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Frédéric CARLUER : Les théories du développement économique coll. "Économie en plus", PUG, Grenoble, 2002,136 pages.
Le "développement économique" balise le chemin de la critique que F. Carluer entreprend pour donner au lecteur (étudiant et jeune chercheur) sa vision multiforme et historique de l'économie. Il nous présente tout d'abord une excellente introduction sur ce que peut être l'économie et interpelle l'économiste sur le manque de pertinence de son métier lorsque l'histoire lui fait défaut : "... les théories 'modernes' du développement économique restent bien souvent partielles, le caractère profondément réactif de l'espace socio-économique étant insuffisamment appréhendé" (p.14). L'auteur construit alors son livre en rapport avec l'intégration plus ou moins éclectique de l'histoire dans les travaux des économistes. Trois grands ensembles se présentent alors : a) l'Ecole historique allemande qui nous amène à Rostow et Clark et se prolonge par l'évolutionnisme ; b) les adeptes du conflit social (marxistes et autres régulationnistes) ou du comportement individuel (North ou Schumpeter) qui tentent de jeter les ponts entre les faits historiques ; c) les néo-braudeliens et néo-perrousiens pour qui l'ancrage spatial et la polarisation spatio-économique apportent les élements nécessaires pour donner un sens au développement économique et à son potentiel. L'historique (l'histoire) d'une position dominante et nodale de l'activité entrepreneuriale (firme, entrepreneurs) nous permet d'analyser les succès et les échecs du développement. Mais, de quelle manière, par quel moyen, pourrions-nous échapper à la "fatalité de l'histoire" ?
2 Dimitri UZUNIDIS
Jacques PERRIN : Concevoir l'innovation industrielle. Méthodologie de conception de l'innovation CNRS Editions, Paris, 2001,166 pages.
3 L'innovation est-elle le fruit du hasard ? La science occupe-t-elle cette place centrale si souvent attribuée et affirmée par le modèle du science push, linéaire, d'où découlent inévitablement les nouveaux objets techniques ? L'auteur, ingénieur et économiste, répond que l'innovation est un processus rigoureusement conçu et que "le processus central de l'innovation n'est pas la science mais la conception".
4 Alors que la production de connaissances scientifiques est centrée sur l'activité de recherche, le processus de production de connaissances techniques aboutit à la création et la valorisation marchande de nouveaux artefacts. Il intègre donc des dimensions de délai, de coût, de qualité, de réponse à un besoin (technique, social, économique), aujourd'hui bien connues des industriels. Mais si la conception nécessite une attention particulière, dans le contexte de concurrence mondiale basée sur l'innovation, elle n'est pas pour autant nouvelle : de la machine à vapeur à la tour Eiffel jusqu'aux toutes nouvelles technologies de l'information, la conception – qui est conditionnée par la coopération et l'apprentissage – a toujours eu un rôle important.
5 Reste que ses méthodologies et modèles sont trop souvent considérés comme le domaine des ingénieurs. L'auteur explore ainsi ces outils clés et dresse un programme de recherche destiné à une meilleure compréhension et à l'amélioration des processus d'innovation. Cet ouvrage nous interpelle sur les politiques actuelles, trop souvent imprégnées, comme le suggèrent les résultats mitigés de la loi sur l'innovation (1999) en France, de l'idée d'un automatisme entre le transfert des connaissances produites par la science et la création d'entreprise.
6 Blandine LAPERCHE
Jean GADREY, Philippe ZARIFIAN : L'émergence d'un modèle du service : enjeux et réalités coll. "Entreprise & Carrières", Liaisons, Paris, 2002,162 pages.
7 Comment définir le ou les services ? Comment évaluer la productivité et la valeur de l'activité de service(s) ? Tels sont les principaux sujets, objets du dialogue entre l'économiste (J. Gadrey) et le sociologue (P. Zarifian).
8 P. Zarifian défend la thèse de l'émergence d'un modèle de service marqué par la volonté (la nécessité) des entreprises de répondre plus concrètement aux besoins des clients. Ce modèle s'immisce dans tous les secteurs d'activités et impose pour entrer dans un "nouvel âge" un jugement pluriel de la valeur et le développement des compétences. Il émerge difficilement du fait de la prégnance des méthodes industrielles d'organisation et d'évaluation du travail. J. Gadrey étudie les services, explique la forte croissance de l'emploi tertiaire par la demande des ménages, celle des entreprises, tout en soulignant la nécessité de prendre en compte la diversité des services, dans lesquels l'emploi ne se développe pas au même rythme. L'auteur prône aussi l'intégration de dimensions qualitatives dans l'évaluation de la productivité, ignorées par les méthodes traditionnelles mais refuse le jugement a priori de ce que devrait être la "véritable" valeur d'un service.
9 Les enjeux et réalités du ou des services dans l'économie d'aujourd'hui, annoncées dans le titre, attirent moins l'attention que les subtilités de définitions et d'approches. Ceci s'explique peut-être par le flou dans la définition d'une problématique réellement commune structurant l'ouvrage et le "dialogue" des auteurs.
10 B.L.
Marina BADILEANU : Les prix de l'énergie électrique et l'analyse de la valeur Economica, Bucarest, 2002,240 pages.
11 Pour le monde moderne, l'énergie électrique est vitale. Elle représente un facteur clé dans le processus d'industrialisation et elle est le moteur de la croissance et du développement économiques. L'augmentation des coûts réels de l'énergie après 1970 a influencé considérablement les efforts de restriction et de gestion de la demande d'énergie, ainsi que l'élaboration des instruments politiques efficaces, en particulier en ce qui concerne les systèmes des prix. Au même moment, la fiabilité ou la qualité de l'offre d'énergie électrique est devenue un problème grave à cause de l'augmentation de la dépendance des économies modernes à l'égard de l'électricité. L'accès difficile aux ressources et les incertitudes dans lesquelles les dirigeants des systèmes énergétiques doivent prendre les décisions se reflètent dans les coûts de production et, évidemment, dans les prix.
12 L'objet de ce livre est l'analyse du système de tarification de l'énergie électrique avec la "méthode d'analyse de la valeur". Cette méthode construit un cadre, consistant et rigoureux, d'analyse des relations entre l'utilité des services de livraison de l'énergie électrique (SLEE) et les coûts supportés par la société pour obtenir ces services. Elle est aussi un instrument analytique qui peut promouvoir la transparence, nécessaire à la détermination des prix du service. La jeune chercheuse de l'Institut national de recherches économiques de l'Académie roumaine cherche à "démystifier" la tarification de l'énergie. Le système de référence de l'étude inclut les producteurs, le transporteur et les distributeurs d'électricité et l'autorité de réglementation dans le domaine de l'énergie électrique et thermique. Le lien entre les SLEE et les consommateurs est le noyau dur de la démarche de l'auteur. La première partie du livre, dédiée à l'étape d'information et d'orientation, contient des informations descriptives, comparatives et critiques concernant le mode de fonctionnement et d'organisation du Système Énergétique Roumain, son évolution durant les dernières années et ses perspectives. Mention spéciale est faite des impacts du nouvel environnement sur la formation des tarifs de l'énergie électrique.
13 La deuxième partie se concentre sur l'analyse fonctionnelle des SLEE, c'est-à-dire l'identification des fonctions qui contribuent à la réalisation de la valeur des services, leur classification selon l'importance et les possibilités de mesure, la hiérarchisation et la détermination du poids de ces fonctions dans la valeur d'usage. Avec l'aide de ce tableau fonctionnel l'auteure analyse les vertus et les failles du système roumain de tarification de l'énergie électrique. Elle identifie une série de mesures d'amélioration de ce système. L'une de ces mesures est l'internalisation des coûts environnementaux par l'entremise des tarifs. Pour l'évaluation des effets d'une telle mesure sur l'économie de la Roumanie l'auteure a utilisé un modèle d'équilibre général – Comptuble General Equilibrum (CGE). Si l'auteure étudie le cas roumain, l'ouvrage donne des enseignements qui vont bien au-delà. Cette étude est le point de départ pour d'autres recherches dans d'autres pays, ainsi qu'au niveau international.
14 Marc RICHEVAUX
Jean LOMBARD (dir.) : L'Ecole et les savoirs coll. "Education et philosophie", L'Harmattan, Paris, 2001,157 p.
15 Les auteurs de ce livre (J. Lombard, B. Jolibert, Ch. Coutel, G. Gullot, B. Barthelmé, B. Vandewalle), connaissent leur sujet : l'idéal de l'Ecole, sorte de combinatoire de connaissances acquises et de savoir-être, est ébranlé sous les effets du libéralisme et de l'utilitarisme marchand. Douze mains expertes (ils sont tous impliqués dans la Formation des Maîtres) pour nous rappeler que, à force d'attendre de l'éducation des résultats en termes d'"avoir" (le "bagage" scolaire), l'édification de la personne (celle qui est capable d'apprendre, de combiner les connaissances et de se frayer un chemin dans la société de façon avertie et responsable) est volontairement (?) écartée des préoccupations des politiques. L'école est orientée de plus en plus vers la formation de consommateurs ; la raison du profit a bafoué tout éveil de l'esprit critique. Les "pseudo-savoirs" (ceux qui sont nécessaires à apprendre à appliquer) ont envahi les programmes scolaires ; l'école devient, elle-même, une entreprise (une usine !).
16 Les auteurs montrent pourquoi et comment l'Ecole s'appauvrit "lorsqu'elle accepte de remplacer les savoirs et les compétences littéraires et scientifiques… par leurs équivalents qu'en donne 'l'image technicienne'" (pp.20-21). Mais n'est ce pas celle-ci l'attente première d'un monde "dirigé par le profit et le show-business" ? Un livre qui met les points sur les i et les accents circonflexes, tels des bonnets d'âne, sur les â des âneries de l'école libérale.
17 D.U.
Paul BOCCARA : Une sécurité d'emploi ou de formation Espère-Le temps des cerises, Paris, 2002,347 pages.
18 Nous connaissons Paul Boccara par ses prises de position tranchées, mais, de l'avis général, intrigantes et, par la suite, constructives. Dans ce nouvel essai, l'auteur constate l'échec passé, actuel et potentiel du capitalisme quant à ses possibilités et à ses dispositions de générer suffisamment d'emplois pour que, non seulement, l'offre s'ajuste à la demande ("plein-emploi"), mais aussi pour que le travail soit une activité sociale valorisante, au centre de l'organisation et de la transformation de la société. Les réformes entreprises depuis des décennies en France ou ailleurs sont conservatrices. Le chômage reste toujours un moyen de régulation économique ; son amplification (et les protestations politiques qui s'ensuivent) interpelle de temps à autre les gouvernements qui prennent des mesures correctrices, mais dont l'efficacité est limitée dans le temps, dans l'espace et dans certaines catégories de la population. L'échec actuel du "social-libéralisme" en la matière, et face aux tendances lourdes d'une concurrence exacerbée, d'une accumulation de marchandises invendues sans précédent, d'une crise financière annihilant tout projet de relance, montre que les politiques économiques traditionnelles sont inadaptées et désuètes. Paul Boccara propose une révision complète du système d'emploi, mû par une autre logique et orienté vers des buts nouveaux : il s'agit à terme de dépasser le marché du travail et le salariat. Ce système serait ainsi fondé sur la "Sécurité d'emploi ou de formation" (SEF) et, suivant le modèle de la Sécurité sociale, assurerait à tout à chacun un emploi ou une formation, un bon revenu et la possibilité de passer de l'un à l'autre selon les désirs et les aspirations des intéressés. La mise en œuvre de ces "passages" suppose le choix, le contrôle et... le financement de cette "rotation". C'est alors qu'interviennent les nouvelles normes de reproduction sociale : les objectifs sociaux de l'activité économique doivent éclipser les objectifs de rentabilité et d'aliénation ; les droits des travailleurs doivent s'étendre aux droits de choisir entre l'activité économique d'efficacité sociale et la formation ; le salaire doit laisser place au revenu issu d'une cotisation généralisée et prenant en compte toute intervention individuelle et collective dans les affaires communes. Des institutions nouvelles doivent aussi être créées pour gérer sans accroc le système.
19 Les propositions de l'auteur sont argumentées et parfois émergent de bien des compilations de différents rapports officiels sur l'emploi et... l'employabilité. Mais P. Boccara est conscient du fait que la Sécurité d'emploi ou de formation remet en cause les fondements même du système de la "libre entreprise". D'autres bouleversements suivront dans les sphères de la propriété et du pouvoir, dans un pays et surtout dans le monde. Le lecteur attend avec impatience la suite du raisonnement qui intégrera la Sécurité de l'emploi ou de la formation dans une perspective politique et économique de reconstruction de la société dans son ensemble.
20 D.U.
Dominique PLIHON : Le nouveau capitalisme coll. "Dominos", Flammarion, 2001,128 pages.
21 Le capitalisme change et change constamment. Nous nous trouvons à l'heure actuelle, selon les dires D. Philon et conformément à la théorie des cycles économiques de J. Schumpeter au début de la troisième révolution industrielle laquelle aurait commencé avec la décennie 1990. Le fordisme des années 1945-1975 n'est plus, le capitalisme actionnarial se dessine. Mais de quoi parlons-nous ? Dans le capitalisme actionnarial, la finance joue un rôle central. Il s'agit d'une finance d'un nouveau type, comparée à la finance administrée des trente glorieuses. C'est une finance de marché et planétaire. Le capitalisme actionnarial est le produit de deux mouvements complémentaires, d'une part la mondialisation de l'économie, marquée par le poids de plus en plus important des marchés financiers, d'autre part par la diffusion des nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC) dans la société et l'économie. Bien évidemment cette transformation a été progressive, et surtout, elle n'est pas encore achevée. L'intérêt majeur de l'ouvrage de D. Plihon est de montrer que ces transformations ne sont pas le produit d'une évolution disons naturelle de l'économie et de la société, mais bien celle d'une volonté politique lorsqu'il montre comment les milieux d'affaires ont, pendant les années 1970, poussé les gouvernements à changer de politique économique. Depuis la Libération, les gouvernements des grands pays industriels suivaient des politiques keynésiennes faisant une place très importante à l'État providence et aux entreprises publiques. Il convient ainsi de remarquer que l'auteur ne mentionne jamais l'augmentation du prix du pétrole pour expliquer la crise de cette période. Il note par ailleurs, également avec justesse, que les NTIC doivent beaucoup à la guerre et au militaire, par conséquent à l'État, et peu au marché. On ne peut que s'associer à ces propos. Mais, deux points auraient mérité à notre avis de plus amples développements (que le format de l'ouvrage n'autorise pas il est vrai, mais le débat le mérite).
22 Les deux points portent sur l'histoire. Le premier porte sur son accélération. L'auteur note, dès l'avant-propos, que l'Histoire semble s'accélérer. Il donne pour justifier ses dires plusieurs exemples (effondrement du communisme, domination de l'économie américaine et de l'idéologie néolibérale, etc.). Mais, peut-on véritablement à partir de ces exemples parler d'accélération de l'Histoire ? Ne serait-il pas plus pertinent de mettre en évidence (ce que l'auteur fait plus loin), par exemple, l'augmentation de la productivité du travail, de la conception de produits nouveaux ou encore le raccourcissement de la durée de vie des produits ? D'un autre côté, l'auteur reprend le paradoxe de Solow sur la productivité et les NTIC et note avec justesse que les historiens ont toujours observé un décalage important entre l'apparition des innovations technologiques et le moment où elles se diffusent massivement dans l'économie. Il donne l'exemple de la machine à vapeur qui ne donna naissance au chemin de fer que 50 ans plus tard, même pour l'électricité. Le problème actuel réside sans doute dans l'appétit décuplé des actionnaires conformément à la théorie du gouvernement d'entreprise. Ils exigent le rendement maximum de leur capital le plus rapidement possible. Mais, avons-nous encore vraiment affaire à quelque chose d'inédit ?
23 L'auteur donne l'exemple de la spéculation sur les tulipes hollandaises au début du XVIIème siècle ou encore de celle provoquée en Angleterre avec la construction du chemin de fer. Le ekrach n'a donc rien d'exceptionnel. Sans doute, est-ce la référence aux Trente glorieuses qui pose problème. Certes l'auteur se réfère à cette période pour expliquer la métamorphose actuelle du capitalisme, et il est manifeste que les choses ont bien changé. Mais, les Trente glorieuses doivent être selon nous appréhendées comme une période exceptionnelle de l'histoire du capitalisme (en raison de l'importance notamment de l'État providence). Le capitalisme actionnarial renoue à sa façon avec ce qui constitue son essence : l'exploitation sans fard de la force de travail, et aujourd'hui (économie de la connaissance oblige), travail qualifié et non qualifié tout est bon.
24 Sophie BOUTILLIER
Odile LAKOMSKI-LAGUERRE : Les instituions monétaires du capitalisme, la pensée économique de J. A. Schumpeter coll. "Economiques", L'Harmattan, 2002,466 pages.
25 Voici un ouvrage, tiré d'une thèse, bien structuré, bien écrit et très didactique. L'auteur s'intéresse à un aspect souvent occulté de la pensée de Schumpeter, la monnaie. Le seul nom de Schumpeter évoque pour nombre d'économistes, les cycles économiques, l'entrepreneur et l'innovation, rarement la monnaie. Pourtant, Schumpeter avait pour ambition d'élaborer une théorie de la monnaie radicalement différente prenant à la fois le contre-pied des théories "métallistes" qui assimilent la monnaie à une marchandise et les théories "nominalistes" pour qui la monnaie se réduit à un signe mettant tout le poids sur l'intervention de l'État.
26 Pour Schumpeter est autre chose, explique l'auteur. Elle est "un mode d'organisation des rapports économiques qui relève à la fois des actions individuelles et de la totalité sociale" (p.22). Comment parler de Schumpeter sans parler de Marx, l'auteur insiste aussi sur la dette intellectuelle du premier envers le second, reconnaissant que le capitalisme n'est qu'un moment de l'histoire. Mais au couple antagonique salariat/capitalistes, l'ambition de Schumpeter était selon l'auteur de lui substituer celui d'entrepreneur/banquier, donnant du même coup une place toute particulière à la monnaie par le biais du crédit. Celui-ci "apparaît ainsi comme ce levier extraordinaire dont disposent les entrepreneurs pour contraindre la société à les suivre dans l'introduction de la nouveauté" (p.25).
27 S.B.
Maurizio LAZZARATO : Puissances de l'innovation, la psychologie économique de Gabriel Tarde contre l'économie politique Les empêcheurs de penser en rond/Seuil, 2002,406 pages.
28 L'ouvrage de Maurizio Lazzarato présente l'œuvre d'un philosophe très peu connu et qui gagne à le devenir, Gabriel Tarde (1843-1904). Sa position est critique à la fois vis-à-vis des néo-classiques, mais aussi des marxistes. Tout part d'une conception très originale de la société et de son fonctionnement. La société est à ses yeux une espèce de cerveau collectif composé des cerveaux individuels. Il en découle une réflexion tout aussi originale sur la production de la connaissance. Pour Tarde, les individus n'ont pas une place dans la société analogue à celle de l'ouvrier dans la manufacture d'épingles d'A. Smith. Ils ne sont pas non plus des espèces d'automates dont les gestes et les actions sont commandés par une mécanique sociale qu'ils ne maîtrisent pas. L'ouvrier, comme l'artiste, est doté de mémoire qui exprime sa puissance d'agir sur le monde.
29 G. Tarde est terriblement déconcertant par sa façon de prendre systématiquement le contre-pied des analyses et des théories conservatrices ou contestataires. L'exemple du "droit à la paresse" est particulièrement révélateur à ce propos. S'il remet en cause l'idée que la productivité dépend du temps de travail, il critique aussi ce qu'il nomme les apologistes du travail, puisque pour Tarde le "droit à l'oisiveté" est une des conditions de l'invention et de la coopération. L'invention constitue sans aucun doute le cœur de ses propos. Comment l'expliquer, comment expliquer le changement ? D'où son intérêt pour la théorie de l'évolution de Darwin. Mais là aussi il est très critique. Il reproche aux naturalistes d'expliquer le changement en ne prenant en compte que les forces naturelles, c'est-à-dire, ce qui est connu. Pourtant, explique-t-il, chaque force est dotée d'une force connue et d'une autre inconnue qui sont constamment en situation d'équilibre instable. Il rejette aussi l'idée d'unité. C'est la diversité qui est au cœur des choses. Pour comprendre le changement, il faut donc disposer d'une théorie du dehors parce que pour inventer, il faut concevoir la société comme quelque chose d'extérieur.
30 S.B.
Michel VERRET : Sur une Europe intérieure coll. "Questions contemporaines", Editions L'Harmattan, 2001, 121 pages.
31 Un recueil de souvenirs ou plutôt d'impressions, l'Europe intérieure de Michel Verret est bien la sienne comme il l'affirme dès le tout début de son ouvrage. Il explique aussi que l'idée n'est pas de lui, mais d'un ami congolais qui affirmait n'écrire que d'une Afrique intérieure. "Ecrirai-je autrement, écrivons-nous jamais autrement que d'un pays intérieur ?" A partir de ses lectures, mais aussi des contacts avec l'autre en Europe, M. Verret embrasse le monde, sorte de Grammaire des civilisations à la Braudel, il enjambe les cinq continents. L'Europe en elle-même, l'Europe hors d'ellemême (les États-Unis, l'Amérique latine) et les autres de l'Europe (Chine, Japon, etc.). Pourtant, enfant son premier contact avec l'autre Europe (l'Allemagne) avait été brutal, marqué par la première guerre mondiale (M. Verret est né en 1927) avec son lot de mutilés, de veuves et d'orphelins. Le sentiment provoqué par cette situation ne fut pas xénophobe, mais pacifiste. M. Verret a soif de comprendre et de connaître l'autre et regrette d'en savoir aussi peu… L'Europe Intérieure est celle de doutes et d'espoirs entrecoupée de quelques vers des quatre coins de la planète. Sans idéaliser entre le rêve et la réalité. Mais l'Europe existe-t-elle encore ? "(…) Si l'Europe passe – elle est déjà passée – à l'économie mondiale de marché (de marché capitaliste, pourquoi cette peur du mot ?) (…)" (p.116).
32 J'écris ton nom… Europe, semble dire M. Verret. Mais quel est son avenir ? L'Europe passe – elle est en train de passer "sous le monopole culturel de l'Empire marchand mondial, en lui du Dominant supermarchand américain – mais l'Amérique n'est jamais que le concentré de ce monde : concepts, images, modèles, valeurs du monde de masse de la marchandisation" (p.116). C'est bien l'Europe, en effet, qui a créé l'Amérique. Terre presque vierge, là-bas le capitalisme s'y est développé presque à maturité, presque sans résistances, sans limites. L'Amérique est aussi l'Europe, l'Europe qui est de l'autre côté du miroir comme le monde merveilleux d'Alice.
33 S.B.
ALTERNATIVES SUD : Le pouvoir des transnationales, le point de vue du Sud Vol. IX (2002) 1, Centre Tricontinental, Editions L'Harmattan, 2002,324 pages.
34 La mondialisation, vue du Sud, a-t-elle la même signification, ou tout au moins la même contenance que la même vue du Nord ? Quels sont les aspects les plus significatifs de l'emprise des "transnationales" sur les économies du Tiers monde ? Comment l'intellectuel (économiste, politologue, sociologue, juriste…) appréhende le "global world" ? Seize contributeurs expriment et expliquent leurs points de vue dans ce tome de la revue Alternatives Sud. Tous du Sud (Amérique latine, Congo, Inde), ces esprits inquiets organisent leurs contributions autour de deux axes liés : la confusion et la centralisation de la richesse et du pouvoir entre les mains des centres de décision et de ressources privés (les firmes transnationales) et des centres politiques (les Etats) ; le démantèlement des cadres sociaux et la dégradation de l'environnement naturel sous l'effet de la politisation tous azimuts de la logique du profit et de sa centralisation. C'est alors que la jonction entre la crise du capitalisme financier et la crise sociale et politique s'établit de telle sorte que les "clichés anciens" retrouvent leur sub-stance : dépendance, impérialisme, exploitation, paupérisation… Les intellectuels du Sud actualisent judicieusement la théorie de la croissance fondée sur la nature impérialiste du capitalisme pointant la finance, mais pas trop…, soulignant le rôle des gouvernements des pays riches, mais pas assez… Si la financiarisation relève de la logique "excédentariste" de la production capitaliste, la tendance à la militarisation en tant que soupape de sécurité pour les intérêts économiques dominants explique en grande partie la mise en place des organismes (et des politiques) de régulation (et d'organisation) de l'accumulation "transnationale". C'est le cas de l'Organisation mondiale du commerce, c'est aussi le cas du droit international qui évacue toute "responsabilité collective" ou "publique".
35 Ce volume traite des cas d'abus manifestes des transnationales dans différents pays : Argentine, Brésil, Honduras, Venezuela, Congo, Inde… Son mérite est d'aborder le sujet de façon sphérique combinant l'économie avec la sociologie, le droit et… l'histoire dont le sens n'a pas varié d'un iota depuis les siècles passés : "résistance", "dignité", "autonomie"…
36 D.U.
Yves BAUNAY, Annie CLAVEL (coord.) : Toute la vie pour apprendre Editions Nouveaux Regards, Syllepse, 2002,478 pages.
37 Dans cet ouvrage, co-édité par la Fédération Syndicale Unitaire (FSU), les auteurs – syndicalistes et universitaires – s'interrogent sur la place de l'éducation et de la formation dans la société d'aujourd'hui. Une société où les critères marchands (le rapport coût/ benéfice) l'emportent sur la découverte et la réalisation de soi et où la notion de service public, porteuse des notions d'égalité et d'équité se transforme peu à peu en un service "au public", solvable et rentable.
38 Les auteurs débattent sur la signification de l'éducation et de la formation tout au long de la vie en renversant les mots : c'est l'humain qui devient le terme capital, dans sa vie "active" et "inactive", quels que soient son territoire et sa nationalité. Les expériences des pays européens s'intègrent à l'analyse, à l'heure de la construction d'une Europe de l'éducation. L'apport des nouvelles technologies à la pédagogie est discuté. Brader le service public de l'éducation, s'en remettre au marchand pour gérer l'avenir de la société ne paraissent pas les voies les plus directes de la construction d'une société où la connaissance serait le moteur. Les discussions sur les formes nouvelles de régulation vont bon train : "L'éducation tout au long de la vie, enjeu de luttes sociales pour de nouveaux droits". L'Histoire est devant… Ce volume de réflexion peut être mis sans aucune réserve entre les mains des "consommateurs" et des "producteurs" d'éducation et de formations diverses mais aussi entre celles des politiques et autres entrepreneurs qui nous gouvernent.
39 B.L.
PLAN DE L'ARTICLE
- Frédéric CARLUER : Les théories du développement économique coll. "Économie en plus", PUG, Grenoble, 2002,136 pages.
- Jacques PERRIN : Concevoir l'innovation industrielle. Méthodologie de conception de l'innovation CNRS Editions, Paris, 2001,166 pages.
- Jean GADREY, Philippe ZARIFIAN : L'émergence d'un modèle du service : enjeux et réalités coll. "Entreprise & Carrières", Liaisons, Paris, 2002,162 pages.
- Marina BADILEANU : Les prix de l'énergie électrique et l'analyse de la valeur Economica, Bucarest, 2002,240 pages.
- Jean LOMBARD (dir.) : L'Ecole et les savoirs coll. "Education et philosophie", L'Harmattan, Paris, 2001,157 p.
- Paul BOCCARA : Une sécurité d'emploi ou de formation Espère-Le temps des cerises, Paris, 2002,347 pages.
- Dominique PLIHON : Le nouveau capitalisme coll. "Dominos", Flammarion, 2001,128 pages.
- Odile LAKOMSKI-LAGUERRE : Les instituions monétaires du capitalisme, la pensée économique de J. A. Schumpeter coll. "Economiques", L'Harmattan, 2002,466 pages.
- Maurizio LAZZARATO : Puissances de l'innovation, la psychologie économique de Gabriel Tarde contre l'économie politique Les empêcheurs de penser en rond/Seuil, 2002,406 pages.
- Michel VERRET : Sur une Europe intérieure coll. "Questions contemporaines", Editions L'Harmattan, 2001, 121 pages.
- ALTERNATIVES SUD : Le pouvoir des transnationales, le point de vue du Sud Vol. IX (2002) 1, Centre Tricontinental, Editions L'Harmattan, 2002,324 pages.
- Yves BAUNAY, Annie CLAVEL (coord.) : Toute la vie pour apprendre Editions Nouveaux Regards, Syllepse, 2002,478 pages.
POUR CITER CET ARTICLE
« A propos... », Innovations 1/2003 (no 17), p. 203-216.
URL : www.cairn.info/revue-innovations-2003-1-page-203.htm.
DOI : 10.3917/inno.017.0203.




