2004
INNOVATIONS
pensee economique
Les transformations hayékiennes du libéralisme smithien
Marlyse Pouchol
Ceras/Omi/Hermes – Université de Reims
Hayek (1899-1992) dénonce le « constructivisme » des
Temps Modernes, un travers qui atteint des penseurs ayant en
vue de bâtir une société meilleure que les précédentes. À
l’opposé, il fait la promotion d’un principe « spontané » de
constitution d’une société qui, selon lui, était en œuvre avant
que ne s’installe « une autre époque de superstition »,
caractéristique du XXème siècle « où les gens imaginent qu’ils
en savent plus qu’ils n’en savent en réalité » [Hayek, 1979,
p.210]. Diplômé de Droit et de Science Politique de l’Université de Vienne, Hayek va, toutefois, aller chercher chez Smith
(1723-1790), théoricien des relations d’échange entre les
individus et père-fondateur de la science économique, l’idée de
la « spontanéité » de la formation d’une société humaine.
La dénonciation du défaut de constructivisme constitue,
chez lui, une façon radicale de contester l’interventionnisme de
l’État, tandis que sa théorie évolutionniste, alternative au constructivisme, fournit des arguments pour défendre le libéralisme
économique. Son libéralisme économique s’élabore, certes,
selon un principe smithien de mise en évidence d’une vertu des
échanges qui conduit à la recommandation de les laisser faire,
toutefois la revendication hayékienne d’un héritage smithien ne
doit pas pour autant faire oublier que le « laisser-faire » du père
fondateur de la science économique est à mille lieues de
« l’ordre des échanges » prôné, deux siècles plus tard, par le
prix Nobel autrichien.
Entre Smith [1776] et l’auteur de Droit, législation et liberté [Hayek, 1973,1976,1979], le contenu de la prescription
libérale s’est considérablement modifié, en particulier parce que
les fonctions que le second attribue aux échanges se sont
notablement amplifiées. C’est ce que nous rappellerons dans le
premier point de cet article.
L’amplification du rôle attribué aux échanges interindividuels s’avère être la contrepartie d’une théorie de l’homme
élaborée à partir d’une analyse des régimes totalitaires [Hayek,
1944] apparus au XXème siècle. Hayek appréhende le totalitarisme comme l’aboutissement logique de pensées constructivistes, dont il saisit des origines dans l’Antiquité, pensées, qui
vont se traduire, au cours de l’histoire, par l’attribution à la
raison humaine d’une puissance qu’elle n’a absolument pas, et,
encore plus tard, par l’attribution à l’État d’un pouvoir de
« fabrication » des lois qui n’aurait jamais dû être le sien. A
contrario, la défense du libéralisme économique implique de
dénoncer les erreurs de ces penseurs, de démontrer l’impuissance de la raison humaine, et d’éliminer ce pouvoir de législation qui a été attribué à l’État.
Le deuxième point de cet article met en évidence que l’argumentation hayékienne revient à éliminer toute crédibilité à la
parole des individus, ainsi qu’à s’opposer à l’épanouissement
des relations humaines établies par le biais de l’échange des
mots et des idées. Cette opposition nous fait douter que le
libéralisme hayékien puisse aller de pair avec la défense de la
liberté, dans son sens politique du XVIIIème siècle qui inclut la
liberté d’expression des idées.
Le problème est, peut-être, qu’aujourd’hui on ne soit plus
tellement en mesure de saisir l’importance de cette valeur, car
le mot « liberté » s’est chargé d’un sens économique de plus en
plus pesant, tandis que se vidait sa signification au sens
politique du terme. Considérée comme un instrument de
l’économie de marché, la liberté ne semble plus avoir d’autre
raison d’être que celle de permettre la croissance économique.
Dans ce contexte, il devient important d’opérer une distinction
entre le libéralisme de Smith et le néolibéralisme hayékien
[Lantz, 1989], précisément parce qu’elle tend à se perdre et
qu’il devient possible, à l’inverse, de faire valoir un rapprochement entre les deux auteurs [Dupuy, 1988].
Le troisième point expose les différences du processus
historique envisagé par les deux auteurs, puis tire les conséquences des diverses transformations hayékiennes en matière
de préconisation politique, en particulier sur le contenu de la
prescription libérale.
La démarche consistant à puiser chez Smith des arguments à
partir desquels nous pouvons critiquer le libéralisme hayékien
nous semble de nature à rompre avec l’alternative – libéralisme
économique ou totalitarisme – dans laquelle la problématique
hayékienne nous enferme. Il apparaît important de dénoncer
cette problématique binaire qui nous enjoint d’admettre qu’il
faut nous taire puisqu’il n’y a pas d’autre solution que celle de
laisser faire le principe du « laisser-faire »
L’AMPLIFICATION DU RÔLE DES ÉCHANGES
Incontestablement, Hayek emprunte un certain nombre d’éléments à l’auteur anglais, en particulier la qualité productive
attribuée aux relations d’échange entre les individus, mais il en
amplifie toutefois grandement la portée. Un retour sur les données essentielles qui constituent le point de départ de l’argumentation smithienne nous aidera à étayer cette affirmation.
Mais au préalable, nous ne pouvons échapper à quelques
précisions pour situer notre propos tant l’interprétation de
l’œuvre de Smith a été et reste un sujet de controverses. À
propos de la critique faite à Smith, au XIXème siècle, par l’École historique allemande et des réponses diverses auxquelles
celle-ci a donné lieu par la suite, P Bertrand [1994, p.2]
souligne qu’il ne s’agit pas de « simple querelle d’érudition »
pouvant trouver une solution définitive dans l’approfondissement de la connaissance de la pensée smithienne. La
persistance des débats, comme en témoignent, en France, les
publications et retraductions récentes de la Richesse des Nations [Smith, 1991,1995 et 2000] et de la Théorie des sentiments moraux [1999] révèlent en quoi l’œuvre de Smith est
« l’objet d’enjeux doctrinaux et de conflits sur les fondements
de la discipline économique ».
Sur cette question, notre position s’appuie sur celle de
Myrdal [1953], auteur suédois qui, comme Hayek, a reçu le
prix Nobel d’économie en 1974. Myrdal montre que l’économie a pu devenir une science à part entière en supposant que la
société est un ensemble de personnes unies par un intérêt ou un
objectif commun. Au fondement de la discipline se trouve ce
qu’il appelle une « fiction communiste » et celle-ci est présente, bien avant Marx, chez les économistes libéraux, y
compris chez Adam Smith. Myrdal soutient que « the individualistic philosophy leads to an abstract social fiction » [1953,
p.54-55].
La société abstraite de Smith
Bien qu’il ait des prédécesseurs, en particulier les Physiocrates français qu’il a rencontrés et qui ont formulé, avant
lui, la recommandation du « laisser-faire », Smith est considéré
comme l’un des pères fondateurs de la science économique.
Avec Smith, l’économie franchit une étape. Elle devient, pour
reprendre les termes d’Arendt [1958], une discipline à part entière alors qu’elle n’était jusqu’alors qu’une branche secondaire de la philosophie morale ou de la philosophie politique.
Cropsey [1994, p.703] confirme, bien que de façon paradoxale,
l’importance de Smith du point de vue de la philosophie
politique. Ainsi, selon l’auteur américain, Smith tient une place
dans l’histoire de la philosophie politique ne serait-ce que parce
que « la discipline économique qu’il fonde tend à éclipser la
philosophie politique ». L’une des raisons pour lesquelles
Smith aurait du poids « dans le détournement de la philosophie
politique en direction de l’économie » tiendrait, selon nous, au
fait qu’il dote la discipline de la représentation d’un ensemble
humain distinct de l’État-nation propre à la philosophie
politique. Dans la Théorie des sentiments moraux, Smith
emploie le terme de « société nationale », qu’il distingue de « la
grande société de l’humanité », laquelle n’est pas en-core la
société tout court qui désigne l’entité théorique dont nous nous
proposons de saisir les propriétés.
Smith établit que l’échange des choses engendre des liens
entre les individus sans qu’aucun d’eux ne l’ait souhaité et sans
qu’aucun d’eux ne l’ait décidé. Mais cette fonction unificatrice
des échanges ne se saisit pas sans comprendre qu’elle passe par
la division du travail entre les individus.
L’exemple de la manufacture d’épingles sur lequel Smith
s’appesantit, constatant que la fabrication de cet objet est divisée en 18 opérations successives, fait apparaître la division du
travail (ici la parcellisation) comme étant la source d’une productivité humaine qui est d’emblée collective. Par ailleurs,
comme les échanges de choses entre les individus traduisent
une spécialisation de chacun dans des activités précises et limitées, il est possible de considérer qu’ils opèrent une division du
travail qui a le même effet productif que celle qui se déploie
dans une organisation manufacturière. Ainsi, la productivité
que Smith accorde aux échanges entre les personnes est inspirée par l’efficacité de la division du travail dans l’industrie et
cette analogie ne va pas sans entraîner certaines difficultés
[Diatkine & Diatkine, 1991].
Les échanges ont et ont eu une fonction identique à celle
d’un chef d’entreprise qui organise une activité de production
en répartissant les tâches entre ses employés. Ce sont les
échanges, en tant qu’agent de la spécialisation des personnes
qui sont à l’origine de la productivité humaine depuis les débuts
de la civilisation. Ils ont permis de créer tous ces moyens
techniques qui n’ont cessé de se perfectionner au cours du
temps. En d’autres termes, les échanges ont engendré le ca-pital
physique, c’est-à-dire toutes ces machines allégeant la pei-ne
des hommes dans leurs activités de survie, c’est en cela qu’ils
sont bénéfiques à l’ensemble de la communauté humaine.
Tout se passe comme si les individus en relation d’échange
formaient une unité de production. La spécialisation de chaque
participant donne un résultat collectif supérieur à la somme des
apports de chacun d’eux. C’est l’affirmation de l’existence d’un
résultat collectif qui donne un principe d’unité à cette
collectivité humaine, mais c’est aussi ce qui lui donne un
caractère théorique. Cela en fait une fiction communautaire ou
encore une sorte de famille imaginée, car, que les échanges
créent des liens entre des personnes qui ne se connaissent pas et
qui ne se rencontreront jamais ne suffit pas à en déduire
qu’elles ont effectivement un intérêt commun. La société formée par les échanges entre les individus est une collectivité
théorique qui peut tout à fait déborder les frontières tout comme elle peut correspondre à un enclavement régional. Elle n’a
aucune raison de coïncider avec la population d’un État-nation.
Si l’origine et la définition de cette communauté politique
constituent un sujet de débats, il n’en demeure pas moins que
l’État-nation est une entité concrète dont l’existence est repérable dans la réalité. La société des échanges, entité économique en rupture avec l’État-nation, est, pour sa part, un objet
de pensée que Smith a construit. Et il l’a pensée en référence à
l’unité de production familiale ainsi qu’à autre type de collectivité concrète : celle de l’entreprise industrielle qui se développe au XVIIIème siècle.
Toutefois, il y a aussi une grande différence entre l’entreprise et la société des échanges. Smith indique les limites de
son raisonnement analogique.
L’entreprise est une collectivité construite sciemment dans
le dessein d’atteindre un objectif déterminé et c’est la conception, ou encore la représentation de cet objectif à atteindre
qui détermine l’organisation à mettre en place. En revanche,
l’efficacité de la société des échanges n’est que le produit
involontaire des personnes entrant dans les échanges, tout se
passe comme si une main invisible les guidait pour donner un
résultat que personne n’avait conçu à l’avance.
« Cette division du travail, de laquelle découle tant d’avantages, ne doit pas être regardée dans son origine comme l’effet
d’une sagesse humaine qui ait prévu et qui ait eu pour but cette
opulence générale qui en est le résultat » [Smith, 1776, éd.
1991, p.81].
Si la société des échanges s’apparente bien à une organisation de la production de choses durables, elle n’est toutefois
qu’une « organisation involontaire » se réalisant d’elle-même,
qui fait référence à un processus se déployant lorsque les
personnes suivent leur intérêt individuel.
De la main invisible au cerveau invisible
Comme le signale Dostaler [2001, p.79], « Hayek n’aime
pas le mot société (...) à cause de l’usage qu’on en fait (...) en
considérant qu’il s’agit d’une totalité construite par les hommes ». Pour le prix Nobel autrichien, il faut considérer que
Smith a découvert le principe de constitution d’une collectivité
humaine qui n’est « ni naturel ni artificiel ». Ce principe a fait
surgir une collectivité « spontanée » dont l’apparition remonte à
des millénaires, mais dont l’existence était restée ignorée
jusqu’à ce que Smith la mette en évidence. Après lui, les
hommes des Temps Modernes ont cherché à détruire la société
des échanges pour la remplacer par une société artificielle,
c’est-à-dire une « organisation ».
Pour combattre cette tendance, Hayek entreprend d’expliquer l’apparition de la société smithienne. Ce faisant, il la considère comme une collectivité humaine bien réelle dont il
faudrait expliquer la survenue en remontant dans le temps
jusque dans la préhistoire de l’humanité. Ce qui était un objet
de pensée, construit par Smith, devient, chez Hayek, une
donnée historique à expliquer. Non seulement cette adjonction
introduit un bouleversement total des valeurs smithiennes, mais
elle nous plonge également dans le monde de la pure logique
des idées.
Pour Hayek, les échanges vont avoir une vertu bien plus
étendue. L’auteur de Droit, législation et liberté remplace le
processus de production de capital, par un processus de production des connaissances, de telle sorte que le produit du mécanisme des échanges n’est rien moins que l’ensemble des découvertes scientifiques. Le caractère productif des échanges
n’est plus associé à la spécialisation issue de la division du
travail. Leur productivité vient désormais du fait qu’ils constituent une méthode grâce à laquelle les individus sont mis en
condition de devenir inventifs par la sollicitation de leurs facultés intellectuelles. C’est la concurrence entre les individus,
et non leur spécialisation qui, désormais, rend compte de
l’histoire des progrès humains. Cette nouvelle conception hayékienne de la productivité humaine signifie en particulier, que
l’entreprise industrielle ne se présente plus comme un centre
productif puisque ses employés ne sont pas mis dans la situation concurrentielle de la relation d’échange. L’entreprise est
une organisation et pour Hayek, ce terme est synonyme
d’absence de créativité. L’organisation renvoie à un concepteur
lequel ne peut que raisonner en proposant des objectifs connus.
L’entreprise s’apparente à une société planifiée, et telle la
société soviétique elle serait vouée à la stagnation, si son chef
n’était pas lui-même soumis à la concurrence. Les échanges,
loin d’être assimilables à une organisation doivent être pensés
comme un ordre. Les échanges ordonnent, au sens où ils commandent des actions qui n’auraient pas eu lieu sans eux, c’est
pourquoi nous pouvons dire qu’ils agissent comme un cerveau
invisible.
Notons que la conception hayékienne de la productivité
humaine a semble-t-il désormais conquis les théoriciens de la
gestion des ressources humaines qui s’efforcent d’ajouter à la
« rationalisation des gestes de la manufacture du passé, une
rationalisation de l’esprit » [Jorda, 1999].
Entre les échanges smithiens responsables de la production
du capital physique et les échanges hayékiens censés être à
l’origine des connaissances scientifiques, la vision de la condition humaine a été radicalement modifiée.
Smith et la permanence de l’être humain, Hayek et l’évolution
« On n’a jamais vu de chien faire de propos délibéré l’échange d’un os avec un autre chien » [Smith 1776, éd. 1991,
p.81]
Notons que le texte original diffère sensiblement de cette
version française qui date du XIXème siècle. (« Nobody ever
saw a dog make a fair and deliberate exchange of one bone for
another with another dog »). Les deux traductions récentes de la
Richesse des nations n’éliminent pas l’adjectif « fair » conte-nu
dans la phrase : « Personne n’a jamais vu un chien faire avec un
autre chien un échange juste et intentionnel d’un os contre un
autre » [2000, p.19]. Selon cette version, il faudrait considérer
l’idée du juste comme une composante de la nature humaine.
Mais il est hors de propos d’entrer dans la complexité de la
question du contenu de la vision de l’homme chez Smith. En
fait, pour établir un démarquage avec l’approche hayékienne il
suffit de rappeler que l’auteur du XVIIIème siècle ne considère
pas l’homme comme un produit social. Il existe « des premiers
principes de la nature humaine dont on ne peut pas rendre
compte ». Quant à savoir si le penchant aux échanges fait partie
de ces premiers principes, Smith, tout en annonçant que cette
question ne fait pas partie de son sujet, indique tout de même
qu’il lui « paraît plus probable » qu’il s’agisse d’une « conséquence nécessaire de l’usage de la raison et de la parole »
[Smith 1776, éd. 1991, p.81].
Nous retiendrons que, chez Smith, les propriétés de l’être humain préexistent à l’apparition des échanges de choses. De
plus, si les échanges transforment les conditions matérielles de
l’existence, ils n’éliminent pas ce quelque chose qui est commun aux hommes du passé et aux hommes du présent. Smith
conçoit indéniablement une permanence de l’être humain.
Ainsi, c’est le monde dans lequel ils vivent qui fait la différence entre l’homme d’une tribu primitive et l’homme d’une
société développée.
Hayek renverse, ainsi, la position de Smith, puisque, pour
lui, ce ne sont plus des hommes dotés d’une faculté de raisonnement qui ont inventé les échanges de propos délibéré, mais ce
sont les échanges qui ont créé une espèce vivante parti-culière
que l’on appelle homme, espèce qui est, elle-même, susceptible
d’évoluer pour se transformer en un être encore supérieur. Dans
cette logique, il faut que les échanges apparais-sent
spontanément, comme par hasard à l’issue d’une action menée
sans réelle réflexion par un être vivant qui n’est pas encore un
être de raison.
« Peut-être pourrait-on même dire que la formation de règles
universelles de conduite n’a pas commencé dans la communauté organisée de la tribu, mais plutôt avec le premier cas de
troc muet, lorsqu’un sauvage plaça quelque offrande à la
frontière du territoire tribal, dans l’espoir qu’un don correspondant lui serait fait en retour par le même procédé ; ce qui
inaugurait une nouvelle coutume » [Hayek, 1979, p.99].
Le fait que le troc soit muet est évidemment à souligner.
Tandis que, pour Smith, l’échange des choses n’est que la suite
logique d’un besoin des hommes à entrer en contact les uns
avec les autres qui se manifeste d’abord par le langage, c’est-à-dire l’échange des mots, pour Hayek, ce sont, au contraire, les
échanges de choses, dont le troc est le premier embryon, qui
façonneront des êtres capables de s’exprimer autrement qu’en
actes mais avec des mots.
À l’examen de la théorie hayékienne, il apparaît que la
parole, faculté humaine acquise par l’évolution des espèces se
révèle être le pire des attributs humains. C’est ce que nous nous
proposons de montrer maintenant.
LA PAROLE CONTRE L’ÉVOLUTION
La parole instaure une forme de relations entre les êtres
vivants qui contient en elle-même le risque de supplanter les
relations bénéfiques établies par les échanges de choses.
Risques de la parole publique et dangers de la parole privée
La parole publique, celle qui est énoncée dans les lois faites
par un législateur risque de devenir une parole qui donne des
ordres en prescrivant des actions au gouvernement. Dans ces
conditions le pouvoir exécutif impose des lois qui sont des
contraintes toutes autres que celles qui devraient être pour
maintenir l’ordre des échanges. La parole publique se manifeste, aussi, par des Déclarations, et celles-ci peuvent tout à fait
n’être qu’un tissu de promesses scandaleuses. Il en est ainsi, de
la Déclaration universelle des Droits de l’homme de 1948
incluant des droits individuels comme le droit d’être à l’abri du
besoin (freedom from want) [Hayek, 1976, p.124].
Selon Hayek, la parole publique ne devrait être que l’énoncé
des règles de relation entre individus et ne renverrait donc
qu’au Droit privé. Cette parole ne peut rien prescrire, elle ne
peut que se contenter d’interdire. Dès lors qu’elle consiste en
déclaration publique de droits, elle sort de ses compétences et
permet toutes les déviations de l’évolution.
La parole publique est pervertie quand ses déclarations
expriment la volonté et les souhaits des individus, car la parole
privée des personnes est, elle-même, dangereuse. Nous fondons
cette allégation à partir de la théorie hayékienne du fonctionnement du corps humain.
Hayek adopte une vision dichotomique de l’être vivant en
opposant les membres agissant, mains, bras ou jambes et le
cerveau, mais pour inverser la logique habituelle qui veut que le
cerveau de l’individu donne des ordres à ses membres. Pour lui,
ce sont les agissements des membres qui forgent le cer-veau, ce
qui lui permet de renverser la séquence entre action et pensée.
« L’homme a agi avant qu’il ne pensât, et non pas compris
avant d’agir » [Hayek, 1973, p.20].
Si ce n’est pas l’esprit des individus qui les pousse à
l’action, les ordres doivent venir d’ailleurs, d’un organe qui
leur est extérieur. Les échanges, en tant qu’ils imposent des
règles de conduite – les seules que l’instance publique devrait
énoncer et faire respecter – constituent cet organe extérieur,
« ce cerveau invisible » dont les hommes ont besoin pour
penser.
La caractéristique de l’être hayékien est qu’il est incapable
de penser directement par lui-même. Il n’est pas en mesure de
connaître les motifs qui le poussent à l’action. Il est incapable
de savoir et donc de dire en quoi consiste l’amélioration de son
sort. Son esprit n’est pas en mesure de juger a priori ce qui est
bon ou mauvais pour lui. C’est pourquoi tous les individus qui
parlent sans agir ou qui parlent avant d’agir, ou qui cherchent à
exposer les motifs de leur action ne peuvent être entendus. Ce
sont seulement les actions muettes qui peuvent être bénéfiques
à la société. Dès lors que les hommes ne se soumettent pas aux
ordres des échanges, et qu’ils se mettent à s’écouter entre eux et
à s’écouter eux-mêmes comme les y invite la psychanalyse par
exemple, toutes les catastrophes sont possibles. La compassion, la solidarité, l’aspiration à la justice sociale, tous ces bons
sentiments qui animent les âmes juvéniles et les êtres immatures qui n’ont pas été confrontés à l’expérience des échanges
ne peuvent être entendus. La régression infantile et le retour à
l’esprit primitif menacent tous ceux qui ne sont pas soumis aux
règles des échanges, et les salariés des grandes entreprises sont
dans cette situation. Un esprit primitif ressemble en tout point à
celui d’un enfant qui n’a pas d’intérêt individuel distinct de la
communauté à laquelle il appartient. Il préfère la protection et
l’assistance plutôt que la liberté qui l’obligerait à affronter la
concurrence extérieure. Dès lors que cet esprit primitif domine
et qu’il peut être relayé par une instance publique qui le prend
en compte et qui le flatte, l’humanité s’engage sur « la route de
la servitude » [Hayek, 1944] menant tout droit au totalitarisme
qu’il s’agisse du totalitarisme soviétique, ou du totalitarisme
nazi.
L’erreur épistémologique
L’excès de confiance dans la raison humaine dont se rendent coupables les penseurs des Temps Modernes les empêcherait de saisir que les échanges constituent, d’une part, un moyen
pour contourner l’impuissance humaine à juger de la valeur des
choses et d’autre part, une méthode pour lever l’impossibilité
de la spéculation intellectuelle à produire des connaissances
assurées.
C’est dans ce dessein que Hayek s’inspire de l’épistémologie, en particulier de l’œuvre de Popper, auteur de La logique
de la découverte scientifique [1935]. Il utilise la logique de la
réfutation pour en faire tout autre chose [Caillé, 1986]. Il peut
donc y avoir une critique épistémologique des écrits de Hayek
[Rosier, 1989]. Il est aussi possible d’établir une distance
méthodologique entre les deux auteurs [Versailles, 1998]. Mais
ce n’est pas cet aspect que nous développons ici.
Hayek s’approprie l’épistémologie popperienne pour la
transformer en une argumentation de promotion de l’ordre des
échanges.
Il considère que le cerveau d’un homme ne peut être qu’un
instrument d’émission d’idées lesquelles restent à l’état d’hypothèses tant qu’elles n’ont pas été mises en application. La
mise en application correspond à une expérimentation qui, elle
seule, permet de découvrir si l’hypothèse émise contenait une
part de vérité. Toute proposition théorique ne pouvant être soumise à l’épreuve des faits est d’emblée suspectée de non-scien-tificité. De plus l’épistémologie popperienne nous enseigne que
l’expérimentation ne peut jamais donner l’assurance qu’une
proposition positive est juste (exemple bien connu de proposition positive : tous les cygnes sont blancs), en revanche, la
constatation de l’infirmation de la proposition (l’observation de
cygnes noirs) fournit à coup sûr un énoncé scientifique (tous les
cygnes ne sont pas blancs). Aussi les connaissances authentiques ne peuvent-elles être formulées que sous la forme de
propositions négatives.
Par analogie, Hayek peut considérer que la concurrence à
laquelle sont soumis les individus dans les échanges leur fait
adopter incidemment la démarche d’un savant. Ils émettent des
hypothèses et agissent en suivant l’une ou l’autre d’entre elles.
Pour eux, les échanges vont constituer une expérimentation de
la validité de l’option choisie. Si l’action se solde par un
appauvrissement, l’individu pourra en déduire l’invalidation du
choix ayant guidé ses agissements, ce qui lui permettra de
réviser ses hypothèses. Ce sont ces expériences sans cesse
reprises qui vont former sa connaissance, et une connaissance
qui se transmet sous la forme d’énoncés prohibitifs : il sait tout
ce qu’il ne faut pas faire.
« La concurrence est ainsi, comme l’expérimentation dans
les sciences, d’abord et surtout une procédure de découverte »
[Hayek, 1979, p.80].
En dehors de ce procédé, la raison humaine est impuissante,
par elle-même, à produire des connaissances ayant un caractère
scientifique et novateur. Dans ces conditions, vouloir remplacer l’ordre des échanges par une organisation de la société
conduit à l’arrêt du progrès scientifique et à la stagnation économique. Mais la stagnation économique n’est pas le seul mal.
LE CHANGEMENT DE CARACTÉRISTIQUES DU
PROCESSUS HISTORIQUE
Smith a proposé une théorie de la richesse des nations bien
différente de celle des Mercantilistes et des Physiocrates. En
attribuant un rôle productif aux relations d’échanges interindividuels, il a mis en scène un processus cumulatif qui se
déroule au cours du temps, de telle sorte, qu’avec lui, la
question de la richesse des nations se déplace vers une question
plus abstraite : celle de l’explication du processus de développement économique. Ce nouveau thème de recherche aura une
influence qui dépassera le cadre de la discipline économique en
donnant lieu, notamment, à des philosophies de l’histoire,
comme cela sera le cas chez Hegel.
Avec l’idée de l’existence d’un processus historique allant
de lui-même vers le mieux, la théorie smithienne de la richesse
s’avère être, si l’on suit Arendt [1958], un premier pas vers une
tendance moderne de dépréciation de la liberté des hommes de
fonder quelque chose de nouveau qui n’a jamais existé
jusqu’alors. Toutefois cette dépréciation apparaît bien bénigne
au regard de celle qui transparaît deux siècles plus tard dans la
théorie hayékienne.
Distinction des processus smithien et hayékien
Chez Smith, le produit collectif des échanges est constitué
d’un ensemble de choses utiles aux personnes. Il s’agit en
particulier du capital physique, les machines qui allègent la
peine des hommes et améliorent leurs conditions matérielles
d’existence. Selon cette vue, les bienfaits du processus sont
appréciables par les hommes eux-mêmes à partir du critère de
l’utilité de ces choses durables dans leur vie quotidienne. Le
capital-machine supplé à une impuissance physique des individus qui ne peuvent pas tout faire eux-mêmes et l’accumulation des choses durables au cours de l’histoire permet de
dégager du temps libre pour un nombre de personnes de plus en
plus grand. Ce processus est un phénomène collectif relevant de
la division du travail dont le principe de mouvement réside
dans l’homme lui-même. Il s’étend par la demande qu’un individu adresse à un autre. Ainsi, si les besoins des hommes
étaient satisfaits, il n’y aurait plus de raison que le processus se
poursuive, nous serions arrivés à un état stationnaire correspondant à une société d’abondance. Il faut préciser que le
processus smithien ne concerne qu’une partie des activités
humaines. La morale, l’art, la science et toutes les activités
intellectuelles ayant trait à la vie de l’esprit renvoient à tout
autre chose que la question économique limitée au problème
matériel de l’existence. Ainsi, en saisissant un processus d’amélioration de la productivité collective des activités humaines,
Smith délivre un message optimiste qui permet d’entrevoir un
avenir où l’oisiveté aristocratique s'étendra au plus grand
nombre. Et cette libération du travail s’accorde tout à fait avec
l’aspiration d’émancipation du peuple au XVIIIème siècle.
Mais l’émancipation humaine passe aussi par l’éducation, ainsi,
elle ne se confond pas avec la libération du travail car, en
homme du siècle des Lumières, Smith accorde une grande
importance à leur diffusion au sein de la masse du peuple.
Le processus historique hayékien est tout autre. Le principe
de mouvement n’est plus contenu dans l’être humain, il lui est
extérieur. Hayek annule la disposition des hommes à entrer
dans les échanges mis en scène par le Classique anglais. Au
contraire, le « trend » de progrès permis par le processus des
échanges peut tout à fait s’arrêter à cause des hommes eux-mêmes et dans une situation qui est loin d’être satisfaisante.
L’apparition des sociétés totalitaires constitue, selon Hayek, la
preuve que les hommes disposent du dangereux pouvoir de
changer le cours de l’histoire pour la mener dans une impasse
terrible où tous les débordements sont possibles. Selon le mode
hayékien de raisonnement, le totalitarisme devrait être lu comme une expérimentation d’hypothèses théoriques et son apparition fournirait la preuve que les hommes ne sont pas plus dotés
d’un penchant naturel aux échanges que d’une faculté de jugement. Dans cette logique hayékienne de pensée, le maintien du
processus de progrès ne va plus du tout de soi, il est au
contraire devenu un problème à résoudre, il faut trouver des
moyens pour empêcher les hommes ayant atteint un certain
degré dans le développement de leur faculté intellectuelle d’intervenir sur les résultats des échanges et bloquer ainsi la voie
allant vers le mieux.
Le libéralisme comme solution contre le totalitarisme
Au stade de la théorie hayékienne, le libéralisme économique, posé comme une solution contre le totalitarisme, est devenu un système social à mettre en place afin que les hommes
laissent faire le « laisser-faire ». Ce libéralisme ne va pas sans
un État, organe de contrainte obligeant les individus à participer aux relations d’échange. Hayek propose une sorte de
constitution politique dans laquelle le pouvoir de contrainte de
l’appareil d’État ne pourrait pas être accaparé par une catégorie
sociale, tandis que la Loi ne serait conçue par personne en
particulier mais par tout le monde en même temps dès lors que
les verdicts sociaux rendus par les échanges seraient institutionnellement acceptés. Hayek perçoit dans cette séparation des
pouvoirs entre État et marché le summum de l’idéal démocratique. En revanche, les démocraties existantes ne seraient que
des « démocraties perverties » ayant trahi cet idéal. Il faudrait y
libérer l’État des tâches qui lui ont été inconsidérément attribuées depuis le XIXème siècle, notamment celle consistant à
aider les personnes qui perdent au jeu des échanges. En voulant
corriger les résultats des échanges, les démocraties perverties
ont supprimé les repères qui permettent aux hommes de connaître la valeur des actions qu’ils entreprennent comme celles
des choses qu’ils produisent ou des idées qu’ils émettent. Elles
ont conforté le ressentiment des perdants et en les laissant
s’exprimer, elles ont ouvert la voie au totalitarisme. Pour éviter
cet écueil, il n’y a pas d’autre solution que d’installer le libéralisme constitutionnel prévu par Hayek.
Le processus hayékien, au contraire du processus smithien,
déborde donc largement le cadre des conditions matérielles de
l’existence. Aucune activité humaine ne semble plus échapper à
l’ordre des échanges. Ce processus ne renvoie pas à une théorie
de la richesse matérielle mais à quelque chose comme une
théorie de la formation de l’être humain au cours des siècles,
comme au cours d’une vie, étant entendu que, pour Hayek, on
ne naît pas homme, au sens viril du terme, c’est-à-dire un être
autonome, on le devient. Hayek ne propose pas seulement une
explication historique du progrès de la civili-sation, sa
conception interfère aussi sur la question de l’éduca-tion. La
bonne méthode d’éducation passe par la confrontation des
enfants à la concurrence qui constitue une expérience qui les
préparera à celle des échanges, et non par l’exaltation d’un
esprit qui ne dispose d’aucune faculté critique en lui-même.
Un processus hayékien à visée supra-humaine
Contrairement au processus envisagé par Smith, le processus hayékien n’a pas de finalité que les hommes seraient en
mesure d’apprécier. Ce processus est utile en lui-même, en tant
que procédé, et non pas pour ce qui en résulte. Tout comme en
épistémologie, c’est le respect de la méthode qui fait le critère
de validité de la connaissance. Une connaissance n’a pas à être
évaluée pour son contenu, à partir du critère de l’utilité pour les
hommes, elle doit être acceptée telle quelle, sans discussion,
tant qu’elle répond au critère de la démarche scientifique. Les
hommes devraient se rendre à l’évidence des conclusions de la
démarche scientifique hayékienne, même si celle-ci a de quoi
leur déplaire : l’ordre des échanges est le plus juste des mondes
possibles.
Le processus des échanges assimilé à une démarche scientifique bénéfique en elle-même, cesse d’être, ce qu’il était chez
Smith, un moyen en vue d’une fin humaine.
Les hommes ne sont plus à côté du processus, ils y sont
intégrés, ils font eux-mêmes partie du résultat, de telle sorte que
les résultats des échanges ne peuvent pas être évalués à l’aune
de critères propres aux hommes. Condamner les échan-ges sous
le prétexte qu’ils ne font pas le bonheur de tous, c’est émettre
un jugement de valeur, tomber dans les préjugés des êtres
humains qui croient que leur esprit est en mesure d’éva-luer ce
qui est bon et juste pour eux. La quête du bonheur, à la
Bentham, qui est aussi le refus de la souffrance, cesse d’être
une visée humaine à prendre en compte. Hayek nous propose, à
la place, un objectif plus élevé – la justice et la vérité, les deux
étant superposables –, qui ne peut être atteint que par l’acceptation de la souffrance.
Le processus hayékien voue les êtres vivants à laisser faire
un mouvement irrépressible qui les dépasse et qui sert la
nécessité supra humaine d’une évolution qui a commencé avant
eux et qui se poursuivra après eux. Les déficiences de leur
esprit les condamnent à perpétuité à un travail de leur corps
inlassablement répété au cours d’une vie et de génération en
génération. Au nom d’un idéal de justice et de vérité, la
démocratie hayékienne entend soumettre tous les hommes à une
même logique, celle de l’effort et du sacrifice de soi. En suivant
le raisonnement de l’auteur autrichien, il faut supposer que ce
qu’il apprécie dans la Révolution française, c’est l’abo-lition
des privilèges des oisifs qui contraint les aristocrates au travail
de leur corps. Les démocraties occidentales auraient, en
revanche, rétabli des privilèges, qui seraient toutefois désormais attribués à la nouvelle catégorie d’oisifs que sont les
chômeurs.
Alors que chez Smith, la recommandation du « laisserfaire », situé dans le cadre d’une théorie de la prospérité matérielle, s’adresse aux gouvernants, auxquels il démontre qu’ils
peuvent tout à fait laisser les individus agir selon leur intérêt
sans mettre en cause la richesse de la nation, avec Hayek, le
« laisser-faire » est transformé en une injonction qui s’adresse
aux hommes en général. Il devient un appel à la résignation
nous enjoignant de laisser-faire un processus de progrès dont
nous sommes incapables d’imaginer la fin. Les hommes
devraient avoir conscience qu’ils n’ont pas d’autre latitude
d’action que celle de se soumettre à l’ordre des échanges,
autrement dit de laisser faire le « laisser-faire » puisque, dès
lors qu’ils tentent de se dérober à cette soumission la voie est
ouverte au totalitarisme. Le libéralisme hayékien contient la
nécessité de réduire la marge d’action à laisser aux individus
tandis que les Institutions politiques acquièrent une fonction de
préservation du processus qui implique de contrôler les débordements humains. La démocratie « véritable », conforme au
projet constitutionnel hayékien, devrait, de fait, s’employer à
faire taire les individus.
La liberté d’expression n’a pas vraiment de sens dans une
théorie hayékienne qui fait peu de cas des relations humaines
établies directement par le dialogue et conteste le fait qu’une
pensée authentique exige des débats et des confrontations d’idées. Tout compte fait, la solution hayékienne contre le totalitarisme, sortie d’un enchaînement de déductions logiques, est
à la fois banale et absurde, elle se résume à ceci : le meilleur
moyen d’empêcher les hommes de nuire, c’est de leur interdire
d’être des êtres humains.
De l’abomination totalitaire, Hayek a tiré une méfiance à
l’égard des hommes capables du pire, qui le conduit à une
théorie de l’homme tout à fait spéciale, laquelle le pousse à
concevoir une démocratie d’un genre pour le moins étonnant.
En proposant une conception de l’homme radicalement différente de celle de Smith, Hayek élimine précisément aussi les
fondements sur lesquels reposent les valeurs politiques de la
démocratie, en particulier ces hommes qui disposent d’un sens
qui leur est commun à tous et qui leur permet de se comprendre
et de se confronter sur le terrain des idées. En revanche, le
« Smith économiste » de la Richesse des nations [1776] n’a
jamais renié sa Théorie des sentiments moraux [1759], œuvre
dans laquelle il accorde aux hommes une faculté qui leur est
commune à tous, et que nous pouvons identifier à une faculté
de jugement. Le fait que ses écrits d’économiste et sa philosophie morale ne donnent pas, comme on le sait, une conception de l’homme uniforme signifie, selon nous, qu’il laisse
de la place à une pratique politique, laquelle n’est pas théorisable, sinon à nier que les hommes sont capables d’action,
c’est-à-dire [Arendt 1958] de commencer quelque chose de
neuf qui n’a jamais existé et qui échappe à toute enclosure
théorique. Et c’est cette faculté d’action ainsi comprise qui fait
que la liberté soit une valeur à défendre.
Ainsi, la cohérence de la construction hayékienne, qui peut
faire figure de perfectionnement théorique du libéralisme économique, nous apparaît plutôt comme une vision appauvrissante de la réalité humaine, qui confine à l’élimination du
foisonnement des vies très diversifiées pour le réduire et le figer
dans une théorie. Sa sophistication théorique revient, de fait, à
transformer en théorie politique, une vision des échanges qui,
chez Smith, a l’immense avantage et le grand intérêt de se
contenter d’être une théorie économique.
Le raisonnement alternatif qu’il nous propose – société
organisée ou société spontanée – élimine les différences de
« registre du fonctionnement social » [Frydman, 1989], de même que son opposition totalitarisme-libéralisme le dispense
d’une défense positive de l’ordre des échanges [Versailles,
1999]. Pour notre part, nous espérons avoir montré que le
principe de séparation des pensées, posant, d’un côté, le
constructivisme et, de l’autre, l’évolutionnisme, et qui permet à
Hayek de placer Smith à ses côtés, est pernicieux.
À sa place, nous proposons une autre démarcation : celle qui
distingue les auteurs qui ne se départissent pas d’une confiance
en l’homme, quitte à ce que leur œuvre manque d’unité, comme
c’est le cas pour Smith, mais aussi pour Marx et non le
marxisme [Abensour, 1997] ainsi que pour Keynes, et les
auteurs qui, parce qu’ils privilégient la cohérence de leur
élaboration conceptuelle, en viennent à déformer des aspects de
la réalité humaine afin de la faire rentrer dans leur cadre
théorique. Hayek est à situer, non du côté de Smith, mais dans
ce deuxième camp. Sa théorie, fondée sur une défiance envers
les hommes le conduit à prôner une sorte de démocratie dont la
fonction essentielle serait de les contrôler.
Comme le principe hayékien de démarcation rejoint en tout
point l’alternative courante et très répandue entre libéralisme et
interventionnisme, il n’est pas besoin d’avoir lu Hayek, ni
même d’avoir la moindre idée de son existence pour être
hayékien. Cette fin de siècle marquée par le renoncement et par
une exigence d’adaptation des individus à un processus de
mondialisation, considéré comme un mouvement irrépressible,
se trouve tout à fait en phase avec la logique hayékienne. C’est
précisément pourquoi la trilogie de Droit, Législation et Liberté est riche d’enseignements, car elle nous apprend quel est le
type de conception de la condition humaine à laquelle on
adhère implicitement lorsque l’on abandonne toutes celles qui
ont précédé, du moins celles qui étaient porteuses, à des degrés
divers, d’une confiance dans la raison humaine.
En revanche, en ce qui concerne la compréhension de la
nature du totalitarisme et les voies à suivre pour y résister, ce
n’est pas Hayek, qu’il faut lire, mais bien sûr Hannah Arendt
[1951,1953-54], et on pourra alors saisir que l’ordre des
échanges, c’est-à-dire l’absence de planification et de toute tentative de politique volontariste, ne constitue en rien une garantie contre le totalitarisme.
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