2002
INNOVATIONS
Éditorial
"(…) La même logique qui me montre qu'un homme ne naît pas pour être marié, ou pour être portugais, ou pour être riche ou
pauvre, me montre aussi qu'il ne naît pas pour être solidaire. Il
naît seulement pour être lui-même, c'est-à-dire le contraire d'un
altruiste et d'un solidaire : un parfait égoïste".
Fernando Pessoa, Le banquier anarchiste, éd. 10/18,1922, p.29.
Peut-on imaginer une économie – plus particulièrement
nationale – habitée par trois catégories d'individus, faisant
chacun sa propre cuisine, donnant à manger à ses animaux
domestiques, nettoyant ses propres appartements, ne communicant avec les autres qu'en cas de besoin (mineur ou
majeur, peu importe) ? Oui et non. Oui, dans l'hypothèse où
ces trois types d'individus sont forcés ou contraints à cette
cohabitation faiblement complice ; non, si l'on considère que
la complexité économique laisse peu de marges d'autonomie
aux groupes composés de sujets économiques identifiables
par des styles de vie particuliers, quelle que soit la diversité
de leurs actions. A moins que d'autres raisons – celle de
l'échec de la coordination des gestes quotidiens et de la
formulation de projets communs en est une – fassent de la
séparation "co-existentielle" la seule méthode affirmée garantissant la sécurité des liens de cohabitation.
Le paradoxe du capitalisme hautement scientifique et
mondialisé actuel est flagrant : d'un côté, l'excellence, l'efficacité, l'innovation technologique et la compétence dessinent la norme de production et de circulation des richesses,
de financement des investissements et de réalisation des
profits ; de l'autre, la débrouille, le "petit boulot", la charité
et l'aumône, l'entraide et la précarité s'affirment comme des
normalités face à la norme. Tandis que l'activité économique
enrichissante tend à s'uniformiser et à se cimenter (entreprise
internationale, finance globale, réglementations transnationales du Fonds monétaire international et de l'Organisation
mondiale du commerce), les laissés-pour-compte (individus), s'inventent des règles et des méthodes (activités,
fonctions, rôles) pour ne pas perdre la face ; la face de la
norme du statut social et de l'aisance matérielle potentiellement accessible.
L'économie "sociale" ou "solidaire" cherche à joindre les
deux bouts : en institutionnalisant la "débrouillardise" du
"don contre don", du "service rendu" ou de l'"économie parallèle", l'Etat, mu par les logiques d'accumulation et de profit des grandes entreprises, fait vœux d'impuissance, jusqu'à
définir et réglementer un "tiers secteur" (à finalité sociale et
écologique de préférence de proximité) ; celui-ci devra
suppléer l'Etat dans ses politiques de répartition des revenus
et d'offre des services publics. La population vieillit, la santé
préoccupe, l'environnement se dégrade, les liens sociaux et
familiaux se disloquent..., l'aménagement des espaces, le
bâtiment, le recyclage, les services aux personnes et aux
entreprises sont les secteurs de prédilection des activités
associatives et d'"insertion" qui doivent constituer la base du
"tiers secteur".
Face au problème sans cesse croissant de la pauvreté, la
solution adoptée consisterait donc à multiplier les formes
hybrides d'entreprises entre l'économique (profit et performance) et le social (emploi et qualité de vie) afin d'utiliser
ceux qu'on qualifie d'"exclus". La paix sociale et l'ordre politique en dépendent. Mais le "tiers secteur" doit aussi servir à
l'économie concurrentielle. Les auteurs de ce numéro d'Innovations montrent comment il devient progressivement un
laboratoire d'innovations et d'expérimentation de pratiques
sociales nouvelles. Sa "force" relève de sa grande flexibilité
(petites entreprises de faible valeur ajoutée aidées et subventionnées, travail abondant et peu coûteux d'une main-d'œuvre
docile et faiblement qualifiée...) et sa multi-fonc-tionnalité
(éponge de la pauvreté et de l'exclusion tout en assurant la
reproduction des inégalités sociales, réducteur des coûts
sociaux provoqués par l'activité concurrentielle, chargé de
déresponsabiliser les entreprises et l'Etat, réali-sateur des
liens sociaux d'identité et de coopération par le travail et la
propriété...).
Le "tiers secteur" se présente ainsi comme une jonction
supplémentaire du privé au public, de l'individuel au collectif. Cette forme ne consiste pas à lutter contre le chômage
et à réduire les inégalités sociales, mais de trouver d'autres
moyens, par des artifices juridiques, de réintroduire les
"exclus" dans le marché du travail à moindre coût pour l'Etat
et les entreprises concurrentielles et internationalisées. Elle
ne constitue pas non plus une partie à part d'une maison
supposée compartimentée ; les transferts de ressources et la
mobilité des personnels trahissent la forte intégration des
pratiques économiques qui qualifiées hier d'informelles ou
d'improductives deviennent aujourd'hui modernes, compétitives et innovantes.