2005
INNOVATIONS
A propos...
Isabelle Davy :
Le paradoxe de la compétitivité en Europe : quel rôle pour
les alliances technolgiques ?
L’Harmattan, Paris, 2004,257 pages
Dans cet ouvrage, l’auteur se penche sur le paradoxe révélé par
une étude de la commission européenne : malgré des investissements considérables dans la R&D, les parts de marché européennes ne parviennent pas à décoller dans les industries intensives en technologie que sont les NTIC. En se référant au
modèle linéaire, l’injection de ressources abondantes dans les
premières phases de recherche et de développement devait en
effet aboutir à la mise sur le marché de produits de plus en plus
avancés sur le plan technologique, ce qui aurait été garant de leur
succès. Or, le fait est que si le passage de la phase de recherche
fondamentale à la recherche appliquée est assez réussi en Europe
comme l’indique le nombre de brevets déposés, c’est loin d’être le
cas pour le passage de la recherche appliquée au développement
et à l’innovation commerciale.
Les raisons de ce paradoxe résident pour l’auteur dans l’organisation des activités d’innovation au niveau des firmes. En
effet, en retenant un modèle interactif, l’auteur insiste sur les
nombreux feedbacks inhérents au processus d’innovation ainsi
que l’incertitude qui régit chacune de ses phases. La coordination
des activités, aussi bien au sein des départements de R&D, entre
les départements de R&D et les autres départements de la firme
et entre les firmes elles-mêmes devient par conséquent cruciale.
Les compétences détenues par les acteurs à ce niveau sont ainsi
aussi importantes que les ressources investies. Or, c’est bien cette
capacité « de finalisation » qui fait défaut aux entreprises
européennes et qui freine leur succès commercial.
L’examen de l’industrie européenne des semi-conducteurs permet d’appuyer cette thèse. En effet, préservée pendant longtemps
des rigueurs de la concurrence grâce à leurs situations monopolistiques sur leurs marchés domestiques et le soutien des États
européens cherchant à développer des « champions nationaux »,
les entreprises européennes n’ont pour longtemps pas su développer une telle capacité pourtant indispensable à leur survie. Les
activités de R&D étaient ainsi cloisonnées aussi bien entre elles
qu’avec les autres activités de production et de marketing des
firmes. De même les alliances étaient très peu répandues.
Récemment, la situation semble toutefois évoluer. Au prix
d’importantes restructurations, les entreprises européennes ont
ainsi procédé à un recentrage par métier. La pratique du marché
interne et une communication accrue entre les équipes de R&D,
de production et de commercialisation assurent désormais une
meilleure coordination des activités d’innovation au sein des
firmes. Le recours sans cesse accru aux alliances assure la
coordination des activités d’innovation entre les firmes. Les
programmes de recherche européens ont à cet égard été un cadre
de choix pour le développement des alliances précompétitives
entre les firmes européennes de manière à atteindre la masse
critique nécessaire pour assurer leur compétitivité. Les alliances
technologiques que ne cessent de nouer les entreprises européennes avec les autres firmes mondiales devraient leur permettre
d’accéder aux compétences complémentaires nécessaires à la
pleine exploitation de leurs ressources. Enfin, malgré le faible
nombre d’alliances commerciales, les entreprises européennes
commencent à s’insérer dans les réseaux mondiaux. « L’espoir
d’une reprise de croissance durable des semi-conducteurs européens se trouve désormais fondé ».
Avec la pléthore des discours économiques jetant le discrédit
sur la compétitivité économique de l’Europe, le livre d’Isabelle
Levy constitue un remède efficace contre le pessimisme ambiant.
Adoptant une démarche claire et pertinente l’auteur identifie les
sources du mal européen et suggère des pistes pour les stratégies
industrielles en Europe.
Rached HALLOUL
Alan Freeman, Andrew Kliman, Julian Wells (eds) :
The New Value Controversy and the Foundations of
Economics
Edward Elgar, 2004,319 pages
Où en est la pensée marxiste aujourd’hui ? Cet ouvrage, issu
d’un groupe de travail international sur la théorie de la valeur,
apporte des réponses à cette question. Le point de départ des
débats présentés dans cet ouvrage est l’ignorance ou plus encore
le rejet de l’œuvre de Marx par les économistes dominants
d’aujourd’hui. Rejet typique des économiques puisque dans les
autres sciences sociales Marx a sa place, ne serait-ce que pour en
faire la critique.
Ce rejet des économistes serait fondé sur les erreurs ou les
« incohérences » présentes dans l’œuvre de Marx. Au cœur de
celles-ci se trouvent la détermination de la valeur, le passage de la
valeur aux prix et la loi de la baisse tendancielle du taux de profit.
Les interprétations du texte de Marx, celle de Bortkiewicz (1905-1906) pour la question du passage de la valeur aux prix et celle
connue sous le nom de théorème de Okishio (1965) sur la loi de
la baisse tendancielle du taux de profit sont à l’origine du rejet de
Marx dans l’enseignement et la recherche en économie. Mais ces
interprétations sont-elles exactes ? Retournant au texte original de
Marx, l’ambition des éditeurs de cet ouvrage est de démontrer que
les supposées « incohérences » de Marx résultent de mauvaises
interprétations du texte de l’auteur. Il ne s’agit pas de construire
une nouvelle théorie de la valeur mais de rétablir les propos de
Marx. Ce faisant si les erreurs de Marx sont démontrées inconsistantes, plus rien n’entrave alors le retour de Marx sur la
scène de l’enseignement et de la recherche en économie, sauf si le
rejet est de nature idéologique.
La première partie de cet ouvrage rassemble des textes
(Laibman, Kliman, Moseley, Freeman, Ramos…) qui réexaminent et débattent les fondements de la « théorie de la valeur de
Marx ». Cette théorie de la valeur, créée par les interprètes de
Marx (Dmitriev, Bortkiewicz, Sweezy, Seton, Okishio, Morishiama, Laibman…) repose, selon les éditeurs, sur deux interprétations critiquables du texte de Marx. D’une part, la théorie de la
valeur « révisée » par les auteurs ci-dessus est atemporelle et
simultanée signifiant que les inputs et les outputs ont simultanément la même valeur. Eliminant le temps existant entre la
transformation des inputs en outputs, cette procédure empêche
les prix unitaires (et les valeurs) des outputs d’augmenter ou de
baisser par rapport aux prix unitaires (et aux valeurs) des inputs.
Ainsi, cette théorie révisée présuppose l’existence perpétuelle d’un
type particulier d’équilibre. Deuxièmement, la théorie révisée a un
caractère dual, séparant le système des prix de celui des valeurs.
A l’inverse, la lecture faite par les éditeurs met en avant le
caractère temporel de la valeur chez Marx : les valeurs et les prix,
en tant que grandeurs, sont historiquement déterminés, offrant
ainsi une théorie générale de leur détermination qui s’applique si
les valeurs et les prix des inputs égalent ou non les prix des
outputs. De même, selon les éditeurs, la théorie de Marx contient
un caractère systémique unitaire : le total de la valeur que les
moyens de production utilisés transfèrent aux produits est égal au
total de la valeur qui a été nécessaire pour les acquérir. Il dépend
donc de leurs prix (et non de leur valeur) au moment où ils
entrent dans la production. Cette partie comprend aussi une discussion sur le travail abstrait et sur le type de travail qui crée la
valeur.
La seconde partie de l’ouvrage contient une série de contributions non directement liées au débat principal de cet ouvrage,
mais qui présentent un tour d’horizon actuel de la recherche
marxiste sur la valeur : des différentes catégories de la valeur dans
la doctrine Soviétique (Paresh Chattopadhyay) à la mesure empirique des valeurs (Edward B. Chilcote) ou à son transfert international (Paul Cooney), etc. Un ouvrage riche en débats (l’interprétation des éditeurs n’étant pas partagée par tous les auteurs)
qui montre que le positionnement théorique doit être fondé sur la
lecture des textes originaux et non uniquement sur les interprétations de ceux-ci ou sur des considérations idéologiques. Comme
le rappellent les éditeurs, le modèle IS-LM et ses impacts économiques sont-ils le reflet du texte de Keynes ?
Blandine LAPERCHE
Vauban :
La Dîme royale
texte présenté et commenté par Jean-Marc Daniel
coll. Finances publiques, L’Harmattan, 2004,216 pages
Les idées keynésiennes sont bien antérieures au célèbre économiste britannique. La réédition du texte de Vauban en atteste
au centuple. Cet ouvrage initialement publié à la fin du 17ème siècle
est écrit dans un pays appauvri par une période de mauvaises
récoltes et par la multiplication de guerres. La pauvreté est
immense. Vauban en trouve l’origine dans la fiscalité. Il dénonce
l’illusion de l’or et de l’argent comme source de richesse. Le
capital, c’est-à-dire la terre mise en valeur par le travail de l’homme, est la source de la richesse. L’Etat, par conséquent, doit tout
mettre en œuvre pour inciter les habitants du pays à travailler la
terre. Le système fiscal français est hérité du Moyen Age. Il cumule des impôts directs (la taille), indirects (les aides) et d’autres
impôts dont la gabelle est sans aucun doute le plus connu. La
taille focalise les critiques de Vauban. « Elle doit son nom au fait
qu’une fois payée, les collecteurs gravent à titre de reçu son
montant sur une taille de bois. A la fin du 17ème siècle, elle est due
sur la base de principes fixés sous Charles VII » (page 17). Elle est
calculée sur la production réelle du contribuable et concerne
surtout les agriculteurs. Ces derniers vivent dans la misère et cherchent par tous les moyens à échapper à l’impôt. Les terres surtaxées sont abandonnées. Vauban propose un prélèvement unique, une dîme, équivalent à 10% de la production. Il étaye sa démonstration par une analyse économique : en modifiant la fiscalité, il modifie le comportement de la population qui est incitée à
produire et à travailler. Ses contemporains ne le comprendront
pas. Voltaire, par exemple, affirmera que Vauban n’était pas l’auteur de La dîme royale. Mais, la critique la plus forte vient de Pierre
Choderlos de Laclos, le célèbre auteur des Liaisons dangereuses. Ce
dernier est aussi officier d’artillerie et militant politique. Il critique
fortement Vauban sur le bien-fondé de sa réforme fiscale alors
que la construction de ses fameuses citadelles a coûté si cher au
royaume ! Pourtant cette analyse vaudra à Vauban l’admiration
(posthume) de J. A. Schumpeter.
Pionnier de ce qui deviendra la Comptabilité nationale, Vauban recommande par ailleurs des recensements réguliers de la
population, indispensables pour évaluer l’état des richesses du
pays et pour agir sur les modalités de sa redistribution. Il faudra
attendre 1791 pour que la loi rende obligatoire un recensement
quinquennal. « Après beaucoup de réflexions et d’expériences,
écrit Vauban, il m’a paru que le roi avait un moyen sûr et efficace
pour remédier à tous ces maux, présents et à venir. Ce moyen
consiste à faire contribuer un chacun selon son revenu au besoin
de l’Etat, mais d’une manière aisée et facile, par une proportion
dont personne n’aura lieu de se plaindre… » (page 56). Puis, il
conclut : « Voilà ce que j’ai cru devoir ajouter à la fin de ces
mémoires afin de ne rien laisser en arrière de ce qui peut servir à
l’éclaircissement du système y contenu. Je n’ai plus qu’à prier
Dieu de tout mon sœur que le tout soit pris en aussi bonne part
que je le donne ingénument et sans autre passion ni intérêt que
celui du service du roi, le bien et le repos de ses peuples » (page
216). D’origine noble, Vauban ne remet pas en cause la
monarchie, au centre de tout se trouve le Prince. Sa seule
préoccupation est d’améliorer le sort de la population et par
conséquent du roi, puisque ce dernier vit du travail de tous.
Sophie BOUTILLIER
Beatriz Castilla Ramos :
Mujeres mayas en la robotica y lideres de la comunidad,
Tejiendo la modernidad
Mérida, Yucatan, Mexico, 2004,531 pages
Le terrain d’investigation de B. Castilla Ramos est une filiale
d’une multinationale américaine de haute technologie dans l’Etat
du Yucatan au sud du Mexique. L’Etat du Yucatan ayant défini en
1985 un important programme destiné à autoriser la création
d’entreprises maquiladoras. Le nord du Mexique avait entrepris ce
type de politique dès 1965 afin d’éviter l’émigration de la maind’œuvre mexicaine vers les Etats-Unis.
La main-d’œuvre mexicaine employée dans la plus grande maquiladora du Yucatan est essentiellement féminine et jeune. Ce
sont souvent de jeunes mères dont le mari est au chômage. Ces
jeunes femmes ne sont pas issues d’un milieu urbain et industrialisé, mais rural. Elles sont d’origine maya et se sont très efficacement adaptées aux conditions de travail de la multinationale
américaine. Le travail d’investigation très poussé de B. Castilla
Ramos ne réside pas seulement dans l’étude de l’organisation du
travail dans cette usine très moderne (automatisée au plus haut
point, réalisant des investissements très importants pour développer des machines à commandes numériques), mais aussi dans
l’articulation entre cet univers et celui de leur vie hors travail, leur
vie familiale au sein d’une communauté où le poids des traditions
est très fort. Ce sont par conséquent deux mondes très différents
qui se côtoient. Comment fonctionne le binôme usinecommunauté ?
Tout l’intérêt de l’ouvrage de B. Castilla Ramos réside dans
l’analyse fine de deux mondes si différents et qui pourtant ne
semblent pas s’exclure. L’auteur insiste d’une part sur les méthodes de gestion des ressources humaines de l’entreprise, lesquelles
se caractérisent par leur ouverture. D’autre côté ces femmes ont
trouvé par leur travail une source de revenu faisant d’elles une
pièce maîtresse de leur communauté. Cet ouvrage présente un
double intérêt, d’une part sur plan de la condition féminine dans
les pays en développement, d’autre part sur les conséquences de
l’investissement étranger direct dans lesdits pays. Le développement économique passe-t-il par l’émancipation féminine ? La
question mérite d’être posée. Dans les pays européens ou aux
Etats-Unis et au Japon, la condition féminine s’est progressivement améliorée au rythme de l’industrialisation. Les femmes se
sont battues pour conquérir une place de plus en plus importante
en tant que salariée (et non plus seulement en tant que mère ou
épouse) qu’elles ont cherché à valoriser sur le plan politique et
public. Mais, au regard de ces expériences, quel projet imaginé sur
l’avenir des femmes du Tiers-Monde ? Seront-elles, à l’image de
leurs homologues des pays industrialisés, des consommatrices
avisées ? De la maison à l’usine, force de travail et norme de
consommation appartiennent à la même logique.
Sophie BOUTILLIER
Eric Vernier :
Techniques de blanchiment et moyens de lutte
Dunod, Paris, 2005,287 pages
La mondialisation de l’économie, l’avènement de la firme
mondiale et la globalisation financière sont des conditions permissives à l’accélération des échanges internationaux et à la
multiplication des flux financiers à travers le monde. Mais la « globalisation » n’est pas synonyme d’uniformisation. Le « village
mondial » n’existe pas. Les législations sont différentes, les règles
sont nationales ou régionales, les avantages et les inconvénients se
forment à l’échelle des économies nationales et facilitent de ce fait
le traitement mondial des problèmes particuliers. Les acteurs du
système (banques, firmes, fonds de pension, etc.) tout en niant les
particularismes locaux s’implantent, commercent, spéculent, grâce
à leur grande facilité de profiter des différentiels de taux de
salaire, de taux de change ou de taux d’intérêt. Les pratiques de
blanchiment de l’argent sale sont indissociables des rapports
dialectiques entre le particulier et le global, entre ce qui est légal et
ce qui s’avère illégal. Le livre d’Eric Vernier montre que l’enrichissement par la Bourse n’est qu’une des facettes de la finance
mondiale ; l’autre étant « le traitement délictueux des capitaux
amassés illégalement ».
En procédant à une analyse approfondie de quelques techniques et réseaux financiers qui permettent le recyclage de l’argent
d’origine criminelle, l’auteur démontre que les pratiques de blanchiment sont devenues tellement complexes qu’elles se fondent
dans l’économie légale. Les innovations financières semblent plus
profiter aux escrocs qu’aux « honnêtes spéculateurs » ou aux
petits porteurs et colporteurs. Les fonds destinés à être blanchis
circulent dans les mêmes conditions que les capitaux d’épargne
déclarée. Selon l’auteur, la fluidité combinée avec une grande opacité du système financier dérégulé est une véritable aubaine pour
l’économie souterraine.
Le livre est composé de cinq parties. Dans la première, l’auteur
définit et analyse les composantes de l’argent sale. La deuxième
est consacrée aux techniques – complexes – du blanchiment.
Pourtant, les textes et les dispositifs internationaux de lutte contre
le blanchiment ne manquent pas (troisième partie). Mais les armes
de guerre contre ces actes condamnables sont-elles efficaces ?
Dans la cinquième partie, l’auteur accorde un traitement particulier à la banque : si la réglementation bancaire devient de plus
en plus stricte et contraignante sur le sujet, les résultats révélés par
notre enquêteur sont plus que mitigés.
Le FMI estime que le volume des capitaux blanchis, en 2001,
représentait 2% à 5% du PIB mondial. Tous les pays sont concernés par le pouvoir de toutes sortes de mafias, mais les moyens
de lutte ne sont pas à la hauteur. Eric Vernier, après avoir montré
que le problème ne peut être résolu par l’intervention économique (le crime économique organisé étant très rentable), fait appel au politique. Mais l’absence de volonté politique ne peut-elle
pas être expliquée par la puissance politique des intérêts privés qui
combine le légal avec l’illégal dans un même processus d’accumulation et de prospérité économique ?
Un livre qui porte atteinte au mythe du rentier honnête, tel
qu’il est véhiculé par les médias économiques les plus en vue. Un
livre qui montre aussi la tromperie des enseignements qui présentent la finance comme un ensemble homogène, rationnel et
logique.
Dimitri UZUNIDIS
Erik S. Reinert (ed) :
Globalization, Economic Development and Inequality. An
Alternative Perspective
coll. New Horizons in Institutional and Evolutionary Economics,
Edward Elgar, Cheltenham, 2004,339 pages
Comment les économistes évolutionnistes considèrent-ils les
relations économiques internationales et, plus particulièrement,
comment expliquent-ils la distribution inégale du revenu mondial ? Le point de départ de cet ouvrage collectif est le suivant :
selon l’analyse schumpétérienne de la « destruction créatrice », la
création de richesses dans une partie du monde entraîne la destruction de richesses dans l’autre. La « création destructrice »
donc… La mondialisation actuelle enrichit les pays industriels
tout en appauvrissant le Tiers monde. Les années 1980 ont été
marquées par l’assainissement économique. Des mesures drastiques ont été prises pour réduire ceci, pour couper cela… pour désembouteiller les marchés, pour atteindre l’inaccessible « équilibre ». Dans la plupart des ex pays socialistes, la part de la
population vivant au dessous du seuil de la décence ne cesse de
croître. La pauvreté et la disette s’étendent en Afrique sub-saharienne et l’« africanisation » gagne en Amérique Latine. La
forme actuelle de la mondialisation produit des résultats
contraires à ceux attendus par les experts néolibéraux, adeptes du
« laisser faire ». Les institutions de Bretton Woods reconnaissent
de plus en plus ouvertement l’échec du libéralisme. Selon les
auteurs du livre, la Banque mondiale ou le FMI n’hésitent pas à
introduire certaines recettes néo-schumpétériennes dans leurs
programmes d’organisation des échanges et des prêts internationaux : l’intervention correctrice de l’Etat est reconnue ; la performance du système d’innovation ou la qualité des systèmes de
l’éducation et de la santé sont dans tous les discours.
Erik S. Reinert, dès les premières lignes de son introduction,
fixe les idées : deux « prix Nobel » d’économie ont développé
deux théories sur les relations économiques internationales conflictuelles. Sur la base des hypothèses classiques de la théorie
néoclassique, l’économiste américain Paul Samuelson a pensé
avoir mathématiquement prouvé que le « laisser faire » et le
« laisser passer » conduisent à l’« égalisation des prix des facteurs ». Les prix du capital et ceux du travail peuvent ainsi être les
mêmes partout dans le monde. A l’opposé, dans une tradition
alternative, l’« autre canon » de la science économique (mais n’y a-t-il pas d’autres canons, moins arrangeants ?), l’économiste suédois Gunnar Myrdal a montré que le commerce international tend
à accroître les inégalités de revenu entre pays riches et pays
pauvres. L’approche de Myrdal, enrichie d’éléments méthodologiques et théoriques évolutionnistes (ou néo-schumpétériens), est
adoptée dans ce livre pour étudier la reproduction élargie des
inégalités entre pays développés et pays en développement.
La première partie est consacrée à l’intégration de l’évolutionnisme dans une tentative de compréhension alternative de
l’économie politique. Puis, deux chapitres sont dédiés à la stratégie volontariste de développement de l’Allemagne et des Etats-Unis du 19ème siècle. La troisième partie explore, selon la méthode
adoptée, les problèmes que connaissent certains pays en développement en rapport avec le commerce international dont les
normes sont imposées par les grands pays industriels. Dans la
quatrième partie, l’accent est mis sur le progrès technique : facteur
de convergence ou, s’il est laissé entre les mains des adeptes du
« laisser faire », facteur aggravant des inégalités de revenu dans le
monde ?
L’approche novatrice et « révolutionnaire » de ce livre soulève,
rien que par sa pertinence, un certain nombre de questions qui
sont autant de champs de recherche pour le futur : Quels sont les
rapports monétaires entre la distribution des revenus dans une
économie nationale et la circulation mondiale des marchandises et
des capitaux ? Comment dompter, sur un plan supranational, les
« chevaux sauvages » (circuits et capitaux financiers) ? La technologie, n’est-elle pas aussi le produit de la concurrence entre systèmes d’innovation, mais aussi de la dynamique de ces inégalités
condamnables ? Qu’en est-il de la coopération interétatique dans
la fixation des normes techniques et économiques ?
Dimitri UZUNIDIS