2004
INNOVATIONS
A propos...
Organisation des Nations unies pour le développement industriel
Rapport sur le développement industriel 2002/2003. La
compétitivité par l’innovation et l’apprentissage
Vienne, 2002,213 pages
Premier d’une nouvelle série d’études de l’Organisation des
Nations Unies pour le Développement Industriel (ONUDI)
consacré aux moyens de renforcer le développement industriel
tout en améliorant l’équité et en luttant contre la pauvreté, ce
rapport met l’accent sur les liens entre compétitivité et innovation.
Il établit un tableau de bord du développement industriel dans le
monde (avec un intérêt particulier pour les économies en développement) qui doit servir de base pour la formulation et la mise
en œuvre de politiques nationales de développement industriel. Le
tableau de bord est constitué de deux parties. L’une s’intéresse à
l’évaluation de la capacité des pays à produire et à exporter des
produits manufacturés (étudiée par le biais d’un « indicateur de la
performance industrielle » construit à partir d’indicateurs de capacité – valeur ajoutée manufacturière et exportation de produits manufacturés par habitant – et de complexité technologique – part
des articles de moyenne et haute technologie dans les exportations
de produits manufacturés –). L’autre compare les déterminants
struc-turels de la performance industrielle (compétences, effort
techno-logique, investissement direct de l’étranger, redevances
versées et paiements de licences à l’étranger, infrastructure
moderne).
Ce tableau de bord met en avant les disparités fortes des
niveaux de développement industriel et une accentuation de
celles-ci liées à des écarts structurels majeurs, qui se traduisent par
une grande concentration des capacités technologiques dans
quelques pays (industriels et en développement) et par une
aggravation de la situation des pays les plus pauvres. Pour
améliorer leur position dans la compétitivité mondiale, le rapport
soutient que les éco-nomies en développement doivent s’ouvrir au
commerce mondial et aux investissements tout en accompagnant
cette politique d’ouverture par le renforcement de leurs capacités
industrielles. L’insertion dans les chaînes de valeur mondiales est
un moyen d’accéder aux plus hautes technologies et de favoriser,
par le biais de l’apprentissage, leur maîtrise. C’est, selon les
auteurs, aux entreprises que revient la tâche d’insérer leur pays
dans le commerce mondial, mais elles doivent être aidées par les
insti-tutions publiques et privées, appelées à créer un environnement favorable à l’initiative et à la création de richesses.
Un rapport riche en données et en exemples.
En d’autres termes, les recommandations de l’ONUDI pour les
économies en développement sont assez comparables à celles de
l’OCDE et de l’OMC pour les pays industriels. Mais le développement industriel ne doit-il pas prendre en compte le fait que
l’innovation n’a pas la même signification, les mêmes formes
(hautement technologiques) dans toutes les économies ? L’histoire
récente montre que les recettes du Nord échouent souvent au Sud.
L’intérêt porté sur la nature du processus d’innovation (où les
collaborations sont déterminantes) et sur les formes variées de
l’innovation (organisationnelle, sociale…) des pays dits « en retard » pourrait peut-être constituer de nouvelles sources de
richesses et… stimuler l’imagination des experts.
Blandine LAPERCHE
Jean-François DAGUZAN, Pascal LOROT (éd.) :
Guerre et économie
coll. Référence géopolitique, Ellipses
Paris, 2003,221 pages
L’Institut Choiseul (dont la brochure annonce que ses travaux
portent sur l’analyse des relations politiques, économiques et
culturelles internationales) a invité quelques experts (chercheurs et
politiques) en armement pour discuter des rapports entre la guerre
et l’économie actuelle. Ces experts (J. Aben, G. Ayache, L. Bensahel, F. Daguzan, J. Fontanel, P. Lorot, R. Prenat, etc.) sont unanimes : si la guerre et l’économie (de marché) sont dialectiquement liées depuis la plus haute Antiquité, aujourd’hui, la guerre
par l’économie (et par la force technologique, ajouterions-nous)
supplante la guerre tout court. La compétition économique est la
continuation du conflit armé par d’autres moyens ! Les armes
actuelles (électroniques, nucléaires, biologiques) sont d’une telle
capacité destructrice que les grandes puissances militaires hésitent
à aligner dans un face-à-face génocide (et même « humanocide »)
leurs armées, équipées pourtant pour la circonstance. « Menace »
et « industries stratégiques » sont les deux ingrédients de la course
actuelle aux armements. L’éventuelle menace guide et justifie les
choix dans la production d’armes (encore une application du
principe de précaution). Couplée à la défense des « industries
stratégiques », elle donne des arguments au chantage commercial
et à l’appropriation des marchés mondiaux.
La puissance militaire permet aux pays qui la possèdent
d’influencer (voire d’organiser) la marche des affaires internationales : boycotts, ingérence, réglementation, interventions, etc. Elle
est aussi un moyen, sans égal, de restructuration et
d’aménagement de leurs économies : localisation, privatisations, commandes, R&D, emploi, etc. Ce livre traite aussi de certains
aspects « sectoriels » de l’impact de la guerre (cette fois-ci bien
réelle) : sur l’environnement (pollution par les essais et par les
dégâts di-rects et collatéraux), sur les ressources énergétiques, sur
les popu-lations du Tiers monde disséminées par les guerres
fratricides, etc.
Les auteurs s’intéressent, très pertinemment, aux rapports renouvelés entre guerre et économie. Une question demande,
cependant, un traitement particulier : la production d’armes et les
dépenses militaires doivent-elles être considérées, par l’économiste, comme un gouffre financier, comme un détournement de
ressources productives et collectives au profit de la destruction ?
La réponse est négative, puisque la puissance militaire fait la puissance économique, mais aussi parce que le « système industriel de
défense » façonne la science, engendre des innovations et forme la
base sur laquelle s’assoie l’édifice de l’accumulation (et de la
richesse) des économies capitalistes avancées. Toute autre considération ne peut relever que du choix politique.
Dimitri UZUNIDIS
Claude POTTIER :
Les multinationales et la mise en concurrence des salariés
coll. Travail et Mondialisation, L’Harmattan
Paris, 2003,252 pages
L’ouvrage de C. Pottier est très instructif à plus d’un titre. Il
combine l’analyse empirique et théorique pour prendre à bras le
corps une question dont la presse économique se fait régulièrement l’écho : l’internationalisation du capital. En niant l’existence des firmes, la théorie du commerce international est
incapable de saisir ces phénomènes aux conséquences souvent très
graves pour les populations salariées. L’internationalisation du
capital n’est certes pas un phénomène nouveau, mais depuis deux
décennies des phénomènes nouveaux sont apparus donnant une
nouvelle dimension à la question : 1) la libéralisation du
commerce international ; 2) la libéralisation des investissements
étrangers directs affectés aux pays en développement ; 3) le
progrès tech-nique dans les domaines des transports et des
communications ; 4) la segmentation internationale des processus
de travail (pages 36-39). C. Pottier s’oppose aux économistes, qui
comme Paul Bai-roch, considère que la situation actuelle ne
constitue qu’un retour des choses, puisqu’en 1913 le stock des
investissements étrangers directs représentait entre 8 et10% du
PIB mondial, soit le niveau équivalent à celui du début des années
1990. C. Pottier met en doute cette analyse, d’abord sur le plan de
la fiabilité statistique, ensuite parce que le monde en 1913 ne
ressemblait guère à celui de 1990. Au début du XXème siècle, les grands pays européens se partagent le monde et l’activité des
entreprises multinationales s’inscrit dans le cadre colonial. Ce qui
n’est plus le cas au-jourd’hui. Certes oui, mais cette analyse est-elle caduque sous prétexte que la Grande-Bretagne et la France ne
sont plus des puissances coloniales ? L’analyse ne serait-elle pas
plus féconde si l’on replaçait l’internationalisation du capital pour
ce qu’elle est pour chaque période ? En d’autres termes, quelle
était sa fonction en 1913 et en 1990 compte tenu des mécanismes
de régulation du capitalisme au cours de ces périodes respectives ?
C’est en ce sens que la réflexion des historiens est toujours
pertinente et si l’on suit cette voie, le concept de « mise en
concurrence des salariés » devient à nos yeux beaucoup plus fort.
Attardons-nous en effet sur ce concept important. C. Pottier le
définit comme des arbitrages que les multinationales effectuent
entre différentes localisations pour produire ou faire produire des
biens et services en minimisant le coût unitaire du travail et en
tirant profit des conditions d’emploi les plus favorables. En créant
le marché mondial, la bourgeoise n’avait-elle pas, dès le XIXème
siècle, mis en con-currence les salariés du monde entier, effectifs
et à venir ? Un yankee pour deux Chinois ! N’est-ce pas ?
Sophie BOUTILLIER
Claude SERFATI (sous la direction de) :
Enjeux de la mondialisation : un regard critique
coll. Colloques, Octares
Toulouse, 2003,181 pages
Claude Serfati est courtois, très courtois. Dans les chapitres qui
lui reviennent (et qui présentent ce livre collectif), il propose au
lecteur des pistes bien dégagées de réflexion sur ce que « mondialisation » peut signifier, sans entreprendre une synthèse critique
des regards qui se veulent critiques posés par les auteurs du livre
sur le sujet. La finance ? Mondiale bien sûr, mais les Etats et
autres institutions étatiques, inter- et multi- nationales, ne sont pas
loin. Les règles d’échange, de finance, de production ? Voilà les
mêmes institutions. L’économie mondiale souffrirait-elle de
« surétatisme » ? La propriété industrielle, l’armement, les
guerres, les différents commerciaux, les discriminations
économiques et sociales, etc., tout est là pour nous rappeler que le
discours libéral n’est qu’un discours bourré de symboles et de
croyances. Et, lorsqu’un pays laisse libre cours aux flux et aux
stocks de capitaux, la main bien visible du politique (via
l’institution) ne tarde pas de montrer du doigt le manque de règles
et de lois : tout « paradis fiscal » ne doit-il pas se changer en
« enfer régle-mentaire » ?
L’enveloppe capitaliste, usée depuis longtemps, craque irrémédiablement à force de la rapiécer à coups de lois. Mais, la loi du plus fort existe en dehors de toute règle de bonne conduite
intellectuelle dictée par LA science économique ; en dehors de
toute perception économicienne du marché. Les rapports politiques sous-tendent l’économique mondialisé, comme le montrent
les contributions de Guy Caire sur le travail, de Dominique Plihon
sur la finance ou de Valérie Boisvert sur la propriété industrielle.
G. Caire, après avoir analysé très pertinemment la marchandisation du travail, suggère la concertation entre l’Organisation
internationale du travail (OIT) et l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour mettre de l’ordre dans les systèmes nationaux
d’emploi (conditions d’emploi et de travail, liberté syndicale, etc.).
D. Plihon part en guerre contre la « finance mondiale », première
caractéristique de la « globalisation ». Il propose l’annulation des
dettes des pays les plus démunis et la taxation des transactions
financières (ATTAC oblige !). V. Boisvert s’inquiète de l’adhésion à l’OMC des pays pauvres qui doivent alors marchandiser le
patrimoine génétique de leurs ressources vivantes pour se faire
une place dans la grande bataille du vivant. Seul hic dans cet
instructif volume, la position de Pierre Grou qui se focalise sur
l’existence de quatre espaces superposés – mondial, national,
continental, local – dont la régulation s’avère difficile. Mais doit-on lui rap-peler que dans les temps du capitalisme primitif, plus
mondialisé qu’aujourd’hui, un autre espace – celui des colonies et
des con-cessions – venait brouiller encore plus les cartes ?
Riches débats… Ce livre est nécessaire à la lecture de la
mondialisation. Il s’adresse, aussi bien aux pontes du libéralisme
(qui, derrière un discours purement abstrait, perdent au fil du
temps le fil de leur raisonnement) qu’aux « papes » de l’anti (ou
alter) mondialisation (qui, depuis plus d’une décennie déjà, sont
toujours à la recherche des clés d’entrée dans le vif du sujet).
D. U.
Monique VERVAEKE : Le design et les immatérialités de l’entreprise
coll. Dynamique Economique, L’Harmattan
Paris, 2003,196 pages
Depuis les vitreos ab oculis ad legentum (verres de lunettes
pour lire) du nom d’une corporation de compagnons de la
République de Venise, mais aussi depuis les lorgnons, monocles et
autres pince-nez, nos lunettes ont bien changé : lunettes de soleil
aux verres de toutes les couleurs, aux formes extravagantes,
lunettes correctrices ultra légères ou quasi invisibles… le design
imprègne et renouvelle l’industrie de la lunetterie. Le métier de
designer ne consiste plus, comme c’était le cas jusqu’au milieu des
années 1980, à arranger un objet monstrueux en produit au goût
du jour, mais il fait partie intégrante de la conception, impliquant
ainsi un travail de groupe entre les services de R&D, de marketing
et de design.
Le design incite à prendre en compte l’innovation formelle,
expression qui fait la part belle à la création de sens, à l’identité
particulière produite par la forme et la marque des objets. Aux
côtés de la plus traditionnelle innovation technologique, l’innovation formelle acquiert une grande importance dans un contexte
de nécessaire différenciation / renouvellement des produits, pour
faire face à une concurrence mondialisée et multiforme. Le design
fait aussi partie du capital immatériel de l’entreprise. Le recours
plus fréquent des designers aux droits de propriété intellectuelle en
témoigne (dépôt de dessins, de modèles, de marques et de
brevets). Dès les premiers pas du processus d’innovation, il est un
stimulant à l’innovation technologique (recherche sur les
nouveaux maté-riaux, sur la conception technique…) qui donne
lieu à des inventions protégées par brevets. Le recours aux droits
de propriété intellectuelle permet de défendre l’entreprise en cas
de contrefaçon mais s’intègre aussi dans une stratégie offensive :
gage de qualité utile aux partenariats, construction de positions
monopolistiques. Enfin, la nature même du design – impliquant
une coopération plus grande entre services de l’entreprise ainsi
qu’entre entreprises de conception, de fabrication, et de commercialisation – offre un moyen de redynamiser les milieux innovateurs (comme ceux de Oyonnax et de Morex) qui, en France,
dominent l’industrie de la lunetterie, particulièrement étudiée dans
cet ouvrage. Mis à part une structure un peu « statique »,
l’ouvrage contribue par les pistes qu’il ouvre, à l’enrichissement
de l’analyse économique et sociologique du processus
d’innovation.
B. L.
Quynh DELAUNAY :
Société industrielle et travail domestique. L’électroménager en
France (XIX-XXèmes siècles)
coll. Logiques sociales, L’Harmattan
Paris, 2003,443 pages
Cuire les aliments, les conserver, laver le linge et la vaisselle,
nettoyer les tapis et les sols… des tâches pas très nobles et qui
sont la plupart du temps (aujourd’hui encore) du ressort des
femmes. Pourtant explique avec justesse Q. Delaunay, dans un
ouvrage fort intéressant et bien documenté, l’électroménager a été
au cœur non seulement de la révolution industrielle, mais cette
activité a tout à la fois accompagné et précédé des changements
fondamentaux pour des millions d’individus, hommes ou femmes.
L’équipement de la maison et l’automatisation progressive des
travaux domesti-ques sont directement liés à l’industrialisation et à
l’expansion du travail salarié. Ajoutons à cela que ces
équipements furent dans un premier temps destinés au secteur
industriel (industries agro-alimentaires) ; des entrepreneurs hardis
et inventifs ont cependant rapidement compris le parti qu’ils
pouvaient en tirer.
Q. Delaunay passe en revue nombre d’activités domestiques et
explique avec minutie comment elles ont été progressivement
perfectionnées. Prenons l’exemple de la cuisson. La cheminée a
fourni pendant des siècles le chauffage de la maison et un moyen
de cuisson. Mais, peu à peu, on résolut de les séparer, avec la
création du four et de la rôtissoire. La dernière étape de cette
évolution a été l’intégration du four dans le réchaud-rôtissoire.
Ces équipements lourds fonctionnaient d’abord au charbon, au
bois ou au pétrole, puis à l’électricité à partir des années 1930.
Mais, l’électricité étant encore très chère, elle était surtout utilisée
pour les petits appareils comme le fer à repasser. Le réfrigérateur
apparaît en France à la fin des années 1920, mais les premiers
brevets d’invention destinés à fabriquer du froid artificiel datent
des années 1820. Auparavant, on avait recours à la glace naturelle.
Ainsi à Versailles, la glace était recueillie pendant l’hiver et emmagasinée dans des soutes, enfouies sous terre tout au long de
l’année pour être servie en été, aux rafraîchissements de la cour
(page 84). La fabrication des brosses et des balais mobilisa de
nombreux inventeurs qui travaillaient à améliorer la conception et
à diversifier les matériaux pouvant entrer dans leur fabrication
(page 112). Le premier brevet déposé remonte à 1839. En 1858,
un brevet fut déposé pour une brosse rotative fixée au bout d’un
manche en contact avec le tapis imitant le mouvement de va et
vient de la main. Un an plus tard, un Américain mit au point le
principe de l’aspiration de la poussière. En France, les premiers
aspirateurs sont disponibles à partir des années 1910.
Mais, quel que soit le type d’activité, ce furent les années
1950-1960 qui popularisèrent ces équipements dans tous les foyers
(ou presque), car outre le revenu indispensable pour devenir
l’heureux propriétaire d’une machine à laver le linge ou d’une
cuisinière, encore fallait-il disposer de l’eau courante, d’un tout à
l’égout, être raccordé au réseau électrique… soit des équipements
de grande envergure et très coûteux. L’influence américaine fut, là
aussi déterminante, mais l’électroménager a été en France à
l’origine de quelques belles réussites entrepreneuriales :
Moulinex, Laden et Thomson-Vedette. Ces équipements ont ainsi
contribué à transfor-mer le travail domestique, que le politique
doit reconnaître à sa juste valeur, souligne Q. Delaunay.
S. B.
Isabelle GUERIN :
Femmes et économie solidaire
coll. Recherches, La découverte-MAUSS-SED
Paris, 2003,234 pages
L’ouvrage d’I. Guérin se divise en trois parties. La première
traite des inégalités entre les sexes et de la réponse que l’économie
solidaire peut y apporter. La deuxième disserte sur le caractère
multidimensionnel de la pauvreté féminine. La troisième partie se
concentre sur deux exemples tirés de travaux sur le terrain, l’un en
France, l’autre au Sénégal. Cet ouvrage est intéressant parce qu’on
y apprend une foule d’anecdotes théoriques sur la phallocratie de
l’économie politique. A. Marshall et W. Jevons s’opposent à
l’emploi féminin. Le premier parce que les femmes sont les éducatrices de leurs enfants, le second parce que le travail féminin
accroît la mortalité infantile. Seul T. Veblen fait preuve d’humour : le bourgeois délègue à son épouse le temps de loisir auquel
il a droit en raison de sa position sociale, mais qu’il ne consomme
pas en raison de la concurrence !
Partant du postulat (largement vérifié) que les femmes, au
Nord comme au Sud, sont les principales victimes de la pauvreté,
I. Guérin considère que l’économie solidaire en constitue le
remède. Mais, qu’est-ce que l’économie solidaire ? Le marché
n’est-il pas, selon la conception connue d’A. Smith, l’institution
économique grâce à laquelle les individus reçoivent en fonction de
leurs atten-tes ? Depuis A. Smith, l’économie politique a
progressé, et sur-tout, le marché a donné un aperçu de son
incapacité à opérer une égale répartition des ressources produites.
I. Guérin en appelle donc à A. K. Sen, le récent Prix Nobel,
particulièrement critique vis-à-vis du marché.
Une telle proposition est certes louable, mais est-elle possible ?
L’économie solidaire est-elle un moyen pour les femmes
d’accéder plus facilement au marché ou bien est-ce au contraire un
autre pour l’Etat-providence de se délester de ses obligations
sociales ?
S. B.
Anne-Marie GUILLEMARD :
L’Âge de l’emploi, Les sociétés à l’épreuve du vieillissement
coll. U, Armand Colin
Paris, 2003,286 pages
Les implications du vieillissement démographique ont jusqu’à
présent été problématisées sous l’angle unique des retraites et des
réformes qu’il conviendrait d’engager pour assurer leur pérennité.
Le débat français s’investit trop sur les instruments et pas assez
sur les finalités. Cette vision très réductrice repose sur une contradiction culturelle héritée du modèle industriel fordiste. Elle
néglige le fait que c’est la société dans toutes ses dimensions qui
est affectée par ce phénomène : façon de travailler, organisation
des âges et des temps sociaux sur le parcours de vie, couverture
des risques sociaux, rapports intergénérationnels, construction des
identités de chaque âge, se sont profondément transformés.
L’approche multipolaire est seule susceptible d’apporter l’intelligence nécessaire au débat, tant sur le devenir des emplois des
salariés vieillissants que sur l’avenir des retraites. Les deux termes
de l’analyse sont indissociables. Des comparaisons internationales
montrent que les différenciations des trajectoires professionnelles
en seconde partie de carrière sont frappantes au Japon, en Suède,
en Finlande, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni, et en France. Pour
les uns, l’insertion sur le marché du travail se réalise jusqu’à un
âge avancé, tandis que d’autres font l’expérience de la
fragilisation et de la relégation précoce. C’est pourquoi l’auteur
condamne l’a-bus de dispositifs de sortie anticipée du marché du
travail des sala-riés âgés et défend le principe d’une culture du
droit au travail à tout âge.
La ligne de partage s’établit entre deux types de régimes
établis selon une configuration institutionnelle cohérente de
protection sociale. Le régime social-démocrate se caractérise par
sa capacité à conjoindre travail et protection sociale pour les
salariés en seconde moitié de carrière, comme en témoignent les
dispositifs de retraite partielle des pays nordiques. A l’inverse, le
régime conser-vateur-corporatiste des pays continentaux de
protection sociale comme la France, développe des formes
d’indemnisation du non-travail disjointes de l’activité et même
conditionnées par la cessa-tion définitive de celle-ci. Toutes les
difficultés rencontrées par les régimes répondant à cette définition,
résident dans leur fonction-nement institutionnel désadapté, lequel
ouvre à terme la voie à d’inévitables reconfigurations structurelles.
Le bilan de la participation au marché du travail des actifs
après cinquante-cinq ans est diversifié. Trois acteurs principaux interagissent : les entreprises, les travailleurs et les pouvoirs
publics. La participation au marché du travail en seconde partie de
carrière est à comprendre comme un construit social, à appréhender au sein d’un réseau d’interdépendances entre valeurs, configurations d’acteurs politiques d’emploi et de protection sociale qui le
construisent dans sa spécificité sociétale. L’hypothèse centrale
pose que les trajectoires différenciées des salariés vieillissants sur
le marché du travail peuvent être interprétées à partir de la dialectique entre régimes de protection sociale et types de politiques
de l’emploi.
Une analyse macro-sociologique des politiques publiques et de
leurs incidences explicites sur les manières dont celles-ci définissent le salarié âgé, fixent son statut dans l’emploi et la
protection sociale. Se construisent ainsi des cultures des âges. Une
analyse micro-sociologique examine, dans les pays précités, les
comportements des entreprises au regard de la gestion de l’âge.
Autant d’enjeux majeurs de connaissance pour les sociétés développées qui doivent savoir faire du vieillissement des populations
une opportunité et non une catastrophe. Le déterminisme démographique n’est pas une fatalité.
L’objet de l’ouvrage est donc d’élucider les parcours par lesquels sont produites les définitions variables de l’âge et des
trajectoires professionnelles différenciées. A partir de comparaisons internationales, l’auteur analyse la façon dont se redessine
la dynamique des trajectoires professionnelles en seconde partie
de carrière. L’interrogation porte sur les nouveaux couplages entre
emploi et protection sociale, à quels modes d’organisation de
temporalités sociales elles correspondent, et comment se reconfigurent les transitions vers la retraite. Au niveau méthodologique,
il est conjointement fait référence à une sociologie des systèmes
de protection sociale, à une sociologie du marché du travail et à
une sociologie du parcours de vie.
La troisième et dernière partie de l’ouvrage tente de répondre
aux interrogations plus vastes que suscite l’allongement de la vie
conjugué aux évolutions socio-économiques. Elle porte essentiellement sur la révolution des temps sociaux et les remodelages du
parcours de vie. Assiste-t-on à une recomposition des temps sociaux sur l’ensemble du cours de la vie avec l’effacement des
repè-res chronologiques fixes et standards ? L’individualisation
du par-cours des âges pourrait contenir les prémisses d’une
désinstitution-nalisation du parcours des âges. Dans ces
conditions, raisonner sans tenir compte de ces évolutions
reviendrait à traiter les problè-mes de demain avec les cadres
cognitifs et les instruments d’hier.
Alban GOGUEL D’ALLONDANS