Innovations
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
280 pages

p. 37 à 52
doi: 10.3917/inno.019.0037

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no 19 2004/1

L’importance des financements de recherche militaire au sein des budgets nationaux exprime les choix en faveur de la sécurité ; mais au-delà, ils ont des conséquences pour les politiques nationales de la science et de la technologie. Se pose en effet la question de la contribution de la R&D militaire non seulement aux objectifs de sécurité mais aussi aux performances économiques globales. En d’autres termes on peut se demander si les pays ont raison d’encourager l’évolution technologique par l’intermédiaire de la R&D militaire ? Et le cas échéant quels sont les types d’organisation et d’institutions les plus appropriées à une relation fructueuse entre R&D militaire et développement technologique général ?
De nombreuses études économétriques ont tenté d’établir ou de réfuter la preuve que la R&D de Défense a des répercussions sur la croissance de l’économie. On observera tout d’abord que la R&D militaire a pour principal objectif de mettre au point des armes plus performantes, et les programmes doivent donc être jugés en fonction de leur succès ou de leur échec sur ce plan. Étant donné l’ampleur des ressources mises en jeu, il est cependant impossible de faire abstraction des considérations économiques plus générales.
Les conclusions empiriques montrent que l’effet des dépenses militaires n’est pas universel : il diffère entre les nations et au cours du temps ; aucun schéma clair n’émerge (Hartley et Singleton, 1990, p.155). La récente étude du CEPREMAP et de EUREQua (OED, 2000) établit par exemple que la recherche militaire a un impact positif sur la croissance aux Etats-Unis, négatif au Royaume-Uni et pas d’impact significatif en France. Pour ajouter à la difficulté dans l’interprétation de ces résultats, nous pouvons souligner que l’analyse du rôle des financements militaires sur l’économie est troublée par le manque de données fiables et systématiques (homogènes, cohérentes, longues) (Molas-Gallart, 1999).
Sur le modèle développé par le BETA (Bach et al., 1991) dans le cadre des programmes spatiaux, on peut ensuite analyser les retombées dans une approche évolutionniste, en caractérisant la portée des effets économiques engendrés. Deux catégories apparaissent alors : effets directs et indirects. Les premiers sont ceux qui proviennent de la réalisation des contrats passés dans le cadre des objectifs du programme ; les effets indirects, en revanche, sortent du cadre des contrats permettant la réalisation de programme et se diffusent dans le reste de l’économie. Les résultats obtenus par l’étude du BETA, ciblée sur les effets indirects, tendent à démontrer de façon significative l’existence de phénomènes d’entraînement du programme spatial européen sur l’activité industrielle [1].
Cependant les études plus récentes montrent que la disparition de la « similarité générique » entre les technologies civiles et militaires ainsi que la différenciation dans les modes de gestion du changement technique sont les principales causes de l’affaiblissement des retombées de la recherche militaire sur l’économie civile. Elles signent la fin de ce qu’on a appelé le « paradigme des retombées » (Alic et al., 1992).
En conséquence, l’organisation de la production des innovations militaires sous la forme de la structure de programme est remise en cause aujourd’hui dans beaucoup de pays occidentaux (Ergas, 1992 ; OCDE, 1999). Cette forme d’organisation, particulièrement bien adaptée aux objectifs de la recherche militaire, est associée à l’engagement de la puissance publique, par l’action d’agences nationales ou au travers de contrats, dans l’accomplissement d’une mission spécifique (principalement des projets de grande envergure). Les critiques énoncent que si les grands programmes permettent certes de progresser dans les technologies avancées, leur structure verticale et cloisonnée empêche la diffusion des innovations et de la connaissance produites ; ils introduisent également des « défaillances gouvernementales » dans la sélection des participants aux programmes et engendrent ainsi des distorsions dans la compétitivité des économies.
Finalement, l’objectif essentiel de la plupart des Etats aujourd’hui s’est réduit à organiser au mieux la dépendance technologique de la R&D militaire envers la recherche civile. Il nous semble que l’avenir soit à l’intégration des structures d’innovation civile et militaire (Guichard, 2002), autour du concept clé de dualité. Néanmoins, la mise en œuvre de cette solution faussement simple requiert l’élaboration d’outils organisationnels.
L’objet de cet article est de proposer des outils et principes organisationnels sur lesquels pourra s’appuyer la politique duale française. Nous procédons en deux temps, tout d’abord en présentant un modèle analytique du changement technique (Metcalfe et Saviotti, 1984) qui s’avère utile à notre étude des décloisonnements entre les « produits technologiques » militaires et civils, puis en présentant les trois principaux principes d’action qui ressortent de l’application de ce modèle à la problématique de la dualité.
 
DÉFINITION DE LA DUALITÉ
 
 
En préliminaire de cet article, il nous semble essentiel de préciser ce que recouvre pour nous le concept de dualité. Nous la définissons comme un mode de gestion de la recherche, de l’innovation et de la production des systèmes de défense, qui cherche à engendrer des économies d’échelle, de variété et des externalités avec le secteur civil. Nous proposons en outre de la caractériser en trois points :
  1. L’espace pertinent des politiques duales est vaste, puisqu’il occupe un très grand territoire entre d’une part ce qui est totalement spécifique et d’autre part ce qui est totalement commun (générique) ;
  2. La dualité doit être analysée comme une propriété des Systèmes Nationaux d’Innovation (SNI) et de la compétitivité nationale. C’est l’angle que nous adoptons alors que souvent elle est perçue en France comme un mécanisme qui fausse et biaise les décisions budgétaires (on dit parfois que « la dualité sert à faire payer l’autre ») ; et cette vision des choses fait obstacle à l’analyse de la dualité comme élément central de la capacité d’innovation d’un pays, c’est-à-dire un mécanisme qui génère des économies d’échelle, des économies de variété et des externalités. Si on prend le SNI français comme un tout, la dualité permet de créer de l’efficience ;
  3. Le dernier point de caractérisation, c’est que la dualité n’est pas un problème intrinsèquement technologique, même si la technologie permet de créer des passerelles entre civil et militaire. Mais, au fond, exploiter la dualité relève de problèmes d’organisation, i.e. de coordination, d’action collective. Nous défendons ici la prépondérance des organisations et des réseaux sociaux sur l’aspect technique, quant à la construction d’espace de dualité.
Dans le cadre d’un scénario d’intégration des structures d’innovation civiles et militaires, il y a donc un grand nombre d’opportunités économiques pour la politique duale ; cela non seulement dans le domaine de la recherche mais à tous les stades de l’innovation. Reste encore à réfléchir à ses principales formes : comment créer de l’ordre, définir des structures relativement invariantes, souples, qui soient valables aussi bien pour un projet de recherche que pour un objet technique [2] ? Nous proposons en réponse un cadre d’analyse inspiré d’un modèle descriptif simple de décomposition des technologies (Metcalfe et Saviotti, 1984).
 
LE MODÈLE DE METCALFE ET SAVIOTTI
 
 
Le modèle analytique de Metcalfe et Saviotti (1984) repose sur une décomposition des biens. Les « produits technologiques » (au sens des auteurs, ce terme couvre une large palette de biens) sont ainsi considérés comme une combinaison de trois vecteurs de caractéristiques, l’un désignant les services rendus, l’autre désignant ses caractéristiques techniques et le troisième décrivant les méthodes de production. Ces caractéristiques sont ensuite reliées entre elles par des chemins d’action.
Ce modèle se prête à l’analyse de la diffusion et de la trajectoire des « produits technologiques » et à l’étude des substitutions qui peuvent alors s’opérer. Il nous apparaît donc approprié à l’étude théorique de la dualité, que l’on peut schématiquement résumer par la pratique des décloisonnements technologiques.
La décomposition en vecteurs de caractéristiques
Dans le but de pouvoir influencer les décloisonnements entre innovation civile et militaire, il nous est nécessaire de pouvoir analyser les trajectoires technologiques. Diverses approches ont été proposées par le passé, basées par exemple sur l’étude des brevets. Ces méthodes ont des mérites certains dans des cas d’étude particuliers, mais n’ont pas démontré d’applicabilité générale. Metcalfe et Saviotti, dans un article de Research Policy de 1984, proposent une nouvelle méthode de mesure des changements technologiques.
Il est important de préciser dans un premier temps que le cadre conceptuel décrit par ces auteurs est applicable à un grand nombre d’objets. Ils définissent ainsi les « produits technologiques », qui regroupent un large éventail de biens s’étendant du programme de recherche au produit de haute technologie.
Le point de départ de cette analyse est la description des vecteurs de caractéristiques. Chacun des « produits » recouvre en réalité trois dimensions :
  • Le service qu’il apporte (performance) ;
  • La technologie qui permet d’atteindre le niveau de service ou de performance ;
  • Les procédés permettant d’atteindre le niveau technique – ce qui concerne les études de R&D, les matériels de production, les programmes de formation, que l’on peut regrouper sous le vocable d’infratechnologies ;
Chaque dimension peut ensuite se décomposer en un certain nombre d’alinéas : elle prend alors la forme d’une famille de caractéristiques (un vecteur) sur le modèle de la figure 1 :
Figure 1.
Décomposition d’un « produit technologique » en trois vecteurs de caractéristiques
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Pour illustrer cette décomposition, prenons l’exemple de la technologie micro-électronique silicium. Pour décrire ce « produit technologique » sous forme de vecteurs, nous pouvons proposer les caractéristiques suivantes :

Tableau 1.
Quelques éléments de décomposition de la microélectronique silicium
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Tableau 1. Quelques éléments de décomposition de la microélectronique silicium Caractéristiques de Caractéristiques techniques Caractéristiques de procédés service Lithographie Diamètre du wafer Encombrement R&D sur les Largeur de trait du Puissance de calcul composants chimiques transistor Chaîne de production Tension de seuil Vitesse de calcul flexible

Ce tableau se lit de la manière suivante : certaines appli-cations de la microélectronique silicium nécessitent une puissance de calcul élevée. Cette performance peut être atteinte pour une forte densité de transistors. On peut donc influencer sur la largeur de trait des transistors, ce qui fait appel aux technologies de lithographie. On peut aussi jouer sur le diamètre du wafer, ce qui nécessite une maîtrise des composants chimiques de ce matériau.
L’organisation qui produit le « produit technologique » est concernée par ces trois composantes et elle les relie les unes aux autres selon des « chemins d’action ». Ces chemins déterminent l’efficacité relative de chaque composante de chaque vecteur sur le suivant :
Figure 2.
Chemins d’action parmi les composantes des vecteurs
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vecteu...IMGIMF
Pour reprendre l’exemple précédent, les chemins possibles sont :
Figure 3.
Exemples de chemin d’action pour la microélectronique silicium (simplifié)
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En outre, les auteurs proposent un système de pondération des caractéristiques selon l’importance que l’organisation qui produit le bien leur attribue. Dans l’exemple de la figure 3, si le diamètre du wafer est une donnée exogène, l’entreprise produisant les semi-conducteurs ne valorisera pas la recherche sur les composants chimiques (faible pondération). Par contre, on peut s’attendre à ce qu’elle soit fortement concernée par la largeur de trait des transistors et par voie de conséquence qu’elle s’intéresse aux procédés de lithographie (ces deux caractéristiques étant alors fortement pondérées).
Cet exemple nous permet de préciser un point majeur : ce modèle, malgré l’apparence linéaire qui peut s’en dégager, n’est pas associé au modèle linéaire de l’innovation. Le sens des flèches n’est figé de la gauche vers la droite que pour des raisons de lisibilité des figures. Des boucles de rétroaction sont ainsi envisageables (ici par exemple des caractéristiques techniques vers les caractéristiques de procédé) au même titre que certains chemins d’actions peuvent ne relier que deux vecteurs entre eux.
Modélisation du changement technique
Dans le cadre analytique formé par la décomposition en vecteurs, tout changement technique prendra forme sous :
  • des changements en valeur absolue dans les caractéristiques de procédés, techniques ou de performance ;
  • des modifications dans les chemins d’action ;
  • des modifications dans les coefficients de pondération attribués aux différentes caractéristiques.
Il va de soi que ces modifications apparaissent par étapes durant l’évolution des « produits technologiques ». La substitution se caractérisera par exemple par l’apparition de nouvelles caractéristiques dans les procédés, qui permettront l’émergence de nouvelles capacités techniques, qui ellesmêmes répondent partiellement ou totalement à de nouvelles caractéristiques de service. On pourra alors observer des phénomènes de substitution pure ou partielle. Un « produit technologique » nouveau sera représenté par l’apparition simultanée de nouvelles caractéristiques de procédés, techniques, de service.
Les changements peuvent avoir lieu de manière continue, lorsque les valeurs absolues des caractéristiques évoluent, ou de manière discontinue, lorsque des caractéristiques nouvelles apparaissent. Le changement discontinu, représenté par une permutation entre deux régimes techniques (entre deux vecteurs de caractéristiques techniques) s’accompagne souvent d’une amélioration (pas nécessairement un changement discontinu) dans les caractéristiques de service. Cette distinction peut être utile pour distinguer la substitution technologique de l’apparition d’un nouveau « produit technologique ».
 
APPLICATION AU CAS DES TECHNOLOGIES DUALES
 
 
Le cadre théorique proposé par Metcalfe et Saviotti (1984) offre un modèle utile à notre réflexion. On peut en effet l’adapter au cas des technologies civiles et militaires pour chercher des « moments d’action » privilégiés pour l’intégration ou les transferts et ainsi mettre en évidence des principes de convergence qui ouvriraient la voie à plus de dualité.
Pour créer une base commune à partir de deux « produits technologiques » civil et militaire (Tc et Tm ) qui diffèrent sur les trois ensembles de caractéristiques, on peut :
  • soit jouer sur les {Xi } : c’est-à-dire réduire la divergence des caractéristiques de services, donc jouer sur les normes ;
  • soit jouer sur les {Yi } : c’est-à-dire transposer des modules de caractéristiques techniques pour élargir l’espace des caractéristiques communes, donc jouer sur les performances – cas de l’insertion de composants et sous-ensembles civils dans les systèmes d’armes ;
  • soit jouer sur les {Zi } : c’est-à-dire créer des étapes communes en amont des spécifications, au cours des étapes de production.
Le cadre ainsi esquissé est intéressant car il peut s’appliquer soit à un objet technique (tel qu’un radar, un avion, un logiciel) soit à un instrument de recherche ou un outil de production (tel qu’un bassin d’essai, une technologie laser ou un atelier flexible). L’espace pertinent des politiques duales est alors très vaste : il occupe un très grand territoire entre ce qui est totalement spécifique (lorsque les {Xi } sont inconciliables) et ce qui est totalement commun (où les {Xi } se recouvrent exactement, comme dans l’exemple du mobilier de bureau). L’importance des cas de figure d’hyper-spécification dépend fortement du type de technologie. Dans le domaine des composants électroniques, le sous-domaine de l’infrarouge refroidi n’a que très peu d’applications potentielles civiles à ce jour. Ce qui veut dire que l’espace de dualité est réduit. Le domaine du génie électrique offre l’exemple opposé.
La politique duale diffère grandement selon la nature du secteur dominant. Dans le cas où la technologie militaire « tire » le marché (informatique ou aérospatial dans les années 1960), c’est le civil qui s’efforce d’adapter ses systèmes pour bénéficier des effets externes positifs engendrés par les demandes militaires. Dans le cas contraire (prédominant aujourd’hui), c’est le pilotage de la dualité et la mise en œuvre de procédures volontaristes (pro-actives) par les industriels et l’administration de Défense qui deviennent nécessaires pour « forcer les convergences ».
En somme, piloter la dualité signifie : créer (forcer la création) des opportunités d’intégration ou de transfert et développer pour cela des procédures actives. On peut, dans cette perspective, identifier les grandes logiques d’action, qui renvoient essentiellement à une triple-structure (voir figure 4).
Figure 4.
Les structures d’action de la politique duale
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Les trois structures d’action de la politique duale sont donc l’intégration (en amont), la transposition et la convergence (en aval). Ces trois structures sont interdépendantes : la probabilité d’intégration (manufacturière ou R&D) sera d’autant plus forte qu’une action a été menée sur les {Xi }. Il en est de même pour la probabilité de création de modules de caractéristiques communes.
 
LES PRINCIPES DE CONVERGENCE SELON CHAQUE AXE
 
 
Le modèle de Metcalfe et Saviotti nous a permis d’identifier les trois principales structures (relativement) invariantes d’intégration et de mise en réseau. Nous allons maintenant rentrer plus dans le détail de ces structures pour en déduire des principes d’action, qui par la suite serviront de guide aux règles puis aux décisions.
En préliminaire, il faut préciser que les chances de succès de toute action duale sont renforcées en initiant de façon ex ante les processus de collaboration et de coordination, en les pensant à l’avance, c’est-à-dire en envisageant la dualité dès les prémices du programme et la conception des technologies.
Convergence des caractéristiques de performance {Xi }
Le premier axe que nous avons défini concerne les caractéristiques de performance. Encourager la convergence sur cet axe consiste à rapprocher les caractéristiques d’utilisation entre les deux secteurs, c’est-à-dire encourager la mise en place de normes communes et ainsi déterminer la production à partir de ressources communes. C’est une action clé car elle détermine des opportunités d’économies de variété, d’échelle et d’externalités. La séparation habituelle entre les standards et normes des deux secteurs n’est pas basée sur des critères technologiques, mais bien souvent sur des barrières culturelles, des habitudes et des conventions. En particulier, nous faisons référence à l’adhérence rigide des militaires aux spécifications et aux standards, qui ne sont souvent pas ou plus justifiés, concernant par exemple jusqu’aux biscuits consommés par les soldats (aux Etats-Unis, jusqu’en 1995). La réponse des industriels américains a été de séparer les départements civils et militaires des entreprises : IBM, Motorola et Boeing ont toutes des usines isolées ou des divisions indépendantes pour traiter de la conception et de la production des produits de Défense [3]. D’autres firmes adoptent une séparation encore plus rigoureuse en n’acceptant tout simplement pas les contrats de R&D avec la Défense (Hewlett Packard par exemple). Une solution évidente, que certains qualifient de besoin urgent, est de forcer les convergences entre les standards civils et militaires. Bien qu’il y ait deux voies à l’origine, l’asymétrie entre les tailles des deux marchés privilégie bien évidemment la voie civile. Ainsi, même si dans certains rares cas la convergence se fera dans le sens d’un durcissement des standards civils, la majorité des cas se résumera à une relaxation des spécifications militaires.
Dans notre cadre d’analyse, la fonction de la normalisation qui nous intéresse est celle de la mise en compatibilité, qui permet d’assurer le fonctionnement effectif de liaisons techniques, comme la modularité, la multifonctionnalité et l’interopérabilité. La normalisation permet ainsi l’intégration des réseaux (ici civil et militaire) et favorise par-là même l’amplification de l’opérabilité de chaque élément. Elle se présente ainsi comme une « force de dualisation ».
Notons toutefois une difficulté dans les processus de convergence, concernant les divergences entre qualification militaire, homologation et certification civile. Ces systèmes séparés persistent toujours alors que leur coexistence freine grandement le développement de technologies communes. En effet, si le matériel est qualifié (il répond au cahier des charges militaire) il n’en est pas pour autant certifié (il ne répond pas aux normes de sa catégorie commerciale) ou homologué (autorisation d’utilisation sur la base de conventions sectorielles). Cette incompatibilité engendre des surcoûts considérables car avant toute transposition d’un produit ou d’une technologie, il faut entreprendre l’une ou l’autre de ces procédures.
Transposition des modules de caractéristiques techniques {Yi }
Il faut bien distinguer que la question de la dualité ne prend pas ici le même sens ni ne requiert les mêmes solutions selon qu’on l’adresse du militaire vers le civil ou du civil vers le militaire. Ce qui est problématique du civil vers le militaire, c’est la poursuite de l’assouplissement des processus d’acquisition. Ce qui pose problème du militaire vers le civil, c’est avant tout l’accès au marché. Si la problématique du marché s’impose comme l’élément décisif de tout transfert réussi, quelles sont les conditions optimales préalables à une telle démarche ?
Dans le sens des transpositions du civil vers le militaire, il s’agit principalement d’insérer des composants commerciaux dans les équipements militaires. Aux Etats-Unis, ce point est au cœur de la stratégie du Pentagone. Son importance croissante est justifiée par l’allongement du maintien en service de nombreux systèmes d’armes. A l’horizon 2010,80% du parc devraient être constitués de systèmes existants déjà aujourd’hui.
Le dernier programme dual (Dual Use Application Program, DUAP) du département de la Défense américain envisage d’y remédier dans son volet Cost Operation and Savings Initiative (COSSI), dont il devient aujourd’hui l’axe majeur. Une première étape, financée par la COSSI, correspond à la réalisation et la qualification d’un prototype (avec kit d’adaptation). Suit une seconde étape d’approvisionnement, financée par le service d’arme concerné.
En France, la problématique est différente car la responsabilité des programmes, et donc l’usage des composants commerciaux, relève de la décision des industriels (Directive Conze [4] de 1995). L’action envisageable au niveau de la DGA est donc plus amont, bien qu’un appui possible soit envisageable en service de programme, en vue de soutenir une alternative technologique plutôt qu’une autre. L’action amont peut renvoyer à la première étape de la COSSI, c’est-à-dire l’identification et l’évaluation par les militaires de technologies civiles émergentes, susceptibles de répondre à leur besoin. L’objectif est ici d’identifier des modules de caractéristiques techniques, disponibles dans le civil, pour les transposer tels quels dans les applications militaires. Par exemple, les militaires s’intéressent fortement aux technologies de composants utilisés dans les téléphones portables (alternatives au GaAs).
Au vu de l’importance croissante que prennent les composants civils dans les équipements militaires, il apparaît indispensable de considérer les méthodes d’acquisition des administrations militaires. Celles-ci seront déterminantes dans la qualité et la quantité des relations entretenues avec le monde civil.
Dans le sens de la transposition du militaire vers le civil, la problématique est toute autre. La production et l’utilisation commerciale d’une technologie militaire réduisent son coût et pour les militaires (à l’achat), et pour l’entreprise qui produit (conquête de nouveaux marchés et économies d’échelle). Audelà des contraintes organisationnelles des entreprises, transposer des technologies du militaire vers le civil consiste avant tout en une prospection des marchés commerciaux potentiels. Le transfert de technologie ne doit être conçu que comme une étape du processus d’innovation. L’industrie ne doit pas seulement être capable de reprendre et d’adopter une recherche de Défense pour des applications civiles, elle doit également se montrer compétitive dans la production et le marketing des produits ainsi développés. Il ne suffit pas de rendre disponible une technologie militaire : il faut aider l’entreprise à développer et démontrer la faisabilité de l’usage commercial (accélérer le développement industriel, financer les technologies de production, susciter l’émergence de la demande commerciale).
Intégrer la production de connaissance et la production manufacturière {Zi }
Lorsque les « produits technologiques » sont relativement disjoints, on peut tout de même essayer de mettre en commun certains procédés techniques et la R&D (les économies de variété restent envisageables). Il s’agit alors de se tourner vers les firmes et au sein du système de recherche.
Dans le premier volet, l’alternative est double : soit on créé des étapes communes dans les processus de fabrication, soit on réduit les coûts de la variété (dispositifs de reconfiguration rapide des systèmes, flexibilité). Les pratiques relatives à l’intégration de la production manufacturière relèvent de l’exploitation des nouveaux systèmes de technologies manufacturières. Il s’agit de concevoir des plates-formes de production pouvant se reconfigurer rapidement pour répondre successivement à des besoins civils et militaires. Nous rejoignons là des problématiques du type « entreprise agile », « production flexible ».
En ce qui concerne l’intégration de la R&D, les travaux d’économie de l’innovation mettent en évidence l’interdépendance de plus en plus marquée entre les activités de recherche fondamentale, appliquée et de développement. On observe en effet que depuis la seconde guerre mondiale, de nombreuses industries sollicitent systématiquement les universités et laboratoires publics et ont fait apparaître de nouvelles sciences appliquées et de l’ingénieur ou en tout cas ont contribué à leur institutionnalisation de même qu’elles ont fortement contribué au développement de l’instrumentation scientifique. C’est notamment le cas des industries liées à la Défense et de l’administration de Défense elle-même (à l’heure actuelle en France), qui externalise toutes ses recherches. Ce cadrage nous permet de saisir la complexité croissante du système de la production de connaissance et va nous aider à mettre en lumière les moments clés du processus, au niveau desquels il sera le plus approprié d’intervenir.
Dans les étapes amont de la R&D, l’incertitude sur le chemin que va prendre la technologie est maximale, mais elle est identique pour les deux secteurs utilisateurs potentiels. Afin de dégager un intérêt commun d’avancer les travaux de recherche, il est donc primordial de réduire cette incertitude. Durant cette étape initiale, les résultats concernent surtout des principes fondamentaux ou ce que l’on peut considérer comme de l’information générique, dont les deux secteurs peuvent tirer parti.
En aval du cycle de vie, au fur et à mesure que les technologies se développent, les intérêts civils et militaires divergent. Interviennent ensuite les normes, standards et spécifications. Comme les usagers civils et militaires peuvent émettre des standards sur des points différents, et du fait de son poids faible dans les négociations, la recherche militaire est généralement de moindre valeur pour les civils dans cette phase du cycle de vie. La recherche ne contribue alors plus à l’infrastructure informationnelle.
 
CONCLUSION : L’IMPÉRATIF ÉLARGISSEMENT THÉMATIQUE … ET GÉOGRAPHIQUE DE LA R&D DE DÉFENSE
 
 
Compte tenu de la définition de la dualité et des différents types d’actions que nous proposons, il est clair que l’espace européen est l’espace économique pertinent comme renforcement de la dualité ou bien comme substitut lorsque celle-ci n’est pas réalisée.
La question de l’Europe de la Défense comme de l’Europe de l’Armement reste néanmoins ouverte. L’action dans ce secteur s’est jusqu’à présent limitée aux restructurations industrielles sans intervention d’aucune interface gouvernementale européenne, contrairement aux Etats-Unis où J. Gansler avait pu initier le mouvement symétrique au cours du « last supper » dès 1993.
La volonté politique semble manquer au niveau européen. Plusieurs modèles d’organisation semblent pourtant pouvoir répondre à la problématique de la dualité en Europe. Certains industriels proposent en effet de constituer une agence européenne de R&D duale calquée sur le modèle de la DARPA américaine, qui regrouperait dans un premier temps les pays de la Letter Of Intent. On peut également, dans le contexte actuel, envisager qu’une telle structure soit en charge des affaires de « défense et sécurité », ce qui faciliterait encore l’ouverture vers des problématiques duales.
On comprend bien là que nous entrons dans une ère d’élargissement des problématiques de recherche et d’innovation de défense, à la fois thématique (dualité) et géographique (dimension européenne). Ces questions prennent un sens d’autant plus fort dans le contexte actuel de relance des budgets d’armement, à la suite des évènements du 11 septembre 2001. Le budget du département de la Défense américain connaît sa plus forte hausse depuis deux décennies et atteint 3,3% du PIB. Au sein de ce budget, notons en particulier les 19,2% de hausse du budget de la DARPA. Les autres grands pays ont amorcé une évolution similaire, mais elle ne se traduit pas encore par une augmentation aussi significative des budgets.
Les évolutions des systèmes nationaux d’innovation vers la dualité sont cruciales puisqu’elles conditionnent l’efficience des dépenses de R&D de Défense. La mise en place de politiques duales, comme l’émergence d’une échelle européenne (bien qu’encore difficile) contribuent à déterminer en effet l’évolution de l’écart technologique vis-à-vis des Etats-Unis et par voie de conséquence le niveau de dépendance des pays européens en termes d’innovation.
IMGIMGIMGIMF
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  ALIC, J., BRANSCOMB, L., BROOKS, H., CARTER, A. et EPSTEIN, G., Beyond Spinoff : Military and Commercial Technologies in a Changing World, Boston : Harvard Business School Press, 1992,400 p.
·  BACH, L., COHENDET, P., LAMBERT, G., LEDOUX, M., Problématique d’évaluation des effets induits d’un grand programme de R&D : Une application au programme spatial européen, in De BANDT, J. et FORAY, D., L’évaluation économique de la recherche et du changement technique, Ed. du CNRS, 1991, pp 231-262.
·  ERGAS, H., A future mission for mission-oriented industrial policies ? A critical review of developments in Europe, Paris : OCDE, 1992,18 p.
·  GUICHARD, R., Une analyse de la coordination entre recherche militaire et recherche civile : éléments pour un repositionnement de l’innovation de défense au sein du système d’innovation français, Thèse de doctorat en économie, sous la direction de D. FORAY, Université Paris IX Dauphine, novembre 2002,338 p.
·  HARTLEY, K. et SINGLETON, J., Defense R&D and crowding out, Science and Public Policy, 1990, Vol. 17, n°3, pp 152-156.
·  METCALFE, S. et SAVIOTTI, P., A theoretical approach to the construction of technology output indicators, Research Policy, 1984, Vol. 13, Issue 3, pp 41-51.
·  MOLAS-GALLART, J., Measuring defense R&D : a note on problems and shortcomings, Scientometrics, 1999, Vol. 45, No 1, pp 3-16.
·  OCDE, Etudes économiques de l’OCDE 1998-1999, France, Paris, OCDE, 1999,181 p.
·  OED, Recherche, innovation et croissance : le cas de la R&D militaire, Etude pour le compte de l’Observatoire Economique de la défense, 2000,6 p.
 
NOTES
 
[1]Des effets indirects ont en effet été identifiés au plan technologique, commercial, à celui des méthodes et de l’organisation industrielle, et enfin à celui du fonds de connaissance et de savoir-faire qui détermine le patrimoine économique des entreprises et, par conséquent, leur dynamique d’innovation à moyen et long terme.
[2]C’est-à-dire en amont comme en aval du processus d’innovation.
[3]La nécessité d’une comptabilité stricte sur les contrats du Pentagone vient s’ajouter à la contrainte forte des normes pour expliquer cette séparation des unités de production.
[4]Délégué Général pour l’Armement à cette date.
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C’est-à-dire en amont comme en aval du processus d’innovati...
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La nécessité d’une comptabilité stricte sur les contrats du...
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Délégué Général pour l’Armement à cette date. Suite de la note...
Décomposition d’un « produit technologique » en trois vecteurs de caractéristiques
Chemins d’action parmi les composantes des vecteurs
Exemples de chemin d’action pour la microélectronique silicium (simplifié)
Les structures d’action de la politique duale