2004
INNOVATIONS
Éditorial
Dans un environnement économique extrêmement chan-geant et difficilement prévisible, l’entreprise, petite ou grande,
suscite l’intérêt permanent des politiques, des économistes et
des sociologues. Sa fonction principale, celle d’innover, est
considérée comme la source par excellence d’emplois, de
richesses et de prospérité. A deux conditions : a) ses structures
doivent être suffisamment souples pour que l’entreprise puisse
s’adapter aux aléas du marché ; b) le renouvellement constant
de ses ressources productives ne pourra se réaliser que si
l’édifice financier et industriel d’un pays ou d’une région est
suffisamment solide et diversifié pour que l’entreprise puisse
associer, dans la constitution de son offre et dans la création de
la demande pour ses produits, des réseaux de producteurs et de
consommateurs.
Ces deux conditions respectées, la création de petites entreprises innovantes et le renforcement du potentiel d’innovation
des grandes firmes sont au centre des politiques industrielles et
de l’aménagement du territoire. Si les grandes entreprises,
regroupant diverses activités de production, de finance et de
commercialisation, tentent d’organiser les marchés et l’évolution des technologies, par voie d’alliances, de fusions, de
pactes et d’intrusion politique et si l’espoir du renouveau économique se concentre dans la petite entreprise issue de l’activité scientifique, l’attention des spécialistes est particulièrement portée sur les systèmes d’innovation.
Un système d’innovation décrit les relations entre institutions (scientifiques, technologiques, industrielles, commerciales, financières, politiques), privées et publiques (entreprises,
laboratoires de recherche et d’ingénierie, administrations…).
Ces relations sont constituées le plus souvent des flux financiers et informationnels et des mouvements de personnes. Le
but d’un tel système est de produire des innovations (nouvelles
organisations, nouvelles marchandises et processus, nouvelles
ressources : nouvelles combinaisons de ressources productives). Les systèmes sont nationaux (ou locaux) ; l’accent étant
mis dans ce cas sur les dispositifs publics légaux de régulation.
Ils peuvent être aussi « privés » ; l’analyse privilégiant le
« réseau » qui peut être défini comme un ensemble d’entreprises liées juridiquement et/ou financièrement à une ou plusieurs grandes entreprises (pivots) qui, constituant un système,
a pour but de réaliser une (ou plusieurs) production(s) intégrée(s) dans une même chaîne de valeur et sous le commandement des entreprises pivots.
Pour comprendre et pour étudier le système d’innovation,
l’économiste pose son regard sur l’organisation interne des
entités de production et sur leur environnement (marché,
concurrence, administrations,…). Sa vision systémique le conduit à considérer l’entreprise comme une entité vivante dont la
naissance, la croissance, la survie ou la mort sont conditionnées
par un ensemble de rapports contradictoires entre l’entité et son
environnement et entre les organes internes de l’entité. La
réalité de l’entreprise est ainsi complexe : c’est un centre de
décision juridiquement autonome qui met en œuvre une stratégie, se fixe des objectifs et se donne les moyens pour y
parvenir. Elle est aussi un « micro-système » social qui associe
des personnes avec des compétences différentes liées par des
rapports hiérarchiques de pouvoir et de responsabilité. Dans les
deux cas, son pouvoir intégrateur de ressources et de fonctions
économiques mesure sa compétitivité et sa longévité. L’entreprise est ainsi façonnée par l’organisation générale de la production, elle-même fondée sur la déconcentration spatiale de la
réalisation de cette production et sur la centralisation décisionnelle, financière et informationnelle d’investissement et de
commercialisation. Les rapports entre le système social et le
système « privé » d’innovation relèvent de la mise en réseaux
de la science conjointement par les entreprises et les institutions publiques, sous l’action délibérée des gouvernements,
dans un but clairement technologique.
L’innovation d’aujourd’hui est intimement liée à la marchéisation (profitabilité) du travail scientifique et à l’appropriation de ses résultats par les entreprises innovantes. Les
paramètres « temps » (de transfert) et « coût » (social) d’appropriation de la connaissance marchéisée nécessitent la mise
en place d’un cadre légal d’accumulation nouveau qui doit
assurer la cohérence entre la logique du chercheur et celle de
l’entrepreneur. Ce cadre, créé pour maintenir ouvert, au bénéfice des entreprises, le couvercle de la marmite dans laquelle
bouillonne la recherche publique, est souvent qualifié d’inopérant à long terme, parce qu’il sacrifie la « science autonome » au profit de la recherche orientée et appliquée. Ce qui
est vrai, sauf si, comme l’histoire nous l’enseigne, nous
considérons que l’aspect social, et à plus long terme économique, du progrès technique est intimement lié à la production d’armements, à la préparation à la guerre et aux
opérations militaires…