2003
INNOVATIONS
Aux origines de l'écologie
Patrick Matagne
IUFM Nord/Pas-de-Calais
L'écologie fait irruption dans les années 1960-1970. Elle donne lieu à
une nouvelle forme de demande sociale qui ne cesse de s'amplifier. Cependant, l'écologie est aussi une discipline scientifique largement centenaire, qui s'est structurée au XIXe siècle en Europe avant de naître aux
USA. Quant aux préoccupations environnnementalistes, celles des années
1960 sont loin d'être les premières dans l'histoire. Le cas des îles, notamment de l'île Maurice, montre qu'une forme d'écologie coloniale s'est développée à partir de la fin du XVIIe siècle
Ecology bursts during the
seventies. It ends at a new form of social demand which never stops
expand. Meanwhile, ecology is also a widely centenarian scientific field,
which constructs itself during the XIXth century in Europe then in the
USA. As to the environmentalists preoccupations, the ones of the sixties
are not the firts in the history. The islands case, especially the case of
Mauritius, shows that a form of colonial ecology opened out from the end
of the XVIIth century.
L'écologie fait irruption dans les années 1960-1970. Depuis
lors, une nouvelle forme de demande sociale se manifeste, notamment dans les domaines politique, associatif, éducatif.
Au cours de cette même période, les premiers ouvrages consacrés à l'histoire de l'écologie commencent à voir le jour. Ils
montrent que l'écologie est une discipline scientifique déjà
centenaire, dont les concepts ont été forgés en Europe au
XIXème siècle. Par ailleurs, les travaux historiques consacrés
aux mouvements environnementalistes enseignent que les
préoccupations liées aux conséquences néfastes de certaines
activités humaines sur l'environnement sont bien antérieures
aux "seventies".
L'"âge écologique"
La prise de conscience planétaire des conséquences désastreuses de certaines activités humaines sur l'environnement est
symptomatique de l'entrée de l'humanité dans ce que l'historien
nord-américain Donald Worster nomme "l'âge écologique"
[1].
L'ouverture de ce nouvel âge se serait opérée le 16 juillet 1945.
Ce matin-là, l'explosion de la première bombe atomique dans le
désert du Nouveau-Mexique marque l'aboutissement du projet
Manhattan initié en 1942. Le physicien Jacob Robert Oppenheimer, directeur du centre de Los Alamos depuis 1943, peut
être satisfait : l'essai est parfaitement réussi.
Avait-il déjà conscience de la signification écologique de ce
magnifique champignon de poussières et de gaz radioactifs ?
Pour la première fois, la contamination irréversible de l'atmosphère par les produits de la fission nucléaire faisait planer la
menace d'une catastrophe écologique globale. Peu après, les
études conduites sur les terrains militaires et scientifiques que
représentent Hiroshima et Nagasaki aux lendemains du 6 et du
9 août 1945 démontraient la durabilité de l'impact des bombes à
fission et à fusion sur les populations humaines et sur les écosystèmes. On sait maintenant que l'isotope du strontium, l'un
des plus dangereux parmi les retombées radioactives, peut causer des dommages génétiques irréparables.
Ceux qui sont nés après 1945 vivent sous une nouvelle forme de menace. A-t-on évalué tous les effets psychologiques sur
les générations post-nucléaires de cette situation inédite dans
l'histoire de l'humanité ?
Du reste, d'autres événements postérieurs à la seconde guerre mondiale ont contribué à provoquer une prise de conscience
écologique, confirmant l'entrée de l'humanité dans un nouvel
âge. C'est le cas de la guerre du Viêtnam, le plus long conflit
armé du XXème siècle (1954-1975), considérée comme une
guerre écologique car elle s'est caractérisée par une stratégie
militaro-économique consistant à détruire durablement des
écosystèmes au moyen d'herbicides de synthèse
[2]. Aujourd'hui
encore certains agroécosystèmes et certaines mangroves sont
affectés par les conséquences de ces traitements.
Des publications ont également fait l'effet de bombes. Dans
Silent spring, Rachel Carson
[3] défend la thèse que l'arme atomique n'est pas la seule à menacer de détruire la vie : avec les
pesticides on obtient, à long terme, les mêmes résultats. Parallèlement, la presse à grand tirage commence à populariser le
sigle D.D.T.
[4] et à diffuser des données sur le rejet dans l'atmosphère des énormes quantités de gaz issus de la combustion du
carbone fossile. Un autre ouvrage a marqué cette période, celui
du biologiste américain Paul Ehrlich qui, en 1968, dénonce les
effets de La
Bombe P..., comme population
[5]. Avec des démographes qui s'inscrivent dans un cadre néomalthusien, il alerte
les États et l'opinion sur le fait que, sans une politique antinataliste efficace, l'épuisement des ressources est inéluctable.
Dans ces années 1970, il devient clair que le nombre de catastrophes écologiques d'origine anthropique s'est accru depuis
la fin des années 40
[6]. Les naufrages du Torrey Canyon (1967) et
de l'Amoco Cadiz (1978) l'illustrent de façon dramatique.
Les désastres qui ont jalonné les deux dernières décennies
du XXème siècle ont malheureusement donné raison aux plus
pessimistes. On n'a pas fini de mesurer les conséquences de
"l'accident majeur" du réacteur n°4 de Tchernobyl le 26 avril
1986, tandis que des centrales nucléaires du même type
continuent à fonctionner en Russie et en Europe de l'Est. Plus
près de nous, les "galettes de pétrole" échouées sur les côtes
bretonnes et du sud-ouest de la France pendant l'hiver 1999-2000 ont convaincu l'opinion publique que les risques de pollution par les hydrocarbures n'appartiennent pas au passé.
Parallèlement, la décennie 1960-1970 a été féconde dans le
domaine de la protection de l'environnement, avec la signature
de 47 conventions internationales. La fin de cette période est
marquée par la tenue en juin 1972 à Stokholm, de la première
conférence mondiale sur l'environnement de l'Organisation des
Nations Unies, dont est sorti le Programme des Nations Unies
pour l'Environnement. Rappelons que le premier principe de la
déclaration de Stokholm affirme le droit de chacun de vivre
dans un environnement sain, lui permettant de vivre dans la
dignité et le bien être. Le désormais célèbre "principe de précaution" porte le numéro quinze dans cette même déclaration
[7].
Il devient patent, avant même la première crise du pétrole,
que le modèle de croissance qui s'est imposé après la seconde
guerre mondiale ne tient pas toutes ses promesses en ce qui
concerne la qualité de vie, la sécurité, la santé. Certains vont
alors jusqu'à demander un niveau de croissance égal à zéro.
Les réponses à la nouvelle demande sociale en matière d'écologie, qui s'amplifie depuis les années 1960, sont multiples.
En France, elle se traduit sur le terrain politique par la création
du premier Ministère de l'environnement par le gouvernement
de Georges Pompidou (1971), par la première candidature écologiste à une élection présidentielle, celle de l'agronome René
Dumont en 1974, et par l'organisation de partis écologistes qui
vont, dans les années 1980, susciter beaucoup d'espoir. Dans le
domaine associatif, la demande écologique est exprimée par de
nombreuses associations qui forment actuellement une sorte de
"nébuleuse écologico-environnementaliste" aux contours difficiles à saisir
[8]. Sur le plan éducatif, dès les années 1970, des
textes officiels destinés aux enseignants les engagent à développer chez leurs élèves des attitudes d'observation, de compréhension et de responsabilité vis-à-vis de l'environnement
proche et lointain. Les premières Assises nationales de l'éducation à l'environnement se sont tenues à Lille en février 2000.
Désormais, l'éducation relative à l'environnement (l'E.R.E.)
commence à entrer, timidement il est vrai, dans les programmes
scolaires.
Un nouveau champ de recherche
C'est également dans les années 1960-1970 que les premiers
historiens de l'écologie commencent à publier, aux États-Unis
puis en Europe. En France, les premières thèses de doctorat
sont soutenues en 1984 (Jean-Marc Drouin) et 1985 (Pascal
Acot). Ensuite, les premiers ouvrages consacrés à l'histoire de
l'écologie (de Pascal Acot, Jean-Paul Deléage, Jean-Marc
Drouin), parus entre 1988 et 1991, ont facilité l'accès à ce nouveau domaine de l'histoire des sciences à un lectorat français.
Ils montrent que l'écologie scientifique est une discipline
largement centenaire, dont les grands concepts fondateurs ont
été forgés au XIXème siècle en Europe avant de traverser
l'Atlantique. L'écologie du nouveau-monde s'est alors développée sur des bases originales
[9]. Plus nombreuses, les recherches sur les mouvements environnementalistes établissent que
les écologistes des années 1970 sont loin d'être les premiers à
s'être préoccupés de l'état de la planète.
Pour évoquer les origines de l'écologie, nous proposons de
remonter le fil des définitions qui figurent dans les dictionnaires. Cette approche permettra de signaler quelques jalons
importants dans l'essor de l'écologie scientifique. Ensuite, les
mouvements environnementalistes seront abordés à travers le
cas des îles. Celui de l'île Maurice sera développé, à partir de la
fin du XVIIème siècle.
Au fil des dictionnaires
L'édition 2002 du Petit Larousse compact définit l'"écologie" comme la "science qui étudie les relations des êtres vivants avec leur environnement". Le dictionnaire nous apprend
que ce terme a été créé en 1866 par le biologiste allemand Ernst
Haeckel. Cependant, précise-t-il, la discipline n'a pris de
l'importance qu'à partir des années 1930. Notons aussi l'allusion au fait que "depuis la fin des années 1960, les préoccupations écologiques ont été les moteurs de mouvements associatifs, idéologiques (écologisme) et politique". L'écologisme
étant défini plus loin comme un "courant de pensée, mouvement tendant au respect des équilibres naturels, à la protection de l'environnement contre les nuisances de la société industrielle". La figure de l'écologiste, ce "partisan de l'écologisme" familièrement nommé "écolo", se distingue alors de
celle de l'"écologue", qui est un "spécialiste de l'écologie". Enfin, l'unité de base de l'écologie scientifique est l'écosystème
ajoute le dictionnaire.
La création du terme "écologue" date des années 1980. Il a
été forgé par les écologistes scientifiques qui voulaient distinguer leurs activités de celles du citoyen qui, scientifique ou pas,
milite pour la protection de la nature et de l'environne-ment.
"Écologue" est introduit dans le Grand dictionnaire encyclopédique Larousse de 1983 qui conserve encore la synonymie, aujourd'hui caduque, entre écologie et écologisme. L'écosystème, conceptualisé dans les années 1930, s'est imposé et a
donné lieu à de nombreux travaux. L'émergence de la théorie
des écosystèmes, la mathématisation de l'écologie pendant les
années 1930-40 puis la tenue à Paris en février 1950 du premier
colloque international du CNRS sur l'écologie, expliquent sans
doute le fait que le Larousse 2002 retienne les années 1930
comme marquant le véritable essor de la science écologique.
Notons que le terme écologie figure pour la première fois
dans le Dictionnaire encyclopédique Quillet de 1938, soit plus
de soixante-dix ans après son invention.
Un néologisme parmi tant d'autres
Le créateur de ce néologisme, en 1866, à partir du grec oikos et logos (littéralement science de l'habitat), est le zoologiste et embryologiste allemand darwinien Ernst Haeckel
(1834-1919). L'histoire a surtout retenu de lui qu'il a été un
ardent défenseur de Darwin et l'auteur d'une théorie biogénétique fondamentale (1872) qui énonce que l'ontogenèse est une
courte récapitulation de la phylogenèse. Autrement dit, les formes successives par lesquelles passe un organisme au cours de
son embryogenèse sont une brève récapitulation des transformations subies au cours des temps géologiques par les ancêtres
de cet organisme.
Haeckel définit l'écologie comme "la totalité de la science
des relations de l'organisme avec l'environnement, comprenant
au sens large toutes les conditions d'existence"
[10]. La comparaison avec les définitions générales actuelles montrent que
celle de Haeckel reste valable.
Cependant, si Haeckel est l'inventeur d'un terme et d'une
définition encore en usage aujourd'hui il n'est pas, comme on le
lit parfois, le fondateur de la discipline scientifique appelée
écologie. Pour le comprendre, il est nécessaire de revenir à lui
et d'évoquer le contexte scientifique et institutionnel de la seconde moitié du XIXème siècle.
Haeckel propose plusieurs définitions entre 1866 et 1874.
Celle de 1869 relie explicitement l'écologie au darwinisme :
"l'œcologie est l'étude de ces interrelations complexes auxquelles Darwin se réfère par l'expression de conditions de lutte pour
l'existence"
[11].
En fait, Haeckel avait d'autres intentions en créant le mot
écologie que celle de fonder la science que nous connaissons.
Découvrant l'Origine des espèces de Charles Darwin (1809-1882), publié en 1859, il voit en l'auteur un nouveau Newton
expliquant, dans le domaine de la biologie, tous les phénomènes par une seule théorie. Il crée alors le terme écologie pour
le substituer à celui de biologie qui, introduit en 1802, avait un
sens restreint. Évidemment, il devait intégrer la biologie
darwinienne.
Cependant, même si le contexte dans lequel a été créé le
terme écologie est darwinien, même si la filiation conceptuelle
entre Darwin et Haeckel est attestée, il serait imprudent d'en
déduire de façon presque mécanique qu'il existe une filiation
historique entre le darwinisme et l'écologie. En fait, les relations historiques entre l'écologie et le darwinisme sont plus
complexes et font l'objet de débats entre spécialistes. Les analyses les plus convainquantes à nos yeux tendent à montrer que
jusqu'au début du XXème siècle les fondateurs de l'écologie et
les premiers écologues n'inscrivent pas leurs travaux dans un
cadre darwinien, mais plutôt dans celui d'une biogéographie qui
s'intéresse plus à l'état adapté qu'à l'analyse des processus
d'adaptation. On peut ajouter que la conception de l'adaptation
directe d'un certain nombre d'écologues ou de pré-écologues est
proche de celle de Lamarck (1744-1829), l'auteur de la première théorie évolutionniste à l'aube du XIXème siècle. Eugen
Warming, fondateur de la science écologique comme on va le
voir, adopte la théorie de l'adaptation directe de Lamarck et,
plus tard, de grands écologues se réclament encore du lamarckisme avant la seconde guerre mondiale. C'est le cas d'un des
meilleurs représentants de l'écologie nord-américaine, Frederic
Edwards Clement (1874-1945)
[12].
Le terme écologie proposé par Haeckel n'a pas eu beaucoup
d'impact dans l'immédiat. Notons qu'il est en concurrence avec
celui de mésologie (ou théorie des milieux) et d'hexicologie (du
grec hexis, état ou condition). Haeckel est lui-même un grand
amateur de néologisme. Il a créé, entre autres, chorologie (étude de la distribution géographique des végétaux), phylogénie
(mode de formation et de développement des espèces au cours
de l'évolution), ontogénie (étude du développement de l'individu à partir de la fécondation), pithécanthrope (1872) pour désigner le chaînon manquant entre les premiers singes catarrhiniens et l'homme.
Le terme écologie va réapparaître seulement à la fin du
XIXème siècle sous la plume de botanistes qui étudient les
causes de la distribution des végétaux à la surface du globe. Il
s'agit bien d'une problématique écologique puisqu'il est question d'étudier les relations entre des êtres vivants, les plantes, et
leur environnement.
LES PREMIERS CONCEPTS FONDATEURS DE
L'ECOLOGIE
Dans l'intervalle, la création de grands concepts fondateurs
de l'écologie scientifique moderne s'effectue grâce à des auteurs appartenant à l'aire culturelle germanique au sens large,
qui ignorent le mot écologie. C'est ainsi que le géologue autrichien Eduard Suess (1831-1914) introduit le terme biosphère
(1875) dans le dernier chapitre d'un ouvrage sur la formation
des Alpes, pour désigner l'ensemble des êtres vivants de notre
planète
[13]. Il y fait à nouveau allusion dans une œuvre monumentale,
La face de la terre (1885-1909), qui représente le
premier exposé de géologie générale du globe. Il précise que la
biosphère "marque à la vie sa place au-dessus de la Lithosphère, avec les conditions de température, de constitution
chimique, etc., qu'elle suppose, et à l'exclusion de toutes les
spéculations sur les processus vitaux dont d'autres corps
célestes peuvent être le siège. De ces conditions, il résulte que
la biosphère est un phénomène limité non seulement dans
l'espace mais aussi dans le temps"
[14]. Conceptualisée par le
géologue Wladimir Ivanovitch Vernadsky (1863-1945) dans un
ouvrage publié en russe en 1926 et en français en 1929, la
biosphère désigne aujourd'hui, au sens strict, la portion du
globe terrestre constituée de l'écorce et de la basse atmosphère,
qui renferme les êtres vivants dans leurs écosystèmes. C'est
l'endroit où la vie est possible en permanence. Dans le cadre
d'une analyse systémique, elle est un des quatre "réservoirs"
avec l'hydrosphère (les océans), la lithosphère (l'écorce terrestre) et l'atmosphère (enveloppe gazeuse de la terre).
L'ensemble formé de la biosphère au sens strict avec les trois
autres "réservoirs" plus la photosphère (représentée par le
soleil), forme pour certains écologues l'écosphère.
En 1877 le zoologiste allemand Karl Möbius (1825-1908)
crée le terme biocénose (du grec bios : vie et koinos : commun)
à l'occasion d'une mission scientifique de recherche des causes
de l'épuisement des bancs d'huîtres du Schleswig-Holstein, le
plus septentrional des Länder d'Allemagne occidentale
[15]. Il
conçoit dès l'origine la biocénose comme une "communauté de
vie". L'originalité novatrice de son travail est donc de considérer non seulement l'huître, son sujet d'étude, mais aussi l'ensemble de la communauté animale et végétale avec laquelle elle
est en relation dans une aire donnée. Cette approche l'amène à
démontrer que la surexploitation des bancs d'huîtres, aussi bien
ceux de son pays que ceux des côtes françaises (Rochefort,
Marennes, Oléron) pour répondre aux besoins grandissants dus
à l'ouverture des marchés, transforme l'en-semble de la
biocénose. Il semble, écrit Möbius, qu'on ait oublié une règle
élémentaire qui paraît pourtant évidente dans d'autres domaines
: la surexploitation finit par provoquer une baisse de la
productivité. L'analyse faite par Möbius de cette exploitation
non durable de la mer relève déjà d'une forme d'écologie
économique qui prendra son essor plus tard, à partir des années
1930.
Notons pourtant que dès la fin du XIXème siècle le botaniste officiel de l'État du Minnesota Conway McMillan (1867-1929), pionnier de l'écologie, propose déjà une définition de
l'écologie économique. Dans une étude réalisée entre 1894 et
1896 sur la distribution des végétaux, qui s'inscrit dans le cadre
théorique de l'écologie européenne qui vient de traverser
l'Atlantique, il indique que l'écologie économique "trait(e) des
adaptations dans leurs rapports avec les intérêts humains"
[16]. Au
début du XXème siècle, des études motivées par des préoccupations économiques conduisent à modéliser les premiers réseaux alimentaires mettant en scène proies et prédateurs, parasites et parasités, en particulier dans le cas des ravageurs. Le
réseau complexe d'un petit charançon, l'anthonome du cotonnier, dont la femelle pond ses œufs dans les bourgeons à fleurs,
est établi en 1912 par des nord-américains.
La biocénose est conçue comme la composante vivante (ou
biotique) de l'écosystème, le biotope recouvrant l'ensemble de
ses conditions physico-chimiques et climatiques, c'est-à-dire la
composante non vivante (ou abiotique) de l'écosystème.
UNE NOUVELLE DISCIPLINE SCIENTIFIQUE
C'est en 1895 que le terme écologie, avec la graphie "œcologie" utilisée à l'origine par Haeckel, est utilisé pour la première fois dans un traité de géographie botanique
[17]. L'auteur est
le botaniste danois Eugen Warming (1841-1924). Traduit en
allemand en 1896, le livre paraît sous une forme augmentée en
anglais en 1909 sous le titre
Œcology of plants. Ces différentes
versions lui assurent une large et rapide diffusion.
La première écologie est donc végétale et elle est d'essence
géographique. Cette voie prise par l'écologie scientifique à ses
débuts, qui s'est imposée, est d'une grande fécondité conceptuelle et programmatique. Cependant, elle n'a pas permis à
d'autres voies également prometteuses de se développer, celles
qui ont notamment été ouvertes par l'écologie économique et
par l'écologie humaine à laquelle nous avons fait allusion
En effet, un des objectifs du livre de Warming est de faire la
synthèse des grands travaux du XIXème siècle dans le domaine
de la géographie botanique. Le grand naturaliste voyageur
allemand Alexandre de Humboldt (1769-1859) est celui qui a,
dès 1805, posé les base de la "géographie des plantes" dans une
perspective écologique
[18]. On pourrait alors nommer la discipline qu'il fonde géographie botanique écologique, conformément
au sous-titre du livre de Warming.
Cependant, ce gros traité représente plus qu'une somme des
connaissances acquises au XIXème siècle par la géobotanique
(ou phytogéographie). Il trace également les pistes d'un programme de recherche qui marquera la première génération
d'écologues européens et nord-américains.
Warming, pour ces raisons, est considéré comme le fondateur de l'écologie scientifique par l'ensemble des historiens de
l'écologie et par les écologues, même si quelques problèmes
épistémologiques subsistent. En effet, la question des ruptures
et des continuités se pose aussi en histoire de l'écologie.
Entre la fin du XIXème siècle et la première guerre mondiale, l'usage du terme écologie va se répandre dans le milieu
des botanistes et des phytogéographes européens et nord-amé-ricains.
En France, c'est dans l'entourage d'un professeur de botanique à l'université de Montpellier Charles Flahault (1852-1935), chercheur d'envergure internationale, que le nouveau
terme apparaît, d'abord sous une forme adjective. Flahault lui-même l'utilise en 1900 quand il évoque l'existence de "séries
écologiques" et d'"unités écologiques", dans une étude consacrée à la nomenclature phytogéographique
[19]. L'année suivante
Jules Pavillard (1868-1961), chargé de cours de botanique à
Montpellier, définit déjà un programme de "géographie botanique écologique" pour ses étudiants
[20]. Quelques botanistes
amateurs qui publient dans les bulletins de leur société savante
l'emploient avant la guerre.
Écologie, biosphère, biocénose, autant de termes qui nous
viennent du XIXème siècle et qui font partie du champ lexical
et conceptuel de l'écologie contemporaine.
Considérée à l'origine comme une discipline biologique,
l'écologie s'intéresse aux différents niveaux qui englobent l'individu : population, biocénose, réseau trophique (constitué de
chaînes alimentaires), écosystème, biosphère, écosphère.
Désormais, les écologues privilégient une analyse systémique. Plus récemment, certains tentent d'intégrer l'homme
dans le concept d'"écocomplexe", un des derniers néologismes.
L'ÉCOLOGIE COLONIALE
[21]
Les premiers désastres
Les grands voyages de découverte et de conquête organisés
à partir du XVIème siècle par les puissances européennes que
sont alors la Hollande, l'Angleterre, la France, l'Espagne, le
Portugal et la Russie, donnent à toutes les sciences de la nature
un formidable essor, même si le principal objectif des États
n'est pas celui-là.
Les naturalistes systématiquement embarqués pour réaliser
les inventaires des richesses floristiques, faunistiques et minérales des territoires conquis découvrent, émerveillés, une profusion d'espèces nouvelles qui vont bouleverser leurs systèmes
de classification et ouvrir de vastes horizons à la géographie
botanique. La nature exotique donne lieu à une littérature nouvelle, le mythe du paradis tropical et du "bon sauvage" se développent.
Tandis que les naturalistes inventorient, collectent, dessinent, classent, les nations colonisatrices commanditaires de ces
expéditions commencent à piller la nature tropicale, appauvrissant déjà ce que nous appellerions sa biodiversité. Les premiers
désastres écologiques dus à une surexploitation des ressources
naturelles qu'on imaginaient pourtant inépuisables sont très vite
déplorés. Des espèces disparaissent par extermination directe
pour la peau, les plumes, la viande ou à cause de la réduction de
leurs territoires par la déforestation, l'extension de l'agriculture,
l'ouverture de mines d'or, d'argent, de cuivre.
Le modèle de l'île
À cet égard le cas d'une île de l'océan Indien, l'île Maurice,
est particulièrement démonstratif. D'abord reconnue par les
Portugais qui en prennent possession (1505), l'île est ensuite
occupée par les Hollandais (1598) qui lui donnent son nom en
l'honneur de Maurice de Nassau. En 1715 elle tombe sous la
domination des Francais qui la baptisent Isle de France. Ils en
prennent officiellement les commandes de 1721 à 1810, année
où la Grande Bretagne s'en empare. Pendant la période française, l'Isle de France a été le théâtre de la guerre des épices et,
pour rompre le monopole des Hollandais dans la région, Pierre
Poivre (1719-1786) y introduit la culture de la plante à laquelle
il a laissé son nom.
Quand les français arrivent ils constatent que presque toutes
les forêts de la côte ont déjà disparu. Bernardin de St-Pierre
(1737-1814), le célèbre auteur de Paul et Virginie (1787) qui
avait cru enfin rencontrer sur l'île un modèle d'harmonie entre
l'homme et la nature, exprime sa nostalgie d'un paradis perdu
dans le Voyage à l'Isle de France (1773).
Sous l'influence du romantisme et de la physiocratie, une
nouvelle doctrine économique énoncée par François Quesnay
(1694-1774) qui considère les produits de la terre comme la
source essentielle de richesse, l'Isle de France devient un modèle utopique. Des disciples de Jean-Jacques Rousseau donnent
la priorité à l'environnement pour des raisons esthétiques,
morales et de nécessité économique. Philibert de Commerson
(1701-1774) est le botaniste officiel de l'île. Il transfert de
nombreuses plantes dans le jardin botanique agrandi par Poivre,
botaniste-sylviculteur, intendant de l'île depuis 1766. Il faut
noter l'importance de l'apport des jardins coloniaux créés par la
France dans la conservation, l'échange et le transfert de plantes.
De nombreuses expériences d'acclimatation y seront conduites.
La nouvelle idée des scientifiques de l'époque est que la déforestation provoque des changements climatiques. Dès 1769,
un décret impose aux propriétaires de l'isle de France de maintenir 25% de leurs terres boisées, particulièrement sur les versants des montagnes, pour limiter l'érosion. Plus tard, une
législation protège les bois situés à moins de 200 m d'un cours
d'eau (les forêts galeries) ou d'un lac. En 1791 une loi réglemente les rejets de polluants dans l'eau par les entreprises d'indigo et de canne à sucre. En 1798 une autre limite la pêche. En
1803 un service forestier est créé, dont la mission est de réglementer les coupes. Un appareil législatif complet se met donc
en place à l'isle de France. Il inspirera les anglais dans les
Antilles, les Caraïbes puis l'Inde. Le grand naturaliste allemand
Alexandre de Humboldt
[22] a joué un rôle essentiel dans ce
domaine. En effet, ses idées ont inspiré la politique écologique
de la Compagnie Anglaise des Indes Orientales.
Ainsi, les nations colonisatrices découvrent, bien après les
populations locales, la nécessité de protéger les ressources
naturelles. On a coutume de penser que les pratiques culturales
précoloniales permettaient de préserver les sols. Il est vrai que
la déforestation ne dépassait pas la capacité de régénération
naturelle de la forêt en Afrique, en Chine et en Inde. Quelques
exemples nous sont parvenus sur de grands conquérants indoeuropéens comme les Perses : le roi Artaxercès Ier Makrocheir
("longue main") qui régna de 465 à 424 avant J.-C. a manifesté
la volonté de limiter l'abattage des grands cèdres du Liban.
Cependant, il ne faut pas idéaliser la relation à la nature des
populations anciennes. Même si on manque de données précises, on sait que des espèces ont été exterminées avant l'arrivée des colons européens. C'est le cas d'un gros castor d'Amérique de Nord, massacré par les indiens, ou encore de celui du
Moa de Nouvelle-Zélande, un oiseau de 3 mètres de haut, décimé avant 1700 par les Maoris.
Le "King's Hill Forest Act"
À l'époque où une législation a déjà commencé à se mettre
en place à l'Isle de France, une loi votée à Saint Vincent, une
petite île des Antilles de 345 km2, s'appuie justement sur cette
idée devenue une véritable théorie climatique, une théorie de la
désertification, selon laquelle le déboisement provoque une
baisse des précipitations. Il s'agit du "King's Hill Forest Act"
voté en 1791.
L'"Act" concrétise localement ce débat sur la désertification
qui s'est amorcé à la fin du XVIIème siècle, sur les conséquences climatiques d'une agriculture insulaire intensive. Les Hollandais, par le biais de la Compagnie hollandaise des Indes
orientales, s'intéressent à ces questions au Cap et à Java. Cependant, comme on l'a vu, ils n'appliquent aucune règle écologique à l'île Maurice.
L'"Act" a pour objet de confier Forest Hill aux résidents de
Saint-Vincent, à charge pour eux de clore l'ensemble afin d'en
protéger la forêt. On espère ainsi attirer à nouveau la pluie.
C'est ainsi qu'une véritable écologie coloniale se développe.
À la fin du XVIIIème siècle elle s'applique à l'île Saint-Vin-cent, à l'île Maurice, à l'île Sainte-Hélène et à quelques petites
zones de l'Inde. La politique écologique consiste alors essentiellement à créer des réserves forestières, à gérer plus durablement l'exploitation du bois et à lancer des programmes de
reboisement.
Enfin, il faut préciser que la volonté de la Hollande, de la
France, de l'Angleterre ou de l'Écosse, relative au reboisement,
est aussi liée à la forte demande des chantiers navals. C'est ainsi
que posséder de vastes forêts, et donc des réserves de bois,
symbolise la puissance d'une nation.
Les îles écologiques
L'intérêt de l'écologie pour les îles est ancien. Notons que
dès le début du XIXème siècle le botaniste suisse Augustin-Pyramus de Candolle (1778-1841) introduit le terme "endémique", issu du vocabulaire médical, pour désigner la distribution géographique limitée de certaines espèces. Elles se
rencontrent surtout dans les milieux insulaires, incluant les "îles
continentales"
[23].
À partir des années 1960, après les montagnes et les lacs, les
îles ont fait l'objet de débats entre écologistes scientifiques. Le
professeur de biologie à l'université de Princeton Robert
Helmer MacArthur (1930-1972), mathématicien à l'origine, et
l'entomologiste Edward O. Wilson, grand spécialiste des
fourmis, fondateur de la sociobiologie et premier utilisateur du
terme "biodiversité" en 1986, élargissent la notion d'île dans
leur Théorie de la biogéographie insulaire (The Theory of
Island Biogeography, 1967). Ainsi, le biogéographe Jacques
Blondel, qui a diffusé leur théorie en France, affirme le caractère universel de l'île entendue comme "un biotope isolé au sein
d'une matrice de milieux différents". En ce cas un ruisseau, une
forêt galerie, une mare, une clairière ou un bosquet dans la
plaine beauceronne, une haie ou une caverne sont des milieux
insulaires sur le plan écologique.
Ces îles écologiques, comme le sont les réserves naturelles
entourées de zones agricoles ou urbaines, doivent être mises en
réseau pour éviter un inéluctable appauvrissement de leur
biodiversité. Sans cette interconnexion, un glissement fatal s'o-père et des espèces en sécurité deviennent vulnérables, en danger, critiques, ... éteintes.
Des mouvements écologiques ne s'organisent pas encore au
XVIIIème siècle. Cependant, une prise de conscience émerge
de façon concomitante dans les milieux savants, philosophiques, littéraires et économiques occidentaux. Elle se concrétise sous les Tropiques par la mise en place de législations qui
visent à rendre la nouvelle économie coloniale plus durable.
Ainsi, tandis que la science écologique moderne est encore à
naître, les premières idées et les premières législations écologiques se développent.
Il faut remarquer que le christianisme a forgé un Homo occidentalis monothéiste et anthropocentriste, qui a su exploiter et
dominer la nature. Cependant, la force et l'ancienneté des
thèmes anthropocentriques développés par l'Église catholique,
forts louables en eux-mêmes (solidarité, humanisme, charité,
amour du prochain), ont longtemps relégué les préoccupations
écologiques, au nom du respect de l'œuvre de Dieu, à un rang
secondaire.
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Voir bibliographie en fin d'article.
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