2006
INNOVATIONS
A propos...
Pascal Petit :
Croissance et richesse de nations
Repères, La Découverte, Paris, 2005,128 pages.
« Croissance » et « richesse » des nations. A l’évidence les termes ne sont pas synonymes. Pascal Petit se place, dans ce petit
ouvrage qui est plus qu’un point de repères sur une question précise, dans le débat classique « entre efficacité de la transformation
du monde et justice dans la répartition de ses bienfaits » pour
déceler, dans les caractéristiques de la période transitoire dans laquelle nous vivons, les germes d’un nouveau régime de croissance
qui fera suite au régime de croissance « fordiste » des trente glorieuses. Mais les outils de mesure sont-ils adaptés ? Les indicateurs de croissance et de richesse traditionnels (PIB) sont enracinés dans la régulation sociale qu’ils sous-tendent, ils sont donc un
« construit social », tout autant que des « technologies de gouvernement ».
La comptabilité nationale d’après-guerre soutient le régime de
croissance fordiste. La mise en cause de ce régime dès la fin des
années 1970 rend ses indicateurs insuffisants ou muets. D’où leur
critique et l’inventivité dont ils sont l’objet (indicateurs du développement humain et autres indicateurs alternatifs). Dans une
période transitoire, les activités évoluent en même temps que les
indicateurs qui tentent de les saisir. L’économique s’est élargi, ce
qu’évoque le terme de « marchandisation », le domestique s’individualise en réaction et/ou en parallèle, le politique se fragmente,
délaissant les grandes idéologies au profit des mouvements et organisations associatives. Les relations entre les sphères s’effectuent par le biais des activités elles-mêmes (les services qui jouent
le rôle d’interface) et les institutions, qui représentent « des formes de règles que se donnent les sociétés pour coordonner leurs
comportements ».
Chaque grande période historique donne priorité à une institution ou à une forme structurelle particulière (Etat, monnaie, relations internationales, rapports marchands, rapport salarial), ce fut
le cas du rapport salarial dans la période fordiste, lequel concentrait ou conditionnait toutes les innovations institutionnelles.
Cet âge d’or du capitalisme et des nations, qui a fait du rapport
salarial un élément de progrès, répond à des changements structurels précis (exode rural, reconstruction, rôle de l’Etat y compris
dans le domaine militaire et dans une optique de plus long terme,
diffusion du système technique fondé sur le moteur à explosion)
qui créent une conjoncture historique particulière et difficilement
reproductible. Le régime de croissance fordiste, qui a des résultats
en termes de productivité variés selon les pays (plus faible aux
Etats-Unis qu’en Europe) et les secteurs (gains de productivité
moindre dans les services), se fonde sur la diffusion de nouvelles
normes de comportements des consommateurs (consommation
de masse) et des producteurs (accroissement de l’échelle de production, méthode de travail tayloriennes, organisation des entreprises par lignes de produit qui prépare leur internationalisation,
planification et coordination des prix). Il porte les germes de sa
remise en cause : la recherche d’économies d’échelle se heurte à
des limites physiques (risques environnementaux, problèmes
sociaux…), les consommateurs solvables sont saturés, les autres
frustrés, de nouvelles aspirations apparaissent, différenciées selon
les groupes sociaux. A cela s’ajoutent l’inflation découlant de la
croissance déséquilibrée, l’externalisation qui pèse sur les salaires
et surtout l’internationalisation qui déstabilise les Etats-nations en
proie au chômage et à l’inflation.
Dans cette période transitoire, la hiérarchie des institutions est
instable et seule cette stabilité pourrait donner jour à un nouveau
régime de croissance ou d’accumulation. L’explosion (au sens
d’exploit mais aussi de déchéance) de la nouvelle économie –
sorte de crise propre à l’émergence d’un nouveau régime – ne doit
pas masquer l’importance des changements structurels : internationalisation croissante, élévation du niveau d’éducation, diffusion
d’un nouveau système technique fondé sur les technologies de
l’information, qui pourrait-on dire, donnent vie à une économie
du savoir et des réseaux. Du côté des modes de régulation, c’est la
libéralisation (financière, économique) qui est le maître-mot,
créant paradoxalement une nécessité d’intervention publique pour
assurer la plus grande pureté des formes de concurrence, nouvelle forme structurelle centrale du régime de croissance encore à venir.
Cette fois, le rapport salarial en dépendrait. Les innovations institutionnelles touchant aux formes de la concurrence (libéralisation
des marchés des biens et services, financier et du travail) s’inscrivent dans des dimensions internationales, tout en gardant des
spécificités nationales. Les acteurs économiques, producteurs,
consommateurs, travailleurs adoptent des comportements stratégiques, pour satisfaire les actionnaires, intégrer une communauté,
développer un capital social…, sans pour autant que ces comportements soient à même de soutenir de nouveaux régimes de
croissance. Dans cette période d’incertitude, P. Petit dessine deux
scénarios pour un nouveau régime de croissance, l’un « financiarisé », l’autre « hédonique et communautaire ». L’un et l’autre
sont limités soit par des perversions internes (valeur pour une
minorité d’actionnaires et construction de fortunes managériales
incapables de stimuler la demande interne), soit par la multiplicité
des objectifs et des forces qui l’animent (préoccupation pour l’environnement, l’éducation, la santé…). Plus encore, l’accomplissement de ces régimes de croissance se heurte à la difficile articulation entre le national et l’international. L’intermédiaire, l’espace
régional, apparaît comme un compromis raisonnable, au vu de
son fort développement récent dans les différents continents,
mais limité dans ses résultats en raison du manque d’unité et de
vision politique. La balle est dans le camp des acteurs, institutions
internationales, mouvements citoyens, grandes entreprises et surtout pour l’auteur, Etats-nations. En l’absence de concertations,
certains d’entre eux pourront toutefois, précise l’auteur, aisément
décider de l’avenir de la planète, tout en courant le risque de
conflits majeurs. Dans cette période de transitions, « l’avenir est
ouvert et dépend des choix politiques qui seront faits ». Ceux-ci
pourraient aussi être faits par les citoyens du monde, de plus en
plus déçus et contraints par les choix peu « démocratiques » de
leurs Etats respectifs.
Blandine LAPERCHE
Serge LATOUCHE :L’invention de l’économie
Albin Michel/Economie, Paris, 2005,263 pages.
« L’invention de l’économie » est le titre de la dernière livraison de
Serge Latouche. Pour ceux qui connaissent ses œuvres, cet ouvrage n’est pas une surprise. En effet, l’interrogation épistémologique accompagne en permanence ses écrits les plus divers sur
l’histoire de la pensée économique, le développement et la mondialisation. C’est ce qui fait son originalité. La pensée de Serge
Latouche ne peut être comprise qu’avec une grande culture dans
diverses disciplines artificiellement cloisonnées par les institutions
officielles du savoir : économie, histoire, sociologie, anthropologie, épistémologie etc. En substance, cette érudition le conduit à
soutenir que l’économie est une construction d’un certain imaginaire. C’est cet imaginaire, conquérant jadis et déclinant aujourd’hui, que l’auteur décode en mettant en évidence les représentations symboliques sur lesquelles il repose : maîtrise et
exploitation de l’homme et de la nature, accumulation et croissance sans limites, progrès humain réduit au progrès matériel et marchand etc. L’une des idées les plus discutées par l’auteur est celle
de l’autonomisation de l’économique. De son point, l’Occident
moderne est né de cette rupture entre l’économie et la société, en
d’autres termes, entre la technique et l’éthique. C’est un fait culturel et historique propre, dans un premier temps, au capitalisme
européen. De ce point de vue, l’économie comme théorie et
comme pratique est concomitante à l’ensemble des transformations de cette contrée du monde qui a initié les Lumières. A la
base de cette de l’économie, il y a donc une révolution des mentalités datant approximativement de la période des mercantilistes.
Passant en revue tous les grands auteurs, Serge Latouche
montre, par une « archéologie du savoir économique », la constitution
historique et sémantique du discours des économistes. Dans cette
longue maturation, l’économie politique, pour s’instituer comme
science, a délimité son domaine, créé son objet et ses méthodes,
le plus souvent par imitation des sciences de la nature. De cette
façon, la science économique, selon l’auteur, s’auto-conclut. De
fait les opérations économiques (épargne, investissement, production, consommation, prix, profit, salaire, monnaie etc.) s’articulent
les unes autres et prennent un sens analytique à l’intérieur de ce
système d’interprétation qui prendra son envolée à partir des
œuvres des économistes classiques particulièrement Adam Smith
et David Ricardo. N’oublions pas que ce dernier avait été désigné
par K. Marx comme le « représentant scientifique de la bourgeoisie » ou
par d’autres commentateurs comme le Newton de l’économie politique.
Avec les économistes néoclassiques, l’invention de l’économie prendra
le chemin de la mathématique de la richesse sociale. L’invasion du
formalisme dans la science considérée en est le protocole épistémologique le plus avancé aujourd’hui. Cette poussée est telle que
la forme prend le dessus sur le contenu et dévoile la complète
déconnexion du discours économique non seulement par rapport
à la société mais même par rapport aux faits économiques
(querelle des méthodes en économie). C’est dans ce paroxysme
spéculatif que le discours économique affiche sa pleine autonomie
et sa domination sur la société. Son modèle mathématique du
marché auto régulateur est celui que doit suivre aveuglement,
pour ne pas dire aussi mécaniquement, la société et, cela, indépendamment des conséquences sociales et écologiques. C’est
cette « économicisation du monde » que condamne l’auteur en démontrant qu’il s’agit d’une conception particulière, donc non
universelle, de la vie en société. Ce n’est ni plus ni moins qu’un
impérialisme destructeur des autres définitions de l’homme et de
la vie tout court. L’antinaturalisme de l’auteur lui permet ainsi de
faire jaillir toute la relativité culturelle du discours économique.
Cette déconstruction critique sillonne les 10 chapitres qui forment
l’ossature de l’ouvrage jusqu’à son ultime conclusion sur le
« crépuscule de l’économie ». Fin d’un système, fin d’une science et de
la « culture » qui lui correspond.
A l’heure de l’épuisement de la mondialisation, la lecture de cet
ouvrage donne des armes théoriques à tous ceux qui cherchent
une issue à la crise de la civilisation économique du capitalisme en
dehors de son imaginaire déclinant.
Hassan ZAOUAL
Bernard GUESNIER, André JOYAL (textes réunis par) :
Le développement territorial, Regards croisés sur la
diversification et les stratégies
Université de Poitiers, 2004,331 pages.
Cet ouvrage regroupe 13 contributions de chercheurs français
et québécois. Ce sont des communications qui ont été présentées
du 38ème colloque annuel de l’Association de Science Régionale de
Langue Française en 2002 à l’Université du Québec à Trois Rivières. Trois parties ont été retenues : organisation territoriale et acteurs publics ; organisation des systèmes de production des territoires ; Systèmes d’innovation et TIC.
Les années de croissance économique, qui ont suivi la fin de la
seconde guerre mondiale, se sont appuyées dans un cadre national
sur le développement des grandes entreprises dans la continuité
de l’expérience accumulée depuis la révolution industrielle. La
crise économique des années 1970 remet tout en question. L’augmentation du chômage a été fatale car avec la grande industrie et
le salariat, les identités se sont construites dans le monde du travail. Ce modèle d’industrialisation a apporté son progrès matériel
et le développement de la consommation. L’informatisation et la
robotisation ont détruit les relations de proximité établies dans le
cadre du travail. D’où la recherche de proximités alternatives,
dans le cadre de communautés. Le local se développe alors en
tant que refuge. « Le ‘local’serait le remède universel de tous les
maux » (page 13). Ce n’est pas si simple, mais aussi et surtout le
retour du local est la partie visible de questions nouvelles telles
que la restructuration des grandes entreprises en réseau d’une
part, et (conséquence de la première proposition) de poids retrouvé des PME dans le système productif des pays industriels,
d’autre part, cet ouvrage, très approfondi, apporte des éclairages
tout à fait pertinents sur des concepts, utilisés comme des boîtes
noires et que l’on prononce ou que l’on écrit telles des formules
magiques. Le terme de « gouvernance » est l’un d’eux. Il est à la
fois utilisé pour traiter des affaires puniques que pour traiter de la
« corporate governance » des entreprises. La « corporate governance » « vise les dispositifs mis en œuvre pour obtenir des
coordinations efficaces en interne si la firme est intégrée (hiérarchisée) ou en externe par des contrats, du partenariat, des normes
dans les relations avec les sous-traitants, voire par la mutualisation
et la confiance, dans les districts industriels » (page 106). Le terme
de « gouvernance » est également utilisé pour traiter du gouvernement des institutions locales, ce qui introduit une dimension territoriale. La question étant : existe-t-il une bonne « gouvernance »
au niveau territorial ? Quelle forme de gouvernance adopter pour
être performant sur le plan local sur le plan économique ? Les
chercheurs restent partagés sur la réponse et se veulent se présenter tels les conseillers du prince.
Penser le local ne signifie pas repli sur soi. Le local est plus
que jamais conçu comme un atout pour se développer internationalement. La question de l’internationalisation des PME, dont on
débat depuis une vingtaine d’années, est l’une d’elles. Car si le
monde a changé, si la société industrielle et la grande entreprise
sont en crise, la PME – que l’on avait condamné à une mort certaine pendant les années 1945-1975 – aurait aussi sa carte à jouer
sur le marché mondial. La PME n’est plus seulement conçue
comme l’entreprise de petite taille tournée vers son marché…
local, elle est à même de développer une activité internationale. Le
concept de « milieu internationalisant » est tout à fait pertinent.
De quoi parle-t-on ? Quatre conditions doivent être réunies pour
qu’un milieu soit qualifié d’internationalisant : le milieu doit posséder des ressources spécifiques sous forme d’apprentissage relationnel entre acteurs (les grandes firmes peuvent porter l’implantation à l’étranger de PME) ; le milieu est caractérisé par le
nombre et la qualité des prestataires de services en management
international (sociétés d’import-export, de conseil, etc.) ; le milieu
est structuré par la présence de nombreux organismes publics et
privés ayant pour vocation de soutenir le commerce extérieur et
de faciliter l’accès au marché mondial (page 173). Le concept du
« milieu internationalisant » soulève implicitement la question de
la politique publique élaborée au niveau local pour impulser
l’expansion économique. Comment un territoire peut-il impulser
une politique technologique locale ? Les débats se sont développés depuis les années 1990 en particulier à partir des travaux de
Krugman sur l’existence d’externalités technologiques et sur
l’existence de flux locaux de connaissances. Les thèses défendues
s’articulent autour de deux pôles. Le premier s’appuie sur l’idée de
la dimension tacite de la connaissance qui en interdit le transfert
entre les agents en dehors de tout processus de codification. Le
second est davantage centré sur le processus d’innovation, réflexion qui a été à l’origine du « système national d’innovation » qui
a été largement développé dans la littérature économique (pages
276-277). A l’heure de la firme-réseau, sur quels critères la localisation des différentes activités de l’entreprise va-t-elle se jouer ?
Sur quels critères la multinationale américaine ou japonais va-t-elle implanter son centre de recherche en Inde, en Europe ou aux
Etats-Unis ? Le retour du local est, à n’en pas douter, lié à la
recomposition de la grande entreprise, à sa restructuration d’une
entité hiérarchisée et très structurée à une organisation souple
constituée de réseaux formels et informels. Dans ces conditions,
la « bonne gouvernance » n’est pas seulement économique, elle est
aussi (et surtout ?) politique. D’où un autre concept très en vogue
depuis quelques années : celui du capital social. Le réseau de relations peut se définir tant au niveau d’un individu, d’une entreprise, d’un territoire ou d’un Etat.
Sophie BOUTILLIER
Françoise HAY, Yunnan SHI (sous la direction de) :
La montée en puissance de l’économie chinoise
Coll. « des sociétés », Presses Universitaires de Rennes, Rennes,
2005,150 pages.
A partir de 1978, la Chine change progressivement de visage.
Son économie a, à pas comptés, intégré l’économie mondiale et
s’est mise progressivement à apprendre les règles les plus élémentaires de l’économie de marché jusqu’à devenir le « nouveau monde » à conquérir pour les entreprises mondiales. Ce livre, composé
de plusieurs contributions, présente un état de lieux de l’économie
chinoise internationalisée : l’insertion de cette économie dans la
« division internationale du travail » passe par le commerce, mais
aussi par les investissements étrangers directs. Sans oublier bien
sûr les réformes institutionnelles entreprises en Chine pour mettre en phase l’économie nationale avec les normes mondiales :
droit commercial, protection de la propriété intellectuelle, adhésion à l’Organisation Mondiale du Commerce, réformes du système financier ou encore du système de propriété ou d’emploi. Si la
Chine reste encore, par de nombreux aspects, une économie
administrée où la lourdeur bureaucratique pèse sur les entreprises
et sur les relations avec les milieux d’affaires internationaux, les
réalisations économiques attirent l’attention des firmes et des
gouvernements du Nord et du Sud.
Les auteurs de ce livre s’intéresse dans un premier temps des
impacts des investissements étrangers directs et du commerce
international sur l’économie chinoise : développement de la compétitivité de l’ensemble de l’économie, amélioration de la compétitivité~prix des produits chinois comparés aux produits d’autres
pays asiatiques et étroitesse du rapport investissements étrangers
/ exportations. Référence est faite, plus spécialement, aux deux
industries phares de la Chine : l’électronique et le textile. Dans un
deuxième temps, l’accent est mis sur les disparités régionales
provoquées par la surchauffe de l’économie et par la polarisation
des investissements et des échanges. L’Est maritime et industriel
bénéficie d’une croissance exceptionnelle et d’une attractivité particulièrement forte aussi bien en comparaison avec les autres régions du pays qu’avec d’autres pays de l’Asie du Sud-Est. Enfin,
notons une contribution particulièrement heureuse sur les rapports dialectiques qui se forment et se complexifient entre la Chine et le Japon : antagoniques et potentiellement concurrents, ces
pays ont pour l’heure tout intérêt à coopérer. La coopération
prend forme via les investissements massifs des entreprises
japonaises en Chine pour y produire à faibles coûts de production
afin d’exporter ou de conquérir le marché local.
Pays, encore aujourd’hui, en développement, la Chine est un
sujet de première importance dans la recherche en économie internationale et en économie du développement. Ce livre y contribue grandement.
Dimitri UZUNIDIS
Christophe SCHMITT (sous la direction de) :
Université et entrepreneuriat, Une relation en quête de sens
Coll. Mouvements économiques et sociaux, L’Harmattan, Paris,
2005,322 pages.
Depuis le début des années 1980, l’entrepreneuriat est devenu
un domaine d’investigation en sciences humaines et sociales. Depuis le début des années 1990, l’entrepreneuriat a pris place dans
les programmes des universités et des écoles de commerce.
L’ouvrage, très intéressant, dirigé par Ch. Schmitt, témoigne des
efforts qui sont faits dans les universités de différents pays de
développer l’enseignement de l’entrepreneuriat. La création
d’entreprise est devenue depuis ces vingt dernières années une
priorité nationale (via la loi d’initiative économique en France en
2003 puis la loi sur les PME en 2005).
Cet ouvrage regroupe les contributions d’une dizaine de chercheurs qui focalisent leur attention sur différentes universités : en
Iran, au Vietnam, au Maroc, au Mexique, au Québec, en Turquie,
en Belgique… Si les expériences recensées sont très différentes,
un ensemble de points communs les unissent. Dans tous les cas,
la relation université/entrepreneuriat semblait très difficile à développer, l’université étant centrée sur la recherche et la formation. Mais, des éléments nouveaux ont favorisé : crise de la grande
entreprise, du salariat et prise de conscience par l’Etat du rôle de
l’entrepreneuriat sur l’économie locale et nationale (de nombreuses initiatives ont été développées pour favoriser la création
d’entreprise par des universitaires). L’ouvrage est construit autour
des « 3I » : Initialisation, institutionnalisation et intégration. Initialisation de la relation entre l’université et l’entrepreneuriat,
l’impulsion est souvent donnée par l’Etat. Institutionnalisation de
la relation entre l’université et l’entrepreneuriat ou comment
établir de façon permanente une relation entre l’université et
l’entrepreneuriat : mise en place de structures pour développer la
recherche, l’innovation et la création d’entreprise. Enfin, intégration de la relation université/entrepreneuriat : rapprocher des
actions et des moyens en faveur de l’entrepreneuriat, et pour ce
faire l’université a développé en son sein des structures nouvelles.
C’est tout particulièrement le cas de la Belgique et du Québec. Les
expériences présentées dans cet ouvrage témoignent de la capacité
de l’université, en tant qu’entité de production du savoir, à se
transformer tout en s’adaptant à un environnement économique
et social en mutation. A suivre.
Sophie BOUTILLIER
Dieter HILLAIRET :
Sport et Innovation. Stratégies, Techniques et Produits
Coll. Finance, Gestion, Management, Hermès-Lavoisier, Paris,
2005,448 pages.
Dieter Hillairet est un grand spécialiste français et francophone de l’innovation dans la filière sports et loisirs. Il a déjà publié
plusieurs ouvrages et articles sur le sujet montrant la montée en
puissance de cette filière tant sur le plan quantitatif (augmentation
vertigineuse du chiffre d’affaires des entreprises, poussée de la demande sur un trend croissant et à long terme, création d’entreprises, mais aussi forte concentration dans des segments particuliers, etc.) que qualitatif (nouvelles activités, innovations nombreuses, amélioration de la qualité des équipements et des services, etc.). Dans le présent ouvrage, l’auteur entreprend une bonne
synthèse de ses recherches qui répondent à trois questions principales : Comment les innovations structurent et restructurent les
pratiques et les organisations de la filière du sport ? Comment les
entreprises et les professionnels conçoivent-ils les innovations ?
Qui sont les véritables innovateurs du domaine ? Chercheur en
sciences de gestion, D. Hillairet enrichit son étude avec des méthodes propres aux sciences économiques : économie de l’innovation et de l’entreprise. Il présente alors dans un premier temps les
différentes théories et analyses économiques de l’innovation pour,
par la suite, explorer les modalités opératoires de gestation et de
diffusion des innovations dans les différentes activités liées au
sport : industrie des articles de sport, prestations de services et
conseils, encadrement et gestion des activités, nouvelles technologies, environnement fédéral et associatif, enseignement de
l’Education Physique et Sportive, etc.
L’ouvrage traite un grand nombre de sujets, mais l’auteur a
bien ficelé sa démarche. Il nous présente d’abord les débats sur
l’innovation et examine les processus et les mécanismes de sa
naissance et de sa propagation dans le système productif. Les aspirations, l’entreprise, les relations marchandes, le cadre réglementaire interviennent dans le succès (ou l’échec) de l’activité innovante. Les aspirations…, comment les rendre solvables, comment
les orienter vers l’occupation marchande du temps libre et/ou
professionnel… ? Les entreprises le savent et s’approprient plus
ou moins aisément la demande formée par la création de
disciplines nouvelles, de services et d’espaces de réalisation nouveaux. L’auteur montre aussi qu’à côté des entreprises, des associations et des fédérations, les consommateurs et, plus spécialement, les sportifs eux-mêmes sont sources d’innovations. L’apprentissage interactionnel est à ce sujet primordial dans l’évolution des équipements, des services et des activités. La croissance
rapide de la filière est indissociable avec la création d’entreprises
innovantes qui comblent momentanément ou durablement les
espaces laissés vacants par les grandes entreprises. Ces petites
entreprises expérimentent des nouvelles technologies et/ou des
nouveaux services et deviennent des vecteurs importants de
diffusion de l’innovation. Elles peuvent aussi se spécialiser dans
des niches spécifiques contribuant à la coordination de la filière.
Mais, les aspirations se transforment aussi en demande (solvable)
grâce à l’enseignement. L’Education Physique et Sportive entretient la… flamme olympique, mais, dans le secondaire ou le supérieur, il est aussi un « lieu » de formation d’idées nouvelles qui
pourraient plus tard alimenter les processus d’innovation et la
croissance de la filière.
Le fait est que « après être entrée dans le sport et les activités
associées par le biais de l’entreprise et de la technologie, l’innovation sort peu à peu de son confinement initial pour s’étendre à
tous les univers sociaux et environnementaux du sport ». Le livre
de D. Hillairet est éclairant à double titre : il montre l’évolution
des activités sportives et discute de leur place grandissante dans
l’économie ; il illustre par le « sport » les processus de formation
et de développement de nouvelles activités qui irriguent en ressources l’économie et qui la soutiennent grâce aux profits qu’elles
génèrent durablement.
Dimitri UZUNIDIS
Hassan ZAOUAL :
Socioéconomie de la proximité, du global au local
Coll. Economie plurielle, L’Harmattan, Paris, 2005,189 pages.
L’ouvrage d’Hassan Zaoual défend une thèse, celle de la fin du
modèle unique au Nord comme au Sud. Le modèle de développement des années 1950 basé sur la grande entreprise et le salariat a
vécu. L’heure est à la diversité et à la recherche de solutions nouvelles à la fois dans la pratique et la réflexion intellectuelle. La société industrielle a eu pour ambition de bâtir un être unique au
Nord comme au Sud, un travailleur et un consommateur selon le
modèle fordiste. Ce modèle a très rapidement montré ses faiblesses. Des aliénations nouvelles sont apparues : dans l’usine, le
stress du travail à la chaîne. Dans la consommation : une course
sans fin pour acheter le dernier gadget à la mode, indispensable au
moment de l’achat, mais qui devient vite encombrant. Crise du
travail/crise de la consommation : travailler pour jeter les biens
que l’on achète.
La crise actuelle n’est pas seulement économique, elle est aussi
intellectuelle car les économistes institutionnels sont incapables
d’apporter non seulement des solutions aux maux économiques et
sociaux actuels, mais aussi et surtout, ils analysent le monde à
travers de lunettes qui le déforment. « Le Marché, la Mondialisation et les Mathématiques, hypothèses des 3 M, s’accompagnent,
aujourd’hui, d’une crise sans précédent du savoir économique. En
ignorant les faits et les pratiques ainsi que leur multiplicité et leur
pluralité, le savoir économique engendre sa mort intellectuelle et
pratique » (pages 41-42) Crise des idéologies et des croyances, le
monde du 21ème siècle est en quête d’un modèle nouveau depuis la
crise du fordisme à l’Ouest et celle du communisme à l’Est (page
42). Aux « 3M », Hassan Zaoual oppose les « 3C » : Croyances,
Connaissances et Comportements. H. Zaoual développe la théorie de la « sitologie ». A « l’homo oeconomicus » des économistes
néoclassiques, il oppose « l’homo situs ». La rationalité de l’agent
social est située. L’objectif déclaré de l’auteur est de remettre en
cause l’utilitarisme. Les comportements individuels ne sont pas
induits par une cause unique, mais par un ensemble de causes. La
rationalité des individus reposant sur la base d’un calcul rationnel
en termes de coûts/bénéficies ne représente qu’une toute petite
partie des comportements humains. L’individu est tout et surtout
irrationnel au sens néoclassique du terme. Et, c’est en creusant
cette idée, en charchant dans les comportements sociaux considérés comme déviants, que le chercheur en sciences de l’homme
pourra mettre à découvert toute une palette d’activités nouvelles
et créatives qui dépassent le champ de l’économie marchande.
Sophie BOUTILLIER
Djilali BENAMRANE, Bruno JAFFRÉ François-Xavier
VERSCHAVE (coordoné par) :
Les Télécommunications, entre bien public et marchandise
éd. Charles Léopold Mayer, Paris, 2005,388 pages.
Cet ouvrage coordonné par D. Benamrane, B. Jaffré, F. X.
Verschave est composé de 24 chapitres écrits par des experts reconnus dans le domaine des télécommunications et de l’économie
publique. La mondialisation est le fait combiné de la connexion
planétaire assistée par ordinateur et de la financiarisation des
transactions économiques. Mais, si les télécommunications sont
un facteur clé de la mondialisation, la « fracture numérique » ne
cesse de s’accroître.
Dans l’organisation de l’industrie des télécommunications, on
y trouve dès l’origine, la combinaison de deux éléments indissociables : l’élément de monopole naturel (les coûts fixes initiaux
importants) et l’élément de service public ou d’intérêt général. La
notion de service public ou d’intérêt général apparaît dès lors que
l’activité revêt une importance stratégique et que son fonctionnement est de nature à affecter l’intérêt général. La conjonction
de ces deux éléments justifie automatiquement une procédure
d’intervention de la puissance publique qui se manifeste soit par
des nationalisations (réponse généralement donnée par l’Europe
et les pays en voie de développement), soit par une procédure de
réglementation stricte comme aux États-Unis et au Canada.
Cependant au cours des trois dernières décennies, les techniques de communications ont connu une véritable révolution, sous
l’effet de la numérisation qui permet de véhiculer sur un même
support l’information, le son et les données. La rapidité avec
laquelle se sont succédé ces progrès et la logique libérale mondiale
de leur diffusion ont pour conséquence de laisser en arrière tous
les pays qui n’ont pas les moyens techniques et financiers de les
suivre. Il en résulte une « fracture numérique » entre les pays les
plus développés et les autres, mais aussi à l’intérieur des pays
pauvres, qui ne peut qu’aggraver les écarts de développement.
La privatisation et les mécanismes concurrentiels de marché
qui ont emboîté le pas sur toute intervention étatique, risquent de
ne pas permettre l’essor des nouvelles technologies des télécommunications au Sud ; dans un tel contexte, la notion de bien
public est non seulement provocatrice, mais s’apparenterait à un
leurre pour la majorité des populations de ces espaces. Ici se
démentirait alors la définition du bien public (accessible à tous et
de manière équitable). Dans la plupart des pays africains, par
exemple, force est de reconnaître que pour l’essentiel les réseaux
n’arrivent pas à couvrir l’ensemble des préfectures. Une situation
ambiguë est née : à la fois une grande absence de biens publics et
de service public, mais aussi une demande sociale importante.
Que faire alors, pour sauvegarder le service public et promouvoir ce nouveau bien public ? La logique libérale mondiale est
incapable d’apporter une réponse, et seul le retour à des politiques
des biens publics paraît susceptible sinon de résoudre, au moins
d’améliorer la situation.
Jacques KIAMBU
Franck-Dominique VIVIEN :
Le développement soutenable
Coll. Repères, La Découverte, Paris, 128 pages.
Le développement soutenable n’est pas une solution pour remédier aux problèmes des sociétés contemporaines, c’est un
problème, nous dit Franck-Dominique Vivien. « Cette notion
n’est pas stabilisée et fait l’objet de multiples définitions et interprétations ; elle mobilise une pluralité de références et d’approches ; les indicateurs censés en rendre compte sont en débat ;
les objectifs sont problématiques ; les moyens à disposition plus
encore ».
Dans cet ouvrage, l’auteur nous rappelle l’histoire contemporaine de la notion, inscrite dans celle des trente glorieuses (de
ses limites, accidents et excès), du rapport du Club de Rome Halte
à la Croissance (1972) aux conventions internationales du début de
XXIème siècle. Pour autant si la prise de conscience est là, la mise
en œuvre des politiques reste insuffisante. L’Unesco a lancé en
2005 la décennie pour l’éducation en vue du développement soutenable. Ceci passe selon l’auteur, par un nécessaire éclaircissement des différentes façons de concevoir le phénomène, sous
l’angle de l’économie politique.
Les économistes néoclassiques transforment le phénomène en
modèles et la nature en capital substituable. Le développement
soutenable passe par une extension de la régulation marchande,
laquelle sous-tend pourtant une intervention publique. L’économie écologique rejette les modèles et cherche à définir les limites à
l’extension marchande. Elle appelle à l’ouverture de l’économie
aux sciences de la nature, qui pourrait déboucher sur deux
options politiques : bâtir des institutions publiques susceptibles de
faire respecter des limites à l’exploitation de la nature, ou bien
faire confiance aux entreprises pour élaborer de telles normes
(écologie industrielle).
Un autre ensemble de travaux, plus hétérogènes, met l’accent
sur les questions sociales soulevées par la problématique du
développement soutenable. L’écodéveloppement, « philosophie
du développement » prône un développement qui passe par la reduction des inégalités, la prise en compte de la diversité culturelle,
l’attention au développement local, le choix des techniques
appropriées et l’équilibre entre intervention publique et la société
civile. Le courant de la répartition environnementale s’inscrit dans
les théories structuralistes et marxistes du sous-développement. Il
dénonce un « échange écologiquement inégal » (le fait que des
produits sont exportés par des pays pauvres à des prix qui ne
couvrent pas les coûts sociaux et environnementaux induits par
leurs productions) et prône l’instauration d’espaces économiques
d’échanges à une échelle écorégionale ainsi que la reconnaissance
des droits environnementaux des pays pauvres. Enfin, certains
économistes proposent de prendre le contre-pied de l’objectif de
croissance et d’instaurer à sa place celui d’une décroissance, durable et conviviale.
Dans les questions et voies complexes et variées du développement soutenable, c’est la question de l’orientation souhaitable
du changement social qui est posée. Cette question nous entraîne
dans une vision large de l’économie, son histoire, ses concepts,
ses théories et ses politiques. Cet ouvrage en constitue un pas
important.
Blandine LAPERCHE