Innovations
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
300 pages

p. 271 à 279
doi: 10.3917/inno.022.0271

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no 22 2005/2

 
Isabelle Davy : Le paradoxe de la compétitivité en Europe : quel rôle pour les alliances technolgiques ? L’Harmattan, Paris, 2004,257 pages
 
 
Dans cet ouvrage, l’auteur se penche sur le paradoxe révélé par une étude de la commission européenne : malgré des investissements considérables dans la R&D, les parts de marché européennes ne parviennent pas à décoller dans les industries intensives en technologie que sont les NTIC. En se référant au modèle linéaire, l’injection de ressources abondantes dans les premières phases de recherche et de développement devait en effet aboutir à la mise sur le marché de produits de plus en plus avancés sur le plan technologique, ce qui aurait été garant de leur succès. Or, le fait est que si le passage de la phase de recherche fondamentale à la recherche appliquée est assez réussi en Europe comme l’indique le nombre de brevets déposés, c’est loin d’être le cas pour le passage de la recherche appliquée au développement et à l’innovation commerciale.
Les raisons de ce paradoxe résident pour l’auteur dans l’organisation des activités d’innovation au niveau des firmes. En effet, en retenant un modèle interactif, l’auteur insiste sur les nombreux feedbacks inhérents au processus d’innovation ainsi que l’incertitude qui régit chacune de ses phases. La coordination des activités, aussi bien au sein des départements de R&D, entre les départements de R&D et les autres départements de la firme et entre les firmes elles-mêmes devient par conséquent cruciale. Les compétences détenues par les acteurs à ce niveau sont ainsi aussi importantes que les ressources investies. Or, c’est bien cette capacité « de finalisation » qui fait défaut aux entreprises européennes et qui freine leur succès commercial.
L’examen de l’industrie européenne des semi-conducteurs permet d’appuyer cette thèse. En effet, préservée pendant longtemps des rigueurs de la concurrence grâce à leurs situations monopolistiques sur leurs marchés domestiques et le soutien des États européens cherchant à développer des « champions nationaux », les entreprises européennes n’ont pour longtemps pas su développer une telle capacité pourtant indispensable à leur survie. Les activités de R&D étaient ainsi cloisonnées aussi bien entre elles qu’avec les autres activités de production et de marketing des firmes. De même les alliances étaient très peu répandues.
Récemment, la situation semble toutefois évoluer. Au prix d’importantes restructurations, les entreprises européennes ont ainsi procédé à un recentrage par métier. La pratique du marché interne et une communication accrue entre les équipes de R&D, de production et de commercialisation assurent désormais une meilleure coordination des activités d’innovation au sein des firmes. Le recours sans cesse accru aux alliances assure la coordination des activités d’innovation entre les firmes. Les programmes de recherche européens ont à cet égard été un cadre de choix pour le développement des alliances précompétitives entre les firmes européennes de manière à atteindre la masse critique nécessaire pour assurer leur compétitivité. Les alliances technologiques que ne cessent de nouer les entreprises européennes avec les autres firmes mondiales devraient leur permettre d’accéder aux compétences complémentaires nécessaires à la pleine exploitation de leurs ressources. Enfin, malgré le faible nombre d’alliances commerciales, les entreprises européennes commencent à s’insérer dans les réseaux mondiaux. « L’espoir d’une reprise de croissance durable des semi-conducteurs européens se trouve désormais fondé ».
Avec la pléthore des discours économiques jetant le discrédit sur la compétitivité économique de l’Europe, le livre d’Isabelle Levy constitue un remède efficace contre le pessimisme ambiant. Adoptant une démarche claire et pertinente l’auteur identifie les sources du mal européen et suggère des pistes pour les stratégies industrielles en Europe.
Rached HALLOUL
 
Alan Freeman, Andrew Kliman, Julian Wells (eds) : The New Value Controversy and the Foundations of Economics Edward Elgar, 2004,319 pages
 
 
Où en est la pensée marxiste aujourd’hui ? Cet ouvrage, issu d’un groupe de travail international sur la théorie de la valeur, apporte des réponses à cette question. Le point de départ des débats présentés dans cet ouvrage est l’ignorance ou plus encore le rejet de l’œuvre de Marx par les économistes dominants d’aujourd’hui. Rejet typique des économiques puisque dans les autres sciences sociales Marx a sa place, ne serait-ce que pour en faire la critique.
Ce rejet des économistes serait fondé sur les erreurs ou les « incohérences » présentes dans l’œuvre de Marx. Au cœur de celles-ci se trouvent la détermination de la valeur, le passage de la valeur aux prix et la loi de la baisse tendancielle du taux de profit. Les interprétations du texte de Marx, celle de Bortkiewicz (1905-1906) pour la question du passage de la valeur aux prix et celle connue sous le nom de théorème de Okishio (1965) sur la loi de la baisse tendancielle du taux de profit sont à l’origine du rejet de Marx dans l’enseignement et la recherche en économie. Mais ces interprétations sont-elles exactes ? Retournant au texte original de Marx, l’ambition des éditeurs de cet ouvrage est de démontrer que les supposées « incohérences » de Marx résultent de mauvaises interprétations du texte de l’auteur. Il ne s’agit pas de construire une nouvelle théorie de la valeur mais de rétablir les propos de Marx. Ce faisant si les erreurs de Marx sont démontrées inconsistantes, plus rien n’entrave alors le retour de Marx sur la scène de l’enseignement et de la recherche en économie, sauf si le rejet est de nature idéologique.
La première partie de cet ouvrage rassemble des textes (Laibman, Kliman, Moseley, Freeman, Ramos…) qui réexaminent et débattent les fondements de la « théorie de la valeur de Marx ». Cette théorie de la valeur, créée par les interprètes de Marx (Dmitriev, Bortkiewicz, Sweezy, Seton, Okishio, Morishiama, Laibman…) repose, selon les éditeurs, sur deux interprétations critiquables du texte de Marx. D’une part, la théorie de la valeur « révisée » par les auteurs ci-dessus est atemporelle et simultanée signifiant que les inputs et les outputs ont simultanément la même valeur. Eliminant le temps existant entre la transformation des inputs en outputs, cette procédure empêche les prix unitaires (et les valeurs) des outputs d’augmenter ou de baisser par rapport aux prix unitaires (et aux valeurs) des inputs. Ainsi, cette théorie révisée présuppose l’existence perpétuelle d’un type particulier d’équilibre. Deuxièmement, la théorie révisée a un caractère dual, séparant le système des prix de celui des valeurs. A l’inverse, la lecture faite par les éditeurs met en avant le caractère temporel de la valeur chez Marx : les valeurs et les prix, en tant que grandeurs, sont historiquement déterminés, offrant ainsi une théorie générale de leur détermination qui s’applique si les valeurs et les prix des inputs égalent ou non les prix des outputs. De même, selon les éditeurs, la théorie de Marx contient un caractère systémique unitaire : le total de la valeur que les moyens de production utilisés transfèrent aux produits est égal au total de la valeur qui a été nécessaire pour les acquérir. Il dépend donc de leurs prix (et non de leur valeur) au moment où ils entrent dans la production. Cette partie comprend aussi une discussion sur le travail abstrait et sur le type de travail qui crée la valeur.
La seconde partie de l’ouvrage contient une série de contributions non directement liées au débat principal de cet ouvrage, mais qui présentent un tour d’horizon actuel de la recherche marxiste sur la valeur : des différentes catégories de la valeur dans la doctrine Soviétique (Paresh Chattopadhyay) à la mesure empirique des valeurs (Edward B. Chilcote) ou à son transfert international (Paul Cooney), etc. Un ouvrage riche en débats (l’interprétation des éditeurs n’étant pas partagée par tous les auteurs) qui montre que le positionnement théorique doit être fondé sur la lecture des textes originaux et non uniquement sur les interprétations de ceux-ci ou sur des considérations idéologiques. Comme le rappellent les éditeurs, le modèle IS-LM et ses impacts économiques sont-ils le reflet du texte de Keynes ?
Blandine LAPERCHE
 
Vauban : La Dîme royale texte présenté et commenté par Jean-Marc Daniel coll. Finances publiques, L’Harmattan, 2004,216 pages
 
 
Les idées keynésiennes sont bien antérieures au célèbre économiste britannique. La réédition du texte de Vauban en atteste au centuple. Cet ouvrage initialement publié à la fin du 17ème siècle est écrit dans un pays appauvri par une période de mauvaises récoltes et par la multiplication de guerres. La pauvreté est immense. Vauban en trouve l’origine dans la fiscalité. Il dénonce l’illusion de l’or et de l’argent comme source de richesse. Le capital, c’est-à-dire la terre mise en valeur par le travail de l’homme, est la source de la richesse. L’Etat, par conséquent, doit tout mettre en œuvre pour inciter les habitants du pays à travailler la terre. Le système fiscal français est hérité du Moyen Age. Il cumule des impôts directs (la taille), indirects (les aides) et d’autres impôts dont la gabelle est sans aucun doute le plus connu. La taille focalise les critiques de Vauban. « Elle doit son nom au fait qu’une fois payée, les collecteurs gravent à titre de reçu son montant sur une taille de bois. A la fin du 17ème siècle, elle est due sur la base de principes fixés sous Charles VII » (page 17). Elle est calculée sur la production réelle du contribuable et concerne surtout les agriculteurs. Ces derniers vivent dans la misère et cherchent par tous les moyens à échapper à l’impôt. Les terres surtaxées sont abandonnées. Vauban propose un prélèvement unique, une dîme, équivalent à 10% de la production. Il étaye sa démonstration par une analyse économique : en modifiant la fiscalité, il modifie le comportement de la population qui est incitée à produire et à travailler. Ses contemporains ne le comprendront pas. Voltaire, par exemple, affirmera que Vauban n’était pas l’auteur de La dîme royale. Mais, la critique la plus forte vient de Pierre Choderlos de Laclos, le célèbre auteur des Liaisons dangereuses. Ce dernier est aussi officier d’artillerie et militant politique. Il critique fortement Vauban sur le bien-fondé de sa réforme fiscale alors que la construction de ses fameuses citadelles a coûté si cher au royaume ! Pourtant cette analyse vaudra à Vauban l’admiration (posthume) de J. A. Schumpeter.
Pionnier de ce qui deviendra la Comptabilité nationale, Vauban recommande par ailleurs des recensements réguliers de la population, indispensables pour évaluer l’état des richesses du pays et pour agir sur les modalités de sa redistribution. Il faudra attendre 1791 pour que la loi rende obligatoire un recensement quinquennal. « Après beaucoup de réflexions et d’expériences, écrit Vauban, il m’a paru que le roi avait un moyen sûr et efficace pour remédier à tous ces maux, présents et à venir. Ce moyen consiste à faire contribuer un chacun selon son revenu au besoin de l’Etat, mais d’une manière aisée et facile, par une proportion dont personne n’aura lieu de se plaindre… » (page 56). Puis, il conclut : « Voilà ce que j’ai cru devoir ajouter à la fin de ces mémoires afin de ne rien laisser en arrière de ce qui peut servir à l’éclaircissement du système y contenu. Je n’ai plus qu’à prier Dieu de tout mon sœur que le tout soit pris en aussi bonne part que je le donne ingénument et sans autre passion ni intérêt que celui du service du roi, le bien et le repos de ses peuples » (page 216). D’origine noble, Vauban ne remet pas en cause la monarchie, au centre de tout se trouve le Prince. Sa seule préoccupation est d’améliorer le sort de la population et par conséquent du roi, puisque ce dernier vit du travail de tous.
Sophie BOUTILLIER
 
Beatriz Castilla Ramos : Mujeres mayas en la robotica y lideres de la comunidad, Tejiendo la modernidad Mérida, Yucatan, Mexico, 2004,531 pages
 
 
Le terrain d’investigation de B. Castilla Ramos est une filiale d’une multinationale américaine de haute technologie dans l’Etat du Yucatan au sud du Mexique. L’Etat du Yucatan ayant défini en 1985 un important programme destiné à autoriser la création d’entreprises maquiladoras. Le nord du Mexique avait entrepris ce type de politique dès 1965 afin d’éviter l’émigration de la maind’œuvre mexicaine vers les Etats-Unis.
La main-d’œuvre mexicaine employée dans la plus grande maquiladora du Yucatan est essentiellement féminine et jeune. Ce sont souvent de jeunes mères dont le mari est au chômage. Ces jeunes femmes ne sont pas issues d’un milieu urbain et industrialisé, mais rural. Elles sont d’origine maya et se sont très efficacement adaptées aux conditions de travail de la multinationale américaine. Le travail d’investigation très poussé de B. Castilla Ramos ne réside pas seulement dans l’étude de l’organisation du travail dans cette usine très moderne (automatisée au plus haut point, réalisant des investissements très importants pour développer des machines à commandes numériques), mais aussi dans l’articulation entre cet univers et celui de leur vie hors travail, leur vie familiale au sein d’une communauté où le poids des traditions est très fort. Ce sont par conséquent deux mondes très différents qui se côtoient. Comment fonctionne le binôme usinecommunauté ?
Tout l’intérêt de l’ouvrage de B. Castilla Ramos réside dans l’analyse fine de deux mondes si différents et qui pourtant ne semblent pas s’exclure. L’auteur insiste d’une part sur les méthodes de gestion des ressources humaines de l’entreprise, lesquelles se caractérisent par leur ouverture. D’autre côté ces femmes ont trouvé par leur travail une source de revenu faisant d’elles une pièce maîtresse de leur communauté. Cet ouvrage présente un double intérêt, d’une part sur plan de la condition féminine dans les pays en développement, d’autre part sur les conséquences de l’investissement étranger direct dans lesdits pays. Le développement économique passe-t-il par l’émancipation féminine ? La question mérite d’être posée. Dans les pays européens ou aux Etats-Unis et au Japon, la condition féminine s’est progressivement améliorée au rythme de l’industrialisation. Les femmes se sont battues pour conquérir une place de plus en plus importante en tant que salariée (et non plus seulement en tant que mère ou épouse) qu’elles ont cherché à valoriser sur le plan politique et public. Mais, au regard de ces expériences, quel projet imaginé sur l’avenir des femmes du Tiers-Monde ? Seront-elles, à l’image de leurs homologues des pays industrialisés, des consommatrices avisées ? De la maison à l’usine, force de travail et norme de consommation appartiennent à la même logique.
Sophie BOUTILLIER
 
Eric Vernier : Techniques de blanchiment et moyens de lutte Dunod, Paris, 2005,287 pages
 
 
La mondialisation de l’économie, l’avènement de la firme mondiale et la globalisation financière sont des conditions permissives à l’accélération des échanges internationaux et à la multiplication des flux financiers à travers le monde. Mais la « globalisation » n’est pas synonyme d’uniformisation. Le « village mondial » n’existe pas. Les législations sont différentes, les règles sont nationales ou régionales, les avantages et les inconvénients se forment à l’échelle des économies nationales et facilitent de ce fait le traitement mondial des problèmes particuliers. Les acteurs du système (banques, firmes, fonds de pension, etc.) tout en niant les particularismes locaux s’implantent, commercent, spéculent, grâce à leur grande facilité de profiter des différentiels de taux de salaire, de taux de change ou de taux d’intérêt. Les pratiques de blanchiment de l’argent sale sont indissociables des rapports dialectiques entre le particulier et le global, entre ce qui est légal et ce qui s’avère illégal. Le livre d’Eric Vernier montre que l’enrichissement par la Bourse n’est qu’une des facettes de la finance mondiale ; l’autre étant « le traitement délictueux des capitaux amassés illégalement ».
En procédant à une analyse approfondie de quelques techniques et réseaux financiers qui permettent le recyclage de l’argent d’origine criminelle, l’auteur démontre que les pratiques de blanchiment sont devenues tellement complexes qu’elles se fondent dans l’économie légale. Les innovations financières semblent plus profiter aux escrocs qu’aux « honnêtes spéculateurs » ou aux petits porteurs et colporteurs. Les fonds destinés à être blanchis circulent dans les mêmes conditions que les capitaux d’épargne déclarée. Selon l’auteur, la fluidité combinée avec une grande opacité du système financier dérégulé est une véritable aubaine pour l’économie souterraine.
Le livre est composé de cinq parties. Dans la première, l’auteur définit et analyse les composantes de l’argent sale. La deuxième est consacrée aux techniques – complexes – du blanchiment. Pourtant, les textes et les dispositifs internationaux de lutte contre le blanchiment ne manquent pas (troisième partie). Mais les armes de guerre contre ces actes condamnables sont-elles efficaces ? Dans la cinquième partie, l’auteur accorde un traitement particulier à la banque : si la réglementation bancaire devient de plus en plus stricte et contraignante sur le sujet, les résultats révélés par notre enquêteur sont plus que mitigés.
Le FMI estime que le volume des capitaux blanchis, en 2001, représentait 2% à 5% du PIB mondial. Tous les pays sont concernés par le pouvoir de toutes sortes de mafias, mais les moyens de lutte ne sont pas à la hauteur. Eric Vernier, après avoir montré que le problème ne peut être résolu par l’intervention économique (le crime économique organisé étant très rentable), fait appel au politique. Mais l’absence de volonté politique ne peut-elle pas être expliquée par la puissance politique des intérêts privés qui combine le légal avec l’illégal dans un même processus d’accumulation et de prospérité économique ?
Un livre qui porte atteinte au mythe du rentier honnête, tel qu’il est véhiculé par les médias économiques les plus en vue. Un livre qui montre aussi la tromperie des enseignements qui présentent la finance comme un ensemble homogène, rationnel et logique.
Dimitri UZUNIDIS
 
Erik S. Reinert (ed) : Globalization, Economic Development and Inequality. An Alternative Perspective coll. New Horizons in Institutional and Evolutionary Economics, Edward Elgar, Cheltenham, 2004,339 pages
 
 
Comment les économistes évolutionnistes considèrent-ils les relations économiques internationales et, plus particulièrement, comment expliquent-ils la distribution inégale du revenu mondial ? Le point de départ de cet ouvrage collectif est le suivant : selon l’analyse schumpétérienne de la « destruction créatrice », la création de richesses dans une partie du monde entraîne la destruction de richesses dans l’autre. La « création destructrice » donc… La mondialisation actuelle enrichit les pays industriels tout en appauvrissant le Tiers monde. Les années 1980 ont été marquées par l’assainissement économique. Des mesures drastiques ont été prises pour réduire ceci, pour couper cela… pour désembouteiller les marchés, pour atteindre l’inaccessible « équilibre ». Dans la plupart des ex pays socialistes, la part de la population vivant au dessous du seuil de la décence ne cesse de croître. La pauvreté et la disette s’étendent en Afrique sub-saharienne et l’« africanisation » gagne en Amérique Latine. La forme actuelle de la mondialisation produit des résultats contraires à ceux attendus par les experts néolibéraux, adeptes du « laisser faire ». Les institutions de Bretton Woods reconnaissent de plus en plus ouvertement l’échec du libéralisme. Selon les auteurs du livre, la Banque mondiale ou le FMI n’hésitent pas à introduire certaines recettes néo-schumpétériennes dans leurs programmes d’organisation des échanges et des prêts internationaux : l’intervention correctrice de l’Etat est reconnue ; la performance du système d’innovation ou la qualité des systèmes de l’éducation et de la santé sont dans tous les discours.
Erik S. Reinert, dès les premières lignes de son introduction, fixe les idées : deux « prix Nobel » d’économie ont développé deux théories sur les relations économiques internationales conflictuelles. Sur la base des hypothèses classiques de la théorie néoclassique, l’économiste américain Paul Samuelson a pensé avoir mathématiquement prouvé que le « laisser faire » et le « laisser passer » conduisent à l’« égalisation des prix des facteurs ». Les prix du capital et ceux du travail peuvent ainsi être les mêmes partout dans le monde. A l’opposé, dans une tradition alternative, l’« autre canon » de la science économique (mais n’y a-t-il pas d’autres canons, moins arrangeants ?), l’économiste suédois Gunnar Myrdal a montré que le commerce international tend à accroître les inégalités de revenu entre pays riches et pays pauvres. L’approche de Myrdal, enrichie d’éléments méthodologiques et théoriques évolutionnistes (ou néo-schumpétériens), est adoptée dans ce livre pour étudier la reproduction élargie des inégalités entre pays développés et pays en développement.
La première partie est consacrée à l’intégration de l’évolutionnisme dans une tentative de compréhension alternative de l’économie politique. Puis, deux chapitres sont dédiés à la stratégie volontariste de développement de l’Allemagne et des Etats-Unis du 19ème siècle. La troisième partie explore, selon la méthode adoptée, les problèmes que connaissent certains pays en développement en rapport avec le commerce international dont les normes sont imposées par les grands pays industriels. Dans la quatrième partie, l’accent est mis sur le progrès technique : facteur de convergence ou, s’il est laissé entre les mains des adeptes du « laisser faire », facteur aggravant des inégalités de revenu dans le monde ?
L’approche novatrice et « révolutionnaire » de ce livre soulève, rien que par sa pertinence, un certain nombre de questions qui sont autant de champs de recherche pour le futur : Quels sont les rapports monétaires entre la distribution des revenus dans une économie nationale et la circulation mondiale des marchandises et des capitaux ? Comment dompter, sur un plan supranational, les « chevaux sauvages » (circuits et capitaux financiers) ? La technologie, n’est-elle pas aussi le produit de la concurrence entre systèmes d’innovation, mais aussi de la dynamique de ces inégalités condamnables ? Qu’en est-il de la coopération interétatique dans la fixation des normes techniques et économiques ?
Dimitri UZUNIDIS
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