2004
INNOVATIONS
Quelles modalités pour une politique duale efficace en France ?
Renelle Guichard
IMRI, Université Paris IX Dauphine
L’importance des financements de recherche militaire au
sein des budgets nationaux exprime les choix en faveur de la
sécurité ; mais au-delà, ils ont des conséquences pour les
politiques nationales de la science et de la technologie. Se pose
en effet la question de la contribution de la R&D militaire non
seulement aux objectifs de sécurité mais aussi aux performances économiques globales. En d’autres termes on peut se
demander si les pays ont raison d’encourager l’évolution
technologique par l’intermédiaire de la R&D militaire ? Et le
cas échéant quels sont les types d’organisation et d’institutions
les plus appropriées à une relation fructueuse entre R&D
militaire et développement technologique général ?
De nombreuses études économétriques ont tenté d’établir ou
de réfuter la preuve que la R&D de Défense a des répercussions sur la croissance de l’économie. On observera tout
d’abord que la R&D militaire a pour principal objectif de
mettre au point des armes plus performantes, et les programmes
doivent donc être jugés en fonction de leur succès ou de leur
échec sur ce plan. Étant donné l’ampleur des ressources mises
en jeu, il est cependant impossible de faire abstraction des
considérations économiques plus générales.
Les conclusions empiriques montrent que l’effet des dépenses militaires n’est pas universel : il diffère entre les nations et
au cours du temps ; aucun schéma clair n’émerge (Hartley et
Singleton, 1990, p.155). La récente étude du CEPREMAP et de
EUREQua (OED, 2000) établit par exemple que la recherche
militaire a un impact positif sur la croissance aux Etats-Unis,
négatif au Royaume-Uni et pas d’impact significatif en France.
Pour ajouter à la difficulté dans l’interprétation de ces résultats,
nous pouvons souligner que l’analyse du rôle des financements
militaires sur l’économie est troublée par le manque de
données fiables et systématiques (homogènes, cohérentes,
longues) (Molas-Gallart, 1999).
Sur le modèle développé par le BETA (Bach
et al., 1991)
dans le cadre des programmes spatiaux, on peut ensuite analyser les retombées dans une approche évolutionniste, en caractérisant la portée des effets économiques engendrés. Deux
catégories apparaissent alors : effets directs et indirects. Les
premiers sont ceux qui proviennent de la réalisation des
contrats passés dans le cadre des objectifs du programme ; les
effets indirects, en revanche, sortent du cadre des contrats
permettant la réalisation de programme et se diffusent dans le
reste de l’économie. Les résultats obtenus par l’étude du
BETA, ciblée sur les effets indirects, tendent à démontrer de
façon significative l’existence de phénomènes d’entraînement
du programme spatial européen sur l’activité industrielle
[1].
Cependant les études plus récentes montrent que la disparition de la « similarité générique » entre les technologies
civiles et militaires ainsi que la différenciation dans les modes
de gestion du changement technique sont les principales causes
de l’affaiblissement des retombées de la recherche militaire sur
l’économie civile. Elles signent la fin de ce qu’on a appelé le
« paradigme des retombées » (Alic et al., 1992).
En conséquence, l’organisation de la production des innovations militaires sous la forme de la structure de programme
est remise en cause aujourd’hui dans beaucoup de pays occidentaux (Ergas, 1992 ; OCDE, 1999). Cette forme d’organisation, particulièrement bien adaptée aux objectifs de la
recherche militaire, est associée à l’engagement de la puissance
publique, par l’action d’agences nationales ou au travers de
contrats, dans l’accomplissement d’une mission spécifique
(principalement des projets de grande envergure). Les critiques
énoncent que si les grands programmes permettent certes de
progresser dans les technologies avancées, leur structure
verticale et cloisonnée empêche la diffusion des innovations et
de la connaissance produites ; ils introduisent également des
« défaillances gouvernementales » dans la sélection des participants aux programmes et engendrent ainsi des distorsions
dans la compétitivité des économies.
Finalement, l’objectif essentiel de la plupart des Etats
aujourd’hui s’est réduit à organiser au mieux la dépendance
technologique de la R&D militaire envers la recherche civile. Il
nous semble que l’avenir soit à l’intégration des structures
d’innovation civile et militaire (Guichard, 2002), autour du
concept clé de dualité. Néanmoins, la mise en œuvre de cette
solution faussement simple requiert l’élaboration d’outils
organisationnels.
L’objet de cet article est de proposer des outils et principes
organisationnels sur lesquels pourra s’appuyer la politique
duale française. Nous procédons en deux temps, tout d’abord
en présentant un modèle analytique du changement technique
(Metcalfe et Saviotti, 1984) qui s’avère utile à notre étude des
décloisonnements entre les « produits technologiques » militaires et civils, puis en présentant les trois principaux principes
d’action qui ressortent de l’application de ce modèle à la
problématique de la dualité.
En préliminaire de cet article, il nous semble essentiel de
préciser ce que recouvre pour nous le concept de dualité. Nous
la définissons comme un mode de gestion de la recherche, de
l’innovation et de la production des systèmes de défense, qui
cherche à engendrer des économies d’échelle, de variété et des
externalités avec le secteur civil. Nous proposons en outre de la
caractériser en trois points :
- L’espace pertinent des politiques duales est vaste, puisqu’il
occupe un très grand territoire entre d’une part ce qui est
totalement spécifique et d’autre part ce qui est totalement
commun (générique) ;
- La dualité doit être analysée comme une propriété des
Systèmes Nationaux d’Innovation (SNI) et de la compétitivité
nationale. C’est l’angle que nous adoptons alors que souvent
elle est perçue en France comme un mécanisme qui fausse et
biaise les décisions budgétaires (on dit parfois que « la dualité
sert à faire payer l’autre ») ; et cette vision des choses fait
obstacle à l’analyse de la dualité comme élément central de la
capacité d’innovation d’un pays, c’est-à-dire un mécanisme qui
génère des économies d’échelle, des économies de variété et
des externalités. Si on prend le SNI français comme un tout, la
dualité permet de créer de l’efficience ;
- Le dernier point de caractérisation, c’est que la dualité n’est
pas un problème intrinsèquement technologique, même si la
technologie permet de créer des passerelles entre civil et
militaire. Mais, au fond, exploiter la dualité relève de problèmes d’organisation, i.e. de coordination, d’action collective.
Nous défendons ici la prépondérance des organisations et des
réseaux sociaux sur l’aspect technique, quant à la construction
d’espace de dualité.
Dans le cadre d’un scénario d’intégration des structures
d’innovation civiles et militaires, il y a donc un grand nombre
d’opportunités économiques pour la politique duale ; cela non
seulement dans le domaine de la recherche mais à tous les
stades de l’innovation. Reste encore à réfléchir à ses principales formes : comment créer de l’ordre, définir des structures
relativement invariantes, souples, qui soient valables aussi bien
pour un projet de recherche que pour un objet technique
[2] ?
Nous proposons en réponse un cadre d’analyse inspiré d’un
modèle descriptif simple de décomposition des technologies
(Metcalfe et Saviotti, 1984).
LE MODÈLE DE METCALFE ET SAVIOTTI
Le modèle analytique de Metcalfe et Saviotti (1984) repose
sur une décomposition des biens. Les « produits technologiques » (au sens des auteurs, ce terme couvre une large palette
de biens) sont ainsi considérés comme une combinaison de
trois vecteurs de caractéristiques, l’un désignant les services
rendus, l’autre désignant ses caractéristiques techniques et le
troisième décrivant les méthodes de production. Ces caractéristiques sont ensuite reliées entre elles par des chemins
d’action.
Ce modèle se prête à l’analyse de la diffusion et de la
trajectoire des « produits technologiques » et à l’étude des
substitutions qui peuvent alors s’opérer. Il nous apparaît donc
approprié à l’étude théorique de la dualité, que l’on peut
schématiquement résumer par la pratique des décloisonnements
technologiques.
La décomposition en vecteurs de caractéristiques
Dans le but de pouvoir influencer les décloisonnements
entre innovation civile et militaire, il nous est nécessaire de
pouvoir analyser les trajectoires technologiques. Diverses approches ont été proposées par le passé, basées par exemple sur
l’étude des brevets. Ces méthodes ont des mérites certains dans
des cas d’étude particuliers, mais n’ont pas démontré d’applicabilité générale. Metcalfe et Saviotti, dans un article de
Research Policy de 1984, proposent une nouvelle méthode de
mesure des changements technologiques.
Il est important de préciser dans un premier temps que le
cadre conceptuel décrit par ces auteurs est applicable à un
grand nombre d’objets. Ils définissent ainsi les « produits
technologiques », qui regroupent un large éventail de biens
s’étendant du programme de recherche au produit de haute
technologie.
Le point de départ de cette analyse est la description des
vecteurs de caractéristiques. Chacun des « produits » recouvre
en réalité trois dimensions :
- Le service qu’il apporte (performance) ;
- La technologie qui permet d’atteindre le niveau de service ou
de performance ;
- Les procédés permettant d’atteindre le niveau technique – ce
qui concerne les études de R&D, les matériels de production,
les programmes de formation, que l’on peut regrouper sous le
vocable d’infratechnologies ;
Chaque dimension peut ensuite se décomposer en un certain
nombre d’alinéas : elle prend alors la forme d’une famille de
caractéristiques (un vecteur) sur le modèle de la figure 1 :
Figure 1.
Décomposition d’un « produit technologique » en
trois vecteurs de caractéristiques
Pour illustrer cette décomposition, prenons l’exemple de la
technologie micro-électronique silicium. Pour décrire ce
« produit technologique » sous forme de vecteurs, nous pouvons proposer les caractéristiques suivantes :
Tableau 1.
Quelques éléments de décomposition de la microélectronique silicium
Tableau 1. Quelques éléments de décomposition de la microélectronique silicium
Caractéristiques de Caractéristiques techniques Caractéristiques de
procédés service
Lithographie Diamètre du wafer Encombrement
R&D sur les Largeur de trait du Puissance de calcul
composants chimiques transistor
Chaîne de production Tension de seuil Vitesse de calcul
flexible
Ce tableau se lit de la manière suivante : certaines appli-cations de la microélectronique silicium nécessitent une puissance de calcul élevée. Cette performance peut être atteinte
pour une forte densité de transistors. On peut donc influencer
sur la largeur de trait des transistors, ce qui fait appel aux
technologies de lithographie. On peut aussi jouer sur le
diamètre du wafer, ce qui nécessite une maîtrise des composants chimiques de ce matériau.
L’organisation qui produit le « produit technologique » est
concernée par ces trois composantes et elle les relie les unes
aux autres selon des « chemins d’action ». Ces chemins déterminent l’efficacité relative de chaque composante de chaque
vecteur sur le suivant :
Figure 2.
Chemins d’action parmi les composantes des
vecteurs
Pour reprendre l’exemple précédent, les chemins possibles sont :
Figure 3.
Exemples de chemin d’action pour la
microélectronique silicium (simplifié)
En outre, les auteurs proposent un système de pondération
des caractéristiques selon l’importance que l’organisation qui
produit le bien leur attribue. Dans l’exemple de la figure 3, si le
diamètre du wafer est une donnée exogène, l’entreprise produisant les semi-conducteurs ne valorisera pas la recherche sur
les composants chimiques (faible pondération). Par contre, on
peut s’attendre à ce qu’elle soit fortement concernée par la
largeur de trait des transistors et par voie de conséquence
qu’elle s’intéresse aux procédés de lithographie (ces deux
caractéristiques étant alors fortement pondérées).
Cet exemple nous permet de préciser un point majeur : ce
modèle, malgré l’apparence linéaire qui peut s’en dégager,
n’est pas associé au modèle linéaire de l’innovation. Le sens
des flèches n’est figé de la gauche vers la droite que pour des
raisons de lisibilité des figures. Des boucles de rétroaction sont
ainsi envisageables (ici par exemple des caractéristiques
techniques vers les caractéristiques de procédé) au même titre
que certains chemins d’actions peuvent ne relier que deux
vecteurs entre eux.
Modélisation du changement technique
Dans le cadre analytique formé par la décomposition en
vecteurs, tout changement technique prendra forme sous :
- des changements en valeur absolue dans les caractéristiques
de procédés, techniques ou de performance ;
- des modifications dans les chemins d’action ;
- des modifications dans les coefficients de pondération attribués aux différentes caractéristiques.
Il va de soi que ces modifications apparaissent par étapes
durant l’évolution des « produits technologiques ». La substitution se caractérisera par exemple par l’apparition de nouvelles caractéristiques dans les procédés, qui permettront
l’émergence de nouvelles capacités techniques, qui ellesmêmes répondent partiellement ou totalement à de nouvelles
caractéristiques de service. On pourra alors observer des phénomènes de substitution pure ou partielle. Un « produit technologique » nouveau sera représenté par l’apparition simultanée de nouvelles caractéristiques de procédés, techniques, de
service.
Les changements peuvent avoir lieu de manière continue,
lorsque les valeurs absolues des caractéristiques évoluent, ou
de manière discontinue, lorsque des caractéristiques nouvelles
apparaissent. Le changement discontinu, représenté par une
permutation entre deux régimes techniques (entre deux
vecteurs de caractéristiques techniques) s’accompagne souvent
d’une amélioration (pas nécessairement un changement discontinu) dans les caractéristiques de service. Cette distinction peut
être utile pour distinguer la substitution technologique de
l’apparition d’un nouveau « produit technologique ».
APPLICATION AU CAS DES TECHNOLOGIES DUALES
Le cadre théorique proposé par Metcalfe et Saviotti (1984)
offre un modèle utile à notre réflexion. On peut en effet
l’adapter au cas des technologies civiles et militaires pour
chercher des « moments d’action » privilégiés pour l’intégration ou les transferts et ainsi mettre en évidence des principes
de convergence qui ouvriraient la voie à plus de dualité.
Pour créer une base commune à partir de deux « produits
technologiques » civil et militaire (Tc et Tm ) qui diffèrent sur
les trois ensembles de caractéristiques, on peut :
- soit jouer sur les {Xi } : c’est-à-dire réduire la divergence des
caractéristiques de services, donc jouer sur les normes ;
- soit jouer sur les {Yi } : c’est-à-dire transposer des modules
de caractéristiques techniques pour élargir l’espace des
caractéristiques communes, donc jouer sur les performances –
cas de l’insertion de composants et sous-ensembles civils dans
les systèmes d’armes ;
- soit jouer sur les {Zi } : c’est-à-dire créer des étapes communes en amont des spécifications, au cours des étapes de
production.
Le cadre ainsi esquissé est intéressant car il peut s’appliquer
soit à un objet technique (tel qu’un radar, un avion, un logiciel)
soit à un instrument de recherche ou un outil de production (tel
qu’un bassin d’essai, une technologie laser ou un atelier
flexible). L’espace pertinent des politiques duales est alors très
vaste : il occupe un très grand territoire entre ce qui est
totalement spécifique (lorsque les {Xi } sont inconciliables) et
ce qui est totalement commun (où les {Xi } se recouvrent
exactement, comme dans l’exemple du mobilier de bureau).
L’importance des cas de figure d’hyper-spécification dépend
fortement du type de technologie. Dans le domaine des
composants électroniques, le sous-domaine de l’infrarouge
refroidi n’a que très peu d’applications potentielles civiles à ce
jour. Ce qui veut dire que l’espace de dualité est réduit. Le
domaine du génie électrique offre l’exemple opposé.
La politique duale diffère grandement selon la nature du
secteur dominant. Dans le cas où la technologie militaire
« tire » le marché (informatique ou aérospatial dans les années
1960), c’est le civil qui s’efforce d’adapter ses systèmes pour
bénéficier des effets externes positifs engendrés par les
demandes militaires. Dans le cas contraire (prédominant aujourd’hui), c’est le pilotage de la dualité et la mise en œuvre de
procédures volontaristes (pro-actives) par les industriels et
l’administration de Défense qui deviennent nécessaires pour
« forcer les convergences ».
En somme, piloter la dualité signifie : créer (forcer la
création) des opportunités d’intégration ou de transfert et
développer pour cela des procédures actives. On peut, dans
cette perspective, identifier les grandes logiques d’action, qui
renvoient essentiellement à une triple-structure (voir figure 4).
Figure 4.
Les structures d’action de la politique duale
Les trois structures d’action de la politique duale sont donc l’intégration (en amont), la transposition et la convergence (en
aval). Ces trois structures sont interdépendantes : la probabilité
d’intégration (manufacturière ou R&D) sera d’autant plus forte
qu’une action a été menée sur les {Xi }. Il en est de même pour
la probabilité de création de modules de caractéristiques
communes.
LES PRINCIPES DE CONVERGENCE SELON CHAQUE
AXE
Le modèle de Metcalfe et Saviotti nous a permis d’identifier
les trois principales structures (relativement) invariantes
d’intégration et de mise en réseau. Nous allons maintenant
rentrer plus dans le détail de ces structures pour en déduire des
principes d’action, qui par la suite serviront de guide aux règles
puis aux décisions.
En préliminaire, il faut préciser que les chances de succès
de toute action duale sont renforcées en initiant de façon ex
ante les processus de collaboration et de coordination, en les
pensant à l’avance, c’est-à-dire en envisageant la dualité dès les
prémices du programme et la conception des technologies.
Convergence des caractéristiques de performance {Xi }
Le premier axe que nous avons défini concerne les
caractéristiques de performance. Encourager la convergence
sur cet axe consiste à rapprocher les caractéristiques d’utilisation entre les deux secteurs, c’est-à-dire encourager la mise
en place de normes communes et ainsi déterminer la production
à partir de ressources communes. C’est une action clé car elle
détermine des opportunités d’économies de variété, d’échelle et
d’externalités. La séparation habituelle entre les standards et
normes des deux secteurs n’est pas basée sur des critères
technologiques, mais bien souvent sur des barrières culturelles,
des habitudes et des conventions. En particulier, nous faisons
référence à l’adhérence rigide des militaires aux spécifications
et aux standards, qui ne sont souvent pas ou plus justifiés,
concernant par exemple jusqu’aux biscuits consommés par les
soldats (aux Etats-Unis, jusqu’en 1995). La réponse des
industriels américains a été de séparer les départements civils
et militaires des entreprises : IBM, Motorola et Boeing ont
toutes des usines isolées ou des divisions indépendantes pour
traiter de la conception et de la production des produits de
Défense
[3]. D’autres firmes adoptent une séparation encore plus
rigoureuse en n’acceptant tout simplement pas les contrats de
R&D avec la Défense (Hewlett Packard par exemple). Une
solution évidente, que certains qualifient de besoin urgent, est
de forcer les convergences entre les standards civils et militaires. Bien qu’il y ait deux voies à l’origine, l’asymétrie entre
les tailles des deux marchés privilégie bien évidemment la voie
civile. Ainsi, même si dans certains rares cas la convergence se
fera dans le sens d’un durcissement des standards civils, la
majorité des cas se résumera à une relaxation des spécifications
militaires.
Dans notre cadre d’analyse, la fonction de la normalisation
qui nous intéresse est celle de la mise en compatibilité, qui
permet d’assurer le fonctionnement effectif de liaisons techniques, comme la modularité, la multifonctionnalité et l’interopérabilité. La normalisation permet ainsi l’intégration des réseaux (ici civil et militaire) et favorise par-là même l’amplification de l’opérabilité de chaque élément. Elle se présente
ainsi comme une « force de dualisation ».
Notons toutefois une difficulté dans les processus de
convergence, concernant les divergences entre qualification
militaire, homologation et certification civile. Ces systèmes
séparés persistent toujours alors que leur coexistence freine
grandement le développement de technologies communes. En
effet, si le matériel est qualifié (il répond au cahier des charges
militaire) il n’en est pas pour autant certifié (il ne répond pas
aux normes de sa catégorie commerciale) ou homologué (autorisation d’utilisation sur la base de conventions sectorielles).
Cette incompatibilité engendre des surcoûts considérables car
avant toute transposition d’un produit ou d’une technologie, il
faut entreprendre l’une ou l’autre de ces procédures.
Transposition des modules de caractéristiques techniques {Yi }
Il faut bien distinguer que la question de la dualité ne prend
pas ici le même sens ni ne requiert les mêmes solutions selon
qu’on l’adresse du militaire vers le civil ou du civil vers le
militaire. Ce qui est problématique du civil vers le militaire,
c’est la poursuite de l’assouplissement des processus d’acquisition. Ce qui pose problème du militaire vers le civil, c’est
avant tout l’accès au marché. Si la problématique du marché
s’impose comme l’élément décisif de tout transfert réussi,
quelles sont les conditions optimales préalables à une telle
démarche ?
Dans le sens des transpositions du civil vers le militaire, il
s’agit principalement d’insérer des composants commerciaux
dans les équipements militaires. Aux Etats-Unis, ce point est au
cœur de la stratégie du Pentagone. Son importance croissante
est justifiée par l’allongement du maintien en service de
nombreux systèmes d’armes. A l’horizon 2010,80% du parc
devraient être constitués de systèmes existants déjà aujourd’hui.
Le dernier programme dual (Dual Use Application Program,
DUAP) du département de la Défense américain envisage d’y
remédier dans son volet Cost Operation and Savings Initiative
(COSSI), dont il devient aujourd’hui l’axe majeur. Une première étape, financée par la COSSI, correspond à la réalisation
et la qualification d’un prototype (avec kit d’adaptation). Suit
une seconde étape d’approvisionnement, financée par le service
d’arme concerné.
En France, la problématique est différente car la responsabilité des programmes, et donc l’usage des composants
commerciaux, relève de la décision des industriels (Directive
Conze
[4] de 1995). L’action envisageable au niveau de la DGA
est donc plus amont, bien qu’un appui possible soit envisageable en service de programme, en vue de soutenir une
alternative technologique plutôt qu’une autre. L’action amont
peut renvoyer à la première étape de la COSSI, c’est-à-dire
l’identification et l’évaluation par les militaires de technologies
civiles émergentes, susceptibles de répondre à leur besoin.
L’objectif est ici d’identifier des modules de caractéristiques
techniques, disponibles dans le civil, pour les transposer tels
quels dans les applications militaires. Par exemple, les militaires s’intéressent fortement aux technologies de composants
utilisés dans les téléphones portables (alternatives au GaAs).
Au vu de l’importance croissante que prennent les composants civils dans les équipements militaires, il apparaît indispensable de considérer les méthodes d’acquisition des
administrations militaires. Celles-ci seront déterminantes dans
la qualité et la quantité des relations entretenues avec le monde
civil.
Dans le sens de la transposition du militaire vers le civil, la
problématique est toute autre. La production et l’utilisation
commerciale d’une technologie militaire réduisent son coût et
pour les militaires (à l’achat), et pour l’entreprise qui produit
(conquête de nouveaux marchés et économies d’échelle). Audelà des contraintes organisationnelles des entreprises, transposer des technologies du militaire vers le civil consiste avant
tout en une prospection des marchés commerciaux potentiels.
Le transfert de technologie ne doit être conçu que comme une
étape du processus d’innovation. L’industrie ne doit pas seulement être capable de reprendre et d’adopter une recherche de
Défense pour des applications civiles, elle doit également se
montrer compétitive dans la production et le marketing des
produits ainsi développés. Il ne suffit pas de rendre disponible
une technologie militaire : il faut aider l’entreprise à développer et démontrer la faisabilité de l’usage commercial (accélérer
le développement industriel, financer les technologies de production, susciter l’émergence de la demande commerciale).
Intégrer la production de connaissance et la production manufacturière {Zi }
Lorsque les « produits technologiques » sont relativement
disjoints, on peut tout de même essayer de mettre en commun
certains procédés techniques et la R&D (les économies de
variété restent envisageables). Il s’agit alors de se tourner vers
les firmes et au sein du système de recherche.
Dans le premier volet, l’alternative est double : soit on créé
des étapes communes dans les processus de fabrication, soit on
réduit les coûts de la variété (dispositifs de reconfiguration rapide des systèmes, flexibilité). Les pratiques relatives à l’intégration de la production manufacturière relèvent de l’exploitation des nouveaux systèmes de technologies manufacturières.
Il s’agit de concevoir des plates-formes de production pouvant
se reconfigurer rapidement pour répondre successivement à des
besoins civils et militaires. Nous rejoignons là des problématiques du type « entreprise agile », « production flexible ».
En ce qui concerne l’intégration de la R&D, les travaux
d’économie de l’innovation mettent en évidence l’interdépendance de plus en plus marquée entre les activités de recherche
fondamentale, appliquée et de développement. On observe en
effet que depuis la seconde guerre mondiale, de nombreuses
industries sollicitent systématiquement les universités et laboratoires publics et ont fait apparaître de nouvelles sciences
appliquées et de l’ingénieur ou en tout cas ont contribué à leur
institutionnalisation de même qu’elles ont fortement contribué
au développement de l’instrumentation scientifique. C’est
notamment le cas des industries liées à la Défense et de
l’administration de Défense elle-même (à l’heure actuelle en
France), qui externalise toutes ses recherches. Ce cadrage nous
permet de saisir la complexité croissante du système de la
production de connaissance et va nous aider à mettre en
lumière les moments clés du processus, au niveau desquels il
sera le plus approprié d’intervenir.
Dans les étapes amont de la R&D, l’incertitude sur le
chemin que va prendre la technologie est maximale, mais elle
est identique pour les deux secteurs utilisateurs potentiels. Afin
de dégager un intérêt commun d’avancer les travaux de
recherche, il est donc primordial de réduire cette incertitude.
Durant cette étape initiale, les résultats concernent surtout des
principes fondamentaux ou ce que l’on peut considérer comme
de l’information générique, dont les deux secteurs peuvent tirer
parti.
En aval du cycle de vie, au fur et à mesure que les
technologies se développent, les intérêts civils et militaires
divergent. Interviennent ensuite les normes, standards et spécifications. Comme les usagers civils et militaires peuvent émettre des standards sur des points différents, et du fait de son
poids faible dans les négociations, la recherche militaire est
généralement de moindre valeur pour les civils dans cette phase
du cycle de vie. La recherche ne contribue alors plus à
l’infrastructure informationnelle.
CONCLUSION : L’IMPÉRATIF ÉLARGISSEMENT
THÉMATIQUE … ET GÉOGRAPHIQUE DE LA R&D DE
DÉFENSE
Compte tenu de la définition de la dualité et des différents
types d’actions que nous proposons, il est clair que l’espace
européen est l’espace économique pertinent comme renforcement de la dualité ou bien comme substitut lorsque celle-ci
n’est pas réalisée.
La question de l’Europe de la Défense comme de l’Europe
de l’Armement reste néanmoins ouverte. L’action dans ce
secteur s’est jusqu’à présent limitée aux restructurations industrielles sans intervention d’aucune interface gouvernementale
européenne, contrairement aux Etats-Unis où J. Gansler avait
pu initier le mouvement symétrique au cours du « last supper »
dès 1993.
La volonté politique semble manquer au niveau européen.
Plusieurs modèles d’organisation semblent pourtant pouvoir
répondre à la problématique de la dualité en Europe. Certains
industriels proposent en effet de constituer une agence
européenne de R&D duale calquée sur le modèle de la DARPA
américaine, qui regrouperait dans un premier temps les pays de
la Letter Of Intent. On peut également, dans le contexte actuel,
envisager qu’une telle structure soit en charge des affaires de
« défense et sécurité », ce qui faciliterait encore l’ouverture
vers des problématiques duales.
On comprend bien là que nous entrons dans une ère d’élargissement des problématiques de recherche et d’innovation de
défense, à la fois thématique (dualité) et géographique
(dimension européenne). Ces questions prennent un sens d’autant plus fort dans le contexte actuel de relance des budgets
d’armement, à la suite des évènements du 11 septembre 2001.
Le budget du département de la Défense américain connaît sa
plus forte hausse depuis deux décennies et atteint 3,3% du PIB.
Au sein de ce budget, notons en particulier les 19,2% de hausse
du budget de la DARPA. Les autres grands pays ont amorcé
une évolution similaire, mais elle ne se traduit pas encore par
une augmentation aussi significative des budgets.
Les évolutions des systèmes nationaux d’innovation vers la
dualité sont cruciales puisqu’elles conditionnent l’efficience
des dépenses de R&D de Défense. La mise en place de politiques duales, comme l’émergence d’une échelle européenne
(bien qu’encore difficile) contribuent à déterminer en effet
l’évolution de l’écart technologique vis-à-vis des Etats-Unis et
par voie de conséquence le niveau de dépendance des pays
européens en termes d’innovation.
·
ALIC, J., BRANSCOMB, L., BROOKS, H., CARTER, A. et EPSTEIN, G.,
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Etude pour le compte de l’Observatoire Economique de la défense, 2000,6 p.
[1]
Des effets indirects ont en effet été identifiés au plan technologique, commercial, à celui des méthodes et de l’organisation industrielle, et enfin à celui
du fonds de connaissance et de savoir-faire qui détermine le patrimoine
économique des entreprises et, par conséquent, leur dynamique d’innovation
à moyen et long terme.
[2]
C’est-à-dire en amont comme en aval du processus d’innovation.
[3]
La nécessité d’une comptabilité stricte sur les contrats du Pentagone vient
s’ajouter à la contrainte forte des normes pour expliquer cette séparation des
unités de production.
[4]
Délégué Général pour l’Armement à cette date.