2007
Innovations
À propos
À propos...
Arnold Heertje, Schumpeter and the Economics of Innovation and the Development of Capitalism, Edward Elgar, Cheltenham, 2006, 142 p., édité par J. Middendorp
Quelle est en ce début de XXIe siècle l’actualité de la pensée de J.A. Schumpeter, cet économiste inclassable qui avait annoncé avec beaucoup de précaution, il est vrai, le passage du capitalisme au socialisme, intitulant l’un des chapitres de Capitalisme, Socialisme et Démocratie : « Marx avait raison » ? Et à la question « le capitalisme peut-il survivre ? », Schumpeter répondit par la négative. Ce bref préambule suffirait-il par lui seul à condamner la pensée de Schumpeter ? Ce n’est, et l’on s’en doute, l’opinion de A. Heertje, qui invite le lecteur à revenir sur divers aspects de la pensée complexe de Schumpeter et sur l’enseignement que l’on peut en tirer pour le capitalisme d’aujourd’hui. Notons d’emblée (ce qui toutefois ne retire rien de l’intérêt de ce livre) qu’il ne s’agit pas d’un ouvrage inédit, mais de la publication de différentes contributions de A. Heertje sur Schumpeter réalisées dans le cadre de colloques et/ou d’ouvrages collectifs. Si Schumpeter définissait l’innovation comme la réalisation de nouvelles combinaisons de facteurs de production, nous pouvons affirmer que cet ouvrage constitue une innovation !
L’ouvrage de A. Heertje est composé de trois parties. La première apporte quelques éléments fondamentaux biographiques (publications, parcours universitaire et professionnel). Schumpeter publie Théorie de l’évolution économique en 1911 alors qu’il n’est âgé que de 28 ans, ouvrage qui jette les bases d’une nouvelle méthode d’analyse économique. Si Schumpeter avait une grande admiration pour Walras, d’un autre côté il ne peut que faire le constat de l’incapacité du modèle walrasien à rendre compte des mouvements du capitalisme, en bref de la croissance et de la crise économiques. Au cœur de l’analyse schumpetérienne se trouve le progrès technique. La deuxième partie est axée sur le devenir du capitalisme. A. Heertje dresse un bilan du modèle schumpetérien du déclin du capitalisme. Quelle est l’actualité de Capitalisme, Socialisme et Démocratie, cinquante ans après sa publication ? A. Heertje conclut cette deuxième partie par une actualisation de la pensée schumpetérienne en se référant aux travaux de J. Stiglitz. La troisième partie est consacrée à l’analyse du changement technique, à l’innovation et à la croissance économique. L’auteur fait dans ce cadre une comparaison avec l’analyse de J.M. Keynes, beaucoup plus connu en son temps que J.A. Schumpeter. La théorie de Keynes avait d’emblée une application en termes de politique publique qui faisait défaut à celle de Schumpeter. A. Heertje conclut cette troisième partie par une brève (et intéressante) référence aux néo-schumpetériens. Au demeurant tel n’était pas l’objectif de ce dernier. L’ouvrage s’achève par une riche bibliographie.
Le capitalisme peut-il survivre ? Schumpeter répond « non ». La concentration du capital et le développement du capitalisme managérial entraînent la disparition de la fonction entrepreneuriale. L’entrepreneur est dans l’analyse schumpetérienne l’agent économique qui réalise les « nouvelles combinaisons de facteurs de production ». Dans les grandes entreprises, la fonction d’innovation est désormais entre les mains d’une équipe de spécialistes. Certes l’analyse schumpetérienne est beaucoup plus nuancée, mais il rejoint en cela celle de K. Marx pour qui le capitalisme crée par sa propre dynamique les instruments de sa disparition. Si l’Union soviétique n’existe plus, le capitalisme des années 2000 a peu de points communs avec celui des années 1940. Le rôle de l’État a considérablement évolué et la coupure entre capitalisme et socialisme est devenue beaucoup plus floue (dans les années 1960 Galbraith l’avait déjà souligné). L’intérêt de l’analyse de J. Stiglitz à laquelle se réfère Heertje réside précisément dans la réalisation d’une nouvelle combinaison non plus de facteurs de production, mais entre l’État et le marché.
Sophie Boutillier
Wilfred Dolfsma, Luc Soete (ed.), Understanding the Dynamics of a Knowledge Economy, Studies in Evolutionary Political Economy, Edward Elgar, Cheltenham, 2006, 263 p.
Connaissance et innovation : les deux plus importantes ressources du capitalisme contemporain. Le concept d’« économie de la connaissance » fait désormais partie de nos certitudes intellectuelles. Toutefois, la complexité et la portée de ce concept font que les économistes s’arrangent, très souvent, pour retenir les aspects qui intéressent leurs recherches. Ce livre collectif a pour ambition de ramener les chercheurs à la raison. Il est, en effet, nécessaire de rappeler que la société de la connaissance a toujours existé. L’humanité se reproduit grâce à l’accumulation de connaissances. Mais, le rythme de l’accumulation des connaissances dépend aussi de leur application dans la vie économique, dans la vie de tous les jours. L’innovation provient de la valorisation marchande de ces connaissances. La transformation des connaissances en produits fait intervenir les entreprises. Le capitalisme est un système socio-économique fondé sur l’innovation. Sans innovation, pas d’accumulation de capitaux ; sans accumulation, pas de reproduction… Les économistes classiques (Smith, Marx, Schumpeter, etc.) nous ont montré comment s’établit et comment évolue le rapport entre les forces de production et la dynamique du capitalisme. Le capitalisme n’est pas statique et il ne peut jamais le devenir. Donc, au fil du temps, l’accumulation de connaissances devient source première d’accumulation de capitaux en passant par l’application marchande de ces connaissances.
Les auteurs entreprennent un ensemble d’études à plusieurs niveaux (historique, spatial, théorique), fondées sur l’empirie, pour présenter certaines idées intéressantes à partir des acquis théoriques des économistes, des historiens, des philosophes et des géographes : le développement des connaissances et leur diffusion (informations) dépend de la densité des relations qui se créent entre individus et organisations sur les plans micro et macroéconomique. Nous pouvons retenir le fait que des acteurs spécifiques (Etat, entreprises) sont les initiateurs des processus de diffusion, de coordination et de normalisation des technologies ou des activités liées à la diffusion et à l’application commerciale des connaissances (tout aussi spécifiques). Les réseaux institutionnels et entrepreneuriaux reprennent l’avantage (face à l’individu ou à l’entrepreneur) dans l’explication de la dynamique de l’innovation du capitalisme moderne.
Ce livre qui peut sembler hétéroclite par la nature des contributions et des spécialités des auteurs a le mérite d’ouvrir un débat de haute importance à nos yeux : les connaissances (codifiées ou non) sont primordiales pour la réalisation du cycle du capital et d’autres connaissances s’y ajouteront pour que le cycle ne puisse pas se fermer. Mais, dans un processus dynamique de changement, est-ce la connaissance (et l’information) qui prime ou plutôt l’imagination ? Autrement dit, la codification des connaissances conduisant trop rapidement à la normalisation et à la routine n’est-elle pas une barrière à la diffusion de connaissances inattendues ? Sachant que l’innovation de changement n’a jamais été prévisible…
Dimitri Uzunidis
Philippe Barbet, Isabelle Liotard (dir.), Sociétés de l’information : enjeux économiques et juridiques, L’Harmattan, Paris, 2006, 248 p.
Cet ouvrage collectif regroupe les contributions de huit auteurs et est réalisé dans le cadre du Programme Interdisciplinaire de recherche « Société de l’information » (2001-2005). Il est composé de deux grandes parties. La première est consacrée aux fondements économiques et juridiques de l’économie de l’information. La seconde partie présente quatre études de cas. Quels sont les contours de la K-économie (K comme knowledge), de l’économie de la connaissance ? Si l’information n’est pas en soi une donnée nouvelle, ce sont les modalités de diffusion de l’information qui ont considérablement évolué avec le développement des technologies de l’information et de la communication (TIC). Les TIC offrent à l’information de nouveaux canaux de distribution hors marché ou hors hiérarchie. Tandis que d’un autre côté, l’accès à l’information passe par des moyens très importants en matière de recherche-développement. Quelles sont les principales caractéristiques de la K-économie ? C’est un système ouvert où coopèrent consommateurs et producteurs, qui donne lieu à de fortes externalités informationnelles entre les agents. Enfin, la K-économie devient un « capital circulant » dont la valeur est accrue au cours de ses transmissions répétées entre les agents.
Qu’est-ce que l’économie de l’information ? Comment la mesurer ? Les auteurs de cet ouvrage soulignent la difficulté d’une telle entreprise. La nouvelle économie de l’information et de la communication est à la fois concrète par le biais des ordinateurs et des circuits électroniques qui font circuler l’information, mais elle est également insaisissable à la fois en raison de la vitesse avec laquelle elle circule, mais aussi parce qu’elle se diffuse à travers de réseaux sociaux qui échappent, comme nous l’avons écrit précédemment, au marché et à la hiérarchie.
Comment définir un « bien informationnel » ? Comment le définir alors que la définition de l’information ne fait pas l’unanimité en raison notamment de l’assimilation entre information et connaissance ? Alors quelles peuvent être les propriétés du bien informationnel ? Est-ce un bien d’expérience puisque sa qualité ne se révèle qu’à l’usage après l’achat ? Est-ce un bien public, en d’autres termes un bien dont la consommation peut se faire simultanément sans que ses caractéristiques n’en soient affectées ? L’information est-elle un bien cher à produire, mais facile à reproduire ? On le constate, la définition du bien informationnel conduit le lecteur à revenir aux bases de l’analyse microéconomique, mais une autre question importante apparaît alors : qu’est-ce qui fait l’historicité du bien informationnel par rapport à un bien matériel quelconque ? L’information, quel que soit son support de circulation, n’a-t-elle pas été au cœur de la vie économique depuis… toujours ? Et plus qu’une différence de nature (sans vouloir minimiser l’importance de cette nouvelle révolution technologique), c’est une différence de niveau qu’il importe d’invoquer en dissertant sur la K-économie. Des pigeons voyageurs nous sommes passés aux circuits informatiques, mais le principe fondamental reste le même : celui d’une information qui va être valorisée et qui va nourrir la création de richesses nouvelles. Dans un processus de plus en plus fin de division du travail, l’information et la circulation de cette dernière passent par la mobilisation de moyens en matière de R&D de plus en plus importants. Cette exigence nouvelle participe encore au renforcement de la concentration industrielle puisque seules les firmes les plus puissantes seront capables de répondre à ce défi. Mais, outre les aspects économiques de la question, cet ouvrage est fort intéressant parce qu’il développe un ensemble d’analyses sur l’évolution de la propriété intellectuelle.
S. B.
Bengt-Ake Lundvall, Patarapong Interakummerd, Jan Vang, Asia’s Innovation Systems in transition, New Horizons in the Economics of Innovations, Edward Elgar, Cheltenham, 2006, 322 p.
Cet ouvrage collectif publie des textes présentés lors de la première conférence asiatique sur les systèmes nationaux d’innovation et les clusters d’Asie qui s’est tenue à Bangkok en 2004. Le mot clé de cet ouvrage est celui de « transition » qui se réfère ici au processus dans lequel une constellation d’institutions (normes, règles et conventions, formelles et explicites, informelles et implicites) spécialisées dans la production, la diffusion et l’usage de connaissance, se transforme en une constellation d’institutions différentes (impliquant donc un mélange différent de marché, de régulation publique, de propriété privée et collective). Habituellement appliqué aux pays passant d’une économie planifiée à l’économie de marché, le terme est ici élargi aux pays asiatiques qui tous ne sont pas concernés par ce changement. Ils ont tous en revanche été affectés par la crise financière du milieu des années 1990, de même qu’ils sont confrontés au nouveau contexte international d’une mondialisation de la concurrence fondée sur l’innovation et la connaissance. Comment les pays asiatiques ont-ils fait face à cette situation de crise mais aussi d’opportunités nouvelles ? Comment expliquer qu’un certain nombre d’entre eux aient mieux réussi que d’autres à s’insérer dans la compétition mondiale ? Comment faire aussi pour demeurer et continuer à croître, une fois entrés dans la compétition ?
Les auteurs de cet ouvrage répondent à ces questions en mettant au cœur de leurs analyses le « système national d’innovation » et le rôle des institutions. Le niveau de développement des système nationaux d’innovation, et donc l’existence ou l’absence de pré-requis institutionnels (main-d’œuvre qualifiée et capacités technologiques ; contrôle politique du processus d’internationalisation ; cohérence sociale) sont des facteurs non suffisants, mais nécessaires pour expliquer le rattrapage de certains pays asiatiques (par exemple le Japon, Taiwan, Hong Kong, Singapour, Corée du Sud), l’insertion internationale de pans entiers de l’économie (comme les TIC en Inde), mais aussi le retard de certains pays (comme l’Indonésie ou la Thaïlande). Les défis qui se posent aux pays asiatiques (par exemple, pour la Chine, comment passer d’une croissance fondée sur l’imitation et les investissements étrangers à une autre fondée sur ses capacités d’innovations endogènes ? Ou pour l’Inde, comment reproduire dans d’autres secteurs le succès remporté dans les logiciels ?) sont aussi appréhendés par l’analyse de leurs systèmes nationaux d’innovation, de leur ouverture internationale ainsi que des modes de gouvernance nationale et régionale.
Cet ouvrage a le mérite de se positionner en porte à faux avec le « consensus de Washington » en insistant sur le rôle de l’Etat dans le phénomène de transition et de rattrapage économique. Selon les éditeurs, les études de cas présentées dans cet ouvrage peuvent servir à d’autres pays, non pas pour être plaqués à d’autres contextes socio-économiques mais pour intégrer le rôle des institutions dans les stratégies de croissance. Bien sûr cependant les résultats ne peuvent être perçus à court terme, du fait du temps long que nécessite l’apprentissage institutionnel. Les pays riches d’Europe par exemple, qui eux non plus ne sont pas et ne pourront jamais être des systèmes stationnaires, gagneraient selon les éditeurs du livre à s’intéresser à la transition et à la transformation des systèmes socio-économiques.
Blandine Laperche
El Mouhoub Mouhoud, Mondialisation et délocalisation des entreprises, La Découverte, « Repères », Paris, 2006, 122 p.
Trop souvent, dans la presse, les médias, mais aussi dans les écrits de vulgarisation scientifique, la mondialisation et les stratégies des entreprises sont traitées comme des phénomènes ayant des causes bien précises et délimitées et des conséquences claires et unilatérales : la délocalisation s’explique par la recherche de faibles coûts salariaux, la mondialisation détruit des emplois…, ou à l’inverse, la « mondialisation n’est pas coupable », mais d’autres raisons telles que le progrès technique ou les rigidités sont à l’origine des emplois perdus et de la faible croissance économique. Dans ce Repères consacré aux stratégies des firmes dans un contexte mondial, E.M. Mouhoud, met en avant les subtilités des comportements contemporains des entreprises.
L’auteur rappelle d’abord les éléments caractéristiques de la mondialisation d’aujourd’hui : l’accélération du degré de mobilité des actifs dans l’espace mondial ; le rôle accru de la finance ; les flux commerciaux et d’investissement plus conséquents dans les services et notamment dans la technologie et les connaissances ; les migrations de personnel qualifié ; la polarisation géographique (et sectorielle) des activités des FMN et la marginalisation des pays en développement (sauf bien sûr les pays émergents comme la Chine et l’Inde). Puis, l’auteur propose de décortiquer les causes et les effets des délocalisations.
Selon El Mouhoub Mouhoud, les délocalisations ne s’expliquent pas seulement par la recherche de plus faibles coûts de main-d’œuvre, d’autant plus qu’elles ne signifient pas uniquement la fermeture d’une unité dans un pays et son ouverture dans un autre pays. La délocalisation signifie aussi la poursuite de l’investissement (sous la forme de l’IDE ou encore les contrats de sous-traitance, de licences, de franchise) à l’étranger plutôt que sur le sol national. Une typologie des délocalisations devient alors possible : délocalisations défensives motivées par des impératifs de survie liées à la concurrence des bas salaires, délocalisations induites par les rapports de force entre distributeurs et fabricants, délocalisation recherchant la réalisation de marges, celles visant l’efficience et la rentabilité, la rationalisation et le recentrage sur le métier de base, ou encore les délocalisations itinérantes, suivant l’évolution des avantages comparatifs. Les délocalisations n’empêchent pas ainsi les phénomènes de relocalisation puisqu’elles s’inscrivent dans des stratégies mondiales et complexes des firmes.
Des stratégies si variées et parfois associées n’ont pas d’effets unilatéraux sur l’emploi, la production, le commerce et les bases technologiques des pays d’origine. Les études théoriques et empiriques mettent plutôt l’accent sur la complémentarité que sur la substitution même si les effets à court terme, sur la production, le commerce et l’emploi peuvent être négatifs. Concernant l’emploi, le phénomène de compensation peut néanmoins se trouver bloqué par la présence de rigidités salariales, d’appauvrissement des travailleurs non qualifiés et des comportements opportunistes des entreprises qui délocalisent pour augmenter la marge qu’ils réalisent sur les produits. La politique publique, ne peut, écrit l’auteur « ignorer les problèmes de régulation des effets de la mondialisation des entreprises », d’autant que ceux-ci touchent des catégories de salariés de plus en plus qualifiés. En effet, la mondialisation des activités des entreprises associe aujourd’hui nécessité de rationalisation et construction d’avantages spécifiques. La recherche-développement est alors entraînée dans le tourbillon de la mondialisation, bien qu’elle garde une forte concentration, notamment pour les segments les plus cruciaux, dans les pays riches. La délocalisation des activités de R&D concerne des activités plus routinières, manipulant des informations et des connaissances codifiées. De la stratégie des entreprises, on aboutit ainsi à celle des territoires, qui construisent des systèmes régionaux d’innovation pour attirer les parties les plus fécondes des processus de production actuels : celles de la production de connaissance nodales, qui seront à l’origine des innovations de demain. La perspective de l’auteur est donc bien plus large que ne le laisse a priori supposer le titre. Ou plutôt, c’est à la mondialisation des entreprises et ses conséquences que l’auteur s’intéresse davantage qu’au phénomène strict de « dé »localisation. Cet ouvrage constitue ainsi une bonne entrée en matière et incite à approfondir le sujet.
B. L.
Louise Earl, Fred Gault (ed.), National Innovation, Indicators and Policy, New Horizons in the Economics of Innovation, Edward Elgar, Cheltenham, 2006, 241 p.
Mesurer l’innovation n’est pas chose aisée. Étant donné que l’innovation technologique est l’introduction sur le marché, avec profit, de nouvelles marchandises et de nouveaux procédés de production, les indicateurs traditionnels (dépenses en recherche scientifique et développement technologique, nombre de chercheurs et d’ingénieurs, nombre de brevets déposés, etc.) ne peuvent nous renseigner sur les mobiles d’investissement, sur les passerelles relationnelles qui s’établissent entre les différents acteurs, ainsi que sur les impacts économiques et sociaux de la nouveauté. A travers le prisme du changement technique, l’innovation ne peut être considérée comme un acte isolé et cloisonné. Elle est liée aux modes de gestion des organisations innovantes et à leurs modes de commercialisation de leurs produits.
Dans ce livre, les auteurs cherchent à comprendre (et à nous faire part de leurs résultats) les interactions complexes au sein même des systèmes d’innovation. Si les barrières spatiales entre les acteurs travaillant dans un même système d’innovation tendent à disparaître grâce à l’utilisation des technologies de l’information et de la communication, le problème des normes sociales et culturelles conditionnant ladite communication entre chercheurs reste entier.
Pour mesurer assez fidèlement certains aspects palpables de l’innovation (ou tout au moins pour avoir une idée sur son contenu et sur son potentiel), il est nécessaire de revenir à la théorie des systèmes. L’innovation technologique ne suffit pas ; l’innovation technologique ne peut être appréhendée sans sa mise en perspective. Cette mise en perspective nous oblige à avoir une vision holiste (à la Schumpeter) de l’innovation : nouvelles technologies, nouveaux produits, mais aussi nouveaux marchés, nouvelles structures d’organisation, nouvelles pratiques de management, etc. Les auteurs reconnaissent que discuter de l’innovation est une entreprise sans fin. Ils présentent dans une première partie certains faits pris en compte dans la mise en œuvre d’une politique d’innovation. Ils constatent, dans la deuxième partie, les limites des indicateurs traditionnels de mesure de l’innovation. Ils reconnaissent, dans la troisième partie, qu’une politique de changement technologique est soumise à des contraintes socio-économiques fortes et qu’elle, pour être pertinente, doit prendre en considération différents niveaux d’application (espaces géo-sociaux divers). La « connaissance » (le capital humain et les réseaux) est le meilleur critère d’évaluation des activités d’innovation.
Il est vrai que les contributions sont, d’ampleur et de profondeur, inégales. Depuis plus de vingt ans l’« économie fondée sur la connaissance dans un contexte global » inspire de multiples recherches et un nombre considérable d’écrits. Ce livre a retenu notre attention parce qu’il souligne l’importance des liens et des « communautés de pratique » dans l’évaluation et l’analyse de l’innovation. Les auteurs avertissent l’universitaire, ainsi que le praticien, du besoin de revenir à la théorie économique pour enrichir les méthodes de mesure de l’innovation avec des indicateurs à contenu qualitatif. Ils orientent, plus particulièrement, leur analyse vers les impacts économiques et sociaux des activités d’innovation. Mais, plus encore, ce livre est utile à la recherche en économie de l’innovation par les propositions de politique qu’il formule fondées sur une approche systémique de l’analyse des processus d’innovation, de leurs résultats et de leurs impacts.
D. U.
James K. Galbraith, Unbearable Cost. Bush, Greenspan and the Economics of Empire, Palgrave Macmillan, New York, 2006, 227 p.
C’est un voyage au cœur de la politique américaine contemporaine que nous offre James K. Galbraith dans cet ouvrage qui rassemble ses chroniques parues dans des journaux américains comme Texas Observer, Salon, The Washington Post, Boston Globe, The New York Times principalement sur la période 2000-2004. Cette période est celle du déclin de la démocratie américaine, qui coïncide avec le premier mandat de George W. Bush. L’arrivée de George W. Bush au pouvoir donne naissance à un nouveau type de gouvernement que James K. Galbraith nomme Corporate Democracy.
La démocratie d’entreprise, un gouvernement qui fonctionne sur le modèle de la grande entreprise avec un conseil d’administration (ici la Court Suprême) qui nomme son PDG (son Président), qui lui même nomme les membres du conseil d’administration… Une technostructure donc, certes soumise au vote régulier – mais symbolique – des actionnaires (électeurs) trop lointains des élites managériales (politiques) pour exercer un véritable « contrôle ». La Floride en 2000 ou l’Ohio en 2004 sont des exemples de la force de contrôle de la technostructure politique américaine sur les votes (ou l’absence de vote !) des électeurs américains. La démocratie américaine (qui n’était pas parfaite) mais qui restait à l’écoute du peuple – au moins pour rester au pouvoir – n’est plus : les coupes sombres des budgets à vocation sociale et l’atteinte constante aux services publics le montrent, d’autant que les impôts (des classes moyennes) demeurent élevés. L’érosion des salaires et des conditions de travail ou encore la gestion plus que contestable des effets de l’ouragan Katrina en sont aussi des illustrations.
Les gouvernements ont, de plus, des pouvoirs plus importants que les entreprises, notamment ceux de faire la guerre et d’imprimer la monnaie. Celui des Etats-Unis, au cours des dernières années a usé – abusé – de ces pouvoirs, ce qui sans conteste pour l’auteur est à l’origine du déclin de l’empire américain. Des coûts insupportables – ceux de la guerre plus intellectuelle que factuelle contre le terrorisme et celle bien réelle contre l’Irak, ceux de la politique menée par la Réserve Fédérale, de la lutte contre une inflation invisible, de l’absence de lutte contre la spéculation et de la négligence d’un déficit extérieur sans cesse croissant – sont les talons d’Achille de l’Etat entreprise américain. Coûts financiers, coûts humains, coûts économiques. La guerre pour quoi : pour le prix du pétrole, pour le contrôle de la denrée par les firmes américaines, pour la santé des actionnaires « bien placés » des firmes de défense, pour construire de nouvelles bases américaines ?, pour l’empire mégalomane… L’histoire le montre : « Les coûts de l’empire se sont toujours en définitive révélés insupportables », écrit l’auteur. Maintenir un empire nécessite la guerre, et la guerre est souvent ruineuse, même pour les vainqueurs.
Dans ses chroniques, où la politique croise l’économie politique, James K. Galbraith ne fait pas que « reporter » mais il propose des solutions concrètes comme le vote électronique qui pourrait selon lui rompre quelques-uns des blocages de la démocratie, un ensemble de mesures (un programme) pour rompre le cercle vicieux d’un capitalisme prédateur mais aussi et surtout des comportements, avec en front l’esprit critique et l’irrespect civique.
B. L.
Michel Aglietta, Antoine Rebérioux, Corporate governance adrift: a critique of shareholder value, Edward Elgar, Cheltenham, 2005, 320 p.
Les récents déboires financiers de certaines entreprises ont permis de souligner les contradictions d’un capitalisme dominé par l’intérêt des marchés financiers. Michel Aglietta et Antoine Rebérioux, à travers cet ouvrage, soutiennent que le capitalisme fondé sur la prédominance des intérêts des actionnaires est inadapté à l’environnement actuel des marchés de liquidités, la recherche du profit par les investisseurs, et l’instabilité financière chronique. Les auteurs prônent l’idée que les firmes doivent être gérées comme une institution où des objectifs communs à l’ensemble des parties prenantes sont développés. Cette exigence démocratique doit également être étendue à la gestion de l’épargne collective. Les deux conditions, ainsi soutenues par les auteurs, sont considérées à même de remettre le capitalisme contemporain sur la voie du progrès social.
Adoptant une approche positive et normative, Michel Aglietta et Antoine Rebérioux entament leur analyse d’abord par une présentation du contexte dans lequel la doctrine de la valeur actionnariale a émergé, à travers notamment la diffusion des technologies de l’information et la globalisation financière. Ensuite, entendant explorer la nature de la firme moderne, sans être influencés par l’idéologie de la souveraineté des actionnaires, les auteurs se lancent dans une déconstruction de cet acquis idéologique. Ils se livrent ainsi à une critique des fondements de la valeur actionnariale et du modèle européen de gouvernance des entreprises qui les conduit à analyser la diversité des formes de contrôle et des représentations de la comptabilité des entreprises.
Puis, après une étude des régimes financiers et de leurs effets macroéconomiques, les auteurs offrent une analyse des raisons de scandales financiers de certaines entreprises à l’instar d’Enron et de Parmalat. Des scandales qui s’expliquent par la pression des exigences financières et la vacuité du contrôle au sommet de ces entreprises. M. Aglietta et A. Rebérioux concluent enfin leurs analyses en préconisant une nouvelle approche de la gouvernance des entreprises fondée sur l’idée d’une démocratie économique seule à même de réduire l’instabilité macro-financière.
Héla Gharbi