociaux ; ni dans le prolongement, par redistribution, des activités marchandes jusqu'aux limites du sub-ventionnable ; ni la suppléance des prises en charge publiques défaillantes d'"externalités". C'est l'émergence d'activités économiques porteuses d'un autre équilibre que celui des activités marchandes. Les AEE sont alors tout autre chose qu'un "alibi" (ibid., p.29) de la bienfaisance. Elles devraient donc être identifiées, non par leur caractère redistributif, mais par leur mode de gestion, les critères traditionnels (réserves impartageables, un homme une voix, rémunération limitée du capital) n'étant ni pleinement pertinents ni suffisants.
 
UNE VOCATION GÉNÉRALE
 
 
Les AEE ne sauraient alors être cantonnées d'avance dans le domaine des besoins "qui ne sont couverts ni par l'un ni par l'autre" de la "dualité sectorielle marchand-public" (ibid., p.17), serait-ce le "champ immense des services communautaires" (ibid., p.24), champ certes important, mais délimité et dépendant. De ce point de vue, le maintien d'une confusion, sous le même label de tiers secteur, d'activités économiques équitables (sous forme coopérative ou associative, travailleurs individuels, entreprises privées acceptant un cahier des charges précis) et d'activités de redistribution sociale (associations à caractère d'aide sociale) n'aide pas à la clarification, y compris fiscale, des fonctions. Cette confusion peut donner matière à des projets d'encadrement de ces activités selon des "listes" (ibid., p.115) de biens et services, des "grilles" (ibid., p.131) complexes d'activités, occasions de pesantes catégorisations et de lourds contrôles contribuant au maintien de leur marginalisation. Il s'agit au contraire d'ouvrir un champ de développement, bien au-delà d'un "tiers secteur stable" (ibid., p.26), à un ensemble dynamique et novateur s'étendant à des domaines de plus en plus vastes, marqués par des rapports de réciprocité, d'équité, de solidarité, dans l'économie même. Les AEE ont ainsi vocation à étendre leur champ d'action à de nombreuses activités, y compris celles aujourd'hui offertes par les activités marchandes traditionnelles.
Serait-ce là "concurrencer indûment le secteur privé" (ibid., p.35), voire "cannibaliser" les autres activités (ibid., p.19), ainsi que le prétendent des représentants des activités privées ? Outre le besoin que soit mieux reconnue la légitimité d'autres échanges que marchands et concurrentiels, on peut penser qu'un nombre croissant de citoyens, pointant les coûts directs et indirects de l'activité marchande privée pour la société (chômage et déstabilisation sociale, dommages à l'environnement, à la santé, aux conditions de travail, ponctions diverses sur les ressources publiques...), concevra comme légitime un appui à des formes économiques qui contribueraient à prévenir ou réduire de telles charges.
La première question à poser est donc bien celle-ci : "Le marché et sa règle de concurrence sont-ils le seul modèle ?" (Arnoult-Brill 2001, p.52). Le colloque convoqué à Tours à l'initiative du Secrétariat d'État à l'Économie solidaire en novembre-décembre 2000 appelait à une "Économie plurielle". Dans la mesure où cette initiative vise à accompagner une évolution réelle, elle implique un important travail d'adaptation législative, réglementaire et fiscale, à grande échelle, allant vers la reconnaissance de plein droit de nouvelles formes d'activité économique.
 
LAISSER OUVERTE LA PORTE DE L'INNOVATION SOCIALE
 
 
La situation de faiblesse dans laquelle sont confinées les AEE les a souvent conduites à se résigner à n'accorder à leurs travailleurs que des rémunérations réduites ou partielles. De ce fait, on a pu craindre qu'elles n'alimentent la pression par le bas sur les rémunérations et la situation des travailleurs salariés. Leur redressement économique pourrait, à l'opposé, être l'occasion d'une transformation élargissant le rôle des travailleurs dans de telles structures. S'il est clair que, face aux pressions de type patronal, les protections fournies par le statut salarial se doivent d'être défendues, il serait dommageable de manquer l'occasion qui s'ouvre de faire émerger la possibilité d'autres formes d'accès au travail que la subordination salariale. Le statut des travailleurs sociétaires des SCOP leur confère certes des moyens d'action plus larges que le salariat classique, mais ne fait pas encore d'eux de véritables gérants de leur travail, de ses ressources, de ses résultats. Il serait souhaitable que la nécessaire défense des protections salariales statutaires ne ferme pas la porte à des initiatives nouvelles accroissant les prérogatives des travailleurs dans leurs entreprises du secteur AEE, jusqu'à leur conférer un véritable pouvoir de gestion. Il s'agit d'un problème certes complexe, qui exige que soient pris en compte, au-delà des listes d'"acquis" actuels, des perspectives de transformation structurelle : une volonté d'aboutir des partenaires devrait conduire à des solutions. Il apparaît contre-productif de considérer qu'un travailleur des AEE "ne devrait pas être affecté" (Lipietz 2001, p.39) par le fait que son entreprise toucherait des subventions en travaillant dans le tiers secteur. On peut estimer au contraire que les travailleurs de ce secteur, qui par leur engagement dans des initiatives évolutives se confirment comme des travailleurs "haut de gamme" (ibid., p.102), se devraient de connaître et maîtriser dans son ensemble la gestion de leur travail, de son contenu, de ses conditions d'équilibre économique, y compris en vue de faire évoluer leur propre statut.
Ceci, certes, ne pourrait concerner dans tous les cas les activités dans lesquelles des travailleurs en voie de réinsertion retrouvent progressivement leurs capacités ; ce qui, de façon compréhensible, rend nécessaire un guidage extérieur. Mais ce cas ne saurait être la situation-type, sauf à considérer que les AEE devraient limiter leur champ d'action aux domaines marginaux de la réparation sociale.
L'idée est cependant émise que les AEE devraient s'écarter des règles accordant le pouvoir aux seuls salariés et une voix à chaque sociétaire (ibid., p.96), et adopter une forme de pouvoir interne de type multipartenarial réunissant dans un même conseil d'administration travailleurs, usagers, bailleurs de fonds, administrations ; cette forme multipartenariale étant "la première des garanties de fidélité au but social" (ibid., p.116). Cette vision, dont l'expérience conduit à relativiser sensiblement le contenu démocratique, paraît liée à la conception d'un "tiers secteur" voué à la réhabilitation et à la suppléance. Autant il paraît utile que les partenaires d'une activité socialement utile se réunissent pour définir conventionnellement le cahier des charges de telle ou telle activité, incluant sa consistance et sa rémunération, autant il apparaît nécessaire à une gestion réellement démocratique de l'activité sollicitée, que ceux qui la mettent en oeuvre et lui apportent leur travail soient les maîtres des moyens et les responsables de la bonne fin, et donc les gérants réels en relation d'échange équitable avec des usagers et des partenaires réels.
 
VERS UNE ALTERNATIVE
 
 
La perspective des AEE est alors, non celle d'un refuge ou d'une "bouée de sauvetage" pour invalides de l'économie, mais celle d'une nouvelle forme de vie économique pouvant prétendre, dans la mesure où elle confirmerait ses aptitudes, contribuer à ouvrir les voies d'une "alternative" à l'économie marchande capitaliste actuelle (ibid., p.66).
Cela implique que soient élaborées et mises en oeuvre, bien au-delà des aménagements actuels, des pratiques économiques profondément différentes de celles du marché et de la gestion patronale-salariale : et notamment que soient utilisées, entre participants, outre les nouvelles procédures d'échange évoquées, d'autres modes de mise au travail que le salariat, généralisant l'accès de tous aux moyens professionnels et au revenu final d'activité ; d'autres structures que la pyramide hiérarchique, favorisant les réseaux horizontaux et la maîtrise générale des structures ; d'autres financements que le placement de fonds rémunérés, évoluant vers le financement réciproque ; d'autres formes de propriété que la seule propriété marchande perpétuelle, libérant les personnes de la gestion du temps de vie des biens ; que soit appuyée une gestion publique reconnue et rénovée des biens publics et des savoirs, et que s'amorcent de nouveaux modes d'échanges internationaux visant, notamment par l'arbitrage des prix, un équilibre viable entre sociétés diversement productives. Les partenaires de ces mouvements devraient, pour structurer leurs rapports, se donner des outils spécifiques d'organisation et de décision, animer des lieux spécifiques d'échange et de communication, accumuler les compétences de leurs nouveaux rôles.
On conclut de cela, ainsi que de la diversité des expériences mondiales, que des activités économiques "différentes" devront, pour simplement pouvoir survivre et enraciner leur expansion hors des marges assitancielles, non pas rechercher l'alignement sur les canons communs (flexibilité, compétition, allocation financière optimale...), ni refluer vers le distributivisme, l'autoritarisme, l'indivision, mais s'appuyer sur leurs spécificités : réciprocité et équité mutuellement assurées entre participants, nécessaires à des solidarités stables ; fiabilité et sécurité proposées y compris aux partenaires extérieurs, éléments de négociation de termes de l'échange viables ; cohérence et stabilité des projets, argument pour une reconnaissance accrue des institutions à tous les niveaux.
Ce serait l'occasion pour les AEE de se rapprocher des collectivités locales et des services publics, en leur proposant des prestations incluant la stabilité de l'emploi et des liens avec les usagers ; de se rapprocher des syndicats, en contribuant au pouvoir de négociation des travailleurs à l'échelon local et régional ; de contribuer au rapprochement entre agriculteurs et consommateurs, en développant des réseaux d'échanges de proximité ; de se rapprocher de petites et moyennes entreprises privées, en leur proposant des services communs accroissant leur pouvoir de négociation ; de proposer des voies nouvelles aux jeunes ; etc. Elles pourraient également contribuer, à travers des liens internationaux élargis, à de nouveaux équilibres économiques en faveur du développement mondial, développement qui ne pourra que se révéler de plus en plus nécessaire à l'équilibre des pays développés eux-mêmes. Échappant au confinement dans les créneaux marginaux, sans pour autant viser un quelconque monopole, les activités économiques équitables apprendraient à alimenter à la fois une dynamique attractive d'auto-développement spécifique, et leur pouvoir d'influence et de négociation face au monde environnant.
Si l'on peut craindre que les distorsions actuelles, en se poursuivant, n'aiguisent les affrontements mortifères tels que ceux qui couvent aujourd'hui jusqu'aux portes de l'Europe, on peut aussi envisager qu'un ample développement d'activités équitables puisse offrir aux populations aujourd'hui sans recours des champs d'initiative contribuant à un rééquilibrage économique et social à l'échelle locale, et potentiellement continentale et mondiale.
Le sentier de développement de l'économie équitable et solidaire est sans doute, initialement du moins, étroit et instable. Il pourrait devenir, pour des secteurs de plus en plus vastes de nos sociétés, face aux menaces connues, un chemin de survie de plus en plus nécessaire. Ces activités pourraient alors, si elles s'affirmaient comme vecteur efficace de la réciprocité sociale, ouvrir au monde économique des voies nouvelles de transformation.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  ARNOULT-BRILL Edith, Associations : une évolution chargée d'enjeux, in : La Nouvelle Economie sociale. Christophe Fourel (Dir.). Éditions Syros Alternatives Economiques, Paris 2001.
·  DÉCAILLOT Maurice, Demain l'Economie équitable. Bases, Outils, Projets. Editions L'Harmattan. Collection Économie et Innovation, Paris 2001.
·  FOUREL Christophe, Le goût des autres et le capital social, in : La Nouvelle Economie sociale. Christophe Fourel (Dir.). Éditions Syros Alternatives Economiques, Paris 2001.
·  LIPIETZ Alain, Pour le Tiers Secteur. Éditions La Découverte/La Documentation Française, Paris 2001.
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