2006
INNOVATIONS
Éditorial
John Kenneth Galbraith et l’esprit de l’innovation
[1]
Comme Schumpeter nous l’a enseigné, l’innovation, au sens
large, est le moteur du capitalisme. Dans une entreprise, innover signifie réaliser une nouvelle combinaison de facteurs de
production et commercialiser ses résultats. Dans la discipline
économique, innover signifie tracer une nouvelle voie d’étude
et de compréhension des faits économiques. L’œuvre de John
Kenneth Galbraith est sans conteste « innovante » car elle
éclaire par plusieurs angles le monde ardu de la réalité des
affaires.
John Kenneth Galbraith se réfère souvent dans ses écrits à
la définition de l’économie donnée par Alfred Marshall : l’étude
de l’homme dans la conduite de sa vie quotidienne. Une telle
approche implique le recours à l’histoire pour mieux comprendre les faits économiques. L’économie apparaît comme un
système incluant les nombreux champs aujourd’hui considérés
comme les divisions et subdivisions normales de la discipline.
Cette approche « holiste » ou plutôt « ouverte » ne peut être
contenue dans un étroit courant de pensée. Les influences sont
bien sûr importantes. Dans le cas de Galbraith, l’influence de la
théorie keynésienne est primordiale. Mais la tradition progressiste de sa famille et l’enseignement de ses professeurs dans
l’Amérique des années 1920-30 ont nourri sa pensée politique
et socio-historique.
La théorie de la grande entreprise, développée dans
Le
Nouvel Etat Industriel (1967)
[2] est, pour beaucoup d’économistes,
la contribution majeure de Galbraith. Son analyse a remis en
cause la théorie néoclassique du consommateur roi et montré la
dépendance entre consommation et production. Au centre de
la théorie de la grande entreprise se trouve l’analyse du pouvoir.
Celle-ci est double : elle inclut d’une part le pouvoir exercé par
la firme sur les prix, sur le comportement du consommateur et
sur la définition des politiques publiques et d’autre part, la
répartition du pouvoir dans l’entreprise entre les actionnaires et
les managers. Dans le capitalisme contempo-rain, le pouvoir
appartient à la technostructure, nouveau facteur de production
imposé par la technologie moderne et la planification.
Cette idée est aujourd’hui fortement débattue. Pour certains
économistes, la gestion des entreprises est soumise à la loi des
actionnaires. Pour d’autres, la technologie moderne suppose
toujours la décision collective. Ce nouveau pouvoir des
actionnaires ne serait qu’une illusion, une mascarade ou encore
une « fraude innocente ». Dans son dernier ouvrage,
L’économie
du mensonge (2004)
[3], J.K. Galbraith remet au goût du jour la
notion d’idée conventionnelle qu’il développa dans
L’ère de
l’opulence (1957)
[4]. Ces idées, qui sont bien acceptées, enseignées
aux étudiants et répétées par les média – bien qu’étant très
éloignées de la réalité – deviennent des « fraudes innocentes »
lorsqu’elles sont utilisées pour façonner la réalité économique.
L’idée conventionnelle selon laquelle les actionnaires ont le
pouvoir de décision dans l’entreprise devient une fraude
innocente lorsque tous (médias, politiques, experts) continuent
à clamer ce pouvoir en dépit des montagnes de stock options
que les managers s’auto-octroient… et en dépit des scandales
comptables et financiers. La liste des fraudes innocentes est
aujourd’hui très longue…
Pourquoi devrions-nous relire Galbraith ? Dans l’économie
mondiale d’aujourd’hui, comment cette approche institutionnaliste peut-elle nous aider à améliorer notre compréhension de
la réalité économique et à prendre de bonnes décisions ? Relire
Galbraith pour comprendre la puissance des Etats et la
paupérisation… la persistance du sous-développement… mais
aussi la remise en cause des services publics… les allers-retours
réguliers entre euphorie financière et conflits militaires… « Les
problèmes économiques et sociaux évoqués ici, tout comme la
pauvreté de masse et la famine, peuvent être réglés par la
réflexion et l’action. Ils l’ont déjà été. La guerre reste l’échec
humain décisif »
[5].
[1]
Ce numéro d’
Innovations reprend un ensemble de textes issus des débats du
premier Forum l’Esprit de l’Innovation. Colloque international John Kenneth
Galbraith, Paris, 22 au 25 septembre 2004, organisé par le laboratoire de
recherche sur l’Industrie et l’Innovation (Lab. RII) de l’Université du Littoral et le
groupe Institut de Gestion Sociale (IGS).
[2]
Le nouvel état industriel, Tel, Gallimard, Paris (éd. 1989).
[3]
The Economics of Innocent Fraud, Penguin. En français :
Les mensonges de l'économie :
Vérité pour notre temps, Grasset, Paris, 2004.
[4]
L'ère de l'opulence, Calmann-Lévy (éd. 1994).
[5]
Les mensonges de l'économie,
op. cit., p.87.