Innovations
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
244 pages

p. 9 à 19
doi: 10.3917/inno.015.0009

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no 15 2002/1

2002 INNOVATIONS

Économie solidaire, repères et éléments d'une critique

Sophie Boutillier Laboratoire Redéploiement industriel et innovation Université du Littoral Côte d'Opale
L'économie solidaire est présentée par les économistes d'inspiration keynésienne comme la solution aux maux du chômage et de la pauvreté dans les pays industrialisés. Pourtant ni le problème de la pauvreté, ni les débats portant sur l'économie solidaire ne sont nouveaux. Il y a de cela 200 ans des penseurs, socialistes et autres utopistes, avaient imaginé une société qui ne fonctionnerait plus selon des principes marchands. Aujourd'hui, il n'est plus question de changer radicalement la société, mais de l'aménager afin de faire reculer le spectre de l'état stationnaire qui reste toujours présent, tout en maintenant la paix sociale For keynesian economists, social economy is able to solve the problems of unemployment and poverty in industrialized countries. However, neither poverty nor the debates on social economy are new. 200 years ago, socialists and other utopians imagined a society where market principles were excluded. Today, the question is no more to change radically the society but to organize it in order to move back the spectre of stationary state which is always actual while maintening social peace.
"C'est normal, la principale caractéristique de la gentillesse désintéressée est d'être méconnaissable, inconnaissable, invisible, insoupçonnable car un bienfait qui dit son nom n'est jamais désintéressé".
Amélie Nothomb Hygiène de l'assassin, A. Michel, édition de poche, 1992, p.48.
Économie solidaire, pourquoi associer au nom commun "économie" l'adjectif "solidaire" ? N'est-ce pas tautologi que ? Puisque selon la conception libérale de l'économie, la somme des intérêts individuels est égale à l'intérêt général. Présenter la question de cette façon est sans doute une forme de provocation ou encore de candeur, tant il est vrai que les économistes libéraux en restent au paradigme du marché et de la (libre) concurrence, rejetant de même toute forme d'assistance à laquelle nous conduit de façon implicite l'expression "économie solidaire". Pourtant derrière ces questions de vocabulaire a priori superficielles, sans importance, se cache un problème grave et non résolu à ce jour : la pauvreté.
Comment ne pas être soupçonneux lorsque l'on accole à économie l'adjectif solidaire ? Avons-nous dit. La principale caractéristique de la gentillesse, de la générosité, est d'être méconnaissable, écrit la romancière A. Nothomb. Alors pourquoi un tel acharnement de la part des économistes ? Car les faits attestent que l'idée de l'économie solidaire n'est pas nouvelle. Elle est aussi ancienne que l'humanité, et il serait vain d'en rechercher l'origine. L'idée d'un ailleurs (meilleur), d'un paradis, propre sans aucun doute à toutes les religions en est à nos yeux la manifestation évidente. Mais, les idées humanistes (laïques) qui émergent peu à peu pendant le Siècle des Lumières, puis la croyance en un progrès scientifique salvateur qui prend corps au cours du XIXème siècle, avaient entretenu l'idée qu'un jour ou l'autre, les sociétés humaines viendraient à bout de leurs maux endémiques. Mais, il n'en est rien. Au contraire.
Les économistes libéraux des XVIIIème et XIXème siècles pensaient avoir trouvé la poule aux oeufs d'or, traduisant de façon scientifique les vers de La Fontaine à propos du trésor qu'un vieux laboureur avait laissé en héritage à ses enfants. Ces derniers retournèrent le champ sans trouver d'écus d'or jusqu'au moment où ils comprirent que le trésor était le travail et l'industrie au sens large du terme. L'industrie, nourrie par la recherche du profit, présente l'immense avantage de combler l'ambition personnelle d'enrichissement tout en gardant à l'esprit que la loi du marché se charge de la distribution. La loi des débouchés, énoncée par J-B. Say, en fut sans doute la manifestation la plus achevée. Pourtant, la succession de crises et la misère profonde des classes laborieuses qu'elles entraînent provoquent un sentiment légitime de révolte. Saint-Simon, Proudhon, Fourier, Marx, pour ne citer que les plus connus, ont au cours du XIXème siècle imaginé une société nouvelle reposant sur d'autres principes que le marché. Près de 200 ans plus tard, le constat reste le même : le progrès est source d'inégalités sociales, pourtant les ébauches de réponses apportées sont aujourd'hui beaucoup plus réservées.
 
LES ECONOMISTES LIBERAUX : UNE FOI INEBRANLABLE DANS LE MARCHE ?
 
 
Selon les économistes libéraux de la fin du XVIIIème siècle, les richesses produites par les individus appartenant aux différents groupes sociaux sont réparties en fonction de leur participation respective à l'activité économique selon le schéma bien connu :


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Catégories sociales Ressources valorisées Type de revenu obtenu Capitalistes Capital profit Propriétaires terriens Terre rente Travailleurs Force de travail salaire

Cette répartition socioprofessionnelle n'était pas discutée puisqu'elle était sensée être le produit de la providence… Cette conception est manifeste dans la "main invisible" d'A. Smith (1723-1790). La répartition des richesses obéit à une espèce de logique providentielle. Cette idée est également présente dans la notion de "prix naturel" (le prix rattaché au prix de production) dans une société – cela va de soit – où règnent la liberté économique et la concurrence.
La pauvreté n'est donc par un problème pour A. Smith. Il n'en va pas de même pour R. Malthus (1776-1834) qui a pris à cœur la question du déséquilibre entre les ressources disponibles et la population à nourrir. Cette préoccupation est par son existence même la preuve que le marché ne peut satisfaire les besoins de tous. La réponse apportée par Malthus le reflète clairement puisqu'elle est fondamentalement politique, non celle d'un économiste. Il propose, comme chacun le sait, de réduire la natalité des pauvres. La question de la pauvreté est explicitement posée. En la reliant à une natalité excessive des pauvres, Malthus montre du même coup que les pauvres le sont par leur faute, mais également qu'une intervention extérieure (retarder de façon autoritaire l'âge du mariage par exemple) est indispensable pour qu'ils puissent sortir de leur état… d'animalité reproductrice. A cette question, la réponse de D. Ricardo (1772-1823) est en revanche économique, montrant en substance que l'économie n'est jamais figée, mais qu'elle change constamment grâce au progrès des techniques d'une part, aux débouchés commerciaux que le commerce international offre en abondance, d'autre part. De son côté, J-B. Say (1767-1832) force l'analyse d'A. Smith en énonçant la "loi des débouchés" selon laquelle l'offre crée sa propre deman-de. Dans ce cas également, la question de la pauvreté ne se pose pas puisque le marché assure la répartition (par défini-tion égale) des richesses. Le pauvre, écrit en substance J-B. Say, n'a pas besoin des consommations du riche, il n'a besoin que de ses capitaux. En bref, le pauvre ne peut espérer sortir de sa condition ni par la charité du riche, ni en contribuant à satisfaire les besoins de ce dernier. Le pauvre a besoin de l'investissement du riche, que celui-ci crée de la richesse pour qu'il puisse travailler et pourvoir ainsi à ses besoins. Mais, paradoxe : alors que la richesse semble engendrer la richesse puisqu'elle naît d'un capital existant, la pauvreté engendre la pauvreté. Mais, ceci ne semble guère les préoccuper. Rappelons toutefois qu'en ce début de XIXème siècle, l'Europe occidentale sort tout juste d'une situation de disette, voire de famine, permanente. L'industrie apparaît alors comme une alternative positive face à l'arbitraire du pouvoir absolu des monarques incapables de nourrir leurs sujets.
Cependant cet optimisme triomphant des économistes libéraux atteint rapidement ses limites. Certes, ils proclament que la croissance économique se nourrit d'elle-même, mais ils notent également – fort inquiets – que l'augmentation de la consommation entraîne une réduction des besoins, puisque ces derniers sont supposés satisfaits par la première. Peu à peu, l'économie (capitaliste) s'achemine vers une situation inédite où les opportunités de profit disparaissent – l'état stationnaire –. Situation paradoxale, s'il en est, en effet, alors qu'A. Smith et J-B. Say affirment en substance que le pauvre a besoin des capitaux du riche, on en arrive à une situation (hypothétique) où les besoins du pauvre sont satisfaits (il n'est donc plus pauvre) et où le riche (qui y a pourvu en investissant son capital) se trouve dans une situation grotesque : il n'y a plus de pauvres pour être riche ! Quel paradoxe ! Cette crainte – fort heureusement (!) – ne s'est jamais concrétisée jusqu'à ce jour, ou alors nous aurions atteint l'âge d'or des utopistes. La meilleure preuve : les pauvres n'ont pas disparu ! Au contraire ! Ils sont même en ce début de XXIème siècle de plus en plus nombreux, y compris dans les pays riches, où coexistent à la fois la pauvreté absolue telle qu'Émile Zola pouvait la décrire et la pauvreté relative des ménages qui vivent grâce aux minima sociaux. Alors, de quoi nous plaignons-nous ? Il existe toujours une poche de pauvreté pour nourrir les ambitions d'enrichissement des plus fortunés ! Mais, la croissance économique s'est-elle nourrie véritablement depuis le XVIIème siècle des besoins par définition non satisfaits des classes laborieuses ?
L'histoire économique nous enseigne au contraire que l'industrie – et en premier lieu l'industrie textile, moteur de la révolution industrielle – ne s'est pas appuyée sur la demande (par nature insolvable) des classes laborieuses pour assurer son développement. L'industrie textile s'est en revanche appuyée sur la force de travail de ces dernières. Ce qui au demeurant valide la première partie du raisonnement des économistes libéraux selon laquelle le pauvre a besoin des capitaux du riche. Prenons l'exemple des fameuses "indiennes" ou "toiles peintes des Indes" qui furent l'enjeu d'une concurrence très vive entre les entrepreneurs du XVIIème siècle. L'Europe était alors incapable de fabriquer ces produits qu'elle importait donc des Indes (d'où leur nom) par l'intermédiaire de négociants portugais. Les motifs européens étaient alors brodés sur le tissu et non imprimés. Mais, qui en dehors des nobles ou des représentants de la haute bourgeoisie pouvaient être demandeurs de ces produits ? Les nobles avaient alors à la fois le loisir et la fortune leur permettant d'y attacher de l'importance. C'est au demeurant le souci majeur de Monsieur Jourdan (être bien habillé) lorsqu'il entreprend de ressembler des pieds en cap à un aristocrate et provoque la moquerie de son entourage d'origine bourgeoise ou paysanne. Au XVIIIème siècle, l'industriel Christophe-Philippe Oberkampf prospéra en fabriquant ce qui autrefois était importé des Indes. Or, ses marchés étaient constitués par la demande (solvable) des catégorises sociales les plus fortunées, constituant en cette ère pré-industrielle un marché tout de même confortable d'autant plus qu'il pouvait être nourri par l'exportation. Le développement de la grande distribution à partir du milieu du XIXème siècle contribua à satisfaire les besoins solvables de la nouvelle classe moyenne salariée.
Partant de l'hypothèse que l'économie (capitaliste) cesse sa course à partir du moment où les besoins des pauvres sont comblés, l'idée implicite des économistes libéraux est qu'il faut entretenir la pauvreté sous toutes ses formes (matérielle, intellectuelle et morale ; absolue et relative [1] ) pour que l'augmentation du profit ne connaisse pas de fin ! Tel est en termes crus le principe généralement non avoué des économistes libéraux qui reconnaissent en substance que les crises économiques sont nécessaires (voire salutaires) et que s'il existe des activités économiques en crise à un moment ou à un autre, d'autres se trouvent au même moment en situation de croissance. Par conséquent, pas d'inquiétude ! C'est donc par ce mouvement constant que les économistes socialistes ou utopistes – peu importe l'adjectif dont on les pare – imaginent une autre société où les besoins ne seront plus considérés comme des marchés effectifs ou potentiels.
 
LES ÉCONOMISTES SOCIALISTES : UNE AUTRE RATIONALITÉ ÉCONOMIQUE ?
 
 
Henri de Saint-Simon (1760-1825), Charles Fourier (1772-1837), Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), Karl Marx (1818-1883)… tous ont dénoncé les conséquences négatives de l'industrialisation capitaliste pour proposer une autre organisation économique radicalement nouvelle, propre à satisfaire les besoins du plus grand nombre.
Saint-Simon mit le doigt sur les dégâts du progrès technique qui modifie en permanence l'équilibre économique en diminuant la quantité de main-d'œuvre nécessaire pour faire fonctionner les machines. Sans emploi, démunie de toute ressource, l'immense majorité de la population laborieuse ne dispose d'aucun moyen d'existence. Mais, la classe ouvrière n'est pas la seule à être confrontée à des conditions de vie difficiles. Les classes intermédiaires paient un lourd tribu aux crises économiques : petits propriétaires, petits fermiers, petits chefs d'atelier… Il n'y a plus de place selon Saint-Simon dans la société que pour le grand capitaliste et l'homme à gages ! L'État occupe une place primordiale dans sa réflexion puisque son rôle économique est appelé à grandir. D'où la célèbre formule : "on administrativera les choses au lieu de gouverner les hommes" ! Il n'imagine pas, comme les autres (sauf peut-être K. Marx) de transformer la société par la violence. La transformation se fera par la force des choses grâce à la connaissance et à la production qui seront orientées vers une nouvelle rationalité. Le citoyen deviendra un sociétaire. Chaque individu aura sa place dans cette nouvelle société soit en fonction de son travail, de son talent ou de son capital. Ce qui au demeurant ne diffère guère des principes libéraux précédemment énoncés hormis que les principes de redistribution dans cette société seront basés sur une hiérarchie consensuelle dirigée non plus par des hommes politiques mais par des savants, des industriels, des artistes. La métaphysique sera bannie. La religion reposera sur les valeurs de la science et de la productivité.
Charles Fourier imagine aussi un changement social radical, mais par petites touches, un peu à la manière des impressionnistes. Son fameux phalanstère est une coopérative fermée de production et de consommation qui compte le nombre précis de 1620 individus. Contrairement à Saint-Simon, Fourier ne croit pas aux valeurs civilisatrices de l'industrialisation. Il préconise le travail de la terre et de l'artisanat. Les individus qui composent le phalanstère travaillent en fonction de leurs goûts particuliers. Son organisation repose sur le principe de la vie en communauté avec centralisation de toutes les opérations ménagères et de services collectifs. Cette organisation est pour Fourier le moyen de lutter contre l'accroissement de la misère consécutive aux progrès de l'industrie. Très sûr de lui-même, il se vante d'avoir compris mieux que les autres et avant les autres les raisons du fonctionnement chaotique de la société industrielle, et en termes que l'on qualifie aujourd'hui de politiquement corrects il déclare que les hommes de demain lui devront leur bonheur. Ne pas confondre le phalanstère, dit-il en substance, avec le couvent ou la caserne !…
"La propriété, c'est du vol !", avait écrit Proudhon dans un ouvrage publié en 1840. Il imagine pourtant une autre société où "la propriété, c'est la liberté" dans un autre ouvrage publié en 1865. La propriété permet selon Proudhon de jouir du fruit de son travail, corollaire de la liberté. Il imagine ainsi une société égalitaire basée sur le principe de réciprocité des services. Le travail devient alors collectif sans collectivisation de l'outil de production et sans l'intervention de l'État. L'une de ses idées majeures consiste à opposer le "droit d'user" et le "droit d'abuser". Il trace les contours d'une société mutualiste, assez voisine de celle de Fourier reposant sur l'autoadministration de groupes qu'il qualifie de "groupes naturels" qui sont intégrés dans des ensembles beaucoup plus vastes fonctionnant selon les mêmes principes. La pièce maîtresse de cette nouvelle organisation économique est constituée par une Banque d'échange. Son idée fondamentale est de dépasser l'opposition entre le capital et le travail en faisant de chaque individu à la fois un salarié et un salariant de la société. Sorte de prémisse de l'association à venir, la Banque d'échange est une véritable société anonyme à but non lucratif dont l'objectif est de satisfaire sans le recours au numéraire tous les produits et les services dont on peut avoir besoin. Ainsi si un salarié, sociétaire de la Banque, souhaite créer sa propre entreprise, il ne sera pas confronté à l'épineux problème du financement et donc au pouvoir absolu des banquiers. Dans la nouvelle société qu'il imagine, le candidat entrepreneur aura un autre interlocuteur : le consommateur. Il lui faudra d'abord obtenir des commandes puis des fournisseurs lesquels seront également sociétaires de la Banque. Il obtiendra ainsi les produits dont il a besoin par des lettres de change.
Abondamment critiqués, mais aussi plébiscités par leurs contemporains, Saint-Simon, Fourier et Proudhon n'apportent pas de véritable explication des mécanismes qui nourrissent le développement de la pauvreté. A leurs yeux, la pauvreté est le résultat (immoral) d'une organisation sociale (immorale), mais l'intérêt de leurs analyses est de mettre l'accent sur la marchandise ou plus précisément sur le fonctionnement inégalitaire d'une société réduisant toute chose et tout être à l'état de marchandise. L'apport majeur de Marx est de montrer que la pauvreté n'est pas immorale puisqu'elle participe au fonctionnement du capitalisme. Il ne fait que dire à haute voix et en d'autres termes les propos des économistes libéraux précédemment formulés : le capitalisme produit en même temps que des richesses, de la pauvreté, et plus il crée de richesse plus il crée de pauvreté. Il invente des machines, plus productives que les ouvriers lesquels sont conduits à accepter des salaires de plus en plus faibles en l'absence d'autres alternatives. Mais, comme pour les économistes classiques, cette situation n'a qu'un temps pour Marx en raison de la "loi de la baisse tendancielle du taux de profit" qui transcende l'économie capitaliste. Si selon Jean Jaurès, le capitalisme crée la guerre comme la nuée l'orage, pour Marx, il crée la pauvreté… et la richesse.
 
L'ÉCONOMIE SOLIDAIRE : LA RÉPONSE D'AUJOURD'HUI À DES MAUX ANCESTRAUX ?
 
 
Le keynésianisme et la croissance économique rapide des années d'après-guerre avaient fait oublier ces questions. Pourtant l'expression tant galvaudée des "trente glorieuses" est trompeuse, puisque jusqu'à la fin des années 1950, les tickets de rationnement n'avaient pas complètement disparu et nombreux étaient les bidonvilles qui entouraient les grandes villes industrielles des pays d'Europe occidentale, sans parler de la guerre froide et des multiples conflits militaires qui ont endeuillés cette période. Plus encore, en 1947, rien ne permettait d'affirmer que la croissance économique américaine, ébauchée pendant les années folles et symbolisée par une pléthore d'objets manufacturés de toutes sortes, allait s'étendre à l'Europe occidentale, puis au Japon. Pendant cette période trouble, l'intervention de l'État ne semblait pas faire de doute ; vitesse acquise par la guerre ? Qui sait ? Nombre d'économistes se réclamant de J.M. Keynes (1883-1946) étaient convaincus d'avoir trouvé la formule magique pour conjurer les crises périodiques de l'économie capitaliste. Pour leur part, les économistes libéraux (notamment F. Hayek) étaient beaucoup plus sceptiques, bien que leurs propos ne bénéficiaient pas de la même publicité que leurs homologues keynésiens. Ils attendent la crise et voient précisément dans les mesures de soutien keynésiennes le moyen certes de repousser la crise, mais non d'en faire disparaître les causes. Les mesures keynésiennes de soutien à l'économie avaient pour effet à leurs yeux d'amplifier la crise en retardant la mise en œuvre des mécanismes du marché, seuls salvateurs. Le chômage croissant (surtout de longue durée) des années 1970 engendra une nouvelle pauvreté. Mais bien que qualifiée de "nouvelle", cette pauvreté de fin de siècle conduisit souvent sans le nommer à faire renaître des débats d'une autre fin de siècle.
La société de ce début de XXIème siècle ne ressemble guère a priori à celle du début du XIXème siècle où l'intervention sociale de l'État était inexistante. Les maux sociaux étaient pansés au coup par coup par les œuvres de bienfaisance, inspirées par un sentiment de pitié et de compassion religieuse ou laïque. L'intervention de l'État se réduisait à réglementer (voire interdire) la mendicité (ce qui n'a guère changé puisque l'on parle également de couvre feu). De l'autre côté, nombre de grands patrons géraient leurs entreprises comme s'il s'agissait de leur propre famille. Le terme bien connu de paternalisme le rappelle. Mais, en raison de la faible envergure de ces aides, la pauvreté restait importante et le chômage jouait toujours le même rôle régulateur pesant sur l'accroissement des salaires. Dans une économie beaucoup plus socialisée où l'État intervient du berceau au tombeau, mobilisant une partie croissante du produit national brut, le rôle régulateur de la pauvreté, engendrée par le chômage généré par le progrès technique, reste le même, mais sous des aspects différents. La multiplication des textes de lois depuis ces vingt dernières années, regroupés sous l'étiquette "économie solidaire et sociale", vise précisément à canaliser la pauvreté afin d'éviter les troubles sociaux tout en maintenant un certain niveau de solvabilité.
L'idée des économistes et des sociologues progressistes contemporains n'est pas comme leurs aînés de transformer la société de façon radicale, mais plutôt de l'aménager partiellement – idéal qu'ils traduisent par l'expression "économie solidaire". A environ 200 ans d'intervalle, le diagnostic n'a donc pas changé d'un iota et ressemble point par point à celui que Proudhon et Saint-Simon avaient formulé : la dynamique du progrès alimente la pauvreté. Mais, soulignent-ils, les changements techniques et économiques (informatisation, automatisation, etc.) dont la société industrielle est l'objet nourrissent encore de nouveaux besoins [2] qui ne peuvent être satisfaits par le marché en raison de la faible solvabilité de ceux qui en ont besoin, c'est-à-dire… les pauvres ! Mais, les économistes libéraux du XVII-XIXème siècles avaient déjà souligné l'insolvabilité des pauvres ! Or, la satisfaction de ces besoins permettrait tout à la fois d'améliorer le bien-être de nombre d'individus tout en créant une activité, source de revenus et d'emplois. Dans l'économie marchande, ces besoins peuvent être comblés par le marché (ce qui pose nous l'avons vu la question de la solvabilité des consommateurs). Aussi, sans remettre en cause ni l'économie marchande et la loi du marché, ni l'économie publique et l'État providence, l'idée est-elle de créer de nouvelles articulations entre le marchand et le public en favorisant la formation de réseaux réciproques d'échanges de services.
La forme la plus achevée de l'économie solidaire est sans doute l'association à but non lucratif, dont l'existence remonte comme chacun sait à 1901, mais dont le nombre depuis le début des années 1980 a connu une augmentation très rapide. Mais, il n'est plus question d'étendre cette forme d'organisation sociale à l'ensemble de la société selon les souhaits des utopistes du XIXème siècle, martèlent en substance A. Lipietz ou Ph. Labarde et B. Maris : l'économie solidaire (encore nommée "tiers secteur") a pour vocation de constituer un secteur tampon entre le secteur marchand et le secteur public. Aussi, bien qu'ils s'en défendent, l'économie solidaire s'apparente à une sorte de ghetto salutaire puisque les règles de l'organisation capitaliste ne sont pas remises en cause. De même que les idées de Proudhon sur la création d'entreprise ont été en grande partie assimilées par les banquiers d'aujourd'hui, tout le mal que l'on puisse souhaiter à l'économie solidaire est de s'intégrer dans l'économie marchande pour nourrir la réalisation de nouveaux profits créateurs de richesses et propres à soulager l'état de détresse du pauvre, si l'on se réfère aux écrits de J-B. Say. La meilleure manifestation de l'efficacité de l'économie solidaire serait qu'elle disparaisse. Dans cet ordre d'idées, deux hypothèses majeures sont envisageables : ou elle disparaît parce que les pauvres ne sont plus ou parce qu'elle est devenue le nouveau principe de faire des affaires. En d'autres termes, le social et l'humanitaire ont été érigés en principe de marketing. Mais n'est-ce pas déjà le cas ? L'économie solidaire est-elle une réponse aux angoisses des économistes libéraux des XVIII et XIXème siècles au spectre de l'état stationnaire ?
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  BERAUD A., FACCEROLLO G. (sous la dir.), Nouvelle histoire de la pensée économique, tome 1, des Scolastiques aux Classiques, 1992 ; tome 2, des premiers mouvements sociaux aux Néoclassiques, La découverte, 2000.
·  CHASSAGNE S., Oberkampf, un entrepreneur capitaliste au siècle des lumières, coll. Historique, Aubier, 1980.
·  DILAS-ROCHERIEUX Y., L'utopie ou la mémoire du futur, de Thomas More à Lénine, le rêve éternel d'une autre société, R. Laffont, 2000
·  EME B., LAVILLE J-L., MARECHAL J-P., L'économie solidaire : état des lieux et des enjeux, La pensée, avril-juin 2001, n°326.
·  LABARBE Ph., MARIS B., La bourse ou la vie, la grande manipulation des petits actionnaires, Albin Michel, 2000.
·  LAVILLE J-L., GARDIN L., L'économie solidaire, une approche européenne, L'économie politique, troisième trimestre 2000, n°7.
·  LIPIETZ A., Pour le tiers secteur, l'économie sociale et solidaire, La découverte-la documentation française, 2001.
·  MOTCHANE J-L., Alibis ou solutions de la recherche au libéralisme, ces territoires méconnus de l'économie sociale et solidaire, Le Monde Diplomatique, juillet 2000
·  REBERIOUX M., GEORGEL Ch., MORET F., Socialisme et utopies, de Babeuf à Jaurès, Documentation photographique, La documentation française, août 2000, n°8016.
 
NOTES
 
[1]Absolue par l'exploitation ; relative par la publicité qui nourrit le désir d'avoir.
[2]De quels besoins s'agit-il ? Ce ne sont pas vraiment de nouveaux besoins : s'alimenter, se loger, apprendre, constituent toujours des besoins plus ou moins bien satisfaits selon les groupes sociaux. A cela s'ajoute la question majeure de la santé. L'idée consiste donc à utiliser les nouveaux moyens informatiques (internet notamment) pour satisfaire ces besoins.
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