Innovations
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
244 pages

p. 47 à 72
doi: 10.3917/inno.015.0047

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no 15 2002/1

2002 INNOVATIONS

Contre le chômage et l'exclusion, le dynamisme de la petite économie

David Vallat Centre Auguste et Léon Walras Lyon
Le phénomène persistant de l'exclusion sociale qui résiste à la reprise économique tend à questionner la capacité de notre société à intégrer les individus par le travail. Si la pauvreté signale un manque, l'exclusion témoigne d'une inaptitude. Quel lien peut-on faire entre pauvreté et exclusion et quelle place le chômage tient-il dans l'apparition de ces phénomènes ? Le phénomène exclusion renvoie de manière quasi-exclusive à une conception de l'intégration sociale basée sur la solidarité (le lien social), propre au système socio-politique français. Cet héritage durkheimien conduit à penser l'intégration comme relevant de l'action étatique. Une connaissance fine des processus d'exclusion devrait permettre de relayer l'action publique au niveau micro-local en s'appuyant sur l'initiative individuelle. Pour ce faire il convient d'adopter une petite échelle d'analyse consistant à tenir compte des spécificités des populations étudiées et notamment de leur capacité à s'organiser pour devenir acteur de leur propre intégration. Dans cette optique le secteur informel peut être perçu comme un marche-pieds vers l'échange marchand standard et donc vers le travail Social exclusion still present despite economic growth questions the society capability to help people find a job. What is the link between unemployment, poverty and social exclusion? The socio-political French system is based on state solidarity. This Durkheim's legacy leads to public action. With a real knowledge of the exclusion process it would be possible to start micro-local actions. What is the starting point to help people conduct their own integrating process? The informal sector would be a first step toward a real work and an economic life.
Si la notion d'exclusion fait consensus c'est autour de son caractère polysémique : "elle est saturée de sens, de non-sens, et de contresens ; finalement, on arrive à lui faire dire à peu près n'importe quoi, y compris le dépit de celui qui ne peut obtenir tout ce à quoi il prétend" [1]. Pourtant l'exclusion apparaît, en France, comme un phénomène de société, au point que les pouvoirs publics la considèrent comme un objectif majeur d'action politique. Le projet de loi de cohésion sociale du gouvernement d'Alain Juppé s'est métamorphosé, à la suite du changement de majorité, en loi du 29 juillet 1998 (gouvernement de Lionel Jospin) dite loi contre les exclusions sociales. Au-delà des étiquettes politiques la préoccupation de lutte contre l'exclusion est affichée comme centrale. Ceci questionne notre conception du travail en tant que moyen d'intégration.
Le travail, valeur centrale des sociétés industrialisées, se réalise dans le salariat. Le travail tel qu'on l'entend, en Occident, correspond à un ordre social hérité de la pensée libérale. La division du travail entre les individus s'impose dans la pensée économique libérale depuis Adam Smith [2] comme principal facteur de cohésion sociale. Un individu ne pouvant produire tout ce dont il a besoin, il doit entretenir des relations avec d'autres personnes pour obtenir ce qui lui fait défaut. Chacun à intérêt à se spécialiser dans le "créneau" où il est relativement le plus compétent afin de produire avec une rentabilité maximale et ainsi échanger sa production. Cette spécialisation induit une coopération entre les individus qui ne peuvent se suffire à eux-mêmes. Chacun trouve ainsi sa place dans la société économique et les liens sociaux sont d'abord des liens d'échanges commerciaux. Tout "travailleur" est un individu au sens étymologique du terme c'est-à-dire une partie indivisible d'un tout étant donné que chacun participe au bien-être général en proposant une production utile aux autres individus (ce qui est produit doit être utile sinon il n'y a pas échange). L'interdépendance entre les individus est totale et fait office de lien social.
Que se passerait-il si malgré une forte intention de travailler les "travailleurs" potentiels ne parvenaient pas à trouver du travail ? Hannah Arendt a envisagé cette perspective : "Ce que nous avons devant nous, c'est la perspective d'une société de travailleurs sans travail, c'est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire" [3]. Cette situation correspond nous semble-t-il au phénomène de précarisation généralisée que nous constatons aujourd'hui et qui est communément appelé exclusion. Une caractéristique majeure des exclus actuels, par opposition à la pauvreté telle qu'elle était perçue antérieurement, est d'être des surnuméraires [4], de ne pas avoir de place dans la société.
 
LES CONTOURS D'UNE NOTION VAGUE : L'EXCLUSION CONSEQUENCE DE LA PRECARISATION DE L'EMPLOI
 
 
Si la pauvreté signale un manque, l'exclusion témoigne d'une inaptitude. Quel lien peut-on faire entre pauvreté et exclusion et quelle place le chômage tient-il dans l'apparition de ces phénomènes ?
La définition d'un seuil pour mesurer la notion de pauvreté résulte d'une convention. En effet, plusieurs mesures de la pauvreté peuvent être proposées [5] :

Tableau 1.
Comparaison des approches de la pauvreté [6] [7]
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Tableau 1. Comparaison des approches de la pauvreté1 Pauvreté Pauvreté des Pauvreté Pauvreté "monétai- conditions "légale" subjective re" d'existence2 Ca Insuffisance Manque de bien Etre titulaire d'un Opinion racté de revenu être matériel et minimum social individuelle risti social par rapport que à la majorité Mesu Définition Définition d'un Additionner les Réponse directe re d'un seuil "panier" de biens titulaires des huit des ménages de pauvreté et services de minima sociaux comme référence. indicateur Exem L'INSEE Le CREDOC Minimum vieil- "Quel est le ple fixe, en estime, en 1988, lesse, minimum revenu minigénéral, le lors des travaux invalidité, alloca- mum dont doit seuil à 50% sur le RMI que le tion aux adultes disposer un du revenu poste "prêt mobi- handicapés, allo- ménage comme médian lier, linge, élec- cation de parent le vôtre pour troménager" cor- isolé, allocation vivre ?" respond à 100 d'assurance veufrancs par mois vage, allocation et que celui d'insertion, allo"sport, téléphone, cation de solidatabac" corres- rité spécifique, pond à 50 francs Revenu Minimum d'Insertion Fiabi Le nombre Le nombre de Le nombre de Chaque catélité de pauvres pauvres évolue pauvres évolue gorie de revenu évolue en en fonction du en fonction de la se trouve plus fonction du seuil création ou de la pauvre que la seuil disparition d'un catégorie minimum social supérieure Inté Facilité des Enrichissement Chiffre facile à Introduit la rêts comparai- de la notion de obtenir. Souligne notion de sons histori- pauvreté, qui l'implication de pauvreté ques et n'est plus l'Etat dans la relative internatio- seulement un lutte contre la nales manque d'argent pauvreté Incon Quel revenu Quels sont les Difficulté de Risque de vé retenir ? Et biens de référen- comparaison surestimation nients celui en ce ? Les experts dans le temps et du taux de nature ? Au- projetent leur l'espace pauvreté cune indica- échelle de valeur. tion sur le La norme des degré d'inté- conditions d'exisgration des tence évolue personnes dans le temps et dans le sys- l'espace, ce qui tème social rend difficiles les n'est donné comparaisons

Selon que l'on adopte tel ou tel mode de calcul le nombre de la population considérée comme pauvre évolue [8]. Avec le seuil de pauvreté de l'INSEE pour 1994 [9] (arrêté à 3 800 francs par mois pour une personne seule, 5 650 francs pour un couple [10] ), on totalise en France une population pauvre de 2,4 millions de ménages (10,4% de la population), ce qui représente 5,5 millions de personnes (dont 1,1 million d'enfants de moins de 14 ans) [11].
Quelle est la cause de cette pauvreté et quelles en sont les conséquences ? La mesure du chômage est, elle aussi, fortement dépendante des définitions retenues [12]. En tendance générale, le chômage ne cesse de croître en Europe, et en France notamment depuis le milieu des années 1970. Même si le chômage est en recul près de trois millions de personnes sont inscrites à l'Agence nationale pour l'emploi actuellement contre approximativement 300 000 en 1970. Il est possible d'ores et déjà d'établir un lien entre chômage et pauvreté.

Tableau 2.
Evolution de la pauvreté de 1984 à 1946 [13] [14]
IMGIMGTableau 2. Evolution de la pauvreté ...IMGIMF
Tableau 2. Evolution de la pauvreté de 1984 à 1946 Proportion de ménages Nombre de ménages pauvres pauvres (en % du nombre total de ménages) en 1984 en 1994 en milliers en milliers évolution (1984) (1994) 84 et 94 Personnes de référence7 active - Chômeurs 32,4 39,1 255 519 + 103 % - Salariés 3,1 4,7 341 530 + 55 % - Indépendants 19,8 12,1 294 203 - 31 % Personnes de ré férence inactive - Retraités 14 7,2 789 522 - 34 % - Etudiants et 34,8 40,9 422 634 + 50 % autres inactifs Ensemble 10,3 10,4 2 100 2 408 + 15 %

A la lecture de ce tableau on constate un lien direct entre chômage et pauvreté : le nombre de personnes au chômage considérées comme pauvres a augmenté de 103% entre 1974 et 1984. La proportion de chômeurs pauvres a gagné près de sept points pour atteindre environ 39% des ménages en 1994. En 1996, seulement 56% des demandeurs d'emplois sont indemnisés. Parmi ceux-ci, environ 36% touchent une indemnisation inférieure à 3 000 francs (pour 22% touchant 5 000 francs et plus) [15]. Quand il dure, le chômage accentue le phénomène de paupérisation. Or le nombre de personnes touchées par le chômage de longue durée [16] a tendance à s'accroître pour concerner 1,3 million de personnes à la fin de 1997, contre seulement 60 000 en 1974. La proportion de chômeurs de longue durée est passée de 16,7% des chômeurs en 1975 à 33,7% en 1996.
Mais le chômage n'est pas le seul facteur en cause en matière de pauvreté, la précarisation du travail joue également un rôle prédominant. Si être salarié de plein droit [17] éloigne la menace de la pauvreté, il existe une nébuleuse de situations entre salariat et chômage. Cette nébuleuse regroupe les personnes travaillant à temps réduit sans l'avoir choisi, les personnes sans-emploi suivant des stages de formation professionnelle, les emplois subventionnés dans le secteur non marchand (ce qui correspond au traitement social du chômage : contrat emploi solidarité, contrat initiative emploi, etc.), les emplois intérimaires. Or l'emploi précaire "ouvre l'année suivante, à chance à peu près égale sur trois états : l'emploi stable, l'emploi précaire et le chômage" [18] ; entre 1996 et 1997,27% des emplois précaires ont trouvé un emploi stable, 39% n'ont pas changé de situation et 28% se sont retrouvés au chômage. N'a-t-on pas ici les prémisses si ce n'est d'une société duale au moins d'une "société en sablier" [19]. C'est en tous cas, ce que laisse penser la précarisation de l'emploi :
"6,7 millions d'adultes en âge de travailler, dont 467 000 en retrait anticipé d'activité, subissent les conséquences de la dégradation de la situation de l'emploi. Et ce chiffre qui est sans doute sous-estimé, du fait des incertitudes sur la précarité subie, ne tient pas compte de l'environnement familial immédiat évidemment directement concerné par la situation des autres membres du ménage" [20].
Le lien de causalité entre chômage et pauvreté peut être fait, en France tout au moins. La conjonction de ces phénomènes mène à l'exclusion. Le chômage n'est pas la seule cause de l'exclusion, mais en est certainement un facteur déterminant. Chômage et précarisation du travail remettent en question le mode d'intégration par le travail propre à la société salariale telle qu'elle s'est développée depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. La société salariale implique deux formes particulières d'intégration. La première s'effectue par le travail qui offre une identité et conditionne l'appartenance à un groupe, ce qui, en définitive, revient à établir une norme. S'éloigner de la norme revient à se marginaliser vis-à-vis du groupe. Il est cependant possible d'imaginer que les personnes en marge du groupe dominant constituent des sous-groupes qui soient autant de microespaces d'intégration [21].
Outre l'intégration par le travail, la société salariale connaît une autre forme d'intégration. Il s'agit de la prise en compte, par le biais de la protection sociale, de ceux qui se situent justement en dehors des limites protectrices du travail. Si le travail constitue la norme, le rôle de la protection sociale est d'empêcher la marginalisation de ceux qui ne sont pas adaptés à cette norme, les anormaux [22]. Dès lors il convient simplement de définir des catégories regroupant les inadaptations : personnes âgées, handicapés, personnes ayant subi un accident du travail, chômeurs, etc. L'intégration de ces populations est double, monétaire d'une part et identitaire de l'autre. L'allocation reçue est la validation d'une reconnaissance sociale. L'identité de ces sous-groupes est définie en référence à la norme du travail. La question qui se pose actuellement est la multiplication de sous-groupes et la croissance de leurs effectifs. D'une part, pour qu'une norme perdure il est souhaitable qu'elle concerne une majorité de la population. D'autre part, le financement de la protection sociale, basé sur un principe de cotisation, est menacé d'un stricte point de vue comptable. Non seulement un accroissement de la proportion des personnes sans travail menace l'équilibre du système [23]. De plus, les cotisations sont proportionnelles au revenu, qui dépend d'un travail... [24]
Non contente d'être menacée, la fonction intégratrice de la protection sociale a été élaborée au détriment d'autres formes de solidarité. La protection sociale prise en charge par l'Etat est une configuration spécifique de pratiques qui ne se retrouvent pas, loin de là, dans toutes les collectivités humaines [25]. En effet des règles d'entraide différentes ont pu être observées dans d'autres sociétés : solidarité villageoise, familiale, etc. — on pourrait parler ici de socialité primaire [26]. Dans ce type de société la précarité de l'existence fait partie de la condition de tous et ne rompt pas l'appartenance communautaire. On pourrait ainsi parler par abus de langage de "communauté-providence". Cette dernière a fortement été remise en question par la mise en place de l'Etat providence. La solidarité instituée met en rapport la personne ("l'ayantdroit") et une abstraction, l'Etat providence.
"L'intervention de l'Etat permet aux individus de conjurer les risques d'anomie qui [...] sont inscrits dans le développement des sociétés industrielles. Mais pour ce faire, ils ont pour interlocuteur principal, et à la limite unique, l'Etat et ses appareils. La vulnérabilité conjurée de l'individu se trouve ainsi reconduite sur un autre plan" [27].
Si le chômage peut induire la pauvreté, l'exclusion se nourrit des deux phénomènes : le chômage remet en cause la socialisation par le travail ; la pauvreté est un facteur d'isolement.
"La participation à la vie sociale sur un mode égalitaire requiert davantage de ressources. Les ressources dont il s'agit sont les moyens financiers permettant aussi bien certaines consommations jugées socialement nécessaires que l'accès à certains lieux, à certaines informations" [28].
Bien entendu la causalité chômage-exclusion n'est pas univoque. Il existe des facteurs qui prédisposent au chômage et qui, de ce fait, peuvent être considérés comme des causes potentielles d'exclusion. Le rapport du Conseil économique et social identifie plusieurs facteurs explicatifs de situations de précarité : outre la pauvreté, on trouve le niveau scolaire, la structure familiale, la santé, la densité des réseaux sociaux, etc [29]. Une caractéristique des personnes en situation d'exclusion est qu'elles cumulent, fréquemment, plusieurs précarités. Nous trouvons une illustration de ce phénomène dans la figureta4 ci-après.
Figure 1.
Le cumul des précarités [30]
IMGIMGLe cumul des précarités
         	[30]IMGIMF
En définitive, la définition de l'exclusion que, dans un premier temps, nous pouvons retenir correspond à la conjonction des phénomènes de chômage et de pauvreté, ce qui ne prend en compte que deux indicateurs parmi d'autres. Ces indicateurs font, selon nous, office de plus petit dénominateur commun du phénomène exclusion. Leur choix se justifie car ils correspondent à des situations qui s'inscrivent dans une histoire commune, celle du salariat en France, ce qui apporte des éléments généraux de compréhension sur l'origine des situations d'exclusion. Ainsi, sans entrer dans le détail des parcours individuels, l'analyse de ces situations d'exclusion, au regard du phénomène chômage, implique des pistes de réflexion sur l'accès à l'emploi. Néanmoins, même après une définition restrictive du phénomène, l'usage de la notion d'exclusion n'est pas neutre. Il convient de discuter les représentations attachées à son utilisation.
 
UNE APPROCHE DE LA PAUVRETÉ EN TERME DE LIEN SOCIAL : UNE SPÉCIFICITÉ FRANÇAISE
 
 
La polysémie du terme "exclusion", qui participe à un aspect du mythe — le fait de déformer la réalité en la rendant inintelligible [31] — ne facilite pas l'analyse du phénomène. Dans son étude des Mythologies, Roland Barthes a élaboré un moyen de contourner la déformation mythique : "A vrai dire, la meilleure arme contre le mythe, c'est peut-être de le mythifier à son tour, c'est de produire un mythe artificiel. [...] Il suffira pour cela d'en faire lui-même le point de départ d'une troisième chaîne sémiologique, de poser sa signification comme premier terme d'un second mythe" [32].
Nous nous proposons de réaliser cette opération en substituant une analyse en terme de lien social à celle sur l'exclusion. Comme il se doit le mythe exclusion, à travers sa signification, devient le point de départ d'un autre mythe celui du lien social.
Le mythe est une chaîne sémiologique de deuxième niveau puisqu'elle repose sur le langage. Le mythe est une sorte de "méta-langage" [33] qui s'élabore à partir de la langue. Celle-ci est reléguée au rang de support ("langage-objet" [34] ). L'image ou la langue transformées par le mythe deviennent un langage-objet porteur uniquement d'une fonction signifiante. La signification du mythe est fondée sur un signifiant et un signifié qui sont eux-mêmes de deuxième niveau (Roland Barthes les dénomme respectivement, forme et concept) [35].

Tableau 3.
Mythe et langage
IMGIMGTableau 3. Mythe et langage 
Niveaux...IMGIMF
Tableau 3. Mythe et langage Niveaux de compréhension Langue Mythe A signifiant - B signifié - C = A+B signe - A' = C+C+C+C... sens forme B' concept C' = A'+B' signification

Comprise par rapport au mythe du lien social, l'exclusion n'apparaît plus comme un phénomène homogène, faisant masse des exclus. En définitive "être exclu n'est pas une identité, mais le résultat d'un processus" [36]. De ce fait, prendre en considération l'exclusion c'est s'attacher à observer des trajectoires de vie individuelles afin d'identifier les racines du phénomène [37].
Bien évidemment, il ne faut pas se concentrer sur une analyse du lien social au point d'oublier de prendre en considération les effets structurels du phénomène (notamment l'aspect stigmatisant que représente le terme "exclusion"), ni le contexte socio-économique général (extension du chômage). Pourtant comprendre l'exclusion comme un processus permet de raisonner à rebours, sur comment inverser le processus.
Il ne s'agit pas ici de remettre en question les politiques globales de lutte contre la pauvreté, mais de montrer qu'elles peuvent être enrichies des pratiques de certaines personnes dites "exclues" qui vont tenter de pallier elles-mêmes leurs difficultés par diverses initiatives [38]. La supériorité du mythe du lien social sur celui de l'exclusion ne tient pas tant à ce que l'objet d'analyse soit moins confus, qu'à proposer une approche à visée opératoire. Il ne s'agit plus de dénombrer [39] des "stocks" d'exclus mais de raisonner à partir d'expériences concrètes où le processus d'exclusion a été inversé [40].
Ramener le problème de l'exclusion sociale à un questionnement sur le lien social n'est pas la seule façon de concevoir le phénomène [41]. Il faut se souvenir que la manière de poser le problème conditionne les réponses possibles. Ainsi Hilary Silver identifie trois paradigmes de l'exclusion sociale ou plus précisément de l'intégration sociale, celui de la solidarité, celui de la spécialisation et celui du monopole. Il faut noter que le phénomène que nous connaissons sous le terme d'exclusion [42] renvoie de manière quasi-exclusive à une conception de l'intégration sociale basée sur la solidarité (le lien social), propre au système socio-politique français, même si les réflexions amorcées en France ont pu s'étendre [43]. Dans le premier paradigme l'exclusion traduit une coupure entre l'individu et la société [44]. Dans le second, fondé sur le libéralisme, la variété de statuts entre les individus est la sanction du marché pour des différences d'efficience. Sur les marchés ne s'échangent que des biens répondant aux deux conditions suivantes : être rare et utile. Le chômage sanctionne le non-respect de l'une de ces conditions. Le troisième paradigme, enfin, repose sur l'idée selon laquelle, la non-intégration est le fruit de l'existence de monopoles exercés par certains groupes sociaux. Des barrières de classe s'instaurent entre les groupes et entravent le passage des membres de la classe dominée vers la classe dominante. Notons que dans ce dernier cas et dans le précédent, la notion d'exclusion avancée par l'auteur ne correspond pas à celle en vigueur en France, tout simplement car le "tout social" (la société) n'est pas le référent à l'aune duquel se juge le degré d'exclusion. Les trois paradigmes mentionnés précédemment sont résumés dans le tableau ci-dessous.

Tableau 4.
Trois paradigmes de l'exclusion sociale [45]
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Tableau 4. Trois paradigmes de l'exclusion sociale1 Paradigme de la Paradigme de la Paradigme du solidarité spécialisation monopole Référent en La société, le Le marché L'égalité terme "contrat social" d'intégration Facteur Intégration L'échange Les droits du d'intégration culturelle, citoyen assimilation Manifestation Exclusion Discrimination Inégalités de la non-intégration Pères Rousseau, Bentham, Smith Marx, Weber fondateurs Durkheim Idéologie Républicanisme Libéralisme Socialdémocratie

Revenons sur le paradigme de la solidarité puisque étant propre à la société française il nous intéresse au premier chef. Emile Durkheim fonde avec sa thèse de doctorat, De la division du travail social, soutenue en 1893, le concept de lien social tel qu'il est encore compris en France, de nos jours [46]. Dans cette fin de XIXe siècle, qui voit l'essor de l'industrialisation, Emile Durkheim ne peut que constater la justesse de la théorie d'Adam Smith sur la division du travail : "Aujourd'hui ce phénomène s'est généralisé à un point tel qu'il frappe les yeux de tous" [47]. Emile Durkheim pressent que cet état de fait a des répercussions qui ne sont pas uniquement d'un ordre économique [48], mais qui mettent en jeu l'organisation de la société : "quelque jugement qu'on porte sur la division du travail, tout le monde sent bien qu'elle est et qu'elle devient de plus en plus une des bases fondamentales de l'ordre social" [49]. Cette nouvelle organisation de la société fait une injonction forte à tous ses membres : "Mets-toi en état de remplir utilement une fonction déterminée" [50].
Afin d'évaluer l'impact de la division du travail sur le corps social, Emile Durkheim procède par comparaison et oppose deux types de société qui correspondent à deux perceptions de la solidarité. La solidarité mécanique caractérise le lien social en vigueur dans les sociétés traditionnelles. Elle repose sur un principe de similitude. Les hommes sont peu différents les uns des autres, d'une part, car leur place dans le groupe sont équivalentes et d'autre part, car leurs représentations sont identiques : ils adhèrent aux mêmes valeurs. Dans les sociétés gouvernées par le principe de division du travail, la solidarité est dite organique (par référence à la biologie et à la complémentarité des organes). Le principe fondateur est celui de différenciation. C'est cette dernière qui autorise la coopération, puisque les hommes sont dépendants les uns des autres.
"La vie sociale dérive d'une double source, la similitude des consciences et la division du travail social. L'individu est socialisé dans le premier cas, parce que, n'ayant pas d'individualité propre, il se confond, ainsi que ses semblables, au sein d'un même type collectif ; dans le second, parce que, tout en ayant une physionomie et une activité personnelles qui le distinguent des autres, il dépend d'eux dans la mesure même où il s'en distingue, et par conséquent de la société qui résulte de leur union" [51].
Dès lors il s'institue entre l'individu [52] et la société une forte relation d'interdépendance : "Parce que l'individu ne se suffit pas, c'est de la société qu'il reçoit tout ce qui lui est nécessaire, comme c'est pour elle qu'il travaille" [53]. Il n'y a pas aliénation de l'individu par le "contrat social" passé avec la société. Si l'individu est "la partie d'un tout, l'organe d'un organisme" [54], il n'y a pas de différence de nature entre l'homme et la société, cette dernière devant "regarder les membres qui la composent, non plus comme des choses sur lesquelles elle a des droits, mais comme des coopérateurs dont elle ne peut se passer et vis-à-vis desquels elle a des devoirs" [55].
Une fois déterminé le principe de solidarité [56] qui prévaut dans une société Emile Durkheim cherche à identifier de quelles manières les valeurs du groupe peuvent être remises en question, y compris jusqu'à aller vers une perte des valeurs — une anomie. Cette notion caractérise un état où l'individu se situe en dehors du groupe (exclusion). Nous retenons deux facteurs d'anomie qui illustrent notre propos [57]. D'abord, la division du travail peut être tellement poussée que la personne perd de vue la finalité de ses actions et devient prisonnier d'un travail sans âme : "Dans ce cas [...] l'individu, courbé sur sa tâche, s'isole dans son activité spéciale ; il ne sent plus les collaborateurs qui travaillent à côté de lui à la même œuvre que lui, il n'a même plus du tout l'idée de cette œuvre commune" [58].
Deuxièmement, la perte de lien avec la société est consubstantielle à la perte de travail qui peut être due aux "crises industrielles ou commerciales, [aux] faillites qui sont autant de ruptures partielles de la solidarité organique" [59]. La situation française actuelle a ceci de différent avec l'environnement socio-économique analysé par Emile Durkheim, que les ruptures sont de moins en moins partielles car la période de chômage est de plus en plus longue. Ceci étant, l'analyse reste d'actualité à plus d'un siècle d'écart. Etre hors de la division du travail, c'est être privé d'un espace fondamental d'intégration.
Le Revenu minimum d'insertion [60], voté par une loi du 1er décembre 1988 ne vise rien d'autre que réintégrer dans la société les personnes se trouvant à l'écart, notamment par l'absence de travail. En effet, un des principes premiers du RMI est qu'il est "à la fois une somme d'argent résultant d'un droit reconnu, mais aussi une dignité retrouvée avec un travail et une occupation" [61]. Ce dispositif témoigne de la conscience collective qu'une absence durable de travail remet en question le lien entre l'individu et le groupe et par là même affaiblit la société, qui n'est finalement que la somme de tous les liens.
 
UNE PETITE ÉCHELLE D'ANALYSE
 
 
Le recours à une analyse en terme de lien social permet de contourner les imprécisions véhiculées par la problématique de l'exclusion, qui n'en demeure pas moins le point de départ de notre questionnement. Nous laissons de côté une approche statique du phénomène et, dans la lignée d'une approche en terme de lien social, prenons en considération une logique de processus. Comment identifier ces proces sus ? Il paraît peu à-propos d'essayer d'en avoir une vision "moyenne", par une démarche consistant à isoler une population, à la dénombrer et à l'analyser. Pourquoi ? Tout simplement parce qu'une approche dynamique de l'exclusion supposerait de suivre une population sur une longue période de temps afin d'identifier les processus de délitement de liens sociaux. Or il n'existe pas de population de référence, constituée dans le passé, à laquelle la situation présente puisse être comparée. De plus il apparaît que l'exclusion vue comme un processus n'est perceptible qu'à l'échelle de la personne. Ce n'est qu'ainsi qu'il est possible de percevoir les entraves, les blocages qui handicapent l'accès à l'emploi de certaines personnes.
Même si le référent du lien social est la société, il importe d'identifier ce lien dans sa diversité. En effet, s'il est vrai que l'intégration par le travail est un phénomène essentiel, il convient de garder à l'esprit que bon nombre de facteurs vont la faciliter ou l'entraver à des degrés divers. Seule une approche à micro-échelle permet de cerner la diversité de ces facteurs [62].
Un cadre d'analyse pour une approche à micro-échelle peut s'appuyer sur les travaux de Fernand Braudel dans Civilisation matérielle, économie et capitalisme [63]. Dans cet ouvrage, Fernand Braudel entreprend une histoire économique mondiale du XVe au XVIIIe siècle. Ses recherches le mènent rapidement à reconsidérer son approche pour prendre en considération la complexité de l'objet abordé. Ce qu'il doit étudier ce n'est pas une mais des économies. Quelles comparaisons faire entre l'activité de la Compagnie des Indes, les échanges sur les foires régionales et la production de légumes à des fins d'autoconsommation ? L'activité économique concerne des échelles diverses. Généralement nous avons de l'activité économique une idée préconçue :
"Celle que l'on décrit de préférence aux autres c'est l'économie dite de marché, entendez les mécanismes de la production et de l'échange liés aux activités rurales, aux échoppes, aux ateliers, aux boutiques, aux Bourses, aux banques, aux foires et naturellement aux marchés" [64].
Pourtant deux autres niveaux bordent "l'économie de marché" que Fernand Braudel qualifie de "zones d'opacité". Coexistant avec l'économie de marché on trouve une "infraéconomie, cette autre moitié informelle de l'activité économique, celle de l'autosuffisance, du troc des produits et des services dans un rayon très court" [65]. Ces activités sont difficiles à identifier et quantifier car elles interviennent, pour beaucoup, dans la sphère domestique, alors que l'économie de marché se révèle en plein jour. D'autres activités économiques sont également masquées, mais ici afin de "[fausser] l'échange à leur profit" [66]. "Ainsi des groupes d'acteurs privilégiés se sont engagés dans des circuits et des calculs que le commun des hommes ignore" [67]. Ces activités, que Braudel situe à un niveau au-dessus de l'économie de marché, concernent les échanges internationaux : "A cet étage élevé, quelques gros marchands d'Amsterdam, au XVIIIe siècle ou de Gênes, au XVIe siècle, peuvent bousculer, au loin, des secteurs entiers de l'économie européenne voire mondiale" [68]. C'est l'étage du capitalisme.
On peut se demander en quoi une grille de lecture élaborée pour comprendre une période antérieure au XVIIIe siècle peut être toujours d'actualité. Fernand Braudel répond lui-même à cette question : "Ce qui m'a vraiment conforté dans mon point de vue, c'est d'apercevoir assez vite et assez clairement, à travers cette même grille, les articulations des sociétés actuelles" [69]. En quoi la tripartition braudélienne, actualisée et ramenée à une échelle française et non plus mondiale, nous permet d'envisager une approche à microéchelle susceptible d'identifier les processus d'exclusion/d'intégration (ou, autrement dit, de tissage des liens sociaux) ? Notre point de départ de l'analyse du phénomène exclusion est de considérer l'effet fortement intégrateur d'une situation de salariat. Chaque étage de la maison braudélienne induit des formes de solidarités (d'intégration) particulières. Le passage du premier étage, qui est celui de l'intégration par la participation à la division du travail, au rez-de-chaussée (étage de la "vie matérielle"), remet en cause les formes d'intégration dominantes.

Tableau 5.
Formes d'intégration à la maison braudélienne
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Tableau 5. Formes d'intégration à la maison braudélienne Noms Caractéristiques Exemples Formes d'acteurs d'intégrations Deu- "Capita- Monopole/oligo- Entreprises Accès à xième lisme" pole, opacité des transnationa- l'information. étage échanges. les. Pre- "Econo- Concurrence, Petites et Participation à mier mie de transparence des Moyennes la division du étage marché" transactions. Entreprises. travail (socialité secondaire). Rez- "Civili- Economie Ménages. Proximité, de- sation domestique, confiance, chaus maté- économie (socialité sée rielle" informelle, primaire). autoproduction, opacité des échanges, échanges non monétaires, don.

Le premier étage est celui de l'intégration par la participation à la division du travail. Appartenir à cet étage c'est faire partie intégrante de la société tout entière. Pour autant, il ne faut pas négliger le socle sur lequel repose cette appartenance : la "civilisation matérielle". Etre intégré à ce niveau inférieur (à travers l'environnement familial, amical, etc.) facilite l'ascension vers l'étage supérieur. Le rezdechaussée agit comme un régulateur des déséquilibres se manifestant au premier étage :
"dans le sillage de la dépression économique consécutive à la crise de 1973-1974, a commencé à proliférer une forme, moderne celle-là, d'économie hors marché : le troc à peine dissimulé, les services directement échangés, le 'travail au noir' comme on dit, plus les nombreuses formes du travail domestique et du 'bricolage'" [70].
Ce niveau inférieur peut être un tremplin pour atteindre l'étage central. La "petite économie" [71] est un premier palier vers une intégration plus complète, qui peut passer, et c'est là un des axes que nous explorons plus particulièrement dans le présent rapport, par la création d'une très petite entreprise [72].
 
DES ÉCHANGES PERSONNALISÉS
 
 
En se référant à la tripartion braudélienne, nous considérons la petite économie comme occupant l'étage inférieur et une frange de l'étage intermédiaire (voir schéma ci-après). Si l'on se reporte à la forme d'intégration caractérisant chacun de ces étages force est de constater que la zone couverte par la petite économie s'appuie sur une forme d'intégration correspondant majoritairement à la socialité primaire [73]. Les frontières entre étages n'étant pas imperméables nous pouvons faire l'hypothèse que cette forme d'intégration est déterminante dans la frange de l'étage intermédiaire partie prenante de la petite économie.

Tableau 6.
Place de la petite économie dans la maison braudélienne
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Tableau 6. Place de la petite économie dans la maison braudélienne Noms Caractéristiques Exemples Formes d'acteurs d'intégrations Deu- "Capita- Monopole/oligo- Entreprises Accès à xième lisme" pole, opacité des transnationales. l'information. étage échanges. Pre- "Econo- Concurrence, Petites et Participation à la mier mie de transparence des Moyennes division du étage marché" transactions. Entreprises. travail (socialité secondaire). Rez- "Civili- Economie Ménages. Proximité, de- sation domestique, confiance, chaus maté- économie (socialité sée rielle" informelle, primaire). autoproduction, opacité des échanges, échanges non monétaires, don.

Pour vérifier cette hypothèse il convient d'observer les types de relations en vigueur au sein de la petite économie. Ce champ étant très vaste nous nous bornons à le circonscrire à, d'une part, un pan central de la petite économie, l'économie informelle, et d'autre part à des terrains que nous aborderons plus en détail : les systèmes d'échange local et la finance solidaire.
Les publications anglo-saxonnes sur l'économie informelle ne se focalisent pas, en général, sur les relations interpersonnelles mais plutôt sur une vision globale de ce type d'économie. La dimension sociale des échanges n'est pas un point central de l'analyse, quand cette dernière ne donne pas une vision néo-libérale de ce type d'économies. Ainsi Hernando de Soto dans L'autre sentier [74] voit dans le secteur informel une manifestation de la concurrence pure et parfaite proche des canons du libéralisme [75]. Dans cette perspective l'économie informelle se constitue contre les entraves au commerce (et à la liberté) mises en place par l'Etat (réglementation tatillonne, bureaucratie pesante souvent doublée de corruption, rigidité des salaires, etc.) [76]. En réponse à cette vision de l'économie informelle Alejandro Portes, dans une approche synthétique des économies informelles [77] pointe un paradoxe. "The first paradox of the informal economy is that the more it approaches the model of the true market, the more it is dependent on social ties fot its effective functioning" [78].
Ainsi au sein de l'économie informelle, les rapports sociaux forment l'armature sur laquelle s'adossent les échanges économiques. Alejandro Portes souligne le rôle essentiel de la confiance comme ciment social et du groupe comme instance de contrôle. La proximité géographique autant que culturelle favorise les relations de confiance. "Trust in informal exchanges is generated both by shared identities and feelings and by the expectation that fraudulent actions will be penalized by the exclusion of the violator from key social network" [79].
Pourtant les rapports sociaux semblent assez peu étudiés dans la littérature anglo-saxonne sur l'économie informelle. Doit-on les considérer comme allant de soi ou comme plutôt rares, les rapports d'exploitation étant, si ce n'est prédominants, du moins non négligeables ? Vittorio Capecchi oppose au sein de l'économie informelle les rapports d'exploitation aux rapports de complicité [80]. Ces rapports de complicité essentiellement dirigés contre l'Etat, peuvent-ils faire lien ? La prise en considération de la notion de communauté [81] enrichit l'approche de l'économie informelle d'un volet social mais qui semble peu développé en tant que tel. Ainsi la communauté peut apparaître comme fournissant un avantage comparatif à la mise en place d'une économie informelle : elle tient lieu de réseau aisément mobilisable de clients et de fournisseurs [82].
Néanmoins d'autres exemples montrent la communauté comme le support de réseaux de solidarité. Dans leur étude de l'"économie populaire" [83] de Santiago du Chili, Ignacio Larraechea et Marthe Nyssens soulignent le rôle de l'organisation communautaire qui n'est qu'une facette de la dynamique réciprocitaire de l'économie populaire. Plus généralement la solidarité joue un rôle essentiel au sein de l'économie populaire. "Sans la mythifier, il existe une culture populaire où la gratuité, l'affectivité et la communauté ont une place importante" [84]. Cette solidarité donne au travail une autre dimension : "l'obtention de revenus, bien sûr, mais aussi l'insertion sociale, le développement personnel, l'affirmation d'une identité populaire, la recherche de rapports interpersonnels plus humains" [85].
Si l'on s'attache maintenant aux manifestations de la petite économie que l'on peut observer en France, force est de constater que les déterminants économiques dans l'échange ne sont pas exclusifs, loin s'en faut. Dans sa Lecture de travaux relatifs à l'économie informelle [86], Liane Mozère souligne l'importance des rapports interpersonnels au sein de l'économie informelle.
"En effet le travailleur au noir est, plus que tout autre, soumis à l'échange inégal qui caractérise tout échange social. Marcel Mauss a, le premier montré que l'égalité dans l'échange éteignait le contrat social [...]. C'est la dette qui structure le lien social. Cela est vrai dans la société 'officielle', c'est encore plus vrai serait-on tenté de dire, dans la sphère du travail au noir" [87].
Ces rapports reposent pour beaucoup sur la proximité entre les personnes, cette proximité étant souvent le fondement de rapports communautaires. La communauté ethnique vient, par exemple, pallier la précarité des activités informelles en organisant des mécanismes de solidarité entre ses membres [88]. Dans son étude approfondie de La petite entreprise chinoise en France, Thierry Pairault [89], montre comment joue la solidarité communautaire (notamment pour ce qui est de constituer un capital initial de l'entreprise, par le recours aux techniques de tontine) et surtout la solidarité au sein de cette micro-communauté qu'est la famille, qu'il aborde par le biais de l'analyse de l'entreprise familiale. Il explique que cette dernière "est par essence anti-capitaliste car ce qui anime ces petits entrepreneurs ne sera pas un ethos du profit, mais un ethos de la notabilité" [90].
Dans une communauté reposant sur une proximité territoriale, un quartier, des réseaux de solidarité se superposent également aux activités informelles [91]. Les préoccupations d'ordre économique ne priment pas dans les mobiles de l'échange. En définitive "cette économie [de proximité] qui s'inscrit dans une logique qui n'est pas celle du marché, où les relations priment l'échange marchand, se préserve de la concurrence par son réseau d'interconnaissance" [92].
Les systèmes d'échange local sont constitués dans une logique de proximité qui s'inscrit contre les rapports marchands pensés comme prenant le pas sur les autres formes de rapports interpersonnels. Les études des systèmes d'échange local font ressortir une volonté largement partagée par leurs membres de promouvoir des relations d'entraide qui, même si elles prennent la forme d'échanges marchands [93], se situent au-delà de la logique de la recherche de l'intérêt individuel. Ici encore la communauté intervient comme garante des solidarités. Le cas des organismes favorisant la création d'entreprise par les chômeurs par l'octroi d'un prêt [94] est un peu différent puisqu'un collectif chargé de mettre en place des règles communes de fonctionnement (et donc de solidarité) est absent. Ces différents organismes travaillent de manière autonome. Néanmoins un dénominateur commun pourrait être une éthique spécifique de la création d'entreprise. De plus certains organismes comme l'Association pour le Droit à l'Initiative Economique (ADIE) considèrent que le processus d'aide à la création qui se fait en complète intelligence avec le créateur potentiel est déjà un succès qu'il soit suivi ou non d'une création d'entreprise. En effet les rapports entre les personnes ainsi tissés priment sur les critères de réussite de type économique.
 
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NOTES
 
[1]Julien Freund en préface de l'ouvrage de Martine Xiberras, 1996, p. 11.
[2]Voir Adam Smith, [1776] 1991, Livre I, Chapitre premier De la division du travail. "Père" de la notion économique de division du travail, Smith a parfaitement conscience de ses limites : "Un homme qui passe toute sa vie à remplir un petit nombre d'opérations simples [...] n'a pas lieu de développer son intelligence [...] et devient aussi stupide et aussi ignorant qu'il soit possible à une créature humaine de le devenir" (Adam Smith, [1776] 1991, tome 2, p. 406).
[3]Hannah Arendt, [1961] 1994, p. 38.
[4]Voir Robert Castel, 1995, p. 399 sq.
[5]Voir Stéfan Lollivier et Daniel Verger, 1999.
[6]Tableau réalisé en faisant la synthèse de Michel Glaude, 1998, pp. 38-39 et Olivier Mazel, 1996, p. 94 sq.
[7]Cette approche de la pauvreté est voisine de celle développée par Amartya Sen (voir Amartya Sen, 1999, p. 64 sq.).
[8]Pour un florilège de seuils de référence et donc de comptage de la population pauvre en France voir Patrick Valtriani, 1993, p. 90 sq.
[9]Il est fixé à la moitié du revenu médian par unité de consommation.
[10]Le seuil est calculé en fonction des unités de consommation, soit le premier adulte du ménage équivalent à une unité de consommation, 0,7 UC pour chaque adulte supplémentaire, etc. (Voir Michel Glaude, 1998, p. 40).
[11]Voir Michel Glaude, 1998, p. 43.
[12]Voir Robert Holcman, 1997, p. 25 sq.
[13]Source : Enquête Budget de famille, INSEE (Michel Glaude, 1998, p. 48).
[14]La personne de référence est dans le cadre d'un ménage composé d'un couple, le conjoint masculin. Pour les familles monoparentales, il s'agit du père ou de la mère des enfants. Dans les autres cas, il s'agit de la personne active la plus âgée ou dans un ménage d'inactifs, le plus âgé.
[15]Voir Robert Holcman, 1997, pp. 50-51.
[16]Inscription à l'ANPE depuis plus d'un an. Pour une définition précise et une analyse du phénomène voir Claude Seibel, 1998, pp. 93- 112. On peut voir également Robert Holcman, 1997, pp. 73- 75.
[17]Nous entendons par ce terme être titulaire d'un contrat à durée indéterminée pour un plein temps.
[18]Laurence Bloch et Marc-Antoine Estrade, 1998, p. 126.
[19]Alain Lipietz analyse la crise du fordisme, et ses répercussions sur la société française, qui marque le passage d'une "société en montgolfière" à une "société en sablier" caractérisée par la montée de la pauvreté, dans Alain Lipietz, 1998, pp. 23-68.
[20]Henri Guaino, dir., 1997, p. 175.
[21]C'est une problématique largement explorée par les tenants de l'interactionnisme symbolique. Voir notamment Erving Goffman, [1963] 1993 et Solomon Howard Becker, 1985.
[22]Voir François Ewald, 1994, p. 405 sq.
[23]Sur cette question voir Pierre Rosanvallon, 1995. Voir également François-Xavier Merrien, 1996 et Robert Castel, 1995, pp. 374-378. Un autre problème brûlant se pose : "un drame se profile pour après-demain : l'arrivée à l'âge de la retraite de celles et ceux qui seront restés précaires toute leur vie" (Alain Lipietz, 1998 p. 282).
[24]Voir Alain Lipietz, 1998 p. 282 sq.
[25]Voir Robert Castel, 1995, p. 34 sq.
[26]Voir Alain Caillé, 1986, pp. 363-375.
[27]Robert Castel, 1995, p. 395.
[28]Bernard Perret et Guy Roustang, 1993, p. 92.
[29]Voir Conseil économique et social, 1995.
[30]Source : Enquête du CREDOC auprès de 754 personnes sélectionnées selon la méthode des quotas pour le compte du Conseil économique et social, 1995. Voir également Marie-Odile Gilles-Simon et Michel Legros, 1996.
[31]"le mythe ne cache rien : sa fonction et de déformer, non de faire disparaître" (Roland Barthes, 1957, p. 207).
[32]Roland Barthes, 1957, p. 222, souligné par l'auteur. Barthes illustre sa méthode en analysant la mise en place d'une mythologie artificielle dans le Bouvard et Pécuchet de Flaubert.
[33]Roland Barthes, 1957, p. 200.
[34]Roland Barthes, 1957, p. 200.
[35]Voir le tableau ci-après.
[36]Ainsi s'exprime Jean-Baptiste de Foucault, alors commissaire au Plan, dans la préface de l'une des premières études du phénomène exclusion identifié comme tel (Voir Philippe Nasse, 1992).
[37]C'est précisément la méthodologie adoptée par le CREDOC pour le compte du Conseil économique et social (1995).
[38]Ces initiatives sont partie prenante de la "petite économie" (voir infra).
[39]On pourrait se demander dans quelle mesure le traitement quantitatif de la pauvreté ne s'apparente pas à une vision statique du monde que dénonce Barthes : "le panache petit-bourgeois consiste à éluder les valeurs qualitatives, à opposer au procès de transformation la statique même des égalités (œil pour œil, effet contre cause, marchandise contre argent, sou pour sou, etc.)" (Roland Barthes, 1957, p. 86)
[40]La création d'activité, notamment par le biais de l'étude des moyens de financement obtenus par les créateurs, qui sont autant de liens financiers entre dans cette logique. De ce fait la question n'est plus celle de l'"exclusion de" mais de l'"accès à", qui est une manière plus dynamique de poser le problème. Plus généralement nous posons dans les rapports Exclusion et liens financiers (voir Jean-Michel Servet et David Vallat, 1998) le problème de l'accès au crédit.
[41]Voir Hilary Silver, 1994, p. 587.
[42]Une définition générale de ce terme pourrait être une rupture des liens avec la société considérée comme un tout.
[43]Voir à ce propos Hilary Silver, 1994, pp. 586-590.
[44]Nous y revenons plus loin.
[45]Tableau inspiré de Hilary Silver, 1994, p. 595. Bien entendu, la réalité économique, sociale, politique d'une nation combine ces trois paradigmes qui ne sont pas exclusifs les uns des autres.
[46]Le précurseur en la matière est Rousseau à travers sa doctrine du contrat social. Durkheim donne de la notion de lien social une lecture moderne, toujours d'actualité, qui éclaire toute réflexion sur l'exclusion.
[47]Emile Durkheim, [1893] 1991, p. 1.
[48]"Mais si la division du travail produit la solidarité, ce n'est pas seulement parce qu'elle fait de chaque individu un échangiste comme disent les économistes ; c'est qu'elle crée entre les hommes tout un système de droits et de devoirs qui les lient les uns aux autres d'une manière durable" (Emile Durkheim, [1893] 1991, pp. 402-403).
[49]Emile Durkheim, [1893] 1991, p. 4 (souligné par nous). Ceci explique le titre de son ouvrage.
[50]Emile Durkheim, [1893] 1991, p. 6.
[51]Emile Durkheim, [1893] 1991, p. 205 (souligné par nous).
[52]Nous prenons ici le terme dans son sens étymologique : partie indivisible d'un tout.
[53]Emile Durkheim, [1893] 1991, p. 207.
[54]Emile Durkheim, [1893] 1991, p. 207.
[55]Emile Durkheim, [1893] 1991, p. 208 (souligné par nous).
[56]Nous parlons plus facilement d'intégration que de solidarité.
[57]Les formes anormales de la division du travail sont explorées par Durkheim dans le livre III.
[58]Emile Durkheim, [1893] 1991, p. 348. Jean-Baptiste Say dit la même chose différemment : "C'est un triste témoignage à se rendre, que de n'avoir jamais fait que la dix-huitième partie d'une épingle" (Jean-Baptiste Say, [1803] 1972, p. 95). Se mettre à son compte est parfois motivé par le désir de créer une "œuvre" (au sens de Hannah Arendt, [1961] 1994, p. 187 sq.). Voir à ce propos Hélène Hatzfeld, Marc Hatzfeld et Nadja Ringart, 1999.
[59]Emile Durkheim, [1893] 1991, p. 344.
[60]Les termes d'insertion et d'intégration sont utilisés, quand il s'agit de lutter contre l'exclusion, de manière relativement indifférenciée. Cependant les définitions de ces termes diffèrent. Intégrer signifie, selon son étymologie, rendre complet. En revanche insérer correspond à l'idée d'introduire. Si l'on se réfère à la conception française du lien social, le RMI doit intégrer plutôt qu'insérer.
[61]Discours de François Mitterrand à Lille le 29 avril 1988, cité par Michel Raymond, 1997.
[62]Le Conseil économique et social (1995) dresse une liste de ces facteurs : logement, santé, vie familiale et amicale, éducation, etc. Il est possible de se référer une nouvelle fois à Durkheim quand il identifie les formes d'anomies qui peuvent conduire au suicide anomique (Emile Durkheim, [1897] 1991, p. 264 sq.) : crise économique, pauvreté, "anomie conjugale" (il est vrai que les divorces sont des ruptures qui peuvent faire basculer dans la marginalité).
[63]Fernand Braudel, [1979] 1998.
[64]Fernand Braudel, [1979] 1998, p. 8.
[65]Fernand Braudel, [1979] 1998, p. 8. Braudel nomme cette "infra-économie", "civilisation matérielle".
[66]Fernand Braudel, [1979] 1998, p. 9.
[67]Fernand Braudel, [1979] 1998, p. 9.
[68]Fernand Braudel, [1979] 1998, p. 9.
[69]Fernand Braudel, [1979] 1998, p. 9.
[70]Fernand Braudel, [1979] 1998, p. 10.
[71]La "petite économie" tient de cet étage et de la limite inférieure du niveau central. En effet la frontière entre ces deux étages est ténue : "Ainsi c'est de part et d'autre d'une frontière indécise par nature que le rez-de-chaussée et le premier étage coexistent" (Fernand Braudel, [1979] 1998, p. 15).
[72]Nous analysons la "petite économie" essentiellement à travers la création d'activité, bien que ce soit un aspect parmi d'autres. Nous nous conformons à notre perception de l'exclusion qui tient à une difficulté d'accès à l'emploi.
[73]Voir Alain Caillé, 1986, pp. 363-375. Ce terme définit les formes de socialisation basées sur la parenté, la communauté. La proximité apparaît dans ce cas comme un principe socialisateur fort.
[74]Hernando de Soto, [1986] 1994.
[75]C'est le même a priori néo-libéral qui fait qu'Alain Madelin considérait les systèmes d'échange local comme une réalisation de la "libre entreprise" (voir Jean-Michel Servet, dir., 1999, p. 113).
[76]Dans le contexte de l'Etat péruvien, il est vrai, la critique de Hernando de Soto semble appropriée.
[77]Alejandro Portes, 1994, pp. 426-449.
[78]"Le premier paradoxe de l'économie informelle est que plus elle correspond au modèle du vrai marché, plus les liens sociaux garantissent son bon fonctionnement" (Alejandro Portes, 1994, p. 430).
[79]"La confiance dans les échanges informels provient d'une part d'identités et de sentiments partagés et d'autre part de l'espoir que les actes frauduleux seront punis de l'exclusion du contrevenant des réseaux sociaux clefs" (Alejandro Portes, 1994, p. 430).
[80]Vittorio Capecchi, [1989] 1991, p. 193 sq.
[81]Au sens nord-américain du terme. "La 'communauté' doit être pris au sens de partage d'un même territoire, un 'quartier' conçu à la fois comme espace physique et comme mode d'organisation sociale d'un milieu d'appartenance où des réseaux se sont constitués. Elle fait donc référence à une certaine qualité de relations sociales et à un mode de vie (façon de penser et de se comporter, attachement à certaines valeurs)...". La notion de community que l'on retrouve dans la littérature anglo-saxonne est donc plus riche que ce que nous qualifions de "communauté", puisque sont prises en compte des dimensions "démographiques et géographiques, i.e. un territoire, une psychologie collective liée au sentiment d'appartenance à un lieu donné, une culture et des micro-institutions qui lui sont propres, c'est-à-dire un réseau d'organisations reliées entre elles par un dénominateur commun, la participation de la population à l'amélioration de ce 'quartier'" (Louis Favreau, 1994, p. 97).
[82]Voir Saskia Sassen-Koob, 1989.
[83]Ce terme désigne une économie caractérisée non pas par son échelle d'analyse (petite économie) mais par ses acteurs. "L'expression d'économie populaire veut souligner la spécificité comme pierre de touche de l'analyse des acteurs, des entrepreneurs de ces activités qui s'inscrivent dans un contexte précis. Nous cherchons à mettre en évidence un sujet, le monde populaire, qui devient acteur économique" (Ignacio Larraechea et Marthe Nyssens, 1994, p. 183).
[84]Ignacio Larraechea et Marthe Nyssens, 1994, p. 198.
[85]Ignacio Larraechea et Marthe Nyssens, 1994, p. 198.
[86]Liane Mozère, 1997.
[87]Liane Mozère, 1997, p. 36.
[88]Hélène Hatzfeld, Marc Hatzfeld et Nadja Ringart, 1998, p. 113 sq.
[89]Thierry Pairault, 1995.
[90]Thierry Pairault, 1995, p. 103.
[91]Voir Hélène Hatzfeld, Marc Hatzfeld et Nadja Ringart, 1998, p. 73. Voir également Thierry Godefroy, 1999. Plus généralement on peut consulter Jean-François Laé et Numa Murard, 1985. Les auteurs, sur un mode romancé, montrent à quel point activités économiques et sociales sont entremêlées dans la vie d'un quartier à population pauvre.
[92]Thierry Godefroy, 1999, p. 343.
[93]Le recours à une monnaie locale dans l'échange, le fait de négocier un "prix" pourrait faire penser à un échange économique standard. Voir Jean-Michel Servet, dir., 1999.
[94]Ce que nous qualifions d'organisme de finance solidaire, voir David Vallat, 1998 et Jean-Michel Servet et David Vallat, 1998.
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[1]
Julien Freund en préface de l'ouvrage de Martine Xiberras, ...
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[2]
Voir Adam Smith, [1776] 1991, Livre I, Chapitre premier De ...
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[3]
Hannah Arendt, [1961] 1994, p. 38. Suite de la note...
[4]
Voir Robert Castel, 1995, p. 399 sq. Suite de la note...
[5]
Voir Stéfan Lollivier et Daniel Verger, 1999. Suite de la note...
[6]
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[7]
Cette approche de la pauvreté est voisine de celle développ...
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