2004
INNOVATIONS
Epargne salariale, épargne retraite, innovation au profit de qui ?
[1]
Éric Vernier
Univ. Paris XIII, Clarée IAE Lille
« Qui veut tuer l’épargne salariale ? », telle était la question
de
Entreprise & Carrières
[2], le 8 octobre 1996. La réponse est
multiple, mais ne serait-ce pas tout simplement l’épargne salariale qui se tue elle-même, c’est-à-dire des systèmes d’épargne
qui n’intéressent pas les salariés ? L’objectif stratégique de
motivation inhérent aux produits d’épargne échouerait donc à
cause d’une divergence entre les buts poursuivis par les
initiateurs des produits et les attentes des salariés. Les produits
financiers sont en effet élaborés dans une logique rationnelle et
objective déniant les aspects cognitifs. La rationalité présuppose une symétrie de l’information. Qu’en est-il du point de vue
du salarié ? Quel est son taux d’actualisation et sa capacité
d’arbitrage entre une rémunération immédiate et une prestation
différée ? Pour prendre un exemple simple, mais éloquent, les
cotisations sociales ne sont-elles pas considérées dans la
conscience collective comme une taxe, un impôt supplémentaire et non comme un revenu différé ? L’analyse
a priori
dégagerait l’existence d’une rationalité financière des décisionnaires, antagonique à la préférence du présent et du tangible
des bénéficiaires, les salariés. Les produits proposés sur l’initiative de l’entreprise procèdent en effet d’un arbitrage financier, fiscal et social qui présupposerait que les salariés savent
actualiser les bénéfices futurs des produits et que, lorsque les
avantages financiers, fiscaux et sociaux existent, ils en ont
connaissance et savent les évaluer.
La présente recherche a développé cette problématique en
mesurant l’effet des produits d’épargne sur la performance et la
productivité dans les entreprises. Aucune étude française n’a
mesuré cette relation en ce qui concerne notamment les produits de retraite surcomplémentaire, présentés pourtant comme
une innovation salariale nécessaire au bon équilibre social et
macroéconomique
[3]. Après une présentation de l’approche
rationnelle des produits d’épargne d’entreprise, une revue de la
littérature, principalement en gestion des ressources humaines,
nuançant cette vision sera proposée. Une étude empirique
auprès des fabricants français de machines et d’équipements
permettra ensuite d’infirmer l’hypothèse de rationalité financière inhérente aux produits étudiés et montrera que la productivité des salariés est uniquement et directement liée au
niveau de salaire immédiat.
LES APPROCHES THÉORIQUES : DEUX COURANTS
OPPOSÉS
Le lien entre l’épargne et la performance individuelle ou
organisationnelle est depuis longtemps l’objet de nombreuses
théories et études. L’approche financière, logique et rationnelle, confirmerait l’existence de ce lien et l’expliquerait par de
multiples facteurs. Cependant, certains chercheurs nuancent
cette vision et réfutent les avantages organisationnels supposés
par les prescriptions normatives de ces rétributions.
L’approche rationnelle
L’offre des produits d’épargne d’entreprise est hétérogène
et relativement répandue. Chaque produit présente ses propres
intérêts pour la firme, comme pour les individus qui la
composent. Quasiment tous permettent une exonération fiscale
et/ou sociale totale ou partielle, tant au niveau de l’entreprise
qu’à celui des salariés. Il existe des offres multisupports connues sous le terme de « cafeteria plan ». Le salarié trouve alors
la possibilité de choisir un menu d’avantages sociaux parmi
plusieurs proposés par l’entreprise. Le jeune salarié n’aura par
exemple pas les mêmes besoins qu’un autre approchant de
l’âge de la retraite. Un schéma récapitulatif (Figure 1) illustre
l’alimentation et l’articulation des différents produits d’épargne
d’entreprise.
Figure 1
Articulation des produits d’épargne d’entreprise
a) L’intérêt financier de l’épargne
va opter pour tel ou tel produit en fonction de
sa capacité financière actuelle et future. Le premier intérêt sera
de différer une partie de la masse salariale. En effet, les créances du personnel au titre du salaire représentent un délai moyen
d’écoulement de quinze jours. Dans le cas d’un produit d’épargne d’entreprise, ce délai d’écoulement est extrêmement
allongé et offre à l’entreprise une source de financement supplémentaire qui entraîne ainsi la réduction de son besoin en
fonds de roulement et donc une amélioration de sa trésorerie.
Les produits d’épargne d’entreprise sont donc source d’amélioration du besoin en fonds de roulement, au même titre
qu’une augmentation du délai des dettes fournisseurs. Les
produits d’épargne peuvent par ailleurs apporter de nouvelles
ressources à l’entreprise. Un fonds commun de placement peut
être composé d’actions ou d’obligations de l’entreprise elle-même (FCPE). Les ressources permanentes de la firme sont
ainsi augmentées, améliorant sa surface financière. D’une part,
l’augmentation de capital améliore les fonds propres. D’autre
part, l’émission d’obligations accroît le montant des dettes à
long terme. Le résultat comptable est bien entendu réduit des
versements effectifs sur un compte bloqué, mais de manière
moins forte que pourrait l’affecter une augmentation de salaire,
soumise à des charges sociales supplémentaires.
Il faut cependant nuancer ces affirmations, car le salarié
perd, par rapport à une augmentation de salaire, les droits qu’il
acquiert pour sa retraite, revenu qui doit s’ajouter au salaire
immédiat. Il perd d’autre part les droits sociaux afférents (chômage par exemple), qui sont plafonnés et ne touchent donc pas
les salaires les plus élevés.
b) Les objectifs normatifs de l’épargne
D’autres objectifs apparaissent de manière récurrente dans
la plupart des études : la défiscalisation, l’allégement des charges sociales et la « flexibilisation », pour la recherche du
profit ; la fidélisation, la motivation, le noyau stable d’actionnaires et la paix sociale, pour l’objectif social ; l’image sociale,
l’encouragement de l’épargne populaire, pour la perspective
sociétale. Mais, quel que soit l’objectif défini, la finalité de
l’entreprise se réduit à l’amélioration de ses performances, par
une optimisation des coûts salariaux et/ou par l’augmentation
de l’efficacité qualitative ou quantitative de ses salariés. Les
produits d’épargne d’entreprise peuvent contribuer à l’atteinte
des objectifs de la firme. Pourtant, les politiques de rémunération n’arrivaient qu’au 12ème rang des préoccupations des
directeurs des ressources humaines en 1992. Alors que les
attentes des salariés pour un changement de ces politiques, se
classaient en premier dans l’ordre des priorités (Sire, 1993).
L’approche cognitiviste
La logique financière des produits d’épargne d’entreprise se
trouve confrontée à des analyses théoriques et empiriques
cognitivistes qui nuancent cette vision rationnelle. D’une part,
les développements relatifs à la rationalité des individus remettent en cause la théorie classique de l’homo oeconomicus.
D’autre part, les théories de la motivation mettent en exergue
les difficultés à mesurer le lien entre rémunération et performance.
a) Le concept de rationalité
En 1947, Simon réfute l’approche classique de rationalité
absolue selon laquelle l’homme est un calculateur efficient et
exhaustivement informé. En effet, deux contraintes limitent la
rationalité de l’individu : l’imperfection de l’information et les
limites du cerveau humain dans le traitement de cette information. La rationalité est aussi partagée, autrement dit, la
rationalité varie selon les membres de l’organisation. Chaque
individu dans l’organisation agit différemment d’autrui puisque
ses capacités et son niveau d’information s’avèrent eux-mêmes
différents des facultés et des connaissances des autres acteurs
de l’organisation. Les produits d’épargne d’entreprise par définition collectifs, ne peuvent répondre aux conflits entre
membres de la coalition. Leur mise en place ne s’accorde donc
pas avec l’hypothèse de rationalité partielle. De même, l’école
évolutionniste retient les hypothèses d’imperfection de l’information et de rationalité limitée des individus. Les nouvelles
approches considèrent que l’information des acteurs économiques est incomplète et asymétrique.
Aujourd’hui, le Mouvement Anti-Utilitariste en Sciences
Sociales (MAUSS) réfute totalement la rationalité et l’utilitarisme. Ce groupe de travail affirme que les chercheurs expliquent a posteriori les décisions en y attachant des raisons
objectives et rationnelles. Ils s’inspirent du concept de Mauss
(1924) : l’aspect économique d’un fait ne peut être isolé des
aspects religieux, familial, juridique, ethnique et culturel. C’est
la notion de fait social total. Selon la théorie de l’intendance
(Donaldson, 1990), l’individu serait peu rationnel et totalement
désintéressé.
b) Les théories de la motivation
De nombreuses théories et études empiriques nuancent de
surcroît les liens entre rémunération, satisfaction, motivation et
performance. Les différentes théories se contredisent, puisque
certaines estiment que la motivation est engendrée par la satisfaction (Adams, 1963 ; McGregor, 1969 ; Miceli & Lane,
1991), d’autres au contraire par l’insatisfaction (Maslow,
1954 ; Alderfer, 1969). Les produits d’épargne d’entreprise
exacerbent ces contradictions, puisque la perception de leur
valeur sera très différente d’un individu à l’autre. Ils seront
même écartés par certains salariés de l’évaluation de leur salaire global (Cegos, 1987). Ils peuvent par ailleurs renforcer
l’inéquité, s’ils sont par exemple abondés proportionnellement
au salaire. Enfin, ils risquent d’être considérés très vite comme
des avantages acquis. Ils perdent alors leur caractère mobilisateur.
Les produits d’épargne d’entreprise nécessitent en fait, afin
de les rendre efficaces, une information satisfaisante, avec pour
objectif la compréhension du système par tous les bénéficiaires
(Vroom, 1964 ; Lawler, 1971 ; Igalens & Peretti, 1986 ; Louart,
1992 ; Saint-Onge, 1992 ; Sire, 1993 ; Vermot-Gaud, 1993 ;
Aubert, 1996 ; Commeiras, 1996 ; Poilpot-Rocaboy, 1997 ;
Bijeire & Igalens, 1998). Selon Vermot-Gaud (1993, p.21) :
« Nous ne naissons pas plus ou moins motivés […]. La motivation naît de l’interaction entre une personne et son environnement. […] consciemment ou non, un individu agit toujours
pour obtenir une satisfaction maximale : son action est destinée à apporter une réponse à ses différents besoins ; ce qui
motive un salarié ne motive pas forcément tous les salariés ».
Une rémunération basée sur un système collectif paraît donc
difficilement motivante. Les études relatives au lien entre,
d’une part la rémunération, d’autre part la satisfaction, la motivation ou la performance, sont contradictoires. Et une généralisation de l’une ou l’autre des conclusions paraît inopportune.
La difficulté majeure provient de la multiplicité des variables
retenues. Les individus composant chacune des études peuvent
être dirigeants, cadres ou non cadres. Le chercheur peut étudier
le niveau de rémunération, ses composantes ou ses caractéristiques. La performance peut être mesurée en termes financiers, comptables ou sociaux. Elle peut ne représenter qu’une
performance perçue et non objective.
De manière générale, les liens entre produits d’épargne
d’entreprise et satisfaction, motivation ou performance, ne sont
pas clairement établis. L’exonération fiscale ne semble pas
satisfaire les salariés, sauf les plus hauts revenus (Woodbury &
Huang, 1991 ; Pattison, 1994 ; Fauchon & Melese, 1996). La
motivation et la performance engendrées par les produits ne
seraient sensibles qu’auprès des dirigeants et des cadres supérieurs. Les autres salariés n’y verraient qu’un instrument d’allégement des coûts salariaux (Freyria, 1991) et douteraient de
l’intérêt porté par les dirigeants à leur encontre (Igalens &
Roussel, 1996). Les différentes études renforcent l’idée de la
nécessité d’une communication satisfaisante autour des produits d’épargne d’entreprise (Cegos, 1987 ; Zardet, 1989 ;
Roussel, 1996 ; Tremblay & al., 1996). L’information et la formation permettent aux salariés de mieux appréhender les intérêts de tels produits. En définitive, l’hypothèse de performance
induite par la mise en place de produits d’épargne d’entreprise
n’est pas validée par les études empiriques. Cette liaison est au
plus confirmée pour les seuls dirigeants.
UNE INNOVATION QUI NE PROFITE À PERSONNE
Compte tenu des différents éléments évoqués, il nous a
semblé intéressant de mesurer le lien qui existait entre produits
d’épargne d’entreprise et performance de la firme
[4]. Une étude
empirique a donc été menée auprès des fabricants français de
machines et d’équipements
[5]. Les hypothèses sont les suivantes :
- H1 : les entreprises ayant mis en place des produits
d’épargne d’entreprise sont financièrement plus performantes ;
- H2 : les entreprises proposant un accompagnement (information
et formation) de la mise en place des produits d’épargne
d’entreprise sont plus performantes ;
- H3 : les entreprises qui considèrent le produit d’épargne
d’entreprise comme un supplément de salaire sont plus performantes
que celles qui le substituent au salaire ;
- H4 : l’existence d’une surperformance dépend du personnel
concerné par le produit d’épargne d’entreprise ;
- H5 : la performance dépend des raisons qui ont motivé
l’abondement du produit d’épargne d’entreprise.
Les variables explicatives concernent le produit d’épargne
d’entreprise lui-même, les raisons de mise en place du produit,
l’information et la formation dispensées, la politique salariale
autour du produit et de la rémunération moyenne, enfin les bénéficiaires. Les variables expliquées correspondent aux variables de performance. Les premières revêtent un caractère
financier, les autres proposent une approche plus économique
de la performance de la firme. Chaque variable correspond au
ratio de la somme des éléments, calculée sur trois exercices
comptables : 1995,1996 et 1997. Les questionnaires ont été
envoyés aux directeurs financiers des 2515 fabricants de
machines et d’équipements composant la population initiale,
entre le 26 novembre et le 6 décembre 1999. Au total, 155
questionnaires comportant des réponses sont revenus.
Hypothèse H1 : les entreprises avec produit sont plus
performantes que les entreprises sans produit.
Le premier test, cœur de la problématique générale, concerne l’effet de la présence de produits sur la performance de la
firme. Une seule différence concernant la variable « perfeco3 »
apparaît (résultat avant frais financiers et impôt/capitaux
engagés), statistiquement significative à p = .048 pour le test
anova et p = .022 pour le test de Kruskal-Wallis. L’analyse des
différents groupes permet de déterminer si « perfeco3 »
(résultat avant frais financiers et impôt/capitaux engagés) est
expliqué par la présence de produit, l’abondement
[6] ou les deux
à la fois, et s’effectue par comparaison de chaque niveau
explicatif deux à deux. Il n’y a pas de différence significative
(test U pour deux échantillons) entre les entreprises possédant
des produits non abondés et celles qui n’en possèdent pas du
tout. De même, rien de significatif n’apparaît entre les entreprises avec produit non abondé et les entreprises avec produit
abondé. La différence de moyennes existe donc uniquement
entre le produit abondé et l’absence de produit. Le nombre de
produits présents a-t-il un effet sur la performance des firmes ?
L’analyse de corrélation montre une relation entre nombre de
produits (de 0 à 3) et « perfeco3 » (résultat avant frais financiers et impôt/capitaux engagés), confirmée par un test de
moyennes. Cependant, lorsque seules les firmes possédant un
produit sont prises en compte, le test de moyenne ne conclut
pas à un effet du nombre de produits sur la performance. Il n’y
a pas non plus d’effet sur la performance de la suppression de
l’abondement à une date donnée après l’avoir versé pendant un
certain nombre d’années. De même, le montant de l’abondement ou la manière dont il est réparti entre les salariés
(égalité entre les salariés, proportionnel au salaire ou sans règle
précise) ne produit aucun effet sur la performance. Enfin,
lorsque les directeurs financiers sont interrogés, ils concluent à
un effet nul ou négatif de l’abondement d’un produit sur la
performance de leur entreprise.
Hypothèse H2 : Les entreprises proposant un accompagnement (information et formation) de la mise en place des
produits d’épargne d’entreprise sont plus performantes.
La deuxième hypothèse concerne l’information dispensée,
relative au produit mis en place dans l’entreprise. Cette information a-t-elle un effet sur la performance des firmes ? Sur 42
entreprises ayant informé leurs salariés, 20 ont délivré l’information essentiellement par écrit, 16 de manière orale et 6 ont
utilisé les deux canaux. Une information dispensée auprès de
tous les bénéficiaires permet-elle d’améliorer la performance ?
Les tests de comparaison des moyennes, paramétrique et non
paramétrique, ne concluent pas à une différence majeure selon
la nature des récepteurs de l’information. Par ailleurs, l’information est, dans la grande majorité des cas, délivrée à
l’ensemble des bénéficiaires du produit d’épargne d’entreprise.
Il est donc difficile de réellement constituer des groupes significatifs
[7]. En définitive, les différentes hypothèses relatives à
l’information dispensée aux bénéficiaires sont donc infirmées.
Hypothèse H3 : Les entreprises qui considèrent le produit
d’épargne d’entreprise comme un supplément de salaire sont
plus performantes que celles qui le substituent au salaire.
Le premier test repose sur la recherche d’un lien éventuel
entre le niveau de salaire moyen et la performance de la firme.
Le salaire moyen correspond au total des salaires et traitements
[8] ramené par tête sur la base de l’effectif moyen. Une
relation significative apparaît entre le salaire moyen et la
variable de rendement du travail (p = .000 pour les tests de
Pearson, tau-b de kendall et rhô de Spearman). Après traitement d’un « outlier », la régression linéaire apparaît le modèle
le plus pertinent pour expliquer le phénomène (
Tableau 1). Plus le salaire moyen est élevé, meilleur est le
rendement du travail.
Tableau 1
Régression du rendement du travail sur le salaire
moyen
Tableau 1 : Régression du rendement du travail sur le salaire
moyen
Productivité B T Sig T Modèle
Sans l’outlier
Salaire moyen 1,535 6,731 0,000 R2 ajusté = .226
Constante 56,973 1,417 0,158 p = .000
Le test de Student permet d’identifier un coefficient significativement
différent de 0 si la probabilité p < 0.05.
Modèle de régression linéaire du rendement du travail sur le salaire
moyen (après élimination de l’outlier). L’information restituée par ce
modèle est de 22,6%.
Les entreprises où un produit d’épargne d’entreprise est présent, proposent-elles des salaires identiques aux autres ? Les
tests de comparaison de moyennes, paramétriques ou non,
infirment une différence, d’une part entre les entreprises avec
produit et les entreprises sans, d’autre part entre les entreprises
avec produit abondé et les firmes avec produit non abondé. Il
n’existe donc aucune différence de salaire moyen entre les
entreprises ayant abondé un produit d’épargne d’entreprise et
les autres.
Hypothèse H4 : L’existence d’une surperformance dépend
du personnel concerné par le produit d’épargne d’entreprise.
La performance pourrait s’expliquer par le personnel concerné par les produits d’épargne d’entreprise au sein de la
firme. En premier lieu, le nombre de bénéficiaires pourrait
présenter un impact sur la performance. En retenant la proportion de bénéficiaires comme le rapport entre le nombre de
bénéficiaires et l’ensemble du personnel, un test de corrélation
des rangs
[9] infirme l’existence d’une relation entre la proportion
de salariés bénéficiaires et la performance. De même, il n’apparaît aucune différence significative de moyennes de performance selon la qualité des bénéficiaires, à savoir : ensemble
du personnel, cadres, non cadres ou autres. Enfin, il n’existe
aucun lien entre l’âge moyen des bénéficiaires et la performance de la firme.
Hypothèse H5 : La performance dépend des raisons qui ont
motivé l’abondement du produit d’épargne d’entreprise.
Un test de Mann-Whitney a été effectué, afin de comparer
le rang moyen des firmes selon chaque raison ayant motivé
l’abondement du produit d’épargne d’entreprise. Quelques
résultats apparaissent, nonobstant les limites dues au nombre
d’observations dans chaque groupe. Il n’existe aucune différence de performance selon les variables suivantes : l’entreprise a abondé le produit parce qu’elle était performante ;
l’entreprise a abondé le produit pour impliquer les salariés ;
l’entreprise a abondé le produit pour fidéliser les salariés. En
revanche, une différence existe lorsque la firme a abondé le
produit pour des raisons fiscales, elle est alors moins performante pour « perfact2 » (CAF/capitaux propres) et le rendement du travail (p < .10). D’autre part, l’entreprise qui abonde
le produit pour motiver les salariés s’avère plus performante
pour « perfact2 », « perfeco2 » (excédent brut d’exploitation/capitaux engagés) et « perfeco3 » (résultat avant frais
financiers et impôt/capitaux engagés) pour une probabilité
p < .10. Cependant, ces différences ne sont pas acceptées avec
une probabilité p = .05, les résultats doivent donc être nuancés.
Le débat relatif à la place de l’épargne dans la rétribution
des salariés date de plusieurs siècles et s’est particulièrement
nourri des approches utopistes du XIXème siècle. En France,
cette question s’est développée à cause de la récession
économique pendant laquelle la « variabilisation » des charges
devenait la préoccupation des dirigeants, mais aussi en raison
des prévisions démographiques qui remettent en cause l’actuel
régime des retraites par répartition. Il existe bien une forme
d’innovation en matière salariale. La loi du 19 février 2001
permet de développer de nouveaux modes de rémunérations
différées. Aujourd’hui, de nombreuses propositions sont discutées sur le thème de l’épargne retraite proprement dite.
L’épargne salariale est souvent mobilisée dans les politiques
de rémunération et l’épargne retraite est proposée comme la
solution à la diminution du rapport actifs/retraités. La France
est présentée comme un État qui doit rattraper son retard vis-à-vis des pays anglo-saxons en matière de produits d’épargne
d’entreprise. Cependant, de nombreux systèmes existent déjà :
participation, intéressement, stock-options, retraites surcomplémentaires… La question préliminaire qu’il convient de poser
est la satisfaction financière que peuvent conjointement en retirer la firme elle-même, ses actionnaires et surtout ses salariés.
Une première vision se réfère à la logique financière, selon
laquelle les produits d’épargne d’entreprise permettent, d’une
part d’optimiser les coûts salariaux (économie fiscale et
sociale, « variabilisation » des charges) et d’améliorer le besoin
en fonds de roulement, d’autre part de motiver les salariés par
une rétribution exempte de charges sociales et d’impôt. La
firme mettant en place ces systèmes devrait donc s’avérer plus
rentable, par réduction des coûts et augmentation de la
productivité.
La seconde approche, souvent confirmée dans la pratique,
nuance cette perspective rationnelle. Les individus ne peuvent
correctement actualiser des revenus différés. Le taux d’actualisation relevé dans différentes études peut dépasser 100 %
(Kurz & al., 1973 ; Thaler, 1985). Ainsi, comme l’a affirmé
Roussel (1996) à propos des retraites surcomplémentaires, les
rémunérations différées ne peuvent motiver, tout au plus elles
peuvent satisfaire. L’effort supplémentaire attendu par l’octroi
de ces produits aux salariés ne serait donc pas prouvé. L’étude
empirique menée montre sans conteste que finalement seule la
rémunération directe (plus précisément le salaire de base) a un
impact sur la productivité des salariés. Plus le salaire est élevé,
meilleur sera le rendement du travail. En revanche, les produits
d’épargne d’entreprise n’ont aucun effet positif sur la performance économique, financière ou individuelle. Ces résultats
sont confirmés par les études de Gosse (2001) et de Lagadic
(2002)
[10].
En définitive, l’innovation salariale ne profite ni aux
entreprises, ni réellement aux salariés, mais aux gestionnaires
de ces produits. Et si les décisionnaires désirent améliorer le
rendement du travail, la meilleure solution semble passer par
l’augmentation du salaire de base. Peut-être faut-il envisager de
supprimer les charges sociales de ces majorations pécuniaires
et laisser le salarié libre de leur utilisation, à savoir : consommer ou… épargner.
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VROOM (1964), Work and Motivation, New York, Wiley.
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WATSON S.R. (1991), The Presumptions of Prescription, W. P., Cambridge
University, 5/91.
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WOODBURY S., W.J. HUANG (1991), The Tax Treatment of Fringe
Benefits, Kalamazoo, Michigan.
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ZARDET V. (1989), Systèmes et politiques de rémunération du personnel »,
in JOFFRE P., Y. SIMON (dir.), Encyclopédie de gestion, 3, Paris, Economica, 2837-2866.
[1]
Cet article est extrait d’un travail doctoral (Vernier, 2000) et développé
dans : E. Vernier (2003),
Épargne salariale, l’imposture, Paris, Éditions
L’Harmattan, coll. Économie et Innovation.
[2]
Entreprise & Carrières n°357.
[3]
Rappelons que l’innovation peut être définie comme l’application d’idées
nouvelles et créatives pour optimiser les solutions stratégiques. Dans le cas
présent, quelle est la stratégie ? Optimiser les résultats de l’entreprise, transférer les risques de la firme vers les salariés, répondre à leurs attentes… ? Aucune réponse recevable n’a été pour le moment émise.
[4]
Cette recherche doctorale (Vernier, 2000) a été effectuée sous la direction
des Professeurs Jean-Pierre Raman et Pascal Grandin.
[5]
Pour la description détaillée de l’étude empirique, voir Vernier (2003a ;
2003b).
[6]
Abondement = participation volontaire de l’entreprise.
[7]
Seules quatre entreprises délivrent l’information uniquement aux cadres et
trois en partie aux cadres, en partie à l’ensemble des bénéficiaires. Sur 42
firmes, 35 dispensent donc l’information à tous les bénéficiaires.
[8]
Rubrique FY de la liasse fiscale.
[9]
Le nombre de firmes abondant le produit se limitant à 20 observations, les
tests retenus sont non paramétriques.
[10]
Cité par Vernier (2003a).