2005
INNOVATIONS
Éditorial
Travail divisé / travail recomposé, d’Est en Ouest et du
Nord au Sud. Les usines voyagent, les capitaux sont en quête
de rentabilité. Délocalisations, libéralisation des marchés… Le
bilan social de ce début de 21ème siècle est lourd : près de 200
millions de chômeurs déclarés au niveau mondial ! Les capitaux
migrent, les hommes s’adaptent. Les entreprises industrielles et
commerciales conçoivent la planète comme un gigantesque
damier sur lequel elles alignent, avancent ou retirent leurs pions
(établissements, usines, machines et salariés). La chaîne de
montage élaborée par Taylor et Ford a été transférée de l’usine
à la planète. Que devient le travail ? Que deviennent les salariés alors que les technologies de l’information et de la communication (TIC) et les marchés financiers tracent les contours
de la société à venir ?
La question centrale est celle de la flexibilité : flexibilité
offerte par le droit, via la réduction du temps de travail, et flexibilité offerte par les TIC, qui dessinent un nouveau paradigme technologique, lui-même porteur d’une nouvelle division du travail. Les technologies de l’information remodèlent la
tâche de travail : l’information est à la fois objet du travail et,
incarnée dans l’ordinateur, moyen de travail. Les entreprises,
quelle que soit leur taille, modèlent ainsi leur organisation en
fonction d’une concurrence mondialisée, où le critère essentiel
de différenciation des activités est celui de la capacité à innover. Les grandes entreprises ont recours aux TIC pour remodeler leur organisation interne (la structure des entreprises auparavant hiérarchique et fonctionnelle est devenue divisionnelle puis matricielle) et leurs relations avec leurs partenaires
(organisation par projets, en réseau avec des partenaires
multiples et reliés au siège social par des relations juridiques et
financières variées). Il est aujourd’hui assez évident de constater que la division du travail, qui a d’abord eu lieu au sein des
entreprises par la mise en place d’une division des tâches et des
fonctions, dépasse largement le cadre de la firme unifiée. Nous
voyons apparaître une nouvelle forme de division du travail qui
s’opère entre les établissements au sein des groupes et des
territoires.
Ce nouveau mode d’organisation puise sa force en coordonnant les actifs des deux extrêmes (très spécifiques, complètement génériques) au sein d’établissements différenciés, renforçant de ce fait la coopération entre les acteurs. Les relations
interentreprises jouent un rôle crucial dans les stratégies des
plus petites. La mise en œuvre de la législation sur les 35
heures en France s’est déroulée, entre 1999 et 2002, dans un
environnement marqué par une forte croissance. Toutefois,
pour les métiers de la sous-traitance, les effets bénéfiques de
cette conjoncture ont été contrariés par l’accentuation de la
pression des grands donneurs d’ordres sur leurs fournisseurs ;
sous-traitance en réseau, sous-traitance en cascade, la sous-traitance peut facilement déboucher sur le travail clandestin et
le travail des enfants. On fait alors peu de cas du capital humain. Si la libéralisation des marchés et le développement des
TIC ont contribué à flexibiliser le travail salarié, au début des
années 2000, le principe de la formation tout au long de la vie a
été reconnu conformément au concept du capital humain dans
lequel investit le salarié. Contradiction ?
Quelles sont les conséquences de ces formes de flexibilité
sur le travail ? Dans le premier cas, la flexibilité offerte par le
droit (réduction du temps de travail) se traduit par une appréciation positive du temps libre dont les salariés disposent,
couplé pourtant (pour, il est vrai, une minorité d’entre eux) à
une détérioration de leurs conditions de travail, soit une sensible détérioration de leurs conditions de travail. Dans le second cas, la flexibilité offerte par les TIC assouplie la gestion
de la main-d’œuvre et l’organisation interne et externe de
l’entreprise. De nouvelles formes de travail apparaissent (ou
réapparaissent), comme le télétravail (à domicile, en clientèle
ou dans un centre spécialisé).
La flexibilité et la réduction du temps de travail toutefois ne
se limitent pas à la sphère de l’entreprise. Elles ont aussi
vocation à restructurer les temps sociaux dans une perspective
d’égalité des sexes, des classes d’âge et des générations. L’articulation entre le temps de travail et des autres temps sociaux
(le hors travail) doit être repenser pour promouvoir des dispositifs susceptibles de favoriser leur articulation, leur intégration
et leur conciliation au niveau local (la ville). La famille joue ici
un rôle capital en faisant la jonction entre les temps sociaux.
Elle interfère entre la sphère privée et publique de l’existence
des individus. Partant de l’entreprise et de son organisation, le
fil d’Ariane que constitue le travail nous conduit à disserter sur
le rôle de la famille. Est-ce la fin de la valeur travail ? Il semble
bien que non.