2003
INNOVATIONS
A propos...
Patrick MATAGNE :
Comprendre l’écologie et son histoire, Les origines, les
fondateurs et l’évolution d’une science…
coll. "La bibliothèque du naturaliste", Delachaux et Niestlé,
Paris, 2002,208 pages.
Voici un ouvrage à mettre entre toutes les mains. L'écologie
n'est pas les fleurs et les petits oiseaux. Ce n'est pas non plus des
idées irréalistes sorties de l'imagination fertile de quelques penseurs en quête de notoriété. L'écologie est une science, une science
très jeune puisqu'elle est née à la fin du XIXème siècle par des
scientifiques allemands et danois, principalement. L'éco-logie naît
au carrefour de plusieurs évolutions. D'abord la révo-lution
industrielle sur laquelle nous ne reviendrons pas. Puis, l'arrivée à
une certaine maturité des sciences naturelles. L'évo-lutionnisme de
Darwin, mais aussi les multiples travaux des scientifiques
européens soucieux de répertorier toutes les espèces animales et
végétales de la planète.
La découverte de nouveaux continents provoque un choc
salutaire chez les Européens, prenant du même coup conscience
des multiples aspects de la vie. L'écologie traite du rapport des
organismes vivants (végétaux et animaux) avec leur environnement, mais il faudra attendre les années 1950 et de multiples
catastrophes industrielles et autres marées noires pour que les
scientifiques mais aussi les économistes et les politiques prennent
(enfin) la mesure de la gravité de la situation.
Les progrès techniques et l'explosion démographique ont mis à
jour de nouvelles questions. Au Moyen Age, l'espérance de vie
des individus était très courte (maladies, guerres, épidémies,
risques alimentaires, etc.) et pourtant le risque, la mort étaient
perçus comme des fatalités. Les êtres humains œuvraient toute
leur vie durant pour le paradis céleste, les choses humaines avaient
alors peu d'importance. La société industrielle a apporté le confort
matériel mais elle a aussi apporté une certaine forme d'in-sécurité,
insécurité technologique et industrielle, mal acceptée.
Depuis la fin du XIXème siècle, l'écologie s'est enrichie de
théories et de concepts nouveaux : écosystème, lutte intégrée
contre les nuisibles, écologie globale, développement durable…
En matière d'écologie industrielle, des projets pilotes très intéressants ont été réalisés (des usines qui fonctionnent tel un écosystème en se nourrissant de leurs déchets, par exemple), mais ils
restent encore de faible ampleur. Et surtout ce qui manque c'est
une prise de conscience globale de la question à la fois des entreprises et des consommateurs que nous sommes tous.
Cet ouvrage pourra sans aucun doute y contribuer !
Sophie BOUTILLIER
Peter MONAGHAN :
Taking On "Rational Man", Dissident Economists Fight for A
Niche in The Discipline
The Chronicle of Higher Education,
Washington, 2003,230 pages.
1,4 million d'étudiants apprennent tous les ans aux Etats-Unis
que seul l'individualisme est rationnel. L'individualisme qui, repris
dans des modèles mathématiques aussi sophistiqués qu'abstraites,
valide des choix politiques (y compris en matière de recherche et
d'enseignement économiques). Ce livre trace le constat d'une
défaite de la pensée. Une défaite due pour une partie à la
mainmise du pouvoir sur la "science économique" ; pour une autre
partie, à la servitude des économistes. Depuis Adam Smith,
comme dirait Schumpeter l'économie est là pour justifier l'enrichissement (la diffusion dans la société de l'"esprit d'entreprise")
et l'exploitation de classe. L'"économie" a alors dérivé vers une
sorte de mathématiques appliquées pour s'affirmer au fil du temps
comme la "science de la rationalité". Cette tendance s'est renforcée après la deuxième guerre mondiale : les nouvelles idées sur
l'application des modèles mathématiques et des statistiques
modernes ont été utilisées pour justifier les objectifs étatiques.
L'"économie" a bénéficié ainsi, comme l'arme nucléaire pour la
physique, de financements conséquents (M. Bernstein). Malheur à
l'économiste qui introduit dans sa méthode le "temps historique"
(J. Robinson), les institutions ou l'observation et l'analyse de la
stratification sociale. Se faisant, il peut être sûr d'être désigné
comme hétérodoxe. Derrière les économistes mar-xistes (bêtes
noires des économistes organiques), de nombreux autres sont
considérés comme des malpropres : les économistes autrichiens,
les post-keynésiens (qui ont eu la "mauvaise" idée d'introduire
dans l'économie le principe de l'incertitude), les socio-économistes, les évolutionnistes, etc.
L'apport de Peter Monaghan est considérable. Il nous décrit
avec précision (et effroi) les débats actuels entre économistes
américains, tout en rappelant les réactions "contre la pensée
unique" en Europe (surtout en France). L'économie néoclassique
mathématisée, comme paradigme "scientifique" dominant relève
d'un choix idéologique et politique. Le "prestige" et l'accès à des
sources de financement réduisent à une peau de chagrin les
départements universitaires et les laboratoires de recherche qui
refusent de se plier à la norme. Et cette norme de "rationalité" se
renforce pour devenir arrogante parce que "chacun cherche à
devenir un petit MIT ou un petit Harvard, ou d'y ressembler ; c'est le seul moyen pour avoir du prestige scientifique", pour faire
carrière, pour être riche et bien portant... La pensée critique
bafouée ? En Amérique, comme en Europe, la résistance s'organise, des voix s'élèvent, les ponts entre les institutionnalistes, les
behavioristes, les néo-vebleniens, les néo-schumpeterien, etc.
commencent à être jetés. Encourageant et indispensable...
Nécessaire, mais suffisant ?
Dimitri UZUNIDIS
Jean-Pierre TOUFFUT (sous la direction) :
Institutions et innovation. De la recherche aux systèmes
sociaux d'innovation
Albin Michel Economie, Paris, 2002,352 pages.
Tombée du ciel !, Deus ex machina ! Boîte noire !…Toutes ces
expressions tombent en désuétude. La nuit intellectuelle s'achève
pour la technologie et l'innovation. L'heure est venue pour
l'identification des ingrédients qui, par leur assemblage subtil,
donnent à l'innovation sa forme, expliquent son impact sur le
travail et la croissance. La lecture de cet ouvrage, qui rassemble
les contributions de la conférence du centre de Saint Gobain
organisée en juin 2002, permet de faire émerger un certain nombre
de ces ingrédients : interactions, réseaux sociaux, com-munautés,
État, histoire, savoirs, information, secteurs, concur-rence. Reste à
effectuer le savant mélange.
D'emblée, c'est la notion d'interactions entre acteurs, institutions et environnement qui est privilégiée par B. Amable et P.
Petit pour expliquer les "styles technologiques" et les systèmes
sociaux d'innovation des différents territoires. Paul David
s'intéresse à la science universitaire — parent pauvre des modèles
économiques sur l'innovation — et insiste sur les formes de communications ouvertes qui régissent les communautés scientifiques
et sur les modalités de constitution et de rupture des consensus
scientifiques. Ces deux textes suscitent des commentaires ; G.
Berger, directrice du CNRS, en tire la conclusion que les
chercheurs français doivent adapter leur méthode de travail
(coopératif) aux nouvelles normes de la marchandisation ; M.
Aoki souligne pour sa part la richesse que constitue pour l'Europe
la diversité de ses systèmes sociaux d'innovation et se montre
sceptique sur la pertinence d'une uniformisation inspirée du
modèle anglo-saxon.
Le décor ainsi planté, c'est sur la période récente, celle où
mondialisation et connaissance figurent en haut de l'affiche, que
les contributions suivantes insistent. La circulation du savoir et
des compétences est particulièrement étudiée. A. Sanexian
ébrèche la notion de "fuite des cerveaux" au profit de celle de
"circulation des cerveaux" en étudiant le rôle des communautés immigrés, qui représentent un tiers de la main-d'œuvre qualifiée
de la Silicon Valley, sur la croissance de leur pays d'origine, par le
biais de l'extension des réseaux constitués aux États-Unis. L'article
de D. Guellec présente, de manière moins originale, le rôle des
connaissances ; D. Pilat et en toute fin d'ouvrage T. Bresham,
insistent sur la place et l'impact des technologies de l'information
dans la croissance de la dernière décennie. Reprenant le cours de
notre lecture, F. Malerba nous entraîne dans les secteurs d'activité
pour découvrir la diversité des sources et de l'organisation de
l'innovation. Encore un moyen, commen-tent rapidement R.G.
Schwartzenberg (alors ministre de la re-cherche), G. Dosi, J.
Mairesse et R. Gordon, de souligner l'ancra-ge historique, social,
institutionnel (rôle de l'État) et sectoriel de l'innovation.
Enfin, le texte de P. Aghion aborde un sujet plus théorique,
celui de la relation entre innovation et concurrence sur le marché
des biens et met en avant l'idée d'un bon niveau de concurrence,
situé entre la trop forte et la trop faible concurrence, décourageant
toutes deux l'innovation. R. Solow, sensé présenter l'ouvrage, se
livre après D. Ranque (Thalès), au dernier bref commentaire. Ce
qui tend à montrer que, outre l'intérêt des contributions de ce livre,
si l'on met en œuvre l'innovation ou si on l'étudie, ce qui importe
c'est le passage de la forme marchandise à la forme argent, soit la
phase la plus difficile de la métamorphose du capital…
Blandine LAPERCHE
Mathilde BOURRIER (sous la direction de) :
Organiser la fiabilité
coll. "Risques collectifs et situations de crise", L'Harmattan,
Paris, 2001,237 pages.
Cet ouvrage très intéressant est le résultat d'un séminaireatelier organisé en octobre 1999 à l'Université de Technologie de
Compiègne dans le cadre d'un programme de recherche du CNRS.
Il regroupe huit contributions rédigées par des spécialistes du
sujet. Dans une société où la technologie est de plus en plus performante, le risque est à la fois inimaginable (on a tout prévu !), et
plus grand encore (les conséquences d'un accident par exemple
nucléaire ne se limitent pas à la centrale !). Comment dans ces
conditions penser l'organisation ? Mais, aussi l'organisation n'est-elle pas source de dysfonctionnements et d'accidents ? Certains
sociologues ont montré avec raison que le risque n'est pas une
propriété immuable de notre environnement, mais qu'il est socialement défini et varie grandement en fonction des relations sociales et des comportements collectifs. D'autres encore ont montré
que le risque n'est ni entièrement instrumental, ni totalement exogène, mais il est une propriété émergeante des systèmes sociaux. Le risque n'existe pas en tant que tel. Il existe au travers de récits, socialement construits et partagés, sur les périls et les progrès
de l'action collective. En bref, le risque peut être perçu comme un
phénomène de groupe. En d'autres termes, le risque est déterminé
par l'état de la technique, mais il est aussi interprété par les agents
sociaux selon leurs connaissances techniques et scientifiques, et
aussi selon leurs croyances de toute sorte. Aussi penser l'organisation fiable, c'est chercher à prendre en compte ces différentes
variables très complexes. Cette réflexion n'est pas sans application
pratique puisque de nombreux travaux de recherche sur le sujet
ont montré par exemple que les actions de prévention sur les
salariés travaillant sur des sites technologiques à risques
permettaient de réduire le nombre d'accidents mais aussi leur
gravité.
Technique, risque, accident, organisation, tels sont sans aucun
doute les maîtres-mots de cet ouvrage. Il convient d'en souligner
un autre, sans cesse présent, celui de relations humaines. Le stress,
les conflits entre collègues, produits d'une organisation mal
pensée, peuvent être à l'origine de catastrophes nucléaires ou industrielles alors que la sécurité a été pensée dans ses moindres détails ! Est-ce, comme d'aucuns le nomment, le "facteur résiduel" ?
S. B.
Peggy LOUPPE-ALT :
La raison du client
coll. "Génie industriel", PUG, Grenoble, 2003,197 pages.
Dans cet ouvrage, l'auteur développe une approche intéressante des rapports entre clients et fournisseurs mettant notamment
l'accent sur le rôle du système de qualité. En adoptant une
perspective sociologique, l'auteur s'interroge ainsi sur la logique
sous-jacente à ces rapports et entreprend une étude approfondie de
six cas de fournisseurs des constructeurs automobiles. Il met alors
en évidence les points de convergence, mais aussi de divergence
dans la pratique de ces accords pour défendre la thèse que, autour
des normes imposées aux entreprises par leurs clients, les
fournisseurs "développent d'autres modalités de régulation, qui
deviennent la source de la différenciation".
A travers l'institution de normes de qualité, le client devient un
acteur central de l'organisation. Il constitue un levier de pouvoir
qui profite à son porte-parole dans l'entreprise fournisseur. Mais
cette interprétation ne montre que l'une des facettes du client,
qualifiée de "client formel". Ce dernier s'exprime ainsi à travers le
système de qualité qui spécifie les normes devant être respectées
par le fournisseur, et dont l'adoption par ce dernier est à l'origine
d'une "régulation de contrôle". Or, la réalité des rapports clients/
fournisseurs laisse transparaître une deuxième facette du client, qualifié de "client concret", où les exigences pratiques du client
sont à l'origine d'une "régulation autonome". Le poids accordé à
l'une ou à l'autre des régulations varie d'un client à l'autre. Les
opérations d'audit sont le signe révélateur des régulations en place.
Cette ambivalence se retrouve aussi chez le fournisseur. L'auteur distingue ainsi le fournisseur "formel", décrit par les normes
de qualité, du fournisseur "concret" qui ressort du fonctionnement
réel de l'entreprise. L'interaction de ces différentes logiques donne
lieu à la mise en place de diverses stratégies de la part des fournisseurs, où les normes formelles de qualité peuvent parfois être
mises à profit par les fournisseurs pour accroître leur autonomie et
limiter les adaptations aux clients concrets. Ces stratégies sont
largement déterminées par les processus d'apprentissage, où des
facteurs tels que les produits et processus de la firme,
l'engagement de la direction en matière de management de la
qualité, l'influence des clients (qui s'explique notamment par leur
culture) et l'histoire industrielle, jouent un rôle crucial.
Cette analyse des rapports clients/fournisseurs débouche sur
une mise en garde contre deux types de dérives, soit l'excès de
formalisme qui peut conduire à la bureaucratie et au manque d'adaptation aux exigences pratiques des clients, soit à l'opposé, l'excès d'adaptation qui peut conduire à l'abandon des normes de qualité au profit de la satisfaction des clients concrets, ce qui peut enfermer les fournisseurs dans une régulation autonome accentuant
le pouvoir des clients, sans répondre aux exigences du client formel. Pour faire face à ces écueils, l'auteur propose l'institution
d'une régulation conjointe entre clients et fournisseurs, qui passerait par une appropriation des règles formelles. Ces dernières seraient ainsi constamment revues pour devenir la cristallisation des
apprentissages réalisés par les entreprises. Mais ces règles doivent
aussi laisser aux différents acteurs la marge de manœuvre nécessaire à l'action, ce qui suppose l'acquisition par ces acteurs, de
nouvelles compétences, notamment la fonction qualité, pour faire
face à cette complexité.
Rached HALLOUL
Margaret MARUANI :
Les mécomptes du chômage
Bayard, Paris, 2002,163 pages.
Un livre de plus sur le chômage ? Plus : ce serait déjà bien –
car y en a-t-il jamais trop ? Mais, celui-ci est plus que plus : il est
autre… Somme certes de données et d'analyses déjà cherchées,
trouvées, interrogées, requestionnées encore (1). Mais pour telle
relance théorique, sur telle exigence de précision conceptuelle, en
telle ampleur problématique et comparaisons d'espaces-temps si
multiples, que l'intelligibilité se fait ici totalisante comme rarement. Plein chômage, plein emploi, pleine pauvreté, pleine précarité, un bel essai pour donner au plein sens des mots tout leur
poids de réalité…
Des chiffres d'abord ? Non, des concepts : les concepts sous
lesquels les chiffres sont donnés ? Non, produits… car on ne peut
jamais chiffrer que ce qu'on a défini et comme il y a toujours
plusieurs manières de définir, "il y a toujours plusieurs chiffres"…
Les chiffres donc sous leurs concepts – sachant encore que
ceux-ci ont leur histoire : le chômage tout le premier… Concept
né en période d'amplitude critique sur le marché du travail
capitaliste. Remanié depuis en chaque pic d'incertitude. Comme
concept pratique autant et plus que théorique – car l'incertitude
dans l'emploi porte les incertitudes de la vie et la vie laborieuse
incer-taine peut devenir dangereuse… Dangereuse comme crime,
com-me "émotion" qui sait, comme révolution ? Et le concept
variera au gré de la tolérance – intolérance à ceci ou cela du
danger bien autant que du malheur. Sous des principes régulateurs
peu à peu inscrits dans un droit du travail, plus tard au travail…
Qui feront du chômage ce concept "prescriptif-inscriptif", comme
dit Mar-garet Maruani, sous l'impératif duquel tout sans travail,
ayant droit social au travail, aura droit aussi, sous condition et
contrôle d'inscription, à l'indemnisation sociale du défaut de
travail…
Le concept descriptif-prescriptif du chômeur aujourd'hui ? Il
n'en est pas qu'un, selon qu'on en juge aux critères de déclaration
du BIT, de l'INSEE (enquêtes ou recensements) ou de l'ANPE. Et
les différences de définition feront dans les chiffrage (on en trouvera l'analyse très précise dans le livre) des écarts allant au cinquième…
Si l'on extrait et retient leur noyau commun (carence de l'emploi, disponibilité à le prendre, effort de recherche attesté à le
trou-ver), d'environ 3 millions en 1998 à 2 en 2000, le taux de
chômage officiel oscille en France en ce passage de Millénaire
entre 12 et 8%. En nette diminution sur ces 4 ans (retour pourtant
à la hausse) : très loin de toute façon des 1 à 3% des années pics
de la croissance des "Trente Glorieuses"…
Mais l'auteure le montre minutieusement, en synthèse et suite
d'études statistiques et sociologiques pionnières disponibles sur le
marché de la publication, quoique généralement ignorées du
marché de l'information et absentes du marché du "politiquement
correct" : la brillance de ce "noyau dur" du chômage ne doit pas
nous cacher le "halo flou" qui l'entoure, si invisibilisé soit-il par
l'artifice des politiques ou l'illusion du référent…
Car se conjuguent ici deux types d'effets :
- les effets de masquage par manipulations explicites du chiffrage : soustraction aux âges d'entrée et de sortie du travail (scolarité
étirée, retraite anticipée) ; transfert temporaire, mais périodique,
des sans-emploi sur des pré-emplois (stages, formations), qui
s'avéreront plus souvent pré-retours au non-emploi ; incitation
parentale à des retraits d'activité pour charges d'éducation, où le
provisoire s'avérera souvent cette fois définitif…
- plus subtils, plus efficaces encore, les effets d'imperception par
référence implicite de la définition "dure" du sans-emploi à une
définition "dure" de l'emploi : celle de l'emploi masculin modal
dans la croissance keynésienne : emploi temps-plein-durée indéterminée…
Où la simple distance, non seulement au chômage référencié
(chômeurs non-inscrits, indisponibles ou découragés), mais à
l'emploi de référence (emplois temporaires, emplois à temps partiel, petits boulots) exclura des comptes officiels tous ces demi-,
tiers-, quart-, quasi- ou presque pas-emplois, qui joints aux sans-emploi-du-tout, feraient passer le monde le nombre des chômeurs,
sur tout le registre du non-emploi forcé, de 3 millions à 6,7 en
1996… En moindre écart peut-être en 2001 – quasi-doublement
du taux quand même…
Incertitude majeure de l'emploi…
…en expérience biographique, si l'on veut bien prendre celle-ci
en sa durée : en décembre 1996, selon l'INSEE, 25% des ménages
avaient fait au moins une fois sur les 22 derniers mois une
expérience de chômage…
…en rencontre biographique : il n'est guère de ménage qui ne
connaisse aujourd'hui au moins un chômeur dans le cercle de
connaissances…
…en prospective biographique : qui dira aujourd'hui de ses
enfants qu'ils ne connaîtront pas le chômage…
Et cela pèse dès aujourd'hui sur tout le marché du travail : en
effets de pauvreté, en effets de précarité…
Effets de "pauvreté laborieuse", comme dit l'auteure – dont les
comptes varieront ici encore avec les définitions par le revenu familial ou le salaire individuel – car on ne définit pas là les mêmes
choses… Le revenu familial nous dit la somme de ressources annuelles (salaires, indemnisations, aides, ressources associées),
dont dispose une famille… Où se lit sa part d'accès indivis au
marché de la consommation, pour redistribution interne aux
individus qui la composent (pas forcément et même rarement sur
le principe de partage égalitaire ou proportionnel présupposé dans
le calcul abstrait par unités de consommation…).
…Le salaire individuel nous dit, lui, ce que rapporte à qui parvient à la vendre sur le marché du travail une force de travail
achetée pour un temps donné de sa dépense… Où se lit, sur la grille comparative des salaires et des temps, non seulement le rapport
des salaires entre eux et des temps entre eux, mais le rapport des
salaires aux temps – comme autant d'indices de l'exploitation
salariale, invisibilisée dans la somme des apports-revenus…
Qu'on en juge sur le seuils socialement variables eux aussi et
de pertinence discutable (mais il suffit de les questionner, comme
le fait l'auteure, pour que le discutable émerge)…
…seuil de pauvreté familiale du "working poor" américain
(non "travailleur", mais "actif pauvre", puiqu'"ayant travaillé ou
chômé pendant au moins 27 semaines" et dont la famille vit sous
un seuil de nécessité absolu en besoins alimentaires)…
…seuil de pauvreté familiale français ou européen, apprécié
sur un seuil de revenu relatif au revenu médian (50% pour
l'INSEE, 60% pour Eurostat)…
…seuil de pauvreté salariale français, apprécié relativement au
SMIC : bas salaires à moins de 98% du SMIC, très bas à moins de
75% (DARES-IRES)…
…tout converge vers…
- un constat de pauvreté laborieuse massive : en 1996,3,3
millions de travailleurs, chômeurs et inactifs pauvres en France
sur le critère INSEE, 6 millions sur le critère Eurostat… En 2001,
- millions de bas salaires – soit 16,6% des salairié(e)s – dont 9%
de très bas salaires…
- pis, un constat de paupérisation croissante, car la tendance
est…
- …à l'augmentation du salariat pauvre : 11,4% en 1983 - 15,7%
en 1990 - 16,6% en 2001 - et plus encore du salariat très pauvre :
- en 1990 - 9% en 2001.
- …à l'augmentation plus rapide encore de l'offre d'emploi à bas
salaires : la moitié des 2,6 millions d'emplois créés de 1985 à
un constat enfin de féminisation, et féminisation croissante, et
de la pauvreté et de la paupérisation : 80% de femmes dans les bas
salaires, soit 25% de l'ensemble du salariat féminin (contre 6% du
côté des hommes). Et que jeunes et vieux, immigrés aussi soient
d'autres cibles électives de la pauvreté n'y contredit pas, puisque là
même, c'est toujours plus femmes qu'hommes…
Phénomène souvent masqué et justifié, en salaire parce qu'il
serait "salaire d'appoint" conjugal, en temps d'emploi parce qu'il
serait "temps d'appoint" au temps de la charge maternelle, alors
que, fait remarquer l'auteure, sur diverses études…
- le dit salaire d'appoint, parfois supérieur à celui du conjoint (jamais pensé d'appoint…) est souvent, dans les sphères de la
pauvre-té, le salaire basique d'évitement de la chute dans
l'assistance pure et simple…
- il est souvent le salaire exclusif de salariées, sans conjoint ni
concubin, non sans enfant(s) souvent…
- qu'en tous cas – et d'autant plus qu’il y aurait enfant(s) – le
temps partiel est généralement forcé et non choisi – le travail à
temps plein souhaité que le salaire à temps partiel serait plus bas,
plus discontinu, plus incertain…
Ainsi plein chômage et plein pauvreté. En pleine précarité, car
c'est tout le marché du travail qui, par leurs effets d'onde
conjoints, se déstabilise sous nos yeux. Vulnérables au chômage
(en pre-mière entrée, en sortie, en licenciement…) non seulement
le petit salariat, mais déjà le moyen, une part même du haut. Le
salariat, en général, de moins en moins porté, entre crainte (de
sanction) et déception (d'inefficacité) à s'organiser,
syndicalement… De plus en plus incliné par là à la négociation
individuelle concurrencielle et toujours inégale de microavantages de moins en moins sûrs… Sur 15 ans, contrats à durée
déterminée multipliés par trois, intérim par six… Déjà la quasi
totalité des contrats d'embauche en premier travail ou nouveau se
font à durée déterminée...
A cette lumière – ou à cette ombre – que dire dès lors de
l'"ainsi-dit" plein-emploi…
…"Ainsi-dit" au passé, car si l'on interroge les taux minimaux
de chômage de la période de croissance continue hors la référence
aveuglante au travail masculin de plein temps et plein statut, on
s'apercevra que déjà ce plein-emploi ne l'était pas pour les
femmes, dont la demande réelle et virtuelle (car elle ne
s'actualisait pas dans une inscription aussi systématisée que de nos
jours), n'a cessé de croître sur la période, tant par une demande
croissante de déconfinement domestique que par l'effondrement
accéléré du travail indépendant éliminé au champ, à l'atelier, dans
la boutique par la concurrence-concentration de la nouvelle
économie entre-preneuriale – pour ne pas dire, et pourquoi donc ?
– capitaliste…
…"Ainsi dit" aussi au futur de ce même capitalisme
mondialisé, car s'il doit continuer d'intégrer à sa norme d'emploi
un taux de "chômage dur" à 8-10%, doublé de son "halo" (reconnu
ou non), ou/et de produire la "pauvreté laborieuse" qui
accompagne aux USA et dans le Royaume-Uni, ces taux fictifs de
3-4%, calculés par intégration à l'emploi-plein de tous les emplois
qui ne le sont pas (quand ce n'est pas, comme aux Pays-Bas, par le
ren-versement du chômage-plein à l'invalidité sociale…), le Plein
Emploi peut-il être autre chose en ses majuscules qu'un mythe
dans les pays développés ? Et dans ceux qui ne le sont pas, la plus
honteuse mystification ? Car si l'on devait (et pourquoi pas ?) penser le problème, en bonne logique de mondialisation du Capital, à
l'échelle du marché du travail mondial, n'est-ce pas déjà Plein-Non-Emploi qu'il faudrait constater sur la demande galopante
d'emploi salarial induite, mais non satisfaite, par la décomposition
marchande générale des économies traditionnelles. Où des milliards de personnes sont déjà sous tous seuils de pauvreté des
économies développées, et bien en pleine de définir les leurs, tant
on serait vite aux limites de l'impensable…
Si le plein-chômage n'était jamais que l'envers d'un jamaispleinemploi pour profit toujours-plus-plein d'un toujoursplusplein Capital…
…n'est-ce pas la Grande Question que nous poserait, en son si
ferme tracé, ce petit livre intrépide ?…
(1) On en trouvera le détail, et l'hommage, en ce livre attentif à dire ses sources – auteur(e)s de livres, d'études en littérature "grise" en équipes souvent
(MAGE, GERS, etc.) et institutions – parmi lesquelles, au premier plan,
l'INSEE et l'IRES – sans oublier les institutions européennes…
Michel VERRET
Sylvie SCHWEITZER :
Les femmes ont toujours travaillé. Une histoire du travail des
femmes aux XIXème et XXème siècles
Editions Odile Jacob, Paris, 2002,330 pages.
Se demande-t-on depuis quand l'homme travaille ? Depuis qu'il
est homme bien sûr : "Le travail fait l'homme" – de Dieu à Engels,
tout le monde sait ça… Alors pourquoi cette question pour la
femme ? D'autre genre que le masculin certes, puisque l'Humanité
en a deux ? Celui-ci moins humain que celui-là ? L'homme même
y croit-il, qui laisse généralement à la femme le soin d'élever à
cette Humanité les enfants qu'ils font ensemble…?
Car on ne naît point humain : on le devient, par le travail
certes. Le travail et ce qui va avec : langage, pensée – et ce qui va
en plus : amour, rêve…
… Mais voit-on que les femmes, qui ne manquent pas du reste,
aient jamais manqué du principal ? C'est la question posée par
Sylvie Schweitzer en ce beau livre questionnant…
Questionnant d'abord la question elle-même… Qui est moins
peut-être de savoir si les femmes travaillent – tout le monde le
rencontre tous les jours, ce travail – que de savoir pourquoi le travail des hommes se voit et se dit (par eux-mêmes d'abord) tandis
que celui des femmes ne se voit que d'elles (si même elles osent le
voir) ne le disant guère que depuis leur "entrée" dans le travail
salarié ? "Entrée", comme si c'était d'un non-travail antérieur ?
Pourquoi cette invisibilité de l'évidence non-vue ? (1)
Cache paradoxale peut-être d'abord de cette forme salariale
elle-même… La séparation capitaliste du ménage et de l'entreprise, qui est aussi celle de la force de travail d'avec ses moyens,
objets et lieux d'exercice, isole certes le concept de travail humain
délié de ses conditions, mais en désinclut aussi implicitement le
travail resté lié à ses lieux, objets et moyens : travail domestique
de la petite maison – travail familial de la maison agrandie du
champ, de l'atelier ou de la boutique, où la part féminine se fond
dans le travail indivis de la maisonnée …
La statistique savante du travail ne l'y dénombre longtemps en
ce secteur "indépendant" que par négociation ("sans profession"),
restriction ("ménagère") ou minoration ("aide", "auxiliaire"). La
gratuité du travail de la maison le dérobe à l'homme qui ne fait guère qu'y consommer, la subordination du travail de maisonnée à
son commandement lui en masque la valeur et la dignité. Il faudra
le détour de l'entrée des femmes, non dans le travail, mais dans le
marché du travail, pour que dans la visibilité nouvelle de sa forme
– argent – salariale, le travail féminin soit reconnu comme tel :
hors maison ; plus tard (nous y sommes…) en celle-ci, par la
transcription-valeur idéale de ce que le travail domestique
coûterait s'il fallait le salarier ou/et de ce que rapporterait à temps
égal son équivalent en prise d'emploi (2)…
Encore son invisibilité peut-elle être reconduite en cette sphère
marchande même, par la clôture domestique maintenue du travail
à domicile (la "chambrière") ou la soustraction décisoire au regard
public d'un salariat non déclaré : travail informel, travail
clandestin – travail "au noir" pour profits "noirs"…
Cache économique, cache juridique et politique : la femme au
travail a longtemps été effacée du Droit (effacée : perdant face ;
rendue au rien) …
Minorat civil… Article 1124 du Code Civil originel : "…les
enfants mineurs, les femmes mariées, les criminels et les débiles
mentaux"… Femme puérile et débile, criminelle sur les bords et
tentée par le bord : la subordonner donc à la raison et puissance
maritales… Le Code Civil sera ce lieu d'enfermement mental
sanctionnant l'enfermement réel dans la maison et ses annexes…
…Minorat civique : les Constitutions de la liberté – "La RépubliqueFemme a bien mal traité ses filles… "excluront les femmes de la Citoyenneté : interdites de parole publique, privées du
suffrage et de la représentation… Femme-Objet de la
Souveraineté masculine – jusqu'à ce que les luttes économiques et
politiques (des deux genres parfois : l'Universel peut réveiller
aussi la Raison masculine) ouvrent enfin aux femmes le droit au
droit du et au travail, droit à la et dans la citoyenneté…
De cache en cache, la cache idéologique sera la dernière, non
la moindre. Car elle se cache autant qu'elle cache : cache invisible
des évidences mentales où s'exprime et se justifie en renforcement
circulaire du droit de l'homme à dominer, du devoir de la femme
d'y consentir, la subordination de celle-ci en toutes fonctions sociales. Toutes, sauf une : la Maternité, qui la ferait Reine à la maison, à condition de n'en pas sortir …
On suivra au fil du livre le démasquage idéologique et factuel
auquel Sylvie Schweitzer soumet ces effets d'illusion cumulés. Sur
deux modes critiques s'étayant, se relayant, s'enlaçant…
…Mode plaisant de l'inversion idéelle : qu'en serait-il donc du
Glorieux Masculin, si – imaginons – la part éminente du sperme
reconnue dans la fécondation, mais aussi la faiblesse humorale du
porteur à contrôler ses désirs, une République de Femmes, armée
d'un Code adéquat, avait assigné l'homme marié par sa mère ou sa
sœur, à un biberonnage continu, associé aux bas travaux de la
ferme ou de l'atelier, les soirs de semaine voués à l'ourlage des
mouchoirs, le dimanche matin aux saintes dévotions… chacun ne
s'y serait-il pas bientôt tenu lui-même (coutume fait si vite nature…) pour nativement incapable d'autre chose ? Aurait-il fallu
moindre effort au Masculin inférieur pour se hausser aux brillances du Féminin supérieur qu'il n'en a fallu au Féminin inférieur
pour rattraper le Masculin ? A supposer même que ce rattrapage
soit accompli…
…Mode savant de l'analyse factuelle : établissement des
données, analyse comparative des rapports, élaboration théorique
des tendances… On constate bien sur le dernier siècle, en mouvement accéléré, l'égalisation de nombre des deux genres dans le
salariat, leur égalité même depuis peu dans le salariat d'exécution… Non dans le même travail pourtant, ni les mêmes places
au travail ni mêmes gains d'argent ni de statut. Car la "division
sexuelle du travail" perpétue, là comme à la maison, l'infériorisation et la subordination du "deuxième sexe" "au premier"…
Le regard s'en prend d'un coup dans le panoptique détaillé où
Sylvie Schweitzer, aussi instruite de technologie matérielle que
d'anthropologie culturelle, fait le bilan des recherches féminines
de patience menées sur les trente dernières années sur le monde
d'agilité, de fatigue, de souffrance du salariat féminin en France…
En déconstruction encore de bien des préjugés (syndicaux notamment) sur la substitution des femmes dans les métiers des hommes,
alors qu'elles ont toujours occupé électivement, en emploi d'innovation donc, des métiers neufs, où les hommes n'étaient ni présents
ni même postulants. "Métiers de papier" des bureaux, métiers de
compte des caisses, métiers de relation des guichets, métiers de
prime instruction de l'enfance, métiers de soins du corps et de
l'âme. Où la transposition socialisée des qualités domestiques de
polyvalence technique et d'attention relationnelle restera si longtemps dévaluée de son origine qu'à grand peine se verra-t-elle
reconnue dans la sphère des qualifications officielles… Où
l'homme (en substitution inversée, moins souvent évoquée)
viendra rivaliser avec la femme dans les travaux complexes,
estimés (par lui) "trop compliqués pour elle"…
…Comme si preuve historique de fait – si supérieure à a preuve de droit, toujours menacée d'irréalité par sa propre idéalité – le
siècle qui s'achève n'avait pas établi la capacité des filles à égaler,
voire surpasser les garçons dans l'instruction complexe, de la
capacité des femmes à exercer les emplois les plus élevés dans les
métiers les plus sophistiqués : métiers savants (docteurs, ingénieurs) – métiers d'autorité – métiers de souveraineté, administratifs, juridiques, politiques enfin – même si le bon vieil argument
tacite des incapacités sociales de la maternité y justifie encore
pour un virilisme tenace des "plafonds de verre" invisibles…
…Comme si – dernier tir au pigeon idéologique – toutes les
femmes étaient toujours mariées, les mariées toujours enceintes,
leurs enfants toujours au sein… Quand toute la démographie du
travail souligne la part toujours importante des célibataires dans le
salariat féminin, la fréquence du refus d'enfant dans les ménages
mariés ou concubins du petit salariat, où la famille modale est
depuis longtemps la famille à un ou deux enfants…
On l'aura compris, il y a un style Sylvie Schweitzer, alerte,
aigu, rieur sur toute la gamme du rire : cinglant, dédaigneux, révolté, triste aussi dans les pudeurs de la tristesse.
Style d'une pensée libre, ne s'en laissant pas conter et ne racontant rien que dans les prudences de la preuve ou l'aveu –
questionnant des ignorances – car, même sous principe de réalité,
on sait encore si peu des réalités…
Questionner la questionneuse ? elle ne demande que ça…
Trois questions peut-être…
1°- Si les femmes-ont-toujours-travaillé, n' y a-t-il pas eu
toujours aussi et n'y a-t-il pas encore des femmesquin'ontjamaistravaillé ? Dont le seul travail même – mais est-ce encore
travail ? – serait de l'ostenter, comme un double signe de richesse
dispense de la nécessité de travailler hors et en ménage, capacité
d'y faire travailler pour soi une domesticité, dont le travail serait
lui-même fonction inverse du nombre… Ainsi à l'ère bourgeoise
de la femme entretenue – en ou hors mariage – maîtresse de salon
ou courtisane – occupant son temps libre – et tout son temps l'est –
en futilités, mondanités, bavardages et intrigues, comme le témoin
de visibilité de la capacité du mari ou de l'amant – "loisir
délégataire", dit Veblen, à payer tout cela de son propre travail
d'exploitation du travail d'autrui… Signe solaire dont on trouverait
l'ombre portée en ces familles ouvrières, où le mari met sa fierté à
éviter le salariat à son épouse, prouvant par-là sa capacité à
entretenir seul le ménage – au prix pour la femme d'ostenter à son
tour en zèle domestique – car on ne célèbre pas ici les oisivetés, la
réussite de et dans la maison…
2°- L'accent justement mis en ce livre – justement, parce qu'il
ne l'est presque jamais – sur les valeurs de liberté que peut avoir
pour la salariée l'assomption d'un célibat choisi comme le refus
d'enfant ou la limitation de la progéniture doit-il nous faire oublier
la part invisible que la contrainte de nécessité peut y prendre :
peur de perdre l'emploi, doute de pouvoir faire face aux coûts
argent et temps de l'éducation… L'enfant que la salariée ne veut
pas avoir, elle regrette parfois de ne pouvoir l'avoir…
3°- Ne faudrait-il pas enfin faire entrer en ce jeu salarial de la
liberté et de la nécessité le jeu contraire, ou non, du Capital qui
l'emploie ? Où "la main invisible du marché – Grand Invisible aujourd'hui de tous les invisibles – porte la quête du profit maximum
à réduire au minimum et les frais d'entretien de la force de travail
et ses frais de production : les premiers minimisés par le célibat
salarial une personne coûte moins que deux), les seconds par la
réduction du nombre d'enfants (zéro enfant coûte moins qu'un, un
que deux…). Quitte à compenser les défaillances de la reproduction indigène par l'importation d'immigrés déjà formés et s'entretenant à moindre prix… Se reproduisant souvent aussi en grandes
descendances ? Dont la pression pèsera demain à la baisse sur le
coût du travail… Non sans les ressources idéologiques d'un
double discours père-noble "Honte, vous ne faites pas assez
d'enfants" ; "Misère, ils en font trop" – où le salariat aura toujours
tort…
Tout dans l'histoire a toujours double face – c'est ce que nous
montre ce beau livre… Savoir si chaque face n'aurait pas encore
double face, et plus…?
(1) Problème abordé en réflexion collective dans Masculin-Féminin-Questions pour les Sciences de l'Homme, sous la direction de Jacqueline
Laufer, Cathe-rine Marry, Margaret Maruani, PUF, collection Sciences
sociales et sociétés, 2001,241 pages. La voix de l'historienne concerte
souvent ici avec les voix multiples de ce livre.
(2) L'INSEE en fait désormais des calculs subtils…
M. V.
James PETRAS et Henry VELTMEYER :
La face cachée de la mondialisation, L'impérialisme au
XXIème siècle
trad. L. Périneau, A. de Voto. Titre original : Globalization
Unmasked, Fernwood, Halifax, 2001
Parangon, 2002,288 pages.
James Petras, professeur américain de sociologie émérite et
compagnon d'Innovations depuis ses débuts a commis avec Henry
Veltmeyer, spécialiste des sociétés latino-américaines, cet ouvrage
qui peut paraître iconoclaste aux yeux des intellectuels "normaux"
contemporains. Les auteurs ambitionnent de réhabiliter l'impérialisme dans le discours politique, selon sa forme et son contenu
nouveaux. L'économique vient à point nommé pour soutenir une
riche argumentation critique de la "mondialisation", laquelle est
corrélative à l'élargissement et à l'approfondissement des flux de
capitaux et de marchandises ; l'"impérialisme" introduit le politique : la "gouvernance mondiale", terme utilisé pudiquement par
quelques économistes et politologues réformateurs, prend forme
par des alliances d'intérêt et par des manifestations de pouvoir sur
une large échelle supranationale pour se réduire à ce bon vieux
"impérialisme". Constatant alors que la "mondialisation" a un
sens, celui de débloquer les processus d'accumulation des grandes
so-ciétés originaires des pays riches en toutes sortes de capitaux et
potentiels de production, la présentation de la nature économique
de la "mondialisation" ou de la "gouvernance mondiale" ne peut
s'établir en dehors des rapports complices et contradictoires que
les grandes sociétés entretiennent avec les institutions nationales
et internationales, ainsi qu'avec d'autres entreprises de la même
natio-nalité ou des nationalités différentes. Les mouvements de
grande ampleur et à long terme du capital par-delà les frontières
nationa-les n'a pas fait disparaître l'Etat-Nation, loin de là. Le monde con-temporain est confronté à deux faits majeurs : l'usage
non restrictif de la puissance militaire par les Etats-Unis pour
imposer leur hégémonie mondiale, et un assaut en règle de
l'Europe et des Etats-Unis contre tous les freins socio-politiques à
l'expansion de leurs entreprises multinationales. Les politiques
néo-libérales d'"assainissement" et de chômage ont favorisé
l'expansion de l'es-pace de propriété, de pouvoir et de contrôle de
la firme (déjà do-minante en Europe, aux Etats-Unis ou ailleurs).
La "mondialisation" désigne aussi bien la forte intégration des
économies nationales dans les flux internationaux de capitaux et
de marchandises, que l'instauration par l'Organisation mondiale du
commerce (OMC) et le Fonds monétaire international (FMI) d'un
ensemble de règles assurant la liberté d'action transfrontalière des
firmes, des banques et autres institutions financières nationales en
manque d'opportunités de réalisation de profits et de bénéfices.
L'orientation des tentatives d'organisation des rapports économiques internationaux par ces institutions intergouvernementales
peut être comprise en référence aux obstacles à l'accumulation
dressés dans les années 1970 dans les grandes économies et par la
concurrence (compétition) que se livrent les grandes puissances
économiques et militaires.
Les auteurs se rapportent aux expériences latino-américaines
pour étayer leurs propos et pour montrer que les rapports économiques internationaux sont indissociables des considérations
histo-riques, politiques et sociologiques. La "mondialisation" est
la conséquence de la "revanche du capital", dirions-nous. Les
alter-natives recherchées après la deuxième guerre mondiale ont
fait flamber les coûts supportés par un capitalisme de moins en
moins imaginatif (coût du travail, coût de l'investissement, coûts
finan-ciers, etc.). Guerres et répression sociale sont, par contre,
habile-ment combinées avec les politiques libérales de restitution
du profit. Les Etats utilisent alors deux moyens qui doivent non
seule-ment permettre d'éviter la banqueroute, mais aussi de
protéger et d'accroître les fortunes personnelles des industriels et
autres financiers qui font tourner la machine politique. Ces
moyens sont : la réglementation et la monnaie. Les facilités
réglementaires comprennent la garantie des dettes, les plans
d'ajustement, l'af-faiblissement jusqu'à la suppression des barrières
douanières, le traitement national des entreprises étrangères, etc.
La monétisation comprend la privatisation de la finance, la
suppression des obstacles à la circulation des capitaux, la
marchéisation des créances, l'officialisation des opérations offshore, etc.
La réduction des obstacles aux échanges et à l'accès aux sources d'épargne (banques, bourses, subventions) ne peut être perçue
en dehors d'un cadre légal mondial d'accumulation qui garantit et
organise la production et la réalisation du profit à travers le
monde. Mais, d'un autre côté, ce cadre mondial d'accumulation ne
peut se concevoir sans référence aux considérations idéologiques
sous-jacentes, ainsi qu'aux courroies de transmission de ce
"nouvel ordre". Les médias comme les Organisations non
gouverne-mentales sont pour les auteurs des vecteurs d'idées et de
pratiques sur lesquels s'assoit la force du capital.
L'avis de Noam Chomsky sur ce pamphlet est clair : "il s'agit
d'une contribution inestimable pour ceux qui espèrent non seulement comprendre le monde, mais aussi le transformer drastiquement..."
D. U.
François Chesnais et Jean-Philippe Divès :
Que se vayan todos, Le peuple argentin se soulève
Nautilus, Paris, 2002,230 pages.
L'Histoire, c'est l'histoire de la lutte de classes… La lutte qui
forme, transforme et déforme marchés et capital ; la lutte qui fait,
défait et refait entreprise et profit ; la lutte qui mène au changement. Changement des formes de régulation sociale,
d'organisation et de gestion de l'économie ; changement des règles
de mise en rapport des individus dans la réalisation et la
répartition du "produit" social. Il est commun d'affirmer que l'Etatnation fait office, depuis quelques siècles déjà, d'enveloppe à
l'emballage capitaliste d'une formation sociale donnée. Les pays
qui se sont ainsi formés (par les luttes intra- et inter- nationales)
pour réaliser l'économie mondiale à la Luxembourg, à la
Boukharine ou, même, à la Braudel sont, eux-mêmes, soumis aux
rapports de forces issus de la compétition et de la concurrence
entre capitalismes et entre agents capitalistes. Aucun modèle néo-classique, néo- ou paléo-keynésien, évolutionniste ou
institutionnaliste ne pourra intégrer tout ce que l'économie du
temps historique peut contenir : Com-ment corréler l'oppression
politique d'un peuple trompé ou affamé avec la respectabilité de
l'application d'une mesure du Fonds mo-nétaire international dans
un pays dont les dirigeants, contestés, tirent leur légitimité de ce
même FMI ? Mesure, applaudie par les gouvernements des pays
créanciers et mise en œuvre pour que les banques et les entreprises
de ces pays récupèrent leur mise par une économie qui court à sa
perte et qui sombre avec l'immense ma-jorité de sa population.
Une population réduite à vivre dans des conditions de pauvreté et
de dénuement extrêmes. Comment corréler l'absence dans
l'histoire d'un pays d'une classe industrielle dirigeante avec une
industrialisation économiquement tronquée, politiquement truquée
et socialement troquée contre subsides externes par la répression
et l'autoritarisme ?
Ce livre, politique où l'économie prend un sens, nous présente
avec de multiples arguments théoriques et factuels, les raisons
pour lesquelles une grande partie de la population argentine s'est soulevée contre ses gouvernants en décembre 2001. "Que sa vayan
todos" ("Qu'ils s'en aillent tous"), avec ce cri, par milliers, les Argentins, pauvres et "moyens", ont remis en cause la légitimité du
gouvernement et d'un Etat qui après quelques tentatives de "développement autocentré", mais sans politique de réorganisation de
l'économie nationale, a plongé le pays dans une situation, dira-t-on
aujourd'hui, de "surendettement" pour devenir de fait le "meilleur
élève du FMI". Les politiques d'austérité, de privatisation, d'assouplissement de tout droit social au profit des industriels, banquiers et autres rentiers nord-américains, européens et nationaux
n'ont provoqué qu'injustice, pauvreté et… endettement.
Les auteurs nous présentent une réflexion sur les causes et les
conséquences d'une période de révolte qui ne peut être idéalement
cantonnée dans l'enveloppe nationale d'un seul pays. D'autres capitalismes, surtout latino-américains, sont soumis à ce même type
d'interrogations et d'actions sociales. L'organisation politique de la
contestation et de la "délégitimation" de la frange au pouvoir est
ici analysée pour apporter aussi des éléments aux débats politiques
et militants. Encore plus important, nous trouvons dans ce livre
des clés pour mieux comprendre les rapports contradictoires
qu'entretiennent les logiques privatives avec les intérêts sociaux
dans le capitalisme actuel et dont les traits grossissent lorsqu'il
s'agit de capitalismes truqués.
D. U.
Maria Negreponti-Delinavis :
La mondialisation conspiratrice
coll. "Mouvements économiques et sociaux", L'Harmattan, Paris,
2002,400 pages.
Mondialisation, que de livres on écrit sur ton nom, bien que
comme le souligne avec vigueur M. Negreponti-Delivanis, la
"mondialisation" (l'emploi des guillemets est ici fondamental,
mais nous y reviendrons) est un concept flou et imprécis.
Ecrit par une économiste grecque, traduit en roumain et à présent en français, d'ici peu en italien, cet ouvrage est déjà par lui-même un produit de la mondialisation… Mais, au delà de cette caractéristique, cet ouvrage apporte au lecteur un éclairage fort
intéressant sur l'état du monde à plus d'un titre. D'abord parce qu'il
s'agit à la fois d'un ouvrage de théorie économique (l'auteure y expose les principales théories), mais aussi un essai de géopolitique
(rapports de force entre les Etats, poids dominant des Etats-Unis,
chute des pays socialistes) et un manifeste. M. Negreponti-Delinavis fait entendre sa voix en dénonçant l'inégalité de la
richesse, tant au niveau national qu'international. Cette situation
est sans précédent historique. La civilisation industrielle est technologiquement très performante, non sans risques (maladie de la vache folle par exemple). Mais, ce sont les rapports géopolitiques
qui focalisent l'attention de l'auteure. Les Etats-Unis sont depuis
1989 la première puissance mondiale sans partage, pourtant ils ne
semblent pas disposer à remplir cette fonction contrairement à la
Grande-Bretagne qui s'en était parfaitement acquittée au XIXème
siècle. Pourquoi ce refus ? Les Etats-Unis profitent-ils du désordre
qui naît de cet état de faits ? L'auteure en est convaincue.
La question fondamentale qui est posée réside sans aucun doute dans l'adjectif "conspiratrice". Ici c'est nous qui mettons les
guillemets, car pour bien montrer son trouble pour définir la
"mon-dialisation", l'auteure emploie les guillemets. La
mondialisation n'est pas le "résultat de développements spontanés
et inévitables, mais au contraire, celui de décisions et d'actes
délibérés". Or, qui dit "conspiratrice" dit "conspirateurs". Qui
sont-ils ? Les Améri-cains, les multinationales, les
gouvernements ? une combinaison des trois ? C'est probable.
Quoiqu'il en soit ils contribuent à la création de mythes comme
celui de la compétitivité, des privati-sations, de la toute puissance
du marché. M. Negreponti-Delinavis dénonce une sorte de
mythologie économique et politique qui profite aux puissants du
marché. Mais, cette affirmation nous inspire une question. Qui tire
les ficelles ? Avait écrit Suzan George en 1978 dans un livre
devenu un classique : Comment meurt l'autre moitié du monde. Sa
réponse avait été très fine car elle avait mis en évidence une
espèce de logique insidieuse qui conduit les acteurs de l'économie
mondiale (firmes multina-tionales, Etats, organisations
internationales) à affamer le monde, alors que tel n'est pas
l'objectif intrinsèque (leur objectif est de maximiser leur profit).
Est-ce cette logique que M. Negriponti-Delinavis dénonce avec
d'autres mots ?
S. B.