2002
INNOVATIONS
Production associative et bénévolat informel : quelle signification économique pour les activités de production des retraités ?
Anne Reimat
LAME/CERAS, Université de Reims LAMETA, Université Montpellier I
Les retraités et les préretraités exercent des activités de production en
dehors de la stricte sphère domestique, mais cette production est non marchande et échappe largement à tout recensement officiel (comptabilité
nationale). Cette production peut être associative (les retraités sont de
plus en plus nombreux à travailler bénévolement au sein d'associations
humanitaires, sportives, culturelles...) ou plus informelle (services de
proximité, notamment au sein de la famille). Ces formes de production
sont loin d'être négligeables et sont susceptibles de prendre de l'ampleur
dans l'avenir avec l'arrivée à la retraite de générations différentes. L'objet
de ce papier est d'analyser la signification économique, le statut économique de ces activités de production. Ensuite, il s'interroge sur l'articulation
de ces activités avec les autres formes de production, les formes
"officielles" ou "enregistrées", que celles-ci soient marchandes (entreprises privées) ou non marchandes (Etat et collectivités locales, administrations de sécurité sociale)
Young pensioners produce many services
during retirement, but this production doesn't have market value so it
doesn't enter into National accounts. Pensioners can work for voluntary
sector (voluntary works for friendly societies, charitable organizations,
sports-club, other non-profit making organisations...). Or production can
be more informal like solidarity between generations (managing dependence of older people, taking care of children...). All this production is
significant (it represents about 1.2 million jobs in France) and new
generations of pensioners should develop it in the future. This paper
analyses first the economic importance of this production. Then, it
wonders about the relation between this production and other production
ways, "official" and "registered" productions, realized by private entreprises or by government services.
La catégorie sociale des retraités est encore fréquemment
associée aux inactifs : les retraités représentent une charge
financière pour la société, au travers des retraites et des
dépenses de santé principalement. Cela génère un discours
pessimiste sur l'évolution à moyen ou plus long terme du
système de retraites.
Pourtant, l'amalgame retraité et inactif paraît un peu hâtif.
Les retraités continuent à exercer des activités de production, qui ont un poids économique non négligeable, quoique
inévitablement sous-estimé ou occulté : ces formes d'activités ne sont pas comptabilisées et enregistrées comme celles
liées à un travail rémunéré. Bien sûr, ces formes d'activités
ont toujours existé ; mais le temps des retraités tendrait à être
occupé de plus en plus largement par ces "activités
productives non marchandes", de plus en plus élaborées, et
touchant à tous les domaines de la vie économique, sociale et
culturelle. Nombre de jeunes retraités abordent ainsi une
"deuxième carrière" (X. Gaullier, 1984). Et, peut-être plus
important, ce modèle de retraite est susceptible de se
développer dans le futur. Plusieurs éléments y contribuent :
meilleur état de santé des retraités, vécu professionnel moins
handicapant, formation initiale plus élevée, maintien de la
formation tout au long de la vie … (section I).
La réflexion économique s'intéresse depuis peu à ces
activités, qui constituent une dimension importante de la
production. Le concept d'utilité sociale des retraités connaît
une première reconnaissance avec la publication du rapport
Théry pour le Conseil Economique et Social (H. Théry,
1993), qui évaluait à 10% la proportion des retraités concernés par les activités d'utilité sociale. Dès lors, il devient
légitime de s'interroger sur la signification économique de
ces activités, de les replacer dans une perspective globale en
analysant ses liens avec l'ensemble de la sphère productive
(section II).
LES ACTIVITES PRODUCTIVES NON
MARCHANDES DES RETRAITES :
DEFINITION ET CARACTERISTIQUES
Les activités productives informelles et non marchandes
sont désignées, selon les auteurs, par les termes de "activités
d'utilité sociale", "travail pour soi", "travail personnellement
contraint", "activités autonomes" (A. Gorz, 1988) ou "travail
autonome", on parle également "d'économie informelle", de
"production non officielle non marchande" (E. Archambault,
X. Greffe, 1984, p. 13). Evidemment, des nuances existent
entre ces différents termes. Ces activités sont mal délimitées
car elles se situent à la frontière de plusieurs ensembles de
production : production domestique, économie non enregistrée, économie autonome … C. Willard (1989) relève
ainsi, de façon non exhaustive, une quarantaine de termes
employés pour désigner l'activité échappant aux normes
légales et statistiques.
Les "activités d'utilité sociale" des retraités, leur production non marchande, recouvre des activités fort diverses.
Elles comprennent les aides à la famille (principalement en
direction des enfants et des petits-enfants, des ascendants)
généralement sous forme de services rendus ; et, phénomène
peut-être plus nouveau, la production gratuite de biens et
services peut également s'effectuer au profit de personnes
étrangères à la famille ou à l'entourage immédiat. Cette
production concerne surtout la "génération pivot", les 50-65
ans ou plus, sollicitée à la fois par ses enfants, ses petits-enfants et ses ascendants.
Solidarités familiales et bénévolat informel :
des occasions pour produire …
Ces activités s'exercent d'abord dans le cadre familial ou
dans des réseaux de proximité, et prennent des formes très
diversifiées d'apport en biens et services (J-H. Dechaux,
1990). Ce bénévolat informel consiste en activités d'aide
(bricolage, courses…) tournées vers d'autres ménages (famille, voisins, amis) mais pratiquées en dehors d'un cadre
organisé (L. Prouteau, 1998). Ce concept est voisin de celui
de "production communautaire", qui comprend "
les services
rendus au sein de la famille élargie et dans d'autres réseaux
'associations de fait'" (E. Archambault, X. Greffe, 1984, p.
13). L'ampleur de la production domestique fournit un
indicateur détourné de la pratique de ces activités
[1].
a) Les aides aux enfants et petits-enfants
Les aides apportées par les personnes retraitées à leurs
enfants sont nombreuses et variées.
Au niveau des services, le plus commun est sans doute la
garde des petits-enfants. 27% des enfants non encore scolarisés, dont la mère exerce une activité professionnelle, sont
gardés dans la journée, au foyer ou en dehors, par un parent
ou un proche (il s'agit trois fois sur quatre d'une grand-mère).
Pendant les congés scolaires, 47% des femmes acti-ves font
appel aux grands-parents pour qu'ils gardent leurs enfants
pendant qu'elles-mêmes travaillent (C. Gokalp, M-G. David,
1982, M. Marpsat, 1991, C. Attias-Donfut, 1993). M.
Marpsat (1991) met en évidence, à partir d'enquêtes du
CREDOC réalisées en 87 et en 88, que pour près de 30% des
mères, le mode préféré de garde des enfants est le recours
aux grands-parents. D'après l'enquête "relations entre générations et soutien familial" réalisée par la CNAV, parmi les
personnes qui ont des petits-enfants en bas âge, 83% les
gardent, soit pendant les vacances, soit dans la vie quotidienne, et 34% le font très régulièrement, de façon quotidienne
ou hebdomadaire (C. Attias-Donfut, 1996).
Selon une étude réalisée en 1991 sur la demande du
Commonwealth Fund américain, relative à la situation des
personnes âgées de plus de 65 ans au sein de 5 pays (Allemagne, Grande-Bretagne, Japon, Canada, Etats-Unis), les
gardes d'enfants concernaient de 10,3% à 26,5% des plus de
65 ans selon les pays (M. Kohli, 1996). Cette charge est
parfois lourde : en Allemagne et aux Etats-Unis respectivement 11 et 14% des personnes âgées de plus de 65 ans
garderaient des enfants plus de 18 heures par semaine.
Mais les formes des aides sont très diverses, ce sont
toutes les aides domestiques courantes, les aides "au fil des
jours" (A. Pitrou, 1992, p. 81). Le travail des femmes, notamment, peut rendre nécessaire ou tout au moins très utile,
l'aide domestique, c'est-à-dire le "coup de main" que les
parents donnent régulièrement ou ponctuellement au couple
des enfants et qui concerne la gestion quotidienne des activités des ménages (préparer les repas, faire le ménage,
confectionner des vêtements pour les petits-enfants, participer à des travaux de réparation, d'entretien…). Ce type
d'aide, qui est souvent le fait de la génération "pivot", les 55-65 ans, bénéficie en priorité aux femmes actives : 59% des
femmes ainsi aidées ont un travail professionnel, alors que la
moyenne n'est que de 46%. 11% des ménages urbains profiteraient régulièrement de cette aide (A. Pitrou, 1992). 1,2
million de ménages d'âge actif reçevraient un service gratuit
pour effectuer à domicile des tâches domestiques courantes
(C. Aliaga, A. Flipo, 2000).
L'importance de la production domestique des retraités
constitue un indicateur indirect de cette aide, même s'il reste
cependant difficile d'en identifier les bénéficiaires potentiels ; elle peut être destinée à l'autoconsommation, mais elle
profite très largement aussi aux enfants. A partir des données
de l'enquête réalisée en 1988 par l'INSEE/CNRS sur les
modes de vie et la production domestique, D. Verger (1995)
évalue la production domestique selon l'âge, en valorisant le
temps qui lui est consacré au salaire d'un employé que l'on
embaucherait pour l'occasion. De cette étude, il ressort que
les tranches d'âge 60-74 ans consacrent davantage de temps
que les autres classes d'âge à ces activités, qui représentent
une valeur monétaire élevée. En outre, la valeur de cette
"production élargie" est certainement sous-évaluée du fait
des hypothèses d'estimation : le temps passé est en effet
valorisé au salaire d'un employé "généraliste", alors que ces
activités peuvent être très spécialisées (D. Verger, 1995).
Les retraités consacrent ainsi temps et capacité de travail à
différents types de production domestique, d'entraide familiale ou de voisinage.
L'importance de cette production est encore confirmée par
l'étude des pratiques d'activités manuelles selon l'âge :
effectuer du "gros bricolage" concerne davantage les tranches d'âge 40-59 ans, et les 60-69 ans autant que l'ensemble
de la population, tandis que s'occuper d'un jardin potager est
une pratique observée chez un homme sur deux âgé de plus
de 60 ans (C. Delbes, J. Gaymu, 1995, C. Roy, 1989).
On sait par ailleurs que ces productions profitent largement à l'entourage. En effet, la tranche d'âge 55-64 ans est
celle qui s'adonne le plus au bénévolat informel : cela
concerne 43,4% de cette tranche d'âge, contre 36,6% pour
l'ensemble de la population de 15 ans et plus (L. Prouteau,
1998). Généralement celui-ci bénéficie aux enfants partis du
foyer parental. En effet, le fait qu'un enfant au moins habite
dans un ménage différent de celui des enquêtés accentue
substantiellement la tendance de ces derniers à donner leur
temps de cette manière. Ainsi la probabilité d'une femme de
50 ans de participer au bénévolat informel passe, toutes
choses égales par ailleurs, de 47,3% à 66,3% selon qu'elle
n'a pas ou au contraire qu'elle a au moins un enfant résidant à
l'extérieur de son foyer (L. Prouteau, 1998). S'appuyant sur
l'enquête "Aides et relations familiales" réalisée par
l'INSEE/CNRS, M. Marpsat (1991) indique que "l'échange
de services entre membres de réseau de parenté représente
une part importante des activités des ménages : 18% du
temps passé en activités de bricolage, 9% en jardinage et
6% en cuisine sont consacrés à la parenté hors ménage".
b) Les aides aux ascendants
Les solidarités s'exercent également dans le sens ascendant. Les services rendus par les préretraités et jeunes
retraités à leurs ascendants sont aussi très divers : faire les
courses, aider à réaliser une démarche administrative, assurer le déplacement d'une personne, donner des soins en cas
de maladie, effectuer des travaux d'entretien, de réparation,
de bricolage, etc. Avec l'avancée en âge, les aides aux ascendants deviennent fréquemment des aides à la dépendance.
Au début des années 80,30% des futurs retraités des deux
sexes âgés de 64 ans avaient encore au moins un parent et/ou
un beau-parent (C. Delbes, 1983). A l'heure actuelle, trois
femmes sur quatre âgées de 50 ans ont encore au moins un
parent, une femme sur trois âgée de 60 ans (S. Pennec,
1996). Ces probabilités devraient encore augmenter à l'avenir, l'augmentation de l'espérance de vie compensant la
baisse de la fécondité et l'élévation de l'âge moyen des mères
à la naissance.
Or, toutes les études soulignent l'importance des solidarités informelles dans la gestion du grand âge (P. Breuil-Genier, 1998), et notamment le rôle des femmes. D'après une
enquête réalisée par la CNAV sur 2000 personnes âgées de
75 ans et plus, il ressort que parmi celles qui vivent à
domicile, 44% disposent d'au moins une aide. Plus de 60%
bénéficient d'une aide apportée par leur entourage dans les
actes courants de la vie quotidienne (ménage, démarches
administratives, soins aux personnes), alors que 30% bénéficient d'une aide professionnelle. Si les personnes âgées
valides sont 44% à disposer d'au moins une aide, les personnes dépendantes sont toujours aidées ; dans ce dernier cas,
elles sont 95% à bénéficier d'au moins une aide de leur
entourage, alors que la présence d'une aide professionnelle
qui s'y cumule concerne moins de la moitié des personnes
âgées dépendantes (A. Rozenkier, 1994). L'essentiel de la
couverture du risque dépendance repose encore sur la
solidarité familiale (P. Genier, 1996).
Ces solidarités familiales ascendantes existent dans tous
les pays industrialisés. L'entretien d'une personne âgée
dépendante par un membre de sa famille est une pratique
courante en Allemagne, en Grande-Bretagne, au Canada et
aux Etats-Unis, où plus d'une personne âgée de plus de 65
ans sur 10 est concernée par la prise en charge d'une personne âgée dépendante (M. Kohli, 1996). Encore, le choix
des plus de 65 ans pour effectuer cette enquête minore-t-il
l'importance du phénomène : la prise en considération des
60-64 ans et des 55-59 ans aurait sans doute amplifié celui-ci. Les volumes horaires consacrés à cette charge excèdent la
plupart du temps deux heures par semaine. En France, l'aide
des familles ou des amis en cas de dépendance d'un proche
dépasse de très loin le volume d'aide fourni par les
professionnels du secteur médico-social : traduite en nombre
d'heures, l'aide de la famille aux personnes âgées handicapées est trois fois plus importante que l'aide professionnelle
reçue (A. Rozenkier, 1994, Attias-Donfut, 1993).
La production associative et le bénévolat des retraités
Les retraités exercent encore d'autres activités de production, davantage tournées vers l'extérieur. La production associative effectuée par les retraités bénévoles tend à devenir
une composante essentielle de l'ensemble de l'économie
sociale.
a) Repérer les pratiques associatives et le bénévolat
Il n'est pas aisé d'avoir une image exacte de l'engagement
associatif des retraités car les données statistiques restent très
parcellaires. Il faut se reporter à de multiples enquêtes qui
ont inévitablement retenus des concepts de mesure différents et recouper ensuite au mieux les différentes données
(cf. tableau 1).
A partir de l'enquête "Emploi du temps" conduite par
l'INSEE en 85/86, L. Prouteau (1998) indique un taux de
participation des retraités de 11,7% pour le bénévolat formel, de 35,9% pour le bénévolat informel, soit des taux un
peu inférieurs à ceux de l'ensemble de la population (respectivement 14,9% et 36,6%). Toutefois, lorsque l'on opère une
distinction par tranche d'âge, les 45-54 ans ont des taux de
participation supérieurs pour les deux types de bénévolat,
tandis que les 55-64 ans pratiquent encore davantage le
bénévolat informel.
Selon l'étude d'E. Archambault et de J. Boumendil
(1994), 16,4% des retraités ont travaillé bénévolement en
1993, et ce taux a gagné deux points par rapport à 1990
(14%). Les taux de participation par âge sont également très
différenciés : de 21,8% pour la tranche d'âge 45-54 ans, à
22,7% pour la tranche d'âge 55-64 ans, ils redescendent à
15,8% chez les 65-74 ans et à 6,5% chez les plus de 75 ans.
Tableau 1.
Pratiques associatives et bénévolat chez les
retraités et les personnes âgées
Tableau 1. Pratiques associatives et bénévolat chez les
retraités et les personnes âgées
Source PROU- ARCHAM- HATCHUEL PAILLAT P., CRENNER
TEAU BAULT E., G., LOISIEL J- GAYMU J., E., 1997
L., 1998 BOUMEN- P., 1998 DELBES C.,
DIL J., 1994 1993
Champ/ Enquête Enquête sur Enquêtes Enquêtes Enquête
portée Emploi un Conditions de réalisées par Contacts
du temps, échantillon vie et le ministère entre les
INSEE, national aspirations des de la Culture personnes
1985- représentatif français, en 73 (2000 INSEE/
1986. de 2000 CREDOC. Les pers. INED pour
personnes chiffres portent interrogées) 1983 – Enâgées de plus sur seulement 6 et en 88/89 quête Perde 18 ans - types (5000 pers. manente sur
Institut de d'associations interrogées) les condisondage suivies par le tions de vie
Lavielle – CREDOC des ména-LES – depuis 79* ges, oct.
Fondation de 1996,
France INSEE, pour
1996.
Taux Taux de Taux de Taux Taux Taux
(%) pratique pratique du d'adhésion à au d'adhésion à d'adhésion à
du bénévolat moins une au moins une au moins
bénévolat association association une
association
Année 1985/86 1993 1990 1996/ 1979/ 1988/ 1973 1996 1983
97 81 89
Retraités 11,7 16,4 14
40-59 48 32 38 28
ans
50-64 46 41
ans
45-54 16,9 21,8
ans
55-64 13 22,7
ans
65-74 15,8
ans
60 ans 39 23 42 23
et +
64 ans 45 45
et +
65 ans 10
et +
75 ans 6,5
et +
Ens. 14,9** 43 37 42 45***
***
* associations sportives, culturelles et de loisirs, de parents d'élève, syndicats, de
défense de l'environnement et confessionnelles.** des plus de 15 ans. *** des plus
de 14 ans.
Les études du CREDOC constatent également que le
public associatif a vieilli : les Français ayant atteint ou dépassé la soixantaine font des percées remarquées non seulement dans les associations culturelles ou confessionnelles,
mais encore dans les activités sportives ou même de défense
de l'environnement. Le taux d'adhésion des générations les
plus jeunes ayant peu varié en vingt ans, la croissance de
l'intérêt des seniors pour les associations explique presque en
totalité la montée globale du nombre d'adhérents. Alors que,
en 79/81,23% des personnes de 60 ans et plus participaient à
au moins une association, c'est le cas de 39% en 96/97 :
"Cette pénétration accrue des seniors dans le milieu
associatif correspond à la montée en puissance d'un
nouveau type de retraités, dotés d'un pouvoir économique
important et conservant une bonne forme physique. La montée relative des adhérents "aisés" est très vraisemblablement
en lien direct avec cette évolution. Ce phénomène qui n'en
est peut-être qu'à son commencement, s'est accompagné
d'une certaine réduction de l'écart entre hommes et femmes,
même si les hommes restent majoritaires" (G. Hatchuel, J-P.
Loisiel, 1998).
Les enquêtes réalisées par le ministère de la Culture en
1973 et en 1988/1989 indiquent un taux de participation à
une association de 28% pour les 40-59 ans, 23% pour les
plus de 60 ans en 1973, contre des taux de 38% pour les 40-59 ans en 1988/89 et de 42% pour les plus de 60 ans (P.
Paillat, C. Delbes, J. Gaymu, 1993).
Aux Etats-Unis et au Canada, pays à forte tradition
associative, plus du quart des plus de 65 ans exercent des
fonctions associatives et l'engagement occupe dans la moitié
des cas plus de 2 heures par semaine (M. Kohli, 1996).
Toutefois, tous les participants à une association ne se
livrent pas à des activités productives, loin s'en faut, même si
l'augmentation des taux de participation doit logiquement se
traduire par une augmentation du nombre des bénévoles et
du volume du travail bénévole effectué.
b)Temps passé et tâches effectuées
L'univers associatif des retraités peut être décomposé en
associations spécifiques aux retraités (associations traditionnelles de retraités, par exemple de représentation et de
défense de leurs membres, association du "troisième âge", de
retraite-loisir, clubs et universités du troisième âge) et en
associations "tous âges" dont une partie des membres
bénévoles est constituée de retraités (tâches d'utilité sociale,
développement de la vie économique, intervention dans la
sphère sociale, etc.).
Une enquête, malheureusement non exhaustive, effectuée
par l'Union nationale des offices de personnes âgées
(UNOPA) en décembre 1992 et portant sur 1626 associations ayant recours à des bénévoles, indiquait un nombre
de retraités bénévoles de 12 240, soit 35% du total des
bénévoles de ces mêmes associations (cité par L. Gallard, D.
Argoud, 1995). Les retraités constituent donc un pilier non
négligeable du bénévolat associatif.
Pour les associations suivies par le CREDOC, le taux de
participation des 60 ans et plus atteint son maximum
s'agissant des associations culturelles et de loisirs (28% en
96/97), puis pour les associations sportives (10%) qui dépassent depuis peu les associations confessionnelles (8%) et
viennent ensuite les syndicats (5%) et les associations de
défense de l'environnement (G. Hatchuel, J-P. Loisiel, 1998).
L'enquête permanente sur les conditions de vie des ménages
réalisée par l'INSEE en octobre 1999 change peu ce
classement (H. Michaudon, 2000).
Au sein des associations, les domaines dans lesquels
interviennent les retraités sont variés. Pour les associations
suivies par l'UNOPA, plus du quart de l'investissement des
retraités est consacré à des tâches de gestion et d'administration, et presque autant à l'animation et à l'accompagnement. Les tâches matérielles ne représentent que 10%,
l'accueil et les permanences 8%.
Une fois engagés, les retraités donneraient davantage de
temps (27 heures par mois) que les autres catégories sociales. D'une manière générale, "la durée du bénévolat
augmente constamment avec l'âge et de manière significative après 45 ans. Contre toute attente, elle atteint son maximum au niveau de la classe d'âge la plus élevée. Cette forte
mobilisation des personnes âgées est une découverte de
l'enquête de 1994" (E. Archambault, J. Boumendil, 1994, p.
66). En effet, si la durée moyenne mensuelle du bénévolat
est de 16 à 18 heures pour les 18-44 ans, elle atteint 23
heures chez les 45-54 ans, 24 heures chez les 55-64 ans et
les 65-74 ans, et même 25 heures chez les plus de 75 ans !
Au total, l'aperçu des activités de production des jeunes
retraités et préretraités, même s'il n'est pas exhaustif, suffit à
démontrer que celles-ci représentent un poids économique
considérable. Ces activités vont-elles se développer dans le
futur ou demeurer à l'état embryonnaire ?
L'avenir de ce modèle
Le modèle de la retraite "utilité sociale" est encore un
modèle minoritaire, coexistant avec d'autres modèles de
retraite (retraite-repos, retraite-loisirs, retraite-culture…).
a) Un modèle encore minoritaire
Concernant l'avenir de ce modèle certains sont très pessimistes, notamment à propos de l'engagement associatif : "En
dépit des lacunes de nos informations, nous pouvons dire
que la vie associative n'est pas un mode social qui s'impose
à l'ensemble de ceux qui quittent la vie professionnelle. Est-ce à dire qu'il n'y a aucun rapport entre l'abandon du travail
et l'engagement des retraités dans la vie associative ? Non,
sans aucun doute, mais cette relation n'est pas aussi simple
qu'on l'imagine" (L. Gallard, D. Argoud, 1995).
Cette opinion est partagée par d'autres observateurs : "Ces
associations représentaient, au moment de leur créa-tion, un
potentiel de dynamisation des groupes de retraités. En elles,
existaient les germes d'une innovation : définir un nouveau
mode de vie post-professionnelle, plus ouvert et fondé sur
l'utilité sociale. Mais, aujourd'hui l'élan s'est atté-nué. Elles
semblent moins actives et moins entreprenantes. Utopie
florissante des années 1980, la retraite utilité sociale
semblait devoir connaître un vif succès ; en fait, sa diffusion
n'a pas eu l'importance espérée" (M. Legrand, 1997). Ce
phénomène va-t-il prendre de l'ampleur ? Selon M. Bonnet,
vice-président du Comité national des retraités et des personnes âgées (1997) "le milieu des retraités aujourd'hui
compte des gens très engagés dans des associations (caritatives, sportives, syndicales, etc.), mais souvent ils l'étaient
déjà avant leur retraite".
Ces constats doivent cependant être nuancés. D'une part,
la participation des retraités à la vie sociale au travers de la
production ne se limite pas seulement à l'implication associative. Elle concerne aussi la production domestique au
profit de tiers (bénévolat informel), les services rendus aux
enfants et aux ascendants. D'autre part, le phénomène de
"retraite socialement utile" est peut-être encore masqué par
le poids des effets de génération : les origines socioprofessionnelles pèsent encore très lourd. Pour nombre de retraités,
ce bénévolat est encore "inaccessible" – sous sa forme la
plus organisée, c'est-à-dire associative.
b) Les facteurs déterminants
Les facteurs déterminants pour la pratique d'activités
d'utilité sociale sont le temps libre, l'âge et l'état de santé, le
vécu professionnel antérieur, le niveau culturel, la formation,
le revenu … (H. Michaudon, 2000).
Disposer de temps permet de s'engager davantage. En
effet, la catégorie "autres inactifs" est la plus impliquée dans
le bénévolat informel (à 44,4%), la catégorie "retraités" à
35,9%. Souvent, l'exercice d'une activité professionnelle est
un obstacle à l'aide aux ascendants ; ainsi, les retraités sont
plus nombreux à porter assistance aux parents âgés. Or, à
l'heure actuelle, la dissociation entre le temps de la retraite et
celui de la vieillesse s'accentue. Un espace de plus en plus
grand s'est créé entre la sortie du monde du travail et l'entrée
dans le grand âge. Une étude réalisée sur les personnes âgées
de 60 à 75 ans montre que celles-ci ont de moins en moins
d'incapacités, de difficultés à vivre, à se déplacer, … (P.
Mormiche, 1996). L'abaissement de l'âge de la retraite, ou
plutôt de la sortie définitive d'activité, octroie un espace de
liberté pour accomplir de nouveaux rôles sociaux.
On sait que de plus en plus, les personnes arrivant à l'âge
de la retraite posséderont un diplôme. Or, il existe une
relation entre le niveau d'instruction et la pratique d'activités
d'utilité sociale. Pour le taux d'adhésion à une association,
cette relation est très forte : il existe un clivage entre les
personnes ayant un niveau de formation primaire ou technique, nettement moins bénévoles que la moyenne (12,2%), et
celles qui ont acquis un niveau d'études secondaire ou
supérieur pour lesquelles le pourcentage de bénévoles est
double ou triple (23,1% et 31,7%) (E. Archambault, J.
Boumendil, 1994). L. Prouteau (1998), à partir de données
plus anciennes, indique que le pourcentage de bénévoles
chez les non diplômés est trois fois inférieur à celui des
bacheliers, et quatre fois inférieur à celui des diplômés de
l'enseignement supérieur.
Schéma 1.
Déterminants socioculturels des pratiques
L'augmentation sensible du taux d'adhésion avec le
niveau de diplôme semble se vérifier quelle que soit l'activité associative, sportive, culturelle, sociale … (G. Hatchuel,
J-P. Loisel, 1998). Plus surprenant, les taux de pratique sont
plus élevés chez les plus diplômés y compris concernant la
production domestique et le bénévolat informel : "Alors que
l'on pourrait penser qu'un budget serré incite à remplacer
des services marchands, coûteux, par du travail "fait maison", ce n'est pas parmi les foyers les plus défavorisés, mais
au contraire chez les foyers aux revenus moyens que l'on
trouve ceux dont les activités domestiques sont les plus
diversifiées. Ce dernier trait ne confirme pas les enseignements de la théorie économique simple de la production domestique. On observe également, et de façon assez cohérente, que l'absence totale de diplômes se traduit par une pratique domestique plutôt réduite" (G. Grimler, C. Roy, 1990).
Le vécu professionnel antérieur des retraités est également un facteur susceptible d'influencer les pratiques associatives. Quelle que soit l'étude retenue, on observe que les
taux de participation sont étroitement dépendants de la CSP.
Ainsi les actuels bénévoles appartiennent-ils plutôt à des
catégories socioprofessionnelles favorisées, ils se recrutent
chez les cadres et les professions intermédiaires et également chez les agriculteurs, tandis que les ouvriers ont les
taux de participation les plus faibles. Avec l'arrivée à la
retraite de générations ayant connu un vécu professionnel
moins handicapant, les taux de participation pourraient
encore s'élever.
Enfin, la proportion de bénévoles croît nettement et régulièrement avec le revenu. 37% des personnes titulaires d'un
revenu supérieur à 20 000F sont bénévoles contre 12% en
dessous de 4000F.
Tableau 2.
Changement de comportement dans le taux
d'adhésion à une association (en %)
Tableau 2. Changement de comportement dans le taux
d'adhésion à une association (en %)
Génération 1914 - 1933 Ens. de la population âgée
de 15 ans et plus
% En 1973 En 1988 En 1973 En 1988
H 37,2 47,8 39 45.5
F 20,1 36,4 18,4 33,4
Source : d'après C. DELBES, GAIMU J., 1995.
d'après C. DELBES, GAIMU J., 1995.
Les déterminants socioculturels des pratiques vont dans le
sens d'un développement de ces activités dans le futur, chez
les générations nouvelles de retraités. Mais rares sont les
données permettant d'illustrer les changements de prati-ques
liés au renouvellement des générations. Malgré tout, il
semble qu'appartenir à des générations dont les caractéristiques socio-démographiques et les habitudes sont différentes
joue un rôle au moins aussi important que l'âge dans les
pratiques culturelles.
Se plaçant dans le groupe de générations 1914-1933, C.
Delbes et J. Gaimu (1995) analysent les changements de
comportements des individus concernant le taux d'adhésion à
une association lorsqu'ils sont passés de 40-59 ans en 1973 à
55-74 ans en 1988 (tableau 2). En 1973,37,2% des hom-mes
âgées de 40 à 59 ans (générations 1914-1933) faisaient partie
d'une association, en 1988, soit 15 ans plus tard, et alors âgés
de 55 à 74 ans, ils sont 47,8%. Les personnes enquêtées ont
augmenté leur participation à une association au fur et à
mesure qu'ils vieillissaient. Cependant cette augmentation du
taux de pratique avec l'avancée en âge s'est faite dans un
contexte général d'expansion massive de cette pratique
culturelle.
En définitive, plusieurs éléments semblent aller dans le
sens d'un développement des pratiques "d'activités d'utilité
sociale" à la retraite. Dès lors, on peut s'interroger sur la
signification économique de ces activités, ses enjeux.
SIGNIFICATION ÉCONOM IQUE DES ACTIVITÉS
D'UTILITÉ SOC IALE DES RETRAITÉS E T PERSONNES
ÂGÉES : COMPLÉMENTARITÉ OU SUBSTITUABILITÉ
PAR RAPPORT AUX AUTR ES FORMES DE
PRODUCTION ?
L'analyse des articulations et interactions entre les acti -
vités d'utilité sociale des retraités et les autres formes de
production es t d'autant plus complexe que celles-ci ne sont
pas enregistrées dans la production "officielle". Pourtant,
" pour la définition de l'univers économique que l'on entend
observer et décrire, le choix du concept de production est un
choix capital. Les conventions arrêtées au niveau de ce
concept clé se répercuteront en effet sur les emplois de cette
production et sur les opérations de répartition de la valeur
ajoutée créée entre les diverses parties prenantes. C'est tout
le circuit économique qui est concerné" (A. Pichot, 1988, p.
37). Or, le poids économique de la production non mar -
chande des retraités est loin d'être négligeable.
Le poids économique de la production non marchande des
retraités
Nous avons procédé à une évaluation chiffrée du poids
économique de cette production en nous basant sur deux
méthodes. La première se réfère aux données des études des
chercheurs spécialisés dans les services de proximité (garde
d'enfants, aides à la dépendance …) et le bénévolat, la
deuxième à l'enquête Emploi du temps conduite par l'INSEE
en 98/99.
Tableau 3.
Evaluation du poids économique de la
production d'utilité sociale des retraités et préretraités
Tableau 3. Evaluation du poids économique de la
production d'utilité sociale des retraités et préretraités
Evaluation d'après les Evaluation d'après l'enquête Production non
études spécialisées emploi du temps de l'INSEE marchande des
retraités et des Nbre Emplois en Nbre d'heures Emplois en
plus de 55 ans : d'heures équivalent par an équivalent
par an temps plein (millions) temps plein
(millions)
BÉNÉVOLAT INFORMEL
- Gardes d'enfants (1) 698 465000
- Aide domestique
courante (2) 135 90000
- Aide a ux
ascendants (3) 437 291000
(- dont aide à la
dépendance) (297) (198000)
- Retraités (5) 1141 760400
- 55-64 ans (699) (466200)
- 65 ans et plus (670) (446400)
PRODUCTION ASSOCIATIVE
- Retraités (4) 638 425000 684 456200
- 55-64 ans (343) (229000) (366) (244200)
- 65 ans et plus (314) (209000) (391) (260400)
Total
- Retraités 1908 1272000 1825 1216600
- (55-64 ans) (710400)
- (65 ans et plus) (706800)
- 55 ans et plus 1927 1285000 2126 1417200
(1) D'après le nombre d'heures déclarées par les ménages ayant eu recours à un
service gratuit (C. Aliaga, A. Flipo, 2000). Nous avons considéré que ces heures
étaient au trois-quarts effectuées par des préretraités, retraités ou membres de
la "génération pivot". (2) Calculs d'après (A. Flipo, 1999) et (P. Breuil-Genier,
1998). Le nombre de personnes âgées de plus de 65 ans souffrant d'incapacités
sévères serait de l'ordre de 700000 environ. Celles-ci nécessitent en moyenne 30
h d'aide par semaine, et le volume de l'aide informelle représente au moins le
double du volume d'aide formelle, soit plus de 1000 millions d'heures par an. Si
ces heures sont effectuées pour moitié par de jeunes retraités, cela représente
330 000 emplois équivalent temps plein par an. (3) D'après l'enquête CNAV
trois générations, sur les parents âgés de plus de 66 ans (mais surtout les plus
âgés d'entre eux), environ 10% bénéficient d'aides non liées à la dépendance
physique (aides de 0 à 30 mn par jour). L'évaluation considère que ces heures
(démarches administratives, transports, courses, etc.) d'aide sont pour moitié
rendues par des enfants de la génération "pivot". (4) D'après l'étude d'E.
Archambault et J. Boumendil (1994), le pourcentage de bénévoles chez les
retraités est de 16,4%, et ces derniers consacrent 27 heures par mois en
moyenne au bénévolat, soit 638 millions d'heures par an. Les calculs sont
identiques pour les 55-64 ans et les plus de 65 ans. (5) D'après l'enquête Emploi
du temps 98/99 (INSEE, 2000), pp. 155,156,187,188. Les temps moyens de
pratique indiqués sont multipliés par les populations concernées et convertis en
heures par an puis en emplois équivalent temps plein.
Selon la méthode utilisée, les activités d'utilité sociale
effectuées par les retraités ou par les plus de 55 ans repré -
senteraient de 1,2 à 1,4 million d'emplois équivalent temps
plein. C'est dire l'importance de ces productions non mar -
chandes et non enregistrées.
Le concept de production
Les activités informelles d e production évaluées ci-dessus
sont doublement – voire triplement – exclues de la "produc -
tion officielle" ou "enregistrée". En effet, cette production
est non marchande, elle est obtenue à partir de facteurs de
production (le travail) non marchands, et e nfin elle n'est pas
à proprement parler "socialement organisée".
Dans le système actuel de comptabilité nationale (SEC
95), la production est définie comme l'activité qui " combine
des ressources en main-d'œuvre, capital et biens et services
pour fabriquer des biens ou fournir des services" et comme
le résultat de cette activité (J-P. Piriou, 1999, pp. 17 et
suivantes). Cette définition est très générale, mais en réalité,
trois types de production sont enregistrés, la production
marchande (production écoulée ou destinée à être écoulée
sur le marché), la production "pour emploi final propre"
(production destinée à la consommation finale ou à la FBCF
de l'agent producteur, néanmoins celle-ci recouvre unique -
ment la production de services de logements réalisée p ar les
ménages qui occupent eux-mêmes le logement dont ils sont
propriétaires, la production pour emploi par les ménages de
personnel domestique salarié, et la production agricole
autoconsommée) et la production non marchande " qui est
fournie à d'autres unités soit gratuitement, soit à un prix
économiquement non significatif", mais celle-ci comprend
seulement la production réalisée par les administrations
publiques et la production associative lorsqu'elle est réalisée
à partir de travail rémunéré.
Les activ ités étudiées ici appartiennent à l'économie "non
officielle", qui comprend les activités illégales, les activités
légales non déclarées et des activités non marchandes. La
production non officielle non marchande peut se définir
comme " l'ensemble des biens et surtout des services qui ne
sont pas échangés sur un marché et qui sont produits par du
travail non rémunéré" (E. Archambault, X. Greffe, 1984).
Elles comprennent donc la production domestique (critère
de la tierce personne), la production communautair e ou
bénévolat informel et la production associative.
Or la production domestique et la production communau -
taire ne sont pas intégrées dans les comptes nationaux, mis à
part la "production pour emploi final propre" citée plus haut
(cf. schéma 2). Quant à la production associative, seule la
production obtenue à partir de travail rémunéré est compta -
bilisée. Encore cette partie est-elle difficile à estimer, car
elle est éclatée dans différents comptes (E. Archambault,
1997).
Toutefois, les activités enregist rées évoluent en fonction
de l'évolution de la réalité économique et sociale ; ainsi la
comptabilité nationale intègre depuis 1971 seulement la
production non marchande réalisée par les administrations
publiques, celle-ci étant il est vrai produite par des facteurs
de production rémunérés. A l'heure actuelle, les conventions
comptables utilisées sont de plus en plus critiquées à la suite
des changements socio -économiques (réduction de la durée
du travail, allongement du temps de vacances, abaissement
de l'â ge de la retraite, inactivité forcée …).
Et, des modes de valorisation existent pour les activités
non officielles non marchandes ( cf. schéma 2). Une valori -
sation permettrait à ces activités d'acquérir la même
"dignité", le même poids, que les activités p roductives enre -
gistrées. Elle permettrait également de passer outre les
phénomènes de substitution qui peuvent se produire entre un
mode de production et un autre.
L'évaluation peut se faire, tout comme pour la production
non marchande des administrations publiques, au coût de
production, c'est -à -dire en additionnant la valeur des con -
sommations intermédiaires, de la consommation de capital
fixe et la valeur du travail incorporé. Concernant cette der -
nière, elle peut être valorisée au coût d'opportunité, o u par
référence aux salaires du marché : on peut alors utiliser le
salaire d'un généraliste ou le salaire du spécialiste cor -
respondant (pâtissier pour un gâteau fait maison, plombier
pour un robinet réparé soi-même…). Un deuxième mode
d'évaluation consist e à se référer au prix du marché d'un bien
ou service équivalent, ce qui suppose évidemment l'existen -
ce de celui-ci. Mais l'important n'est pas tant le chiffrage
monétaire que la compréhension de la dynamique des
interactions ente les productions "officie lles" et les activités
d'utilité sociale, entre le marché, les productions non
marchandes des administrations publiques et les activités
domestiques et d'utilité sociale.
Schéma 2.
Différentes formes de production et différents
modes d'évaluation
Les activités d'utilité sociale des personnes âgées :
substituables ou complémentaires par rapport aux autres
formes de production ?
Compte tenu de l'importance et de la diversité des formes
de participation à la production des retrai tés, celles-ci
peuvent être considérées comme des substituts d'activités de
production "officielles", comptabilisées : " une fois à la
retraite, existe-t-il des formes d'activité qui présentent des
similitudes structurelles avec le travail rémunéré et qui
pourraient se substituer à lui ?" (M. Kohli, 1996).
A contrario, doit-on analyser ces activités plutôt dans une
logique de complémentarité par rapport aux autres secteurs
d'activité, dans une optique "développement du troisième
secteur", secteur possédant u ne logique différente de la logi -
que marchande ou de la logique Etat-Providence, autre es -
pace de production situé entre – au-dessus, à côté ? – des
deux grands espaces de production que sont l'Etat et le
Marché ?
Sans prétendre trancher cette question, qu elques pistes de
réflexion peuvent être proposées.
Schéma 3.
Signification économique de la production non
officielle non marchande
a) Des activités substituables aux productions enregistrées
Parfois rien ne distingue la product ion effectuée par les
retraités d'autres formes de production assurées par les admi -
nistrations publiques (Etat, administrations de sécurité socia -
le, collectivités locales) ou les entreprises privées. L'exemple
des soins apportés aux personnes âgées est i ci éclairant. En
effet, la production d'aide et de services divers au profit des
personnes âgées dépendantes est ou peut être assurée par
plusieurs types d'intervenants : les familles, l'Etat, le secteur
associatif, le secteur privé. D'ailleurs, la qualifi cation des
soins oscille entre le domaine de compétence "domestique"
et le domaine de compétence "professionnel" mais les limi -
tes sont fluctuantes entre ces deux domaines. Le travail ef -
fectué au sein des réseaux informels (familial, amical, de
voisinage) et celui effectué par le réseau professionnel ou
formel (ensemble des services médico-sociaux existants,
publics ou privés) est souvent assez proche (G. Favrot -
Laurens, 1998).
Les soins apportés aux personnes âgées dépendantes par
les réseaux informels s ont donc jusqu'à un certain point
substituables aux soins apportés par les réseaux formels.
D'ailleurs, selon les préoccupations des différentes périodes,
les priorités changent : l'accent peut être mis sur la produc -
tion familiale de soins (" La réflexion sur les solidarités
familiales, l'entraide, les supports sociaux, le soutien relationnel et communautaire constituent aujourd'hui des composantes importantes des débats sur l'avenir de la protection
sociale" – F. Lesemann, C. Martin, 1993, p. 13) ou sur la
création d'emplois peu qualifiés (" Pouvoirs publics et
offreurs de services s'intéressent à ces 'gisements' d'emplois
que sont les 'besoins' des familles" – G. Favrot-Laurens,
1998). " La redécouverte à laquelle on assiste depuis quelque
temps, de l'importance du soutien familial s'appuie ainsi sur
une réalité qui a souvent été occultée, mais aussi sur les
enjeux qui sont les siens, qu'il s'agisse de transférer sur les
familles des charges actuellement supportées par la collectivité ou bien de contenir la croissance de ces charges en
étayant et pérennisant le soutien familial bénévole." (A.
Rozenkier, 1995). A l'heure actuelle, les jeunes retraités,
plus fortunés que leurs aînés généralement, sont plutôt inci -
tés à investir dans la prise en charge future de leur dépen -
dance par des assurances – prévoyance, ce qui tendrait à
créer demain un marché de services payants aux personnes.
Les gardes d'enfants assurées par les retraités constituent
un exemple équivalent. Dans un sens, toute la production
non marcha nde des retraités, ou tout au moins une large part
de celle-ci, reste "rémunérable", dans le sens où elle coûte -
rait si elle n'était pas effectuée par ceux-ci. Si ces activités
requièrent un niveau d'exigence qui s'élève sans cesse (soins
"professionnalisé s" aux personnes âgées, niveau croissant
des exigences éducatives …) et doivent nécessiter une quali -
fication pour être exercées, vont-elles se professionnaliser et
sortir de la sphère domestique ?
A l'heure actuelle, et malgré l'importance de la produc -
tion non marchande assurée par les ménages, assiste-t-on à
un développement des services de proximité (notamment
services à domicile organisés sous des formes marchandes
plus ou moins élaborées) qui remplacent et externalisent
certaines activités autrefois a ssurées par les familles ?
Pour souligner tout l'intérêt de cette interrogation, il nous
suffit de rappeler les résultats d'une enquête effectuée sur les
services de proximité (A. Flipo, 1996). En 1996,3,5 millions
de ménages ont eu recours de façon régul ière à un service de
proximité payant pour une aide à la vie quotidienne. Ce sec -
teur représente au moins 700 000 emplois équivalents temps
plein, que les ménages financent à hauteur de 45 milliards de
francs. Presque la moitié de ces dépenses concerne des
services domestiques courants, 36% sont échangés contre
des services aux enfants de moins de 11 ans et 19% sont la
contrepartie des aides apportées aux personnes âgées dépen -
dantes. Mais l'étude souligne également que l'ensemble de
ces emplois de proximit é coexiste avec une aide informelle
très largement répandue : un ménage sur trois signale avoir
recours à une aide extérieure régulière pour l'entretien
domestique courant, pour s'occuper d'un enfant de moins de
11 ans, ou encore pour aider un membre du mé nage en
situation de dépendance, alors que seulement 15% y asso -
cient une dépense.
Alors, même si une large part de ces activités sont
structurellement identiques à des activités assurées par le
secteur privé ou par des infrastructures publiques, peut-on
réellement parler de phénomènes d'éviction ?
b) Un autre espace de production, avec ses spécificités
Tout comme il existe une complémentarité entre les
productions publiques non marchandes et les productions
privées, il existerait une complémentarité entre les produc -
tions non marchandes réalisées par les retraités et les autres
types de production. Dans cette optique, les pensions de
retraites pourraient alors être considérées aussi comme un
moyen indirect de faciliter et encourager ces productions.
Une gr ande partie des services d'aide aux personnes est
généralement assurée par des productions publiques –
éducation, protection sociale – toutefois, tout laisse penser
que les services assurés par les retraités ne pourraient l'être
par l'Etat : remise en caus e de l'Etat-Providence, augmen -
tation des prélèvements, pour faire face à ces nouvelles
dépenses, peuvent constituer un frein à leur essor, alors que
de nouveaux besoins ont bel et bien émergés : " La crise
économique et l'augmentation des déficits publics ont favorisé un réexamen du rôle de l'Etat dans la plupart des pays
industrialisés et le développement d'alternatives à l'Etat-
Providence dans le cadre d'organisations sans but lucratif"
(E. Archambault, 1997).
On constate d'ailleurs que le secteur social attire presque
la moitié des bénévoles du secteur associatif ; ceci peut pa -
raître paradoxal compte tenu du fait que la France possède
un système de protection sociale parmi les plus complets.
L'analyse du domaine associatif montre que " les associations françaises ne sont ni des structures organisationnelles
proches des entreprises comme les fondations américaines,
ni des petits groupes d'entraide ou de bons voisins comme en
Angleterre. Elles existent quand il y a défaillance ou manque de services publics et quand la sphère familiale ou privée lucrative ne peut faire face" (D. Ferrand-Bechmann,
1992, p. 84).
En définitive, les associations du domaine sanitaire et
social ou culturel se cantonnent à des besoins méconnus ou
mal couverts par les productions marchandes ou publiques
officielles : SIDA, petite enfance, aides à la dépendance …
Concernant le bénévolat informel, à l'heure actuelle, les
solidarités familiales jouent un rôle de production d'assu -
rance au profit des personnes âgées, qui n'est comblé n i par
l'Etat (administrations de sécurité sociale) ni par des
productions privées.
En outre, les activités de services aux personnes ont du
mal à se développer sous une forme marchande : " L'aspect
le plus immédiatement perceptible de l'activité bénévole est
la production de biens et services ; or, celle-ci ne peut pas
être estimée au coût du marché, incluant le bénéfice du fournisseur ou fabricant et divers impôts et taxes car certains
services bénévoles ne trouvent preneur que parce que leur
prix est non négligeable, du moins inférieur à ce que les mêmes services auraient été sur le marché" (B. Halba, M. Le
Net, 1997, p. 103). Ces services doivent être subventionnés,
encouragés pour être économiquement viables (A. Flipo, L.
Olier, 1998), tout en créant de s emplois généralement peu
qualifiés et précaires, dévalorisants (X. Gaullier, 1999).
En définitive, de nombreuses interrogations se dégagent
d'une étude des activités d'utilité sociale exercées par les
personnes âgées. Le modèle de la retraite "utile", d e la
"deuxième carrière" va-t-il se propager, et si oui sous quelle
forme ? Ces activités vont-elles se développer sous la forme
actuelle non marchande ? Et dans ce cas, peut-on considérer
que le versement d'une pension de retraite est un moyen de
rémunére r indirectement ces activités ? Peut-on imaginer, a
contrario, leur transfert à la sphère marchande, leur "sala -
risation" ? Il apparaît clairement que ce développement
présente des enjeux économiques considérables liés aux
interactions de ces activités ave c le domaine privé marchand
et les productions publiques non marchandes. Les activités
bénévoles concurrencent-elles des activités de production
classiques ? Un reproche fréquemment adressé au bénévolat
réside justement dans la concurrence déloyale qu'il e st censé
exercer sur le secteur privé. Tout le secteur des services de
proximité, des services à la personne, est aussi concerné.
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[1]
Pour repérer le temps occupé par celle-ci, et notamment pour le distinguer
du temps libre, des activités de loisirs ou du temps "biologique" on applique
généralement le critère de la "tierce personne" : est production domestique la
production qui pourrait être effectuée par une tierce personne rémunérée pour
cela (A. Pichot, 1989, p. 33, C. Roy, 1989).