Innovations
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
280 pages

p. 237 à 246
doi: 10.3917/inno.019.0237

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no 19 2004/1

 
Rapport sur le développement industriel 2002/2003. La compétitivité par l’innovation et l’apprentissage Vienne, 2002,213 pages
 
 
Premier d’une nouvelle série d’études de l’Organisation des Nations Unies pour le Développement Industriel (ONUDI) consacré aux moyens de renforcer le développement industriel tout en améliorant l’équité et en luttant contre la pauvreté, ce rapport met l’accent sur les liens entre compétitivité et innovation. Il établit un tableau de bord du développement industriel dans le monde (avec un intérêt particulier pour les économies en développement) qui doit servir de base pour la formulation et la mise en œuvre de politiques nationales de développement industriel. Le tableau de bord est constitué de deux parties. L’une s’intéresse à l’évaluation de la capacité des pays à produire et à exporter des produits manufacturés (étudiée par le biais d’un « indicateur de la performance industrielle » construit à partir d’indicateurs de capacité – valeur ajoutée manufacturière et exportation de produits manufacturés par habitant – et de complexité technologique – part des articles de moyenne et haute technologie dans les exportations de produits manufacturés –). L’autre compare les déterminants struc-turels de la performance industrielle (compétences, effort techno-logique, investissement direct de l’étranger, redevances versées et paiements de licences à l’étranger, infrastructure moderne).
Ce tableau de bord met en avant les disparités fortes des niveaux de développement industriel et une accentuation de celles-ci liées à des écarts structurels majeurs, qui se traduisent par une grande concentration des capacités technologiques dans quelques pays (industriels et en développement) et par une aggravation de la situation des pays les plus pauvres. Pour améliorer leur position dans la compétitivité mondiale, le rapport soutient que les éco-nomies en développement doivent s’ouvrir au commerce mondial et aux investissements tout en accompagnant cette politique d’ouverture par le renforcement de leurs capacités industrielles. L’insertion dans les chaînes de valeur mondiales est un moyen d’accéder aux plus hautes technologies et de favoriser, par le biais de l’apprentissage, leur maîtrise. C’est, selon les auteurs, aux entreprises que revient la tâche d’insérer leur pays dans le commerce mondial, mais elles doivent être aidées par les insti-tutions publiques et privées, appelées à créer un environnement favorable à l’initiative et à la création de richesses. Un rapport riche en données et en exemples.
En d’autres termes, les recommandations de l’ONUDI pour les économies en développement sont assez comparables à celles de l’OCDE et de l’OMC pour les pays industriels. Mais le développement industriel ne doit-il pas prendre en compte le fait que l’innovation n’a pas la même signification, les mêmes formes (hautement technologiques) dans toutes les économies ? L’histoire récente montre que les recettes du Nord échouent souvent au Sud. L’intérêt porté sur la nature du processus d’innovation (où les collaborations sont déterminantes) et sur les formes variées de l’innovation (organisationnelle, sociale…) des pays dits « en retard » pourrait peut-être constituer de nouvelles sources de richesses et… stimuler l’imagination des experts.
Blandine LAPERCHE
 
Jean-François DAGUZAN, Pascal LOROT (éd.) : Guerre et économie coll. Référence géopolitique, Ellipses Paris, 2003,221 pages
 
 
L’Institut Choiseul (dont la brochure annonce que ses travaux portent sur l’analyse des relations politiques, économiques et culturelles internationales) a invité quelques experts (chercheurs et politiques) en armement pour discuter des rapports entre la guerre et l’économie actuelle. Ces experts (J. Aben, G. Ayache, L. Bensahel, F. Daguzan, J. Fontanel, P. Lorot, R. Prenat, etc.) sont unanimes : si la guerre et l’économie (de marché) sont dialectiquement liées depuis la plus haute Antiquité, aujourd’hui, la guerre par l’économie (et par la force technologique, ajouterions-nous) supplante la guerre tout court. La compétition économique est la continuation du conflit armé par d’autres moyens ! Les armes actuelles (électroniques, nucléaires, biologiques) sont d’une telle capacité destructrice que les grandes puissances militaires hésitent à aligner dans un face-à-face génocide (et même « humanocide ») leurs armées, équipées pourtant pour la circonstance. « Menace » et « industries stratégiques » sont les deux ingrédients de la course actuelle aux armements. L’éventuelle menace guide et justifie les choix dans la production d’armes (encore une application du principe de précaution). Couplée à la défense des « industries stratégiques », elle donne des arguments au chantage commercial et à l’appropriation des marchés mondiaux. La puissance militaire permet aux pays qui la possèdent d’influencer (voire d’organiser) la marche des affaires internationales : boycotts, ingérence, réglementation, interventions, etc. Elle est aussi un moyen, sans égal, de restructuration et d’aménagement de leurs économies : localisation, privatisations, commandes, R&D, emploi, etc. Ce livre traite aussi de certains aspects « sectoriels » de l’impact de la guerre (cette fois-ci bien réelle) : sur l’environnement (pollution par les essais et par les dégâts di-rects et collatéraux), sur les ressources énergétiques, sur les popu-lations du Tiers monde disséminées par les guerres fratricides, etc.
Les auteurs s’intéressent, très pertinemment, aux rapports renouvelés entre guerre et économie. Une question demande, cependant, un traitement particulier : la production d’armes et les dépenses militaires doivent-elles être considérées, par l’économiste, comme un gouffre financier, comme un détournement de ressources productives et collectives au profit de la destruction ? La réponse est négative, puisque la puissance militaire fait la puissance économique, mais aussi parce que le « système industriel de défense » façonne la science, engendre des innovations et forme la base sur laquelle s’assoie l’édifice de l’accumulation (et de la richesse) des économies capitalistes avancées. Toute autre considération ne peut relever que du choix politique.
Dimitri UZUNIDIS
 
Claude POTTIER : Les multinationales et la mise en concurrence des salariés coll. Travail et Mondialisation, L’Harmattan Paris, 2003,252 pages
 
 
L’ouvrage de C. Pottier est très instructif à plus d’un titre. Il combine l’analyse empirique et théorique pour prendre à bras le corps une question dont la presse économique se fait régulièrement l’écho : l’internationalisation du capital. En niant l’existence des firmes, la théorie du commerce international est incapable de saisir ces phénomènes aux conséquences souvent très graves pour les populations salariées. L’internationalisation du capital n’est certes pas un phénomène nouveau, mais depuis deux décennies des phénomènes nouveaux sont apparus donnant une nouvelle dimension à la question : 1) la libéralisation du commerce international ; 2) la libéralisation des investissements étrangers directs affectés aux pays en développement ; 3) le progrès tech-nique dans les domaines des transports et des communications ; 4) la segmentation internationale des processus de travail (pages 36-39). C. Pottier s’oppose aux économistes, qui comme Paul Bai-roch, considère que la situation actuelle ne constitue qu’un retour des choses, puisqu’en 1913 le stock des investissements étrangers directs représentait entre 8 et10% du PIB mondial, soit le niveau équivalent à celui du début des années 1990. C. Pottier met en doute cette analyse, d’abord sur le plan de la fiabilité statistique, ensuite parce que le monde en 1913 ne ressemblait guère à celui de 1990. Au début du XXème siècle, les grands pays européens se partagent le monde et l’activité des entreprises multinationales s’inscrit dans le cadre colonial. Ce qui n’est plus le cas au-jourd’hui. Certes oui, mais cette analyse est-elle caduque sous prétexte que la Grande-Bretagne et la France ne sont plus des puissances coloniales ? L’analyse ne serait-elle pas plus féconde si l’on replaçait l’internationalisation du capital pour ce qu’elle est pour chaque période ? En d’autres termes, quelle était sa fonction en 1913 et en 1990 compte tenu des mécanismes de régulation du capitalisme au cours de ces périodes respectives ? C’est en ce sens que la réflexion des historiens est toujours pertinente et si l’on suit cette voie, le concept de « mise en concurrence des salariés » devient à nos yeux beaucoup plus fort. Attardons-nous en effet sur ce concept important. C. Pottier le définit comme des arbitrages que les multinationales effectuent entre différentes localisations pour produire ou faire produire des biens et services en minimisant le coût unitaire du travail et en tirant profit des conditions d’emploi les plus favorables. En créant le marché mondial, la bourgeoise n’avait-elle pas, dès le XIXème siècle, mis en con-currence les salariés du monde entier, effectifs et à venir ? Un yankee pour deux Chinois ! N’est-ce pas ?
Sophie BOUTILLIER
 
Claude SERFATI (sous la direction de) : Enjeux de la mondialisation : un regard critique coll. Colloques, Octares Toulouse, 2003,181 pages
 
 
Claude Serfati est courtois, très courtois. Dans les chapitres qui lui reviennent (et qui présentent ce livre collectif), il propose au lecteur des pistes bien dégagées de réflexion sur ce que « mondialisation » peut signifier, sans entreprendre une synthèse critique des regards qui se veulent critiques posés par les auteurs du livre sur le sujet. La finance ? Mondiale bien sûr, mais les Etats et autres institutions étatiques, inter- et multi- nationales, ne sont pas loin. Les règles d’échange, de finance, de production ? Voilà les mêmes institutions. L’économie mondiale souffrirait-elle de « surétatisme » ? La propriété industrielle, l’armement, les guerres, les différents commerciaux, les discriminations économiques et sociales, etc., tout est là pour nous rappeler que le discours libéral n’est qu’un discours bourré de symboles et de croyances. Et, lorsqu’un pays laisse libre cours aux flux et aux stocks de capitaux, la main bien visible du politique (via l’institution) ne tarde pas de montrer du doigt le manque de règles et de lois : tout « paradis fiscal » ne doit-il pas se changer en « enfer régle-mentaire » ?
L’enveloppe capitaliste, usée depuis longtemps, craque irrémédiablement à force de la rapiécer à coups de lois. Mais, la loi du plus fort existe en dehors de toute règle de bonne conduite intellectuelle dictée par LA science économique ; en dehors de toute perception économicienne du marché. Les rapports politiques sous-tendent l’économique mondialisé, comme le montrent les contributions de Guy Caire sur le travail, de Dominique Plihon sur la finance ou de Valérie Boisvert sur la propriété industrielle.
G. Caire, après avoir analysé très pertinemment la marchandisation du travail, suggère la concertation entre l’Organisation internationale du travail (OIT) et l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour mettre de l’ordre dans les systèmes nationaux d’emploi (conditions d’emploi et de travail, liberté syndicale, etc.). D. Plihon part en guerre contre la « finance mondiale », première caractéristique de la « globalisation ». Il propose l’annulation des dettes des pays les plus démunis et la taxation des transactions financières (ATTAC oblige !). V. Boisvert s’inquiète de l’adhésion à l’OMC des pays pauvres qui doivent alors marchandiser le patrimoine génétique de leurs ressources vivantes pour se faire une place dans la grande bataille du vivant. Seul hic dans cet instructif volume, la position de Pierre Grou qui se focalise sur l’existence de quatre espaces superposés – mondial, national, continental, local – dont la régulation s’avère difficile. Mais doit-on lui rap-peler que dans les temps du capitalisme primitif, plus mondialisé qu’aujourd’hui, un autre espace – celui des colonies et des con-cessions – venait brouiller encore plus les cartes ?
Riches débats… Ce livre est nécessaire à la lecture de la mondialisation. Il s’adresse, aussi bien aux pontes du libéralisme (qui, derrière un discours purement abstrait, perdent au fil du temps le fil de leur raisonnement) qu’aux « papes » de l’anti (ou alter) mondialisation (qui, depuis plus d’une décennie déjà, sont toujours à la recherche des clés d’entrée dans le vif du sujet).
D. U.
 
Monique VERVAEKE : Le design et les immatérialités de l’entreprise coll. Dynamique Economique, L’Harmattan Paris, 2003,196 pages
 
 
Depuis les vitreos ab oculis ad legentum (verres de lunettes pour lire) du nom d’une corporation de compagnons de la République de Venise, mais aussi depuis les lorgnons, monocles et autres pince-nez, nos lunettes ont bien changé : lunettes de soleil aux verres de toutes les couleurs, aux formes extravagantes, lunettes correctrices ultra légères ou quasi invisibles… le design imprègne et renouvelle l’industrie de la lunetterie. Le métier de designer ne consiste plus, comme c’était le cas jusqu’au milieu des années 1980, à arranger un objet monstrueux en produit au goût du jour, mais il fait partie intégrante de la conception, impliquant ainsi un travail de groupe entre les services de R&D, de marketing et de design.
Le design incite à prendre en compte l’innovation formelle, expression qui fait la part belle à la création de sens, à l’identité particulière produite par la forme et la marque des objets. Aux côtés de la plus traditionnelle innovation technologique, l’innovation formelle acquiert une grande importance dans un contexte de nécessaire différenciation / renouvellement des produits, pour faire face à une concurrence mondialisée et multiforme. Le design fait aussi partie du capital immatériel de l’entreprise. Le recours plus fréquent des designers aux droits de propriété intellectuelle en témoigne (dépôt de dessins, de modèles, de marques et de brevets). Dès les premiers pas du processus d’innovation, il est un stimulant à l’innovation technologique (recherche sur les nouveaux maté-riaux, sur la conception technique…) qui donne lieu à des inventions protégées par brevets. Le recours aux droits de propriété intellectuelle permet de défendre l’entreprise en cas de contrefaçon mais s’intègre aussi dans une stratégie offensive : gage de qualité utile aux partenariats, construction de positions monopolistiques. Enfin, la nature même du design – impliquant une coopération plus grande entre services de l’entreprise ainsi qu’entre entreprises de conception, de fabrication, et de commercialisation – offre un moyen de redynamiser les milieux innovateurs (comme ceux de Oyonnax et de Morex) qui, en France, dominent l’industrie de la lunetterie, particulièrement étudiée dans cet ouvrage. Mis à part une structure un peu « statique », l’ouvrage contribue par les pistes qu’il ouvre, à l’enrichissement de l’analyse économique et sociologique du processus d’innovation.
B. L.
 
Quynh DELAUNAY : Société industrielle et travail domestique. L’électroménager en France (XIX-XXèmes siècles) coll. Logiques sociales, L’Harmattan Paris, 2003,443 pages
 
 
Cuire les aliments, les conserver, laver le linge et la vaisselle, nettoyer les tapis et les sols… des tâches pas très nobles et qui sont la plupart du temps (aujourd’hui encore) du ressort des femmes. Pourtant explique avec justesse Q. Delaunay, dans un ouvrage fort intéressant et bien documenté, l’électroménager a été au cœur non seulement de la révolution industrielle, mais cette activité a tout à la fois accompagné et précédé des changements fondamentaux pour des millions d’individus, hommes ou femmes. L’équipement de la maison et l’automatisation progressive des travaux domesti-ques sont directement liés à l’industrialisation et à l’expansion du travail salarié. Ajoutons à cela que ces équipements furent dans un premier temps destinés au secteur industriel (industries agro-alimentaires) ; des entrepreneurs hardis et inventifs ont cependant rapidement compris le parti qu’ils pouvaient en tirer.
Q. Delaunay passe en revue nombre d’activités domestiques et explique avec minutie comment elles ont été progressivement perfectionnées. Prenons l’exemple de la cuisson. La cheminée a fourni pendant des siècles le chauffage de la maison et un moyen de cuisson. Mais, peu à peu, on résolut de les séparer, avec la création du four et de la rôtissoire. La dernière étape de cette évolution a été l’intégration du four dans le réchaud-rôtissoire. Ces équipements lourds fonctionnaient d’abord au charbon, au bois ou au pétrole, puis à l’électricité à partir des années 1930. Mais, l’électricité étant encore très chère, elle était surtout utilisée pour les petits appareils comme le fer à repasser. Le réfrigérateur apparaît en France à la fin des années 1920, mais les premiers brevets d’invention destinés à fabriquer du froid artificiel datent des années 1820. Auparavant, on avait recours à la glace naturelle. Ainsi à Versailles, la glace était recueillie pendant l’hiver et emmagasinée dans des soutes, enfouies sous terre tout au long de l’année pour être servie en été, aux rafraîchissements de la cour (page 84). La fabrication des brosses et des balais mobilisa de nombreux inventeurs qui travaillaient à améliorer la conception et à diversifier les matériaux pouvant entrer dans leur fabrication (page 112). Le premier brevet déposé remonte à 1839. En 1858, un brevet fut déposé pour une brosse rotative fixée au bout d’un manche en contact avec le tapis imitant le mouvement de va et vient de la main. Un an plus tard, un Américain mit au point le principe de l’aspiration de la poussière. En France, les premiers aspirateurs sont disponibles à partir des années 1910.
Mais, quel que soit le type d’activité, ce furent les années 1950-1960 qui popularisèrent ces équipements dans tous les foyers (ou presque), car outre le revenu indispensable pour devenir l’heureux propriétaire d’une machine à laver le linge ou d’une cuisinière, encore fallait-il disposer de l’eau courante, d’un tout à l’égout, être raccordé au réseau électrique… soit des équipements de grande envergure et très coûteux. L’influence américaine fut, là aussi déterminante, mais l’électroménager a été en France à l’origine de quelques belles réussites entrepreneuriales : Moulinex, Laden et Thomson-Vedette. Ces équipements ont ainsi contribué à transfor-mer le travail domestique, que le politique doit reconnaître à sa juste valeur, souligne Q. Delaunay.
S. B.
 
Isabelle GUERIN : Femmes et économie solidaire coll. Recherches, La découverte-MAUSS-SED Paris, 2003,234 pages
 
 
L’ouvrage d’I. Guérin se divise en trois parties. La première traite des inégalités entre les sexes et de la réponse que l’économie solidaire peut y apporter. La deuxième disserte sur le caractère multidimensionnel de la pauvreté féminine. La troisième partie se concentre sur deux exemples tirés de travaux sur le terrain, l’un en France, l’autre au Sénégal. Cet ouvrage est intéressant parce qu’on y apprend une foule d’anecdotes théoriques sur la phallocratie de l’économie politique. A. Marshall et W. Jevons s’opposent à l’emploi féminin. Le premier parce que les femmes sont les éducatrices de leurs enfants, le second parce que le travail féminin accroît la mortalité infantile. Seul T. Veblen fait preuve d’humour : le bourgeois délègue à son épouse le temps de loisir auquel il a droit en raison de sa position sociale, mais qu’il ne consomme pas en raison de la concurrence ! Partant du postulat (largement vérifié) que les femmes, au Nord comme au Sud, sont les principales victimes de la pauvreté, I. Guérin considère que l’économie solidaire en constitue le remède. Mais, qu’est-ce que l’économie solidaire ? Le marché n’est-il pas, selon la conception connue d’A. Smith, l’institution économique grâce à laquelle les individus reçoivent en fonction de leurs atten-tes ? Depuis A. Smith, l’économie politique a progressé, et sur-tout, le marché a donné un aperçu de son incapacité à opérer une égale répartition des ressources produites. I. Guérin en appelle donc à A. K. Sen, le récent Prix Nobel, particulièrement critique vis-à-vis du marché. Une telle proposition est certes louable, mais est-elle possible ? L’économie solidaire est-elle un moyen pour les femmes d’accéder plus facilement au marché ou bien est-ce au contraire un autre pour l’Etat-providence de se délester de ses obligations sociales ?
S. B.
 
Anne-Marie GUILLEMARD : L’Âge de l’emploi, Les sociétés à l’épreuve du vieillissement coll. U, Armand Colin Paris, 2003,286 pages
 
 
Les implications du vieillissement démographique ont jusqu’à présent été problématisées sous l’angle unique des retraites et des réformes qu’il conviendrait d’engager pour assurer leur pérennité. Le débat français s’investit trop sur les instruments et pas assez sur les finalités. Cette vision très réductrice repose sur une contradiction culturelle héritée du modèle industriel fordiste. Elle néglige le fait que c’est la société dans toutes ses dimensions qui est affectée par ce phénomène : façon de travailler, organisation des âges et des temps sociaux sur le parcours de vie, couverture des risques sociaux, rapports intergénérationnels, construction des identités de chaque âge, se sont profondément transformés. L’approche multipolaire est seule susceptible d’apporter l’intelligence nécessaire au débat, tant sur le devenir des emplois des salariés vieillissants que sur l’avenir des retraites. Les deux termes de l’analyse sont indissociables. Des comparaisons internationales montrent que les différenciations des trajectoires professionnelles en seconde partie de carrière sont frappantes au Japon, en Suède, en Finlande, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni, et en France. Pour les uns, l’insertion sur le marché du travail se réalise jusqu’à un âge avancé, tandis que d’autres font l’expérience de la fragilisation et de la relégation précoce. C’est pourquoi l’auteur condamne l’a-bus de dispositifs de sortie anticipée du marché du travail des sala-riés âgés et défend le principe d’une culture du droit au travail à tout âge.
La ligne de partage s’établit entre deux types de régimes établis selon une configuration institutionnelle cohérente de protection sociale. Le régime social-démocrate se caractérise par sa capacité à conjoindre travail et protection sociale pour les salariés en seconde moitié de carrière, comme en témoignent les dispositifs de retraite partielle des pays nordiques. A l’inverse, le régime conser-vateur-corporatiste des pays continentaux de protection sociale comme la France, développe des formes d’indemnisation du non-travail disjointes de l’activité et même conditionnées par la cessa-tion définitive de celle-ci. Toutes les difficultés rencontrées par les régimes répondant à cette définition, résident dans leur fonction-nement institutionnel désadapté, lequel ouvre à terme la voie à d’inévitables reconfigurations structurelles.
Le bilan de la participation au marché du travail des actifs après cinquante-cinq ans est diversifié. Trois acteurs principaux interagissent : les entreprises, les travailleurs et les pouvoirs publics. La participation au marché du travail en seconde partie de carrière est à comprendre comme un construit social, à appréhender au sein d’un réseau d’interdépendances entre valeurs, configurations d’acteurs politiques d’emploi et de protection sociale qui le construisent dans sa spécificité sociétale. L’hypothèse centrale pose que les trajectoires différenciées des salariés vieillissants sur le marché du travail peuvent être interprétées à partir de la dialectique entre régimes de protection sociale et types de politiques de l’emploi.
Une analyse macro-sociologique des politiques publiques et de leurs incidences explicites sur les manières dont celles-ci définissent le salarié âgé, fixent son statut dans l’emploi et la protection sociale. Se construisent ainsi des cultures des âges. Une analyse micro-sociologique examine, dans les pays précités, les comportements des entreprises au regard de la gestion de l’âge. Autant d’enjeux majeurs de connaissance pour les sociétés développées qui doivent savoir faire du vieillissement des populations une opportunité et non une catastrophe. Le déterminisme démographique n’est pas une fatalité.
L’objet de l’ouvrage est donc d’élucider les parcours par lesquels sont produites les définitions variables de l’âge et des trajectoires professionnelles différenciées. A partir de comparaisons internationales, l’auteur analyse la façon dont se redessine la dynamique des trajectoires professionnelles en seconde partie de carrière. L’interrogation porte sur les nouveaux couplages entre emploi et protection sociale, à quels modes d’organisation de temporalités sociales elles correspondent, et comment se reconfigurent les transitions vers la retraite. Au niveau méthodologique, il est conjointement fait référence à une sociologie des systèmes de protection sociale, à une sociologie du marché du travail et à une sociologie du parcours de vie.
La troisième et dernière partie de l’ouvrage tente de répondre aux interrogations plus vastes que suscite l’allongement de la vie conjugué aux évolutions socio-économiques. Elle porte essentiellement sur la révolution des temps sociaux et les remodelages du parcours de vie. Assiste-t-on à une recomposition des temps sociaux sur l’ensemble du cours de la vie avec l’effacement des repè-res chronologiques fixes et standards ? L’individualisation du par-cours des âges pourrait contenir les prémisses d’une désinstitution-nalisation du parcours des âges. Dans ces conditions, raisonner sans tenir compte de ces évolutions reviendrait à traiter les problè-mes de demain avec les cadres cognitifs et les instruments d’hier.
Alban GOGUEL D’ALLONDANS
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