Innovations
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
220 pages

p. 59 à 72
doi: 10.3917/inno.018.0059

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no 18 2003/2

2003 INNOVATIONS

Risque et innovation : un point de vue sociologique  [1]

Patrick Peretti-watel Institut National de la Santé Et de la Recherche Médicale l'INSERM, Unité 379
Aujourd'hui, les médias, les politiques et les experts mettent souvent l'accent sur la "risquophobie" supposée du public, qui prendrait appui sur la notion de risque pour manifester son hostilité à l'égard de l'innovation et de l'esprit d'entreprise. Or historiquement la notion de risque apparaît comme un auxiliaire de l'innovation économique. En outre, les sociétés contemporaines sont caractérisées par une "culture du risque" qui exhorte chacun de nous à devenir l'entrepreneur de sa propre existence. Enfin, la notion de risque est aussi une ressource mobilisable pour promouvoir le changement social Nowadays, experts are often said to be affected with a generalized "risquophobia", by using the notion of risk in order to blame technical innovations and business spirit. But a historical and sociological appraisal of the notion of risk leads to radically different conclusions. Firstly, the notion of risk has been built as an auxiliary for economic innovations. Secondly, contemporary societies are characterized by a "risk culture" which urge each of us to be the real entrepreneur of his own life. At last, the notion of risk can also be considered as a strategic resource which can be summoned to promote social change.
Le risque est une notion qui aujourd'hui a fait fortune. C'est devenu une sorte de mot-valise, employé dans tous les domaines, accolé à tous les adjectifs : risque écologique, technologique, urbain, sanitaire, alimentaire, routier, domestique, risque majeur ou diffus, mais aussi population à risque, facteur de risque, conduite à risque, quartier à risque… Cette notion n'est pourtant pas nouvelle, puisque son étymologie date du XIVème siècle. Plus récemment, dès 1965, la revue Esprit lui a consacré un numéro spécial. Depuis quelques années, le risque a suscité de nombreuses vocations, il est devenu le carburant de nouvelles professions, de nouveaux experts (Short, 1984 ; Duclos, 1996). Le métier de certains de ces experts du risque consiste à comprendre pourquoi le public nourrit des peurs jugées irrationnelles, par exemple à l'égard de l'industrie nucléaire civile ou des organismes génétiquement modifiés.
L'une des déclinaisons contemporaines de la notion de risque renvoie en effet à la "risquophobie" supposée grandissante du public, censé être de plus en plus hostile au progrès et aux innovations technologiques, donc à l'esprit d'entreprise. Cette hostilité est souvent déplorée par les industriels et les politiques. Ainsi, Pierre Sonigo, directeur de l'Environnement et de la Gestion des risques à Péchiney, estime que les "craintes infondées" colportées par les médias se cristallisent en réglementations de plus en plus contraignantes, qui à force de vouloir réduire les risques tuent l'esprit d'entreprise, lequel succomberait à un "harcèlement textuel" (Tubiana et al., 1998). De même, dans un discours prononcé à Bruxelles en février 1998, Dominique Strauss-Kahn, alors ministre de l'Economie et des Finances, s'inquiétait d'une culture européenne qui privilégierait trop la conservation au dépens de l'innovation, par une vaine quête du risque zéro. La notion de risque telle qu'elle est utilisée aujourd'hui apparaît ainsi comme un obstacle à l'innovation. Dans un registre plus sociologique, lorsque Beck (1992,1999) baptise les sociétés contemporaines "sociétés du risque", il met l'accent sur le fait que le progrès et l'innovation sont aujourd'hui sur le banc des accusés, les citoyens ayant pris conscience des menaces technologiques générées par l'alliance parfois illégitime de la science et de l'intérêt économique.
Dans un premier temps, il s'agira ici de monter que le risque est d'abord un mode de représentation spécifique, une posture particulière, au service de l'esprit d'entreprise, donc de l'innovation : historiquement, le risque est l'auxiliaire assurantiel de l'entrepreneur. Cela n'empêche pas qu'il y ait des frictions entre risque et innovation, dans la mesure où, en quelque sorte, le risque accompagne l'innovation, mais toujours avec un temps de retard. Cette tension entre risque et innovation sera illustrée par les débats actuels sur le principe de précaution. Dans un deuxième temps, en se centrant davantage sur l'esprit d'entreprise plutôt que sur l'innovation elle-même, on montrera qu'audelà de l'apparence d'une risquophobie généralisée du public, il est possible que l'esprit d'entreprise n'ait jamais été aussi valorisé qu'aujourd'hui. En effet cet esprit n'est pas forcément contradictoire avec les peurs parfois très aiguës que suscitent dans l'opinion l'émergence de risques induits par des innovations technologiques. Enfin, on abordera brièvement des préoccupations plus sociologiques, pour rappeler que si le risque peut être un auxiliaire pour la production de richesse, il peut aussi constituer une ressource stratégique pour créer du pouvoir et impulser le changement social.
 
LE RISQUE, AUXILIAIRE ASSURANTIEL DE L'ENTREPRENEUR
 
 
Risque, développement du commerce maritime et accidents du
travail L'une des origines étymologiques du mot "risque" renvoie à l'italien risco ou à l'espagnol riesgo [2], ce qui signifie l'écueil qui menace les navires, puis plus largement tout danger auquel sont exposées les marchandises en mer. Ce mot apparaît au XIVème siècle, avec l'avènement de l'assurance maritime en Italie (en particulier à Gênes), qui accompagne alors le développement du commerce par voie maritime. La recherche de nouveaux débouchés constitue bien une innovation au sens de Schumpeter : le risque est ainsi d'emblée associé à une volonté d'innover, d'entreprendre, qui a le soucis de prévenir les coups du sort, en les maîtrisant par l'assurance, chaque armateur versant une prime qui permettra de sauver de la banqueroute les quelques malchanceux qui verront leur navire sombrer. A condition bien sûr que la cause du naufrage soit bien fortuite : une ordonnance de Colbert rappelle que la notion de risque est exclusive de celle de faute. Ainsi, si la cargaison est perdue suite à une mutinerie plutôt qu'à une tempête, l'assurance ne fonctionne pas. Apparaît alors une différence essentielle entre risque et danger : le second terme vient du latin dominarium, le pouvoir de dominer, qui implique la présence d'une volonté adverse qui contraint l'individu, se rend maître de lui. Au contraire, le risque est un danger sans cause, accidentel.
Quelques siècles plus tard, la philosophie libérale reprendra à son compte cette notion, pour forger une nouvelle conception laïcisée du mal : le mal est réduit à l'adversité, c'est un élément "normal" de notre existence, nécessaire à notre constant perfectionnement, sans cause ni malveillance, humaine ou divine. Ce mal frappe au hasard, mais globalement ses occurrences se réalisent en nombre constant : la mortalité par âge et par sexe, le taux de suicide ou encore la fréquence des accidents du travail s'avèrent relativement stables d'une année à l'autre. Le recueil de ces données et leur interprétation dans un cadre probabiliste facilite le développement de la statistique publique au XIXème siècle en Prusse, en France puis en Angleterre, ainsi que l'apparition des premières tables de mortalité et de l'actuariat (Desrosières, 2000).
Cette conception d'un mal sans cause va aussi avoir une conséquence juridique de taille. En effet, la loi sur les accidents du travail de 1898 substitue la notion de risque à celle de faute (Ewald, 1986). Dès lors, dans un contexte marqué par l'industrialisation de la France, qui entraîne l'introduction croissante des machines à vapeur et de nouvelles méthodes de production dans les ateliers des usines (encore une innovation au sens de Schumpeter), lorsque survient un accident à un ouvrier il n'est plus nécessaire de faire la preuve d'une faute pour condamner soit la victime soit son patron. Auparavant, cette recherche de la faute forçait à stopper temporairement la production, et entretenait en outre un climat de guerre sociale dans l'entreprise. Dorénavant, la victime est simplement indemnisée par l'assurance, son accident est considéré comme "normal", sans qu'il y ait de coupable : les accidents seraient aussi imprévisibles et inévitables dans une usine que les frottements dans un système mécanique. La notion de risque permet ainsi de pacifier les tensions induites dans l'entreprise par l'innovation technologique.
L'inévitable tension entre innovation et risque
Les économistes distinguent habituellement les univers risqué, incertain et indéterminé. Dans le premier, les événements possibles sont connus, ainsi que leur probabilité d'occurrence. Dans le second, les futurs possibles sont connus mais les probabilités sont à estimer par les agents économiques. Dans le troisième, rien n'est donné, les agents doivent aussi faire l'effort d'imaginer ce qui pourrait arriver. Le risque assurantiel à la française s'inscrit préférentiellement dans le premier univers, qui permet de calculer les primes et les indemnités. Or cet univers requiert la stabilité, des conditions inchangées, pour pouvoir baser le calcul actuariel sur des séries statistiques longues : lorsque le monde change, l'actuaire s'arrache les cheveux. Par exemple, lorsque des innovations se succèdent rapidement et de manière imprévisible en matière d'hygiène et de médecine, les tables de mortalité existantes deviennent rapidement obsolètes. Chaque innovation invalide des séries statistiques en cours [3]. On voit bien ici la tension existant entre risque et innovation : de par son activité même, l'entrepreneur qui innove perturbe l'univers risqué que l'actuaire essaye de construire, il fait basculer celui-ci en univers indéterminé, l'obligeant alors à un nouveau travail de "mise en risque" du monde. Le risque apparaît ici comme un mode de représentation, qui consiste à considérer un événement donné comme un accident sans cause nécessaire et suffisante, dont les conséquences sont mesurables et les occurrences prévisibles par le calcul probabiliste. Ce mode de représentation est inséparable d'une volonté d'anticiper l'avenir, de coloniser le futur.
Lorsque les innovations technologiques se succèdent à un rythme trop élevé, l'assureur a donc bien du mal à suivre l'entrepreneur : les experts de la gestion des risques en ont fait l'expérience douloureuse au cours des années quatre-vingt, des accidents emblématiques comme ceux de Tchernobyl ou de la navette Challenger marquant les limites de la maîtrise des risques technologiques (Dourlens et al., 1991). L'évaluation probabiliste du risque tend alors à se désolidariser de son assise statistique : pour estimer le risque d'occurrence d'un accident industriel, on construira par exemple un "arbre des causes" (Dodier, 1994), en imaginant tous les enchaînements nécessaires d'événements élémentaires susceptibles de produire l'accident, pour ensuite pondérer chacun de ces événements par une probabilité "au jugé" [4], en consultant les experts disponibles, puis enfin calculer globalement une probabilité d'accident. Ce type de bricolage conduit parfois à estimer des probabilités très faibles, mais sa légitimité est contestable, surtout lorsqu'il sert d'argument aux industriels pour promouvoir l'acceptabilité sociale de leur activité (Lagadec, 1981). Pour Ewald (1986,1996), l'assurance n'est pas une technologie figée, elle aussi évolue, de sorte qu'à terme de nouvelles techniques assurantielles devraient permettre de réintégrer dans le champ de l'univers risqué ce qui pour l'instant apparaît comme indéterminé, autrement dit de "mettre en risque" les nouveaux dangers.
Sur cette question, Beck (1992,1999) s'avère quant à lui moins optimiste et plus critique. Pour lui, la science, celle de l'ingénieur comme celle de l'actuaire, est à la fois complice, impuissante et mensongère. Complice, parce que les risques majeurs qui menacent les sociétés contemporaines sont des externalités négatives qui découlent directement du progrès scientifique et technique appliqué à la sphère productive. Impuissante, parce qu'elle est incapable de maîtriser ces menaces, ni même de les mesurer de façon satisfaisante, au moins à court terme [5]. Mensongère, parce que pendant longtemps les experts ont prétendu que ces menaces étaient gardées sous contrôle, alors qu'elles échappaient en fait à leurs outils.
Le principe de précaution
Les travaux de Beck ont eu une influence non négligeable sur l'écologie allemande et sur le succès contemporain du principe de précaution, dont le philosophe Dominique Bourg situe les prémisses dans l'Allemagne de l'Ouest des années soixante-dix. Depuis quelques années, ce principe a connu un succès retentissant, qui s'est traduit par une simplification outrancière, dans les discours médiatiques et politiques, qui tend à assimiler la précaution à une abstention frileuse, hostile à toute innovation (Godard, 1999,2000). Sur ce point, il est utile de revenir au texte fondateur, du moins dans la législation française : "l'absence de certitudes, compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment, ne doit pas retarder l'adoption de mesures effectives et proportionnées visant à prévenir un risque de dommages graves et irréversibles à l'environnement à un coût économiquement acceptable" (Loi Barnier 95-101,1995). Ce texte comprend un certain nombre de garde-fous : il est question de mesures "effectives" et "proportionnées", lorsque les dommages envisagés sont "graves" et "irréversibles", et surtout à un coût "économiquement acceptable".
En vertu de ce principe, il ne suffit plus de s'appuyer sur les connaissances avérées pour être exonéré de toute responsabilité demain : le décideur politique ou industriel doit tenir compte des incertitudes scientifiques à long terme. Cela l'incite à partager sa responsabilité, à promouvoir une gestion des risques plus transparente, plus démocratique (Lascoumes, 1996). Ce principe peut aussi inciter les décideurs à une prudence excessive : ils vont alors surtout chercher à éviter d'être pris au dépourvu a posteriori par une improbable découverte scientifique prouvant les conséquences néfastes de leurs actes, plutôt que de se fier aux connaissances pour l'instant solidement établies (Setbon, 1999).
Bourg et Schlegel (2000) listent un certain nombre d'erreurs communément commises par ceux qui reprennent le principe de précaution. D'abord, il ne faut pas confondre précaution et prévention. La première relève de l'univers indéterminé, la seconde de l'univers risqué. Ainsi, dans le cas de la fièvre aphteuse, qui a fait couler beaucoup d'encre au printemps 2001, il n'y a pas lieu de parler de précaution : ce risque est connu depuis longtemps, et si le bétail n'est pas systématiquement vacciné, c'est tout simplement parce que la probabilité d'occurrence de l'épidémie et ses conséquences prévisibles ne sont pas suffisamment élevées pour qu'une très coûteuse campagne de vaccination soit rentable [6]. Ensuite, le principe de précaution ne doit pas être confondu avec une exigence de risque zéro. Il s'agit juste de réduire les conséquences de risques très graves, en particulier dans le domaine écologique, sans qu'il soit question de les réduire à zéro : personne n'envisage une pollution nulle. Enfin, ce principe n'implique pas une hostilité à l'égard du progrès et de la science, bien au contraire. La précaution est un régime de gestion des risques provisoire, adapté à une situation temporairement marquée par de fortes incertitudes scientifiques. Elle est en cela inséparable d'un effort visant à produire de nouvelles connaissances, qui devront permettre à terme de basculer à nouveau dans l'univers risqué et la prévention [7].
Bien sûr, diverses interprétations, diverses applications du principe de précaution sont possibles, mais je voudrais ici en souligner une : quand les dangers induits par une innovation ne peuvent être "mis en risque", au sens des assureurs, le principe de précaution fournit un cadre de représentation et d'action transitoire, qui permet de gérer ces dangers en attendant que la production de nouvelles connaissances autorise cette "mise en risque". Cette version-là est sans doute plus optimiste que d'autres, mais elle permet de souligner encore une fois que le risque peut être considéré comme un auxiliaire de l'innovation, même s'il entre souvent en tension avec elle.
 
CULTURE DU RISQUE ET ESPRIT D'ENTREPRISE
 
 
Culture du risque et projet réflexif
A la vision communément admise d'un public profondément risquophobe, prostré sur son hostilité à l'égard de la science, voire calé sur des croyances superstitieuses, je voudrais opposer une description qui présente plutôt l'individu contemporain comme un entrepreneur, qui innove chaque jour, qui prend des décisions, des risques, qui tente d'anticiper l'avenir, de coloniser le futur.
Pour Giddens (1994), les sociétés contemporaines sont caractérisées par la prééminence des "risques manufacturés", c'est-à-dire créés par l'homme, et qui ont supplanté les risques naturels (famines, inondations…) : après que la nature nous ait si longtemps mis en danger, aujourd'hui c'est nous qui la menaçons. Ces risques technologiques ou écologiques posent problème non seulement aux gouvernements, mais aussi à chaque citoyen : " Nous sommes tous contraints à gérer des risques. Du fait de la propagation des risques manufacturés, les gouvernements ne peuvent y échapper, mais les individus ordinaires non plus. Ils ne peuvent ignorer ces risques, ni attendre que la science les évalue avec certitude. En tant que consommateurs, chacun de nous doit par exemple décider s'il va essayer ou non d'éviter les produits génétiquement modifiés. Ces risques, et les dilemmes qu'ils nous posent, ont profondément pénétré notre quotidien" (Giddens, 1999).
Au-delà, Giddens met l'accent sur ce qu'il appelle la culture du risque. Aujourd'hui, les individus sont plus autonomes, mais cette liberté se traduit aussi par un nouvel impératif moral : chacun est exhorté à construire sa vie, sa trajectoire biographique, au lieu comme auparavant de simplement reproduire ou prolonger celle de ses parents. Il nous faut pour cela gérer nous-mêmes un "projet réflexif" qui requiert des phases de bilan, de remise en question, ainsi que la volonté et la capacité de se projeter dans l'avenir, pour l'anticiper, le coloniser, en restant continûment attentif aux opportunités comme aux dangers qu'il recèle. Afin de nous guider, nous avons à notre disposition quantité de savoirs experts qui mettent en risque notre quotidien. Ainsi, le mariage constitue de moins en moins un choix sans retour, à vie, imposé par les parents, mais au contraire une décision individuelle raisonnée, un engagement provisoire susceptible d'être remis en cause à tout moment en fonction des inflexions du projet réflexif de chacun. En outre, au moment de prendre cette décision, le futur marié pourra consulter les statistiques disponibles, qui établissent par exemple qu'un premier mariage entre 20 et 25 ans a deux chances sur trois d'aboutir à un divorce dans les trois premières années [8] : c'est un risque à courir. De plus, à la naissance du premier enfant, la banque de notre jeune couple le préviendra que selon les données de l'Institut National des Statistiques et des Etudes Economiques, d'ici une vingtaine d'année les études supérieures du rejeton coûteront une somme qui peut être estimée avec précision, et qui nécessite dès sa naissance la mise en place d'un plan de financement spécifique.
Difficultés et paradoxes du projet réflexif
Ce que nous dit donc Giddens, c'est qu'aujourd'hui chacun tend à devenir l'entrepreneur de son propre projet réflexif. Nos sociétés valorisent la maîtrise individuelle, le contrôle de soi, la capacité d'anticipation, dans une version contemporaine et laïcisée de l'éthique protestante (Weber, 1964). Cette valorisation n'est sans doute nulle part plus évidente que dans la façon dont de nombreux automobilistes conçoivent la conduite automobile. En effet, une bonne partie d'entre eux semble se représenter la conduite comme un système d'interactions ne requérant pas l'obéissance aveugle aux règles, mais au contraire une capacité de jugement et d'action en temps réel, pour adapter à chaque instant le code de la route à la situation présente, en anticipant les réactions des autres automobilistes (Renouard, 2000). C'est la même soif de maîtrise individuelle qui est invoquée par les sociologues et les anthropologues qui étudient les prises de risque délibérées, qu'elles aient lieu dans la sphère professionnelle ou lors d'activités de loisir : les ouvriers de La Hague jouent avec les règles de sécurité, non par insouciance ou négligence, mais parce qu'ils ont besoin de restaurer une part d'autonomie dans leur activité quotidienne (Zonabend, 1989) ; tandis que les adeptes de la chute libre restaurent dans les airs une estime de soi et un sentiment de contrôle mis à mal par un travail aliénant (Lyng, 1990). Ainsi, pour Lyng, paradoxalement, c'est parce que les individus sont confrontés au quotidien à des risques qu'ils ont du mal à maîtriser qu'ils éprouvent ensuite le besoin de s'exposer volontairement à des risques plus grands encore, mais qui leur donnent l'occasion de se prouver à eux-mêmes leur valeur, leur capacité à s'en sortir, dans une sorte de rite ordalique individualisé et laïcisé (Le Breton, 1991). On comprend alors pourquoi la crise de la vache folle a pu être si mal vécue par les consommateurs : lorsque l'on tente de maîtriser son existence au quotidien, en ne prenant que des risques calculés, en connaissance de cause, en tentant d'optimiser ses choix en fonction de l'information disponible, il n'est guère agréable de découvrir qu'en fait on a été exposé à son insu à un danger sur lequel aucune prise n'est possible (puisque rien ne distingue un steak sain d'un steak farci de prion), surtout si l'on a le sentiment d'avoir été manipulé par des experts accusés d'avoir longtemps dissimulé au public la "réalité des risques". Bref, plus l'individu est exhorté à devenir l'entrepreneur de sa propre existence, moins il supporte de se sentir pris en otage par des menaces qui le dépassent.
En outre, le nouvel impératif moral promu par la culture du risque, qui induit notamment un culte de la performance et de la réussite individuelles, provoque chez de nombreux individus des affects anxieux et dépressifs, la dépression nerveuse devenant ainsi la pathologie la plus représentative des sociétés contemporaines (Ehrenberg, 1991,1998) [9]. Dans un univers quotidien devenu plus incertain [10], les difficultés du projet réflexif peuvent induire des souffrances psychiques, cette détresse poussant alors l'individu à se réassurer auprès de croyances et de superstitions qui lui permettent de restaurer une part de certitude, certes fallacieuse, dans son quotidien. Giddens (1991) remarque ainsi que les traders, qui constituent pourtant les parangons les plus aboutis de l'entrepreneur moderne, ont souvent des porte-bonheur ou des petits rites privés destinés à leur porter chance. Dans une société qui valorise "l'activisme instrumental" (Parsons, 1965), c'est-à-dire la rationalité instrumentale appuyée sur le savoir scientifique, la capacité à agir sur son environnement, à le maîtriser par l'adéquation des moyens employés et des fins visées, l'individu qui se trouve dans une situation d'impuissance peut recourir à un moyen inat-tendu pour restaurer un simulacre de contrôle sur le cours des événements (Campbell, 1996) : en touchant du bois ou en croisant les doigts [11], il commet un acte contraire à la rationalité instrumentale, puisqu'il "sait" bien que cela ne "marche" pas, mais en même temps il accomplit le seul acte qui lui restitue une part même illusoire de maîtrise, et en cela son comportement superstitieux s'avère finalement "rationnel en valeur" (Weber, 1971) avec son activisme instrumental.
En bref, malgré notre extrême sensibilité aux risques technologiques, écologiques ou sanitaires, malgré notre recours persistant à des croyances ou à des pratiques superstitieuses, nous n'avons peut-être jamais été aussi proches, dans notre vie quotidienne, du type idéal de l'entrepreneur tel que le décrivait Schumpeter.
 
RISQUE ET CHANGEMENT SOCIAL
 
 
Si la notion de risque apparaît comme l'auxiliaire de l'innovation, de la production de richesse, elle constitue aussi une ressource politique, stratégique, qui peut être utilisée pour modifier les relations de pouvoir et impulser le changement social. C'est ce que montre en particulier l'anthropologue britannique Mary Douglas (Douglas, Wildavsky, 1984 ; Douglas, 1990), avec sa théorie culturelle du risque. Chaque groupe social a son propre "portefeuille de risques", qui dépend du système de valeurs auquel il adhère. C'est ce portefeuille qui détermine les priorités du groupe, son agenda social : par exemple, quel est le plus grand risque que nous fait courir la mauvaise santé actuelle des marchés financiers ? Faut-il avant tout prévenir les conséquences dommageables sur "l'économie réelle" (faillites, licenciements…), ou s'attacher d'abord à rassurer les actionnaires ? Faut-il d'abord lutter contre l'insécurité, ou la précarité ? La réponse ne dépend pas d'une estimation "objective" de ces "risques sociaux", elle dépend simplement de nos valeurs, suivant que nous sommes davantage attachés à l'ordre ou à l'égalité, à la collectivité ou à l'individu.
Pour Douglas, la capacité d'un groupe à imposer ses priorités en matière de risque détermine sa capacité à conserver ou à améliorer sa position sociale, et à promouvoir ses idées. Etudiant les mouvements anti-nucléaires américains des années soixante et soixante-dix, elle montre bien que ces mouvements ne se contentaint pas de désigner un risque : au-delà ils condamnaient un certain modèle de société, une certaine vision du monde, en proposant leur propre alternative. De même, l'inquiétude des consommateurs européens à l'égard des nouveaux risques alimentaires, au premier rang desquels le prion de la vache folle, n'est pas indépendante de la dénonciation des transformations contemporaines de l'industrie agroalimentaire, ni parfois aussi d'une hostilité à l'égard de l'ouverture du grand marché européen, qui facilite la circulation des biens, des personnes et des capitaux, mais aussi des maladies. La notion de risque a donc une dimension politique. C'est ce que Douglas illustre avec la notion de risque subi : si l'on creuse un peu cette notion, on s'aperçoit que c'est une catégorie logique vide. Aucun risque n'est strictement subi, il est toujours concevable de s'y soustraire, mais le coût induit peut être tel que seuls certains en ont la possibilité : dénoncer un risque que l'on a le sentiment de subir revient alors en fait à dénoncer des inégalités économiques et sociales.
Cet usage du risque comme ressource stratégique s'observe également en milieu professionnel : les risques encourus par les salariés sur leur lieu de travail deviennent un objet de négociation entre les syndicats et la direction, de sorte que leur évaluation finale reflète finalement autant les forces en présence que la "réalité" du risque (Nelkin, 1985 ; Duclos, 1987). Harrison (1988) cite par exemple le cas d'une usine dans laquelle survient un "mauvais" accident : celui-ci a lieu dans un atelier réputé sûr, ce qui est d'autant plus gênant que la distinction entre ateliers "sûrs" et "risqués" a fait l'objet d'un consensus entre la direction et les syndicats, et se traduit dans les faits par des niveaux de rémunération différenciés. Dès lors, cet accident remet en cause la grille salariale de l'entreprise, et peut servir de ressource politique à ceux qui s'estiment lésés par cette grille.
Enfin, si le risque peut devenir une ressource pour le changement social, inversement il peut aussi être utilisé pour conserver l'ordre social existant : le "risque prion" devient un argument pour les partisans d'un retour à un certain protectionnisme ; de même le "risque sida" est récupéré par des discours politiques qui dénoncent la décadence des mœurs et prônent un retour à la morale traditionnelle (Pollak, 1988) ; enfin la stigmatisation actuelle des "conduites à risque" des jeunes traduit dans une large mesure l'inquiétude récurrente que nourrit la société adulte à l'égard d'une jeunesse qui semble échapper à son contrôle (Tétard, 1993 ; Maillochon, 2000).
Historiquement, et en étroite relation avec le développement des technologies assurantielles, la notion de risque apparaît donc comme un auxiliaire indispensable de l'innovation économique, même si, par définition, cette innovation met en difficulté la "mise en risque" du danger. Au-delà du strict champ assurantiel, les sociétés contemporaines sont imprégnées par une "culture du risque" qui nous enjoint, nous commande de devenir les entrepreneurs de notre propre existence. C'est justement cette culture du risque qui nous rend plus averses à l'égard des menaces qui mettent en évidence notre incapacité à maîtriser certains aspects de notre vie quotidienne. Paradoxalement, c'est encore cette culture du risque qui peut expliquer la persistance de certaines croyances et pratiques superstitieuse. Enfin, si le risque a longtemps été l'auxiliaire de l'innovation économique, il constitue aussi une ressource pour impulser le changement social, sachant que ce changement peut parfois s'appuyer sur une critique radicale de l'innovation économique.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  ADORNO T., Des étoiles à terre. La rubrique astrologique du Los Angeles Times. Etude sur une superstition secondaire, Exils Editeur, Paris, 2000.
·  BECK U., Risk Society, Towards a New Modernity, Londres, Sage Publications, Londres, 1992.
·  BECK U., World Risk Society, Polity Press, Cambridge (UK), 1999.
·  BOURG D., SCHLEGEL J.L., Parer aux risques de demain : le principe de précaution, Editions du Seuil, Paris, 2000.
·  CAMPBELL C., Half-belief and the paradox of ritual instrumental activism : A theory of modern superstition, The British Journal of Sociology, 47,1, 1996, pp. 151-166.
·  DESROSIERES A., La politique des grands nombres, La Découverte/Poche, Paris, 2000.
·  DODIER N., Causes et mise en cause, Innovation sociotechnique et jugement moral face aux accidents du travail, Revue française de sociologie, XXXV, 1994, pp. 251-281.
·  DOUGLAS M., Risk as a Forensic Resource, Daedalus, Journal of the American Academy of Arts and Sciences, vol. 119, n°4,1990, pp. 1-16.
·  DOUGLAS M., WILDAVSKY A., Risk and Culture, An Essay on the Selection of Technological and Environmental Dangers, University of California Press, Berkeley, 1984.
·  DOURLENS C., GALLAND J.P., THEYS J., VIDAL-NAQUET P.A. (dir.), Conquête de la sécurité, gestion des risques, Editions L'Harmattan, Paris, 1991.
·  DUCLOS D., La construction sociale du risque : le cas des ouvriers de la chimie face aux dangers industriels, Revue française de sociologie, vol. XXVIII, 1987, pp. 17-41.
·  DUCLOS D., Puissance et faiblesse du concept de risque, L'année sociologique, vol.46, n°2,1996, pp. 309-337.
·  EHRENBERG A., Le Culte de la performance, Editions Calmann-Lévy, Paris, 1991.
·  EHRENBERG A., La fatigue d'être soi, Editions Odile Jacob, Paris, 1998.
·  EWALD F., L'Etat providence, Editions Grasset et Fasquelle, Paris, 1986.
·  EWALD F., Philosophie de la précaution, L'année sociologique, vol.46, n°2, 1996, pp. 383-412.
·  GIDDENS A., Modernity and Self-Identity, Stanford University Press, Stanford, 1991.
·  GIDDENS A., Les Conséquences de la modernité, Editions L'Harmattan, Paris, 1994.
·  GIDDENS A., Lecture on Risk, conférence BBC, Hong Kong, 1999.
·  GODARD O., La précaution n'est pas abstention, Actes du colloque Risque zéro ?, Institut National d'Etudes de la Sécurité Civile, Nainville les Roches, 1999, pp. 16-22.
·  GODARD O., Le principe de précaution, Projet, n°261,2000, pp. 51-62.
·  HARRISON D., La représentation du risque professionnel, Sciences Sociales et Santé, vol. VI, n°3-4,1988, pp. 75-98.
·  LAGADEC P., La civilisation du risque, catastrophes technologiques et responsabilité sociale, Editions du Seuil, Paris, 1981.
·  LASCOUMES P., La précaution comme anticipation des risques résiduels et hybridation de la responsabilité, L'année sociologique, vol.46, n°2,1996, pp. 359-382.
·  LE BRETON D., Passions du risque, Editions Métailié, Paris, 1991.
·  LYNG S., Edgework : A Social Psychological Analysis of Voluntary Risk Taking, American Journal of Sociology, 95,1990, pp. 851-856.
·  MAILLOCHON F., Les jeunes et le sida : entre "groupe à risque" et groupe social, dans LE BRAS H. (dir.), L'invention des populations : biologie, idéologie et politique, Editions Odile Jacob, Paris, 2000, pp. 55-79.
·  NELKIN D. (dir.), The Language of Risks, Sage, Beverley Hills, 1985.
·  PARSONS T., Structure and Process in Modern Societies, The Free Press, New York, 1965.
·  POLLAK M., Les homosexuels et le sida, sociologie d'une épidémie, Editions Métailié, Paris, 1988.
·  RENOUARD J.M., As du volant et chauffards. Sociologie de la circulation routière, Editions L'Harmattan, Paris, 2000.
·  SELVIDGE J., A three-step procedure for assigning probabilities to rare events, dans WENDT D., VLEK C. (dir.), Utility, Probability and Human Decision Making, Reidel Publishing Company, Dordrecht, 1975, pp. 199-216.
·  SETBON M, L'action publique face aux risques sanitaires : responsabilité et incertitude, Revue française des Affaires sociales, n°1,1999, pp. 21-29.
·  SHORT J. F., The social fabric at risk : toward the social transformation of risk analysis, American Sociological Review, vol. 49,1984, pp. 711-725.
·  TETARD F., "Sauver notre jeunesse, soigner nos adolescents…" Développement des politiques de moralisation et de pédagogie curative dans les années 50, dans TURSZ A., SOUTEYRAND Y., SALMI R. (dir.), Adolescence et risque, Editions Syros, Paris, 1993, pp. 203-213.
·  TUBIANA M., VROUSOS C., CARDE C., PAGES J.-P. (dir.), Risque et Société, Editions Nucléon, Gif-sur-Yvette, 1998.
·  WEBER M., L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, suivi de Les sectes protestantes et l'esprit du capitalisme, Editions Plon, Paris, 1964.
·  WEBER M., Economie et société, Editions Plon, Paris, 1971.
·  ZONABEND F., La presqu'île au nucléaire, Editions Odile Jacob, Paris, 1989.
 
NOTES
 
[1]Cet article est la retranscription d'une conférence donnée à la Maison des Sciences de l'Homme de Dunkerque. Il s'appuie largement sur mes deux ouvrages, La sociologie du risque, Armand Colin, 2000 ; et La société du risque, La Découverte, 2001. Merci à Charlotte pour sa relecture.
[2]L'autre étymologie généralement proposée est le bas roman rixicare (se quereller, ce qui a donné rixe).
[3]L'actuaire a besoin de temps, de recul, surtout s'il a affaire à des événements (heureusement) rares : il faudrait sans doute quelques millénaires, avec un parc d'usines nucléaires inchangé, c'est-à-dire sans ajout ou modification technique, pour pouvoir évaluer statistiquement la probabilité d'occurrence d'un accident nucléaire.
[4]Pour un point de vue théorique sur ce type de "bricolage cognitif", cf. par exemple Selvidge, 1975.
[5]Par exemple, dans le cas de la crise de la vache folle, il y a au point de départ une nouvelle technique de préparation des aliments du bétail plus économique (recyclage des carcasses de moutons infectés, avec chauffage insuffi-sant qui par conséquent ne neutralise pas l'agent pathogène), le risque induit échappant largement aux capacités de prédiction de l'épidémiologie con-temporaine : l'acquisition d'une connaissance fiable sur le prion s'avère beau-coup plus lente que la diffusion du prion lui-même.
[6]Evidemment, ce calcul n'est peut-être plus valide, dans la mesure où l'intensification de la circulation du bétail au sein de la Communauté Européenne a accru la vitesse de propagation de l'épidémie : peut-être est-il nécessaire de réviser ce calcul, mais en définitive il s'agit toujours d'un risque, et non d'une incertitude.
[7]Ainsi, dans quelques années, peut-être le prion sera-t-il aussi bien connu que la fièvre aphteuse, auquel cas il ne relèvera plus de la précaution mais de la prévention.
[8]Ce chiffre cité de mémoire à titre illustratif lors de ma conférence pourrait bien s'avérer fantaisiste…
[9]Ehrenberg note que le culte de la performance induit en particulier un revirement à 180 degrés des significations de la consommation de drogues : autrefois substances permettant de s'évader du réel, d'accéder aux fameux "paradis artificiels", aujourd'hui de plus en plus souvent les drogues sont consommées dans un but d'intégration, afin de soutenir l'efficacité professionnelle, en dehors ou pendant les heures de travail (amphétamines ou co-caïne pour travailler plus longtemps, anxiolytiques pour ne pas déprimer, somnifères pour récupérer…).
[10]En fait, le monde n'est pas plus incertain qu'avant : plus précisément, c'est nous qui le rendons tel, à la fois pour nous-mêmes et pour ceux qui nous entourent, à partir du moment où chacun scrute l'avenir et tente de l'infléchir par ses décisions dans le présent.
[11]Ou encore en lisant son horoscope, cf. Adorno, 2000.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Cet article est la retranscription d'une conférence donnée ...
[suite] Suite de la note...
[2]
L'autre étymologie généralement proposée est le bas roman r...
[suite] Suite de la note...
[3]
L'actuaire a besoin de temps, de recul, surtout s'il a affa...
[suite] Suite de la note...
[4]
Pour un point de vue théorique sur ce type de "bricolage co...
[suite] Suite de la note...
[5]
Par exemple, dans le cas de la crise de la vache folle, il ...
[suite] Suite de la note...
[6]
Evidemment, ce calcul n'est peut-être plus valide, dans la ...
[suite] Suite de la note...
[7]
Ainsi, dans quelques années, peut-être le prion sera-t-il a...
[suite] Suite de la note...
[8]
Ce chiffre cité de mémoire à titre illustratif lors de ma c...
[suite] Suite de la note...
[9]
Ehrenberg note que le culte de la performance induit en par...
[suite] Suite de la note...
[10]
En fait, le monde n'est pas plus incertain qu'avant : plus ...
[suite] Suite de la note...
[11]
Ou encore en lisant son horoscope, cf. Adorno, 2000. Suite de la note...