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Insistance

2007/1 (n°3)

  • Pages : 326
  • ISBN : 9782749208282
  • DOI : 10.3917/insi.003.0221
  • Éditeur : ERES

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Au cours de ma réflexion autour du maternel et du désir féminin, je me suis penchée sur le signifiant « tricoter » tombé de ma plume pour décrire la façon dont la mère pense, au sens premier de peser et mesurer, les mouvements de l’enfant au cours de la grossesse pour forger, progressivement, un jugement d’existence.

Concept d’enclave

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Suite à la description du processus de « l’arbre renversé [1][1] Processus décrit dans mon livre L’impossible naissance... », je tente d’éclairer le concept d’« enclave » en montrant comment une femme enceinte a le pouvoir « réellement symbolique [2][2] Signifiant de Lacan élaboré par Alain Didier-Weill... » de faire vivre ou mourir son enfant et de le faire exister [3][3] Exister au sens étymologique de « montrer en le plaçant... comme un être vivant ou inanimé.

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Le mot « enceinte », participe passé du verbe « aceindre », désigne ce qui entoure un espace et en défend l’accès. Mon concept d’enclave relie ces deux significations : l’une désigne l’action de « enfermer à clef », du verbe latin enclavare, l’objet à l’intérieur de son propre espace et l’autre indique la topologie même de l’espace, à savoir un territoire bien délimité enfermé dans un autre territoire. Aussi peut-on penser que dans l’Ics l’espace et le temps du sujet et de l’objet coïncident. Pour avoir une représentation du temps de l’objet, il est donc nécessaire de symboliser sa présence, son absence et sa re-présentation dans le système Pc-Cs avant de pouvoir symboliser sa disparition et le vide. L’enfant qui n’a pas été suffisamment pensé, rêvé, imaginé et perdu de vue par les parents avant de naître, peut rester un signifiant délié du temps : il peut se sentir exister mais seulement enclavé [4][4] Le signifiant « enfant enclavé » que je croyais avoir..., immobile, dans le temps, l’espace et le désir de l’Autre primordial.

Les tricoteuses

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Dans le cadre de cette élaboration, en cherchant l’origine du mot tricoter, j’ai découvert à la fois la prégnance [5][5] Mot qui vient du latin premere, comprimer qui désigne... de ce signifiant féminin et l’existence des citoyennes « tricoteuses » durant la Révolution. En effet, on désignait ainsi les femmes sans-culottes, en majorité tenancières de boutiques (blanchisseries, poissonneries etc.), qui se déplaçaient dans toute la France pour assister aux assemblées pendant la Révolution. Elles écoutaient en tricotant n’ayant pas la possibilité de prendre la parole ; de là vient l’expression une tricoteuse, terme péjoratif qui désigne une femme aux opinions révolutionnaires.

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On va retrouver dans l’évolution sémantique du verbe tricoter le sens que je propose pour désigner le travail de liaison (Bindung), d’attribution et de jugement effectué par la mère durant la grossesse, à savoir celui de penser, mesurer et nouer symboliquement les mouvements du corps de l’enfant aux émotions et aux fantasmes de jouissance originaires. Tricoter signifiait au départ « battre à coups de triquot » du mot disparu « triquot » dérivé de « trique », qui désignait un bâton que l’on passait pour araser (mot qui signifie « mettre à ras de terre, abattre »), une mesure afin d’évaluer la quantité du grain. De ce geste vient l’expression « se taper la trique » se masturber, ou « avoir la trique » être en érection. Par la suite il a pris le sens de « courir, sauter et danser » et, en parlant d’un cheval, « remuer vivement les jambes sans avancer beaucoup » ou d’un coureur cycliste « pédaler à vive allure avec un tout petit développement ». Par métaphore, au xvie siècle, il désigne le mouvement des trois aiguilles utilisées pour faire à la main un tissu à mailles.

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On peut entendre l’extrême ambivalence de ce signifiant allant de la possibilité de battre quelqu’un à coups de trique pour l’assommer ou le tuer à celui de battre la mesure au sens de mesurer le poids ou la puissance du grain avec le rythme des mouvements des jambes qui dansent, courent ou pédalent à vide. La signification sexuelle d’avoir une érection, ou de se masturber, ainsi que la disparition du mot « triquot », nous annoncent déjà le refoulement d’une représentation masculine hyper-phallique de la jouissance féminine, à la fois auto-érotique et sadique. On retrouve ce fantasme sadique chez des femmes qui, enfant, ont pensé que les règles, dont parlent les filles en cachette, sont des règles en bois qu’on utilise pour frapper les doigts des élèves insolents, pour bien leur apprendre les règles de conduite.

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Ces fantasmes nous font repenser le masochisme féminin et nous révèlent que les femmes ont, grâce aux règles, un rapport à l’objet-cause du désir que les hommes n’ont pas. Le mot « rapport » signifie « apporter quelque chose au lieu d’origine ». On peut noter que le mot n’indique pas le rapport entre deux objets mais l’action d’un sujet qui transporte et conserve un objet dans le lieu d’origine. En effet, les « triquoteuses » pesaient et mesuraient la quantité et la puissance du grain qu’elles avaient « incorporé », équivalent symbolique de la semence masculine, du phallus paternel comparé à celui du cheval et au fœtus qui pédale à vide dans le ventre.

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Dans la langue, la femme est définie comme celle qui porte un enfant, du latin femina qui signifie « est sucée ». Le fœtus, à son tour, est défini comme celui qui suce et la constitue comme femme, à la fois féconde et grosse. Même dans les idéogrammes japonais la femme est désignée comme celle qui, assise, porte l’enfant sur les genoux (mot qui vient du latin genu de la racine « gne » qui signifie « naître » selon l’usage ancien de faire reconnaître le nouveau-né en le mettant sur les genoux du père) et l’homme comme celui qui, débout, soutient à bout de bras un énorme grain de riz carré, partagé en quatre comme une rizière. La femme épouse, par contre, apparaît comme celle qui fait la cuisine cachée dans la chambre du fond.

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En considérant que le japonais exprime très finement la position sociale et spatiale des interlocuteurs, on pourrait traduire que la femme « est » et « existe » socialement lorsqu’elle porte un enfant du père et qu’elle disparaît, une fois mariée, dans la chambre du fond de la maison du mari, pour cuisiner le riz quotidien. L’homme, par contre, toujours débout avec les bras élancés vers le haut, véritable Phallus érigé, porte la vie, la nourriture quotidienne, l’argent et la loi (nomos en grec était la loi qui partage le territoire).

Tricoter le temps et la réalité de l’objet

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L’utilisation du verbe tricoter dans le sens plus ludique de danser en nouant les émois et les mots au temps des mouvements sensuels du corps est encore fréquente dans le discours des femmes. Ce propos d’une jeune analysante le montre bien : « Je lui ai tricoté la danse du ventre dans un sms ! » Nous trouvons dans tricoter la racine tri (trois) qui souligne la nécessité de la mère de tricoter un maillot de corps en trois dimensions, en « pensant » les mouvements du corps de l’enfant dans les trois registres (rsi) et en discernant avec attention le bruit des trois aiguilles : soit elles cliquettent joyeusement en trois temps en dansant une valse, soit elles résonnent comme les fers d’un cheval qui, tombé dans son filet, galope en tentant de s’enfuir ou freine des quatre fers, soit elles indiquent le son métallique des fers qui s’entrechoquent dans un duel à la vie à la mort. Avec le bruit des fers, nous touchons à l’aspect féroce, au sens étymologique de sauvage, des tricoteuses : avec les aiguilles, elles ont le pouvoir de faire saigner, tuer ou de faire taire pour toujours l’enfant qu’elles cachent dans leur ventre, comme ce propos d’une analysante le suggère : « Lorsque j’étais enceinte, mon fils n’avait pas intérêt à faire du bruit, d’ailleurs quand je me parlais, entre moi et moi, régnait un silence de mort : j’étais absolument seule ! » Elle avait avalé et incorporé la voix et les mouvements de l’enfant, équivalents de la puissance vitale (sperme, sang, lait), ainsi que de la fonction phallique et symbolique du père. L’enfant, à son tour, avait bu et incorporé la voix et les paroles de la mère avec tous les sens [6][6] Le fœtus goûte avec le liquide amniotique, sent et... et, pour survivre, avait continué à pédaler sans faire du bruit, la bouche fermée [7][7] On peut observer à l’échographie que le fœtus lorsque.... Cette mère en effectuant l’identification cannibalique et mimétique primordiale avait nié la division du sujet et l’Autre barré. Elle avait croqué le corps et la voix de l’enfant (comme la mère-crocodile de Lacan) ; croquer en grec se disait tragein et la racine « trag » signifie « drogue ». On voit se profiler l’aspect tragique, toxique et passionnel (Sucht) du rapport [8][8] Freud dans « Traitement psychique » (1890) écrit que... originaire mère-enfant et de l’identification primordiale : elle s’identifie à l’enfant, elle s’oublie et se tue. Freud avait déjà suggéré l’équivalence symbolique entre s’empoisonner et tomber enceinte. L’enfant a pour la mère une véritable fonction de pharmacos, filtre d’amour, source de vie, de mort et d’oubli. Avant de naître, il est déjà totalement aliéné et « accro » à l’attention, aux paroles et au désir de la mère. Pour se sentir plein, vivant et désirant il a besoin (Ursucht [9][9] Freud définit Ursucht le besoin primitif de se masturber...) de se sentir caressé en permanence par un filet de voix qui l’enveloppe comme un tricot de peau et qui imprime sur sa chair une maille de signifiants. Cependant, cette analysante, en niant les coups de pieds de son enfant, avait tricoté une maille trop serrée, sans silence et sans « failles » (mot qui désigne les trous d’un tissu ou, mieux, les lucarnes, terme qui signifie « fenêtre sur le toit » qui vient du latin lucerna, lampe). En d’autres termes, elle n’avait pas prévu une lucarne sur le toit de sa maison (Heim) pour que le regard de l’enfant puisse aller vers le ciel lumineux (qui se dit « dei » en i.e. racine du mot « dieu ») et le Soleil, ou vers le cosmos et l’Unheimlichkeit[10][10] J. Lacan, Séminaire X, L’angoisse, Paris, Le Seuil, afin d’inscrire symboliquement le manque, la castration et introduire l’enfant dans la métaphore paternelle et le temps.

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C’est l’inscription symbolique de la faille en prévision de la chute et de la disparition de l’objet-cause du désir, qui permet à la mère de se re-présenter la perte définitive de l’objet d’attachement et d’amour originaire et d’en faire le deuil. Comme nous savons, c’est l’attente du retour de l’objet qui maintient le désir inconscient qui, pour renaître, a toujours besoin de « boire du sang » dans le système Pc-Cs [11][11] S. Freud, chapitre VII de la Traumdeutung.. C’est par la mise en scène de cauchemars sanguinaires que les parents peuvent se représenter inconsciemment la réalité de l’enfant avant la naissance, car c’est « en ensanglantant la scène que les acteurs incarnent un ouvrage [12][12] Définition de la mise en scène, dictionnaire Le Ro... ». Par contre, si les parents nient la disparition de l’objet-cause du désir, ils n’attendent plus rien et l’enfant va rester toujours présent, enclavé dans leur temps et leur désir.

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Aussi voudrais-je attirer l’attention sur l’étymologie du mot « faille » pour appuyer mon interprétation : il vient du verbe « faillir » qui signifie manquer ou laisser un manque, qui vient du latin fallere qui signifiait tromper, de la racine « fall » qui donne l’idée de faire glisser que nous retrouvons en allemand dans les mots fallen, tomber, fällen, abattre, Fehler, faute et enfin Einfall, selon Freud, tomber dedans ou association d’idée. Voici à nouveau tous les signifiants reliés aux tricoteuses ! Elles faisaient glisser le grain par terre en l’abattant à coup de triquot, tout en trompant tout le monde car, fallacieuses, elles faisaient tomber l’homme et l’enfant dans leur filet, comme écrivait déjà Euripide dans les Bacchantes [13][13] Toutes les références sur les bacchantes sont extraites... parlant de Penthée, qui va être tué par sa mère : « Femmes, l’homme dans le filet tombe. »

Les tricoteuses dites « Les bacchantes sanguinaires »

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Les tricoteuses étaient désignées également comme des bacchantes « buveuses de sang » car elles assistaient en tricotant à la guillotine pour « voir tomber les têtes et être sûres de la mort de l’ennemi de l’intérieur », selon les annales de l’époque [14][14] Toutes les références historiques sont reprises du.... Ce propos s’approche de celui d’une analysante : « Suite à l’avortement, la bête immonde était restée encore accrochée à mes boyaux. J’étais prête à me trancher le ventre dans une mer de sang et l’arracher avec mes dents et l’avaler, pour être sûre d’éliminer la souillure une fois pour toutes ! » On peut entendre dans ces propos extrêmement violents l’expression de plusieurs fantasmes de jouissance originaires : être et avoir un enfant issu d’un viol incestueux, le désir de s’ouvrir le ventre pour « voir » l’objet abject non symbolisé, arracher avec les dents la poche amniotique (amnios signifie agneau) pour faire jaillir l’eau et le sang de la naissance, dévorer et tuer l’objet « monstrueux » non reconnu pour en avoir une représentation et, enfin, se sacrifier pour laver dans un bain de sang la souillure commise. Les propos de cette analysante suggèrent le sacrifice effectué et le sang mis en scène dans la tragédie pour libérer, comme un pharmacos, la cité d’une souillure. On retrouve, en effet, chez elle la passion (Sucht) de l’objet et la jouissance du tragique, comme dans les mythes originaires grecs joués au théâtre et chantés par un membre du chœur. L’enfant et le sang comme pharmacos nous dévoilent des fantasmes de jouissance féminine sauvages liés au sang des règles.

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Les bacchantes, dites « ménades [15][15] Les terme ménades vient du grec mainas, « folie »,... », sont décrites par Euripide comme celles qui, dans leur folie sanguinaire, détruisaient tout sur leur passage, déchiquetant le bétail à « mains nues ». Dans les fantasmes de jouissance féminins, le sang des règles est vécu comme un déferlement dévastateur [16][16] Le sang des règles était appelé « menstrues » dérivé... et sacrificiel, une nouvelle naissance mais aussi comme le meurtre ou le suicide exécutant l’enfant incestueux oublié dans le ventre. Freud avait interprété la tentative de suicide de la jeune homosexuelle comme une autopunition liée à son désir œdipien et comme vengeance meurtrière envers ses parents car elle « tombait » par « la faute de son père », en soulignant le signifiant « tomber » (niederkommen) qui en allemand signifie également « accoucher [17][17] S. Freud, Psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine,... ».

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On peut entendre la faute dont parle Freud comme une faille symbolique du père qui, n’ayant pas vu et symbolisé la perte de l’objet originaire, a laissé tomber (mourir) sa fille à la naissance ne pouvant pas la re-connaître. En effet, le fantasme de jouissance féminine de s’essorer, de se vider de tout son sang, de mourir et de tuer l’enfant, est tellement démultiplié à l’accouchement, que la mère ne peut pas « voir » l’enfant naître en raison de la déliaison (Entbindung) extrême et orgastique des pulsions sexuelles et des pulsions cannibaliques d’auto-conservation et de destruction réactivées par l’angoisse instinctuelle. Ce sont ces mêmes fantasmes que l’on retrouve lorsque Agavé, baignée de sang, égorge son fils Penthée de ses mains, comme les animaux tués dans les rites sacrificiels, se présentant alors avec sa tête sous le bras. On perçoit dans cette scène sa jouissance orgastique à expulser « la tête de l’ennemi de l’intérieur » qu’elle n’avait pas pu re-connaître et sa passion scopique de la voir enfin et de pouvoir la montrer, en sachant que poser la main sur la tête de l’ennemi était un présent des dieux réservé seulement aux hommes entre eux.

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Aussi, peut-on penser que les femmes révolutionnaires furent surnommées les tricoteuses par les hommes car elles ont eu l’audace d’apparaître dans un espace public réservé aux hommes en cachant, sous un aspect tendre et chaleureux d’une femme qui tricote pour sa marmaille, leur pouvoir meurtrier ainsi que leur jouissance hyper-phallique et monstrueuse. L’adjectif monstrueux vient du verbe latin monere qui signifie « faire penser, prédire » et est employé dans les expressions monstrueuse baleine ou monstrueux enfant. Ces signifiants révèlent l’effroi masculin face au pouvoir des femmes capables de tricoter un destin tragique pour l’enfant oublié dans le ventre. Ils dévoilent aussi le fantasme de « l’inceste primitif », à savoir le fantasme de pouvoir s’auto-engendrer à tout moment en devenant une monstrueuse baleine qui avale le père et l’enfant, et qui se vide d’un coup comme « un ballon qui se gonfle et se dégonfle ». On retrouve ces signifiants dans la théorie d’Aristote pour qui le père est le souffle vital (pneuma) et, également, dans l’étymologie de phallos, mot grec qui vient du mot « ballion » signifiant « se gonfler » de la racine bhel d’où vient le mot « baleine ». Le Phallos dans la Grèce antique désignait, dans un premier temps, le pénis en érection et, par la suite, seulement la représentation matérielle du pénis érigé durant les fêtes Dionysiaques. Pour les Romains, par contre, qui désignaient le membre viril au moyen du fascinum (qui a donné en latin fascinare, fasciner qui signifie « maîtriser par la puissance du regard » comme dans l’hypnose), le Phallus désignait surtout le pénis en érection. On peut penser que passer du Phallos au Phallus a été un passage nécessaire pour refouler le fantasme de toute puissance des femmes qui peuvent avaler et faire disparaître à tout moment l’objet-cause du désir sans laisser de traces.

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En effet, lorsque l’étoile Sidus disparaît du ciel on attend son retour au printemps avec la renaissance du désir (désiderium) alors que la lumière aveuglante du Soleil qui, comme le Phallus, est visible tous les matins continue à fasciner et sidérer les hommes et les femmes. Ces dernières vont être pétrifiées par l’angoisse de mort et de disparition causée par la terreur de perdre l’objet originaire, les hommes, eux, par l’angoisse de mort et de castration causée par l’effroi d’être tués ou dévorés à nouveau, comme dans le mythe de Chronos, et de perdre « la partie détachée », à savoir le pénis « visible » qui doit rester caché (pudenda) pour ne pas susciter l’envie des femmes et la colère du père.

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Nous savons aussi que, dans la Déclaration des Droits de l’Homme, les femmes n’avaient pas les droits du citoyen, elles pouvaient être seulement la femme d’un citoyen. Même Diderot, dans l’Encyclopédie, considère le mot citoyen comme un substantif masculin, il écrit : « On n’accorde ce titre aux femmes, aux jeunes enfants, aux serviteurs que comme à des membres de la famille d’un citoyen proprement dit ; mais ils ne sont pas vraiment citoyens ». Nous pouvons constater que la nomination en tant que citoyen était établie selon le critère de dépendance, ou mieux d’addiction, d’un membre de la famille au pater familias. Le terme addiction vient du verbe latin ad-dicere qui signifie « dit à » désignant l’appartenance à quelqu’un en terme d’esclavage, loi prévue en droit Romain lorsque un sujet ne pouvait pas rembourser une dette.

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Ainsi, les tricoteuses, non solvables, ont dû se battre dans l’ombre pour la liberté et l’égalité des droits mais aussi contre la disette pour la survie de leur famille, l’illettrisme des enfants et l’esclavage des femmes plus démunies. Les femmes sans-culottes ont été, paradoxalement, oubliées par l’histoire qui se souvient seulement de celles qui portaient des culottes de cheval, comme les satyres féminins durant les rites dionysiaques qui avaient une culotte au postiche phallique et à la queue chevaline. Les plus violentes hurlaient dans la fureur plus totale comme des « chiennes enragées » dans la place publique, malgré les invectives de Robespierre qui leur ordonnaient sans cesse de se taire : « Allez-donc dans les sections hermaphrodites [18][18] Ils appelaient ainsi les sections accessibles aux ... ! » En apparaissant dans la cité, les militantes sans-culottes perdaient leur statut de femmes et devenaient soit des bêtes féroces, soit des « Bacchantes » sanguinaires et hermaphrodites, soit des « Érinyes [19][19] Les Erynies étaient parmi les déesses les plus anciennes,... » assoiffées de sang. Néanmoins, pendant les émeutes, elles arrivaient avec leurs cris à embraser la foule très rapidement, ce qui nous révèle que la foule obéit à l’unisson, comme un chœur, à l’Ubris des femmes qui crient vengeance s’appuyant sur des fantasmes originaires sauvages et meurtriers.

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Éloigner les femmes de la cité s’imposait donc aux citoyens révolutionnaires afin de maintenir l’ordre public. On retrouve dans les « Bacchantes » d’Euripide cette même nécessité, car les femmes qui, d’un coup, s’étaient transformées en ménades toutes-puissantes et sanguinaires alors que, dans l’histoire, les bacchantes elles-mêmes furent agressées et tuées par les hommes.

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Dans cette tragédie, Euripide met au jour des fantasmes inconscients de destruction et de meurtre de l’enfant, fantasmes réactivés chez les femmes enceintes qui deviennent folles [20][20] Le mot folle vient du latin follis qui signifie « outre »... étant « coupées des pieds du temps », la pire des punitions infligées par les dieux grecs aux impies. Ces représentations terrifiantes et intolérables, contenues dans le refoulement originaire, vont renforcer la position masculine d’exclure les femmes de la vie publique.

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De même, Freud a pu dire que les femmes ne s’intéressaient pas à la politique car elles sont trop envieuses du pénis, pour avoir un sens de la justice et à sublimer leurs instincts [21][21] S. Freud « La féminité » dans Nouvelles conférences....

En guise de conclusion

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En bonne tricoteuse, je vais bien serrer mes dernières mailles pour ne pas laisser s’effilocher mon propos. Après ce bref crochet autour du signifiant « tricoter », on peut avancer que les femmes ont toujours été écartées du politique à cause de leur capacité à tricoter un destin tragique à leurs enfants. Pour cette raison, avant de couper le fil, je tiens à souligner l’extrême faiblesse du sujet parlant qui est, dès l’origine, dans un rapport d’addiction au regard, aux paroles et au désir de l’Autre primordial. L’histoire nous apprend que, lorsqu’il reste enclavé, il peut être très rapidement hypnotisé et transporté par une foule déchaînée, ou assujetti au charisme d’un chef, sans arriver à maintenir sa capacité de penser.

Notes

[1]

Processus décrit dans mon livre L’impossible naissance et l’enfant enclavé, éditions Imago.

[2]

Signifiant de Lacan élaboré par Alain Didier-Weill dans le séminaire Les quatre temps du rythme du 4 juin 2007.

[3]

Exister au sens étymologique de « montrer en le plaçant débout à l’extérieur ». Marc-Alain Ouaknin rappelle que dans la Bible, le terme hébreux macom désigne à la fois l’appareil génital de la femme, le « lieu » et l’endroit où « on se tient débout ».

[4]

Le signifiant « enfant enclavé » que je croyais avoir inventé est un terme utilisé en gynécologie-obstétrique pour désigner un enfant coincé dans la matrice qui est condamné à mourir d’étouffement dans 85 % des cas.

[5]

Mot qui vient du latin premere, comprimer qui désigne « ce qui s’impose à la perception sans contrôle » et se dit en anglais pregnant qui signifie « enceinte ».

[6]

Le fœtus goûte avec le liquide amniotique, sent et « écoute » avec tout son corps les paroles de la mère.

[7]

On peut observer à l’échographie que le fœtus lorsque la mère s’adresse à lui ou parle de lui à quelqu’un, se met à sucer d’avantage.

[8]

Freud dans « Traitement psychique » (1890) écrit que dans l’hypnose le mot retrouve sa magie lorsqu’il provoque le comportement psychocorporel qui correspond exactement à son contenu. Il compare l’attachement exclusif (Alleinschâtzung) d’un sujet à l’égard de son hypnotiseur à l’amour de l’enfant pour les parents et la fluidité du « rapport » hypnotique au lait de la mère qui nourrit son enfant qui, éveillé seulement à sa voix, boit ses paroles et les hallucine comme dans un rêve.

[9]

Freud définit Ursucht le besoin primitif de se masturber remplacé par une addiction à des drogues dans la lettre 79 à Fliess, « Naissance de la psychanalyse », Paris, puf.

[10]

J. Lacan, Séminaire X, L’angoisse, Paris, Le Seuil.

[11]

S. Freud, chapitre VII de la Traumdeutung.

[12]

Définition de la mise en scène, dictionnaire Le Robert.

[13]

Toutes les références sur les bacchantes sont extraites du livre de Claude Maritan Abîmes de l’humain, Paris, L’Harmattan.

[14]

Toutes les références historiques sont reprises du livre de Dominique Godineau Citoyennes tricoteuses, édition Perrin, 2004.

[15]

Les terme ménades vient du grec mainas, « folie », mais la racine men, mois en grec, pourrait se référer aussi au sang des règles.

[16]

Le sang des règles était appelé « menstrues » dérivé du latin menstrua signifiant « mensuel ». Ce mot était utilisé au féminin pour désigner un dissolvant de corps solides car on attribuait une vertu dissolvante au sang menstruel, étant le seul sang qui ne coagule pas.

[17]

S. Freud, Psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine, 1920

[18]

Ils appelaient ainsi les sections accessibles aux femmes.

[19]

Les Erynies étaient parmi les déesses les plus anciennes, nées des gouttes de sang, d’Ouranos mutilé. Gardiennes de l’ordre social, elles vengeaient avec une très grande violence tous les crimes et les viols commis par les dieux.

[20]

Le mot folle vient du latin follis qui signifie « outre » et « ballon gonflé ». On retrouve à nouveau le fantasme d’ivresse et de délire bachique.

[21]

S. Freud « La féminité » dans Nouvelles conférences sur la psychanalyse (1932), Paris, Gallimard.

Plan de l'article

  1. Concept d’enclave
  2. Les tricoteuses
  3. Tricoter le temps et la réalité de l’objet
  4. Les tricoteuses dites « Les bacchantes sanguinaires »
  5. En guise de conclusion

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