2002
INNOVATIONS
Économie solidaire, repères et éléments d'une critique
Sophie Boutillier
Laboratoire Redéploiement industriel et innovation Université du Littoral Côte d'Opale
L'économie solidaire est présentée par les économistes d'inspiration
keynésienne comme la solution aux maux du chômage et de la pauvreté
dans les pays industrialisés. Pourtant ni le problème de la pauvreté, ni les
débats portant sur l'économie solidaire ne sont nouveaux. Il y a de cela
200 ans des penseurs, socialistes et autres utopistes, avaient imaginé une
société qui ne fonctionnerait plus selon des principes marchands.
Aujourd'hui, il n'est plus question de changer radicalement la société,
mais de l'aménager afin de faire reculer le spectre de l'état stationnaire qui
reste toujours présent, tout en maintenant la paix sociale
For keynesian
economists, social economy is able to solve the problems of unemployment and poverty in industrialized countries. However, neither poverty
nor the debates on social economy are new. 200 years ago, socialists and
other utopians imagined a society where market principles were excluded. Today, the question is no more to change radically the society but to
organize it in order to move back the spectre of stationary state which is
always actual while maintening social peace.
"C'est normal, la principale caractéristique
de la gentillesse désintéressée est d'être méconnaissable,
inconnaissable, invisible, insoupçonnable car un bienfait
qui dit son nom n'est jamais désintéressé".
Amélie Nothomb
Hygiène de l'assassin, A. Michel, édition de poche, 1992, p.48.
Économie solidaire, pourquoi associer au nom commun
"économie" l'adjectif "solidaire" ? N'est-ce pas tautologi que ? Puisque selon la conception libérale de l'économie, la
somme des intérêts individuels est égale à l'intérêt général.
Présenter la question de cette façon est sans doute une forme
de provocation ou encore de candeur, tant il est vrai que les
économistes libéraux en restent au paradigme du marché et
de la (libre) concurrence, rejetant de même toute forme
d'assistance à laquelle nous conduit de façon implicite
l'expression "économie solidaire". Pourtant derrière ces
questions de vocabulaire a priori superficielles, sans importance, se cache un problème grave et non résolu à ce jour : la
pauvreté.
Comment ne pas être soupçonneux lorsque l'on accole à
économie l'adjectif solidaire ? Avons-nous dit. La principale
caractéristique de la gentillesse, de la générosité, est d'être
méconnaissable, écrit la romancière A. Nothomb. Alors
pourquoi un tel acharnement de la part des économistes ?
Car les faits attestent que l'idée de l'économie solidaire n'est
pas nouvelle. Elle est aussi ancienne que l'humanité, et il
serait vain d'en rechercher l'origine. L'idée d'un ailleurs
(meilleur), d'un paradis, propre sans aucun doute à toutes les
religions en est à nos yeux la manifestation évidente. Mais,
les idées humanistes (laïques) qui émergent peu à peu
pendant le Siècle des Lumières, puis la croyance en un
progrès scientifique salvateur qui prend corps au cours du
XIXème siècle, avaient entretenu l'idée qu'un jour ou l'autre,
les sociétés humaines viendraient à bout de leurs maux
endémiques. Mais, il n'en est rien. Au contraire.
Les économistes libéraux des XVIIIème et XIXème
siècles pensaient avoir trouvé la poule aux oeufs d'or,
traduisant de façon scientifique les vers de La Fontaine à
propos du trésor qu'un vieux laboureur avait laissé en
héritage à ses enfants. Ces derniers retournèrent le champ
sans trouver d'écus d'or jusqu'au moment où ils comprirent
que le trésor était le travail et l'industrie au sens large du
terme. L'industrie, nourrie par la recherche du profit, présente l'immense avantage de combler l'ambition personnelle
d'enrichissement tout en gardant à l'esprit que la loi du
marché se charge de la distribution. La loi des débouchés,
énoncée par J-B. Say, en fut sans doute la manifestation la
plus achevée. Pourtant, la succession de crises et la misère
profonde des classes laborieuses qu'elles entraînent provoquent un sentiment légitime de révolte. Saint-Simon,
Proudhon, Fourier, Marx, pour ne citer que les plus connus,
ont au cours du XIXème siècle imaginé une société nouvelle
reposant sur d'autres principes que le marché. Près de 200
ans plus tard, le constat reste le même : le progrès est source
d'inégalités sociales, pourtant les ébauches de réponses
apportées sont aujourd'hui beaucoup plus réservées.
LES ECONOMISTES LIBERAUX : UNE FOI
INEBRANLABLE DANS LE MARCHE ?
Selon les économistes libéraux de la fin du XVIIIème siècle,
les richesses produites par les individus appartenant aux
différents groupes sociaux sont réparties en fonction de leur
participation respective à l'activité économique selon le
schéma bien connu :
Catégories sociales Ressources valorisées Type de revenu
obtenu
Capitalistes Capital profit
Propriétaires terriens Terre rente
Travailleurs Force de travail salaire
Cette répartition socioprofessionnelle n'était pas discutée
puisqu'elle était sensée être le produit de la providence…
Cette conception est manifeste dans la "main invisible" d'A.
Smith (1723-1790). La répartition des richesses obéit à une
espèce de logique providentielle. Cette idée est également
présente dans la notion de "prix naturel" (le prix rattaché au
prix de production) dans une société – cela va de soit – où
règnent la liberté économique et la concurrence.
La pauvreté n'est donc par un problème pour A. Smith. Il
n'en va pas de même pour R. Malthus (1776-1834) qui a pris
à cœur la question du déséquilibre entre les ressources
disponibles et la population à nourrir. Cette préoccupation
est par son existence même la preuve que le marché ne peut
satisfaire les besoins de tous. La réponse apportée par
Malthus le reflète clairement puisqu'elle est fondamentalement politique, non celle d'un économiste. Il propose,
comme chacun le sait, de réduire la natalité des pauvres. La
question de la pauvreté est explicitement posée. En la reliant
à une natalité excessive des pauvres, Malthus montre du
même coup que les pauvres le sont par leur faute, mais
également qu'une intervention extérieure (retarder de façon
autoritaire l'âge du mariage par exemple) est indispensable
pour qu'ils puissent sortir de leur état… d'animalité reproductrice. A cette question, la réponse de D. Ricardo (1772-1823) est en revanche économique, montrant en substance
que l'économie n'est jamais figée, mais qu'elle change
constamment grâce au progrès des techniques d'une part, aux
débouchés commerciaux que le commerce international offre
en abondance, d'autre part. De son côté, J-B. Say (1767-1832) force l'analyse d'A. Smith en énonçant la "loi des
débouchés" selon laquelle l'offre crée sa propre deman-de.
Dans ce cas également, la question de la pauvreté ne se pose
pas puisque le marché assure la répartition (par défini-tion
égale) des richesses. Le pauvre, écrit en substance J-B. Say,
n'a pas besoin des consommations du riche, il n'a besoin que
de ses capitaux. En bref, le pauvre ne peut espérer sortir de
sa condition ni par la charité du riche, ni en contribuant à
satisfaire les besoins de ce dernier. Le pauvre a besoin de
l'investissement du riche, que celui-ci crée de la richesse
pour qu'il puisse travailler et pourvoir ainsi à ses besoins.
Mais, paradoxe : alors que la richesse semble engendrer la
richesse puisqu'elle naît d'un capital existant, la pauvreté
engendre la pauvreté. Mais, ceci ne semble guère les
préoccuper. Rappelons toutefois qu'en ce début de XIXème
siècle, l'Europe occidentale sort tout juste d'une situation de
disette, voire de famine, permanente. L'industrie apparaît
alors comme une alternative positive face à l'arbitraire du
pouvoir absolu des monarques incapables de nourrir leurs
sujets.
Cependant cet optimisme triomphant des économistes
libéraux atteint rapidement ses limites. Certes, ils proclament que la croissance économique se nourrit d'elle-même,
mais ils notent également – fort inquiets – que l'augmentation de la consommation entraîne une réduction des besoins,
puisque ces derniers sont supposés satisfaits par la première.
Peu à peu, l'économie (capitaliste) s'achemine vers une
situation inédite où les opportunités de profit disparaissent –
l'état stationnaire –. Situation paradoxale, s'il en est, en effet,
alors qu'A. Smith et J-B. Say affirment en substance que le
pauvre a besoin des capitaux du riche, on en arrive à une
situation (hypothétique) où les besoins du pauvre sont
satisfaits (il n'est donc plus pauvre) et où le riche (qui y a
pourvu en investissant son capital) se trouve dans une
situation grotesque : il n'y a plus de pauvres pour être riche !
Quel paradoxe ! Cette crainte – fort heureusement (!) – ne
s'est jamais concrétisée jusqu'à ce jour, ou alors nous aurions
atteint l'âge d'or des utopistes. La meilleure preuve : les
pauvres n'ont pas disparu ! Au contraire ! Ils sont même en
ce début de XXIème siècle de plus en plus nombreux, y
compris dans les pays riches, où coexistent à la fois la
pauvreté absolue telle qu'Émile Zola pouvait la décrire et la
pauvreté relative des ménages qui vivent grâce aux minima
sociaux. Alors, de quoi nous plaignons-nous ? Il existe
toujours une poche de pauvreté pour nourrir les ambitions
d'enrichissement des plus fortunés ! Mais, la croissance économique s'est-elle nourrie véritablement depuis le XVIIème
siècle des besoins par définition non satisfaits des classes
laborieuses ?
L'histoire économique nous enseigne au contraire que
l'industrie – et en premier lieu l'industrie textile, moteur de la
révolution industrielle – ne s'est pas appuyée sur la demande
(par nature insolvable) des classes laborieuses pour assurer
son développement. L'industrie textile s'est en revanche
appuyée sur la force de travail de ces dernières. Ce qui au
demeurant valide la première partie du raisonnement des
économistes libéraux selon laquelle le pauvre a besoin des
capitaux du riche. Prenons l'exemple des fameuses
"indiennes" ou "toiles peintes des Indes" qui furent l'enjeu
d'une concurrence très vive entre les entrepreneurs du
XVIIème siècle. L'Europe était alors incapable de fabriquer
ces produits qu'elle importait donc des Indes (d'où leur nom)
par l'intermédiaire de négociants portugais. Les motifs européens étaient alors brodés sur le tissu et non imprimés. Mais,
qui en dehors des nobles ou des représentants de la haute
bourgeoisie pouvaient être demandeurs de ces produits ? Les
nobles avaient alors à la fois le loisir et la fortune leur
permettant d'y attacher de l'importance. C'est au demeurant
le souci majeur de Monsieur Jourdan (être bien habillé)
lorsqu'il entreprend de ressembler des pieds en cap à un
aristocrate et provoque la moquerie de son entourage
d'origine bourgeoise ou paysanne. Au XVIIIème siècle,
l'industriel Christophe-Philippe Oberkampf prospéra en
fabriquant ce qui autrefois était importé des Indes. Or, ses
marchés étaient constitués par la demande (solvable) des
catégorises sociales les plus fortunées, constituant en cette
ère pré-industrielle un marché tout de même confortable
d'autant plus qu'il pouvait être nourri par l'exportation. Le
développement de la grande distribution à partir du milieu du
XIXème siècle contribua à satisfaire les besoins solvables de
la nouvelle classe moyenne salariée.
Partant de l'hypothèse que l'économie (capitaliste) cesse
sa course à partir du moment où les besoins des pauvres sont
comblés, l'idée implicite des économistes libéraux est qu'il
faut entretenir la pauvreté sous toutes ses formes (matérielle,
intellectuelle et morale ; absolue et relative
[1] ) pour que l'augmentation du profit ne connaisse pas de fin ! Tel est en
termes crus le principe généralement non avoué des économistes libéraux qui reconnaissent en substance que les
crises économiques sont nécessaires (voire salutaires) et que
s'il existe des activités économiques en crise à un moment ou
à un autre, d'autres se trouvent au même moment en situation
de croissance. Par conséquent, pas d'inquiétude ! C'est donc
par ce mouvement constant que les économistes socialistes
ou utopistes – peu importe l'adjectif dont on les pare –
imaginent une autre société où les besoins ne seront plus
considérés comme des marchés effectifs ou potentiels.
LES ÉCONOMISTES SOCIALISTES : UNE AUTRE
RATIONALITÉ ÉCONOMIQUE ?
Henri de Saint-Simon (1760-1825), Charles Fourier
(1772-1837), Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), Karl
Marx (1818-1883)… tous ont dénoncé les conséquences
négatives de l'industrialisation capitaliste pour proposer une
autre organisation économique radicalement nouvelle,
propre à satisfaire les besoins du plus grand nombre.
Saint-Simon mit le doigt sur les dégâts du progrès
technique qui modifie en permanence l'équilibre économique en diminuant la quantité de main-d'œuvre nécessaire
pour faire fonctionner les machines. Sans emploi, démunie
de toute ressource, l'immense majorité de la population
laborieuse ne dispose d'aucun moyen d'existence. Mais, la
classe ouvrière n'est pas la seule à être confrontée à des
conditions de vie difficiles. Les classes intermédiaires paient
un lourd tribu aux crises économiques : petits propriétaires,
petits fermiers, petits chefs d'atelier… Il n'y a plus de place
selon Saint-Simon dans la société que pour le grand
capitaliste et l'homme à gages ! L'État occupe une place
primordiale dans sa réflexion puisque son rôle économique
est appelé à grandir. D'où la célèbre formule : "on administrativera les choses au lieu de gouverner les hommes" ! Il
n'imagine pas, comme les autres (sauf peut-être K. Marx) de
transformer la société par la violence. La transformation se
fera par la force des choses grâce à la connaissance et à la
production qui seront orientées vers une nouvelle rationalité.
Le citoyen deviendra un sociétaire. Chaque individu aura sa
place dans cette nouvelle société soit en fonction de son
travail, de son talent ou de son capital. Ce qui au demeurant
ne diffère guère des principes libéraux précédemment
énoncés hormis que les principes de redistribution dans cette
société seront basés sur une hiérarchie consensuelle dirigée
non plus par des hommes politiques mais par des savants,
des industriels, des artistes. La métaphysique sera bannie. La
religion reposera sur les valeurs de la science et de la
productivité.
Charles Fourier imagine aussi un changement social
radical, mais par petites touches, un peu à la manière des
impressionnistes. Son fameux phalanstère est une coopérative fermée de production et de consommation qui compte le
nombre précis de 1620 individus. Contrairement à Saint-Simon, Fourier ne croit pas aux valeurs civilisatrices de
l'industrialisation. Il préconise le travail de la terre et de
l'artisanat. Les individus qui composent le phalanstère
travaillent en fonction de leurs goûts particuliers. Son
organisation repose sur le principe de la vie en communauté
avec centralisation de toutes les opérations ménagères et de
services collectifs. Cette organisation est pour Fourier le
moyen de lutter contre l'accroissement de la misère
consécutive aux progrès de l'industrie. Très sûr de lui-même,
il se vante d'avoir compris mieux que les autres et avant les
autres les raisons du fonctionnement chaotique de la société
industrielle, et en termes que l'on qualifie aujourd'hui de
politiquement corrects il déclare que les hommes de demain
lui devront leur bonheur. Ne pas confondre le phalanstère,
dit-il en substance, avec le couvent ou la caserne !…
"La propriété, c'est du vol !", avait écrit Proudhon dans
un ouvrage publié en 1840. Il imagine pourtant une autre
société où "la propriété, c'est la liberté" dans un autre
ouvrage publié en 1865. La propriété permet selon Proudhon
de jouir du fruit de son travail, corollaire de la liberté. Il
imagine ainsi une société égalitaire basée sur le principe de
réciprocité des services. Le travail devient alors collectif
sans collectivisation de l'outil de production et sans l'intervention de l'État. L'une de ses idées majeures consiste à
opposer le "droit d'user" et le "droit d'abuser". Il trace les
contours d'une société mutualiste, assez voisine de celle de
Fourier reposant sur l'autoadministration de groupes qu'il
qualifie de "groupes naturels" qui sont intégrés dans des
ensembles beaucoup plus vastes fonctionnant selon les
mêmes principes. La pièce maîtresse de cette nouvelle
organisation économique est constituée par une Banque
d'échange. Son idée fondamentale est de dépasser l'opposition entre le capital et le travail en faisant de chaque
individu à la fois un salarié et un salariant de la société.
Sorte de prémisse de l'association à venir, la Banque
d'échange est une véritable société anonyme à but non
lucratif dont l'objectif est de satisfaire sans le recours au
numéraire tous les produits et les services dont on peut avoir
besoin. Ainsi si un salarié, sociétaire de la Banque, souhaite
créer sa propre entreprise, il ne sera pas confronté à
l'épineux problème du financement et donc au pouvoir
absolu des banquiers. Dans la nouvelle société qu'il imagine,
le candidat entrepreneur aura un autre interlocuteur : le
consommateur. Il lui faudra d'abord obtenir des commandes
puis des fournisseurs lesquels seront également sociétaires
de la Banque. Il obtiendra ainsi les produits dont il a besoin
par des lettres de change.
Abondamment critiqués, mais aussi plébiscités par leurs
contemporains, Saint-Simon, Fourier et Proudhon n'apportent pas de véritable explication des mécanismes qui nourrissent le développement de la pauvreté. A leurs yeux, la
pauvreté est le résultat (immoral) d'une organisation sociale
(immorale), mais l'intérêt de leurs analyses est de mettre
l'accent sur la marchandise ou plus précisément sur le
fonctionnement inégalitaire d'une société réduisant toute
chose et tout être à l'état de marchandise. L'apport majeur de
Marx est de montrer que la pauvreté n'est pas immorale
puisqu'elle participe au fonctionnement du capitalisme. Il ne
fait que dire à haute voix et en d'autres termes les propos des
économistes libéraux précédemment formulés : le capitalisme produit en même temps que des richesses, de la
pauvreté, et plus il crée de richesse plus il crée de pauvreté.
Il invente des machines, plus productives que les ouvriers
lesquels sont conduits à accepter des salaires de plus en plus
faibles en l'absence d'autres alternatives. Mais, comme pour
les économistes classiques, cette situation n'a qu'un temps
pour Marx en raison de la "loi de la baisse tendancielle du
taux de profit" qui transcende l'économie capitaliste. Si
selon Jean Jaurès, le capitalisme crée la guerre comme la
nuée l'orage, pour Marx, il crée la pauvreté… et la richesse.
L'ÉCONOMIE SOLIDAIRE : LA RÉPONSE
D'AUJOURD'HUI À DES MAUX ANCESTRAUX ?
Le keynésianisme et la croissance économique rapide des
années d'après-guerre avaient fait oublier ces questions.
Pourtant l'expression tant galvaudée des "trente glorieuses"
est trompeuse, puisque jusqu'à la fin des années 1950, les
tickets de rationnement n'avaient pas complètement disparu
et nombreux étaient les bidonvilles qui entouraient les
grandes villes industrielles des pays d'Europe occidentale,
sans parler de la guerre froide et des multiples conflits
militaires qui ont endeuillés cette période. Plus encore, en
1947, rien ne permettait d'affirmer que la croissance
économique américaine, ébauchée pendant les années folles
et symbolisée par une pléthore d'objets manufacturés de toutes sortes, allait s'étendre à l'Europe occidentale, puis au Japon. Pendant cette période trouble, l'intervention de l'État ne
semblait pas faire de doute ; vitesse acquise par la guerre ?
Qui sait ? Nombre d'économistes se réclamant de J.M.
Keynes (1883-1946) étaient convaincus d'avoir trouvé la formule magique pour conjurer les crises périodiques de l'économie capitaliste. Pour leur part, les économistes libéraux
(notamment F. Hayek) étaient beaucoup plus sceptiques,
bien que leurs propos ne bénéficiaient pas de la même
publicité que leurs homologues keynésiens. Ils attendent la
crise et voient précisément dans les mesures de soutien
keynésiennes le moyen certes de repousser la crise, mais non
d'en faire disparaître les causes. Les mesures keynésiennes
de soutien à l'économie avaient pour effet à leurs yeux
d'amplifier la crise en retardant la mise en œuvre des mécanismes du marché, seuls salvateurs. Le chômage croissant
(surtout de longue durée) des années 1970 engendra une
nouvelle pauvreté. Mais bien que qualifiée de "nouvelle",
cette pauvreté de fin de siècle conduisit souvent sans le
nommer à faire renaître des débats d'une autre fin de siècle.
La société de ce début de XXIème siècle ne ressemble
guère a priori à celle du début du XIXème siècle où l'intervention sociale de l'État était inexistante. Les maux sociaux
étaient pansés au coup par coup par les œuvres de bienfaisance, inspirées par un sentiment de pitié et de compassion religieuse ou laïque. L'intervention de l'État se réduisait
à réglementer (voire interdire) la mendicité (ce qui n'a guère
changé puisque l'on parle également de couvre feu). De
l'autre côté, nombre de grands patrons géraient leurs entreprises comme s'il s'agissait de leur propre famille. Le terme
bien connu de paternalisme le rappelle. Mais, en raison de la
faible envergure de ces aides, la pauvreté restait importante
et le chômage jouait toujours le même rôle régulateur pesant
sur l'accroissement des salaires. Dans une économie beaucoup plus socialisée où l'État intervient du berceau au
tombeau, mobilisant une partie croissante du produit national brut, le rôle régulateur de la pauvreté, engendrée par le
chômage généré par le progrès technique, reste le même,
mais sous des aspects différents. La multiplication des textes
de lois depuis ces vingt dernières années, regroupés sous
l'étiquette "économie solidaire et sociale", vise précisément à
canaliser la pauvreté afin d'éviter les troubles sociaux tout en
maintenant un certain niveau de solvabilité.
L'idée des économistes et des sociologues progressistes
contemporains n'est pas comme leurs aînés de transformer la
société de façon radicale, mais plutôt de l'aménager partiellement – idéal qu'ils traduisent par l'expression "économie
solidaire". A environ 200 ans d'intervalle, le diagnostic n'a
donc pas changé d'un iota et ressemble point par point à celui
que Proudhon et Saint-Simon avaient formulé : la dynamique du progrès alimente la pauvreté. Mais, soulignent-ils, les changements techniques et économiques (informatisation, automatisation, etc.) dont la société industrielle
est l'objet nourrissent encore de nouveaux besoins
[2] qui ne
peuvent être satisfaits par le marché en raison de la faible
solvabilité de ceux qui en ont besoin, c'est-à-dire… les
pauvres ! Mais, les économistes libéraux du XVII-XIXème
siècles avaient déjà souligné l'insolvabilité des pauvres ! Or,
la satisfaction de ces besoins permettrait tout à la fois
d'améliorer le bien-être de nombre d'individus tout en créant
une activité, source de revenus et d'emplois. Dans l'économie marchande, ces besoins peuvent être comblés par le
marché (ce qui pose nous l'avons vu la question de la
solvabilité des consommateurs). Aussi, sans remettre en
cause ni l'économie marchande et la loi du marché, ni
l'économie publique et l'État providence, l'idée est-elle de
créer de nouvelles articulations entre le marchand et le
public en favorisant la formation de réseaux réciproques
d'échanges de services.
La forme la plus achevée de l'économie solidaire est sans
doute l'association à but non lucratif, dont l'existence
remonte comme chacun sait à 1901, mais dont le nombre
depuis le début des années 1980 a connu une augmentation
très rapide. Mais, il n'est plus question d'étendre cette forme
d'organisation sociale à l'ensemble de la société selon les
souhaits des utopistes du XIXème siècle, martèlent en
substance A. Lipietz ou Ph. Labarde et B. Maris : l'économie
solidaire (encore nommée "tiers secteur") a pour vocation de
constituer un secteur tampon entre le secteur marchand et le
secteur public. Aussi, bien qu'ils s'en défendent, l'économie
solidaire s'apparente à une sorte de ghetto salutaire puisque
les règles de l'organisation capitaliste ne sont pas remises en
cause. De même que les idées de Proudhon sur la création
d'entreprise ont été en grande partie assimilées par les
banquiers d'aujourd'hui, tout le mal que l'on puisse souhaiter
à l'économie solidaire est de s'intégrer dans l'économie
marchande pour nourrir la réalisation de nouveaux profits
créateurs de richesses et propres à soulager l'état de détresse
du pauvre, si l'on se réfère aux écrits de J-B. Say. La
meilleure manifestation de l'efficacité de l'économie solidaire serait qu'elle disparaisse. Dans cet ordre d'idées, deux
hypothèses majeures sont envisageables : ou elle disparaît
parce que les pauvres ne sont plus ou parce qu'elle est
devenue le nouveau principe de faire des affaires. En d'autres
termes, le social et l'humanitaire ont été érigés en principe de
marketing. Mais n'est-ce pas déjà le cas ? L'économie
solidaire est-elle une réponse aux angoisses des économistes
libéraux des XVIII et XIXème siècles au spectre de l'état
stationnaire ?
·
BERAUD A., FACCEROLLO G. (sous la dir.), Nouvelle histoire de la
pensée économique, tome 1, des Scolastiques aux Classiques, 1992 ; tome 2,
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More à Lénine, le rêve éternel d'une autre société, R. Laffont, 2000
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EME B., LAVILLE J-L., MARECHAL J-P., L'économie solidaire : état des
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LIPIETZ A., Pour le tiers secteur, l'économie sociale et solidaire, La
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·
REBERIOUX M., GEORGEL Ch., MORET F., Socialisme et utopies, de
Babeuf à Jaurès, Documentation photographique, La documentation française, août 2000, n°8016.
[1]
Absolue par l'exploitation ; relative par la publicité qui nourrit le désir
d'avoir.
[2]
De quels besoins s'agit-il ? Ce ne sont pas vraiment de nouveaux besoins :
s'alimenter, se loger, apprendre, constituent toujours des besoins plus ou
moins bien satisfaits selon les groupes sociaux. A cela s'ajoute la question
majeure de la santé. L'idée consiste donc à utiliser les nouveaux moyens
informatiques (internet notamment) pour satisfaire ces besoins.