2002
INNOVATIONS
A propos...
Alain LIPIETZ :
Pour le tiers secteur, l'économie sociale et solidaire : pourquoi
et comment
coll. "Cahiers libres", La Découverte/La Documentation Française,
Paris, 2001,155 pages.
Signalons d'emblée que cet ouvrage a d'abord été un rapport
rédigé à l'attention de la ministre de l'emploi et de la solidarité,
dont l'objectif était d'analyser les possibilités de créer un "nouveau
statut d'entreprise à but social". Ce qui justifie, sans doute, son
caractère assez lapidaire.
Face à une économie, devenue si puissante, qu'elle peut se
passer de la force de travail d'une grande partie de sa population et
qui – paradoxe à part – ne reconnaît les individus qu'en tant que
créateurs de valeur marchande, A. Lipietz appelle le tiers secteur à
la rescousse. Mais, qu'est-ce que le tiers secteur ? Avant de
répondre à cette question fondamentale, l'auteur établit une
distinction entre économie sociale, économie solidaire et tiers
secteur. La première se résume aux mutuelles, coopératives et
associations diverses dont l'origine remonte pour la plupart au
XIXème siècle. La deuxième est née en quelque sorte des limites
de l'économie sociale, puisque les associations ou les coopératives
ne se caractérisent pas forcément par une action sociale positive.
L'économie solidaire est pour A. Lipietz, ce qui vient de
"citoyen(ne)s résolus à faire quelque chose" (p.51). En bref, l'économie solidaire se résume à la formule suivante : au nom de quoi
on fait quelque chose. Ce qui fait du tiers secteur une sorte de synthèse entre l'économie sociale et l'économie solidaire. Il est ainsi
auréolé d'une sorte de "halo sociétal". Pourtant bien qu'appartenant
à l'économie sociale (qui n'a pas – théoriquement – d'objectifs
lucratifs), il comporte un aspect marchand : "la spécificité du tiers
secteur, pour autant qu'il est marchand, c'est qu'en même temps
qu'il satisfait l'acquéreur il engendre d'autres effets socialement
utiles (insertion de travailleurs, convivialité locale, etc.)" (p.59).
Le tiers secteur serait donc égal au marché avec ses avantages
(échanges en fonction des préférences individuelles, enrichissement de l'acheteur et du vendeur), sans ses inconvénients (exploitation du travail, échange inégal). Plus concrètement, le tiers
secteur a pris la forme de nouveaux statuts d'entreprise, comme les
entreprises d'insertion. Face au problème sans cesse croissant de la
pauvreté, la solution adoptée consisterait donc à multiplier les
formes hybrides d'entreprises, entre l'économique (profit et performance) et le social (emploi et qualité de vie) afin d'utiliser ceux
que désormais on qualifie d'"exclus". Mais, est-ce la solution ?
Le tiers secteur, ainsi qu'il l'a été mentionné plus haut, est en
partie un secteur marchand, et est susceptible dans ces conditions
d'entrer en concurrence avec le secteur privé (laissons de côté le
secteur public), accentuant de cette façon la situation de précarité
qui est le lot quotidien d'une majorité de salariés de ce secteur.
Alors, est-ce la solution, puisqu'en cherchant à réduire l'exclusion
sociale, les partisans du tiers secteur seraient ainsi conduits à en
générer une nouvelle ? La lutte contre l'exclusion sociale doit-elle
passer par des opérations de… bricolage social ou sociétal ? Les
SDF, les exclus et les pauvres de toutes sortes ne sont pas sur une
autre planète. Ils sont le produit d'une logique économique qui a
fait – répétons-le – de la marchandise un dogme. Seule compte la
croissance du chiffre d'affaires et des cours des actions. Certes, les
entreprises d'insertion ne sont pas des entreprises cotées en Bourse
(tout au moins pour le moment), mais au train où vont les choses,
elles pourraient bien le devenir, puisqu'il est question de prendre
en compte les "critères sociaux" parmi les indicateurs de
performance des sociétés anonymes.
Sophie BOUTILLIER
Tania ANGELOFF :
Le temps partiel, un marché de dupes ?
Syros, Paris, 2000,225 pages.
Le temps partiel : des mots aux choses
Dans "le questionnement sur les terres oubliées du salariat", où
l'on trouvera tant de femmes et si peu d'hommes – et c'est pourquoi
toute sociologie des Genres trouvera là à visibiliser – voici un
livre, un beau livre encore
[1], sur le temps partiel cette fois, d'une
sinologue devenue sociologue, Tania Angeloff.
Et sans doute n'est ce pas un hasard, si, confucianisme des "dénominations exactes" autant que cartésianisme des "idées claires et
distinctes", elle nous appelle d'abord à une réflexion sur les noms.
… dont le premier point sera de remarquer qu'au temps partiel,
devenu si vite sigle (T.P), ne correspond aucun substantif…
… le second de souligner que se définissant négativement par
son contraire (temps partiel, temps non complet), sa définition
omet généralement de cerner le champ salarial, où seul il a sens –
car qui parlera du temps partiel au ménage, sinon pour les
"ménages" – mais alors ils sont payants – que la ménagère peut
effectuer hors de son propre foyer ?
… et le troisième sera que, si, à défaut de définition conceptuelle, on tente définition descriptive-énumérative, on trouvera
sous la même expression fourre-tout (masque-tout ?) des catégories de temps à attributs multiples : temps partiel intermittent
annualisé ou non, régulier ou non (le plus souvent non) – temps
partiel régulier excluant du temps payé les jours, semaines, mois,
de congés scolaires – mi-temps thérapeutique, occasionnel ou
régulier – temps de la pré-retraite progressive. Définition volante –
revoici la Chinoise – "comme un coléoptère passant sans cesse de
l'ombre à la Lumière".
Où l'on aimera toujours un peu de lumière pour scruter trop
d'ombres…
… Ombre du partiel d'abord – car le partiel n'excluant pas le partiel, deux ou trois temps partiels peuvent fort bien faire un temps
complet, voire surcomplet, et bien plus, encore dans le salariat au
noir que dans le salariat, comment dirait-on ? gris, gris-, pauvre…
… Ombres du travail – car il s'en faut que le travail à temps
partiel soit toujours homogène au même travail en temps complet.
Si l'on excepte le temps partiel de la préretraite obligée, retraite en
douceur pour travail doux (ce serait plutôt la mise à l'écart, voire
au placard) et bien sûr aussi ce que le mi-temps thérapeutique
pourrait avoir de diminué par la maladie – le temps partiel se
distingue ordinairement du temps complet
- par une flexibilisation qui lui fait perdre, avec la stabilisation
dans le poste, les droits explicites ou implicites aux avancements
de carrière, comme à la formation continue qui pourrait y ouvrir…
- par une saturation de la dépense de travail dans le temps, qu'il
s'agisse de rattraper et sur les jours de travail les jours de congé ou
tout simplement d'entrer dans les réseaux de surveillance conjointe
Machine-Homme du travail à flux-tendu-salarié(e)-surtendu(e)…
- par l'insécurité d'un contrat de travail qui, non content d'esquiver
les droits légaux et au paiement des jours fériés, voire des congés
(même maladie) met très souvent le (la) Temps Partiel en
contrainte de "présence à disposition" dans un "délai de prévenance" calculé bien plus sur les contraintes du remplacement des
absent(e)s ou des urgences de pointes de travail qu'au respect
normalement dû à la liberté du temps de non travail – invoquée
pourtant si souvent par l'employeur (et l'État) pour appâter leur
monde…
- par la dépendance enfin, jusqu'à la sujétion, à ces employeurs
qui décident de tout, et du renvoi même ou du non-renouvelle-ment, selon leurs propres demandes de productivité. Sur une logique régalienne mal compensée par les logiques "d'arrangement" de
la maîtrise intermédiaire. Si même le harcèlement moral, voire
sexuel, n'y vient renforcer de tous micro-sadismes en toutes microtyrannies une aliénation de soi voisine de la servitude…
Aussi le temps partiel ne saurait-il se confondre tout uniment
avec le temps réduit. Il a même été, exclu jusqu'aux 35 heures, des
accords de réduction négociés pour l'évitement de licenciements
ou fermetures est en deuxième ligne, et programmatiquement, que
la loi Aubry qui, pour la première fois en donne une définition
légale
[2], s'interroge sur les moyens de, donner aussi au temps
partiel les avantages de réduction du temps complet.
Temps atypiques en emplois atypiques pour dépenses atypiques, temps surexploité et surdominé : naturellement, c'est pour les
femmes… Plus de 30% des femmes actives occupées en temps
partiel et 5% des hommes. En majorité dans les emplois non-qualifiés (ou certifiés socialement comme tels), généralement aussi
en déclassement des emplois espérables sur les certifications
scolaires si brillamment acquises par les jeunes filles dans le
monde scolaire depuis vingt ans.
On lira dans ce livre, car les choses ni les paroles ne s'en
résument guère, ce qu'il en est du détail des sites retenus pour
l'analyse concrète comparée : une usine de fours à ondes, un atelier
automobile, une ligne de caisse en grande surface, un bureau de
poste, une association salariant des auxiliaires de vie à domicile
(malades, vieillards), une petite entreprise d'agents d'entretien…
De cette première cartographie typologique du temps partiel,
on retiendra que, dans le dimorphisme sexuel général de ces
emplois…
… la féminisation augmente à mesure que le travail se trouve
socialement dévalué – jusqu'à devenir exclusive pour le travail le
plus sale du corps souffrant ou déchu (sanies, déjections), au plus
sale des lieux (d'aisance, de rebut, de rejet). Femme effectivement
affectée au travail dévalué, le sur-dévaluant de cela même –
quelque bonté et dévouement pût elle mettre dans les soins
corporels et quelqu'honneur de brillance et beauté dans la remise
au propre. Car le travail glorieux ici même, encore et toujours, ce
sera pour l'homme.
… la masculinisation va en effet aux dépenses les plus polyvalentes (le rayon plutôt que la caisse), plus relationnelles (liens aux
clients, aux fournisseurs), plus mécanisées (l'aspirateur plutôt que
le balai et le chiffon). Micro-privilèges ouvrant à de plus grands, si
petits soient-ils encore : le temps partiel, modalement plus long
pour l'homme, est aussi plus souvent pour lui transition vers le
temps complet – la femme n'y pouvant guère viser quant à elle
qu'une promotion horaire vers les seuils ouvrant à la couverture sociale (15 heures) ou quelqu'avantage d'ancienneté dans les arrangements horaires impliqués par la synchronisation toujours périlleuse
des temps du travail, du trajet, de l'école, de la famille enfin…
Car c'est bien sûr la famille qui, généralement, temps partiel
comme temps complet, reste pour le(la) salarié(e) la finalité première de son travail. Salaire(s) pourvoyeur(s) du ménage, dans les
besoins et les dignités du présent, dans la visée d'avenir de la
scolarisation des enfants, dans la prévision de la retraite pour le
vieil âge. De là l'honneur du temps complet, le moindre honneur
du temps partiel, le déshonneur du chômage, et d'autant plus qu'on
viendrait du temps complet…
Aussi est-ce bien cette finalité familiale de disponibilité aux
enfants, aux malades, aux parents vieillissants que l'on invoquera
en toutes politiques familiales pour dorer ou redorer le blason terni
du temps partiel. Jusqu'à le présenter comme l'ouverture pour les
femmes d'un choix familial, non seulement désirable, mais estimable – "berceuse doucereuse", nous dit ce livre, qui ne s'en laisse
pas conter, et refuse de nous en conter…
… Si le temps partiel peut être en effet choisi, dans les services
publics notamment, par les salariées en temps complet et emploi
garanti, il est bien plus souvent imposé, dans le privé notamment.
Aux Temps Complets pour éviter de perdre entièrement l'emploi,
aux demandeuses de premier emploi comme le seul moyen d'entrer
un peu au travail. L'auteure le constate sur ses terrains comme la
statistique dans les Enquêtes-emploi : la majorité des femmes en
temps partiel souhaitent le temps complet…
… Il s'en faut d'ailleurs que le temps partiel, choisi ou non, mais
d'autant plus qu'il ne le serait pas, libère le temps libre familial
promis. Car la dissymétrie sexuelle de règle à l'entreprise, réglant
aussi généralement le ménage, la conjointe à temps partiel du
conjoint à temps complet doit le plus souvent ajouter à son temps
partiel professionnel un temps complet domestique –, le partage
par les hommes (aussi bien fils et père qu'époux ou compagnon)
en restant ou nul ou symbolique…
… Si même le redoublement de la domination masculine dans la
famille par le privilège masculin au travail ne conduit la salariée
en temps partiel à chercher sa "digue identitaire", comme le
montre l'auteure en des pages remarquables, dans l'intériorisation
totale du statut de dominée. Comme "le seul moyen de s'en
abstraire", voire même d'en trouver ou retrouver l'honneur, car une
aliénation naturalisée devient normale, sinon fatale. Mais on est
loin ici des libertés présumées…
Des noms à leurs choses, des choses à leurs relations, des
relations à leurs systèmes, des systèmes à leurs structures, beaucoup est dit ici, dans le fin langage de l'analyse et la discrétion du
cœur, sur les temps du travail, de la vie, de la souffrance.
Michel VERRET
Thomas GRAMMIG :
Technical Knowledge and Development, Observing Aid
Projects and Processes
Coll. Studies in Development and Society, Routledge, London,
2001,288 pages.
La pluriformation de Dr. Grammig est une sorte de caution
intellectuelle dans son effort d'exploration et de démystification du
"transfert de technologies". Ingénieur chimiste de formation, il a
travaillé durant six ans comme consultant en assistance technique
dans les pays du Tiers monde, pour, par la suite, étudier l'économie du développement à Sussex, puis rédiger une thèse de
doctorat en anthropologie à l'Ecole des hautes études en sciences
sociales à Paris. Son livre a alors plusieurs entrées présentées sous
une forme combinatoire, mais une seule sortie qui est sans appel :
très souvent, les projets de coopération n'améliorent pas les compétences techniques des receveurs. Les agences de développement
enfermées dans leur cocon institutionnel et politique (bureaucratiques et sous l'influence des choix en politique extérieure des
Etats des pays dont sont originaires) sont largement inefficaces en
matière de transfert et de transmission de technologies et de
savoir-faire. Le fait de considérer que le transfert de technologies
rate à cause des supposées "contraintes culturelles" ou "psychologiques" masque un certain manque de volonté d'établir des
programmes de coopération à long terme avec les institutions
locales d'acquisition et d'adaptation des technologies en question.
Pour parvenir à cette conclusion, l'auteur appuie ses démonstrations sur son expérience professionnelle : un projet "high-tech",
mené dans le secteur de l'énergie au Mexique, et un autre "lowtec", mené dans le secteur informel au Tchad, sont ainsi étudiés.
L'étude de terrain, comme elle est définie par l'anthropologie
contemporaine, peut être en effet très utile pour la construction de
relations de coopération. Depuis plus de trente ans, une réforme de
la coopération constitue aux yeux des experts, des industriels et
des salariés un défi majeur. Un savoir technique se modifie dans
son contenu et dans sa forme lorsqu'il passe d'une société à une
autre. Dans le Nord industrialisé et dans les unités de production,
les sciences sociales ont permis d'améliorer la gestion des
connaissances et des compétences acquises par la réalisation des
réseaux complexes entrepreneuriaux de coopération. Ce qui ne
semble pas être le cas dans les rapports avec les institutions et les
entreprises du Sud : la dimension politique des relations
internationales limite l'envergure des projets d'assistance technique
et de développement à long terme. Ce livre démontre théoriquement et empiriquement comment les praticiens déterminent les
dynamiques organisationnelles, sociales et interculturelles des projets de coopération Nord-Sud dans l'industrie et plaide pour une
implication mutuelle et soutenue des "donneurs" et des
"acquéreurs".
Dimitri UZUNIDIS
Patricia VENDRAMIN et Gérard VALENDUC :
L'avenir du travail dans la société de l'information. Enjeux
individuels et collectifs
L'Harmattan, Paris, 2000,206 pages.
Ce livre ne devrait-il pas s'intituler "l'avenir du travail face à
l'informatisation des services" ? En effet, les auteurs partent de
l'hypothèse suivante : nous vivons dans une économie de services.
Les indicateurs économiques le prouvent : la tertiarisation des
activités, principalement par l'externalisation d'un ensemble de
fonctions de la grande entreprise (R&D, conception, logistique,
organisation, commercialisation, finance…), mais aussi par le
changement profond des modes et des demandes de consommation
(services aux personnes, services du temps libre, services administratifs…), a bouleversé la mise au travail et les emplois qui lui
sont associés. La montée des services est à relier avec le large
usage des technologies de l'information et de la communication.
Mais, ceci, est-ce la cause ou la conséquence de cela ?
Les auteurs entreprennent une présentation très didactique des
progrès réalisés dans les domaines de la collecte, du traitement et
de la diffusion de l'information. Puis, ils couplent cette analyse
avec les effets complexes que leur utilisation provoque sur
l'emploi et l'organisation du travail. Ils s'inquiètent de la dégradation des conditions, de la qualité et de la rémunération du travail,
et soulignent la multiplication constante des statuts et des contrats.
Exposant très intelligemment leurs points de vue sur l'"employabilité", la précarisation et le travail à distance, ils montrent
comment les travailleurs doivent eux-mêmes gérer leurs capacités
productives (formation, recherche d'emploi, disponibilité, responsabilité…) pour intégrer le marché des emplois. Les nouvelles
technologies soutiennent la flexibilité du travail et leur application
favorise son intensification qui est de double effet : standardisation
des tâches les plus ingrates, discrimination et individualisation des
comportements.
Même si les clichés foisonnent ("fordisme", "société apprenante", "connaissance", "tertiarisation", etc.), ce livre est riche en
enseignements sur les moyens que les entreprises utilisent pour
briser les chaînes de solidarité organique salariale forgées par la
grande industrie au siècle passé.
D.U.
Dominique FORAY :
L'économie de la connaissance
coll. "Repères", La Découverte, Paris, 2000,123 pages.
Dans cet ouvrage riche, D. Foray fait le point sur les travaux
actuels relatifs à l'économie de la connaissance. Une double nouveauté est en cours : la naissance d'une nouvelle sous discipline de
la science économique étudiant les caractéristiques du bien
"connaissance" ; l'avènement d'une "nouvelle économie" fondée
sur la connaissance où se rencontrent une tendance longue à
l'accroissement des investissements en R&D, éducation, formation
et l'explosion des technologies de l'information qui favorisent la
diffusion des connaissances (externalités) par le biais d'une
codification accrue du savoir. En conséquence, l'innovation permanente qui résulte de ce choc est créatrice de gains de productivité
et de nouvelles activités économiques (multimédia, commerce
électronique, logiciel,…) tout en laissant s'échapper de nouvelles
exclusions sociales, au profit des travailleurs les plus qualifiés.
Mais ce nouveau programme de recherche n'en est qu'à ses dé buts : l'auteur met en avant la difficulté à intégrer la connaissance
(et surtout sa partie tacite) dans les modèles économiques, à
quantifier les investissements en connaissance ou encore à mesurer
le changement permanent.
Pourtant, la science et… les connaissances ne sont-elles pas
des "forces productives du capital" (K. Marx) depuis le début du
capitalisme industriel et son histoire n'est-elle pas riche en
processus de "destruction créatrice" (J.A. Schumpeter), favorisant
la diffusion des savoirs comme la création et la destruction des
activités ? Les impacts économiques sont peut-être aujourd'hui
plus visibles, et mieux quantifiés car ces processus s'effectuent sur
une base mondiale et utilisent une main-d'œuvre abondante. Mais
peut-on véritablement évoquer une "rupture" dans les caractéristiques de la croissance et l'organisation des activités économiques ? Les start-up des secteurs fondés sur la connaissance font
faillite, les grands groupes les rachètent, se concentrent et prospèrent, récupèrent et protègent les connaissances les plus utiles à leur
objectif propre d'enrichissement. Celles-ci s'accroissent et se
diffusent en tant que normes inaccessibles à une grande partie de
la population mondiale. Le paradoxe de la connaissance réside
ainsi dans le fait que plus elle avance, plus elle cimente les
processus de production de marchandises diverses mais, moins elle
est accessible au grand public. La sélection par le marché, c'est-à-dire par l'argent, par le patrimoine et par les réseaux d'initiés, fait
de la connaissance un "bien" tout à fait appropriable et une
barrière difficilement franchissable à l'insertion sociale.
Blandine LAPERCHE
Michèle TALLARD, Bruno THÉRET et Didier URI (dir.) :
Innovations institutionnelles et territoires
coll. "Logiques Politiques", L'Harmattan, Paris, 2000,449 pages.
Dans une période où les sciences sociales accordent à l'institution une place essentielle dans l'analyse des phénomènes socio-économiques, cet ouvrage apporte une plus-value significative à la
réflexion académique. Fruit d'un colloque organisé par l'Institut de
Recherches Interdisciplinaires en Socio-économie (IRIS) en décembre 1998, les contributions présentées par différents économistes, sociologues et politologues se proposent en effet d'aborder
une question dont les développements ont souvent été marginalisés
jusqu'ici ; à savoir quel est l'impact des processus d'innovation
technologique ou organisationnel sur la dynamique institutionnelle ? Si les débats s'orientent essentiellement vers une clarification des conceptions de l'institution et de la nature des relations
qui la caractérisent dans son environnement contextuel, l'intérêt se
porte également sur la manière dont les processus d'innovation
s'emparent des institutions et de l'espace géographique pour créer
du territoire, c'est-à-dire de l'espace institutionnalisé. A l'heure où
la globalisation entraîne de profondes restructurations productives,
le contexte territorial joue désormais un rôle crucial dans les
processus d'innovation technologique ou organisationnelle. En
d'autres termes, la capacité d'adaptation du territoire - et par conséquent des composantes politiques le structurant - aux nouvelles
exigences productives compte autant que le mode de régulation
organisant l'innovation. Mais quel en est l'élément déclencheur ?
Sur la base d'approches multidisciplinaires, cet ouvrage livre en
substance des éléments de réponse qui doivent principalement
s'interpréter au regard de la dialectique existante entre l'innovation
induite par les changements de règles du jeu institutionnel initiés
par la sphère politique et celle produite par les acteurs de la sphère
productive.
Olivier COPPIN
Jean LAMBERT-DANSETTE :
Histoire de l'entreprise et des chefs d'entreprise en France,
tome 1, Le temps des pionniers (1830-1880)
coll. "Chemin de la mémoire", L'Harmattan, Paris, 2000,491 pages.
Voici le premier tome d'une série annoncée sur l'histoire de
l'entreprise et des chefs d'entreprise en France. Ce premier tome
est consacré à la période 1830-1880, en d'autres termes au début
de l'industrialisation française. Tout en soulignant le retard français par rapport au Royaume-Uni, l'auteur dépeint avec maintes
précisions les péripéties des premiers industriels français. Il insiste
tout particulièrement sur deux moteurs de l'industrialisation. Le
premier est l'exportation, nombreuses sont les entreprises de cette
époque qui réalisent près de 60% de leur chiffre d'affaires à
l'exportation. Le deuxième moteur est l'urbanisation, elle-même
conséquente de l'industrialisation, puisque nombre de ces entreprises naissent en milieu urbain, là où se trouve la main-d'œuvre qu'il
faut également loger. Mais, la ville du XIXème siècle se pare peu
à peu des attributs de la modernité : gaz domestique et eau
courante, sans oublier les transports en commun. A l'image de la
vision d'Haussmann, la ville du XIXème siècle est un véritable
chantier. A cela s'ajoute un troisième moteur qui n'est pas explicitement identifié par l'auteur : l'armée, qui constitue un débouché
important pour l'industrie de la confection ou encore de l'agroalimentaire. Tout ceci est fort intéressant et des parallèles pourraient
être faits avec la situation présente. Mais, le reproche majeur que
l'on pourrait formuler est que l'ouvrage se présente comme une
sorte d'empilement d'informations, certes pour montrer le rôle
moteur joué par les entrepreneurs du XIXème siècle, sans que le
décor dans lequel ils se produisent soit clairement décrit. Le rôle
de l'État, notamment, n'est pas suffisamment mis en valeur.
S.B.
Emile-Michel HERNANDEZ :
Le processus entrepreneurial. Vers un modèle stratégique
d'entrepreneuriat
coll. "Alternatives rurales", L'Harmattan, Paris, 1999,256 pages.
Mon grand-père me disait : "mets-toi à ton compte, tu ne devras rien à personne". Il est vrai que nous étions au début des
années 1960. Ce conseil, est-il valable aujourd'hui ? L'entrepreneur
de Hernandez est créateur d'une entreprise nouvelle et indépendante. La complexité des processus que ce livre décrit montre la
difficile dissociation du propriétaire d'une entreprise des centres de
pouvoir financier, industriel et commercial. Mais l'auteur croit en
l'entrepreneuriat et cherche à formaliser dans la plus pure méthode
des sciences de gestion son émergence, la conceptualisation et
l'application de son idée et sa stratégie. Dans un premier temps, il
présente des éléments de la littérature courante sur le sujet, puis il
étudie comment, après maturation, l'idée se transforme en opportunité de profit. Le troisième chapitre est le plus captivant, puisque
il met en avant le fait que la réussite de l'entrepreneur dépend du
hasard et des surprises de la vie, plus que de la stratégie rationnelle
du créateur. Enfin, l'auteur se prononce sur le comportement de
l'entrepreneur, pour conclure que, comme pour chaque métier,
celui-ci dépend du savoir, du savoir-faire et des aptitudes de l'individu. Nous ajouterons qu'il dépend aussi de ses rapports de subordination et de dépendance face aux porteurs de capitaux et de marchés ! Mais au fait, la création d'entreprise est-elle vraiment un
métier ?
D.U.
Michel BERNASCONI et Mete MONSTED (dir.) :
Les start-up high tech, création et développement des
entreprises technologiques
Dunod, Paris, 2000,231 pages.
Livre paru en 2000, écrit certainement un peu avant. La peur
qu'il ne soit plus d'actualité, après les déboires des start-up en
2001, nous a gagné… Fausse alerte ! D'une ligne éditoriale très
intelligente, aux sujets traités le plus souvent avec recul et sang
froid, ce livre nous offre une palette d'analyses très pertinentes sur
le pourquoi et le comment de l'émergence et du foisonnement des
start-up hi-tech ; celles qui ont fait les beaux jours de la "nouvelle
économie", il y a encore un ou deux ans. Dans le chapitre introductif, Philippe Albert craint l'incertitude : "l'incertitude des
entreprises high tech est multipliée (comparée à celle des entreprises traditionnelles) par l'instabilité des technologies, la nouveau-té des produits, l'émergence des marchés, l'importance des besoins
financiers et l'imprévisibilité de la concurrence". Soit, mais ses co-auteurs dans les parties qui suivent reviennent systématiquement
sur l'aventure collective de l'entrepreneur et sur la force des
réseaux comme base du développement de l'entrepreneuriat (qui
n'ont bien sûr pas empêché les défaillances en cascade et la
concentration consécutive de la "nouvelle économie").
Ce livre construit en trois parties (entrepreneuriat hi-tech,
stratégies des start-up, contextes "technolopitains") s'adresse aux
chercheurs, aux étudiants et aux gestionnaires juridiques et
économiques.
D.U.
Bertrand WARUSFEL :
La propriété intellectuelle et l'Internet
coll. "Dominos", Flammarion, Paris, 2001,128p.
Le droit de la propriété intellectuelle s'applique à l'Internet.
Dans cet ouvrage riche et accessible, l'auteur explique les modalités de la protection du contenu et des outils de l'Internet (logiciels, bases de données, etc.). L'Internet est aussi un "laboratoire",
où le droit s'adapte à de nouveaux objets (biens immatériels) et de
nouvelles contraintes (contrefaçon numérique, usages mondiaux
contre droits nationaux, etc.). De nouvelles solutions s'élaborent et
attisent les débats : faut-il renforcer le droit des biens immatériels
pour soutenir la nouvelle économie ou bien rejeter cette extension
du droit jusqu'à remettre en cause ses fondements ? L'auteur rejette
tout manichéisme et propose "une gestion raisonnée et déterminée
des droits intellectuels", pierre angulaire d'un plus vaste "droit de
l'information", associant les intérêts économiques, politiques et sociaux. Mais cette dernière proposition reste assez floue, d'autant
que "le cyberspace n'est pas un espace en marge du monde physique mais simplement son prolongement et son miroir". Difficile
dans ces conditions de concilier des intérêts contradictoires…
B.L.
Jean-Michel SERVET et David VALLAT (dir.) :
Exclusion et liens financiers, Rapport du Centre Walras
Economica, 2001,437 pages
Paradoxe de notre époque, moderne, la pauvreté et la misère ne
se sont, sans doute, jamais aussi bien portées. Au Nord comme au
Sud, elles font des ravages. La grande entreprise a rejeté les travailleurs dont elle n'avait plus besoin au nom d'un nouveau principe (mais entendons-nous bien sur le sens des mots : nouveau par
le mot que l'on utilise, mais non en tant que pratique sociale) : la
flexibilité. Dans ce contexte, les chômeurs ne sont pas les seuls à
être touchés par la pauvreté, un phénomène nouveau apparaît (ou
plutôt réapparaît) celui des salariés pauvres. Pourtant les besoins
ne manquent pas ! Que de services, en particulier auprès des personnes âgées, des enfants en bas âge ou des malades, sont à pourvoir ! Mais, comment les financer ? C'est ce que tentent de cerner
les auteurs de ce rapport en faisant un tour d'horizon très complet
des nouvelles (et des autres) formes de financement à la création
d'entreprises et d'activités. Car si le rire est le propre de l'homme
selon le philosophe, pour l'économiste : l'homme n'est rien sans le
travail (salarié ou indépendant ?).
S.B.
[1]
Danièle Kergoat,
Les femmes et le travail à temps partiel, La documentation
française, Paris, 1984 ; Margaret Maruani et Chantal Nicole-Drancourt,
La
flexibilité à temps partiel, conditions d'emploi dans le commerce, Paris,
1989 ; Françoise Favennec-Héry,
Le travail à temps partiel, Pratiques
sociales, 1997 ; Alain Supiot ; Passim.
[2]
"Temps inférieur" – sans seuil minimal pourtant dans le privé – "à la durée
légale, conventionnelle ou en usage dans l'établissement, que ce temps soit
hebdomadaire, mensuel ou annuel".