2003
INNOVATIONS
Les économistes et l'écologie, enseignements historiques
Sophie Boutillier
Laboratoire Redéploiement Industriel et Innovation Université du Littoral Côte d'Opale
La science économique naît officiellement en 1776 avec A. Smith, l'écologie en 1866, avec E. Haeckel. Mais, les économistes ne s'intéressent
sérieusement au problème qu'à partir des années 1960/1970, lorsque les
maux de l'industrie et du progrès technique s'intensifient. L'histoire nous
enseigne pourtant que la pollution n'est pas un problème nouveau. Depuis
toujours, l'exploitation des ressources naturelles a eu des conséquences
négatives sur l'environnement. Mais, dans une société de rareté, la
principale préoccupation était de produire, faisant du travail la source de
richesse par excellence. A partir du moment où la société de consommation apparaît au début du XXème siècle, produire n'est plus un problème.
La valeur utilité remplace la valeur travail
The economic science was
born officially in 1776 with A. Smith, ecology in 1866 with E. Haeckel.
However, the economists have not been really interested in this subject
until the 1960/1970's, when the evils of industrialisation and of innovation gained ground. History shows that pollution is not a new problem.
From the firsts steps of humanity, the exploitation of physical resources
has had negative consequences on environment. But in a society of
scarcity, the main preoccupation was to produce, and labour became the
main source of wealth. As soon as the consumer society appeared, at the
beginning of the 20th century, production stopped being a problem. The
utility value took the place of the labour value.
Le monde était peuplé et contrôlé par des esprits
Et par des forces spirituelles cachées qui résidaient peut-être dans les
Animaux ou les arbres, dans la mer ou le vent, et
Le devoir du magicien était de plier ces forces à son projet,
D'obtenir la coopération des esprits.
Ronan C. Histoire mondiale des sciences,
Seuil, 1988, page 12.
On a coutume de dater la naissance de l'économie politique
avec la publication en 1776 de La richesse des nations d'A.
Smith, fondateur de l'école dite classique. Avant A. Smith, la
réflexion économique existait mais elle restait très liée à la
morale et à la philosophie et surtout avait pour objet principal la
gestion des finances publiques. A partir d'A. Smith le marché
est clairement posé comme la forme d'organisation idéale de
l'économie, sachant que le concept du "laisser-faire, laisserpasser" n'est pas classique, mais physiocratique. La question
centrale des économistes classiques est la production de
richesses. A la question, quelle est la cause de la richesse des
nations ? A. Smith répond le travail. Toute marchandise est le
produit d'un travail direct (incorporé) ou indirect (commandé).
Le travail est la seule source de richesse. Puis, il enchaîne sur
l'accroissement de la productivité du travail : comment produire davantage au cours d'une période de temps donnée ? La
réponse n'a pas variée depuis Aristote : la division du travail.
En posant la question de la production de richesse, l'économiste (l'intellectuel en général) adopte un comportement actif,
volontaire face aux événements, comment transformer, comment valoriser la nature ? Celle-ci se présente aux yeux des
hommes à partir du XVIIIème siècle comme une sorte de magasin, où l'on peut se servir à sa guise, pour reprendre le mot de J-B. Say. Mais, le Siècle des Lumières n'appartient pas à la génération spontanée ! Ses racines sont profondes. La Renaissance
avait déjà posé les bases d'un nouvel esprit scientifique. L'Europe a connu depuis le Moyen Age des périodes de disettes et
de famines, des guerres et des épidémies, elle a soif de revanche (économique). Aussi, si K. Marx, comme les Classiques,
considère que le travail est source de richesse, il souligne
également que le capitalisme est passé maître dans la capacité à
valoriser les ressources naturelles, puisque le potentiel créatif
de la science est canalisé en fonction de cet objectif.
A la fin du XIXème siècle, l'économie néoclassique s'écarte
de la production (valeur travail) pour se concentrée sur la consommation individuelle et sur le degré de satisfaction qu'elle
procure. La valeur d'une marchandise n'est plus déterminée par
le travail mais par l'utilité. Cette conception de la valeur annonce, sans contexte, la société de consommation, alors embryonnaire pour la majorité de la population européenne. Les agents
économiques prennent des décisions à partir d'un calcul individuel en termes de coût/bénéfice. Chaque agent économique fait
ce qui lui plait, la société atteint ainsi un optimum qui satisfait
par définition tout le monde puisqu'il est le résultat de la
décision de chacun, principe de la main invisible oblige ! Léon
Walras ne dira pas autre chose, même s'il l'écrit avec des équations et suivant une rigueur toute mathématique. Dans la réalité, cela n'est pas si simple. Le capitalisme entre dans le XXème
siècle avec une guerre mondiale (la première) et avec une révolution socialiste (la russe et il y en aura d'autres). La main
invisible n'est donc pas aussi efficace qu'on l'imagine. C. Pigou
et A. Marshall s'attèlent au sujet : les externalités et l'économie
du bien-être atténuent la toute puissance du marché. Pigou et
Marshall avaient en premier lieu en ligne de mire la répartition
du produit, non la pollution.
Parallèlement, l'économie néoclassique est amenée à prendre
en considération d'autres types de biens qui ne font pas l'objet
d'une consommation individualisée et/ou n'ont pas de valeur
d'échange (les biens collectifs et les biens naturels). L'économie
néoclassique s'est très rapidement emparée de ces outils
conceptuels pour les appliquer à l'environnement. Le principe
de la taxe pigouvienne pour corriger les imperfections du
marché (dans ces conditions, la pollution devient une
externalité négative à laquelle il convient de remédier ) sera
cependant remis en question par R. Coase : pourquoi faire
payer le pollueur ? En agissant ainsi la production peut baisser
nuisant au bien-être social. Mais, peut-il en être autrement à
partir du moment où la pollution (quelle que soit sa nature) est
considérée comme une externalité et la nature comme un bien
public ? Le marché des droits à polluer, retenu lors de l'accord
de Kyoto, ne semble avoir contribué à réduire de façon significative les émanations de gaz à effet de serre. Au contraire.
Le contexte historique
Si l'économie politique s'institutionnalise à partir de la fin du
XVIIIème siècle avec d'une part la première révolution
industrielle et d'autre part la publication de
La richesse des
nations d'Adam Smith en Grande-Bretagne, l'écologie
s'institutionnalise à son tour environ un siècle plus tard avec les
travaux du biologiste allemand, Ernest Haeckel. Il définit
l'écologie comme "la science de l'économie, des habitudes, du
mode de vie, des rapports vitaux externes des organismes"
[1]. E.
Haeckel a été séduit par les thèses de Darwin et il est passionné
par les sciences naturelles. L'écologie commence par
conséquent à prendre forme à un moment où le capitalisme
industriel a atteint un certain degré de maturité (croissance de la
taille des entreprises).
Certes, la pollution n'était pas inconnue, mais prend, sans
doute à partir de cette période, sa forme, disons, moderne
puisqu'il s'agit principalement d'une pollution industrielle. La
pollution a toujours existé. Les villes du Moyen Age
[2] étaient de
véritables égouts, d'où la prolifération des grandes épidémies.
Les lavandières faisaient leur lessive dans les fleuves, parfois à
quelques mètres d'une tannerie ou d'une autre activité manufacturière. L'eau savonneuse se répandait dans le fleuve dont
l'eau servait également à alimenter les populations, comme le
montre l'historien J-P. Leguay
[3]. L'environnement des hommes
du Moyen Age est insalubre. Cette situation se reflète, insiste J-P. Leguay, dans le vocabulaire de l'époque : "les immondices
sont constamment évoqués dans les écrits et sous toutes les
formes possibles"
[4]. Nous disposons de témoignages révélateurs.
Dans une lettre adressée à son père, Mozart écrit à propos de
Paris : "les Parisiens, en ces années-là, mangeaient et buvaient
leurs excréments charriés par les ruisseaux. Ceux qui ne
mouraient pas en bas âge étaient immunisés"
[5]. La question de la
sécurité alimentaire n'est pas également nouvelle. Selon certains
historiens
[6], le principe de précaution se manifeste dès le Moyen
Age vis-à-vis de la consommation de la viande et en particulier
du pâté. M. Ferrières
[7] souligne ainsi que le mot
"consommateur" apparaît dans la langue française au XIIIème
siècle, période à partir de laquelle le consommateur est de
moins en moins fréquemment le producteur du bien alimentaire.
La pollution industrielle apparaît pendant le seconde moitié
du XIXème siècle (la combustion du charbon remplace peu à
peu celle bois devenu rare), sans que l'on s'en préoccupe. Il est
vrai que l'Europe sort alors de plusieurs siècles de famines, de
guerres et d'épidémies
[8], et le problème majeur est de produire.
Le reste importe peu. En revanche, les économistes mais aussi
les politiques prendront à cœur la question de la salubrité des
villes. Nous l'avons déjà évoqué ci-dessus les villes sont encore
à la fin du XIXème siècle des lieux insalubres. Pas d'égouts, les
habitations ne disposent dans leur grande majorité pas de l'eau
courante. Les conditions d'hygiène de la population sont déplorables. La plupart des villes européennes ressembleront pendant la seconde moitié du XIXème siècle à des chantiers de
construction. C'est aussi à cette époque que sont publiés des
travaux sur l'hygiène. Citons à titre d'illustration le rapport de
Villermé sur la classe ouvrière ou encore ceux de Louis Pasteur
sur l'origine microbienne de nombreuses maladies. Mais, jusque la fin du XVIIIème siècle, les hommes restent persuadés
que la nature est une puissance qu'ils sont incapables de contrôler. Avec la révolution industrielle, la priorité est de produire.
La question de l'exploitation à outrance de la nature n'est pas
posée (sauf par quelques penseurs marginaux comme le géographe Elisée Reclus, l'un des penseurs majeurs de l'anarchie).
La perception que l'homme a de l'environnement et son rapport
avec la nature changent selon les périodes et selon les sociétés.
Ce n'est qu'à la fin du XIXème siècle que les Européens se rendent à l'évidence en réalisant le caractère irréversible des dégradations infligées à l'environnement par l'activité économique. En effet, si "nature" vient du latin "natura" qui signifie
"résultat de la naissance", "polluer" vient du latin "polluere" qui
signifie "salir", "souiller" ou "déshonorer". Au XVIIème siècle
"polluer" est employé pour "se masturber". En revanche, il est
utilisé à partir du XIXème siècle dans le sens actuel.
Les géographes A. Moles et E. Rohmer
[9] distinguent six
façons différentes de concevoir les rapports homme/nature :
- la nature comme un ennemi : c'est l'idée qu'en garde
primitif. Cette conception de la nature dure jusque la
Renaissance. Au XVIème siècle, les tribunaux jugeaient les
sorcières. Des magistrats étaient même spécialistes de sorcel
les démonologues. Les sorciers et sorcières étaient la cau-
de tous les maux inexplicables aux yeux des hommes (épidé-
ou catastrophes naturelles)
[10]. Mais progressivement, l'hom-
ambitionne de… prendre la place de Dieu. Le monde est
et le reflet de Dieu
[11].
- La nature comme une adoration romantique : cette idée
à l'entrée dans la modernité. Elle est très largement
à ce que l'on a appelé plus tard l'époque romantique :
nature est une déesse intrinsèquement bonne que l'homme a
(voir le mythe du bon sauvage de J-J. Rousseau).
- La nature comme source de richesses : la nature contient
forêts, des mines, du charbon, des champs, des fruits et du
Elle est faite pour être exploitée. L'homme en est le
concessionnaire (Saint-Simon). La période révolutionnaire fut
particulièrement fertile sur le plan scientifique. En 1792,
qui est alors ministre de la Convention rédige avec
Berthollet et Vandermonde cet Avis aux ouvriers en fer sur la
fabrication de l'acier : "pendant que nos frères prodiguent leur
contre les ennemis de la liberté, pendant que nous sommes
seconde ligne derrière eux, amis, il faut que notre énergie
de notre sol toutes les ressources dont nous avons besoin
(…)"
[12]. Cette idée de progrès domine le XIXème siècle qui
la vie urbaine et l'industrie, comme nous l'avons déjà
souligné.
- La nature comme résidu : la seule société est la société
Les villages et les fermes sont des résidus nécessaires
provisoires. Ceux qui y habitent sont des citoyens de
zone.
- La nature comme refuge : l'individu est stressé par la vie
et cherche refuge dans la nature. Elle est un abri contre
pression sociale.
- La nature comme la nouvelle valeur : la nature n'est ni un
(on l'a dominée), ni une simple source d'exploitation
(on va l'épuiser), ni une divinité vague (nous avons tué nos
ni un refuge (il y a des voitures de police et des héli-
partout). La nature a une valeur dialectiquement op-
au monde des affaires et à la société industrielle. La na-
trouve sa meilleure expression non plus dans le totalita-
agricole qui voulait exploiter l'espace y faire pousser
chose, mais dans des formes qui évoquent le mieux
l'immensité et la dispersion, le désert et la forêt, dont les terres
cultivées ne sont que des approximations imparfaites. C'est
l'idéologie du citoyen de l'ère post-industrielle.
Les préoccupations des économistes en matière de protection de l'environnement vont suivre en définitive l'évolution
de l'industrie. Jusqu'au XVIIIème siècle, la nature apparaît aux
yeux des hommes comme une espèce de monstre difficile à
contrôler. Les techniques de production sont archaïques. Les
vicissitudes du climat ont vite fait de réduire une population à
la disette, voire à la famine. A partir du XVIIIème, la société
occidentale commence à améliorer son emprise sur la Nature.
Ce n'est plus un monstre qu'il convient de maîtriser, mais un
ensemble de ressources (inépuisables ? !) qu'il convient de valoriser. L'esprit scientifique triomphe sur le fatalisme de la religion. Et c'est à partir du moment où la société industrielle manifeste quelques signes d'épuisement que les économistes commencent à réfléchir d'une toute autre manière. Les ressources
naturelles, soudain, ne sont plus inépuisables, leur exploitation
tout azimut est source de nuisances, et puis surtout les déchets
de la société industrielle ne pourraient-ils à leur tour devenir
des ressources pour alimenter une nouvelle phase de croissance
pour une économie stagnante ?
En bref, la question de la protection suscite de nouveaux
débats. Mais, à ce stade de notre analyse, une question majeure doit être mise en exergue : les économistes (quel que soit le
courant auquel ils se rattachent) ne sont-ils pas prisonniers d'un
principe : la marchandise. Une chose ou un être existent parce
qu'ils sont marchandises, parce qu'ils font l'objet d'un échange
dans un cadre mercantile. Une marchandise existe parce qu'elle
est évaluée en termes monétaires. Les forêts, les océans, les
plages, les montagnes… toutes les richesses de la nature
peuvent être converties en prix. L'intérêt témoigné par les
touristes pour les parcs naturels, pour les vacances dans un
environnement sain et serein, tout ceci a largement contribué à
faciliter cette évolution, parce que la protection de la nature est
devenue une marchandise.
Les Physiocrates et les Mercantilistes, l'agriculture et les
métaux précieux
Avant A. Smith, d'autres économistes avaient une conception tout à fait différente des voies par lesquelles une économie s'enrichit : le commerce et l'accumulation de l'or pour les
Mercantilistes et l'agriculture pour les Physiocrates. Les Physiocrates posent la question du rapport à la nature, la question
non de l'épuisement des ressources naturelles, mais de leur insuffisance face à l'augmentation de la population. Les Mercantilistes concentrent toute leur attention sur les importations, les
exportations et le contrôle des changes. L'économie du pays
doit se protéger de l'extérieur. Ce qui n'a rien de surprenant,
selon J. Schumpeter
[13], puisque l'Europe est alors dans un état de
guerre quasi permanent. L'objectif n'était donc pas de protéger
ses ressources parce que l'on craignait qu'elles ne s'épuisent en
raison d'une exploitation irraisonnée, mais parce que l'ennemi
était susceptible de les accaparer. Les auteurs "mercantilistes",
appuie J. Schumpeter, étaient donc "très attentifs à l'élément de
la puissance publique". Or, la puissance des Etats influe directement sur le climat… des affaires, et inversement. La politique commerciale des Mercantilistes avait son pendant sur le
plan politique (développement de la colonisation et de l'impérialisme). On rappellera avec intérêt au lecteur que c'est précisément la découverte des ressources végétales, animales et
minières du reste du monde qui a été à l'origine du développement des sciences naturelles par les Européens, lesquelles ont
débouché comme nous l'avons mentionné plus haut sur
l'écologie à la fin du XIXème siècle.
Les Physiocrates, comme leur nom l'indique, se concentrent
sur la nature. La mise en valeur des ressources naturelles, en
premier lieu dans le cadre d'une activité agricole, est au cœur de
leurs préoccupations. Seule l'agriculture est créatrice de
richesses. Les fermiers-entrepreneurs ont un rôle important à
jouer. J. Schumpeter a la dent très dure contre Quesnay dans
son Histoire de l'analyse économique. La réussite du
programme de Quesnay explique-t-il suppose la réalisation de
trois conditions :
- les fermiers entrepreneurs doivent faire preuve de dyna-
ce qui n'était pas dans l'air du siècle selon Schumpeter.
- La concurrence rend possible des importations moins chères
- Les fermiers devaient disposer d'un accès facile au ca-
- Les fermiers devaient disposer d'un accès facile au capital.
Le capital doit être abondant, par conséquent bon marché.
Les deux premières conditions ne se trouvent pas réunies
dans la France du XVIIIème siècle, selon Schumpeter, et la
concurrence des importations bon marché est bien réelle. Fâché
avec Quesnay en dénonçant la simplicité de son analyse, il fait
un parallèle avec Marx. "De même que, pour Quesnay, seule la
terre produit une plus-value, de même pour Marx seul le travail
est producteur de plus-value"
[14].
Quesnay est bien conscient
toutefois de la difficulté de la tâche. Dans l'
Analyse du tableau
économique
[15], il explique que "l'agriculture est inséparable de
plusieurs accidents qui détruisent quelquefois presque entièrement la récolte ; telles sont la gelée, la grêle, la nielle, les inondations, la mortalité des bestiaux, etc. (…)". Pour faire face à
ces difficultés, Quesnay est favorable à la création des grandes
exploitations agricoles, "car il y a moins de dépenses pour
l'entretien et la réparation des bâtiments et à proportion beaucoup moins de frais, et beaucoup plus de produit net dans les
grandes entreprises d'agriculture que dans les petites"
[16]. Les
grandes exploitations sont à mêmes de mobiliser de plus grandes quantités de capital nécessaires à l'entretien de la ferme et à
la productivité du travail agricole. Pour Quesnay, l'Etat doit être
plus attentif à l'augmentation des revenus qu'à celle de la
population, "car plus d'aisances que procurent de grands revenus est préférable à plus de besoins pressants de subsistance
qu'exige une population qui excède les revenus ; et il y a plus
de ressources pour les besoins de l'Etat, quand le peuple est
dans l'aisance, et aussi plus de moyens pour faire prospérer
l'agriculture"
[17].
Pour
Turgot, la société est divisée en deux classes. L'une est
productive et formée des cultivateurs, l'autre est improductive
et composé des artisans. Seul le travail du laboureur est productif puisque "la terre indépendamment de tout autre homme
et de toute convention, lui paie immédiatement le prix de son
travail. La nature ne marchande point avec lui pour l'obliger à
se contenter du nécessaire absolu. Ce qu'elle donne n'est proportionné, ni à son besoin, ni à une évaluation conventionnelle
du prix de ses journées : c'est le résultat physique de la fertilité
du sol et de la justesse, bien plus que de la difficulté, des
moyens qu'il a employés pour le rendre fécond"
[18].
La valeur travail des Classiques
C'est avec A. Smith, que le travail et l'industrie deviennent
le moteur de l'économie, de l'expansion économique, période
pendnat laquelle l'Angleterre devient l'atelier du monde.
Industrie = Puissance économique. Cette équation sera reprise
par K. Marx. A ses yeux, le travail est également la seule
source de richesse. Mais, contrairement à A. Smith, il considère que les fruits du travail ne sont pas équitablement répartis,
et surtout pour ceux qui fournissent l'effort le plus important et
qui sont trop pauvres pour posséder leurs moyens de
production.
Pour
A. Smith, comme l'ensemble des Classiques, la Providence a doté les hommes en ressources naturelles que le travail valorise. Dans la société primitive aux techniques très rudimentaires, l'homme affronte la nature à armes inégales. A.
Smith imagine une société primitive où les individus vivent de
la cueillette des fruits et légumes sauvages et de la chasse.
L'échange se développe en réponse à des besoins réciproques. Il
ne pose pas la question de l'impact du prélèvement humain sur
la nature. La question de la valeur est en revanche au centre de
ses préoccupations (théorie de la valeur-travail comman-dée).
Dans
La richesse des nations, il écrit : "(…) la valeur d'une
denrée quelconque pour celui qui la possède, et qui n'entend
pas en user ou la consommer lui-même, mais qui a l'intention
de l'échanger pour autre chose, est égale à la quantité de travail
que cette denrée le met en état d'acheter ou de commander. Le
travail est donc la mesure réelle de la valeur échangeable de
toute marchandise"
[19]. Mais, dans l'agriculture, A. Smith
reconnaît toutefois que le travail n'est pas tout, que la terre est
importante également : "aucun capital, d'un montant donné, ne
met en mouvement une plus grande quantité de travail productif
que celui du fermier. Non seulement ses employés qui
travaillent, mais aussi ses bêtes de somme qui sont des
travailleurs productifs. Dans l'agriculture, la nature travaille à
côté de l'homme. Et bien que son travail ne représente aucune
dépense, son produit a de la valeur tout comme celui du plus
cher travailleur", écrit A. Smith dans
La richesse des nations
[20].
L'eau, l'air, en bref, tout ce que la nature met à la disposition
des hommes (ou supposé tel par ces derniers) n'ont pas de valeur parce qu'ils ne sont pas le résultat d'un travail et/ou ne
peuvent faire l'objet d'un échange. D. Ricardo
[21] ajoute que "l'eau
et l'air sont très utiles et même indispensables à la vie ; il
n'existe pourtant rien contre quoi, dans des circonstances normales, ils puissent être échangés (…)".
La métaphore de la société primitive est utilisée à la fois
pour montrer qu'en dépit de l'absence de monnaie, et malgré des
techniques très archaïques, l'on retrouve les catégories économiques clés permettant à l'auteur de montrer toute l'importance de l'échange, mais aussi du travail. Ces considérations
sont par ailleurs totalement infondées sur les plans historique et
archéologique. Mais, A. Smith n'est pas le seul économiste à
avoir utilisé la société primitive à cet effet. L'état (ou supposé
tel) de nature mobilise les économistes comme les romanciers
du XVIIIème et du XIXème siècle. Le mythe de Robinson
Crusoé de Daniel Defoe, sans parler des
Robinson Suisses de
Johann David Wyss (1812) et de
Deux ans de vacances de Jules
Verne (1828-1905). Les naufragés se retrouvent dans un état de
nature dans une situation de faiblesse. A la différence du
sauvage des temps primitifs, il a pour lui des connaissances
techniques qui l'aident à affronter la nature. Pour certains
intellectuels en revanche, cet âge primitif n'était pas synonyme
de rareté, comme l'illustre le célèbre essai de Marshall Sahlins,
Age de pierre, Age d'abondance, publié en 1976. Le mythe de
Robinson Crusoé, constate Schumpeter
[22] avec amusement, a été
aussi abondamment employé par les économistes autrichiens.
Le paradoxe de l'eau et du diamant, qui mobilise les économistes de cette période, est très instructif pour notre propos.
Pourquoi l'eau qui est indispensable à la vie est-elle beaucoup
moins chère que le diamant qui au contraire n'est pas indispensable à l'existence humaine ? L'eau et le diamant sont tous deux
des ressources naturelles, données par la nature. Les économistes néoclassiques apporteront une réponse à cette question
grâce à l'utilité marginale. Mais, derrière ce concept concernant
l'utilité supposée de telle ou telle denrée, se pose aussi la
question de l'organisation sociale, des valeurs de chaque société. L'utilité de l'eau ne se pose pas. Elle est évidente. En revanche, le diamant suppose un rapport d'échange, à moins qu'il
ne soit acquis pour sa beauté, pour sa pureté, par quelques
esthètes.
Croissance démographique et épuisement des ressources
naturelles (Ricardo et Malthus)
La question de la croissance démographique et de l'insuffisance des ressources naturelles (
Ricardo et
Malthus) pose le
problème de la disparition des opportunités d'investissement,
mais non celle de l'exploitation des ressources naturelles. La
croissance démographique a depuis longtemps préoccupé les
économistes. Ce n'est pas un hasard car dans un contexte politique où les frontières ne sont pas stabilisées, une population
abondante est l'assurance d'une armée bien fournie. Mais, la
question de la population n'est pas née avec Malthus. "Depuis,
l'époque où les tribus primitives résolvaient la question par
l'avortement et l'infanticide, écrit J. Schumpeter, les peuples en
général, et les philosophes sociaux en particulier, n'ont guère
cessé de s'en préoccuper"
[23]. Jusqu'à la fin du XVIème siècle, le
problème, écrit Schumpeter, venait de ce que par rapport au
taux de mortalité et de natalité, la croissance économique était
quasi nulle. Puis, il ajoute avec cynisme qu'"au Moyen Age, là
où résidaient les membres les plus pauvres de la classe des
guerriers, les simples chevaliers, il y avait surpopulation toutes
les fois qu'il n'y avait pas de croisades, de guerres des Deux-Roses, d'épidémies ou de tout autre événement susceptible de
diminuer le nombre des habitants". Mais, tout change à partir
des XVIème et XVIIème siècles : "les problèmes économiques
pratiques étaient ceux qui se posaient à des pays pauvres en
ressources, mais riches en potentialités"
[24].
A partir de cette période, écrit Schumpeter, une population
nombreuse et croissante était aux yeux des gouvernements "le
symptôme le plus important de la richesse ; elle représente la
principale cause de la richesse ; elle était la richesse elle-même
(…)" (page 353). La multiplication des bras accroît le revenu
réel par tête. Comment se fait-il dans ces conditions, s'interroge
Schumpeter, que pendant le XVIIIème siècle et la première
moitié du XIXème, Malthus élabore sa théorie de la population ? Or, c'est en France que les théories antipopulationnistes
ont connu le plus grand succès. Est-ce en raison de la rivalité
entre la France et l'Angleterre et surtout en raison du renoncement des Français à dominer l'Angleterre, qui devient à partir
de cette période la première puissance mondiale ? C'est pourquoi les penseurs ont troqué leurs rêves d'entreprises tardives
contre les possibilités offertes par l'agriculture, leurs espoirs de
progrès contre le tableau d'une économie en état de "maturité",
ou "quasi stationnaire"
[25].
K. Marx, le capitalisme accroît l'emprise de l'homme sur la
nature
En partant des Classiques,
K. Marx reprend à son compte le
concept de la valeur-travail (valeur-travail incorporée selon la
conception de D. Ricardo). Mais contrairement à ces derniers, il
considère que le capitalisme n'est pas éternel (sauf si l'on exclut
chez les Classiques, l'idée de l'état stationnaire, qui sera reprise
dans les années 1970 au travers du concept de la croissance
zéro), et surtout qu'il est source d'inégalités très fortes. Aussi
lorsque dans le livre 1 du
Capital, il développe sa conception
de la valeur-travail, il le fait en partant principa-lement des
travaux de Smith et de Ricardo. Selon cette con-ception, le
travail met en valeur des richesses qui sont données par la
nature. Il explique ainsi que la productivité du travail "dépend
des conditions naturelles du milieu desquelles il s'ac-complit".
Il distingue ainsi les conditions dites naturelles qui sont propres
à l'homme et les "conditions naturelles externes qui se
décomposent au point de vue économique en deux grandes
classes : richesses naturelles en moyens de subsistance, c'est-à-dire fertilité du sol, eaux poissonneuses, etc. et les richesses
naturelles en moyens de travail, tels que chutes d'eau vive,
rivières navigables, bois, métaux, charbon et ainsi de suite. Aux
origines de la civilisation, c'est la première classe des richesses
naturelles qui l'emporte ; et plus tard, dans la société avancée,
c'est la seconde (…)"
[26].
Le premier groupe correspond en quelque sorte à des richesses brutes, tandis que le second peut être assimilé à des
ressources naturelles qui ont été valorisées. Le bois, les métaux, le charbon… doivent être coupés ou extraits de terre pour
être utilisés. Ces ressources données par la nature existent en
abondance relative : "moindre est le nombre des besoins naturels qu'il est indispensable de satisfaire, plus le sol est naturellement fertile et le climat favorable, moindre est par cela même
le temps de travail nécessaire à l'entretien et à la reproduction
du producteur, et plus son travail pour autrui peut dépasser son
travail pour lui-même"
[27]. Le chute d'eau accroît le pouvoir
créatif du fabricant. Le capitalisme est basé sur la propriété privée certes des moyens de production, mais aussi de toutes ressources naturelles. Mais, la nature en tant que telle ne produit
pas de richesses. Dans
La théorie de la propriété, J. Proudhon
donne l'exemple de la Sologne, "contrée maudite, aride, sablonneuse, marécageuse, insalubre autant qu'infertile ; des garennes, quelques étangs poissonneuse, des landes, des ajoncs, de
maigres pâtis pour les moutons, dont la dent ronge l'herbe jusqu'à la racine, de rares champs de sarrasin et autres cultures
inférieures, quinze ou vingt hectares de superficie pour faire
vivre une famille : telle était la condition de ce triste pays. Depuis une vingtaine d'années, l'attention de cultivateurs capitalistes a été attirée de ce côté ; ils se sont dit qu'avec le chemin
de fer, il serait possible d'une part d'amener sur les terres solognotes les éléments qui lui manquent : plâtre, chaux, engrais,
immondices fécondantes des grandes villes, fumiers des casernes, etc. ; d'autre part, que les produits agricoles qu'ils obtiendraient auraient leur placement tout trouvé par les mêmes
moyens de circulation. (…) Et la Sologne est aujourd'hui en
voie de transformation, disons mieux, de création : dessèchements, assainissement, chaulage, marnage, fumure, plantations
de pins et autres essences propres aux terrains pauvres, établissements de prairies artificielles, élève en grand du bétail, en vue
des engrais autant qu'en vue des produits (…) : telles sont les
merveilles enfantées par l'intelligence, la science et le tra-vail
sur les domaines incultes du propriétaire oisif et contem-platif
(…)"
[28]. Même une nature pauvre peut devenir fertile à force de
travail et d'investissements. Le progrès technique multiplie le
pouvoir créateur de la nature.
Les conditions naturelles vont-elles avoir une influence sur
le développement du capitalisme ? Marx explique que le sol le
plus fertile est le plus propre et le plus favorable au développement de la production capitaliste, qui suppose la domination
de l'homme sur la nature. "La patrie du capital ne se trouve pas
sous le climat des tropiques, au milieu d'une végétation luxuriante, mais dans une zone tempérée. Ce n'est pas la fertilité absolue du sol, mais plutôt la diversité de ses qualités climatiques, de sa composition géologique, de sa configuration physique et la variété de ses produits naturels qui forment la base
naturelle de la division sociale du travail et qui excitent l'homme en raison des conditions multiformes au milieu desquelles il
se trouve placé, à multiplier ses besoins, ses facultés, ses
moyens et modes de travail". Le développement de l'industrie
est en partie déterminée par la nécessité "de diriger socialement
une force naturelle, de s'en servir, de l'économiser, de se l'approprier en grand par des œuvres d'art, en un mot de la dompter
(…)". La contrainte naturelle perd en intensité à mesure que
l'industrie se développe. En d'autres termes, l'homme reste
toujours maître de la nature.
Dans le livre 3 du
Capital, K. Marx disserte sur les modalités de domination de la nature et de l'usage social d'une source d'énergie donnée par la nature : une chute d'eau. Celle-ci
n'est pas donnée en abondance par la nature. Pour accroître la
force énergétique, des travaux sont nécessaires, soit un investissement en capital. Les fabricants qui possèdent de telles
sources d'énergie disposent d'un monopole, pourtant "(…) le
capital en lui-même n'est pas capable de créer une chute
d'eau"
[29]. Le propriétaire de la chute d'eau s'est donc approprié
une ressource naturelle, un petit morceau de terre. Mais, si la
chute d'eau est à la base de l'enrichissement du fabricant qui
l'exploite, comme toute force de la nature, elle n'a pas de valeur
par elle-même. La chute d'eau n'a pas de valeur parce qu'elle
n'est le produit d'aucun travail. Or, si elle est donnée par la
nature, si elle n'est pas le produit d'un travail, elle n'a pas de
prix puisque le prix est l'expression monétaire de la valeur ;
valeur dont la source est le travail. En d'autres termes, la nature
n'est pas le produit du travail, elle est une donnée. Ce n'est donc
pas une catégorie économique, pour le devenir elle doit être
fécondée par le travail.
K. Marx montre également que la science est devenue avec
le capitalisme une "branche des affaires", en accroissant le pouvoir créateur de l'industrie. Exploitation des hommes, exploitation de la nature, le capitalisme fait feu de tout bois, et ces
deux aspects sont bien présents dans l'analyse de K. Marx, bien
que ce soit exclusivement sur le premier qu'il insiste. Avec le
capitalisme, explique K. Marx dans les
Manuscrits de 1857-1858 (Grundrisse), "la nature devient un pur objet pour
l'homme, une pure affaire d'utilité (…)"
[30]. Si l'homme recherche
à accroître ses connaissances sur la nature, ce n'est pas par pure
curiosité, mais c'est une sorte de "(…) ruse visant à la soumettre aux besoins humains, soit comme objet de consommation, soit comme moyen de production"
[31]. La nature en tant
que telle n'est pas source de richesses. "La nature ne construit ni
machines, ni locomotives, ni chemin de fer, ni télégraphes
électriques, ni métiers à filer automatiques, etc. Ce sont là des
produits de l'industrie humaine : du matériau naturel, transformé en organes de la volonté humaine sur la nature ou de son
exercice dans la nature"
[32].
Grâce au capitalisme, l'humanité s'est arrachée des contraintes imposées par la nature. Il s'agit d'une victoire importante.
Jusque la fin du XVIIIème siècle, les Européens sont souvent
confrontés à des conditions d'existence extrêmement pénibles :
disettes et malnutrition sont le lot quotidien des petites gens. Le
géographe Elisée Reclus n'est pas insensible à cette évo-lution.
Il est admiratif devant les progrès techniques. Il est aussi
inquiet. Ces progrès ne vont-ils pas amenés des abus correspondants, s'interrogent-il dans un petit ouvrage publié en 1880,
Histoire d'une montagne ? Sa réponse est cependant résolument optimiste, puisqu'il rejette ces critiques formées par des
nostalgiques du bon vieux temps dont les craintes sont sans
fondements. En revanche, il insiste sur le rôle de l'éducation :
"à nous de veiller pour qu'une forte éducation arme le plus
jeune d'une énergique volonté et le rende toujours capable d'un
héroïque effort, seul moyen de maintenir l'humanité dans sa
vigueur morale et naturelle"
[33]. Mais, pour revenir à Marx, il n'y
a pas dans son analyse l'idée que le capitalisme va dépérir et
disparaître parce qu'il exploite de façon outrancière les
ressources de la nature. La cause principale de la disparition du
capitalisme est la baisse tendancielle du taux de profit.
Jean-Baptiste Say, les instruments naturels de l'industrie
La réflexion de
J-B. Say s'inscrit dans la même logique : les
ressources naturelles sont données aux hommes par la Providence, à eux de les valoriser. J-B. Say parle ainsi des "instruments naturels de l'industrie" dans ses
Cours d'économie politique. "Ce sont, expliquent-ils, les instruments que la nature a
fournis gratuitement à l'homme, et dont il se sert pour créer des
produits utiles"
[34]. Il les oppose aux "instruments artificiels",
c'est-à-dire aux "produits créés par l'industrie de l'homme, et
qui ne lui sont pas donnés gratuitement"
[35]. Quels sont ces
"instruments naturels" ? Le premier et le plus important est selon J-B. Say la terre cultivable. "Elle a été donnée gratuitement
à tous les hommes, mais comme elle ne saurait être cultivée,
sans qu'on fasse les avances de travail et d'argent nécessaires
pour sa culture, on a senti, chez tous les peuples civilisés, la
nécessité de reconnaître comme propriétaires des fonds de terre,
ceux qui se trouvent actuellement en avoir la possession non
contestée". Quels sont les autres "instruments non créés par
l'homme, et qui entre les mains de l'industrie fournissent des
produits" ? : "cours d'eau qui sont devenus des propriétés, et qui
font marcher les usines. On peut y comprendre encore les
carrières, les mines, d'où l'on tire des marbres, des métaux, et
surtout du charbon de terre". J-B. Say en arrive à une définition
surprenante : "ce sont des espèces de magasins où la nature a
préparé et mis des richesses, que l'industrie et les capitaux de
leurs propriétaires achèvent en les mettant à la portée des
consommateurs". Il existe des instruments naturels qui ne sont
pas devenus des propriétés et dont l'usage est commun à tous.
Par exemple, pour faire du sel, la nature a prévu de l'eau de mer
et la chaleur du soleil pour assurer l'évaporation. La mer et les
rivières assurent le transport des marchandises. Le vent fournit
la force pour pousser les navires. "Si l'industrie manufacturière
veut construire des horloges ou des montres, la nature fournit
même la gravitation qui fait descendre des poids, ou l'élasticité
des ressorts qui fait marcher les rouages"
[36]. D'un autre côté, on
peut confondre les instruments naturels qui sont des propriétés
avec des valeurs capitales. Par exemple, sur les terres, fournies
par la nature, on a construit des bâtiments, on a apporté des
améliorations, et "par conséquent des instruments artificiels et
acquis". "Dans les mines, il y a des puits, des galeries, des machines pour épuiser les eaux, pour monter les produits ; toutes
ces améliorations sont des capitaux ajoutés à l'instrument naturel"
[37].
En bref, certains objets sont absolument indispensables,
mais ne sont pas aussi faciles d'accès que "la lumière du soleil à
midi". Pour se procurer ces objets, l'homme doit affronter certaines difficultés, qui ont un… prix. "Et, chaque chose qui n'est
pas une richesse naturelle et gratuite, a eu un prix proportionné
à la peine qu'il a fallu prendre pour se le procurer (…)"
[38]. En
d'autres termes, ce qui préoccupe J-B. Say, ce ne sont pas les
ressources de la nature, puisqu'elles sont supposées faciles
d'accès et gratuites. Ce sont celles qui doivent être transformées par le travail des ouvriers et le capital des entrepreneurs.
La question de l'épuisement des ressources naturelles ne se pose
pas. Say prend position dans le débat de la population. Les
ressources naturelles sont inépuisables, ne nous inquiétons pas
inutilement, explique-t-il en substance : "avec de si puis-sants
moyens de production, la nature semble s'être peu in-quiétée
des destructions"
[39].
LA NATURE REHABILITEE ? LES ECONOMISTES
NEOCLASSIQUES IMPOSENT UNE VISION
MARCHANDE DE LA NATURE
Le contexte historique
Le courant néoclassique se constitue dans un contexte économique et politique particulier. L'industrie a montré son pouvoir créateur et destructeur tout à la fois. Si le pouvoir de l'industrie permet de lutter contre la rareté endémique, elle est
aussi porteur de problèmes économiques et sociaux graves.
L'écologie commence à se constituer en tant que discipline
scientifique pendant la seconde moitié du XIXème siècle,
tandis que les premières lois de protection de l'environnement
voient le jour. Pourtant en dépit de ce contexte particulier, les
économistes néoclassiques semblent ignorer ces questions pour
focaliser leur attention sur un agent économique central à leurs
yeux : le consommateur. Le paradoxe de l'eau et du diamant est
résolu grâce à l'utilité… marginale. Nous pouvons considérer
que si c'est la valeur de la dernière unité consommée d'un bien
donné qui a de l'importance, la consommation des premières ne
pose pas de problèmes. La société a donc atteint le stade de
l'économie d'abondance…
Pour les représentants de ce courant, ce n'est plus le travail
qui est source de valeur (il faut en effet se soustraire de
l'influence marxiste fort critique à l'égard du capitalisme). Les
économistes néoclassiques proposent par conséquent une autre
source de richesse : la consommation. La valeur d'un bien n'est
plus fonction, comme l'énonçait A. Smith ou K. Marx, du travail mais de l'utilité. Un bien a par conséquent plus ou moins de
valeur selon le besoin qu'il permet de satisfaire. La valeur d'un
bien est par conséquent quelque chose de subjectif qui est
déterminé par les besoins de chaque individu et selon son
revenu. Certes, on ne néglige pas la production, puisque les
entreprises doivent répondre à la demande des consommateurs.
Elles y répondent en combinant une quantité déterminée de
facteurs de production (le travail et le capital) en fonction du
prix de ces derniers (le taux d'intérêt pour le capital, le taux de
salaire pour le travail). Tout est marchandise, tout est déterminé par les mécanismes du marché.
La fin du XIXème siècle est marquée par des transformations économiques et sociales très importantes. Dans les années
1850-1880 un système industriel organisé apparaît au sein d'une
économie de marché : progrès industriels, développement du
commerce et de la consommation. L'industrie textile est en
première ligne. Les techniques commerciales se perfectionnent,
expositions commerciales, expositions universelles, grands
magasins (
Bon Marché,
Printemps,
La Samaritaine, etc.)
[40]. La
gastronomie prend un nouvel essor avec le chemin de fer et le
bateau à vapeur. Le camembert, la tomate du Midi, l'artichaut et
le choux-fleur de Bretagne, les huîtres arrivent à Paris. On
importe des colonies des bananes et de ananas ainsi que de la
viande congelée d'Argentine
[41]. Mais face à cette explosion de la
consommation, la misère se développe. Le rapport Villermé est
édifiant. Le taux de mortalité des enfants atteint 300%. La maladie et les épidémies sont nombreuses. La réaction ouvrière
s'organise progressivement à partir des années 1850. Son arme
est la grève qui est légalisée en 1864 en France. En Angleterre
est créé en 1868 le Trade Union Congress (TUC) qui compte
120 000 adhérents. La réaction n'est pas seulement syndicale,
elle est aussi politique : socialisme utopique et marxisme développent un discours nouveau
[42]. Parallèlement, le nombre d'habitants urbains explose : Londres double sa population entre 1850
et 1880. En 1880, Paris compte trois millions d'habitants. Cette
explosion urbaine est source de problèmes : "malade, la ville
fait peur, grosse de ses ouvriers (révoltes et révolutions) ou
santé publique (épidémie de choléra)". F. Engels dresse un
tableau apocalyptique des villes industrielles britanniques et des
conditions de vie de leurs population au cours du XIXème
siècle.
Dès lors, au milieu du XIXème siècle, l'heure est à l'aménagement urbain (…). Lancé en Angleterre avec la création du
General Board of Health et en France avec les Annales de l'hygiène publique, un mouvement parcourt l'Europe entière. Il vise
à établir des règles de salubrité publique et à construire les
infrastructures nécessaires, comme les canalisations d'eau potable et les égouts. Assainir l'eau, vecteur de tant de maladies et
d'épidémies meurtrières comme le choléra, et la mettre massivement à la disposition de la population est désormais le souci
principal des pouvoirs publics. (…) D'un même élan, on se
préoccupe de l'assainissement, de l'évacuation des ordures et
surtout des eaux usées"
[43]. Les progrès d'urbanisme (éclairage
public, développement des espaces de promenades et des
moyens de transport urbains et collectifs) mais aussi l'apparition de nouveaux biens (services) de consommation, comme
le cinéma ou l'éclairage public par exemple, vont conduire les
économistes néoclassiques à redéfinir le bien en tant qu'entité
de consommation.
C'est aussi à la fin du XIXème siècle que l'Etat providence
commence à se constituer en réponse aux mouvements de
contestations sociales, mais aussi parce que quelques penseurs
éclaireurs comprennent que le modèle autoritaire de l'Etat n'est
plus opérationnel. C'est ainsi que le concept de service public
apparaît. L'intervention sociale de l'Etat se développe. La conception de l'Etat prestataire de services s'impose. L'Etat est érigé en tuteur de la collectivité et en protecteur de chacun. "La
gestion publique est considérée comme supérieure à la gestion
privée, tant elle est entièrement tournée vers la satisfaction des
besoins collectifs, nullement par l'altruisme et le désintéressement, au lieu d'avoir pour finalité la recherche du profit"
[44]. Au
début du XXème siècle, apparaissent en France, les services
publics à caractère industriel et commercial. "Au cours du
premier tiers du XXème siècle, l'essor du socialisme municipal
aboutit à la légalisation de certaines activités économiques de
Communes (abattoirs en 1905, voies ferrées d'intérêt local en
1913). Puis les collectivités locales se voient chargées de la
gestion d'une série de services de proximité (eaux, ordures,
transports urbains, chauffage collectif, etc.). L'Etat prend aussi
le relais en raison de contraintes économiques (économie de
guerre, relèvement économique, renflouement d'entreprises en
difficulté, notamment dans les transports) ou de raisons techniques (gestion des biens allemands confisqués après 1918)"
[45].
Puis, les services publics se développent rapidement à partir des
années 1930 sous le Front Populaire.
Après la seconde guerre mondiale et le découpage du monde
entre le capitalisme et le socialisme, tous deux cher-chant à
prouver leur supériorité. La guerre froide. La France, par
exemple, opte en 1947 pour les Etats-Unis. "En choisissant les
Etats-Unis, la France choisit la modernisation économique
grâce à une aide américaine durable, modernisation qui seule
permettra de retrouver le rang ; bientôt, c'est par les Etats-Unis
que la France rebâtira une armée" écrit Pierre Grosser
[46]. Puis, il
ajoute : "on ne peut pas nier qu'il y eut de vraies craintes, à
Londres et à Washington (…), de 'perdre' la France, de subir sa
soviétisation. (…) La négociation d'un traité à la fin de 1946
doit consolider Léon Blum et éviter que la France joue la carte
de l'Union soviétique à la conférence de Moscou"
[47]. Pendant les
années de forte croissance qui ont suivi la seconde guerre
mondiale, à peine sortis du rationnement les consommateurs
des pays industriels choisissent d'acheter des biens durables
(automobiles, télévision, produits électroménagers) plutôt que
des produits primaires. La demande de produits traditionnels se
transforme aussi : yaourts, lait en poudre, soda, café soluble,
tissus synthétiques, etc. Mais, l'augmentation du bien-être matériel se fait dans un contexte social et politique perturbé :
bombe atomique, marées noires, guerre du Vietnam, intoxication au plomb au Japon, etc. La liste est longue.
Des mouvements de contestation apparaissent. Dans Les
trente glorieuses (Fayard, 1979), J. Fourastié n'avait-il pas
souligné que l'amélioration du niveau de vie chèrement acquise
par les Français avait été obtenu dans un contexte de mécontentement social très profond ? L'analyse de J. Fourastié est très
imagée : il part de la présentation de deux villages. Le premier
est confronté à des conditions de vie très difficiles (taux de
mortalité des enfants élevé, faible espérance de vie), importance du travail agricole. Le second au contraire bénéficie d'un
bon niveau de vie. Il s'agit du même village. Le premier est
décrit au début des années 1950, le second au début des années
1970 !
Léon Walras, l'utilité, la rareté et la consommation
Ces économistes – au premier rang desquels Léon Walras –
considèrent que l'économie fonctionne selon le principe de la
main invisible énoncé par A. Smith, principe qui se résume de
la façon suivante : la somme des intérêts particuliers est égale à
l'intérêt général. En d'autres termes, chaque agent économique
en satisfaisant son intérêt participe au bien-être de tous. Les économistes néoclassiques, désireux de prouver scientifiquement leurs dires, ont recours aux mathématiques, fondement de
la rationalité scientifique. L'intervention de l'Etat est d'emblée
écartée car elle aurait pour effet de nuire à la réalisation d'une
situation d'équilibre où chacun est satisfait de son sort, puisque
les facteurs de production sont rémunérés au prorata de l'effort
consenti en termes de temps de travail ou en termes d'investissement en capital.
Walras résout le problème de la rareté par l'échange. C'est le
titre de la leçon 10 des
Eléments d'économie politique pure
[48],
"de la rareté ou la cause de la valeur d'échange". L. Walras définit la "richesse sociale" comme "l'ensemble des choses matérielles ou immatérielles (…) qui sont rares, c'est-à-dire qui
d'une part, nous sont utiles, et qui, d'autre part, n'existent à
notre disposition qu'en quantité limitée". Peu importe l'origine
de l'utilité (nécessaire, agréable, luxe, superflu…). Il existe
d'autres types de choses fort utiles, mais qui sont disponibles en
quantité illimitée : "ainsi l'air atmosphérique, la lumière et la
chaleur quand le soleil est levé, l'eau au bord des lacs, des
fleuves et des rivières se rencontrent en telle quantité qu'il n'en
peut manquer à personne, chacun en prenant même tant qu'il en
veut. Ces choses, qui sont utiles, généralement ne sont pas rares et ne font pas partie de la richesse sociale (…)". Ce qui conduit L. Walras à définir la rareté en ces termes : "quelque abondante qu'elle soit, une chose est rare, en économie politique, dès
qu'elle est utile et limitée en quantité (…)". Ceci a trois
conséquences :
- les choses utiles limitées en quantité sont appropriables. Les
qui sont utiles mais disponibles en quantité illimitée
(comme l'eau ou l'air) ne sont pas appropriables parce qu'elles
sont pas saisissables : "pourquoi faire provision d'air
atmosphérique (j'entends dans des circonstances ordinaires)
vous n'avez qu'à ouvrir la bouche pour le faire ?" ;
- les choses utiles limitées en quantité sont échangeables ;
- les choses utiles limitées en quantités limitées sont pro-
industriellement. On ne se préoccupe pas du reste. L.
explique ainsi qu'il "y a dans le monde, des choses
(…), telles que de mauvaises herbes, des animaux qui
sont bons à rien ; on ne peut s'en occuper autrement que
chercher activement en elles quelque propriété qui les
passer de la catégorie des inutilités à la catégorie des
utilités". Conclusion : seules ont de l'importance les choses
produites industriellement. Le reste n'est pas du ressort de
l'économie politique ! Il croît fermement aux vertus du libre-
et ce n'est pas sans conséquences sur sa conception de
nature. Dans Etudes d'économie politique
appliquée
[49], il
que le libre-échange "c'est l'entrée de l'humanité dans
régime industriel et commercial" ! Il ajoute : "…mais plus
précisément de l'agriculture traitée comme une industrie".
Mais, Walras comme les Classiques se placent encore dans
une position relativement soumise face à l'industrie. La théorie
des rendements décroissants montre en substance qu'il existe
une sorte de limite… naturelle. Il faudra attendre près d'un
siècle pour que les théoriciens de la croissance endogène parviennent à remettre en question ce présupposé. Mais, il s'agit de
l'accroissement des capacités productives de l'industrie, non de
celle de la nature.
Remise en cause du rôle du marché, les externalités, la théorie
du bien-être et des biens publics
Au début des années 1920, la pensée néoclassique commence à changer parce qu'il devient manifeste que le fonctionnement de l'économie ne correspond pas au modèle théorique
proposé, en tirant profit en particulier des travaux de J.
Bentham. Le traumatisme de la première guerre mondiale outre
les troubles sociaux et politiques de cette période (révolution
russe, révolution spartakiste en Allemagne…) vont inciter les
économistes néoclassiques à aménager leur modèle. Ce qui
donnera naissance à ce l'on nomme l'économie du bien-être
dont les principaux protagonistes sont A. Marshall et A. C.
Pigou. A. Marshall remet en cause l'idée que l'équilibre concurrentiel maximise la satisfaction générale. Il illustra cette idée
"par des exemples où l'on peut augmenter le 'bien-être' en sub-ventionnant l'emploi des ressources dans des industries où
l'expansion de la production est suivie de plus d'économies
qu'elle ne l'est dans d'autres", explique Schumpeter. Puis, il
ajoute : "mais cette proposition affirmant qu'une parcelle de
planification peut 'améliorer' le fonctionnement d'une concurrence parfaite dans l'idéal signifie une brèche dans un vieux
rempart. La simple critique du capitalisme à partir de principes
éthiques ou culturels (…) n'aurait pu accomplir précisément
cela"
[50].
Pigou poursuit les travaux de Marshall. Son apport est fondamental à deux niveaux. D'abord, l'intervention de l'Etat peut
être nécessaire pour améliorer la situation économique de
tous (principe de redistribution des revenus). Rappelons à ce
propos que c'est à l'aube de la première guerre mondiale que les
pays d'Europe occidentale imposent l'impôt sur le revenu, donc
un principe de redistribution de la richesse des plus riches vers
les plus pauvres. En second lieu, Pigou élabore le principe des
externalités, principe selon lequel la situation économique d'un
agent économique donné peut avoir des conséquences négatives ou positives sur la situation d'un autre agent économique, alors qu'auparavant les économistes considéraient que la
situation économique de chacun était par définition la meilleure
possible, compte tenu de ses goûts et de ses ressour-ces. Il
existe deux grands types d'externalités, positives ou né-gatives.
On parlera d'externalité positive dans les cas suivants : la
construction d'une route favorise la communication d'une
région isolée par le reste du pays, contribuant à améliorer le
niveau de profitablité des entreprises. Les entreprises
en ques-tion bénéficient d'un avantage qu'elles n'ont pas
contribué à fi-nancer ; et d'externalité négative dans d'autres
circonstances : la pollution. L'activité d'une usine va détériorer
la santé des habitants des alentours contribuant à faire
augmenter le taux de certaines maladies. Les taxes et les
subventions permettent de corriger les effets hors marché
qu'entraînent la production et la consommation de certains
biens. Les taxes représentent une compensation versée par le
pollueur. Les subventions servent à financer des "agréments
environnementaux". C'est le principe du pollueur-payeur qui a
été adopté par l'OCDE en 1972.
D'un autre côté – et nous l'avons annoncé plus haut – la
transformation de la consommation a conduit les économistes
néoclassiques à imaginer d'autres types de biens que ceux pouvant faire l'objet d'une consommation individualisée : les biens
publics et les biens collectifs. D'après Mark Blaug
[51], le concept
de bien public a vu le jour en 1890, résultat des travaux d'un
spécialiste de finance publique, Mazzola. En 1896, Wicksell
souligne que les mécanismes du marché ne sont pas suffisants
dans ce cas pour inciter les consommateurs à dévoiler leurs
préférences pour ce type de bien : tout le monde profite des
biens publics qu'il paie ou qu'il ne paie pas. Les biens collectifs
se caractérisent à la fois par leur non-appropriabilité et par leur
grand nombre. Les biens collectifs doivent pour leur part
souscrire à trois conditions :
- non exclusion du consommateur par le prix ;
- généralisation de l'usage par tous ;
- inépuisabilité du bien quel que soit le nombre de consom-
ou d'usagers. La nature fait-elle partie de ces biens ? La
se pose en particulier pour la troisième condition. Les
ressources naturelles, l'eau, l'air, les forêts, les océans… sont-ils
inépuisables ? De plus à y regarder de plus près les deux
premières conditions soulèvent plus de questions qu'elles n'en
résolvent. Non exclusion par le prix… L'accès aux espaces
a un prix. L'accès à la montagne, aux mers aux eaux
transparentes n'est pas aisé pour tous les consommateurs. Les
différents groupes sociaux ne bénéficient pas des mêmes
facilités, d'autant que la capacité de mobilité est inversement
proportionnelle au niveau de revenu de chacun. D'un autre côté,
nature est-elle un bien public dans la mesure où pour être
accessible elle doit passer par un processus de transfor-mation ?
l'on se réfère à présent à la stricte définition du bien naturel,
peu de choses peuvent être prises en consi-dération : un
naturel est un bien doté seulement d'une valeur d'usage,
d'une valeur d'échange. Ce bien est abon-dant. Il n'est pas
propriété exclusive d'un individu, d'une institution ou d'un
L'eau, l'air… sont des biens naturels tant qu'ils n'ont pas
la transformation humaine. Or, les espaces verts, les
éclipses, les couchers de soleil… ont au-jourd'hui une valeur
marchande pour les agences de voyage ou pour les régions et
pays qui essayent d'attirer les touristes. L'espace de la
marchandise n'a plus de limite. Le promeneur solitaire de
ne connaît plus d'espaces vierges.
Le marché des droits à polluer de R. Coase
Pour R. Coase en revanche taxer le pollueur conduit à réduire la production donc le bien être social. Il l'explique dans
un article par en 1960 : "The problem of social cost". L'Etat
doit attribuer des droits de propriété pour les ressources
concernées par les externalités (eau, air). Ces droits sont
considérés comme des marchandises et font l'objet d'un
échange. Une entreprise produisant une forte pollution n'est pas
contrainte d'effectuer de lourds investissements qui réduiraient
sa rentabilité, elle achète des droits à… polluer sur le marché
des droits à polluer. En revanche, une entreprise qui pour
diverses raisons a intérêt à être propre peut être conduite à
échanger ses droits à polluer à une entreprise polluante. On
reste par conséquent dans le cadre d'une économie de marché,
sans aucune forme de planification, pour reprendre l'expression
de Schumpeter. On ne peut arriver dans ces conditions à une
situation de "pollution zéro", mais tous les agents économiques
prennent leurs décisions conformément à la règle du calcul
coût/bénéfice. Les échanges de droits à polluer s'opèrent entre
entreprises, mais aussi entre Etats. Prenons l'exemple de la
Russie et de l'Ukraine qui se sont engagées à maintenir leurs
émanations de gaz à effet de serre lors de l'accord de Kyoto au
niveau de 1990. Or, le démantèlement des entreprises soviétiques inefficaces a provoqué une baisse de 30% des émanations
de gaz. L'accord de Kyoto a eu paradoxalement pour conséquence de présenter l'industrie nucléaire comme une industrie
propre puisque ne produisant pas de gaz à effet de serre. De
plus, les centrales nucléaires ne sont pas classées risques
Seveso !
[52]
Lors du sommet de Johannesburg en 2002, des organisations écologistes ont déclaré que des grandes entreprises et
l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) ont piraté le
sommet. Les entreprises furent en effet présentes pendant le
sommet. Elles ont exposé leurs produits dans un parc d'exposition prévu à cet effet. L'ONU a ainsi approuvé plus de 200
partenariats entre entreprises, organisations non gouvernementales et Etats pour mener à bien des actions de développement
durable, mais nombre de ces projets existaient avant le sommet
de la terre
[53].
Pourtant, les risques… naturels ont un coût considérable.
Selon le Programme des Nations Unies pour l'environnement
(PNUE), "les pertes économiques consécutives à des catastrophes naturelles, avec ou sans lien avec le changement climatique, doublent tous les dix ans et pourraient approcher les 150
milliards de dollars par an dans la prochaine décennie si rien ne
vient infléchir la tendance actuelle"
[54]. D'un autre côté, s'afficher
comme une entreprise qui met une action en termes de développement durable est devenu chose courante. Environ 200
entreprises auraient été recensées en 2000 s'engageant pour un
développement durable. Les propos du directeur de BP Europe
sont sans ambiguïté : "la finalité de l'entreprise est de durer. Et,
si l'on vise la durée, il faut tenir compte des aspects finan-ciers,
mais aussi de l'impact autour"
[55].
Les économistes ont donc mis plusieurs décennies avant de
prendre en considération (et de façon assez maladroite) la
question de l'environnement et du renouvellement des ressources naturelles. Si R. Malthus s'interroge sur le moyen de contrer
l'épuisement des ressources agricoles face à la crois-sance de la
démographie, A. Smith et K. Marx (pour ne citer que les
principaux) ne jurent que par le travail. Seul le travail est
créateur de richesse, le travail est la seule assurance pos-sible
contre la pauvreté et la disette. L'exploitation de la nature
devient avec l'avènement du capitalisme, selon K. Marx, une
fin en soi. Une chute d'eau ou toute autre ressource naturelle est
d'abord perçue comme un profit potentiel. A partir de là seuls
les biens qui sont le résultat d'un travail auront d'intérêt pour les
économistes. Les autres biens sont donnés par la nature, par la
providence. En bref, ils sont à disposition.
Léon Walras reste sur cette idée bien qu'il attache plus
d'intérêt à l'utilité que procure la consommation d'un bien qu'au
travail nécessaire pour le réaliser. Le mécanisme du marché
règle la bonne harmonie de la répartition des richesses selon les
besoins et revenu de chacun. Quelques décennies plus tard, C.
Pigou critique la toute puissance du marché : dans certains cas
les mécanismes du marché doivent être corrigés au moyen de
taxes ou de subventions. En matière d'économie de l'environnement cela donnera le principe du pollueur-payeur, remis en
question au début des années 1960 par R. Coase : taxer c'est
réduire l'optimum des agents économiques concernés lesquels
peuvent être conduits à cesser toute activité entraînant un
ralentissement manifeste de l'activité économique à terme. La
solution est donc de laisser polluer les pollueurs (dans des
limites raisonnables décidées par le marché), quant aux autres,
qu'ils respectent l'environnement s'ils maximisent ainsi leur
profit ! C'est le principe des droits à polluer.
Si la nature n'a pas acquis le statut de marchandise, il n'en
est pas de même pour la pollution (le rejet de gaz à effet de
serre ou d'eaux polluées par exemple). La pollution a un prix,
est échangeable et disponible en quantité limitée. Ceci, toute
chose égale par ailleurs, puisque les classiques et néoclassiques
avaient exclu la nature du champ économique. Dans la fonction
de production, base du calcul économique, y = f (K, W), K
symbolise le capital, par conséquent indirectement la nature, ou
plutôt sa mise en valeur par l'action combinée du capital et du
travail, puisque les ressources naturelles n'ont d'intérêt (dans
tous les sens du terme) que parce qu'elles sont valorisées.
·
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p.99.
[3]
"La pollution, même si elle ne dit pas encore son nom, existe depuis fort
longtemps, dès l'Antiquité même si les prestigieuses civilisations du passé
égyptien, assyrien, gréco-romain nous ont légué de solides chaussées dallées,
bombées pour faciliter l'écoulement des eaux, creusées de rigoles portant
l'empreinte des roues de chars (Pompéi), doublées d'un réseau d'égouts. Déjà
à cette époque, la réalité, vécue quotidiennement par les citadins, était sensiblement différente ; la plupart des voies secondaires étaient mal protégées
par des revêtements sommaires en terre battue et en galets, mal entretenues et
à peine balayées".
Legauy J-P.,
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[5]
Rappelons que Mozart est mort en 1791 et qu'il a vécu 35 ans. Cité par
Valance G.,
Hausmann, le grand, coll. Grandes biographies, Flammarion,
2000, p.24.
[6]
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décembre 2002.
[7]
Ferrières M.,
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XXème siècle, Seuil, 2002
[8]
"Les famines transformaient en épidémies les maladies endémiques, la
'peste', qui fauchait les populations. Le quart ou le tiers d'une ville pouvant
disparaître alors…", écrit R. Mousnier,
op.cit., p.99.
[9]
Moles A., Rohmer E.,
Psychologie de l'espace, Casterman, 1972.
[10]
Mousnier,
op. cit., p.33.
[11]
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[12]
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[18]
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[20]
Cité par Vidonne P.,
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[21]
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[42]
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[47]
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[48]
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[49]
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[50]
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[51]
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[53]
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[54]
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