2002
INNOVATIONS
Post-scriptum
Le marché du travail et la situation de l'emploi en roumanie
Vasile Miftode
Université d'Iasi, Roumanie
Nous nous proposons de présenter trois éléments : a) le
marché du travail au début du troisième millénaire face à
l'installation du nouveau pouvoir ; b) les difficultés des
entreprises face à la création d'emplois ; c) les facteurs sub-jectifs concernant le travail et l'emploi. Les dernières statistiques officielles roumaines sur l'emploi et sur le travail développent un concept avec des fortes connotations économiques et sociales : il s'agit de la "population découragée" ou
du découragement des personnes inactives disponibles qui
ont déclaré dans l'enquête AMISO de l'Institut National de la
Statistique et des Études Économiques (février 2001)
qu'elles cherchaient du travail durant les quatre semaines
avant l'enquête et, généralement, ont perdu tout espoir d'en
trouver. Leur démotivation est plus complexe. Ainsi :
- selon l'"opinion générale", elles pensaient qu'il n'y avait
plus d'"emplois inoccupés" et, en tout cas, elles ne savaient
pas où en trouver (23% des réponses) ;
- selon des expériences récentes, elles pensaient ne pas
avoir une compétence suffisante pour les éventuels emplois
inoccupés (26%) ;
- elles ont déclaré avoir cherché du travail sans en trouver
d'autant que leur âge élevé constitue un facteur supplémentaire de découragement (67%).
Selon ces mêmes statistiques, à la fin du siècle, la Roumanie comptait 276 000 personnes découragées à cause de
leurs statuts socioprofessionnels ; nombre en augmentation
(+7,3%) par rapport à l'année précédente. La structure de la
population (in)active découragée est aussi intéressante : 57%
des personnes découragées sont des femmes ; 30% des
mêmes personnes sont des jeunes (entre 15-24 ans) ; 68% de
cette population découragée sont de milieu urbain.
La deuxième catégorie présente dans ces statistiques avec
des connotations sociales graves concernant la sphère du
travail, et particulièrement la situation de la force de travail,
est celle de la population sous-employée. Il s'agit de personnes qui ont un emploi mais qui travaillent, indépendamment de leur volonté, occasionnellement, donc moins que la
durée habituelle (légale) du travail et qui, normalement,
souhaitent travailler et occuper aussi un autre emploi. Il est à
noter que ce phénomène a pris une grande ampleur en l'an
2000 (20% de plus environ par rapport à 1999).
Selon les statistiques officielles, le phénomène du sous-emploi de la force de travail concerne plus particulièrement :
71% des hommes (à cause de la nature des emplois occupés
par ceux-ci) ; 69% des personnes d'origine rurale (les particularités des emplois de type rural) ; 67% de la population
sous-employée est constituée par des personnes agées de 21
à 49 ans (qui, comme on le sait, est la population la plus
productrice et, même, la plus créatrice). La distribution des
57 700 personnes sous-employées par sexe et par âge est
présentée sous la forme suivante.
Personnes sous-employées par tranche d'âge et par sexe
(milliers)
Personnes sous-employées par tranche d'âge et par sexe
(milliers) 15-24 ans 25-34 ans 35-49 ans 50 ans et
plus
Hommes 10,3 16,4 12,1 2,3
Femmes 4,1 5,8 5,1 1,6
En Roumanie, on compte actuellement environ un million de chômeurs, dont 25% n'ont plus aucune aide financière de la part de l'État et leur chance de trouver du travail
est fortement diminuée par l'apparition d'un autre phénomène caractéristique : l'emploi secondaire. Paradoxalement, ceux qui n'ont pas d'emploi ont abandonné la lutte, et,
découragés, ils ne cherchent plus du travail. A l'inverse,
d'autres – il s'agit de plus de 500 000 personnes – qui ont un
emploi, cherchent des emplois supplémentaires pour compléter leurs revenus et pour améliorer leur niveau de vie. En
2000,525 000 personnes avaient un emploi secondaire, pour
la plupart (91%) dans le secteur primaire (agriculture, élevage, viticulture, etc.). On peut parler dans ce cas d'une sorte
de "week-end agricole", phénomène de plus en plus répandu
en Roumanie et qui s'explique, principalement, par deux
facteurs :
- l'existence d'une propriété privée agricole (récupérée
après 1991) dont les propriétaires résident en ville ;
- la nécessité d'accéder à d'autres sources de revenu
pour la population urbaine.
On assiste ainsi à une vraie migration en fin de semaine,
de l'urbain vers le rural, non pour des séjours touristiques de
2-3 jours, mais pour réaliser des travaux agricoles soit individuellement, soit au sein de la famille d'origine restée à la
campagne, soit – vieille tradition – en association avec les
voisins (ces derniers prenant soin de la maison des propriétaires en leur absence). D'un point de vue démographique, il
s'agit surtout d'une population adulte et relativement jeune
(25-49 ans) qui recherche un travail secondaire (environ
80% des 525 000 personnes) et qui, objectivement, a la
capacité de pratiquer et d'utiliser cette solution. Le "weekend agricole" est favorisé, bien sûr, par l'existence, dans la
famille concernée, d'une voiture et, dans ce contexte économique, par la précarité de l'emploi dans les villes.
Les statistiques récentes montrent ainsi que la population
inactive représente 46,5% de la population totale du pays.
La structure de cette population inactive est, par elle-même,
en mesure d'ajouter une clarification supplémentaire. Ainsi,
la moitié environ de la population inactive est constituée par
les retraités et par ceux qui, selon la loi, font l'objet d'une
aide sociale ; 25,5% sont des élèves et des étudiants, dont
75% sont d'origine urbaine ; les chômeurs déclarés, les personnes découragées (chômeurs de longue durée) et certains
chômeurs pratiquant le travail au noir (qui refusent les
emplois qu'on leur offre) représentent 24,5% de la population inactive.
La "sphère du travail" et la situation des emplois se trouvent, objectivement, fortement corrélées avec la situation
économique générale du pays et, surtout, avec les résultats
des activités des entreprises. L'état des entreprises à la fin du
XXème siècle en Roumanie était très mauvais. A partir
d'une enquête réalisée auprès des patrons roumains en janvier 2001, nous pouvons présenter la hiérarchie suivante des
difficultés qu'ils disent rencontrer : fiscalité exagérée (18%
des réponses), mauvaise situation financière (11%), inflation
(9%), cadre juridique instable (7%), faible pouvoir d'achat
(7%), coût élevé du crédit (6%). A ces difficultés s'ajoutent
d'autres, moins significatives, mais qui ne doivent pas être
négligées dans une économie en transition : par exemple,
concurrence déloyale, force de travail sous-qualifiée, manque d'information, instabilité générale de l'économie, manque de liquidités, partenaires fraudeurs, coût des matières
premières, etc.
D'un autre côté, les emplois hautement qualifiés offerts
dans l'économie ne sont généralement pas pourvus. Les
diplômés, surtout les jeunes, refusent de les accepter jugeant
les salaires faibles. Ils préfèrent alors émigrer en Occident.
Les Etats-Unis, le Canada et même l'Australie ou l'Europe
occidentale (France, Allemagne, Italie) sont les pays de
destination des jeunes diplômés de l'université. Le manque
de statistiques officielles ne nous permet pas d'évaluer ce
phénomène avec exactitude, mais certaines sources dans les
pays d'accueil estiment à 35 000 les immigrés roumains
récents à Detroit et entre 70 000 et 100 000 à Toronto. Il y a
quelques millions dans toute l'Amérique du Nord. Le prêtre
orthodoxe roumain de la ville de Windsor (Canada) constate
que, rien que durant les deux dernières années, plus de 4 000
Roumains avec une formation universitaire sont installés au
Canada. Ils se sont ajoutés aux autres immigrés roumains
emportés par la première vague d'émigration qui a suivi la
première guerre mondiale, puis par la deuxième vague qui a
suivi la deuxième guerre mondiale. Le Consul général de
Roumanie à Toronto considère que la troisième vague des
immigrés roumains au Canada (mais aussi dans l'ensemble
des pays de l'Amérique du Nord) – c'est-à-dire la vague des
années 1990 – est la plus significative pour, plus spécialement, la communauté universitaire. Ce phénomène provoque
et a déjà provoqué d'importantes pertes de compétences pour
la Roumanie en général et pour les entreprises roumaines en
particulier.
L'exode des jeunes universitaires affecte particulièrement les facultés d'informatique et de productique, de
mathématiques, de médecine, etc. Avant la fin de leurs études certains étudiants en informatique industrielle sont intégrés à temps partiel (ou même en plein-temps) dans les
entreprises du secteur des technologies de l'information, par
exemple dans les filiales de Microsoft. Après quelques
temps, les meilleurs gagnent le visa pour émigrer aux Etats-Unis et pour travailler au siège de la firme à Seattle ou dans
d'autres centres technologiques américains. Pour freiner
l'exode et pour garder une partie au moins de cette catégorie
professionnelle dans le pays, l'Université Technique de Bucarest a réalisé un projet concernant la mise en place d'un
parc technologique pour le développement sur place de
l'informatique et des nouvelles technologies de l'information
et pour le renforcement de la coopération des universitaires
avec les grandes firmes du secteur. La cible est l'élaboration
de logiciels destinés aux entreprises spécialisées et vendus
sur le marché international.
Dans ce contexte on peut souligner que la société roumaine, traversée par maintes difficultés, offre certains avantages aux investisseurs étrangers. Parmi ces avantages les
plus importants sont les suivants : a) une force de travail
assez qualifiée (disponible à la suite de la réforme et de la
restructuration) ; b) des bas salaires comparés aux salaires
occidentaux ; c) un marché local intéressant, presque sans
barrières, fort de 23 millions d'habitants ; d) un tissu industriel qui ne concurrence pas ceux des pays industriels (voir
Capital du 9 mars 1998). Les secteurs qui peuvent être attractifs pour les investisseurs (par leur potentiel de développement) sont les télécommunications (en croissance de
9%/an) ; le secteur tertiaire, les services sociaux en général
(secteur peu développé, mais en croissance de 8,8%) ; le
tourisme (surtout dans les zones montagneuses, le delta du
Danube, le Littoral, 8,7%) ; l'agriculture (horticulture, viticulture, élevage… avec 7,7%).
Malgré les difficultés, les principaux pays occidentaux
ont déjà réalisé des investissements significatifs en Roumanie. Selon, le montant du capital investi (création de filiale
ou rachat d'une entreprise privatisée) les plus grands pays
investisseurs sont : la France (grandes privatisations, par
exemple les banques de développement-Société Générale,
Renault-Dacia, etc.), l'Allemagne, la Corée du Sud, les Pays-Bas, les Etats-Unis, l'Italie. Une enquête réalisée par l'agence de consultants KPMS auprès de 260 entreprises à capital
étranger, montre que les principales difficultés qu'elles rencontrent en Roumanie sont : la bureaucratie et l'incompétence des fonctionnaires ; l'infrastructure (son état ne correspond pas aux besoins des grandes entreprises) ; la corruption à tous les niveaux de la société.
Malgré ces difficultés, plus de 70% des hommes d'affaires étrangers questionnés dans une enquête considèrent tout
de même attractif le milieu de travail en Roumanie.
Les facteurs subjectifs conditionnent fortement le fonctionnement de l'économie et l'évolution de la société en
général. Ne dit-on pas que "les faits irréels présentés comme
réels deviennent réels par leurs conséquences". C'est un
théorème vrai parce que l'expérience et la pratique sociale le
confirment. Les mentalités de type communiste inoculées
pendant des décennies dans le comportement ou dans l'esprit
des gens ont aujourd'hui de très importants effets concrets. Il
y a des personnes qui attendent toujours des ordres (comme
sous le parti unique), qui ne prennent pas l'initiative, qui
n'ont pas le courage d'entreprendre et, enfin, qui croient que
l'autre ou les autres sont toujours responsables de leur statut
social actuel, de leur marginalité ou de leur vulnérabilité
socio-économique.
La transition actuelle en Roumanie ou ailleurs à l'Est doit
concerner aussi la formation de l'individu à l'esprit d'initiative, d'entreprise et de responsabilité. Les résultats d'une
enquête (23/02/1999) sont significatifs à ce sujet : seulement
7,7% des personnes interrogées considèrent que le faible intérêt pour le travail constitue l'origine de la précarité de leur
vie ; le grand responsable étant l'économie (mais l'économie
peut-elle être efficace si les gens ne travaillent pas assez ?).
L'opinion publique est paradoxalement, consciente de la
nécessité à changer l'attitude envers le travail. A la question
sur les changements nécessaires pour l'amélioration de la
situation économique du pays les réponses suivantes ont été
enregistrées : il faut changer les mentalités des individus
(38%) ; il nous faut un autre gouvernement au pouvoir
(27%) ; d'autres élections et donc un autre Parlement (11%) ;
le pays a besoin d'autres partis politiques (9,5%) ; il faut
améliorer l'image extérieure du pays (5%).
La nécessité de changer les mentalités et de renforcer la
responsabilité individuelle pour améliorer le statut social de
chacun et la situation générale de l'économie est mise en
évidence par les réponses à la question : "Quelle est l'origine
des difficultés actuelles de la Roumanie ?" : les fautes des
gouvernements après 1989 (62%) ; l'héritage communiste
(20%) ; la mentalité de la population (5%) ; les autres, c'est-à-dire les étrangers (4,5%).
L'attitude face au travail est positivement corrélée avec
l'attitude envers ceux qui ont réussi dans les affaires et qui
sont devenus riches. A la question : "Quelle est l'origine des
réussites et des richesses de centaines d'hommes d'affaires ?"
Les réponses sont structurées de la façon suivante : la corruption et le vol (surtout de biens publics) (39%) ; le courage
et l'initiative personnelle (37%) ; l'influence politique de
haut niveau (15%) ; le travail (6%) ; l'épargne (1%).
On constate que l'opinion publique attribue la deuxième
place à l'esprit d'entreprise, au travail personnel et à l'initiative dans les affaires derrière la corruption et les autres
facteurs "louches" (54% des sujets). Le manque d'esprit
d'entreprise est mis en évidence clairement dans les réponses
à la question "Que pensez-vous faire avec une somme importante d'argent ?" : achat de biens de valeur (bijoux, propriété foncière, etc.) (37%) ; ouverture d'un compte en banque (34%) ; achat des devises (dépôt en monnaie forte)
(24%) ; dépôt dans un fond d'investissement (3,6%) ; achat
d'actions en Bourse (1,6%). Toutes les préférences sont
hypothétiques, rien n'est orienté vers une action ou vers une
implication personnelle : achat d'une valeur immobilière
sans aucun risque (mais qui ne risque rien ne gagne rien :
(61%) ou mettre l'argent en lieu sûr et avec des petits intérêts
(39%). C'est une mentalité tout à fait non productive.
L'image du travail lui-même est assez intéressante pour
évaluer les attentes des gens et les conditions générales du
travail dans une société ex-communiste qui a négligé surtout
ces aspects de la vie humaine. L'opinion publique pense que
le travail en Roumanie est mal payé (ce qui est vrai !) (91%
des sujets) ; très difficile à trouver (87%) ; le lieu du travail
est mal organisé (organiquement) (77%) ; difficile et dur
(76%) ; de mauvaise qualité (67%) ; sale et vétuste (65%).
Nous pouvons formuler l'hypothèse suivante : ces réponses s'expliquent par le retard technologique, au moins de certaines entreprises et surtout par l'incompétence des managers. Enfin, les réponses des jeunes concernant leur travail
dans l'avenir nous offrent la possibilité de redevenir optimiste et d'élaborer une prospective positive. A la question
"Où préférez-vous travailler après la fin de vos études
universitaires ?", les étudiants ont répondu de la façon
suivante : dans une entreprise privée étrangère (44,6%) ;
créer ma propre affaire (entreprise) (22%) ; dans une firme
privée roumaine (13%) ; dans une entreprise d'Etat (11,5%) ;
exercer une profession libérale (6%) ; sans opinion (3%).
La Roumanie présente l'image d'un espace social en crise,
mais ayant d'immenses ressources de développement : son
agriculture pourrait nourrir une population trois fois plus
nombreuse, des millions d'emplois sont dans un état latent
(surtout dans le tertiaire, le tourisme), la force de travail est
suffisamment qualifiée et son marché est en général ouvert.
L'amélioration du climat des affaires et l'assainissement de
l'organisation économique et politique sont les conditions de
l'amélioration de l'utilisation de la force de travail dans une
société en transition.