Innovations
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
220 pages

p. 73 à 89
doi: 10.3917/inno.018.0073

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no 18 2003/2

2003 INNOVATIONS

Spécificités des innovations environnementales

Une application aux systèmes agro-alimentaires  [1]

Nacer GASMI UMR INRA - ENESAD Université de Bourgogne Gilles GROLLEAU UMR INRA - ENESAD Université de Bourgogne
Après avoir défini le concept d'innovation environnementale, nous analysons deux traits distinctifs des innovations environnementales par rapport aux innovations classiques, dans le cadre des systèmes agroalimentaires. Nous montrons que ces spécificités – le caractère collectif et le manque de visibilité des effets environnementaux – contraignent les logiques d'adoption génériques et supposent l'élaboration d'un cadre théorique adapté We provide a conceptual definition of environmental innovation. We analyze two distinctive features of environmental innovations – the public nature and the intangibility of environmental benefits – versus conventional innovations applied to agro-food systems. We stress that this background has an influence on adoption process and requires an adapted theoretical framework.
"Le processus d'adoption des innovations environnementales est généralement moins transparent que celui des innovations 'normales'"
(Nijkamp et al. 2001)
 
REMARQUES INTRODUCTIVES
 
 
Les changements technologiques de la Révolution Verte ont profondément modifié les rapports entre les activités agricoles et la nature. Les relations symbiotiques entre les systèmes agroalimentaires et l'environnement ont laissé la place à une intensification, parfois à outrance, des activités agricoles, synonymes de détérioration des milieux. Cette industrialisation de l'agriculture s'est retrouvée en décalage avec une société post-industrielle de plus en plus exigeante en termes d'aménités environnementales (Antle, 1999). En dépit de leur petitesse structurelle, ces micro-entreprises agricoles, considérées au niveau collectif génèrent des effets conséquents sur l'environnement. Le tableau 1 illustre quelques contributions des activités agricoles à certaines formes de pollutions au niveau national.

Tableau 1:
Quelques effets négatifs de l'agriculture sur l'environnement (Source : Pujol et Dron, 1981) [2]
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Tableau 1: Quelques effets négatifs de l'agriculture sur l'environnement (Source : Pujol et Dron, 1981 ) Comparti- Effets négatifs de l'agriculture sur l'environnement en ments envi- France ronnementaux Eau Premier consommateur d'eau (50 à 80%) Premier émetteur de pollution azotée (65%) Deuxième émetteur de phosphore (20%) Air Premier émetteur d'ammoniac (90%) Premier émetteur de méthane (53%) et de protoxyde d'azote (64%) Contamination par les produits phytosanitaires Biodiversité Réduction drastique de la diversité des espèces domestiques et cultivées Développement de résistance aux produits phytosanitaires Paysages et Premier intervenant sur les paysages et les écosystèmes écosystèmes (56% du territoire) 2 millions d'ha drainés entre 1970 et 1985 Sol Erosion Durcissement et contamination par des métaux lourds
Pujol et Dron, 1981

La prise de conscience de l'importance des répercussions environnementales des activités agricoles ont généré une rupture du "statut d'exception" dont jouissaient les activités agricoles. De fait, les exploitants agricoles sont de plus en plus sollicités pour adopter des innovations environnementales, susceptibles d'atténuer les répercussions négatives et plus récemment de renforcer les fonctions positives (cf. les débats récents sur la multifonctionnalité). Ces incitations à adopter des innovations environnementales émanent à la fois, et de manière parfois paradoxale, des sphères politiques, marchandes et civiles. Du fait des propriétés économiques des biens et maux environnementaux résultant des activités agricoles – nature collective, externalités, asymétrie d'information – la "main invisible" du marché s'avère inefficace pour garantir une allocation paretooptimale des ressources, en l'occurrence pour entraîner une diffusion suffisante des innovations environnementales.
Le but de notre article est (1) de proposer une définition conceptuelle de l'innovation environnementale (2) d'analyser deux traits distinctifs des innovations environnementales par rapport aux innovations classiques susceptibles de générer des défaillances du marché à assurer une situation pareto-optimale : la nature principalement collective des bénéfices de l'innovation, dont l'adoption est a priori supportée par des coûts privés et l'invisibilité des conséquences environnementales de l'innovation (3) de souligner l'importance de la prise en compte de ces spécificités dans les stratégies des acteurs soucieux de promouvoir l'adoption d'innovations environnementales par les agriculteurs.
 
ESSAI DE DEFINITION CONCEPTUELLE DE L'INNOVATION ENVIRONNEMENTALE ET ELEMENTS DE TYPOLOGIE
 
 
Circonscrire la définition des innovations environnementales est une tâche ardue, tant le concept d'innovation est dynamique et évolutif en fonction de l'angle d'analyse considéré. Nous reprenons dans le tableau 2 quelques définitions de la littérature, nous permettant de souligner une certaine diversité, mais aussi de repérer un faisceau de caractéristiques convergentes.

Tableau 2
Quelques définitions des innovations environnementales
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Tableau 2 : Quelques définitions des innovations environnementales Définitions des innovations environnementales Auteurs "Innovation qui empêche ou réduit la pression Hemmelskamp, anthropogénique sur l'environnement, qui remédie à un 1997 (cité par dommage déjà causé ou qui diagnostique et contrôle les Markusson) problèmes environnementaux." "Toute modification dans les procédés et produits qui Malaman, 1996 réduit les impacts sur l'environnement en comparaison (cité par des procédés ou produits auxquels ils ont été substitués." Markusson) "Procédés nouveaux ou modifiés, techniques, systèmes Kemp et Arundel, et produits [destinés] à éviter ou à réduire des nuisances 1998 sur l'environnement." "Combinaisons de compétences, de savoirs, Oltra et Saint Jean d'équipements et d'organisations requises pour réaliser (2001) certains objectifs environnementaux et se conformer à certaines réglementations et pour produire de nouveaux artefacts technologiques" "Les innovations environnementales peuvent être Markusson, 2001 définies de deux manières : premièrement par les effets de l'innovation sur l'environnement, et deuxièmement par les intentions de l'innovateur visant à réduire l'impact environnemental des procédés et produits."

Nous définissons une innovation environnementale comme toute action novatrice du point de vue de l'entité considérée, entreprise dans le but de (ou permettant de) réduire ou de gérer des impacts environnementaux négatifs ou/et de maintenir ou d'améliorer des impacts environnementaux positifs. Le terme "action" est très large et permet d'englober les aspects technologiques (produits ou procédés), organisationnels, ou liés aux compétences, sachant que les innovations environnementales empruntent généralement et simultanément dans des proportions plus ou moins importantes à ces trois catégories. Plutôt que de restreindre notre définition au seul résultat mesurable, c'est-à-dire aux conséquences sur l'environnement, nous préférons l'élargir aux intentions d'adoption de l'entité considérée. En effet, les impacts environnementaux sont souvent difficiles à mesurer au niveau des micro-entreprises agricoles, autonomes juridiquement, nombreuses et disséminées sur l'ensemble du territoire.
Cette nature spécifique des répercussions environnementales des activités agricoles et la persistance d'une image d'une activité en symbiose avec l'environnement explique en partie leur "statut d'exception" longtemps préservée, du fait de la visibilité nettement plus forte des pollutions d'origine industrielle. En effet, la constatation des répercussions environnementales des activités agricoles est souvent difficile. Les impacts environnementaux sont difficiles à évaluer du fait de difficultés techniques et scientifiques à isoler les contributions individuelles notamment dans le cas des pollutions diffuses, mesurées à un niveau agrégé et résultant d'une multitude d'agents homogènes (du même secteur) et hétérogènes (de différents secteurs) disséminés sur le territoire considéré. En outre, l'influence des facteurs locaux rend particulièrement difficile et complexe la relation entre le processus de production plus facilement observable et les impacts environnementaux prévisibles. En fonction des conditions géographiques et notamment pédoclimatiques, des conditions économiques et des technologies existantes, les mêmes pratiques se traduisent par des niveaux d'impacts différents sur l'environnement, d'où la difficulté de fixer des critères de performance applicables à tous. Enfin, les experts éprouvent des difficultés à construire des cadres d'analyse adaptés et capables de prendre en compte des échelles géographiques, sociales et temporelles inhabituelles. Parmi les configurations possibles, certains agents concernés peuvent être absents (générations futures), souffrir d'une incapacité à s'exprimer (personnes exclues, peuples indigènes) ou souffrir du manque d'instances de participation comme dans le cas des pollutions transfrontalières.
A la différence des innovations environnementales du secteur industriel, les innovations environnementales appliquées au secteur agricole portent à la fois sur la réduction de certaines nuisances agricoles sur l'environnement et/ou sur le maintien, voir l'amélioration des fonctions pro~environnementales remplies par l'agriculture. Par exemple, l'exploitation des terres agricoles peut provoquer la disparition de certains écosystèmes, la dégradation de la qualité du sol, de l'eau, de l'air sur des périodes plus ou moins longues et parallèlement, jouer le rôle de puits de gaz à effet de serre, entretenir le paysage, limiter certains risques naturels (avalanches, inondations) et participer à l'élimination de certains déchets, etc. (Thiébaut, 1996). Nous tenons compte à la fois de l'objectif poursuivi en termes d'impacts environnementaux, mais également d'objectifs connexes, tels que certains éléments de la gestion environnementale qui permettent de considérer des innovations relatives au diagnostic des situations environnementales, au contrôle, à la surveillance et à la veille réglementaire, etc., sans pour autant se traduire directement par des conséquences concrètes en termes d'impacts environnementaux. Les typologies classiques relatives aux innovations peuvent s'appliquer avec une pertinence variable aux innovations environnementales, en fonction des objectifs poursuivis. Nous déclinons quelques unes de ces distinctions dans le tableau 3, tout en les illustrant par des exemples d'innovations environnementales appliquées au secteur agroalimentaire.

Tableau 3
Quelques éléments de typologie des innovations en général
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Tableau 3 : Quelques éléments de typologie des innovations en général Distinctions classiques Exemples Mode d'adoption de l'innovation Innovation obligatoire Cuves de stockage des déjections animales Innovation volontaire Système d'assurance qualité ISO 9001 Champ d'application de l'innovation Innovation produit Modification d'emballage des produits agroalimentaires Innovation procédé Codes de bonnes pratiques agricoles Innovation Système de management environnemental ISO organisationnelle 14001 Intensité de l'innovation Innovation incrémentale Substitution d'intrants Innovation radicale Conversion à l'agriculture biologique

Les lignes de démarcation des distinctions mentionnées dans le tableau 3 sont parfois floues et artificielles. Ainsi, cer-taines innovations de nature a priori volontaire peuvent devenir obligatoires de facto, en constituant une condition d'accès à certains marché et/ou en bénéficiant d'incitations fortes des politiques publiques, sans utilisation du pouvoir coercitif. Des études récentes (Harter et Homison, 1999; Wall et al., 1999) ont souligné que les pressions de l'aval deviennent l'une des raisons d'adoption des systèmes de management environne-mental de type ISO 14001. Par ailleurs, une innovation de pro-cédé peut provoquer une modification du produit final et inversement une innovation au niveau du produit final requiert souvent des changements au niveau des procédés de fabri-cation. Ainsi, une innovation appartient rarement de manière exclusive à l'une ou l'autre de ces catégories, mais constitue généralement une combinaison de ces ensembles.
Outre ces distinctions classiques, une dimension plus spécifique aux innovations environnementales se réfère à leur cadre d'intervention. En fonction du cadre d'intervention, il est possible de distinguer les innovations "end of pipe" ou "en bout de tuyau" des innovations dites "propres" ou "intégrées" (tableau 4). Malgré son caractère pédagogique et pratique, cette catégorisation est parfois trop grossière et abrupte, étant donné que de nombreux stades intermédiaires, formant une sorte de continuum, peuvent être identifiés. En outre, certaines innovations empruntent simultanément et dans des proportions variables à ces deux cadres d'intervention.

Tableau 4
Innovations "en bout de tuyau" versus innovations "propres"
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Tableau 4 : Innovations "en bout de tuyau" versus innovations "propres" Distinc- Définitions Principales limites Exemples tions Innova- Technologies N'attaquent pas la source Disperser ou diluer tions "end "curatives" qui de la pollution et peuvent les émissions of pipe" interviennent en correspondre à de simples toxiques de fin du processus transferts de pollution d'un manière à diminuer de production compartiment l'intensité de leurs afin de réduire les environnemental à un impacts impacts autre, d'un lieu à un autre, environnemen- d'une étape du cycle de vie taux négatifs du produit à une autre Innova- Changements Adoption nécessitant Ecoproduits tions "préventifs" au généralement un réduisant les "propres" sein du processus engagement relativement impacts de production important en termes de environnementaux avec la recherche ressources humaines et "du berceau à la d'un processus de financières, ainsi que des tombe" production moins changements profonds des Systèmes de polluant, dès la systèmes de production management source environnemental

Les éléments de définition et de typologie susmentionnés n'ont pas la prétention d'épuiser le sujet. Néanmoins, leur croisement peut contribuer à une caractérisation relativement fine de l'espace des innovations environnementales. Du fait de leurs particularités, les innovations environnementales sont susceptibles d'être adoptées à un niveau sous optimal en référence au critère de Pareto. Dans les sections suivantes, nous nous intéressons à deux de ces spécificités : (1) le décalage entre les agents supportant les coûts d'adoption de l'innovation et ceux bénéficiant des résultats environnementaux générés par l'innovation (2) le manque de visibilité des effets environnementaux générés par l'adoption de nombre d'innovations environnementales.
 
LES INNOVATIONS ENVIRONNEMENTALES : DES COUTS PRIVES ET DES BENEFICES COLLECTIFS ?
 
 
L'adoption d'une innovation classique est envisagée lorsque les bénéfices perçus pour l'agent sont supérieurs aux coûts d'adoption supportés par cet agent. Malgré la présence d'externalités, les coûts et les bénéfices considérés dans la fonction de décision relative à une innovation classique sont généralement de nature privée. A la différence de nombreuses innovations classiques, les innovations environnementales sont souvent perçues comme génératrices de coûts privés et de bénéfices environnementaux collectifs non valorisés par les mécanismes classiques du marché. Alors que l'adoption ou non d'une innovation classique, au niveau micro-économique, n'a de conséquences que pour l'agent potentiellement adoptant, l'innovation environnementale permet la production d'externalités environnementales positives, contribuant ainsi au bien-être d'agents autres que l'adoptant. Ces agents peuvent être des contemporains, mais également des tiers absents ou non représentés (générations futures, animaux, producteurs étrangers, etc). Les innovations environnementales correspondent à des innovations dont la profitabilité économique (généralement perçue comme incertaine) ne constitue pas l'argument principal (Pampel et Van Es, 1977). Malgré l'influence d'autres facteurs – reconnaissance d'un problème environnemental, sensibilité personnelle, etc. – discutées par Nowak (1987), de nombreux travaux appliqués reconnaissent que la profitabilité économique reste l'un des déterminants primordiaux de l'adoption des innovations environnementales (Sinden et King, 1990 ; Pannell, 1999). En effet, dans une perspective économique traditionnelle, l'adoption survient si l'adoptant potentiel perçoit les bénéfices privés d'une innovation comme étant supérieurs à ses coûts d'adoption. Dans leur modèle, Karshenas et Stoneman (1993) énoncent que l'acquisition de l'innovation au moment optimal t' est déterminée par deux conditions : (i) la condition de profitabilité où l'acquisition de la technologie doit générer des profits positifs et supérieurs à ceux générés par l'ancienne entité (ii) la condition d'arbitrage qui requiert que les bénéfices nets de l'acquisition de l'innovation ne croissent pas dans le temps, c'est-à-dire qu'il n'est pas profitable pour l'entreprise d'attendre au delà de t'. La logique de l'adoption (ou de la non-adoption) de l'innovation classique est sanctionnée par le marché. En effet, dans le cas de non-adoption d'une innovation commerciale profitable, le "réfractaire" voit ses coûts augmenter par rapport à ceux de ses concurrents adoptants, ce qui risque à terme d'entraîner sa disparition du marché.
Des bénéfices tels que la préservation de la qualité de l'air, l'élimination de certains déchets ou les aménités paysagères, présentent à des degrés divers, des propriétés caractéristiques des biens collectifs, c'est-à-dire la non-rivalité (la consommation de ce type de caractéristiques par un individu A ne réduit pas la quantité disponible pour un autre individu B) et la non-exclusion dans la consommation (une fois le bien produit, il est pratiquement impossible d'empêcher A ou B de le consommer). En d'autres termes, le coût marginal d'extension du bien collectif à un individu est nul, tandis que le coût marginal d'exclusion d'un individu du bénéfice du bien procuré par le bien collectif est infini. Un exemple classique est celui de la qualité de l'air. Une fois que les investissements de protection de l'air ont été engagés, la protection d'un individu supplémentaire est nul, mais le coût d'exclusion d'un nouveau membre de la population risquerait d'être extrêmement élevé. Les propriétés collectives des bénéfices des innovations environnementales sont souvent évoquées comme des justifications à l'intervention des pouvoirs publics. Ces propriétés collectives favorisent notamment deux types de comportements susceptibles de provoquer des défaillances des marchés à savoir (1) le comportement "free rider" ou de "passager clandestin" et (2) les "problèmes d'assurance".
(1) En effet, le bien environnemental étant disponible pour tous, les "passagers clandestins" le consomment sans fournir la contribution correspondante. Les passagers clandestins adoptent un comportement opportuniste. Les prédictions de la théorie néo-classique sont que le bien collectif sera insuffisamment produit (ou l'innovation environnementale insuffisamment adoptée) par des marchés privés et décentralisés. Dans le monde réel, il semble que les individus contribuent au-delà des prédictions de la théorie néo-classique. Plusieurs explications ont été proposées, telles la présence de comportements altruistes, la recherche du "warm-glow" – traduisant une "chaleur intérieure" du fait de l'utilité accrue générée par l'acte de donner plutôt que par le fait que quelqu'un d'autre reçoive – une sorte "d'altruisme égoïste" (Andreoni, 1990) ou la présence de pressions sociales ou des mécanismes privés d'inductions (lorsque le contributeur profite de bénéfices privés associés plus importants que les autres en fournissant le bien collectif). Une méthode courante de réduction du free riding consiste à combiner des caractéristiques privées et collectives. Par exemple, dans le cas de l'agriculture biologique, les perceptions de bénéfices privés en termes de meilleure qualité sanitaire ou gustative permettent de financer la production de biens collectifs, comme l'amélioration de la qualité environnementale espérée du fait d'une moindre pression du mode de production biologique sur l'environnement [3].
(2) Dans le cas des problèmes d'assurance, l'agent n'adopte pas un comportement opportuniste. Il s'abstient de contribuer à la production d'un bien collectif parce qu'il pense que le bien ne sera de toute façon pas produit, malgré son effort individuel. En effet, la production du bien collectif considéré nécessite d'atteindre un certain niveau de contribution, un seuil minimum pour être efficace. Si les contributions recueillies sont insuffisantes, le bien ne sera pas produit et l'agent considère qu'il a gaspillé sa contribution (Schmidtz, 1991). Ce constat est fréquent dans les travaux empiriques sur la contribution des agents individuels à l'amélioration de la qualité environne-mentale : il est souvent préférable d'associer un grand nombre de contributeurs à une amélioration individuelle moindre, qu'une amélioration individuelle très importante et peu de contributeurs. Cette assertion est valide lorsque la qualité environnementale considérée résulte des choix effectués par de nombreux agents (pollution diffuse d'origine agricole) et non dans le cas où la qualité environnementale est fortement dépendante d'un nombre restreint d'agents. Selon l'IFEN [4] (2000, p.78), "l'éventuelle prise de conscience des agriculteurs à l'égard de l'environnement était freinée par l'idée qu'un changement individuel de pratiques n'aurait pas d'impact sur l'environnement et représenterait un risque de disqualification économique (…)". En outre, l'efficacité sociale d'une innovation environnementale relative aux activités agricoles nécessite généralement une implication collective, d'où l'importance de comprendre les mécanismes d'adoption au niveau individuel et de diffusion des innovations environnementales. La combinaison de bénéfices privés et collectifs permet d'introduire de manière indirecte des formes d'exclusion et de rivalité susceptibles de conduire à une situation plus proche d'un optimum parétien. Le mécanisme marchand fonctionne de nouveau et permet d'atténuer le free riding et le problème d'assurance, car le marché principal porte sur des caractéristiques privées. Par exemple, certaines innovations environnementales peuvent générer des bénéfices privés, notamment en résorbant des zones d'inefficiences. Afin d'englober toutes les formes d'inefficiences – notamment techniques et organisationnelles – autres que l'inefficience allocative, Leibenstein (1966) a proposé l'introduction d'un nouveau concept : l'"Xinefficience". Cette "X-inefficience" ne provient pas de la structure du marché à la différence de l'inefficience allocative, mais plutôt du fait que "pour une variété de raisons les individus et les organisations ne travaillent pas aussi durs et aussi efficacement qu'ils le pourraient" (Leibenstein, 1966, p. 413). Par exemple, l'efficience technique [5] mesure l'écart entre la quantité d'intrants utilisée par l'entreprise considérée et la quantité d'intrants optimale utilisée par les entreprises similaires les plus performantes. Cette définition implique qu'une entreprise inefficiente aurait pu atteindre le même niveau de pro-duction avec une utilisation moindre d'intrants ou obtenir une production supérieure en conservant le même niveau d'intrants (Piot-Lepetit, 1996). De nombreuses études signalent l'existence de gisements d'X-inefficiences au sein des entreprises en général (Paton, 2001 ; Porter et Van der Linde, 1995) et des exploitations agricoles en particulier (Piot-Lepetit, 1996 ; Grolleau, 2001) où les innovations environnementales peuvent constituer une stratégie "win-win-win", c'est-à-dire profitable pour l'environnement, l'entreprise et le client (tableau 5).

Tableau 5
Réserves d'efficacité technique de l'agriculture française (Données : Piot-Lepetit, 1996)
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Tableau 5 : Réserves d'efficacité technique de l'agriculture française (Données : Piot-Lepetit, 1996) Type d'exploitations Réserves d'efficacité technique Grandes cultures A niveau de production constant, diminution de 12% des coûts de production liés aux intrants polluants que sont les engrais et de produits phytosanitaires Production animale A niveau de production constant, réduction des intensive charges variables liées aux intrants polluants entre 6 et 16%

Certaines innovations environnementales peuvent égale-ment contribuer aux profits privés de la firme en bénéficiant de subventions, en différenciant environnementalement ses produits, en réalisant des gains liés à une anticipation de la menace réglementaire, en améliorant les rapports entre les autorités chargées de la protection de l'environnement, en permettant le développement de stratégies susceptibles d'accroître les coûts des concurrents (Videras et Alberini, 2000 ; Grolleau, 2001).
 
VISIBILITE DES COUTS, INVISIBILITE DES EFFETS ENVIRONNEMENTAUX ?
 
 
Le degré d'observabilité par les adoptants des résultats générés par une innovation influe sur l'adoption. Plus il est facile d'observer les conséquences de l'innovation, plus il est probable qu'elle sera adoptée, en supposant que ces conséquences correspondent aux attentes des adoptants potentiels. En effet l'observabilité permet d'évaluer plus facilement la valeur d'une innovation et son applicabilité dans les cas spécifiques des adoptants potentiels (Rogers, 1995 ; Pannell, 1999). L'observabilité des effets fait souvent l'objet d'un test à petite échelle avant d'envisager l'adoption complète. Ce phénomène avait été souligné par Ryan et Gross (1943) dans leur étude séminale sur les semences hybrides où les adoptants avaient d'abord testé ces semences sur une parcelle d'essai avant de les adopter sur l'ensemble des surfaces concernées.
Pour l'adoptant, les effets environnementaux de l'adoption d'une innovation environnementale possèdent généralement les propriétés des biens de croyance, c'est-à-dire la quasi-impos-sibilité d'observer les conséquences environnementales de l'innovation avant ou après l'adoption (Darby et Karni, 1973), en raison de difficultés comme la quasi-impossibilité d'isoler sa contribution ou la présence de coûts de transaction prohibitifs. Le caractère collectif des effets environnementaux renforce généralement ce manque de visibilité, sauf exceptions comme dans le cas d'une innovation améliorant la qualité paysagère. L'adoptant est souvent dans l'incapacité de vérifier les effets environnementaux générés par son adoption. Il en est de même pour les parties intéressées par l'adoption d'innovations environnementales qui sont généralement dans l'incapacité d'observer l'adoption (hormis s'il s'agit d'un élément physique) et sa mise en œuvre effective ou son "assimilation" qui est la véritable génératrice des effets environnementaux. Le "fossé d'assimilation" décrit l'écart entre les potentialités offertes par l'innovation entre les "mains" d'un expert et les réalisations effectivement constatées lors de l'utilisation par un adoptant classique. Du point de vue des concepteurs ou des experts, certaines innovations environnementales permettent des améliorations considérables de la gestion environnementale, mais leur mise en œuvre par des non-experts se traduit généralement par des réalisations nettement en dessous de leurs potentialités. Dans un contexte similaire, Doussan (1998) souligne l'extrême difficulté à vérifier l'application de certaines pratiques environnementales "sauf à imaginer bien entendu, un officier de police judiciaire ou un agent assermenté, chargé de surveiller l'agriculteur d'un bout à l'autre de sa parcelle, et armé des moyens techniques lui permettant de vérifier la teneur en azote du lisier épandu, par exemple." Outre l'adoption en tant que telle, les conséquences environnementales sont dépendantes de nombreuses conditions et généralement mesurées à un niveau qui dépasse la contribution individuelle, avec une difficulté technique pour établir des chaînes de causalité ou d'imputabilité. La visibilité des bénéfices environnementaux de l'adoption est souvent réduite par la déconnexion entre le contexte humain, temporel et géographique de l'exploitation agricole et celui des bénéficiaires de l'innovation environnementale.
En effet de nombreux processus de dégradation de l'environnement et de restauration sont relativement lents par rapport à l'échelle temporelle du producteur (plusieurs dizaines d'années), concernent des espaces géographiques qui dépassent le site de l'exploitation agricole (échelle du territoire) ou la contribution individuelle est peu visible (pollution diffuse) et impliquant parfois des acteurs non présents (générations futures). Par exemple, suite aux changements de pratiques agricoles visant à maîtriser les teneurs en nitrates des sources de l'Eau de Vittel, les experts reconnaissent qu'en cinq ans, il n'est pas possible de "distinguer une tendance d'évolution nette", les ré-sultats constatés étant "en moyenne identiques" à ceux du début de l'opération (Inra, 1996 ; p.7 [6] ). Le degré de recoupe-ment entre le concernement individuel (producteur) et collectif (bénéficiaires de l'environnement préservé) peut être relativement faible. En outre, les innovations environnementales relatives à l'agriculture nécessitent généralement une déclinaison locale pour être efficace, ce qui accroît parfois leur manque de visibilité pour un observateur extérieur. Les innovations classiques sont généralement conçues et analysées par rapport à l'exploitation. En matière d'environnement, les innovations prennent généralement en compte une dimension territoriale qui s'étend au-delà des limites physiques ou administratives de l'exploitation agricole.
De surcroît, à la différence de nombreuses innovations classiques qui ne requièrent pas nécessairement de changements structurels profonds, les innovations environnementales se caractérisent par des processus intangibles, particulièrement consommateurs de temps, de nouveaux modes organisationnels peu compatibles avec les logiques préexistantes (observation, raisonnement au cas par cas versus systématisation des pratiques), de ressources humaines qualifiées et de ressources financières (Morris et Winter, 1999 ; Nijkamp et al., 2001). En effet, la pratique d'une agriculture respectueuse de l'environnement suppose des modifications profondes des routines des agriculteurs. Lorsque le réseau social environnant est particulièrement dense, le choix d'un individu peut être contrarié par le contexte. Par exemple, choisir de ne traiter qu'au moment opportun peut être un important facteur de stress, notamment dans la phase de transition, surtout si les agriculteurs voisins pratiquent des traitements systématiques, vécus comme des moyens de s'assurer contre le risque de variations de rendement (Grolleau, 2001). La rationalité de l'agriculteur et ses décisions sont influencées par ces propriétés particulières des innovations environnementales, lesquelles justifient parfois une intervention étatique différente et généralement plus soutenue des pouvoirs publics dans la promotion des innovations environnementales. De plus, la ligne de séparation entre bénéfices privés et tangibles et bénéfices collectifs et intangibles est étroitement dépendante du contexte institutionnel. Ainsi, de nouvelles lois anti-pollution ou d'information du public peuvent contribuer à accroître l'attractivité de certaines innovations environnementales. Par exemple, la définition et la protection des droits de propriété relatifs à l'utilisation de l'expression "agriculture biologique" a permis le développement crédible et profitable de ce mode de production.
La relative invisibilité des effets environnementaux de certaines innovations ne doit pas être confondue avec la visibilité des effets commerciaux. En effet, malgré une certaine invisibilité, certaines innovations peuvent être caractérisées par des bénéfices commerciaux tangibles. Les produits issus de l'agriculture biologique permettent d'illustrer ce phénomène d'intangibilité des effets environnementaux [7] et de tangibilité des effets commerciaux. En effet, ces produits bénéficient généralement d'un surprix substantiel, susceptible de rémunérer les efforts effectués par le producteur (tableau 6).

Tableau 6
Surprix des produits issus de l'agriculture biologique (Source : Sylvander, 19982 ) [8]
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Tableau 6 : Surprix des produits issus de l'agriculture biologique (Source : Sylvander, 19982 ) Types de produits issus de l'agriculture Surprix par rapport aux biologique prix des produits conventionnels Viandes fraîches < 50 % Charcuteries, plats cuisinés De 15 à 25 % Laitages De 25 à 30 % Fruits et légumes De 30 à 35 % Produits à base de céréales : petit-déjeuner, pâtes De 35 à 50 % Jus de fruits, sauces, condiments > 50 %
Sylvander, 19982 )

Cette tangibilité des effets commerciaux peut ainsi devenir l'un des paramètres moteurs de l'adoption. Néanmoins, le manque de visibilité des effets environnementaux rend particulièrement difficile et onéreux en termes de coûts de transaction la transmission de la valeur environnementale créée lors des étapes précédentes de la chaîne agroalimentaire. Ces coûts de transaction peuvent notamment provenir de la nécessité de définir, de vérifier et de signaler de manière crédible les caractéristiques environnementales produites (Grolleau, 2000).
En nous inspirant des travaux de Rangan et al. (1996) relatifs au marketing social, nous proposons une matrice synthétique de l'adoption des innovations environnementales en fonction du coût individuel perçu et du caractère privé et tangible des répercussions environnementales (Figure 1). Nous mettons en évidence quelques recommandations susceptibles de guider les promoteurs des innovations environnementales dans la construction de leurs stratégies.
Figure 1
Matrice d'adoption des innovations environnementales
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Par exemple, la cellule D correspond à la situation la plus spécifique où les méthodes habituelles de diffusion d'une innovation peuvent s'avérer inefficaces. En effet, étant donné l'association d'un coût d'adoption élevé et de bénéfices essentiellement collectifs, le changement est généralement difficile à promouvoir. Les promoteurs peuvent tenter de repositionner l'innovation au sein de la cellule C en augmentant la perception des bénéfices privés susceptibles d'être induits par l'innovation. Dans les cas précités, la différenciation environnementale des produits et/ou la possibilité de bénéficier d'une rémunération spécifique, par exemple dans le cadre d'un Contrat Territorial d'Exploitation peuvent contribuer à (sur)compenser les pertes privées générées par l'adoption de ce type d'innovations environnementales.
 
REMARQUES CONCLUSIVES
 
 
Nous avons montré que les innovations environnementales présentent des spécificités susceptibles de contraindre les logiques et modèles d'adoption génériques. Les innovations environnementales proposées aux systèmes agricoles dépassent généralement le cadre d'une transaction marchande relative à un produit pour englober l'exploitation dans son territoire, d'où des problèmes liés à la légitimité économique et technique des promoteurs. En outre, ces demandes se caractérisent par des niveaux croissants d'intangibilité par rapport aux innovations classiques qui concernaient essentiellement des aspects intrinsèques affectant la profitabilité économique des structures de production, et donc relativement bien régulés par le mécanisme marchand. Notre analyse est également fortement influencée par une conception statique de l'innovation comme un dispositif technique s'insérant directement dans le système préexistant, alors que la réalité est souvent plus complexe en termes d'effet d'apprentissage, de modification des routines, d'acquisition de nouvelles compétences, etc. Notre analyse comporte également des implications susceptibles d'être lues sous l'angle normatif par les groupes d'intérêts souhaitant encourager l'adoption et la diffusion d'innovations environnementales au sein des structures agricoles françaises. Par exemple, les politiques publiques d'encouragement à l'adoption d'innovations environnementales, outre leurs éléments classiques, sont interrogées sur leur capacité à renforcer l'attractivité privée des innovations environnementales en encourageant des stratégies "win-win-win" tangibles. Tout en partageant des points communs avec les innovations commerciales, les innovations environnementales nécessitent l'élaboration d'un cadre théorique adapté, capable de prendre en compte leurs spécificités.
 
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NOTES
 
[1]Ces travaux ont bénéficié du soutien financier de l'ADEME (Agence De l'Environnement et de la Maîtrise de l'Energie), du Conseil Régional de Bourgogne, du PIREE (Programme Inter-institutionnel d'Etudes et de Recherches en Economie de l'Environnement) et du Conseil Scientifique de l'ENESAD (Etablissement National d'Enseignement Supérieur Agronomique de Dijon). Une version préliminaire de ce texte a été présentée lors du séminaire INRA "Innovation et économie agricole", Paris, 20 et 21 septembre 2001. Nous remercions L. Thiébaut, les participants au séminaire susmentionné et les lecteurs anonymes de la revue pour leurs suggestions, les erreurs et omissions restant nôtres.
[2]Pujol, JL., Dron, D., 1998, Agriculture, monde rural et environnement : qualité oblige, Rapport de la Cellule Prospective et Stratégie, La Documentation française, Paris.
[3]Ces perceptions ne correspondent pas nécessairement à une appréciation objective des faits, certaines études ayant questionné la capacité de l'agriculture biologique à fournir les bénéfices privés et collectifs espérés par les consommateurs (Grolleau, 2000).
[4]IFEN, 2000, La sensibilité écologique des français, Orléans, France.
[5]L'efficience allocative mesure le degré de l'optimisation économique de la firme (minimisation des coûts, maximisation du profit) par rapport au système de prix, c'est-à-dire si le coût des facteurs est minimum pour le niveau de production considérée (Piot-Lepetit, 1996).
[6]Inra-Sad-Vdm, 1996, Programme de recherche Agriculture Environnement Vittel, INRA Versailles-Dijon-Mirecourt.
[7]Les impacts environnementaux du mode de production biologique ont fait l'objet de discussion par rapport à l'éventuelle définition d'un écoproduit agroalimentaire (Grolleau, 2000).
[8]Sylvander, B., 1998, Le marché des produits biologiques et la demande, Document INRA-UREQUA, Le Mans.
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