Innovations
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
244 pages

p. 73 à 98
doi: 10.3917/inno.015.0073

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no 15 2002/1

2002 INNOVATIONS

Production associative et bénévolat informel : quelle signification économique pour les activités de production des retraités ?

Anne Reimat LAME/CERAS, Université de Reims LAMETA, Université Montpellier I
Les retraités et les préretraités exercent des activités de production en dehors de la stricte sphère domestique, mais cette production est non marchande et échappe largement à tout recensement officiel (comptabilité nationale). Cette production peut être associative (les retraités sont de plus en plus nombreux à travailler bénévolement au sein d'associations humanitaires, sportives, culturelles...) ou plus informelle (services de proximité, notamment au sein de la famille). Ces formes de production sont loin d'être négligeables et sont susceptibles de prendre de l'ampleur dans l'avenir avec l'arrivée à la retraite de générations différentes. L'objet de ce papier est d'analyser la signification économique, le statut économique de ces activités de production. Ensuite, il s'interroge sur l'articulation de ces activités avec les autres formes de production, les formes "officielles" ou "enregistrées", que celles-ci soient marchandes (entreprises privées) ou non marchandes (Etat et collectivités locales, administrations de sécurité sociale) Young pensioners produce many services during retirement, but this production doesn't have market value so it doesn't enter into National accounts. Pensioners can work for voluntary sector (voluntary works for friendly societies, charitable organizations, sports-club, other non-profit making organisations...). Or production can be more informal like solidarity between generations (managing dependence of older people, taking care of children...). All this production is significant (it represents about 1.2 million jobs in France) and new generations of pensioners should develop it in the future. This paper analyses first the economic importance of this production. Then, it wonders about the relation between this production and other production ways, "official" and "registered" productions, realized by private entreprises or by government services.
La catégorie sociale des retraités est encore fréquemment associée aux inactifs : les retraités représentent une charge financière pour la société, au travers des retraites et des dépenses de santé principalement. Cela génère un discours pessimiste sur l'évolution à moyen ou plus long terme du système de retraites.
Pourtant, l'amalgame retraité et inactif paraît un peu hâtif. Les retraités continuent à exercer des activités de production, qui ont un poids économique non négligeable, quoique inévitablement sous-estimé ou occulté : ces formes d'activités ne sont pas comptabilisées et enregistrées comme celles liées à un travail rémunéré. Bien sûr, ces formes d'activités ont toujours existé ; mais le temps des retraités tendrait à être occupé de plus en plus largement par ces "activités productives non marchandes", de plus en plus élaborées, et touchant à tous les domaines de la vie économique, sociale et culturelle. Nombre de jeunes retraités abordent ainsi une "deuxième carrière" (X. Gaullier, 1984). Et, peut-être plus important, ce modèle de retraite est susceptible de se développer dans le futur. Plusieurs éléments y contribuent : meilleur état de santé des retraités, vécu professionnel moins handicapant, formation initiale plus élevée, maintien de la formation tout au long de la vie … (section I).
La réflexion économique s'intéresse depuis peu à ces activités, qui constituent une dimension importante de la production. Le concept d'utilité sociale des retraités connaît une première reconnaissance avec la publication du rapport Théry pour le Conseil Economique et Social (H. Théry, 1993), qui évaluait à 10% la proportion des retraités concernés par les activités d'utilité sociale. Dès lors, il devient légitime de s'interroger sur la signification économique de ces activités, de les replacer dans une perspective globale en analysant ses liens avec l'ensemble de la sphère productive (section II).
 
LES ACTIVITES PRODUCTIVES NON MARCHANDES DES RETRAITES : DEFINITION ET CARACTERISTIQUES
 
 
Les activités productives informelles et non marchandes sont désignées, selon les auteurs, par les termes de "activités d'utilité sociale", "travail pour soi", "travail personnellement contraint", "activités autonomes" (A. Gorz, 1988) ou "travail autonome", on parle également "d'économie informelle", de "production non officielle non marchande" (E. Archambault, X. Greffe, 1984, p. 13). Evidemment, des nuances existent entre ces différents termes. Ces activités sont mal délimitées car elles se situent à la frontière de plusieurs ensembles de production : production domestique, économie non enregistrée, économie autonome … C. Willard (1989) relève ainsi, de façon non exhaustive, une quarantaine de termes employés pour désigner l'activité échappant aux normes légales et statistiques.
Les "activités d'utilité sociale" des retraités, leur production non marchande, recouvre des activités fort diverses. Elles comprennent les aides à la famille (principalement en direction des enfants et des petits-enfants, des ascendants) généralement sous forme de services rendus ; et, phénomène peut-être plus nouveau, la production gratuite de biens et services peut également s'effectuer au profit de personnes étrangères à la famille ou à l'entourage immédiat. Cette production concerne surtout la "génération pivot", les 50-65 ans ou plus, sollicitée à la fois par ses enfants, ses petits-enfants et ses ascendants.
Solidarités familiales et bénévolat informel : des occasions pour produire …
Ces activités s'exercent d'abord dans le cadre familial ou dans des réseaux de proximité, et prennent des formes très diversifiées d'apport en biens et services (J-H. Dechaux, 1990). Ce bénévolat informel consiste en activités d'aide (bricolage, courses…) tournées vers d'autres ménages (famille, voisins, amis) mais pratiquées en dehors d'un cadre organisé (L. Prouteau, 1998). Ce concept est voisin de celui de "production communautaire", qui comprend "les services rendus au sein de la famille élargie et dans d'autres réseaux 'associations de fait'" (E. Archambault, X. Greffe, 1984, p. 13). L'ampleur de la production domestique fournit un indicateur détourné de la pratique de ces activités [1].
a) Les aides aux enfants et petits-enfants
Les aides apportées par les personnes retraitées à leurs enfants sont nombreuses et variées.
Au niveau des services, le plus commun est sans doute la garde des petits-enfants. 27% des enfants non encore scolarisés, dont la mère exerce une activité professionnelle, sont gardés dans la journée, au foyer ou en dehors, par un parent ou un proche (il s'agit trois fois sur quatre d'une grand-mère). Pendant les congés scolaires, 47% des femmes acti-ves font appel aux grands-parents pour qu'ils gardent leurs enfants pendant qu'elles-mêmes travaillent (C. Gokalp, M-G. David, 1982, M. Marpsat, 1991, C. Attias-Donfut, 1993). M. Marpsat (1991) met en évidence, à partir d'enquêtes du CREDOC réalisées en 87 et en 88, que pour près de 30% des mères, le mode préféré de garde des enfants est le recours aux grands-parents. D'après l'enquête "relations entre générations et soutien familial" réalisée par la CNAV, parmi les personnes qui ont des petits-enfants en bas âge, 83% les gardent, soit pendant les vacances, soit dans la vie quotidienne, et 34% le font très régulièrement, de façon quotidienne ou hebdomadaire (C. Attias-Donfut, 1996).
Selon une étude réalisée en 1991 sur la demande du Commonwealth Fund américain, relative à la situation des personnes âgées de plus de 65 ans au sein de 5 pays (Allemagne, Grande-Bretagne, Japon, Canada, Etats-Unis), les gardes d'enfants concernaient de 10,3% à 26,5% des plus de 65 ans selon les pays (M. Kohli, 1996). Cette charge est parfois lourde : en Allemagne et aux Etats-Unis respectivement 11 et 14% des personnes âgées de plus de 65 ans garderaient des enfants plus de 18 heures par semaine.
Mais les formes des aides sont très diverses, ce sont toutes les aides domestiques courantes, les aides "au fil des jours" (A. Pitrou, 1992, p. 81). Le travail des femmes, notamment, peut rendre nécessaire ou tout au moins très utile, l'aide domestique, c'est-à-dire le "coup de main" que les parents donnent régulièrement ou ponctuellement au couple des enfants et qui concerne la gestion quotidienne des activités des ménages (préparer les repas, faire le ménage, confectionner des vêtements pour les petits-enfants, participer à des travaux de réparation, d'entretien…). Ce type d'aide, qui est souvent le fait de la génération "pivot", les 55-65 ans, bénéficie en priorité aux femmes actives : 59% des femmes ainsi aidées ont un travail professionnel, alors que la moyenne n'est que de 46%. 11% des ménages urbains profiteraient régulièrement de cette aide (A. Pitrou, 1992). 1,2 million de ménages d'âge actif reçevraient un service gratuit pour effectuer à domicile des tâches domestiques courantes (C. Aliaga, A. Flipo, 2000).
L'importance de la production domestique des retraités constitue un indicateur indirect de cette aide, même s'il reste cependant difficile d'en identifier les bénéficiaires potentiels ; elle peut être destinée à l'autoconsommation, mais elle profite très largement aussi aux enfants. A partir des données de l'enquête réalisée en 1988 par l'INSEE/CNRS sur les modes de vie et la production domestique, D. Verger (1995) évalue la production domestique selon l'âge, en valorisant le temps qui lui est consacré au salaire d'un employé que l'on embaucherait pour l'occasion. De cette étude, il ressort que les tranches d'âge 60-74 ans consacrent davantage de temps que les autres classes d'âge à ces activités, qui représentent une valeur monétaire élevée. En outre, la valeur de cette "production élargie" est certainement sous-évaluée du fait des hypothèses d'estimation : le temps passé est en effet valorisé au salaire d'un employé "généraliste", alors que ces activités peuvent être très spécialisées (D. Verger, 1995). Les retraités consacrent ainsi temps et capacité de travail à différents types de production domestique, d'entraide familiale ou de voisinage.
L'importance de cette production est encore confirmée par l'étude des pratiques d'activités manuelles selon l'âge : effectuer du "gros bricolage" concerne davantage les tranches d'âge 40-59 ans, et les 60-69 ans autant que l'ensemble de la population, tandis que s'occuper d'un jardin potager est une pratique observée chez un homme sur deux âgé de plus de 60 ans (C. Delbes, J. Gaymu, 1995, C. Roy, 1989).
On sait par ailleurs que ces productions profitent largement à l'entourage. En effet, la tranche d'âge 55-64 ans est celle qui s'adonne le plus au bénévolat informel : cela concerne 43,4% de cette tranche d'âge, contre 36,6% pour l'ensemble de la population de 15 ans et plus (L. Prouteau, 1998). Généralement celui-ci bénéficie aux enfants partis du foyer parental. En effet, le fait qu'un enfant au moins habite dans un ménage différent de celui des enquêtés accentue substantiellement la tendance de ces derniers à donner leur temps de cette manière. Ainsi la probabilité d'une femme de 50 ans de participer au bénévolat informel passe, toutes choses égales par ailleurs, de 47,3% à 66,3% selon qu'elle n'a pas ou au contraire qu'elle a au moins un enfant résidant à l'extérieur de son foyer (L. Prouteau, 1998). S'appuyant sur l'enquête "Aides et relations familiales" réalisée par l'INSEE/CNRS, M. Marpsat (1991) indique que "l'échange de services entre membres de réseau de parenté représente une part importante des activités des ménages : 18% du temps passé en activités de bricolage, 9% en jardinage et 6% en cuisine sont consacrés à la parenté hors ménage".
b) Les aides aux ascendants
Les solidarités s'exercent également dans le sens ascendant. Les services rendus par les préretraités et jeunes retraités à leurs ascendants sont aussi très divers : faire les courses, aider à réaliser une démarche administrative, assurer le déplacement d'une personne, donner des soins en cas de maladie, effectuer des travaux d'entretien, de réparation, de bricolage, etc. Avec l'avancée en âge, les aides aux ascendants deviennent fréquemment des aides à la dépendance.
Au début des années 80,30% des futurs retraités des deux sexes âgés de 64 ans avaient encore au moins un parent et/ou un beau-parent (C. Delbes, 1983). A l'heure actuelle, trois femmes sur quatre âgées de 50 ans ont encore au moins un parent, une femme sur trois âgée de 60 ans (S. Pennec, 1996). Ces probabilités devraient encore augmenter à l'avenir, l'augmentation de l'espérance de vie compensant la baisse de la fécondité et l'élévation de l'âge moyen des mères à la naissance.
Or, toutes les études soulignent l'importance des solidarités informelles dans la gestion du grand âge (P. Breuil-Genier, 1998), et notamment le rôle des femmes. D'après une enquête réalisée par la CNAV sur 2000 personnes âgées de 75 ans et plus, il ressort que parmi celles qui vivent à domicile, 44% disposent d'au moins une aide. Plus de 60% bénéficient d'une aide apportée par leur entourage dans les actes courants de la vie quotidienne (ménage, démarches administratives, soins aux personnes), alors que 30% bénéficient d'une aide professionnelle. Si les personnes âgées valides sont 44% à disposer d'au moins une aide, les personnes dépendantes sont toujours aidées ; dans ce dernier cas, elles sont 95% à bénéficier d'au moins une aide de leur entourage, alors que la présence d'une aide professionnelle qui s'y cumule concerne moins de la moitié des personnes âgées dépendantes (A. Rozenkier, 1994). L'essentiel de la couverture du risque dépendance repose encore sur la solidarité familiale (P. Genier, 1996).
Ces solidarités familiales ascendantes existent dans tous les pays industrialisés. L'entretien d'une personne âgée dépendante par un membre de sa famille est une pratique courante en Allemagne, en Grande-Bretagne, au Canada et aux Etats-Unis, où plus d'une personne âgée de plus de 65 ans sur 10 est concernée par la prise en charge d'une personne âgée dépendante (M. Kohli, 1996). Encore, le choix des plus de 65 ans pour effectuer cette enquête minore-t-il l'importance du phénomène : la prise en considération des 60-64 ans et des 55-59 ans aurait sans doute amplifié celui-ci. Les volumes horaires consacrés à cette charge excèdent la plupart du temps deux heures par semaine. En France, l'aide des familles ou des amis en cas de dépendance d'un proche dépasse de très loin le volume d'aide fourni par les professionnels du secteur médico-social : traduite en nombre d'heures, l'aide de la famille aux personnes âgées handicapées est trois fois plus importante que l'aide professionnelle reçue (A. Rozenkier, 1994, Attias-Donfut, 1993).
La production associative et le bénévolat des retraités
Les retraités exercent encore d'autres activités de production, davantage tournées vers l'extérieur. La production associative effectuée par les retraités bénévoles tend à devenir une composante essentielle de l'ensemble de l'économie sociale.
a) Repérer les pratiques associatives et le bénévolat
Il n'est pas aisé d'avoir une image exacte de l'engagement associatif des retraités car les données statistiques restent très parcellaires. Il faut se reporter à de multiples enquêtes qui ont inévitablement retenus des concepts de mesure différents et recouper ensuite au mieux les différentes données (cf. tableau 1).
A partir de l'enquête "Emploi du temps" conduite par l'INSEE en 85/86, L. Prouteau (1998) indique un taux de participation des retraités de 11,7% pour le bénévolat formel, de 35,9% pour le bénévolat informel, soit des taux un peu inférieurs à ceux de l'ensemble de la population (respectivement 14,9% et 36,6%). Toutefois, lorsque l'on opère une distinction par tranche d'âge, les 45-54 ans ont des taux de participation supérieurs pour les deux types de bénévolat, tandis que les 55-64 ans pratiquent encore davantage le bénévolat informel.
Selon l'étude d'E. Archambault et de J. Boumendil (1994), 16,4% des retraités ont travaillé bénévolement en 1993, et ce taux a gagné deux points par rapport à 1990 (14%). Les taux de participation par âge sont également très différenciés : de 21,8% pour la tranche d'âge 45-54 ans, à 22,7% pour la tranche d'âge 55-64 ans, ils redescendent à 15,8% chez les 65-74 ans et à 6,5% chez les plus de 75 ans.

Tableau 1.
Pratiques associatives et bénévolat chez les retraités et les personnes âgées
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Tableau 1. Pratiques associatives et bénévolat chez les retraités et les personnes âgées Source PROU- ARCHAM- HATCHUEL PAILLAT P., CRENNER TEAU BAULT E., G., LOISIEL J- GAYMU J., E., 1997 L., 1998 BOUMEN- P., 1998 DELBES C., DIL J., 1994 1993 Champ/ Enquête Enquête sur Enquêtes Enquêtes Enquête portée Emploi un Conditions de réalisées par Contacts du temps, échantillon vie et le ministère entre les INSEE, national aspirations des de la Culture personnes 1985- représentatif français, en 73 (2000 INSEE/ 1986. de 2000 CREDOC. Les pers. INED pour personnes chiffres portent interrogées) 1983 – Enâgées de plus sur seulement 6 et en 88/89 quête Perde 18 ans - types (5000 pers. manente sur Institut de d'associations interrogées) les condisondage suivies par le tions de vie Lavielle – CREDOC des ména-LES – depuis 79* ges, oct. Fondation de 1996, France INSEE, pour 1996. Taux Taux de Taux de Taux Taux Taux (%) pratique pratique du d'adhésion à au d'adhésion à d'adhésion à du bénévolat moins une au moins une au moins bénévolat association association une association Année 1985/86 1993 1990 1996/ 1979/ 1988/ 1973 1996 1983 97 81 89 Retraités 11,7 16,4 14 40-59 48 32 38 28 ans 50-64 46 41 ans 45-54 16,9 21,8 ans 55-64 13 22,7 ans 65-74 15,8 ans 60 ans 39 23 42 23 et + 64 ans 45 45 et + 65 ans 10 et + 75 ans 6,5 et + Ens. 14,9** 43 37 42 45*** *** * associations sportives, culturelles et de loisirs, de parents d'élève, syndicats, de défense de l'environnement et confessionnelles.** des plus de 15 ans. *** des plus de 14 ans.

Les études du CREDOC constatent également que le public associatif a vieilli : les Français ayant atteint ou dépassé la soixantaine font des percées remarquées non seulement dans les associations culturelles ou confessionnelles, mais encore dans les activités sportives ou même de défense de l'environnement. Le taux d'adhésion des générations les plus jeunes ayant peu varié en vingt ans, la croissance de l'intérêt des seniors pour les associations explique presque en totalité la montée globale du nombre d'adhérents. Alors que, en 79/81,23% des personnes de 60 ans et plus participaient à au moins une association, c'est le cas de 39% en 96/97 : "Cette pénétration accrue des seniors dans le milieu associatif correspond à la montée en puissance d'un nouveau type de retraités, dotés d'un pouvoir économique important et conservant une bonne forme physique. La montée relative des adhérents "aisés" est très vraisemblablement en lien direct avec cette évolution. Ce phénomène qui n'en est peut-être qu'à son commencement, s'est accompagné d'une certaine réduction de l'écart entre hommes et femmes, même si les hommes restent majoritaires" (G. Hatchuel, J-P. Loisiel, 1998).
Les enquêtes réalisées par le ministère de la Culture en 1973 et en 1988/1989 indiquent un taux de participation à une association de 28% pour les 40-59 ans, 23% pour les plus de 60 ans en 1973, contre des taux de 38% pour les 40-59 ans en 1988/89 et de 42% pour les plus de 60 ans (P. Paillat, C. Delbes, J. Gaymu, 1993).
Aux Etats-Unis et au Canada, pays à forte tradition associative, plus du quart des plus de 65 ans exercent des fonctions associatives et l'engagement occupe dans la moitié des cas plus de 2 heures par semaine (M. Kohli, 1996).
Toutefois, tous les participants à une association ne se livrent pas à des activités productives, loin s'en faut, même si l'augmentation des taux de participation doit logiquement se traduire par une augmentation du nombre des bénévoles et du volume du travail bénévole effectué.
b)Temps passé et tâches effectuées
L'univers associatif des retraités peut être décomposé en associations spécifiques aux retraités (associations traditionnelles de retraités, par exemple de représentation et de défense de leurs membres, association du "troisième âge", de retraite-loisir, clubs et universités du troisième âge) et en associations "tous âges" dont une partie des membres bénévoles est constituée de retraités (tâches d'utilité sociale, développement de la vie économique, intervention dans la sphère sociale, etc.).
Une enquête, malheureusement non exhaustive, effectuée par l'Union nationale des offices de personnes âgées (UNOPA) en décembre 1992 et portant sur 1626 associations ayant recours à des bénévoles, indiquait un nombre de retraités bénévoles de 12 240, soit 35% du total des bénévoles de ces mêmes associations (cité par L. Gallard, D. Argoud, 1995). Les retraités constituent donc un pilier non négligeable du bénévolat associatif.
Pour les associations suivies par le CREDOC, le taux de participation des 60 ans et plus atteint son maximum s'agissant des associations culturelles et de loisirs (28% en 96/97), puis pour les associations sportives (10%) qui dépassent depuis peu les associations confessionnelles (8%) et viennent ensuite les syndicats (5%) et les associations de défense de l'environnement (G. Hatchuel, J-P. Loisiel, 1998). L'enquête permanente sur les conditions de vie des ménages réalisée par l'INSEE en octobre 1999 change peu ce classement (H. Michaudon, 2000).
Au sein des associations, les domaines dans lesquels interviennent les retraités sont variés. Pour les associations suivies par l'UNOPA, plus du quart de l'investissement des retraités est consacré à des tâches de gestion et d'administration, et presque autant à l'animation et à l'accompagnement. Les tâches matérielles ne représentent que 10%, l'accueil et les permanences 8%.
Une fois engagés, les retraités donneraient davantage de temps (27 heures par mois) que les autres catégories sociales. D'une manière générale, "la durée du bénévolat augmente constamment avec l'âge et de manière significative après 45 ans. Contre toute attente, elle atteint son maximum au niveau de la classe d'âge la plus élevée. Cette forte mobilisation des personnes âgées est une découverte de l'enquête de 1994" (E. Archambault, J. Boumendil, 1994, p. 66). En effet, si la durée moyenne mensuelle du bénévolat est de 16 à 18 heures pour les 18-44 ans, elle atteint 23 heures chez les 45-54 ans, 24 heures chez les 55-64 ans et les 65-74 ans, et même 25 heures chez les plus de 75 ans !
Au total, l'aperçu des activités de production des jeunes retraités et préretraités, même s'il n'est pas exhaustif, suffit à démontrer que celles-ci représentent un poids économique considérable. Ces activités vont-elles se développer dans le futur ou demeurer à l'état embryonnaire ?
L'avenir de ce modèle
Le modèle de la retraite "utilité sociale" est encore un modèle minoritaire, coexistant avec d'autres modèles de retraite (retraite-repos, retraite-loisirs, retraite-culture…).
a) Un modèle encore minoritaire
Concernant l'avenir de ce modèle certains sont très pessimistes, notamment à propos de l'engagement associatif : "En dépit des lacunes de nos informations, nous pouvons dire que la vie associative n'est pas un mode social qui s'impose à l'ensemble de ceux qui quittent la vie professionnelle. Est-ce à dire qu'il n'y a aucun rapport entre l'abandon du travail et l'engagement des retraités dans la vie associative ? Non, sans aucun doute, mais cette relation n'est pas aussi simple qu'on l'imagine" (L. Gallard, D. Argoud, 1995).
Cette opinion est partagée par d'autres observateurs : "Ces associations représentaient, au moment de leur créa-tion, un potentiel de dynamisation des groupes de retraités. En elles, existaient les germes d'une innovation : définir un nouveau mode de vie post-professionnelle, plus ouvert et fondé sur l'utilité sociale. Mais, aujourd'hui l'élan s'est atté-nué. Elles semblent moins actives et moins entreprenantes. Utopie florissante des années 1980, la retraite utilité sociale semblait devoir connaître un vif succès ; en fait, sa diffusion n'a pas eu l'importance espérée" (M. Legrand, 1997). Ce phénomène va-t-il prendre de l'ampleur ? Selon M. Bonnet, vice-président du Comité national des retraités et des personnes âgées (1997) "le milieu des retraités aujourd'hui compte des gens très engagés dans des associations (caritatives, sportives, syndicales, etc.), mais souvent ils l'étaient déjà avant leur retraite".
Ces constats doivent cependant être nuancés. D'une part, la participation des retraités à la vie sociale au travers de la production ne se limite pas seulement à l'implication associative. Elle concerne aussi la production domestique au profit de tiers (bénévolat informel), les services rendus aux enfants et aux ascendants. D'autre part, le phénomène de "retraite socialement utile" est peut-être encore masqué par le poids des effets de génération : les origines socioprofessionnelles pèsent encore très lourd. Pour nombre de retraités, ce bénévolat est encore "inaccessible" – sous sa forme la plus organisée, c'est-à-dire associative.
b) Les facteurs déterminants
Les facteurs déterminants pour la pratique d'activités d'utilité sociale sont le temps libre, l'âge et l'état de santé, le vécu professionnel antérieur, le niveau culturel, la formation, le revenu … (H. Michaudon, 2000).
Disposer de temps permet de s'engager davantage. En effet, la catégorie "autres inactifs" est la plus impliquée dans le bénévolat informel (à 44,4%), la catégorie "retraités" à 35,9%. Souvent, l'exercice d'une activité professionnelle est un obstacle à l'aide aux ascendants ; ainsi, les retraités sont plus nombreux à porter assistance aux parents âgés. Or, à l'heure actuelle, la dissociation entre le temps de la retraite et celui de la vieillesse s'accentue. Un espace de plus en plus grand s'est créé entre la sortie du monde du travail et l'entrée dans le grand âge. Une étude réalisée sur les personnes âgées de 60 à 75 ans montre que celles-ci ont de moins en moins d'incapacités, de difficultés à vivre, à se déplacer, … (P. Mormiche, 1996). L'abaissement de l'âge de la retraite, ou plutôt de la sortie définitive d'activité, octroie un espace de liberté pour accomplir de nouveaux rôles sociaux.
On sait que de plus en plus, les personnes arrivant à l'âge de la retraite posséderont un diplôme. Or, il existe une relation entre le niveau d'instruction et la pratique d'activités d'utilité sociale. Pour le taux d'adhésion à une association, cette relation est très forte : il existe un clivage entre les personnes ayant un niveau de formation primaire ou technique, nettement moins bénévoles que la moyenne (12,2%), et celles qui ont acquis un niveau d'études secondaire ou supérieur pour lesquelles le pourcentage de bénévoles est double ou triple (23,1% et 31,7%) (E. Archambault, J. Boumendil, 1994). L. Prouteau (1998), à partir de données plus anciennes, indique que le pourcentage de bénévoles chez les non diplômés est trois fois inférieur à celui des bacheliers, et quatre fois inférieur à celui des diplômés de l'enseignement supérieur.
Schéma 1.
Déterminants socioculturels des pratiques
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L'augmentation sensible du taux d'adhésion avec le niveau de diplôme semble se vérifier quelle que soit l'activité associative, sportive, culturelle, sociale … (G. Hatchuel, J-P. Loisel, 1998). Plus surprenant, les taux de pratique sont plus élevés chez les plus diplômés y compris concernant la production domestique et le bénévolat informel : "Alors que l'on pourrait penser qu'un budget serré incite à remplacer des services marchands, coûteux, par du travail "fait maison", ce n'est pas parmi les foyers les plus défavorisés, mais au contraire chez les foyers aux revenus moyens que l'on trouve ceux dont les activités domestiques sont les plus diversifiées. Ce dernier trait ne confirme pas les enseignements de la théorie économique simple de la production domestique. On observe également, et de façon assez cohérente, que l'absence totale de diplômes se traduit par une pratique domestique plutôt réduite" (G. Grimler, C. Roy, 1990).
Le vécu professionnel antérieur des retraités est également un facteur susceptible d'influencer les pratiques associatives. Quelle que soit l'étude retenue, on observe que les taux de participation sont étroitement dépendants de la CSP. Ainsi les actuels bénévoles appartiennent-ils plutôt à des catégories socioprofessionnelles favorisées, ils se recrutent chez les cadres et les professions intermédiaires et également chez les agriculteurs, tandis que les ouvriers ont les taux de participation les plus faibles. Avec l'arrivée à la retraite de générations ayant connu un vécu professionnel moins handicapant, les taux de participation pourraient encore s'élever.
Enfin, la proportion de bénévoles croît nettement et régulièrement avec le revenu. 37% des personnes titulaires d'un revenu supérieur à 20 000F sont bénévoles contre 12% en dessous de 4000F.

Tableau 2.
Changement de comportement dans le taux d'adhésion à une association (en %)
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Tableau 2. Changement de comportement dans le taux d'adhésion à une association (en %) Génération 1914 - 1933 Ens. de la population âgée de 15 ans et plus % En 1973 En 1988 En 1973 En 1988 H 37,2 47,8 39 45.5 F 20,1 36,4 18,4 33,4 Source : d'après C. DELBES, GAIMU J., 1995.
d'après C. DELBES, GAIMU J., 1995.

Les déterminants socioculturels des pratiques vont dans le sens d'un développement de ces activités dans le futur, chez les générations nouvelles de retraités. Mais rares sont les données permettant d'illustrer les changements de prati-ques liés au renouvellement des générations. Malgré tout, il semble qu'appartenir à des générations dont les caractéristiques socio-démographiques et les habitudes sont différentes joue un rôle au moins aussi important que l'âge dans les pratiques culturelles.
Se plaçant dans le groupe de générations 1914-1933, C. Delbes et J. Gaimu (1995) analysent les changements de comportements des individus concernant le taux d'adhésion à une association lorsqu'ils sont passés de 40-59 ans en 1973 à 55-74 ans en 1988 (tableau 2). En 1973,37,2% des hom-mes âgées de 40 à 59 ans (générations 1914-1933) faisaient partie d'une association, en 1988, soit 15 ans plus tard, et alors âgés de 55 à 74 ans, ils sont 47,8%. Les personnes enquêtées ont augmenté leur participation à une association au fur et à mesure qu'ils vieillissaient. Cependant cette augmentation du taux de pratique avec l'avancée en âge s'est faite dans un contexte général d'expansion massive de cette pratique culturelle.
En définitive, plusieurs éléments semblent aller dans le sens d'un développement des pratiques "d'activités d'utilité sociale" à la retraite. Dès lors, on peut s'interroger sur la signification économique de ces activités, ses enjeux.
 
SIGNIFICATION ÉCONOM IQUE DES ACTIVITÉS D'UTILITÉ SOC IALE DES RETRAITÉS E T PERSONNES ÂGÉES : COMPLÉMENTARITÉ OU SUBSTITUABILITÉ PAR RAPPORT AUX AUTR ES FORMES DE PRODUCTION ?
 
 
L'analyse des articulations et interactions entre les acti - vités d'utilité sociale des retraités et les autres formes de production es t d'autant plus complexe que celles-ci ne sont pas enregistrées dans la production "officielle". Pourtant, " pour la définition de l'univers économique que l'on entend observer et décrire, le choix du concept de production est un choix capital. Les conventions arrêtées au niveau de ce concept clé se répercuteront en effet sur les emplois de cette production et sur les opérations de répartition de la valeur ajoutée créée entre les diverses parties prenantes. C'est tout le circuit économique qui est concerné" (A. Pichot, 1988, p. 37). Or, le poids économique de la production non mar - chande des retraités est loin d'être négligeable.
Le poids économique de la production non marchande des retraités
Nous avons procédé à une évaluation chiffrée du poids économique de cette production en nous basant sur deux méthodes. La première se réfère aux données des études des chercheurs spécialisés dans les services de proximité (garde d'enfants, aides à la dépendance …) et le bénévolat, la deuxième à l'enquête Emploi du temps conduite par l'INSEE en 98/99.

Tableau 3.
Evaluation du poids économique de la production d'utilité sociale des retraités et préretraités
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Tableau 3. Evaluation du poids économique de la production d'utilité sociale des retraités et préretraités Evaluation d'après les Evaluation d'après l'enquête Production non études spécialisées emploi du temps de l'INSEE marchande des retraités et des Nbre Emplois en Nbre d'heures Emplois en plus de 55 ans : d'heures équivalent par an équivalent par an temps plein (millions) temps plein (millions) BÉNÉVOLAT INFORMEL - Gardes d'enfants (1) 698 465000 - Aide domestique courante (2) 135 90000 - Aide a ux ascendants (3) 437 291000 (- dont aide à la dépendance) (297) (198000) - Retraités (5) 1141 760400 - 55-64 ans (699) (466200) - 65 ans et plus (670) (446400) PRODUCTION ASSOCIATIVE - Retraités (4) 638 425000 684 456200 - 55-64 ans (343) (229000) (366) (244200) - 65 ans et plus (314) (209000) (391) (260400) Total - Retraités 1908 1272000 1825 1216600 - (55-64 ans) (710400) - (65 ans et plus) (706800) - 55 ans et plus 1927 1285000 2126 1417200 (1) D'après le nombre d'heures déclarées par les ménages ayant eu recours à un service gratuit (C. Aliaga, A. Flipo, 2000). Nous avons considéré que ces heures étaient au trois-quarts effectuées par des préretraités, retraités ou membres de la "génération pivot". (2) Calculs d'après (A. Flipo, 1999) et (P. Breuil-Genier, 1998). Le nombre de personnes âgées de plus de 65 ans souffrant d'incapacités sévères serait de l'ordre de 700000 environ. Celles-ci nécessitent en moyenne 30 h d'aide par semaine, et le volume de l'aide informelle représente au moins le double du volume d'aide formelle, soit plus de 1000 millions d'heures par an. Si ces heures sont effectuées pour moitié par de jeunes retraités, cela représente 330 000 emplois équivalent temps plein par an. (3) D'après l'enquête CNAV trois générations, sur les parents âgés de plus de 66 ans (mais surtout les plus âgés d'entre eux), environ 10% bénéficient d'aides non liées à la dépendance physique (aides de 0 à 30 mn par jour). L'évaluation considère que ces heures (démarches administratives, transports, courses, etc.) d'aide sont pour moitié rendues par des enfants de la génération "pivot". (4) D'après l'étude d'E. Archambault et J. Boumendil (1994), le pourcentage de bénévoles chez les retraités est de 16,4%, et ces derniers consacrent 27 heures par mois en moyenne au bénévolat, soit 638 millions d'heures par an. Les calculs sont identiques pour les 55-64 ans et les plus de 65 ans. (5) D'après l'enquête Emploi du temps 98/99 (INSEE, 2000), pp. 155,156,187,188. Les temps moyens de pratique indiqués sont multipliés par les populations concernées et convertis en heures par an puis en emplois équivalent temps plein.

Selon la méthode utilisée, les activités d'utilité sociale effectuées par les retraités ou par les plus de 55 ans repré - senteraient de 1,2 à 1,4 million d'emplois équivalent temps plein. C'est dire l'importance de ces productions non mar - chandes et non enregistrées.
Le concept de production
Les activités informelles d e production évaluées ci-dessus sont doublement – voire triplement – exclues de la "produc - tion officielle" ou "enregistrée". En effet, cette production est non marchande, elle est obtenue à partir de facteurs de production (le travail) non marchands, et e nfin elle n'est pas à proprement parler "socialement organisée".
Dans le système actuel de comptabilité nationale (SEC 95), la production est définie comme l'activité qui " combine des ressources en main-d'œuvre, capital et biens et services pour fabriquer des biens ou fournir des services" et comme le résultat de cette activité (J-P. Piriou, 1999, pp. 17 et suivantes). Cette définition est très générale, mais en réalité, trois types de production sont enregistrés, la production marchande (production écoulée ou destinée à être écoulée sur le marché), la production "pour emploi final propre" (production destinée à la consommation finale ou à la FBCF de l'agent producteur, néanmoins celle-ci recouvre unique - ment la production de services de logements réalisée p ar les ménages qui occupent eux-mêmes le logement dont ils sont propriétaires, la production pour emploi par les ménages de personnel domestique salarié, et la production agricole autoconsommée) et la production non marchande " qui est fournie à d'autres unités soit gratuitement, soit à un prix économiquement non significatif", mais celle-ci comprend seulement la production réalisée par les administrations publiques et la production associative lorsqu'elle est réalisée à partir de travail rémunéré.
Les activ ités étudiées ici appartiennent à l'économie "non officielle", qui comprend les activités illégales, les activités légales non déclarées et des activités non marchandes. La production non officielle non marchande peut se définir comme " l'ensemble des biens et surtout des services qui ne sont pas échangés sur un marché et qui sont produits par du travail non rémunéré" (E. Archambault, X. Greffe, 1984). Elles comprennent donc la production domestique (critère de la tierce personne), la production communautair e ou bénévolat informel et la production associative.
Or la production domestique et la production communau - taire ne sont pas intégrées dans les comptes nationaux, mis à part la "production pour emploi final propre" citée plus haut (cf. schéma 2). Quant à la production associative, seule la production obtenue à partir de travail rémunéré est compta - bilisée. Encore cette partie est-elle difficile à estimer, car elle est éclatée dans différents comptes (E. Archambault, 1997).
Toutefois, les activités enregist rées évoluent en fonction de l'évolution de la réalité économique et sociale ; ainsi la comptabilité nationale intègre depuis 1971 seulement la production non marchande réalisée par les administrations publiques, celle-ci étant il est vrai produite par des facteurs de production rémunérés. A l'heure actuelle, les conventions comptables utilisées sont de plus en plus critiquées à la suite des changements socio -économiques (réduction de la durée du travail, allongement du temps de vacances, abaissement de l'â ge de la retraite, inactivité forcée …).
Et, des modes de valorisation existent pour les activités non officielles non marchandes ( cf. schéma 2). Une valori - sation permettrait à ces activités d'acquérir la même "dignité", le même poids, que les activités p roductives enre - gistrées. Elle permettrait également de passer outre les phénomènes de substitution qui peuvent se produire entre un mode de production et un autre.
L'évaluation peut se faire, tout comme pour la production non marchande des administrations publiques, au coût de production, c'est -à -dire en additionnant la valeur des con - sommations intermédiaires, de la consommation de capital fixe et la valeur du travail incorporé. Concernant cette der - nière, elle peut être valorisée au coût d'opportunité, o u par référence aux salaires du marché : on peut alors utiliser le salaire d'un généraliste ou le salaire du spécialiste cor - respondant (pâtissier pour un gâteau fait maison, plombier pour un robinet réparé soi-même…). Un deuxième mode d'évaluation consist e à se référer au prix du marché d'un bien ou service équivalent, ce qui suppose évidemment l'existen - ce de celui-ci. Mais l'important n'est pas tant le chiffrage monétaire que la compréhension de la dynamique des interactions ente les productions "officie lles" et les activités d'utilité sociale, entre le marché, les productions non marchandes des administrations publiques et les activités domestiques et d'utilité sociale.
Schéma 2.
Différentes formes de production et différents modes d'évaluation
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Les activités d'utilité sociale des personnes âgées : substituables ou complémentaires par rapport aux autres formes de production ?
Compte tenu de l'importance et de la diversité des formes de participation à la production des retrai tés, celles-ci peuvent être considérées comme des substituts d'activités de production "officielles", comptabilisées : " une fois à la retraite, existe-t-il des formes d'activité qui présentent des similitudes structurelles avec le travail rémunéré et qui pourraient se substituer à lui ?" (M. Kohli, 1996).
A contrario, doit-on analyser ces activités plutôt dans une logique de complémentarité par rapport aux autres secteurs d'activité, dans une optique "développement du troisième secteur", secteur possédant u ne logique différente de la logi - que marchande ou de la logique Etat-Providence, autre es - pace de production situé entre – au-dessus, à côté ? – des deux grands espaces de production que sont l'Etat et le Marché ?
Sans prétendre trancher cette question, qu elques pistes de réflexion peuvent être proposées.
Schéma 3.
Signification économique de la production non officielle non marchande
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a) Des activités substituables aux productions enregistrées
Parfois rien ne distingue la product ion effectuée par les retraités d'autres formes de production assurées par les admi - nistrations publiques (Etat, administrations de sécurité socia - le, collectivités locales) ou les entreprises privées. L'exemple des soins apportés aux personnes âgées est i ci éclairant. En effet, la production d'aide et de services divers au profit des personnes âgées dépendantes est ou peut être assurée par plusieurs types d'intervenants : les familles, l'Etat, le secteur associatif, le secteur privé. D'ailleurs, la qualifi cation des soins oscille entre le domaine de compétence "domestique" et le domaine de compétence "professionnel" mais les limi - tes sont fluctuantes entre ces deux domaines. Le travail ef - fectué au sein des réseaux informels (familial, amical, de voisinage) et celui effectué par le réseau professionnel ou formel (ensemble des services médico-sociaux existants, publics ou privés) est souvent assez proche (G. Favrot - Laurens, 1998).
Les soins apportés aux personnes âgées dépendantes par les réseaux informels s ont donc jusqu'à un certain point substituables aux soins apportés par les réseaux formels. D'ailleurs, selon les préoccupations des différentes périodes, les priorités changent : l'accent peut être mis sur la produc - tion familiale de soins (" La réflexion sur les solidarités familiales, l'entraide, les supports sociaux, le soutien relationnel et communautaire constituent aujourd'hui des composantes importantes des débats sur l'avenir de la protection sociale" – F. Lesemann, C. Martin, 1993, p. 13) ou sur la création d'emplois peu qualifiés (" Pouvoirs publics et offreurs de services s'intéressent à ces 'gisements' d'emplois que sont les 'besoins' des familles" – G. Favrot-Laurens, 1998). " La redécouverte à laquelle on assiste depuis quelque temps, de l'importance du soutien familial s'appuie ainsi sur une réalité qui a souvent été occultée, mais aussi sur les enjeux qui sont les siens, qu'il s'agisse de transférer sur les familles des charges actuellement supportées par la collectivité ou bien de contenir la croissance de ces charges en étayant et pérennisant le soutien familial bénévole." (A. Rozenkier, 1995). A l'heure actuelle, les jeunes retraités, plus fortunés que leurs aînés généralement, sont plutôt inci - tés à investir dans la prise en charge future de leur dépen - dance par des assurances – prévoyance, ce qui tendrait à créer demain un marché de services payants aux personnes.
Les gardes d'enfants assurées par les retraités constituent un exemple équivalent. Dans un sens, toute la production non marcha nde des retraités, ou tout au moins une large part de celle-ci, reste "rémunérable", dans le sens où elle coûte - rait si elle n'était pas effectuée par ceux-ci. Si ces activités requièrent un niveau d'exigence qui s'élève sans cesse (soins "professionnalisé s" aux personnes âgées, niveau croissant des exigences éducatives …) et doivent nécessiter une quali - fication pour être exercées, vont-elles se professionnaliser et sortir de la sphère domestique ?
A l'heure actuelle, et malgré l'importance de la produc - tion non marchande assurée par les ménages, assiste-t-on à un développement des services de proximité (notamment services à domicile organisés sous des formes marchandes plus ou moins élaborées) qui remplacent et externalisent certaines activités autrefois a ssurées par les familles ?
Pour souligner tout l'intérêt de cette interrogation, il nous suffit de rappeler les résultats d'une enquête effectuée sur les services de proximité (A. Flipo, 1996). En 1996,3,5 millions de ménages ont eu recours de façon régul ière à un service de proximité payant pour une aide à la vie quotidienne. Ce sec - teur représente au moins 700 000 emplois équivalents temps plein, que les ménages financent à hauteur de 45 milliards de francs. Presque la moitié de ces dépenses concerne des services domestiques courants, 36% sont échangés contre des services aux enfants de moins de 11 ans et 19% sont la contrepartie des aides apportées aux personnes âgées dépen - dantes. Mais l'étude souligne également que l'ensemble de ces emplois de proximit é coexiste avec une aide informelle très largement répandue : un ménage sur trois signale avoir recours à une aide extérieure régulière pour l'entretien domestique courant, pour s'occuper d'un enfant de moins de 11 ans, ou encore pour aider un membre du mé nage en situation de dépendance, alors que seulement 15% y asso - cient une dépense.
Alors, même si une large part de ces activités sont structurellement identiques à des activités assurées par le secteur privé ou par des infrastructures publiques, peut-on réellement parler de phénomènes d'éviction ?
b) Un autre espace de production, avec ses spécificités
Tout comme il existe une complémentarité entre les productions publiques non marchandes et les productions privées, il existerait une complémentarité entre les produc - tions non marchandes réalisées par les retraités et les autres types de production. Dans cette optique, les pensions de retraites pourraient alors être considérées aussi comme un moyen indirect de faciliter et encourager ces productions.
Une gr ande partie des services d'aide aux personnes est généralement assurée par des productions publiques – éducation, protection sociale – toutefois, tout laisse penser que les services assurés par les retraités ne pourraient l'être par l'Etat : remise en caus e de l'Etat-Providence, augmen - tation des prélèvements, pour faire face à ces nouvelles dépenses, peuvent constituer un frein à leur essor, alors que de nouveaux besoins ont bel et bien émergés : " La crise économique et l'augmentation des déficits publics ont favorisé un réexamen du rôle de l'Etat dans la plupart des pays industrialisés et le développement d'alternatives à l'Etat- Providence dans le cadre d'organisations sans but lucratif" (E. Archambault, 1997).
On constate d'ailleurs que le secteur social attire presque la moitié des bénévoles du secteur associatif ; ceci peut pa - raître paradoxal compte tenu du fait que la France possède un système de protection sociale parmi les plus complets. L'analyse du domaine associatif montre que " les associations françaises ne sont ni des structures organisationnelles proches des entreprises comme les fondations américaines, ni des petits groupes d'entraide ou de bons voisins comme en Angleterre. Elles existent quand il y a défaillance ou manque de services publics et quand la sphère familiale ou privée lucrative ne peut faire face" (D. Ferrand-Bechmann, 1992, p. 84).
En définitive, les associations du domaine sanitaire et social ou culturel se cantonnent à des besoins méconnus ou mal couverts par les productions marchandes ou publiques officielles : SIDA, petite enfance, aides à la dépendance … Concernant le bénévolat informel, à l'heure actuelle, les solidarités familiales jouent un rôle de production d'assu - rance au profit des personnes âgées, qui n'est comblé n i par l'Etat (administrations de sécurité sociale) ni par des productions privées.
En outre, les activités de services aux personnes ont du mal à se développer sous une forme marchande : " L'aspect le plus immédiatement perceptible de l'activité bénévole est la production de biens et services ; or, celle-ci ne peut pas être estimée au coût du marché, incluant le bénéfice du fournisseur ou fabricant et divers impôts et taxes car certains services bénévoles ne trouvent preneur que parce que leur prix est non négligeable, du moins inférieur à ce que les mêmes services auraient été sur le marché" (B. Halba, M. Le Net, 1997, p. 103). Ces services doivent être subventionnés, encouragés pour être économiquement viables (A. Flipo, L. Olier, 1998), tout en créant de s emplois généralement peu qualifiés et précaires, dévalorisants (X. Gaullier, 1999).
En définitive, de nombreuses interrogations se dégagent d'une étude des activités d'utilité sociale exercées par les personnes âgées. Le modèle de la retraite "utile", d e la "deuxième carrière" va-t-il se propager, et si oui sous quelle forme ? Ces activités vont-elles se développer sous la forme actuelle non marchande ? Et dans ce cas, peut-on considérer que le versement d'une pension de retraite est un moyen de rémunére r indirectement ces activités ? Peut-on imaginer, a contrario, leur transfert à la sphère marchande, leur "sala - risation" ? Il apparaît clairement que ce développement présente des enjeux économiques considérables liés aux interactions de ces activités ave c le domaine privé marchand et les productions publiques non marchandes. Les activités bénévoles concurrencent-elles des activités de production classiques ? Un reproche fréquemment adressé au bénévolat réside justement dans la concurrence déloyale qu'il e st censé exercer sur le secteur privé. Tout le secteur des services de proximité, des services à la personne, est aussi concerné.
 
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NOTES
 
[1]Pour repérer le temps occupé par celle-ci, et notamment pour le distinguer du temps libre, des activités de loisirs ou du temps "biologique" on applique généralement le critère de la "tierce personne" : est production domestique la production qui pourrait être effectuée par une tierce personne rémunérée pour cela (A. Pichot, 1989, p. 33, C. Roy, 1989).
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[1]
Pour repérer le temps occupé par celle-ci, et notamment pou...
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Déterminants socioculturels des pratiques
Différentes formes de production et différents modes d'évaluation
Signification économique de la production non officielle non marchande