Innovations
De Boeck Université

I.S.B.N.2804153526
200 pages

p. 5 à 9
doi: 10.3917/inno.026.0005

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n° 26 2007/2

2007 Innovations

Éditorial

L’économie russe en rapide expansion est aujourd’hui à la recherche d’une place qui lui correspond dans l’économie mondiale. Dotée de ressources humaines, naturelles et économiques considérables, la Fédération de Russie a été amenée tout au long des années 1990 à faire face à d’importants défis liés à la transformation du mode de fonctionnement de son système économique et politique. Les difficultés économiques (l’importante crise financière de 1998 en a été l’aboutissement) sont le résultat de la mise en place, parfois progressive, souvent hâtive, des institutions habituelles d’une économie de marché. Les défis que doit affronter cette « nouvelle économie russe » sont de court, de moyen et, surtout, de long terme. Il s’agit notamment de garantir un cadre légal et institutionnel permettant la stabilité macroéconomique et politique à long terme ; d’assurer l’efficacité de la mobilisation et de la valorisation des ressources ; d’appliquer des politiques de réforme et de diversification ; d’organiser un système d’innovation à partir des pôles de R&D et des secteurs « stratégiques », etc.
Les performances économiques sont tributaires de l’état des marchés des ressources naturelles. Dans un contexte international favorable, marqué par une forte demande et des prix durablement en hausse pour les principaux produits russes exportés (pétrole, gaz, métaux non ferreux, bois), la nouvelle économie russe peut compter sur un fonds de capitaux « primitif » pour lancer ses grands programmes de modernisation et de compétitivité. Plus de 75 % de l’ensemble des exportations et une bonne part de la croissance industrielle du pays reposent sur l’exploitation des ressources naturelles. Mais, cet avantage concurrentiel unique doit être consolidé par l’investissement dans le développement d’une production plus diversifiée, à plus forte valeur ajoutée et, progressivement, plus demandée par les consommateurs internationaux.
Ce volume est consacré à l’analyse de quelques défis majeurs que l’État et les acteurs privés russes (entreprises, individus) doivent relever. Si le gain et l’accumulation privés sont depuis près de deux décennies réhabilités, l’économie russe n’a pas fini de se structurer. Pour commencer, Anne-Marie Crétiéneau montre que le schéma du développement socioéconomique de la Russie postsoviétique n’est pas le même que celui observé dans les économies d’Europe centrale et orientale. Dans un premier temps, la défaillance économique et financière, la paupérisation de masse, l’exacerbation des inégalités, les manquements de l’État, le non-respect des droits, la corruption ou encore la criminalité ont formé un ensemble d’apparence chaotique, mais sont aussi révélateurs de la grande capacité d’adaptation de la société russe. Celle-ci s’approprie l’économique pour faire des activités de subsistance une base sur laquelle elle peut s’appuyer pour former un système et où le pouvoir politico-économique peut jouer un rôle déterminant. En effet, dans la plupart des pays postsocialistes, les privatisations sont l’élément le plus marquant du retrait de l’État sous le coup des politiques néolibérales.
Le retrait de l’État a été partiellement remis en cause au début de ce siècle. L’exemple de la recherche scientifique et des activités d’innovation est révélateur de la mise en œuvre, puis de la reformulation, d’une politique libérale et entrepreneuriale. Pour Irina Peaucelle, le libéralisme a durement frappé les universités qui ont négligé la recherche pendant dix ans pour se consacrer aux affaires. La dégradation des conditions de travail, la fuite de cerveaux, l’affaiblissement du potentiel scientifique, etc., en sont les résultats palpables soulignés par de nombreux experts russes. Mais, certains changements intervenus en Russie depuis le début des années 2000 semblent toutefois, selon Cédric Durand, contredire cette tendance. L’État s’est doté de nouveaux instruments pour jouer un rôle plus actif dans l’orientation du développement économique. Par exemple, la mise en œuvre de quatre projets nationaux (santé, éducation, logement et agriculture), le soutien aux partenariats public-privé dans les infrastructures, ou encore l’extension de la propriété publique par la croissance externe de firmes contrôlées par l’État. Les nouveaux termes apparus récemment pour qualifier le capitalisme postsoviétique, tels que « capitalisme d’État » ou Corporate State, renvoient à un certain réengagement de l’État russe dans l’économie.
L’organisation de l’économie par l’intervention publique est vue, par Blandine Laperche et Dimitri Uzunidis à travers le système national d’innovation et sa place dans la croissance de l’économie russe en rapport avec ce qui est dit et ce qui est fait dans des grandes économies contemporaines. Les changements qui ont eu lieu ou qui sont en cours dans le processus d’innovation en Russie doivent être étudiés en référence au passage d’une économie administrée à une économie de marché. Le système russe d’innovation adopte peu à peu les grands principes de fonctionnement des pays industriels innovants. Quelles en sont les conséquences et quels sont les défis à relever ? En particulier le rôle de l’État, tel qu’il est supposé dans les théories et les applications modernes des politiques d’innovation, permettra-t-il de favoriser la construction des avantages concurrentiels de l’économie russe ouverte à l’économie mondiale ? Deux problèmes cruciaux restent encore en suspens : la protection de la propriété intellectuelle pour garantir une intégration active de l’économie russe à l’économie mondiale ; la coopération scientifique et technologique internationale pour attirer davantage de technologies performantes dans les centres de recherche et les entreprises russes.
À l’autre bout de la chaîne productive, l’innovation peut être stimulée par la création et le développement de la petite entreprise. Dimitri Kisline analyse les principaux obstacles à l’« entrepreneurialisme » russe. Le small business en Russie date des premières réformes. L’arrêté N406 de juillet 1991 « sur le soutien et le développement des petites entreprises dans la Fédération de Russie » a défini les critères de la petite entreprise ainsi que les conditions générales de son fonctionnement. Après une décennie d’enthousiasme, l’esprit d’entreprise semble s’affaiblir. Malgré les programmes d’aide aux entrepreneurs, élaborés par le gouvernement depuis 1995, l’heure est aux doutes. Trois principaux ensembles d’obstacles qui entravent le développement de la petite entreprise en Russie : les obstacles qui résultent des relations entre entrepreneurs et État ; ceux qui sont liés à la finance et à la fiscalité ; ceux qui concernent l’embauche et la gestion du personnel.
Une autre faiblesse du système productif russe d’aujourd’hui est la situation démographique du pays. Le vieillissement de la population, l’émigration et la « fuite des cerveaux » vers l’Ouest, des taux de natalité très bas demandent des solutions d’urgence pour organiser de façon dynamique le marché de l’emploi, par exemple, par la mise en place d’un système de retraites suffisamment « attractif » pour les actuels et, tout autant, pour les potentiels « seniors ». Valérie Bérenger s’appuie sur les expériences étrangères en matière de retraites afin d’analyser les réformes du système de retraite adoptées en Fédération de Russie depuis le début de la transition. Après avoir envisagé en 1998 la privatisation du système selon une variante le modèle chilien, la réforme de 2002 introduit la capitalisation en l’adossant à la mise en place d’un système à cotisations définies inspiré de la réforme suédoise. Elle adopte ainsi le principe de l’assurance associée à une attitude de prudence et de réserve concernant la place de la capitalisation dans le cadre du modèle à plusieurs modes de financement et dont la viabilité à long terme reste à prouver.
Les réponses aux questions internes sont pour beaucoup conditionnées par l’insertion de l’économie russe dans l’économie mondiale. Les questions géopolitiques, liées à l’histoire du pays, cherchent à leur tour des réponses dans les choix économiques. Pour Olga Garanina, suite à l’éclatement du Conseil d’Assistance Économique Mutuelle (CAEM) et de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS), la Russie doit faire face à deux problèmes majeurs : passage de l’économie fermée à l’économie ouverte, et de l’économie administrée à l’économie de marché. À la différence des pays de l’Europe centrale, où les réformes de la transition sont vécues comme un processus de libération politique et ont eu pour but l’adhésion à l’Europe, en Russie, ce processus est associé à des pertes considérables : l’immensité du territoire, bien qu’extrêmement riche en ressources naturelles, pose des contraintes financières sur ses performances économiques. De plus, la Russie a hérité des distorsions économiques de l’économie planifiée, soit le surdéveloppement des industries lourdes et de défense au détriment de celles des biens de consommation.
La faible compétitivité des industries manufacturières, fait que la Russie s’enlise dans le modèle de développement basé sur les exportations d’hydrocarbures. Mais, l’accroissement des recettes obtenues contribue à l’appréciation réelle du rouble, et, par ce biais, a un impact négatif pour les secteurs manufacturiers exposés à la concurrence internationale. D’autant que l’attractivité de l’économie russe n’est pas encore satisfaisante. Hadjila Krifa-Schneider et Nicolas Bauduin montrent dans leur étude que contrairement aux pays de l’Europe centrale et orientale, mais aussi à d’autres économies émergentes (p. ex. la Chine), la Russie attire relativement peu d’investissements directs étrangers. Cette moindre attractivité peut surprendre compte tenu des avantages comparatifs importants dont le pays dispose (taille du marché, faible coût de la main-d’œuvre, ressources naturelles, etc.). Une explication en termes uniquement d’avantages comparatifs est inadaptée au cas de la Russie. En revanche, le climat d’affaires, particulièrement complexe à analyser, peut s’avérer déterminant dans la décision d’investir dans ce pays.
Le constat d’une économie toujours à la recherche d’un schéma de croissance et de développement nous amène à nous interroger sur la place que tient aujourd’hui la Russie dans la nouvelle division internationale du travail, ainsi que sur les perspectives de son évolution. La Russie trouvera-t-elle sa place au sein d’un espace économique paneuropéen, où plutôt s’intéressera-t-elle par une participation active dans la zone Asie-Pacifique ? Cette dernière solution ne pourra que satisfaire le courant néo-eurasien auquel se réfère aujourd’hui implicitement ou explicitement l’ensemble de la classe politique russe. C’est pourquoi, selon our Barbara Despinay-Zochowska, il est peu probable que la Russie devienne membre à part entière de l’Union européenne. Face à l’émergence de la Chine et de l’Inde, la Russie s’affirme en Asie, comme en témoigne le rééquilibrage des ses échanges extérieurs.
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