Innovations
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
244 pages

p. 7 à 8
doi: 10.3917/inno.015.0007

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no 15 2002/1

2002 INNOVATIONS

Éditorial

"(…) La même logique qui me montre qu'un homme ne naît pas pour être marié, ou pour être portugais, ou pour être riche ou pauvre, me montre aussi qu'il ne naît pas pour être solidaire. Il naît seulement pour être lui-même, c'est-à-dire le contraire d'un altruiste et d'un solidaire : un parfait égoïste".
Fernando Pessoa, Le banquier anarchiste, éd. 10/18,1922, p.29.
Peut-on imaginer une économie – plus particulièrement nationale – habitée par trois catégories d'individus, faisant chacun sa propre cuisine, donnant à manger à ses animaux domestiques, nettoyant ses propres appartements, ne communicant avec les autres qu'en cas de besoin (mineur ou majeur, peu importe) ? Oui et non. Oui, dans l'hypothèse où ces trois types d'individus sont forcés ou contraints à cette cohabitation faiblement complice ; non, si l'on considère que la complexité économique laisse peu de marges d'autonomie aux groupes composés de sujets économiques identifiables par des styles de vie particuliers, quelle que soit la diversité de leurs actions. A moins que d'autres raisons – celle de l'échec de la coordination des gestes quotidiens et de la formulation de projets communs en est une – fassent de la séparation "co-existentielle" la seule méthode affirmée garantissant la sécurité des liens de cohabitation.
Le paradoxe du capitalisme hautement scientifique et mondialisé actuel est flagrant : d'un côté, l'excellence, l'efficacité, l'innovation technologique et la compétence dessinent la norme de production et de circulation des richesses, de financement des investissements et de réalisation des profits ; de l'autre, la débrouille, le "petit boulot", la charité et l'aumône, l'entraide et la précarité s'affirment comme des normalités face à la norme. Tandis que l'activité économique enrichissante tend à s'uniformiser et à se cimenter (entreprise internationale, finance globale, réglementations transnationales du Fonds monétaire international et de l'Organisation mondiale du commerce), les laissés-pour-compte (individus), s'inventent des règles et des méthodes (activités, fonctions, rôles) pour ne pas perdre la face ; la face de la norme du statut social et de l'aisance matérielle potentiellement accessible.
L'économie "sociale" ou "solidaire" cherche à joindre les deux bouts : en institutionnalisant la "débrouillardise" du "don contre don", du "service rendu" ou de l'"économie parallèle", l'Etat, mu par les logiques d'accumulation et de profit des grandes entreprises, fait vœux d'impuissance, jusqu'à définir et réglementer un "tiers secteur" (à finalité sociale et écologique de préférence de proximité) ; celui-ci devra suppléer l'Etat dans ses politiques de répartition des revenus et d'offre des services publics. La population vieillit, la santé préoccupe, l'environnement se dégrade, les liens sociaux et familiaux se disloquent..., l'aménagement des espaces, le bâtiment, le recyclage, les services aux personnes et aux entreprises sont les secteurs de prédilection des activités associatives et d'"insertion" qui doivent constituer la base du "tiers secteur".
Face au problème sans cesse croissant de la pauvreté, la solution adoptée consisterait donc à multiplier les formes hybrides d'entreprises entre l'économique (profit et performance) et le social (emploi et qualité de vie) afin d'utiliser ceux qu'on qualifie d'"exclus". La paix sociale et l'ordre politique en dépendent. Mais le "tiers secteur" doit aussi servir à l'économie concurrentielle. Les auteurs de ce numéro d'Innovations montrent comment il devient progressivement un laboratoire d'innovations et d'expérimentation de pratiques sociales nouvelles. Sa "force" relève de sa grande flexibilité (petites entreprises de faible valeur ajoutée aidées et subventionnées, travail abondant et peu coûteux d'une main-d'œuvre docile et faiblement qualifiée...) et sa multi-fonc-tionnalité (éponge de la pauvreté et de l'exclusion tout en assurant la reproduction des inégalités sociales, réducteur des coûts sociaux provoqués par l'activité concurrentielle, chargé de déresponsabiliser les entreprises et l'Etat, réali-sateur des liens sociaux d'identité et de coopération par le travail et la propriété...).
Le "tiers secteur" se présente ainsi comme une jonction supplémentaire du privé au public, de l'individuel au collectif. Cette forme ne consiste pas à lutter contre le chômage et à réduire les inégalités sociales, mais de trouver d'autres moyens, par des artifices juridiques, de réintroduire les "exclus" dans le marché du travail à moindre coût pour l'Etat et les entreprises concurrentielles et internationalisées. Elle ne constitue pas non plus une partie à part d'une maison supposée compartimentée ; les transferts de ressources et la mobilité des personnels trahissent la forte intégration des pratiques économiques qui qualifiées hier d'informelles ou d'improductives deviennent aujourd'hui modernes, compétitives et innovantes.
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