2002
INNOVATIONS
Permettre aux défavorisés d'accéder au pouvoir en associant puissance cybernétique et création d'entreprise dans la société en réseaux : Ebauche de gouvernement en ligne en temps réel pour une économie solidaire
On-Kwok Lai
[(*)]
School of Policy Studies, Kwansei Gakuin University Japon
Sans parler de l'énigmatique société de réseau construite par les technologies de l'information et de la communication (TIC), la dynamique du
cyberespace a étendu le mode et les formes de communication et a permis
le développement d'une nouvelle (cyber)culture, d'une communauté et
d'une réalité (virtuelles), et en retour a transformé les processus socio-politiques de (non)participation. Cette évolution favorisera-t-elle le projet
de construction d'une économie sociale ? Quel usage peut-on (doit-on)
faire des TIC pour l'économie sociale ? Cet article examine les contradictions et les expériences de gouvernance sociale dans la société informationnelle et ses impacts spécifiques sur la création d'entreprise et les
politiques d'insertion
Against the enigma of the network society driven
by information and communication technologies (ICT), the dynamics of
cyberspace have been extending the mode and form of communications
and hence the constitution of new (cyber)culture, (virtual) community
and reality, which in turn shaping the socio-political processes of people
(non)participation. Will this foster a better prospect for the social
economy project? How can/should we make use of the ICT for social
economy? This paper examines the contradictions embedded in, and the
Nous sommes, en 1999-2000, assaillis par la volatilité, le
caractère énigmatique et la perplexité de ce qu'il est convenu
d'appeler l'e-Economie qui nous fait voir, tour à tour,
l'ascension et la chute de nombreuses entreprises point com.
Mais qu'en est-il de la dimension socio-politique du "e", à
savoir, le contrôle qu'ont les individus sur leur projet d'économie solidaire ? La présente communication traite du projet
(alternatif) d'économie solidaire, un mode nouveau et émergeant de maîtrise (de la politique) participative du développement social : les origines du développement social sont
enracinées dans le bien-être collectif, dans la communauté de
personnes en général, dans l'insertion sociale et dans
l'appartenance à la communauté locale, en particulier, des
groupes sociaux, des localités et des minorités les moins
favorisés. Plus spécifiquement, le gouvernement participatif
dans le contexte du "e"-développement n'est pas simplement
un ensemble de règles formelles ou informelles ni une
structure de démocratie ; ce qui importe le plus dans une
économie solidaire, c'est de promouvoir les intérêts les
moins privilégiés et de leur donner le pouvoir de travailler à
leur intégration et à la solidarité sociales.
Contre le caractère énigmatique de la société en réseaux,
les efforts pour promouvoir l'économie solidaire doivent
englober les nouvelles technologies de l'information et de la
communication (NTIC), pour le bien de toutes les parties
concernées. Mais bien plus encore, dans le monde nouveau
et inquiétant du cyberespace (l'intégration maximale des
technologies de l'information et de la communication, NTIC,
aux niveaux local et mondial) qui développe sans cesse les
modes, les formes et la puissance de la communication, et,
par là même, permet l'émergence d'une (cyber)culture, d'une
communauté (virtuelle) et d'une réalité (virtuelle) nouvelles
et différentes de tout ce qui a précédé, qui, à leur tour,
modèlent les processus socio-économiques, orientent la
création d'entreprise et engendrent la (non) participation des
personnes à ces processus. Ce développement favorisera-t-il
un avenir meilleur pour le projet d'économie solidaire ? De
quelle manière pouvons-nous et devons-nous utiliser les
NTIC en faveur d'une économie solidaire ? Le présent article
essaie d'explorer ces questions, en abordant tout spécialement les perspectives et les contradictions inhérentes au
contrôle de la société de l'information par les individus et,
pour ce qui concerne l'économie solidaire, l'impact spécifique de cette gestion populaire sur la création d'entreprises
et les politiques d'insertion.
Deux domaines d'action importants et distincts, bien qu'en
corrélation, sont ici à l'étude. Tout d'abord, grâce à la
numérisation de l'information et à ses multiples représentations (texte, audio, vidéo et autres), nous nous trouvons
actuellement dans une ère nouvelle où économie, politique et
société sont électroniques et numériques, mais la question est
de savoir jusqu'à quel point la politique participative basée
sur l'exercice de la démocratie sociale (pour la citoyenneté
locale) et l'insertion sociale peut être améliorée à l'intérieur
et au-delà du nouveau mode de communication (d'une
personne à une autre, d'une personne à plusieurs autres, de
plusieurs personnes à une personne, de plusieurs personnes à
plusieurs autres). Plus spécifiquement, le ou les nouveaux
modes de communication, d'action sociale et d'échange
d'informations dans le cyberespace et dans la réalité sont-ils
en eux-mêmes suffisamment puissants pour modeler le
projet d'économie solidaire destiné à engendrer une société
meilleure et plus équitable ? Ici, le vrai défi pour la société
en réseaux fondée sur les NTIC n'est pas simple-ment les
média (Internet, par exemple), représentant à la fois les
micro-média et les mass-média qui fonctionnent pour la
construction socio-politique et économique, mais également
pour gérer plus efficacement les grandes villes. Ce dernier
point a un impact important sur le projet d'économie solidaire. D'un point de vue stratégique, le nouveau mode de
communication peut et va faciliter la citoyenneté en ligne, en
temps réel, directe et participative dans la prise en charge de
la société et du futur – l'essence même de la Démocratie
Electronique (DE). Dans cette nouvelle pratique, le fait
d'amener les dimensions, les perspectives et les opportunités
régionales aussi bien que mondiales dans le développement
local devient plus critique. Mais les questions sont : jusqu'où
la véritable Démocratie Electronique peut-elle articuler la
politique d'insertion, d'intégration et de participation pour un
développement social durable et équitable ? Dans quelle
mesure et sous quelle forme les institutions politicoadministratives établies répondront-elles au nouveau modèle de
projet d'économie solidaire ?
Tout aussi importante est la nouvelle structure de contrôle des politiques d'insertion, dans la mesure où le nouveau
régime entrepreneurial de gestion des affaires publiques, ces
deux dernières décennies, a réduit encore davantage le rôle
de l'Etat (subventions et actions) dans les politiques d'insertion. La conséquence évidente de cette réforme est une
redéfinition des limites, du paysage et des contours de
l'initiative locale et du contrôle de l'administration sur la
création d'entreprise. Associée au contrôle administratif en
ligne et en temps réel validé par les NTIC, la tendance
mondiale à réformer le secteur public met en danger un
développement social équitable. Comment les idées de
Démocratie Electronique et d'économie solidaire s'adaptent-elles au programme de réforme nouvelle ? Qu'adviendra-t-il
du projet de développement social dans la société dite en
réseaux ?
La première partie du présent article définit le contexte
socio-politique de l'économie solidaire, ainsi que les initiatives politiques dans cette direction. La deuxième partie
révèle l'énigme du nouveau système entrepreneurial de
gestion des affaires publiques en régime post-Etat-Provi-dence. La troisième partie examine les contradictions et les
perspectives de la Démocratie Electronique et traite de
l'émergence de la mobilisation politique (grâce à la société
en réseaux), plus particulièrement de la mobilisation de la
base populaire, mettant en relief la (non) contrôlabilité du
système politique et exposant les stratégies mises en place
par l'autorité administrative pour y faire face. Plus spécifiquement pour ce qui concerne la création d'entreprise et les
politiques d'insertion, elle explore les problèmes et les effets
de la construction socio-économique sur le projet d'économie solidaire – elle trace les contours de la synergie. Cette
communication se termine par des remarques normatives sur
les problèmes engendrés : l'humanisation des technologies de
l'information et de la communication, la démocratie
électronique, et les efforts d'équité et de justice sociale en
direction du contrôle de l'économie solidaire au plan local.
LE CAPITALISME NUMERIQUE – UN DEFI POUR
L'ECONOMIE SOLIDAIRE
Le capitalisme social est une forme prédominante de
gouvernement politique au XXème siècle. Son histoire
montre comment l'Etat a assuré la promotion du bien-être
collectif dans le but de favoriser la croissance économique
avec un minimum de conflits du travail. Les avantages de
l'Etat-Providence sont principalement liés à l'état du marché
du travail, c'est-à-dire, aux allocations de chômage et aux
prestations sociales, ou au moins à l'amélioration des performances de chaque individu dans le secteur de la production
[1]
[*]. Cependant, toutes ces dispositions sociales et, de
manière plus importante, les processus de prise de décision
les concernant, sont, en grande partie, hors de portée des
citoyens en général et des bénéficiaires de ces services en
particulier. Plus spécifiquement, même en système de dite
"démocratie représentative", la structure non participative de
la gestion des dépenses sociales (sous la domination des
professionnels et des partis politiques) est plus qu'évidente.
Le prototype de politique d'assurances sociales et de bien-être social instaurée par Bismarck et, au Royaume Uni, le
Rapport Beveridge, tendent à soutenir une approche économique pragmatique en assurant la production de richesse et
la stabilité sociale : l'Etat-Providence a pour fonction de
s'assurer la fidélité des personnes, mais il n'a aucun sens
d'auto-actualisation, conséquence directe de l'absence du
pouvoir de prise de décision
[2]. Cet ensemble d'orientations
collectives, associé indirectement au système politique de
l'Etat-Providence a été remis en cause par des critiques
possédant une vision à l'échelle mondiale totalement différente
[3]. Deux aspects majeurs, à la fois structurels et historiques, de l'Etat-Providence posent problème :
- l'Etat-Providence n'a pas réussi à atteindre ses objectifs utopiques plusieurs fois réaffirmés ni ses objectifs partagés (par exemple, le plein-emploi) en termes d'égalité,
d'équité et de justice sociales tout comme en termes de droits
de l'homme et du citoyen ;
- l'Etat-Providence a, de diverses manières, créé des
conditions sociales indésirables et injustes pour la grande
masse de la population : les minorités, les pauvres, les chômeurs et les femmes ont été victimes de discrimination, pas
simplement en raison de leur statut social, et cette discrimination a été renforcée, et c'est là toute l'ironie de cette
situation, par le système même d'Etat-Providence et par les
hégémonies professionnelles
[4].
L'échec du capitalisme social a été critiqué à la fois par la
(Nouvelle) Gauche et la (Nouvelle) Droite politiques : par la
Droite pour son manque d'efficacité à produire de la richesse
et pour avoir créé une bureaucratie inefficace, incompétente
(à l'encontre du principe de marché) et trop nombreuse ; il a
été critiqué par la Gauche en raison du contrôle hégémonique exercé par l'Etat sur la vie des individus dans le processus d'accumulation continue du capital et, paradoxalement, la Gauche a mis l'Etat en butte aux mouvements
collectifs de protestation d'une part, et a favorisé l'émergence
de la crise fiscale de l'Etat d'autre part. Ainsi, la crise
structurelle de l'Etat-Providence reflète-t-elle les résultats
régressifs de sa politique, et, en réalité, reflète directement
un mode de gouvernement non participatif et les contradictions de la constitution socio-politique du capitalisme
social : le succès de l'Etat-Providence a, paradoxalement,
miné sa légitimité à gouverner, étant donné que la génération de nouvelles formes de styles de vie individuels axés sur
la réalisation de soi et la spontanéité, soutenue par l'apport de
bien-être à tous les stades du cycle de vie des citoyens,
dépasse la capacité politique de l'Etat. Il s'ensuit que "la
gestion de la crise" et "l'ingouvernabilité" sont inhérentes au
système d'Etat-Providence
[5].
Rétrospectivement, le projet d'Etat-Providence ne peut
être soutenu, d'un point de vue économique comme d'un
point de vue politique. En réponse à la compétition sévissant
à l'échelle mondiale, la plupart des Etats bâtis sur le modèle
de l'Etat-Providence ont modifié leur approche en faveur de
l'adoption d'une forme ou d'une autre d'économie
supplyside, prônant la réduction des impôts sur le revenu des
personnes physiques et morales, la discipline de la maind'œuvre, la réduction des coûts de travail, l'élimination des
rigidités relatives à la main-d'œuvre et des rigidités réglementaires : réduction des engagements budgétaires dans le
secteur social en regard de la liberté d'entreprendre liée à la
consommation
[6]. Autrement dit, les règles de la nouvelle
économie mondiale ont "réduit l'efficacité du vieil Etat-Pro-vidence, même en dehors de toutes coupures budgétaires ou
autres mesures restrictives"
[7]. La conséquence en est une tendance commune vers
le Dualisme Social : une pauvreté
croissante dans des sociétés d'abondance, en relation avec un
ensemble d'initiatives politiques de déréglementation et de
privatisation.
Le capitalisme numérique : Négligence du volet social dans
la Technopolis
Les temps changent, les technologies changent, et nous
nous avançons inexorablement vers le XXIème siècle. Nous
vivons dans une nouvelle économie, un capitalisme à échelle
mondiale entièrement fait d'information et de réseaux. Juxtaposant le déclin du capitalisme social, résultant des réformes
de l'Etat-Providence, une nouvelle structure de gouvernement basée sur les NTIC est en train d'émerger dans la
société dite de l'information
[8]. Le rôle instrumental qu'ont les
technologies de l'information et de la communication sur le
capitalisme mondial, ce que Dan Schiller appelle le "capitalisme numérique" – un état dans lequel les réseaux d'information et de communication généralisent directement les
aspects sociaux et culturels de l'économie capitaliste comme
jamais auparavant. Par exemple, le
Third Annual Report
(2000) on the Information Technology Revolution and its
Impact on the Economy / Troisième Rapport Annuel sur la
Révolution des Technologies de l'Information et ses Effets
sur l'Economie, publié par le ministère américain du
Commerce, révèle, entre autres, que les technologies de
l'information sont à l'origine de la moitié, et même plus, des
gains de productivité depuis 1995, que ces technologies de
l'information réduisent l'inflation, et que, entre 1994 et 1998,
l'emploi dans les entreprises du secteur des NTIC a augmenté de 30%, passant de 4 millions de personnes à 5,2 millions
de personnes. De plus les salaires de ces emplois représentent, en moyenne, 58 000 $ par an, soit 85% de plus que la
moyenne des salaires du secteur privé
[9]. Bien que l'idée de
capitalisme numérique soit présente principalement dans le
monde développé, l'affirmation que le système de marché
dirigé par les entreprises est en quelque sorte mondialement
transcendé est très importante :
Ce qui est nouveau, d'un point de vue historique, c'est le
changement de portée de la domination des entreprises. Pour
la première fois depuis son apparition au début du vingtième
siècle, le système de marché dirigé par les entreprises n'a
plus à affronter un adversaire socialiste fort où que ce soit
dans le monde. Le capitalisme numérique est également libre
de passer physiquement les frontières territoriales et de
bénéficier économiquement de l'absence soudaine d'entraves
géopolitiques à son développement. Et ce n'est pas une
coïncidence si l'économie politique des entreprises se diffuse
davantage dans tout le domaine social
[10].
En réponse aux tendances à la mondialisation, le projet de
l'Etat en faveur du développement planifié de la
Technopolis
devient l'iconographie de la société high-tech du futur, et
particulièrement quant au mode de production intensive
améliorée par les NTIC pour le prochain millénai-re
[11]. Ce
sont des projets de compétitivité des économies nationales
principalement initiés par les puissants Etats de l'Asie du
Sud-Est (la Chine, le Japon et Singapour) et du monde
occidental (l'Union Européenne et les Etats-Unis). La
construction de technopoles n'est plus scindée entre les idéologies politiques gouvernantes (la Gauche et la Droite), et
certains "systèmes démocratiques asiatiques" douteux investissent fortement depuis des dizaines d'années pour améliorer leurs technologies et l'utilisation sélective de celles-ci
dans la société – Singapour et la Chine socialiste sont des
représentants types de cet effort
[12].
La vie sociale dans la
Technopolis émergente basée sur
les NTIC sera différente si on en juge par le système actuel
des technologies avancées. En premier lieu, les gains de
productivité à la fois pour les entreprises et pour les
personnes sont l'un des principaux résultats de l'intégration
grandissante des NTIC au domaine de la production – mais
qui pourrait cependant s'avérer contraire à l'amélioration de
la qualité de la vie si on considère que les individus devront
être prêts à traiter, pendant la nuit, les messages en provenance d'autres fuseaux horaires, à un moment où ils sont
censés se reposer. Ensuite, l'une des principales conséquences du développement engendré par les NTIC en société
(post)capitaliste, c'est la séparation de plus en plus floue
entre temps de travail et temps de loisir, entre temps
personnel et temps dû. Plus précisément, la mise en réseau
de l'information devient vraisemblablement le seul mécanisme de définition et d'identification de qui vous êtes et de
quels droits vous disposez, étant donné que la majeure partie
de la fonction de filtrage des entrées repose sur un système
de bases de données et de traitement de l'information
[13].
Troisièmement, les systèmes de réseaux sophistiqués
ancrés à la
Technopolis comportent une infrastructure de
plus en plus importante pour les entreprises transnationales
congestionnées poursuivant des stratégies de production et
de commercialisation orientées à l'exportation et intégrées au
niveau régional ou même mondial. Dans la lignée de
l'accumulation continue de la production transnationale et
des chaînes financières, il y a, par conséquent, une tentative
de la part de puissantes institutions financières internationales (comme le FMI et la Banque Mondiale) pour soumettre
le développement social à l'échelle mondiale aux normes
réglementaires néo-libérales
[14].
Quatrièmement, et c'est certainement le point le plus
important, il est plus qu'évident que le bien-être des personnes est négligé : la pauvreté et l'exclusion sociale côtoient le
commerce électronique qui s'épanouit dans les grandes villes
comme New-York et Londres. Les capitaux sont investis
davantage dans les NTIC et dans les technologies du futur
que dans les projets sociaux de protection des catégories
socio-économiquement vulnérables et défavorisées – ceci est
particulièrement vrai lorsque survient une crise (comme la
crise financière asiatique). Plus précisément, "Internet
contribue à élargir toujours davantage le fossé entre les
riches et les pauvres, fossé qui a maintenant atteint des
dimensions gigantesques"
[15]. Le grand problème n'est pas ici
de savoir comment on va pouvoir développer encore davantage les NTIC, le grand problème, c'est l'équité, l'égalité et la
justice de la redistribution des richesses par la transformation
d'un système mondial de bien-être social en passant du
capitalisme social au capitalisme numérique.
Enfin, et cela a également une grande importance, le
répertoire comportemental des personnes est modelé par les
informations disponibles en ligne, en temps réel et juste à
temps, au même moment à travers tous les fuseaux horaires
qui, autrefois, étaient bien délimités. Le premier développement du mode informationnel dans tous les secteurs de la
société peut être représenté par une production, une communication et des échanges à l'échelle mondiale 24 heures sur
24
[16]. Cette tendance est actuellement renforcée par un régime de financement mondial basé sur les technologies intégrées de l'information et de la communication, avec l'émergence de la cité dite informatique ou télématique
[17]. Plus
difficile est la nécessité faite aux personnes et aux communautés de réagir, avec discernement et jugement, aux événements mondiaux en temps réel médiatisés par les NTIC avec
une masse importante d'informations et d'images.
LES DANGERS DU NOUVEAU SYSTEME
ENTREPRENEURIAL DE GESTION DES AFFAIRES
PUBLIQUES
La dynamique et la logique de la réforme de l'Etat-Providence, de même que le rôle spécifique des NTIC,
peuvent être illustrés par la réforme des soins de santé,
prototype même du nouveau système entrepreneurial de
gestion des affaires publiques. La maîtrise des coûts de
santé, le glissement des services de santé de l'hôpital vers les
soins primaires et du traitement des maladies aiguës à celui
des maladies chroniques, ainsi que l'évolution voulue des
services de santé par l'introduction des forces du marché (à
savoir le modèle acheteur-fournisseur) deviennent la norme
de politique de santé dominante dans le monde
[18].
Dans ce nouveau régime d'entrepreneuriat et avec l'invasion tous azimuts des NTIC dans le secteur de la médecine et
de la santé, il y a trois caractéristiques clés de la réforme
mondiale des soins de santé :
- La stratégie de réforme visant à diminuer les coûts, à
atteindre le meilleur rapport qualité/prix, à introduire les forces
du marché et à créer un "marché" des soins de santé est
renforcée par la science de l'information basée sur les NTIC.
- Le passage du jugement clinique à la production
clinique efficace, généralement favorisé par un nouveau
régime informatique de la santé, comme par exemple l'utilisation de Coûts de Diagnostic de Groupe et Unitaires comparés
pour superviser un traitement
[19].
- Le mouvement vers une forme d'assurance collective
et de co-paiement – ici encore soutenu par la science de
l'information (assurance, finance et actuarielle) et les NTIC.
Cependant, peu parmi les stratégies de maîtrise des
dépenses de santé utilisant, par exemple, l'approche qualité/
prix, dans la réforme des soins de santé obtiennent réellement des résultats optimaux, dans la mesure où la détermination du prix des produits et des services de santé ou
bien est mal ciblée ou elle ne fait que renforcer une redistribution inéquitable des ressources dans le secteur public, ou
alors, des problèmes de marché existent dans le système
d'assurance santé
[20].
Plus problématique, le résultat de la réforme des soins de
santé ne peut, en soi, être recommandé ni justifié dans
l'approche informatique ou entrepreneuriale micro~économique en faveur de meilleurs soins de santé
[21]. Pour récapituler,
les stratégies mondiales de réforme des soins de santé, de
même que la restructuration de l'Etat-Providence, sont principalement soutenues par un nouveau régime de contrôle de
l'information : le principal instrument en est clairement
défini comme
l'application des NTIC avec biais supply-side.
Réciproquement, la sous-utilisation des NTIC par les
demandeurs (les individus) de bien-être et de santé est due à
une combinaison des raisons suivantes : les services d'information ne répondent pas aux besoins des populations locales, le manque de soutien de la part de l'Etat, l'insuffisance
des fonds destinés aux coûteuses infrastructures de l'information, des technologies de l'information inadaptées et peu
appropriées, et, plus fondamentalement, des NTIC destinées
à construire une volonté politique, ne sont pas reconnues par
les gouvernements comme étant l'important input fonctionnel du développement socio-économique
[22]. De plus, comme
dans le cas des Etats-Unis où 65% des ménages possèdent au
moins un ordinateur et 43% du nombre total des ménages
sont reliés à Internet, Internet est actuellement une bibliothèque publique géante qui penche résolument vers le commerce
[23]. Plus spécifiquement, le schéma de pénétration des
NTIC dans les différents domaines socio-économiques, ou
l'effet de ruissellement qui en résulte, suit en général l'ordre
suivant : les loisirs et le domaine économique (à but lucratif)
composent la majeure partie, suivis par les applications
NTIC éducatives et celles en relation avec la santé, et enfin,
par le "secteur improductif" du bien-être social
[24].
Les NTIC sont, le plus souvent, considérées comme le
moteur de la croissance de la production et de la génération
de richesse plutôt que du développement social, de la
croissance économique plutôt que de la progression du bien-être des personnes (et particulièrement des personnes les
moins privilégiées). Pour récapituler, l'impact des NTIC est
important et mondial, différentiel, inégal et inéquitable. Mais
il existe des possibilités de développement social en
établissant une synergie entre les NTIC et le régime de
contrôle du secteur social.
LA E-DEMOCRACIE : UN NOUVEAU CONTROLE DE
L'ECONOMIE SOLIDAIRE ?
En dépit de différences régionales dans l'interconnectivité
des NTIC
[25], la création d'un
Cyberespace par une intégration
maximale des NTIC au niveau local et au plan mondial a
étendu la manière, le mode et la forme de la communication,
la possibilité de faire du commerce, de définir des politiques,
et, par là de constituer une (cyber)culture, une communauté
(virtuelle) et une réalité (virtuelle) nouvelles et différentes
[26] –
Cyberculture, (Londres, Routledge, 1996 ; Mike
Featherstone et R. Burrows (Eds),
Cyberspace, Cyberbodies,
Cyberpunk, (Londres, Sage, 1995) – qui, tour à tour, modèlent les processus sociaux aussi bien que la culture politique
[27].
Il ne fait aucun doute que le régime de production souple
basé sur les NTIC génère davantage de richesse et d'activités
économiques au plan mondial. Cependant, loin de produire
une société juste et meilleure, notre société dirigée par les
NTIC produit plus de calamités sociales que jamais : la
fracture numérique et la production permanente d'une sous-classe, d'un chômage multiple, de préretraités âgés de 40 à
50 ans au royaume des technologies avancées ainsi que d'un
nouveau dirigisme basé sur la connaissance. Les critiques de
la société informelle mettent en évidence les contradictions
de notre "nouveau monde" – celui qui est principalement
régi par les NTIC dans un gouvernement mondial des entreprises
[28]. La forme actuelle de l'informatisation du travail et
des rencontres sociales (virtuelles) entre individus a amplifié
le phénomène de société double divisée par un fossé, la
minorité des NTIC ayant l'emprise sur les individus contrôlés par les NTIC ; c'est le phénomène des deux sociétés :
l'économie formelle basée sur l'information se juxtapose à
une économie informelle et dévalorisée basée sur le travail,
ce qui donne la structure spatiale suivante : une ville combinant ségrégation, diversité et hiérarchie
[29]. De toute évidence, il y a urgence à réclamer un programme de développement normatif pour humaniser les NTIC – le projet d'e-Démocracie : équité, participation et justice sociale dans le
système de gouvernement mondial/local.
Donner du pouvoir aux pauvres, aux défavorisés et aux
communautés locales
La répartition équitable des NTIC ne peut être opérée
exclusivement par le marché. A l'avenir, ce devrait être
l'objectif des gouvernements, des organisations non gouvernementales et des entreprises privées que d'assurer l'accès
universel aux NTIC
[30]. Lorsque le gouvernement pourra
promouvoir les NTIC du côté des demandeurs, et s'il y
parvient, pour donner du pouvoir aux utilisateurs finaux des
services sociaux et de santé, le scénario alternatif de l'intervention globale, régionale et locale sera peut-être que les
défavorisés pourront transférer leur vie sociale du domaine
local à celui des réseaux mondiaux, et ainsi accéder à une
meilleure qualité de vie.
Tout d'abord, les NTIC, grâce à toutes leurs capacités
tactiles (écran, palette, pad) et (télé)détectrices, peuvent et
doivent apporter aux défavorisés le niveau de communication maximal (possible). Autrement dit, les NTIC et leurs
produits, s'ils sont effectivement accessibles aux défavorisés
et utilisés par eux, opéreront vraisemblablement, grâce à
leurs performances élevées et potentielles, un transfert de
notre
vision à l'échelle mondiale, et seront, ainsi, considérés
comme bénéfiques à toute la communauté. Par exemple, de
nombreux forums de discussion et web-hyper liens servent
des activités multi-fonctionnelles et multi-dimensionnelles :
prises de position, échanges et consultation d'informations ;
ils changent la manière dont les défavorisés participent à la
vie socio-culturelle aux niveaux local, régional et mondial
[31].
Ensuite, les défavorisés sont, la plupart du temps, moins
mobiles que les autres et sont obligés de s'ancrer à la
communauté dans laquelle ils vivent. Cette contrainte locale
pesant sur ces groupes limite également leur accès à l'information et leurs contacts avec le monde extérieur. En faisant
sauter ces obstacles, les NTIC et l'information qu'elles convoient peuvent permettre à ces groupes de vivre et de
travailler dans leur espace limité en ayant cependant des
chances comparables sinon égales et équitables.
Enfin, et ce n'est pas le moins important, le
Net-Activisme
est devenu très révolutionnaire en transformant le mode
d'interaction, le rapport de forces entre fournisseurs, utilisateurs et autorités du secteur social et de la santé
[32]. Les
problèmes clés sont ici l'interactivité, la participation active
et la fixation progressive du programme des activistes socio-politiques par rapport au système politique dans lequel ils se
trouvent : des communautés politiques virtuelles pourraient
très bien représenter pour les individus l'occasion de jouer un
rôle déterminant dans l'élaboration des politiques.
Si l'on veut utiliser totalement les NTIC en vue du
développement social, deux problèmes majeurs doivent être
résolus. Premièrement, les obstacles à l'accès aux NTIC
doivent être supprimés, et particulièrement la main mise de
type libéral, privé et concurrentiel sur les NTIC qui renforce
plus ou moins les inégalités sociales et, donc, la fracture
numérique, et ensuite, il faut également faire tomber les
restrictions pesant sur la demande en raison de la pauvreté,
en termes de conditions de vie (richesse) et de produits
intellectuels (éducation et savoir).
D'autre part, l'accès universel aux NTIC, grâce auquel le
mouvement en faveur de l'économie solidaire pourrait être
renforcé, doit être envisagé. L'accès universel aux NTIC
(accès aux domaines multiples de notre système mondial ou
local) permettrait aux défavorisés et aux pauvres de non
seulement traiter leurs besoins, mais également d'améliorer
leurs chances et leur vie, et également de s'insérer pleinement dans la sphère publique
[33]. Il existe donc quatre stratégies interdépendantes pour maximiser les avantages apportés
par les NTIC en matière de développement de l'économie
solidaire : intervenir là où se trouvent les gens et sur ce qu'ils
souhaitent, améliorer la qualité de l'offre de NTIC vers les
groupes marginaux et défavorisés, améliorer les structures et
les politiques d'accès universel aux NTIC, et promouvoir un
régime participatif (e-démocratie) de contrôle de l'économie
solidaire. Grameen Telecom, une filiale de la Banque
Grameen du Bangladesh, utilise les NTIC pour renforcer la
dynamique de son réseau de succursales, particulièrement en
aidant les familles rurales à accéder au cyberespace et à la
communauté universelle, ce qui, à son tour, peut offrir aux
familles rurales la possibilité de s'impliquer dans les activités rémunératrices du commerce électronique, ce qui fait que
cette banque pourrait très bien devenir une ruche d'entreprises "point com" dans les campagnes du Bangladesh
[34].
Mais les problèmes socio-politiques tels que le contrôle des
activités électroniques et l'e-équité n'ont pas été mis à l'ordre
du jour.
Grâce à la numérisation de l'information et à ses
représentations multiples (texte, audio, vidéo et autres), nous
nous trouvons maintenant dans une ère nouvelle d'économie,
de politique et de société électroniques
[35]. La politique
participative et la e-démocratie axées sur le social pourraient
être améliorées si les canaux de communication (nouveaux
et alternatifs) étaient conçus de manière à incorporer une
vraie communication, au sens Habermasien du terme,
communication d'une personne à une autre, d'une personne à
plusieurs autres, de plusieurs personnes à une personne, de
plusieurs personnes à plusieurs autres. C'est peut-être là le
véritable cadeau, et le défi, d'Internet, qui évolue autour de
différents moyens de communication (câble, transmission
hertzienne , satellite) dans un fonctionnement à la fois de
micro-média et de mass-média
[36]. D'un point de vue stratégique, ce mode de communication nouveau, alternatif et
démocratique peut, au moins en théorie, permettre une
participation totale, en ligne et en temps réel des citoyens au
gouvernement de leur société.
Les NTIC dans le monde politique : Amélioration de la
solidarité sociale et formation d'une volonté politique ?
Depuis peu, aux Etats-Unis, il est possible de payer ses
impôts locaux et ses contraventions de stationnement par
l'intermédiaire de sites commerciaux tels que
w
www. govworks. comou w
www. ezgov. com. Ceci indique que
le commerce électronique est plus souple et plus en avance
que la politique électronique. Il ne fait aucun doute qu'il y a
un impact diversifié, positif ou négatif, des NTIC sur l'administration et la politique. La plupart des études empiriques
montrent des effets divers, mais généralement positifs, des
NTIC sur l'administration publique et la politique
[37]. L'impact
et l'influence des NTIC sur le fonctionnement administratif
et politique est très complexe, bien que les avantages des
NTIC soient plus qu'évidents, notamment pour ce qui
concerne l'efficacité de l'administration. De manière plus
spécifique, la qualité de l'information destinée aux activités
gouvernementales et politiques est également améliorée,
bien qu'il ne soit pas surprenant que les consé-quences
négatives soient passées sous silence. De ce point de vue, il
est clair que la qualité de l'information a été améliorée par
une volonté d'amélioration de l'information s'appuyant sur
les NTIC avec l'objectif d'optimiser le processus de prise de
décision politique.
Cependant, l'utilisation des NTIC est davantage axée,
sinon concentrée, sur l'amélioration de la qualité des données destinées aux processus politico-administratifs que sur
la qualité de la politique elle-même, et les avantages des
NTIC sont surtout accaparés par quelques membres élitistes,
puissants, privilégiés et triés des diverses institutions gouvernementales. De nouveau, ceci reflète la prédominance du
mode production/offre dans l'utilisation des NTIC dans le
domaine de la politique publique gouvernementale
[38].
Autrement dit, la performance d'ensemble des NTIC vis-à-vis de l'aspect le plus critique et le plus controversé du
gouvernement politique est loin d'être satisfaisante. En de
nombreux cas, l'utilisation des NTIC a des conséquences
négatives identifiables sur la vie privée des personnes, sur
leur pouvoir et sur leurs droits juridiques
[39]. Alors que l'impact sur les valeurs n'était pas fondamentalement négatif,
cette tendance soulève un problème sérieux concernant le
rôle des NTIC par rapport à l'aspect le plus important du domaine social et de l'administration politique, à savoir les dimensions ethniques, socio-culturelles et morales et la manière dont elles sont jugées dans le domaine public. Les NTIC
ne peuvent donc pas remplacer la vie politique réelle, c'est-à-dire faire des choix dans des conditions bien définies, au
niveau individuel comme au niveau de l'ensemble de la
société
[40].
Etant donné que les NTIC sont utilisées, à l'heure actuelle, davantage pour traiter des données brutes d'information
que des données plus subtiles et plus fluides (par exemple, la
volonté et la dynamique politiques) ou des processus de
prise de décision, il est tout à fait évident que les effets positifs des NTIC sont beaucoup plus fréquemment identifiés
que leurs effets négatifs. Pour affiner cette constatation, il est
évident que, jusqu'à présent, les NTIC n'ont pas eu d'effet de
levier sur ceux qui sont en dehors des cercles politiques
formels et élitistes. Ceci est en adéquation avec la logique de
l'application des NTIC au secteur social et de la santé : une
orientation production/offre.
SYNERGIE DE LA E-DEMOCRATIE ET DE
L'ECONOMIE SOLIDAIRE
Dans le projet de réinvention de la politique participative
et de sauvegarde des droits à la santé et au bien-être, le
passage de la forme actuelle de démocratie à sa forme
électronique, ou encore hyper ou télé-démocratie, par le biais
des NTIC est tout à fait faisable, et Internet plus les NTIC
peuvent vraisemblablement faciliter cette transfor-mation.
Pour des raisons évidentes, la réalisation d'Internet comme
une nouvelle forme de démocratie dépend de la façon dont
on pourra surmonter un certain nombre de problèmes, parmi
lesquels le contrôle des individus sur la propriété et l'accès
aux ondes hertziennes et aux autoroutes de l'information ne
sont pas les plus simples
[41]. Pour un développement
progressif de la e-démocratie, il faut être conscient que deux
grands domaines s'opposent.
Engagement primordial de la personnalité informationnelle
et des réseaux alternatifs
Tout d'abord, il s'agit d'améliorer conjointement la personnalité informationnelle et les réseaux alternatifs, leur
diversité et leur puissance, en se basant sur les forces socio-civiques progressistes, contre le mode unique et dominant de
fonctionnement des média sous influence de l'Etat et des
entreprises
[42]. Le problème de la personnalité informationnelle doit ici être clarifié : il s'agit du mode personnalisé
des échanges de communication et d'informations engagés
dans l'articulation politique en faveur de la démocratie, à la
fois dans la communauté réelle et dans la communauté
virtuelle. Par exemple, quelqu'un peut avoir davantage de
facilités pour prendre la parole en public, alors qu'une autre
personne peut être meilleure dans le raisonnement critique
basé sur l'information – ces types de créativité, de diversité
et d'innovation devraient être très florissantes dans une
démocratie électronique.
L'amélioration encore plus grande de la puissance de la
personnalité informationnelle à l'intérieur et à l'extérieur du
cyberespace est vitale pour la poursuite du projet de
démocratie sociale, étant donné que la diversité du système
social et les forces d'émancipation sociale – principalement
cristallisées sur les individus – peuvent être étendues et
développées.
De la même manière, il y a un avenir pour l'évolution
sociale vers un monde meilleur par le biais de la démocratie
électronique, si les gens peuvent développer en permanence
des média et des réseaux alternatifs et orientés vers l'action
au-delà du système dominant et s'ils peuvent renforcer les
réseaux alternatifs et participatifs – construits autour de
projets alternatifs (comme, par exemple, le mouvement écologiste, le mouvement féministe et le mouvement pour les
droits de l'homme), qui rivalisent, de réseau en réseau, dans
la construction de liens et de moyens de communication vers
d'autres réseaux dans les communautés locales, régionales et
dans le système mondial, en opposition à l'hégémonie des
réseaux dominants actuels. Ici, le pouvoir donné au peuple et
le gouvernement participatif doivent constituer les principes
fondamentaux de l'économie solidaire
[43].
En opposition complète au développement actuel tourné
vers la commercialisation et la dépolitisation des NTIC
contrôlés par l'Etat et les entreprises, nous devons revoir la
politique du "faire" à la fois dans les environnements réel et
virtuel. Les rapports de puissance et les rapports de réseaux
doivent être renégociés – ou, d'une autre façon, les gens
doivent récupérer leur pouvoir par rapport au système de
démocratie représentative, et leur autonomie par rapport au
mécanisme des marchés, qui ne fonctionnent plus, ni dans
leurs procédures ni dans leur substance, en termes de
durabilité et de soutien. En ce moment historique, les
questions d'e-équité et de justice, d'inclusion et d'intégration
sociales, de même que la biodiversité, doivent être articulés
dans la démocratie électronique.
Inadéquation culturelle, ethnique et morale du rêve
électronique ?
Ensuite, l'indétermination des NTIC par rapport au projet
de démocratie doit être levée
[44]. Les gens doivent être investis du pouvoir et mobilisés, à l'intérieur et à l'extérieur des
mass-média et de la réalité virtuelle, pour remettre en
question l'ordre établi, les rapports de puissance et les
hiérarchies entre ceux qui ont tout et ceux qui n'ont rien,
entre ceux qui reçoivent l'information et ceux qui ne la
reçoivent pas. En bref, le présent programme de changement
doit ramener le Net dans le domaine public, social et
communautaire, sous le contrôle des personnes, plutôt que
de le laisser aux mains du capitalisme mondial
[45].
La question clé, c'est la compatibilité des NTIC avec une
société humaine. En termes de praxis, c'est la négation de la
logique de réseaux par
l'affirmation de valeurs et de normes
qui ne peuvent être traitées par aucun réseau, seulement
respectées et suivies – selon la terminologie de Manual
Castells : les communautés culturelles (religieuses, nationales, territoriales et ethniques) qui n'ont pas nécessairement
de liens avec l'intégrisme mais qui sont toujours centrées
autour de leur signification autonome
[46]. Par exemple, dans le
domaine socio-culturel, le développement des NTIC doit être
protégé de la domination ou de l'impérialisme culturel, à
savoir que l'information fournie par l'intermédiaire de canaux de communication est porteuse de sens et d'idées, et ne
représente pas seulement des données passives, et que
l'information n'est pas un simple produit acheté ou vendu sur
un marché, mais plutôt représente des idées, images ou
données porteuses de significations puissantes qui influent
sur l'esprit de ceux, le grand public, qui la reçoivent et
peuvent les convaincre
[47].
Le développement des NTIC pour les économies en voie
de développement dépend, en grande partie, de l'organisation et de la répartition des technologies au niveau
mondial, ce qui fait que les économies en voie de développement sont obligées de développer leurs propres instruments de recherche et de développement qui encouragent le
développement d'un mode d'application compatible local, le
développement d'une "indigénisation de la technologie"
[48].
En conclusion, la mise en réseaux cybernétiques ne peut,
en soi, rien apporter au projet de démocratie ou au peuple
pour lui permettre de changer le monde, et peut-être même
les choses peuvent-elles se dégrader si elle est aux mains de
l'Etat et représente pour le capitalisme mondial une motivation constante à la recherche du profit – la tendance serait
actuellement à ce type d'évolution très préoccupante
[49] :
Left
Review, 211 (1995) : 3-32 (Stallabrass 1995). D'autre part, il
existe une possibilité de transformer la structure et la logique
gouvernantes dominantes en remettant en cause le mode
actuel de mise en réseaux, en affirmant le pouvoir et
l'autonomie culturelle des communautés, et en renforçant le
développement continu des forces de progrès civique et des
réseaux alternatifs.
Défense de la société de l'intégration et de l'e-Equité
Pour la synergie de l'intégration sociale du développement social et de la démocratie électronique au XXIème
siècle, il existe trois problèmes interdépendants. Tout
d'abord, comme pour le droit au bien-être, nous devons
promouvoir les droits fondamentaux (d'accès, d'utilisation et
de maximisation des potentiels) des NTIC : une infrastructure juridique et politique doit être établie de manière à ce
que les gens puissent participer et avoir le pouvoir vis-à-vis
du processus de politisation en ayant des droits similaires
(sinon les mêmes) quant à l'accès et à l'utilisation des NTIC.
En bref, le droit d'avoir des NTIC ou d'y accéder doit être
inclus dans les droits sociaux des citoyens. Des aides en
matière de justice et d'équité doivent être apportées aux
moments et aux endroits appropriés. Il faut ici souligner que
certaines formes de sécurité sociale destinées aux personnes
dans le besoin, bien que différentes, existent dans le monde,
et, par conséquent, le droit au NTIC doit être considéré
comme une extension des droits sociaux existants.
La mise en place d'infrastructures juridiques et politiques
fondamentales et nécessaires sera déterminante pour donner
aux groupes défavorisés un pouvoir qui aille au-delà du
secteur social et de la santé. En bref, ce pouvoir donné sur
les NTIC concerne tous les citoyens en général et les nécessiteux en particulier. Ce n'est qu'en votant des lois pour
promouvoir la santé et le bien-être des personnes, en leur
garantissant l'accès aux NTIC, qu'il sera possible de faire
naître une société au développement durable. Le principe
fondamental des actions en faveur des NTIC doit reposer sur
la participation des citoyens. Pour la première étape, la
promotion de la santé et du bien-être des défavorisés consiste à les laisser accéder aux technologies (et aux NTIC)
avec l'aide de "faciliteurs", à savoir ceux qui comptent pour
eux, c'est-à-dire leurs parents, conjoints, amis dans leur environnement quotidien. L'aide de l'Etat, sous forme de versements d'argent, de fourniture de "faciliteurs" ou de matériels
et de logiciels de NTIC, pourrait se développer dans ce sens.
Ensuite, la constitution d'une communauté solidaire dans
des réseaux alternatifs et des communautés culturelles est un
autre axe de développement. A partir des groupes sociaux et
de réseaux, un soutien informatif fourni dans le monde
virtuel et dans le monde réel est primordial pour aider les
gens à effectuer les bonnes décisions lorsqu'ils sont confrontés à des problèmes socio-politiques. Ainsi, le travail en réseaux des défavorisés au niveau local sur les réseaux mondiaux, de même que celui qui peut être fait en leur faveur,
peut être envisagé grâce au développement constant des
NTIC.
La communication en réseaux au moyen des NTIC pour
des contacts personnels directs peut améliorer le sentiment
d'appartenance à un groupe et à une communauté. L'un des
effets majeurs du networking sera le développement des
connaissances et la diversification (par rapport à la norme
traditionnelle) de la vision des gens sur les choses, de leurs
comportements et de leurs styles de vie dans la/les culture(s)
mondiale(s) – le monde devient plus petit ! Ceci pourrait
cependant constituer un paradoxe alors que les échanges
virtuels empêchent, dans certains cas, les rencontres face à
face dans un environnement traditionnel
[50].
L'aspect le plus important de la communauté humaine est
sa dynamique participative, à savoir que les personnes peuvent communiquer entre elles sans barrières ni obstacles, et,
de ce point de vue, les NTIC peuvent accroître le niveau et
l'intensité de la participation à la communauté et, en retour,
favoriser le développement d'une communauté mieux informée et davantage préoccupée du bien-être de tous dans
laquelle les défavorisés peuvent profiter de comportements
réciproques et personnels en constante évolution. Dans
quelle mesure la nation, l'Etat et la société civile doivent-elles contrôler ou guider (propriété privée contre propriété
publique, contrôle centralisé contre contrôle décentralisé) le
développement des NTIC et des réseaux de média ? Là est le
problème socio-politique majeur.
Enfin, et ce n'est pas le moins important, le développement du contrôle de l'action sociale centré sur les personnes doit constituer notre axe de recherche dans le futur
[51] ;
Harvard Business Review, Mars-Avril 1994 : 119-131. Etant
donné que l'avantage des NTIC dans le domaine de la promotion du bien-être et de la santé est sa promesse de
développer "un ensemble de NTIC adaptable à chacun et sur
mesure", il devrait être possible, à court terme, de fournir un
système adapté aux défavorisés.
Fantasme des réseaux d'information dans une société à
risques ?
L'omnipotence des NTIC est, dans une certaine mesure,
un fantasme, les avantages connus des NTIC étant inférieurs
aux risques inconnus : les conséquences inconnues des
applications des NTIC dans différents secteurs de la société
sont nombreuses ; par exemple, on ne sait pas si le traitement sophistiqué par des moyens électroniques de volumes
d'informations en perpétuelle augmentation peut suffisamment réduire les risques de réellement accroître le nombre
des mauvaises prises de décisions. Par exemple, la première
élection de tous les temps à s'être déroulée en ligne, qui
consistait à sélectionner cinq membres du Bureau Central
des Attributions de Noms de Domaines sur Internet, fut
qualifiée d'historique, mais après dix jours de vote, ce n'était
déjà plus une nouveauté : augmenter le vote électronique
exaspère les gens
[52]. Comment les gens vont-ils réagir au
mode de fonctionnement, 24 heures sur 24, de la société de
l'information (au fait que nous disposons d'appareils en ligne
et en temps réel qui nous permettent de contacter n'importe
qui et de pouvoir être constamment contactés à n'importe
quel endroit du monde) ? Encore plus problématique est la
question de la possibilité ou de l'impossibilité pour les
personnes de maîtriser le développement des NTIC : la propension des systèmes informatiques à tomber en panne ou à
mal fonctionner, que ce soit du fait des experts ou des
utilisateurs finaux…, la fréquence grandissante des fraudes
et des piratages, la création de virus (comme
I Love You !) et
les pannes de systèmes nous rappellent notre nouvelle vulnérabilité sociale (particulièrement l'identification des personnes, la sauvegarde de la vie privée et les droits sur la
propriété intellectuelle) en raison des limites des NTIC
[53].
En conclusion, pour faire face à ce développement unidimensionnel actuel, nous devons développer notre sensibilité
aux applications des NTIC dans les domaines socioculturels
ainsi que l'influence propre du système sur la démocratie
électronique. Pour cela, la participation des utilisateurs (au
sens large) au développement des NTIC est une condition
absolue. Il faut donc renforcer le pouvoir des groupes
d'utilisateurs et de producteurs, des mouvements alternatifs,
des réseaux et des communautés culturelles pour le développement durable d'une société mondiale et de communautés
locales. Sans cela, il y a peu de chances de voir apparaître un
monde meilleur assurant le bien-être pour tous.
[(*)]
Remerciements : Le soutien à cette recherche, obtenu sous la forme d'un
poste de professeur invité par le Département des Sciences Sociales, Hong
Kong University of Science and Technology, et d'un poste de professeur
honoraire en Travail Social et Gestion Sociale, The University of Hong
Kong, le financement, le soutien logistique et la stimulation des étudiants de
l'Ecole d'Etudes Politiques, Kwansei Gakuin University, ont permis à l'auteur
de produire cet article.
[1]
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(Cambridge : Polity Press, 1990) ; Francis G. Castles et Deborah Mitchell,
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in Public Policy, The Australian National University, Canberra, 1990 ;
Everlyne Huber et John D. Stephens, Welfare State and Production Regimes
in the Era of Retrenchment,
Institute of Advanced Studies, Princeton
University, Février 1999, Article n°1. Voir les discussions de Richard
Titmuss, The Social Division of Welfare : Some Reflections on the Search for
Equity
in B. Abel-Smith et K. Titmuss (eds)
The Philosophy of Welfare
(Londres : Allen & Unwin, 1987) et le rôle de la protection sociale en termes
de consommation collective en régime capitaliste : Manual Castells,
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Urban Question (Londres : Edward Arnold, 1977).
[(*)]
Les notes se trouvent en fin d'article
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Sur la crise de l'Etat-providence, voir Jurgen Habermas, The New Obscurity,
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[18]
Le contexte de la réforme de la santé est le suivant : des coûts
technologiques, salariaux et d'investissements élevés pour les services de
santé, et un vieillissement de la population mondiale en raison des progrès de
la médecine. Voir, Organisation pour la Coopération et le Développement
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[21]
Soutenue en particulier par les NTIC, l'informatique et l'informatique
médicale, l'agence pour les réformes a réussi à empêcher certaines influences
professionnelles d'imposer leurs politiques. Cependant, l'informatique et les
NTIC sont aux mains des groupes privilégiés (élites puissantes et mécanismes
de l'Etat) et orientés presque exclusivement vers la fourniture d'informations,
à leur propre avantage, plutôt qu'à l'avantage des défavorisés et des
utilisateurs finaux.
[22]
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