2007
Innovations
Éditorial
Dans la société dite du savoir, la création continue de nouvelles connaissances est pour l’entreprise le seul moyen de survie. Ces connaissances alimentent constamment les processus d’innovation par la commercialisation de nouveaux biens et services, par l’application de nouvelles méthodes de production, par la réorganisation des structures industrielles, par la conquête de nouveaux marchés ou encore par l’accès à des nouvelles ressources de production. Innover ou disparaître. La capacité d’innovation est le facteur clé de l’avantage compétitif, mais le management de l’innovation ainsi que la gestion des organisations innovantes comportent des risques insoupçonnables. Les auteurs de ce numéro d’Innovations présentent les enjeux sectoriels relatifs à différents processus d’innovation et les méthodes mises en œuvre pour renforcer les positions concurrentielles par et pour l’innovation.
La production de marchandises matérielles et immatérielles est soumise à des forces technologiques, financières et commerciales souvent contradictoires. Identifier les liens entre structures et processus qui facilitent l’innovation est désormais une priorité de recherche en économie de l’innovation. Le processus d’innovation dépend de plusieurs facteurs d’ordre organisationnel, technologique, commercial et financier. La taille de la firme, la complexité technologique et l’incertitude du marché sont les paramètres à considérer dans l’analyse économique de l’innovation appliquée à une telle ou telle activité ou un tel ou tel secteur. D’où l’importance d’une approche regroupant dans un même cadre d’observation et d’analyse l’évolution des technologies, des modèles d’organisation et des structures des marchés. Mais, ce faisant, les auteurs s’éloignent des modèles linéaires selon lesquels la science génère des technologies qui donnent lieu à des nouveaux biens et services. L’interactivité entre acteurs économiques, propice à l’innovation et à sa diffusion, nous conduit à adopter l’idée selon laquelle « l’ensemble est plus important que la somme de ses parties ». Les théories de systèmes et des réseaux introduisent la question de la coordination dont l’importance est aussi grande que les stratégies concurrentielles individuelles dans l’explication de l’évolution des secteurs et des marchés. La finance, partie intégrante du système, intervient dans ce contexte pour tracer la trajectoire de l’évolution des techniques.
La production de connaissance, matière première de l’innovation, nécessite d’importants investissements dans la R&D, l’appropriation, la diffusion ou la protection du capital savoir des entreprises ou des institutions publiques. La finance joue un rôle de premier ordre dans le capitalisme d’aujourd’hui, fondé sur la connaissance. E.M. Mouhoud et D. Plihon (partie 1) analysent les marchés financiers et la puissance des actionnaires comme des réponses endogènes aux besoins des économies mues par la connaissance, tout en soulignant les risques que la finance fait peser sur lesdites économies. La finance, condition nécessaire et suffisante de l’innovation ? F. Ülgen (partie 2) regrette que la question du financement de l’innovation soit partiellement négligée dans l’analyse économique. Il est pourtant indispensable de considérer l’évolution du risque associé naturellement à l’acte innovant comme un critère déterminant dans le financement des projets et du lancement sur le marché de nouveaux biens et services.
L’industrie informatique est souvent citée comme la base du renouveau du capitalisme. L’étude empirique entreprise par C. Genthon (partie 3) aboutit à des résultats remarquables : la R&D dans ce domaine mobilise de capitaux importants mais son intensité ne dépend ni de la dimension d’entreprise ni de la structure de marché. La « sélection » opérée par la finance entre dans un processus de long terme qui fait que l’industrie est aussi « historiquement spécifique ».
La dynamique longue des secteurs est illustrée par A. Hamdouch et M.-H. Depret (partie 4) en référence à la pharmacie et aux biotechnologies. La trajectoire – et son inflexion – de l’innovation est guidée par l’interdépendance, l’emboîtement et la co-évolution des dynamiques technologique, industrielle et, plus globalement, socio-économique. Le cas de la non valorisation des connaissances scientifiques accumulées pour le traitement heureux de la maladie de Chagas en Amérique Latine, étudié par L. Temri et P. Kreimer (partie 5), montre les barrières hissées par les entreprises pharmaceutiques, lesquelles empêchent la production de nouveaux médicaments.
L’analyse de l’emprise des grandes entreprises sur la réalisation des innovations cruciales est l’objet de l’article de N. Mouchnino et O. Sautel (partie 6). L’étude du cas d’Airbus Toulouse nous enseigne que pour un « produit système » la firme-pivot assure la coordination entre les producteurs de ses parties. L’objectif d’une telle firme est double : combiner l’efficacité technologique avec sa domination sur le marché. De même, dans l’industrie lourde, les sociétés d’ingénierie adoptent des stratégies de diffusion « produit » plutôt que de transfert de core technologies par accords de licence de brevet. Le but étant de mieux protéger leur capital savoir et leurs positions concurrentielles. L’évolution internationale du secteur métallurgique présentée par L. Muller (partie 7) est soumise aux stratégies oligopolistiques des grandes firmes industrielles et d’ingénierie.
Le conditionnement de l’innovation par l’offre ne peut masquer l’omniprésence du consommateur ; lui-même façonné par l’information publicitaire. Le va-et-vient dans la réalisation des processus d’innovation sont présentés ici par C. Gallouj (partie 8) qui se penche sur les changements observés dans le grand commerce. Les attentes et les préférences des consommateurs (fortement liées au temps et à son usage) contribuent à l’émergence et à la généralisation de nouvelles formules de distribution. Les services publics marchands ne sont pas non plus épargnés par ledit va-et-vient. Pour C. Merlin-Brogniart (partie 9), les impératifs de la compétitivité dans ces organisations doivent se coordonner avec les attentes des usagers (clients ?) et avec leur mission de service public. L’innovation dans ces secteurs peut-elle dénouer le nœud gordien qui s’est formé par le besoin de rentabilité financière et l’obligation d’une offre sociale ?